Michel Joly et Ludger Delarosbil, la dynamique du duo meurtrier

Les aveux

Michel Joly

Le samedi 24 juillet 1971, vers 9h30, les policiers Jean Chalin, Jean-Louis Savard, Raynald Boisvert et Raymond Bellemare frappèrent un grand coup au logement du 3806 de la rue St-André à Montréal. Jean Chalin, un caporal de 28 ans à l’emploi de la SQ, franchit le corridor de l’appartement pour découvrir dans une chambre du fond un jeune homme répondant au nom de Ludger Delarosbil. Ce dernier était étendu sur un lit. Sans tarder, Chalin pointa son arme de service sur le suspect et le mit en état d’arrestation.

  • Je suis de la police. C’est quoi ton nom?, demanda Chalin.
  • Delarosbil

Nous avons vu dans l’un des tous premiers articles de notre série Les Assassins de l’innocence les détails entourant le double meurtre de Chantal Côté, 12 ans, et Carole Marchand, 13 ans. Ce crime odieux et d’une incroyable violence gratuite est survenu en juillet 1971 dans un boisé du Cap-de-la-Madeleine. Nous tenterons maintenant de comprendre ce qui a poussé ces deux hommes à commettre l’irréparable.

Instinctivement, on se demande souvent pourquoi? Mais est-ce vraiment la bonne question? Ne devrions-nous pas commencer par répondre au comment?

Pour bien répondre à cette dernière question, il faut plus d’énergie. Il faut un travail plus approfondi, plus rigoureux. Et c’est pourquoi le comment est souvent la question qui passe au second plan. Trop souvent, on se contente de se demander pourquoi?

Le comment exige une reconstitution des faits et une analyse des détails. Si on reste en surface, plusieurs choses nous échapperont. Par exemple, Delarosbil pouvait prétendre qu’il n’avait rien fait et jeter tout le blâme sur son complice. Personne ne pourrait trouver d’argument solide pour le contredire, à moins d’étudier la preuve dans ses moindres détails.

Profitons d’ailleurs de l’occasion pour souligner au passage ces gens qui critiquent occasionnellement le fait de faire revivre ces vieilles affaires criminelles. On sent dans leur jugement – très hâtif d’ailleurs – un penchant pour la censure, comme s’il fallait oublier volontairement ces histoires de notre passé. Qu’ils soient tristes ou non, ces récits judiciaires doivent être étudiés dans le détail. Car il se glisse toujours des erreurs, et cela même dans des histoires véhiculées par des médias traditionnels ou des personnes reconnus. Comme le font les procès, seul une étude des détails peut nous amener à comprendre certaines choses, ou à confondre un criminel en étalant ses mensonges au grand jour.

Après son arrestation, Ludger Delarosbil a été conduit au quartier général de la SQ, situé au 1701 rue Parthenais. Là, il dira être né le 10 février 1949 à Paspébiac, en Gaspésie. Il affirma aussi ne pas avoir revu Michel Joly depuis le mardi 20 juillet. Puisqu’il semblait d’humeur à parler, on décida qu’il était mûr pour recueillir ses aveux.

Ludger Delarosbil et Michel Joly se seraient donc connu pendant leur séjour à la prison de Bordeaux, en février 1971. Peu de temps après, cependant, Joly était transféré à Waterloo. Les deux copains se retrouveraient seulement en juillet 1971, quelques semaines après leur sortie. Ils décidèrent alors de célébrer leurs retrouvailles dans la soirée du 15 juillet 1971. Ce soir-là, sur la rue De Sève à Montréal, Joly fracasse la vitre d’une Buick brune avant que Delarosbil s’occupe de démarrer le moteur. Ils prennent ensuite quelques consommations dans un bar, où ils ont soudainement l’idée de braquer une épicerie. En se rendant sur place, un peu après minuit, ils constatent cependant que le commerce est fermé.

Ludger Delarosbil

Les deux ex-détenus retournent boire d’autres bières au Lion d’Or avant de décider, en pleine nuit, de se rendre au chalet du père de Joly, à Lavaltrie. Ils sont alors armés d’une carabine .303 tronçonnée de sa crosse et de son canon. « Je sais qu’il a acheté cette carabine au coin Visitation et Ste-Catherine le 2 ou 3 juillet 1971 pour la somme de 27.00$ », dira Delarosbil dans sa déclaration.

Après s’être rivé le nez sur la porte verrouillée du chalet, Delarosbil et Joly improvisent à nouveau. Ils partent en direction de Trois-Rivières pour voir l’ancienne copine de Joly, Diane Gauthier. Il est alors 4h00 du matin.

Puisqu’il n’avait jamais mis les pieds dans la région de Trois-Rivières avant ce double meurtre, Delarosbil fut incapable d’être précis quant à la description de certains lieux. Quoi qu’il en soit, le duo s’était d’abord arrêté dans un restaurant pour manger un morceau avant de se rendre aux limites du Cap-de-la-Madeleine, où se trouvait « une clairière près des tours de l’Hydro ». Là, ils ont stationné la Buick, à l’intérieur de laquelle ils s’étaient installés pour dormir quelques heures.

À leur réveil, entre 9h00 et 9h30, ils s’étaient rendus au « garage Champlain sur la rue du grand chemin, c’est comme une manière de boulevard au Cap-de-la-Madeleine ». Delarosbil dira avoir donné « trente sous » à un garçon pour que ce dernier lui procure deux breuvages Coca-Cola dans une machine distributrice. Puisque l’indicateur à essence ne fonctionnait pas sur la Buick, les deux voleurs avaient d’abord pensé pouvoir mettre 5.00$ d’essence dans le réservoir. Toutefois, il ne fallut que 3.00$ pour remplir le réservoir.

Entre 11h00 et 11h30, ils avaient acheté une caisse de douze bouteilles de bière de marque Labatt 50 et « un gros paquet » de cigarettes de marque Export A. Ensuite, ils s’étaient arrêtés dans un boisé pour boire 7 ou 8 bières avant de se rendre au lac Montplaisir en empruntant le rang St-Malo. « Michel s’est arrêté sur ce chemin-là pour y mettre de l’eau dans le radiateur puis l’auto a callée sur le bord du chemin. Il mouillait un peu, pas gros. »

Ce secteur était tellement peu achalandé qu’il leur avait fallu attendre une trentaine de minutes avant qu’un véhicule s’approche et ralentisse pour s’enquérir de leur situation. Au cours de ces minutes d’attente, Delarosbil admit avoir consommé des goofballs (sorte de barbituriques, tranquillisants) avec Joly. « Les goofballs nous ont coûté 50¢ chaque. Je les ai achetés au Lion d’Or de René, qui travaille à cet endroit en arrière, au P’tit Canot. »

Il était donc 13h15 ou 13h20 lorsqu’une Chevrolet de couleur jaune 1966 s’était arrêtée. Le conducteur, Michel Chevarie, leur avait prêté son crique afin de sortir la Buick de sa fâcheuse position. Pour remercier ce bon samaritain, Joly lui donna 3.00$ et une bière.

