Michel Joly et Ludger Delarosbil, la dynamique du duo meurtrier

Les aveux

Michel Joly

Le samedi 24 juillet 1971, vers 9h30, les policiers Jean Chalin, Jean-Louis Savard, Raynald Boisvert et Raymond Bellemare frappèrent un grand coup au logement du 3806 de la rue St-André à Montréal. Jean Chalin, un caporal de 28 ans à l’emploi de la SQ, franchit le corridor de l’appartement pour découvrir dans une chambre du fond un jeune homme répondant au nom de Ludger Delarosbil. Ce dernier était étendu sur un lit. Sans tarder, Chalin pointa son arme de service sur le suspect et le mit en état d’arrestation.

  • Je suis de la police. C’est quoi ton nom?, demanda Chalin.
  • Delarosbil

Nous avons vu dans l’un des tous premiers articles de notre série Les Assassins de l’innocence les détails entourant le double meurtre de Chantal Côté, 12 ans, et Carole Marchand, 13 ans. Ce crime odieux et d’une incroyable violence gratuite est survenu en juillet 1971 dans un boisé du Cap-de-la-Madeleine. Nous tenterons maintenant de comprendre ce qui a poussé ces deux hommes à commettre l’irréparable.

Instinctivement, on se demande souvent pourquoi? Mais est-ce vraiment la bonne question? Ne devrions-nous pas commencer par répondre au comment?

Pour bien répondre à cette dernière question, il faut plus d’énergie. Il faut un travail plus approfondi, plus rigoureux. Et c’est pourquoi le comment est souvent la question qui passe au second plan. Trop souvent, on se contente de se demander pourquoi?

Le comment exige une reconstitution des faits et une analyse des détails. Si on reste en surface, plusieurs choses nous échapperont. Par exemple, Delarosbil pouvait prétendre qu’il n’avait rien fait et jeter tout le blâme sur son complice. Personne ne pourrait trouver d’argument solide pour le contredire, à moins d’étudier la preuve dans ses moindres détails.

Profitons d’ailleurs de l’occasion pour souligner au passage ces gens qui critiquent occasionnellement le fait de faire revivre ces vieilles affaires criminelles. On sent dans leur jugement – très hâtif d’ailleurs – un penchant pour la censure, comme s’il fallait oublier volontairement ces histoires de notre passé. Qu’ils soient tristes ou non, ces récits judiciaires doivent être étudiés dans le détail. Car il se glisse toujours des erreurs, et cela même dans des histoires véhiculées par des médias traditionnels ou des personnes reconnus. Comme le font les procès, seul une étude des détails peut nous amener à comprendre certaines choses, ou à confondre un criminel en étalant ses mensonges au grand jour.

Après son arrestation, Ludger Delarosbil a été conduit au quartier général de la SQ, situé au 1701 rue Parthenais. Là, il dira être né le 10 février 1949 à Paspébiac, en Gaspésie. Il affirma aussi ne pas avoir revu Michel Joly depuis le mardi 20 juillet. Puisqu’il semblait d’humeur à parler, on décida qu’il était mûr pour recueillir ses aveux.

Ludger Delarosbil et Michel Joly se seraient donc connu pendant leur séjour à la prison de Bordeaux, en février 1971. Peu de temps après, cependant, Joly était transféré à Waterloo. Les deux copains se retrouveraient seulement en juillet 1971, quelques semaines après leur sortie. Ils décidèrent alors de célébrer leurs retrouvailles dans la soirée du 15 juillet 1971. Ce soir-là, sur la rue De Sève à Montréal, Joly fracasse la vitre d’une Buick brune avant que Delarosbil s’occupe de démarrer le moteur. Ils prennent ensuite quelques consommations dans un bar, où ils ont soudainement l’idée de braquer une épicerie. En se rendant sur place, un peu après minuit, ils constatent cependant que le commerce est fermé.