Une fois arrivés au lac Montplaisir, les deux voyous ont continué de boire. C’est seulement ensuite qu’ils ont découvert des outils dans la Buick, et ils ont choisi de s’en débarrasser dans les bois. Ensuite, ils sont revenus à la même épicerie pour acheter une autre caisse de 12 bouteilles de bière. Peu de temps après, ils croisèrent un homme et sa copine que Joly connaissait. Après avoir discuté avec eux durant une vingtaine de minutes, Joly et Delarosbil s’étaient retrouvés assis sur le capot de la Buick à boire d’autres bières.

Jusque-là, il est bien évident que ces deux voyous ne planifiaient rien à l’avance. Déjà, on peut dire qu’ils étaient des criminels opportunistes et désorganisés. La suite des choses le prouvera davantage.

Il était environ 16h30 lorsque leur virée se transforma en escapade de la mort. Delarosbil dira aux policiers : « Michel s’est levé le matin avec l’idée d’avoir une femme. On s’est rendu à Trois-Rivières pour voir Diane Gauthier, je pense. C’est son nom. C’est l’ancienne blonde à Michel. Michel a sonné à la porte, puis personne a répondu. On est allé faire un tour dans Trois-Rivières, puis on est revenu au Cap-de-la-Madeleine. C’est Michel qui conduisait. On a viré une rue à gauche au Cap. On a fait un bout sur cette rue, puis en bas de la côte j’ai vu deux jeunes filles qui s’en allaient vers la côte. Michel a viré de bord, a stationné sa voiture sur le côté droit puis après ça il l’a reculé puis parké du côté gauche, en avant des jeunes filles.  Michel est sorti du char puis a demandé aux deux filles si elles voulaient être reconduit [sic] chez eux.  Les deux filles ont dit non, qu’elles étaient arrivées chez elle.  Là, Michel a sorti la carabine .303, l’a pointée sur les deux filles en leur disant « embarquez en vitesse, je travaille pour la police. Entrez dans le char puis assoyez-vous, puis bien calme, ne criez pas ». »

Avec Carole Marchand et Chantal Côté avec eux dans la voiture, Joly et Delarosbil ont roulé quelques kilomètres avant d’atteindre l’endroit où le reste de l’action s’est déroulé.

« Là, Michel est sorti avec la plus grande des deux filles, que je sais maintenant qu’elle s’appelle Carole. Michel s’est promené à peu près 5 à 6 minutes. Pendant que Michel était parti, moi je suis demeuré dans l’auto avec la petite Chantal. Elle était assise à l’arrière. Moi j’étais à l’avant. Je n’ai absolument rien faite, je ne lui ai pas touché. Michel est revenu puis nous a fait sortir de l’auto. Je ne suis pas sûr de l’heure, il était peut-être 18h15. Michel m’a dit « va te promener avec la petite fille », que je sais que son nom est Côté. Je suis partie environ 10 minutes, moi avant de partir j’ai pensé que Michel voulait aller mettre[1] la petite Marchand. Il s’est dirigé dans un petit bois juste à côté du char. Moi, je me promenais sur le chemin puis environ un bon 3 minutes Michel est passé à côté de moi avec le char et la petite Marchand elle était assis[e] à côté de lui au milieu, environ 3 minutes après Michel est revenu vers moi seul avec le Buick. C’est là que j’ai remarqué que le bumper était arraché. 3 minutes avant que le Buick revienne j’ai entendu un coup de feu venant de la même direction où était allé Michel.  Moi et puis la petite Côté on était à environ 200 pieds de la clairière. Quand Michel est revenu je lui ai dit « t’as fait des folleries ». Il m’a répondu « oui ». Il m’a dit « je ne veux pas me faire condamner pour viol et je ne veux pas de témoins ». Il m’a dit « embarque ». Puis là, j’ai embarqué avec la petite Côté qui s’est assise à l’arrière, puis on s’est rendu où le char a été laissé, où vous l’avez trouvé. Chantal assise à l’arrière pleurait. J’ai dit à Michel « t’es aussi bien de la laisser aller ». Il a dit « je ne suis pas capable.  Il y en a déjà une de morte puis je veux la deuxième aussi ». Il a pris la .303, carabine l’a braquée sur la petite Chantal puis l’a poignée par un bras puis lui a dit « sors dehors ». Il s’est en allé dans le bois juste à côté, dans les broussailles à environ 50 pieds de moi. Il est revenu immédiatement après puis m’a dit qu’il avait tiré Chantal dans la tête, juste à l’arrière de la nuque.  Il est revenu au char puis on s’est rendu à environ une centaine de pieds de là, puis de cet endroit Michel a viré puis il s’est pris dans le fossé, à droite. »

Après avoir tenté en vain de dégager la Buick, Joly et Delarosbil ont simplement décidé de quitter les lieux à pieds. Durant leur trajet, Joly dissimula la carabine tronçonnée dans un sac. Après avoir traversé le cimetière de Ste-Marthe, leur marche, qui dura environ 3h00, les mena jusqu’au pont Duplessis, où ils prirent un taxi qui les laissa au terminus d’autobus du centre-ville de Trois-Rivières. Le billet d’autobus, qui leur coûta 7.10$, leur permit de regagner Montréal vers 2h10 ou 2h20.

  • Comment savez-vous reconnaître les deux jeunes filles?, lui a demandé le détective Simard.
  • C’est Michel qui leur a demandé leur nom dans l’auto. La plus petite, soit celle qui est morte la deuxième, c’est Chantal Côté. Et l’autre Carole Marchand.
  • Quelle était l’attitude des jeunes filles après qu’elles ont embarquées dans le char?
  • Elles étaient très nerveuses. Elles n’ont pas parlées.
  • Est-ce que Michel vous a raconté ce qu’il a fait avec Carole Marchand?
  • Il m’a dit qu’il avait fourré Carole par en arrière parce que Carole lui avait demandé de le faire par en arrière parce qu’elle ne voulait pas voir ça. C’est ça que Michel a fait, qu’il m’a dit.
  • Est-ce que Michel vous a dit de quelle façon il avait tiré Carole Marchand?
  • Il m’a dit qu’il les avait tirés tous les deux pareilles, dans la tête.
  • Est-ce que Michel Joly avait toujours la carabine avec lui lorsqu’il est débarqué avec Carole?
  • Quand il est partie avec Carole pour prendre une marche, il ne l’avait pas. C’est quand il s’est rendu à côté du char pour aller la fourrer qu’il a apporté la carabine.
  • Combien s’est-il écoulé de temps entre les deux coups de feu?
  • Environ 8 à 10 minutes.
  • Qu’a fait Chantal quand elle a entendu le premier coup de feu?
  • Elle n’a rien fait. C’est seulement quand elle a vu Michel revenir seul qu’elle s’est mise à pleurer.
  • Comment étaient habillées les deux jeunes filles?
  • Elles étaient en short. Je pense que Chantal avait des shorts rouges, des bas bleus et un chandail. Je ne me rappelle pas quelle couleur. Carole avait des shorts bleus et un chandail pâle. Elle avait des bas et des souliers.
  • Qu’avez-vous fait de la carabine?
  • [Michel] l’a apporté avec lui à Montréal à l’appartement. Pour la transporter sur la voie ferrée au Cap, il l’avait dans ses mains, puis rendu au cimetière il l’a mis dans un sac à poignée qu’il avait apporté du char. Samedi, durant la journée, il l’a apporté sur la rue Wurtele à Montréal en descendant la côte.
  • Est-ce que les jeunes filles avaient quelque chose dans leurs mains lorsqu’elles revenaient à la maison?
  • Elles avaient chacun pot de bleuets. Ceux que je vois devant moi ce sont ceux-là. Chantal avait la canne de café et Carole avait l’autre.
  • Est-ce que les jeunes filles ont bu de la bière?
  • Non.
  • Comment étiez-vous habillé?
  • Moi, j’avais des pantalons gris, une chemise rose à manche longue et j’avais les souliers bruns à lacets que j’ai dans mes pieds. Michel avait des pantalons gris bleu, une chemise transparente mauve et des bottes blanches.

Ces propos, lancés sur un ton qui nous paraît aujourd’hui froid et complètement détaché, sont tout-à-fait horribles. On ose à peine imaginer le calvaire que ces deux fillettes ont vécu au cours de ces dernières minutes de vie.

Déjà, il est possible de discerner quelques détails intéressants pouvant nous exposer la dynamique qui régnait dans ce duo de meurtriers sexuels. Si on doit en croire les propos de Delarosbil, c’est Michel Joly qui dirigeait tout. C’était lui le leader et c’est donc à lui qu’il faudrait attribuer toute la responsabilité. Toutefois, Delarosbil a admis qu’au cours du crime Joly n’a pas toujours été en possession de l’arme.

Ce qui est sûr, c’est qu’il ne mentionne jamais avoir eu peur de Joly. Pourquoi donc n’aurait-il rien fait?

De plus, la situation allait bientôt l’avantager puisque le 19 août 1971, le corps de Joly fut retrouvé sous le viaduc Wurtele à Montréal. La décomposition avancée du cadavre laissa croire aux sergents-détectives Jean Harvey et Laurent Guertin, de la police municipale de Montréal, que la mort remontait à plusieurs jours, voire même quelques semaines. Delarobsil disait l’avoir vu pour la dernière fois le 20 juillet.

Au côté de Joly, on retrouva la carabine Lee Enfield de calibre .303 et portant le numéro de série M79676. L’arme contenait encore huit cartouches et une douille vide.

Une fois le corps arrivé à la morgue, on trouva dans ses poches de pantalon un porte-monnaie contenant une carte d’assurance sociale au nom de Michel Joly et dont le numéro était 216 457 887. En plus d’un permis de conduire, on retrouva cette courte note de suicide :

Moi, Michel Joly, reconnais avoir enlevé la vie à Carole et à son amie. Pour ce qui est du deuxième que vous recherchez, il n’y est pour rien, il a même essayé de m’en empêcher mais sans réussir. Si j’ai fait du mal partout où j’ai passé, croyez au moins cette dernière parole : c’est moi et moi seul qui [ai] tiré, je le jure. Je suis le seul vrai coupable et je demande pardon à Carole, car je vais aller la rejoindre, je ne ferai plus de mal à personne.

Pour un homme qui s’apprêtait à s’enlever la vie, cette note démontre à quel point il se préoccupait d’un copain qu’il ne connaissait que depuis quelques mois et qu’il avait rencontré en prison. Pour un criminel sur le point de se tirer une balle, on se serait plutôt attendu à un apitoiement, une longue complainte sur sa vie personnelle de misère, mais certainement pas à un message presque exclusivement destiné à blanchir ce complice qu’il connaissait à peine.

Au moment de se suicider, Joly avait-il appris l’arrestation de son « ami »? Il semble que non, puisqu’il parlait de celui « que vous recherchez ».

Cet aveu post mortem corrobore trop bien l’affirmation du survivant du duo meurtrier, qui a expliqué aux policiers ne pas avoir pris part à l’action. D’un autre côté, il oubliait de mentionner qu’il n’avait non plus rien fait pour l’empêcher.

Au lendemain de la découverte du corps de Michel Joly, l’arme fut confiée à l’expert en balistique Yvon Thériault. Dans un rapport daté du 31 août, celui-ci a confirmé qu’il s’agissait bien de l’arme qui avait aussi servi à commettre le double meurtre du 16 juillet.

L’enquête du coroner

L’enquête du coroner, présidée par Me Bertrand Lamothe, s’ouvrit le 31 août 1971 en présence de Me Roland Paquin, procureur de la Couronne. Après quelques témoins d’usage qui servirent à jeter les bases de l’affaire, le coroner entendit Ludger Delarosbil. Dans un cas comme celui-ci, l’enquête de coroner est une occasion unique pour le public d’entendre le témoignage d’un meurtrier, car c’est souvent dans une faible proportion que ceux-ci choisissent ensuite de témoigner lors de leur procès. Et puisque les propos tenus devant un coroner ne peuvent servir de preuve contre eux par la suite, on y récolte parfois des détails importants.

Dans un premier temps, Delarosbil expliqua que lui et Joly étaient sans emploi au moment du drame. Tous deux recevaient des prestations du Bien-être social. Il admit ensuite avoir rencontré Joly à la prison de Bordeaux quelques mois plus tôt. Il était sorti le 17 juin, alors que Joly avait retrouvé sa liberté le 28 juin.