Ludger Delarosbil

Les deux ex-détenus retournent boire d’autres bières au Lion d’Or avant de décider, en pleine nuit, de se rendre au chalet du père de Joly, à Lavaltrie. Ils sont alors armés d’une carabine .303 tronçonnée de sa crosse et de son canon. « Je sais qu’il a acheté cette carabine au coin Visitation et Ste-Catherine le 2 ou 3 juillet 1971 pour la somme de 27.00$ », dira Delarosbil dans sa déclaration.

Après s’être rivé le nez sur la porte verrouillée du chalet, Delarosbil et Joly improvisent à nouveau. Ils partent en direction de Trois-Rivières pour voir l’ancienne copine de Joly, Diane Gauthier. Il est alors 4h00 du matin.

Puisqu’il n’avait jamais mis les pieds dans la région de Trois-Rivières avant ce double meurtre, Delarosbil fut incapable d’être précis quant à la description de certains lieux. Quoi qu’il en soit, le duo s’était d’abord arrêté dans un restaurant pour manger un morceau avant de se rendre aux limites du Cap-de-la-Madeleine, où se trouvait « une clairière près des tours de l’Hydro ». Là, ils ont stationné la Buick, à l’intérieur de laquelle ils s’étaient installés pour dormir quelques heures.

À leur réveil, entre 9h00 et 9h30, ils s’étaient rendus au « garage Champlain sur la rue du grand chemin, c’est comme une manière de boulevard au Cap-de-la-Madeleine ». Delarosbil dira avoir donné « trente sous » à un garçon pour que ce dernier lui procure deux breuvages Coca-Cola dans une machine distributrice. Puisque l’indicateur à essence ne fonctionnait pas sur la Buick, les deux voleurs avaient d’abord pensé pouvoir mettre 5.00$ d’essence dans le réservoir. Toutefois, il ne fallut que 3.00$ pour remplir le réservoir.

Entre 11h00 et 11h30, ils avaient acheté une caisse de douze bouteilles de bière de marque Labatt 50 et « un gros paquet » de cigarettes de marque Export A. Ensuite, ils s’étaient arrêtés dans un boisé pour boire 7 ou 8 bières avant de se rendre au lac Montplaisir en empruntant le rang St-Malo. « Michel s’est arrêté sur ce chemin-là pour y mettre de l’eau dans le radiateur puis l’auto a callée sur le bord du chemin. Il mouillait un peu, pas gros. »

Ce secteur était tellement peu achalandé qu’il leur avait fallu attendre une trentaine de minutes avant qu’un véhicule s’approche et ralentisse pour s’enquérir de leur situation. Au cours de ces minutes d’attente, Delarosbil admit avoir consommé des goofballs (sorte de barbituriques, tranquillisants) avec Joly. « Les goofballs nous ont coûté 50¢ chaque. Je les ai achetés au Lion d’Or de René, qui travaille à cet endroit en arrière, au P’tit Canot. »

Il était donc 13h15 ou 13h20 lorsqu’une Chevrolet de couleur jaune 1966 s’était arrêtée. Le conducteur, Michel Chevarie, leur avait prêté son crique afin de sortir la Buick de sa fâcheuse position. Pour remercier ce bon samaritain, Joly lui donna 3.00$ et une bière.

Une fois arrivés au lac Montplaisir, les deux voyous ont continué de boire. C’est seulement ensuite qu’ils ont découvert des outils dans la Buick, et ils ont choisi de s’en débarrasser dans les bois. Ensuite, ils sont revenus à la même épicerie pour acheter une autre caisse de 12 bouteilles de bière. Peu de temps après, ils croisèrent un homme et sa copine que Joly connaissait. Après avoir discuté avec eux durant une vingtaine de minutes, Joly et Delarosbil s’étaient retrouvés assis sur le capot de la Buick à boire d’autres bières.

Jusque-là, il est bien évident que ces deux voyous ne planifiaient rien à l’avance. Déjà, on peut dire qu’ils étaient des criminels opportunistes et désorganisés. La suite des choses le prouvera davantage.