  • C’est combien de temps après sa sortie à lui que vous l’avez rencontré?, questionna Me Paquin.
  • Ah! Disons … deux semaines, à peu près. Environ deux semaines.

Il raconta ensuite leurs retrouvailles du 15 juillet, le vol de la Buick, leur tournée dans les bars, leur tentative de hold-up ratée, etc. Nous nous attarderons donc aux circonstances du double meurtre.

Selon le seul survivant de l’affaire, Joly connaissait bien le secteur où s’est déroulé le double meurtre. Joly a voulu revoir Diane Gauthier seulement avoir du sexe. Nous savons bien que Delarosbil ne s’est probablement jamais questionné sur ce détail, mais Joly était-il idiot au point de croire que son ancienne copine accepterait d’emblée de se donner à lui rien que pour lui procureur un peu de plaisir?

Décidément, ces hommes prennent les femmes pour des objets.

  • Et puis ensuite, qu’est-ce que vous avez fait quand vous avez vu que Mlle Gauthier n’était pas là?
  • Là, on est parti.
  • Parti pour où?
  • On est parti pour aller dans le bois.
  • Encore dans le même bois que tantôt?
  • Oui.
  • Et ensuite, qu’est-ce qui est arrivé?
  • Là, on est sorti et puis on a rencontré les deux petites filles. Et puis Michel, il a retourné trois, quatre fois. On s’est promené deux, trois fois. C’est là qu’a eu lieu le kidnapping sur la rue Pierre Boucher.
  • Est-ce que, à l’endroit où vous les avez vues pour la première fois, c’était proche de la rue ou loin?
  • À peu près 25, 30 pieds de la rue.
  • Cette rue-là, savez-vous où elle débouche?
  • Non.
  • Qu’est-ce qu’elles faisaient les petites filles au moment où vous les voyez pour la première fois?
  • Elles s’en allaient à la maison, je pense bien, et puis elles avaient des bleuets.
  • Dans quoi avaient-elles ces bleuets-là?
  • Dans des canisses.
  • Des canisses de quoi? Vous rappelez-vous?
  • Il y en a une qui avait comme une chopine de crème à la glace, et puis l’autre c’était une canne de café Sanka.

À propos de l’arme du crime, il dira qu’elle appartenait à Michel. Ils s’en étaient servi à deux ou trois reprises pour commettre de petits hold-up.

  • Est-ce que vous avez eu connaissance quand elle a été coupée cette arme-là?, le questionna Me Paquin.
  • Quand j’ai arrivé à l’appartement, elle était de même.
  • Est-ce que, d’après vous, elle est coupée aux deux extrémités?
  • Oui.
  • Vous dites que c’est un calibre .303?
  • Oui.
  • Avez-vous vu des projectiles, vous, dans l’automobile, des munitions, quand vous vous êtes rendu au Cap-de-la-Madeleine?
  • Il y avait 8 ou 9 balles dans le chargeur.
  • Comment savez-vous ça qu’il y avait 8 ou 9 balles dans le chargeur?
  • C’est lui qui me l’a dit.
  • L’avez-vous déjà utilisée, vous, cette arme-là?
  • Non, jamais.
  • À l’appartement où vous étiez, est-ce qu’il y avait des munitions également?
  • Oui, il y avait … il y en avait trois. Il y avait trois douilles dans un sac.
  • Il y avait trois …
  • Trois balles de .303 dans un sac.
  • C’est tout ce qu’il y avait, ça?
  • Oui.
  • Comme munitions?
  • Oui, et puis le chargeur était plein.
  • Alors, voulez-vous nous dire comment ça se passe quand vous rencontrez les petites filles pour la première fois, sur la rue Pierre Boucher?
  • En partant direct sur la rue?
  • Oui, la première fois que vous voyez les petites filles, là?
  • Là, on voit les petites filles. Michel a fait le tour sur la rue Pierre Boucher. Il est revenu. Puis là, il leur a parlé.
  • Il leur a parlé?
  • Et puis il a demandé le nom de la petite fille. Là, Carole, elle dit « Carole ». Michel a répondu tout de suite « Carole Marchand ». Je pense qu’il la connaissait avant.
  • Vous dites qu’il la connaissait avant?
  • Bien … il a dit son nom.
  • Ensuite?
  • Ensuite, il a sorti avec la carabine. Il a changé de bord de rue.  Il leur a dit d’embarquer dans le char. Et puis après ça, on a monté dans le bois.
  • Est-ce qu’il leur a parlé, leur a dit d’autres choses aux petites filles?
  • Bien, quand elles ont embarqué dans le char, il leur a dit qu’il travaillait pour la police.
  • Vous, qu’est-ce que vous avez dit dans tout ça?
  • Qu’est-ce que vous voulez que je dise? Je n’ai rien dit.
  • Êtes-vous descendu, vous, de l’automobile quand les petites filles sont embarquées?
  • Non.
  • Les petites filles, est-ce qu’elles ont monté en avant de la voiture ou en arrière?
  • En arrière.
  • Les deux?
  • Oui.
  • L’autre petite fille – il a été question de Mlle Carole Marchand, mais l’autre? Est-ce qu’on a demandé son nom?
  • Non.
  • Est-ce que vous le savez aujourd’hui son nom?
  • Bien, je le sais par rapport … Bien, il a demandé son nom dans le bois. Il a demandé à Marchand. Marchand a dit que c’était une petite Côté.
  • Son petit nom, savez-vous?
  • Chantal.
  • Est-ce qu’il a été question, au moment où les petites filles sont montées dans la voiture, de l’endroit où vous alliez?
  • Non, il n’y a pas eu de question. On les a embarquées, et puis on a monté tout de suite dans le bois. Là, on s’est promené. On a monté dans le bois, là. Les petites filles ont embarqué, on a monté dans le bois, on s’est promené environ une demi-heure dans les trails qu’il y avait là.
  • Vous vous êtes promenés environ une demi-heure?
  • Oui.
  • Avec les petites filles assises en arrière?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’elles disaient à ce moment-là les petites filles?
  • Bien, elles disaient qu’elles étaient nerveuses.
  • Est-ce qu’il y en a qui ont demandé, il y en a une des deux qui a demandé pour descendre, s’en aller ou …?
  • Non.
  • De toute façon, elles pensaient que c’était la police, eux autres?
  • Bien, il a dit qu’on travaillait pour la police.
  • C’est ça que vous avez dit?
  • Ce n’est pas moi, c’est lui.
  • Et ensuite, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Là, on est monté dans le bois. On s’est promené. Michel a débarqué avec Marchand. Là, il a fait environ à peu près 100 pieds et puis il est revenu. Moi, j’ai resté dans le char avec la petite Chantal. Là, il m’a fait débarquer du char et puis il m’a dit d’aller me promener avec, qu’il avait quelque chose à faire avec la petite Marchand. Après ça, quand moi j’ai revenu, lui, il a embarqué avec Carole dans le char. Et puis là, il est parti avec. Après ça, là, il est revenu tout seul.
  • La première fois qu’il s’en va avec Carole Marchand, il a emporté son arme?
  • Oui.
  • Est-ce que vous pouviez le voir, lui, à l’endroit où il était?
  • Non.
  • Quand il est revenu, qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Là, il m’a fait débarquer du char et puis il m’a envoyé … il dit : « va te promener avec Carole … avec Chantal », je veux dire. Après ça, bien, il a arrivé. J’ai parti, moi, là. J’ai été me promener et puis il a rentré dans le char avec Carole. Là, … bien, il a parti au côté du char avec. Après ça, il m’a fait rechanger et puis il a parti avec. Quand il est revenu, quand il a été revenu, il est revenu tout seul.
  • Quand il est revenu la première fois avec Carole Marchand, qu’est-ce qu’elle faisait?
  • Elle faisait rien. Elle était nerveuse. Elle ne parlait pas.
  • Elle ne parlait pas?
  • Michel lui parlait et puis elle ne répondait pas.
  • Est-ce qu’elle pleurait?
  • Non.
  • Elle ne pleurait pas?
  • Non.
  • Là, il vous fait descendre de l’automobile, vous et Mlle Côté, et puis il vous dit de vous promener dans le chemin?
  • Oui.
  • Où ça, vous promener?
  • Dans le chemin où est-ce que le char était.
  • Est-ce qu’il passait des automobiles dans ce chemin-là?
  • Bien, le char n’était pas là, mais où est-ce que les chars passent, c’est là qu’on s’est promené.
  • Est-ce qu’il est passé des automobiles pendant que vous vous promeniez?
  • Non, aucune.
  • Et puis vous, vous vous êtes promené dans le chemin pendant que Michel Joly était parti avec Carole Marchand en automobile?
  • Non, non. Quand je me suis promené, moi, il a été au côté de l’automobile avec.
  • Il n’a pas déplacé le char?
  • Le char est resté à la même place.
  • Et puis vous, vous vous promeniez?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui se passe pendant ce temps-là?
  • Il ne se passait rien. On se promenait.
  • Non, mais avec Carole Marchand et Michel Joly?
  • Je ne sais pas, moi. J’ai rien vu.
  • Où étiez-vous à ce moment-là?
  • J’étais en haut.
  • En haut?
  • J’étais à peu près 125 pieds du char.
  • Comment savez qu’il est resté à côté de l’automobile?
  • Bien, je l’ai vu y aller. Je l’ai vu aller à côté de l’automobile. C’est là que j’ai parti avec la petite Côté.
  • Quand ils sont arrivés tous les deux à côté de l’automobile, qu’est-ce qu’ils ont fait?
  • La petite Marchand a embarqué en avant. Michel a embarqué à côté du conducteur. Là, il a parti. Deux, trois minutes après, Michel est arrivé tout seul.
  • Vous n’êtes pas capable de nous dire qu’est-ce qu’il a fait à côté de l’automobile?
  • Bien, qu’est-ce qu’il a fait! Il m’a dit qu’il avait fait du mal avec, un viol.
  • Il vous a dit qu’il avait fait du mal avec?
  • Oui.
  • Mais vous, vous ne l’avez pas vu?
  • Non, j’ai rien vu de ça.
  • À quel moment qu’il vous dit ça?
  • Il m’a dit ça quand il est parti avec, là. Quand il est revenu tout seul. C’est là qu’il m’a dit qu’il avait violé la petite fille et puis qu’il ne voulait pas … qu’il l’avait tuée, tout ça. Qu’il ne voulait pas avoir de témoin. Et puis là, il a poigné la petite Chantal et puis il l’a tirée.
  • Mais il vous a dit que le viol, ça s’était passé à côté de l’automobile?
  • Oui.
  • Est-ce que vous étiez là quand il est parti avec pour s’en aller en automobile?
  • Oui.
  • Vous étiez là, avec mademoiselle Côté?
  • Oui.
  • Vous étiez tous ensemble?
  • Oui.
  • Et puis là, vous prétendez que, à ce moment-là, il avait violé mademoiselle Marchand?
  • Oui.
  • Et puis là, il partait en automobile avec?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il vous a dit qu’est-ce qu’il allait faire?
  • Bien, il ne m’a pas dit … il est parti avec. Et puis moi, j’ai entendu un coup de carabine. Quand j’ai arrivé, j’ai dit de même, j’ai dit « tu as fait une folie là, toi ». Il dit : « je ne veux pas avoir de témoin pour une charge de viol ».
  • Ça, il vous a dit ça quand il est revenu?
  • Oui, il est revenu tout seul.
  • Quand il est parti en automobile avec mademoiselle Marchand, est-ce qu’il a apporté l’arme qui est là?
  • Oui.
  • Dites-nous donc, monsieur Delarosbil, est-ce que vous saviez qu’est-ce qu’il allait faire?
  • Non, il ne me l’avait pas dit.
  • Il ne vous l’a pas dit?
  • Non.
  • N’est-il pas vrai qu’il vous avait dit à ce moment-là qu’il ne voulait pas avoir de témoin et puis qu’il s’en allait la tuer?
  • Non, il ne m’a pas dit ça.
  • Au moment de partir avec elle?
  • Après.
  • Après?
  • Il m’a dit ça après qu’il avait … Il m’a dit ça pendant qu’il prenait la petite Côté, là, qu’il s’en allait la tuer. C’est là qu’il m’a dit ça.

Me Paquin semblait avoir perçu quelques contradictions entre la déclaration de Delarosbil et le témoignage qu’il était en train de livrer devant le coroner. Nous y reviendrons.