Il était environ 16h30 lorsque leur virée se transforma en escapade de la mort. Delarosbil dira aux policiers : « Michel s’est levé le matin avec l’idée d’avoir une femme. On s’est rendu à Trois-Rivières pour voir Diane Gauthier, je pense. C’est son nom. C’est l’ancienne blonde à Michel. Michel a sonné à la porte, puis personne a répondu. On est allé faire un tour dans Trois-Rivières, puis on est revenu au Cap-de-la-Madeleine. C’est Michel qui conduisait. On a viré une rue à gauche au Cap. On a fait un bout sur cette rue, puis en bas de la côte j’ai vu deux jeunes filles qui s’en allaient vers la côte. Michel a viré de bord, a stationné sa voiture sur le côté droit puis après ça il l’a reculé puis parké du côté gauche, en avant des jeunes filles.  Michel est sorti du char puis a demandé aux deux filles si elles voulaient être reconduit [sic] chez eux.  Les deux filles ont dit non, qu’elles étaient arrivées chez elle.  Là, Michel a sorti la carabine .303, l’a pointée sur les deux filles en leur disant « embarquez en vitesse, je travaille pour la police. Entrez dans le char puis assoyez-vous, puis bien calme, ne criez pas ». »

Avec Carole Marchand et Chantal Côté avec eux dans la voiture, Joly et Delarosbil ont roulé quelques kilomètres avant d’atteindre l’endroit où le reste de l’action s’est déroulé.

« Là, Michel est sorti avec la plus grande des deux filles, que je sais maintenant qu’elle s’appelle Carole. Michel s’est promené à peu près 5 à 6 minutes. Pendant que Michel était parti, moi je suis demeuré dans l’auto avec la petite Chantal. Elle était assise à l’arrière. Moi j’étais à l’avant. Je n’ai absolument rien faite, je ne lui ai pas touché. Michel est revenu puis nous a fait sortir de l’auto. Je ne suis pas sûr de l’heure, il était peut-être 18h15. Michel m’a dit « va te promener avec la petite fille », que je sais que son nom est Côté. Je suis partie environ 10 minutes, moi avant de partir j’ai pensé que Michel voulait aller mettre[1] la petite Marchand. Il s’est dirigé dans un petit bois juste à côté du char. Moi, je me promenais sur le chemin puis environ un bon 3 minutes Michel est passé à côté de moi avec le char et la petite Marchand elle était assis[e] à côté de lui au milieu, environ 3 minutes après Michel est revenu vers moi seul avec le Buick. C’est là que j’ai remarqué que le bumper était arraché. 3 minutes avant que le Buick revienne j’ai entendu un coup de feu venant de la même direction où était allé Michel.  Moi et puis la petite Côté on était à environ 200 pieds de la clairière. Quand Michel est revenu je lui ai dit « t’as fait des folleries ». Il m’a répondu « oui ». Il m’a dit « je ne veux pas me faire condamner pour viol et je ne veux pas de témoins ». Il m’a dit « embarque ». Puis là, j’ai embarqué avec la petite Côté qui s’est assise à l’arrière, puis on s’est rendu où le char a été laissé, où vous l’avez trouvé. Chantal assise à l’arrière pleurait. J’ai dit à Michel « t’es aussi bien de la laisser aller ». Il a dit « je ne suis pas capable.  Il y en a déjà une de morte puis je veux la deuxième aussi ». Il a pris la .303, carabine l’a braquée sur la petite Chantal puis l’a poignée par un bras puis lui a dit « sors dehors ». Il s’est en allé dans le bois juste à côté, dans les broussailles à environ 50 pieds de moi. Il est revenu immédiatement après puis m’a dit qu’il avait tiré Chantal dans la tête, juste à l’arrière de la nuque.  Il est revenu au char puis on s’est rendu à environ une centaine de pieds de là, puis de cet endroit Michel a viré puis il s’est pris dans le fossé, à droite. »

Après avoir tenté en vain de dégager la Buick, Joly et Delarosbil ont simplement décidé de quitter les lieux à pieds. Durant leur trajet, Joly dissimula la carabine tronçonnée dans un sac. Après avoir traversé le cimetière de Ste-Marthe, leur marche, qui dura environ 3h00, les mena jusqu’au pont Duplessis, où ils prirent un taxi qui les laissa au terminus d’autobus du centre-ville de Trois-Rivières. Le billet d’autobus, qui leur coûta 7.10$, leur permit de regagner Montréal vers 2h10 ou 2h20.

  • Comment savez-vous reconnaître les deux jeunes filles?, lui a demandé le détective Simard.
  • C’est Michel qui leur a demandé leur nom dans l’auto. La plus petite, soit celle qui est morte la deuxième, c’est Chantal Côté. Et l’autre Carole Marchand.
  • Quelle était l’attitude des jeunes filles après qu’elles ont embarquées dans le char?
  • Elles étaient très nerveuses. Elles n’ont pas parlées.
  • Est-ce que Michel vous a raconté ce qu’il a fait avec Carole Marchand?
  • Il m’a dit qu’il avait fourré Carole par en arrière parce que Carole lui avait demandé de le faire par en arrière parce qu’elle ne voulait pas voir ça. C’est ça que Michel a fait, qu’il m’a dit.
  • Est-ce que Michel vous a dit de quelle façon il avait tiré Carole Marchand?
  • Il m’a dit qu’il les avait tirés tous les deux pareilles, dans la tête.
  • Est-ce que Michel Joly avait toujours la carabine avec lui lorsqu’il est débarqué avec Carole?
  • Quand il est partie avec Carole pour prendre une marche, il ne l’avait pas. C’est quand il s’est rendu à côté du char pour aller la fourrer qu’il a apporté la carabine.
  • Combien s’est-il écoulé de temps entre les deux coups de feu?
  • Environ 8 à 10 minutes.
  • Qu’a fait Chantal quand elle a entendu le premier coup de feu?
  • Elle n’a rien fait. C’est seulement quand elle a vu Michel revenir seul qu’elle s’est mise à pleurer.
  • Comment étaient habillées les deux jeunes filles?
  • Elles étaient en short. Je pense que Chantal avait des shorts rouges, des bas bleus et un chandail. Je ne me rappelle pas quelle couleur. Carole avait des shorts bleus et un chandail pâle. Elle avait des bas et des souliers.
  • Qu’avez-vous fait de la carabine?
  • [Michel] l’a apporté avec lui à Montréal à l’appartement. Pour la transporter sur la voie ferrée au Cap, il l’avait dans ses mains, puis rendu au cimetière il l’a mis dans un sac à poignée qu’il avait apporté du char. Samedi, durant la journée, il l’a apporté sur la rue Wurtele à Montréal en descendant la côte.
  • Est-ce que les jeunes filles avaient quelque chose dans leurs mains lorsqu’elles revenaient à la maison?
  • Elles avaient chacun pot de bleuets. Ceux que je vois devant moi ce sont ceux-là. Chantal avait la canne de café et Carole avait l’autre.
  • Est-ce que les jeunes filles ont bu de la bière?
  • Non.
  • Comment étiez-vous habillé?
  • Moi, j’avais des pantalons gris, une chemise rose à manche longue et j’avais les souliers bruns à lacets que j’ai dans mes pieds. Michel avait des pantalons gris bleu, une chemise transparente mauve et des bottes blanches.

Ces propos, lancés sur un ton qui nous paraît aujourd’hui froid et complètement détaché, sont tout-à-fait horribles. On ose à peine imaginer le calvaire que ces deux fillettes ont vécu au cours de ces dernières minutes de vie.

Déjà, il est possible de discerner quelques détails intéressants pouvant nous exposer la dynamique qui régnait dans ce duo de meurtriers sexuels. Si on doit en croire les propos de Delarosbil, c’est Michel Joly qui dirigeait tout. C’était lui le leader et c’est donc à lui qu’il faudrait attribuer toute la responsabilité. Toutefois, Delarosbil a admis qu’au cours du crime Joly n’a pas toujours été en possession de l’arme.