  • Et ensuite, quand il est revenu, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Là, il m’a dit, de même, que … Là, il m’a dit de même qu’il ne voulait pas avoir de témoin pour ça, une charge de viol de même, là. Il venait de faire une folie, qu’il l’avait tuée. Il ne voulait pas avoir de trouble avec ça. Il a poigné la petite Côté et puis il a été la tirer.
  • Vous dites qu’il a poigné la petite Côté et puis …
  • Il est allé la tirer.
  • Pendant ce temps-là, vous, pendant qu’il était parti avec mademoiselle Marchand, en automobile, vous vous promeniez dans le chemin avec la petite Côté?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui se passait avec elle pendant ce temps-là?
  • Rien.
  • Il ne s’est rien passé?
  • Rien du tout.
  • Avez-vous parlé de quelque chose?
  • Bien, j’y parlais. J’y ai demandé si elle était nerveuse. Elle me disait « oui ». J’y disais qu’il n’avait pas d’affaires à y avoir du trouble, pas être sur les nerfs, qu’il aurait rien arrivé.
  • Est-ce qu’elle a manifesté le désir de s’en aller à un moment donné pendant que vous étiez seul avec?
  • Non.
  • Lui avez-vous offert de s’en aller?
  • Non, bien non.
  • Vous ne lui avez pas offert?
  • Je n’ai pas eu l’idée.
  • Vous n’avez pas eu l’idée?
  • J’étais trop nerveux.
  • Vous étiez trop nerveux. Vous n’avez pas eu l’idée de la cacher?
  • Non.
  • Ou de la faire disparaître?
  • … Bien, oui.  Il y a une fois, je lui demande, j’ai dit : « Si tu veux t’en aller, si tu veux déserter », quelque chose de même, en tout cas.  Elle dit : « non, je préfère attendre mon amie ».
  • Quand Michel Joly est revenu tout seul, est-ce que vous avez vu son arme?
  • Oui, il l’avait dans les mains.
  • Est-ce qu’il est descendu de l’automobile quand il est revenu?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il a parlé à mademoiselle Côté?
  • Il l’a fait embarquer et puis là, il était monté à peu près une cinquantaine de pieds.
  • Est-ce que vous êtes embarqué vous-même?
  • Oui.
  • Et puis vous dites qu’il a fait une cinquantaine de pieds?
  • Oui.
  • Pas plus que ça?
  • Non.
  • Et puis ensuite?
  • Et puis ensuite, c’est là qu’il a parlé de ça « je ne veux pas avoir de témoin ». Moi, j’y ai dit de pas faire ça, et puis il a commencé à crier après moi.
  • Mademoiselle Côté, où était-elle dans la voiture?
  • En arrière.
  • Vous, vous étiez en avant?
  • Oui.
  • Avec monsieur Joly?
  • Oui.
  • Et l’arme?
  • L’arme était en avant. Sur les genoux de Michel.
  • Et puis là, pendant le trajet, le cinquante pieds en question, il dit qu’il ne veut pas avoir de témoin puis qu’il veut faire disparaître aussi la petit Côté?
  • Oui.
  • Et puis ensuite, qu’est-ce qui arrive?
  • Ensuite, c’est là qu’il l’a poignée par le bras. Il l’a sortie de la voiture et puis il est allé la tirer.
  • Êtes-vous sorti de la voiture vous-même?
  • J’ai resté dans la voiture.
  • Et puis vous, vous attendiez que ça finisse dans l’automobile?
  • Oui.
  • De l’automobile, est-ce que vous pouviez voir Michel Joly qui tuait …
  • Non.
  • … Mademoiselle Côté?
  • Non.
  • Vous ne pouviez pas voir ça?
  • Non.
  • Et puis ensuite, qu’est-ce qui est arrivé?
  • Là, on est allé pour sortir du bois.
  • Après coup, quand vous avez constaté que mademoiselle Côté avait été tuée également, vous n’êtes pas allé voir son corps dans le bois?
  • Non.
  • Constaté quelque chose, lui porter secours?
  • Non.
  • Vous n’êtes pas allé?
  • Si j’aurais été, c’est moi qui l’aurais eu.
  • C’est vous qui auriez eu quoi?
  • J’aurais eu une balle.
  • Ensuite, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Là, Michel est rentré dans le char, a été pour partir du bois. Là, il a été pour tourner et puis il s’est trouvé pris.  Il a essayé de sortir le char de reculons ou d’avant, et puis ça n’a pas marché.  La transmission a manqué.  C’est là qu’il l’a envoyé dans le bois.
  • Est-ce que Michel Joly vous a raconté comment il s’était pris pour tuer les deux petites filles?
  • Bien, il m’a dit qu’il les avait tirées dans la nuque.
  • Dans la nuque?
  • C’est la seule chose qu’il m’a dit.
  • Les deux de la même façon?
  • Oui.

Delarosbil raconta ensuite leur marche jusqu’au cimetière, puis leur balade en taxi jusqu’au terminus d’autobus de Trois-Rivières. On connaît la suite.

Le procès

Le procès de Ludger Delarosbil s’ouvrit le 15 novembre 1971 devant le juge Roger Laroche. L’accusé était représenté par Me Gilles Lacoursière. Il est à noter que l’acte d’accusation concernait uniquement le meurtre de Chantal Côté. Normalement, il ne devait pas être question de Carole étant donné que Delarosbil n’était pas accusé du meurtre de celle-ci. Toutefois, les deux victimes étaient tellement liées par leur triste destin qu’on ne put faire autrement que d’aborder aussi les détails concernant les deux victimes.

Sans doute aussi que la Couronne jugeait plus aisée et plus habile de le juger sur le meurtre de Chantal puisque Delarosbil avait passé quelques minutes en sa compagnie pendant que Joly violait Carole. Au cours de ces quelques minutes, il aurait pu laisser la fillette s’enfuir ou alors s’enfuir avec elle. Sa passivité faisait donc de lui le complice du tireur, au même titre que s’il avait lui-même appuyé sur la détente.

Au matin du 17 novembre 1971, le juge Laroche annonça que les aveux de l’accusé étaient admissibles en preuve. Ainsi, le jury prit connaissance de l’histoire qu’il avait racontée aux enquêteurs dans les heures qui avaient suivies son arrestation.