Ce qui est sûr, c’est qu’il ne mentionne jamais avoir eu peur de Joly. Pourquoi donc n’aurait-il rien fait?

De plus, la situation allait bientôt l’avantager puisque le 19 août 1971, le corps de Joly fut retrouvé sous le viaduc Wurtele à Montréal. La décomposition avancée du cadavre laissa croire aux sergents-détectives Jean Harvey et Laurent Guertin, de la police municipale de Montréal, que la mort remontait à plusieurs jours, voire même quelques semaines. Delarobsil disait l’avoir vu pour la dernière fois le 20 juillet.

Au côté de Joly, on retrouva la carabine Lee Enfield de calibre .303 et portant le numéro de série M79676. L’arme contenait encore huit cartouches et une douille vide.

Une fois le corps arrivé à la morgue, on trouva dans ses poches de pantalon un porte-monnaie contenant une carte d’assurance sociale au nom de Michel Joly et dont le numéro était 216 457 887. En plus d’un permis de conduire, on retrouva cette courte note de suicide :

Moi, Michel Joly, reconnais avoir enlevé la vie à Carole et à son amie. Pour ce qui est du deuxième que vous recherchez, il n’y est pour rien, il a même essayé de m’en empêcher mais sans réussir. Si j’ai fait du mal partout où j’ai passé, croyez au moins cette dernière parole : c’est moi et moi seul qui [ai] tiré, je le jure. Je suis le seul vrai coupable et je demande pardon à Carole, car je vais aller la rejoindre, je ne ferai plus de mal à personne.

Pour un homme qui s’apprêtait à s’enlever la vie, cette note démontre à quel point il se préoccupait d’un copain qu’il ne connaissait que depuis quelques mois et qu’il avait rencontré en prison. Pour un criminel sur le point de se tirer une balle, on se serait plutôt attendu à un apitoiement, une longue complainte sur sa vie personnelle de misère, mais certainement pas à un message presque exclusivement destiné à blanchir ce complice qu’il connaissait à peine.

Au moment de se suicider, Joly avait-il appris l’arrestation de son « ami »? Il semble que non, puisqu’il parlait de celui « que vous recherchez ».

Cet aveu post mortem corrobore trop bien l’affirmation du survivant du duo meurtrier, qui a expliqué aux policiers ne pas avoir pris part à l’action. D’un autre côté, il oubliait de mentionner qu’il n’avait non plus rien fait pour l’empêcher.

Au lendemain de la découverte du corps de Michel Joly, l’arme fut confiée à l’expert en balistique Yvon Thériault. Dans un rapport daté du 31 août, celui-ci a confirmé qu’il s’agissait bien de l’arme qui avait aussi servi à commettre le double meurtre du 16 juillet.

L’enquête du coroner

L’enquête du coroner, présidée par Me Bertrand Lamothe, s’ouvrit le 31 août 1971 en présence de Me Roland Paquin, procureur de la Couronne. Après quelques témoins d’usage qui servirent à jeter les bases de l’affaire, le coroner entendit Ludger Delarosbil. Dans un cas comme celui-ci, l’enquête de coroner est une occasion unique pour le public d’entendre le témoignage d’un meurtrier, car c’est souvent dans une faible proportion que ceux-ci choisissent ensuite de témoigner lors de leur procès. Et puisque les propos tenus devant un coroner ne peuvent servir de preuve contre eux par la suite, on y récolte parfois des détails importants.

Dans un premier temps, Delarosbil expliqua que lui et Joly étaient sans emploi au moment du drame. Tous deux recevaient des prestations du Bien-être social. Il admit ensuite avoir rencontré Joly à la prison de Bordeaux quelques mois plus tôt. Il était sorti le 17 juin, alors que Joly avait retrouvé sa liberté le 28 juin.

  • C’est combien de temps après sa sortie à lui que vous l’avez rencontré?, questionna Me Paquin.
  • Ah! Disons … deux semaines, à peu près. Environ deux semaines.

Il raconta ensuite leurs retrouvailles du 15 juillet, le vol de la Buick, leur tournée dans les bars, leur tentative de hold-up ratée, etc. Nous nous attarderons donc aux circonstances du double meurtre.

Selon le seul survivant de l’affaire, Joly connaissait bien le secteur où s’est déroulé le double meurtre. Joly a voulu revoir Diane Gauthier seulement avoir du sexe. Nous savons bien que Delarosbil ne s’est probablement jamais questionné sur ce détail, mais Joly était-il idiot au point de croire que son ancienne copine accepterait d’emblée de se donner à lui rien que pour lui procureur un peu de plaisir?

Décidément, ces hommes prennent les femmes pour des objets.

  • Et puis ensuite, qu’est-ce que vous avez fait quand vous avez vu que Mlle Gauthier n’était pas là?
  • Là, on est parti.
  • Parti pour où?
  • On est parti pour aller dans le bois.
  • Encore dans le même bois que tantôt?
  • Oui.
  • Et ensuite, qu’est-ce qui est arrivé?
  • Là, on est sorti et puis on a rencontré les deux petites filles. Et puis Michel, il a retourné trois, quatre fois. On s’est promené deux, trois fois. C’est là qu’a eu lieu le kidnapping sur la rue Pierre Boucher.
  • Est-ce que, à l’endroit où vous les avez vues pour la première fois, c’était proche de la rue ou loin?
  • À peu près 25, 30 pieds de la rue.
  • Cette rue-là, savez-vous où elle débouche?
  • Non.
  • Qu’est-ce qu’elles faisaient les petites filles au moment où vous les voyez pour la première fois?
  • Elles s’en allaient à la maison, je pense bien, et puis elles avaient des bleuets.
  • Dans quoi avaient-elles ces bleuets-là?
  • Dans des canisses.
  • Des canisses de quoi? Vous rappelez-vous?
  • Il y en a une qui avait comme une chopine de crème à la glace, et puis l’autre c’était une canne de café Sanka.

À propos de l’arme du crime, il dira qu’elle appartenait à Michel. Ils s’en étaient servi à deux ou trois reprises pour commettre de petits hold-up.