Dans sa plaidoirie, Me Pierre Houde, le procureur de la Couronne, expliqua d’abord que Delarosbil était accusé de meurtre non qualifié et qu’il faisait face à un emprisonnement à perpétuité. Il expliqua ensuite aux douze jurés :

  • Je vous dis, nous n’avons pas fait la preuve que Ludger Delarosbil est celui qui a tiré sur la gâchette qui a eu comme conséquence la mort de Chantal Côté. Non, nous n’avons pas fait cette preuve-là.  C’est clair.  Et je n’en parle pas.  C’est pour ça que je vous dis la question que vous avez à décider : est-ce que Ludger Delarosbil a fait quelque chose pour aider celui qui a tiré la balle dans la tête de Chantal Côté?  A-t-il fait quelque chose pour l’aider?  Ou est-ce qu’il a omis de faire quelque chose qui aurait pu empêcher Michel Joly d’assassiner Chantal Côté?  C’est là, la question.

Il remit ensuite en question la parole de l’accusé, en particulier lorsqu’il affirmait « très bien » connaître Joly, alors que les deux voyous s’étaient côtoyés, au mieux, durant quelques semaines en prison.

  • D’abord, la première chose, Ludger Delarosbil, le 16 au matin, quand les deux se réveillent dans le bois, Ludger Delarosbil sait que Michel Joly voulait avoir une femme. Ce n’est pas moi qui dit ça et puis ce n’est pas moi qui le suppose non plus. La déclaration de Ludger Delarosbil, je l’ai à la page 2 et je lis textuellement : « Michel s’est levé le matin », toujours le 16 juillet, « avec l’idée d’avoir une femme ».

Me Houde rappella que les deux tueurs s’étaient rendu chez Diane Gauthier, après quoi ils s’étaient promenés dans les rues de Trois-Rivières, laissant entendre par-là qu’ils cherchaient encore une femme. Une prostituée?

Était-ce pour assouvir seulement les bas instincts de Joly ou alors des deux complices? Pendant leurs déplacements en voiture, avaient-ils fantasmés sur leur « projet »?

Finalement, ils étaient revenus vers le Cap pour enlever deux fillettes. « C’est là que ça commence », dira le procureur. « Et ce que je veux toujours vous faire remarquer c’est que Ludger Delarosbil participe en sachant très bien qu’est-ce que Michel Joly veut.  Ça, il ne peut pas y avoir de toute à ça.  Il sait.  Il participe à la recherche qu’ils font. Et puis là, se pose la question : quel est le rôle de Ludger Delarosbil dans l’enlèvement? »

Afin de prouver l’incohérence de l’accusé, il fit la démonstration suivante : dans ses aveux, Delarosbil avait dit que c’était Joly qui était descendu de la Buick pour forcer les deux filles à monter avec eux alors que le jeune témoin, Alain Daigle, les avait vus sortir tous les deux.

  • À partir de ce moment-là, messieurs les jurés, Ludger Delarosbil, à partir de ce moment-là, il a jamais eu, il veut venir prétendre qu’il ne savait pas où il allait. Il ne peut plus prétendre qu’il ne savait pas où ça allait le mener. Ça, ça n’est plus vrai, ça.

Ensuite, il ajouta à propos du crime : « Quand on va commettre un viol et qu’on a en notre possession une arme à feu, même si c’est pas notre intention de tuer, s’il y a quelqu’un qui se fait tuer pendant le viol ou pendant la fuite, c’est un meurtre. Il n’y a pas rien que le viol, il y a aussi l’attentat à la pudeur et puis l’enlèvement. »

  • Là, si vous voulez on va analyser la preuve. Et puis on va se demander si Ludger Delarosbil a fait quelque chose pour aider Michel Joly à commettre le meurtre de Chantal Côté ou s’il a omis de faire quelque chose qui aurait pu empêcher Michel Joly de faire le meurtre. Là, l’enlèvement est fait. On s’en va en automobile. On part. Et puis c’est Michel Joly qui conduit. La preuve révèle que les deux petites fillettes sont en arrière. La preuve révèle que Ludger Delarosbil est assis en avant. Qu’est-ce qu’il fait? Qu’est-ce qu’il fait? Michel Joly, qui vient d’enlever les deux petites filles, il peut pas tout faire. Il peut pas conduire, surveiller les petites filles, ouvrir l’œil, les tenir en joue avec l’arme.  Il faut que quelqu’un surveille ces deux petites filles. Pensez-vous qu’elles s’en vont de plein gré les deux petites filles qui viennent de se faire enlever? Il faut que quelqu’un les surveille.  Bien ça, c’est la tâche, c’est la job qu’a faite Ludger Delarosbil pendant le trajet. »

Afin de poursuivre son analyse de la déclaration de l’accusé, le procureur en lut un autre extrait : « Ah mon Dieu!  « J’ai rien fait. Je ne lui ai pas touché ». On l’accuse pas de ça.  On l’accuse pas de ça.  Non.  Mais on prétend, par exemple, que pendant que Michel Joly s’en va se promener dans le bois avec Carole Marchand il faut que quelqu’un reste pour surveiller l’autre. C’est là le rôle de Ludger Delarosbil. Il reste dans l’automobile avec Chantal Côté pour la surveiller, pour pas qu’elle se sauve, pour pas qu’elle crie si jamais il y avait des automobiles qui approchent. Il surveille, lui, pendant que l’autre s’en va dans le bois. Je ne sais pas si vous appelez ça « aider » … pour commettre un crime. Si deux individus qui commettent un vol de banque, il y en a un qui reste dehors et il fait le guet.  Il attend et quelqu’un se fait tuer à l’extérieur par une arme à feu, l’individu qui va à l’intérieur et qui va commettre le meurtre et l’individu qui attend à la porte qui fait le guet est aussi coupable de meurtre. »

Me Houde souligna un autre fait important : « Tantôt je vous ai dit que pendant qu’il surveillait Chantal Côté dans l’automobile alors que Joly était parti avec la petite Marchand, il avait la carabine. Ça, il l’a dit à la fin, en réponse à une question. Regardez à la page 3. Question : est-ce que Michel Joly avait toujours la carabine avec lui lorsqu’il est débarqué avec Carole? Réponse : quand il est parti avec Carole pour prendre une marche, il l’avait pas. C’est quand il s’est rendu à côté du char pour aller la fourrer qu’il a apporté la carabine ». »

Delarosbil avait aussi dit dans cette déclaration « […] moi avant de partir j’ai pensé que Michel voulait aller mettre la petite Marchand, il s’est dirigé dans un petit bois juste à côté du char ». Il savait à l’avance que Joly s’en allait violer l’aînée des deux victimes. En fait, quand on relit attentivement sa déclaration, on constate qu’il le savait depuis la nuit précédente, au moment où ils s’étaient rivés le nez sur le chalet de Lavaltrie et pris la décision de venir voir l’ancienne copine de Joly au Cap-de-la-Madeleine.

Évidemment, Me Houde continua de frapper sur le même clou, à savoir que Delarosbil n’avait rien fait pour sauver la vie des jeunes filles. Sa plaidoirie a suffi à démontrer que la parole de l’accusé ne valait pas grand-chose.

Pour sa part, Me Gilles Lacoursière tenta d’attirer la sympathie des jurés en soulignant que son client était un homme seul et sans moyen financier. Il utilisera des phrases comme « Ludger Delarosbil a été entraîné dans une malheureuse aventure », tout en prétendait qu’il ne savait rien à l’avance de ce qui allait se produire. Bref!

Dans ses directives aux jurés, le juge Roger Laroche expliqua surtout des points de droit avant de souligner que « l’intention commune est rarement exprimée par écrit. On ne prend pas la précaution d’aller chez un notaire pour coucher par écrit le projet ou l’entente de poursuivre une fin illégale et de s’y entraider. »

Ainsi voulait-il faire prendre conscience aux jurés qu’il fallait déduire ces choses-là en écoutant la preuve présentée devant eux et non se fier à la parole d’un individu, qui de surcroît était l’accusé.

Plein de logique et habile dans l’art de résumer les faits, il expliqua ceci : « Vous vous poserez la question. Et vous n’êtes pas obligé de tenir compte de mon opinion, mais seulement il y a des choses que je peux vous dire, c’est que nous ne sommes pas en présence du cas classique des jeunes filles qui font du pouce et qui sollicitent, pour employer l’expression populaire, un lift. Si, vous vous poserez la question, si vous croyez le jeune Alain Daigle qui par hasard se trouvait là en bicyclette, vous vous demanderez si ce n’est pas la même chose qui se passe – il y a déjà eu des enlèvements d’hommes politiques – vous vous demanderez à ce moment-là qu’est-ce que c’est qui s’est passé, pour apprécier et évaluer la conduite de Joly et de Ludger Delarosbil. »

Conclusion

Ludger Delarobil a été reconnu coupable du meurtre de Chantal Côté. Le deuxième procès que l’on prévoyait pour avril 1972, cette fois pour le meurtre de Carole Marchand, n’aura jamais lieu. Selon nos informations, il aurait été libéré en 2003.

Malheureusement, on sait trop peu de choses sur la jeunesse et la vie de Michel Joly pour tenter d’analyser sa personnalité. Son père, Régis Joly, s’est éteint en 1996.

En se rappelant que Joly et Delarosbil se sont rencontrés lorsqu’ils étaient en prison à Bordeaux en février 1971 et qu’ils ont retrouvé leur liberté en juin 1971, ils ne peuvent être impliqués dans le meurtre non résolu d’Alice Paré. La jeune fille de 14 ans a été enlevée à Drummondville le 17 février 1971 alors qu’elle retournait chez elle à pied. Son corps a été retrouvé en avril de la même année dans un rang de Ste-Clothilde.

Comme nous l’avons mentionné, les duos de meurtriers à caractère sexuels sont rares, et encore plus au Québec. Certes, Joly et Delarosbil n’ont pas commis de meurtres sexuels en série. Ils sont à l’origine d’un seul incident qui a toutefois eu un impact majeur. Même si le double meurtre de Carole Marchand et Chantal Côté est aujourd’hui passablement oublié, sans compter les nombreuses personnes qui souhaitent justement l’effacer de leur mémoire, il demeure important pour la compréhension de ces tueurs qui s’en prennent violemment et gratuitement aux femmes et aux enfants.

À en croire la preuve présentée lors du procès de 1971, Ludger Delarosbil n’a ni violé ni tuer directement ces deux fillettes. Toutefois, il a eu quelques minutes pour renverser la vapeur et tenter une manœuvre. Quelques minutes! S’il n’était pas d’accord avec les agissements de son complice, c’était le moment où jamais. Or, il n’a rien fait. Exactement comme quelqu’un qui approuve. Qui ne dit mot consent, dit le vieux proverbe.  …Quelques minutes!

Par son inaction et son silence, Delarosbil s’est fait aussi complice que Joly. Ainsi, dans sa tête, il a accepté que ces deux fillettes sans défense meurent brutalement, sans jamais pouvoir profiter de la vie.

Certes, son intention criminelle était sans doute moins intense que celle de Joly, mais elle était tout de même bien présente. Comme on le reconnaît généralement, il y a toujours un leader dans un duo meurtrier et une autre personne qui fait office de chien de poche, de « suiveux », si on peut me permettre l’expression.

Il a été mis en preuve lors du procès que Delarosbil avait menti à propos de certains détails. Puisqu’il était le seul survivant de cet incident – et qu’il l’est toujours – la question est de savoir s’il a également menti sur d’autres détails.

Le fait que Michel Joly ait aussi voulu éliminer Chantal Côté, apparemment pour éviter d’avoir un témoin sur les bras, démontre sa personnalité désorganisé. Même en tuant les deux fillettes, il devait savoir, du moins inconsciemment, que cela n’éliminait pas toutes les chances de se faire prendre. D’ailleurs, s’il souhaitait éviter une lourde peine, il lui aurait suffi de les laisser en vie. Au pire, il aurait été condamné pour viol. En prenant la décision d’abattre Carole après l’avoir abusé, puis Chantal pour éviter qu’elle ne témoigne contre lui, cela prouve non seulement son côté désorganisé mais son instinct de tueur.

Puis d’autres questions s’enchaînent : S’il ne s’était pas suicidé par la suite, Michel Joly aurait-il pu récidiver?

Selon le spécialiste Stéphane Bourgoin, les tueurs en série – ou ces hommes qui tuent pour des motifs sexuels – se suicident rarement. Et pourtant, certains le font. Bourgoin en dresse d’ailleurs une liste dans son livre de 2014. Joly a-t-il eu véritablement des remords aussi puissants au point de vouloir en finir? S’est-il enlevé la vie uniquement pour son implication dans le double meurtre ou alors traînait-il derrière lui une longue vie de violence et de souffrance?

Plusieurs questions demeurent. Toutefois, on constate dans ce duo que Delarosbil a accepté de parler uniquement lorsqu’il s’est défait de l’emprise de Joly. Tout au long des journées du 16 et 17 juillet 1971, il se laissait mener par Joly. Ceux qui jouent aussi le rôle de second au sein d’un tel duo sont plus facilement réhabilitables. Et c’est ce qui semble s’être produit.


[1] Ici, dans le sens de l’agresser sexuellement.