  • Est-ce que vous avez eu connaissance quand elle a été coupée cette arme-là?, le questionna Me Paquin.
  • Quand j’ai arrivé à l’appartement, elle était de même.
  • Est-ce que, d’après vous, elle est coupée aux deux extrémités?
  • Oui.
  • Vous dites que c’est un calibre .303?
  • Oui.
  • Avez-vous vu des projectiles, vous, dans l’automobile, des munitions, quand vous vous êtes rendu au Cap-de-la-Madeleine?
  • Il y avait 8 ou 9 balles dans le chargeur.
  • Comment savez-vous ça qu’il y avait 8 ou 9 balles dans le chargeur?
  • C’est lui qui me l’a dit.
  • L’avez-vous déjà utilisée, vous, cette arme-là?
  • Non, jamais.
  • À l’appartement où vous étiez, est-ce qu’il y avait des munitions également?
  • Oui, il y avait … il y en avait trois. Il y avait trois douilles dans un sac.
  • Il y avait trois …
  • Trois balles de .303 dans un sac.
  • C’est tout ce qu’il y avait, ça?
  • Oui.
  • Comme munitions?
  • Oui, et puis le chargeur était plein.
  • Alors, voulez-vous nous dire comment ça se passe quand vous rencontrez les petites filles pour la première fois, sur la rue Pierre Boucher?
  • En partant direct sur la rue?
  • Oui, la première fois que vous voyez les petites filles, là?
  • Là, on voit les petites filles. Michel a fait le tour sur la rue Pierre Boucher. Il est revenu. Puis là, il leur a parlé.
  • Il leur a parlé?
  • Et puis il a demandé le nom de la petite fille. Là, Carole, elle dit « Carole ». Michel a répondu tout de suite « Carole Marchand ». Je pense qu’il la connaissait avant.
  • Vous dites qu’il la connaissait avant?
  • Bien … il a dit son nom.
  • Ensuite?
  • Ensuite, il a sorti avec la carabine. Il a changé de bord de rue.  Il leur a dit d’embarquer dans le char. Et puis après ça, on a monté dans le bois.
  • Est-ce qu’il leur a parlé, leur a dit d’autres choses aux petites filles?
  • Bien, quand elles ont embarqué dans le char, il leur a dit qu’il travaillait pour la police.
  • Vous, qu’est-ce que vous avez dit dans tout ça?
  • Qu’est-ce que vous voulez que je dise? Je n’ai rien dit.
  • Êtes-vous descendu, vous, de l’automobile quand les petites filles sont embarquées?
  • Non.
  • Les petites filles, est-ce qu’elles ont monté en avant de la voiture ou en arrière?
  • En arrière.
  • Les deux?
  • Oui.
  • L’autre petite fille – il a été question de Mlle Carole Marchand, mais l’autre? Est-ce qu’on a demandé son nom?
  • Non.
  • Est-ce que vous le savez aujourd’hui son nom?
  • Bien, je le sais par rapport … Bien, il a demandé son nom dans le bois. Il a demandé à Marchand. Marchand a dit que c’était une petite Côté.
  • Son petit nom, savez-vous?
  • Chantal.
  • Est-ce qu’il a été question, au moment où les petites filles sont montées dans la voiture, de l’endroit où vous alliez?
  • Non, il n’y a pas eu de question. On les a embarquées, et puis on a monté tout de suite dans le bois. Là, on s’est promené. On a monté dans le bois, là. Les petites filles ont embarqué, on a monté dans le bois, on s’est promené environ une demi-heure dans les trails qu’il y avait là.
  • Vous vous êtes promenés environ une demi-heure?
  • Oui.
  • Avec les petites filles assises en arrière?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’elles disaient à ce moment-là les petites filles?
  • Bien, elles disaient qu’elles étaient nerveuses.
  • Est-ce qu’il y en a qui ont demandé, il y en a une des deux qui a demandé pour descendre, s’en aller ou …?
  • Non.
  • De toute façon, elles pensaient que c’était la police, eux autres?
  • Bien, il a dit qu’on travaillait pour la police.
  • C’est ça que vous avez dit?
  • Ce n’est pas moi, c’est lui.
  • Et ensuite, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Là, on est monté dans le bois. On s’est promené. Michel a débarqué avec Marchand. Là, il a fait environ à peu près 100 pieds et puis il est revenu. Moi, j’ai resté dans le char avec la petite Chantal. Là, il m’a fait débarquer du char et puis il m’a dit d’aller me promener avec, qu’il avait quelque chose à faire avec la petite Marchand. Après ça, quand moi j’ai revenu, lui, il a embarqué avec Carole dans le char. Et puis là, il est parti avec. Après ça, là, il est revenu tout seul.
  • La première fois qu’il s’en va avec Carole Marchand, il a emporté son arme?
  • Oui.
  • Est-ce que vous pouviez le voir, lui, à l’endroit où il était?
  • Non.
  • Quand il est revenu, qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Là, il m’a fait débarquer du char et puis il m’a envoyé … il dit : « va te promener avec Carole … avec Chantal », je veux dire. Après ça, bien, il a arrivé. J’ai parti, moi, là. J’ai été me promener et puis il a rentré dans le char avec Carole. Là, … bien, il a parti au côté du char avec. Après ça, il m’a fait rechanger et puis il a parti avec. Quand il est revenu, quand il a été revenu, il est revenu tout seul.
  • Quand il est revenu la première fois avec Carole Marchand, qu’est-ce qu’elle faisait?
  • Elle faisait rien. Elle était nerveuse. Elle ne parlait pas.
  • Elle ne parlait pas?
  • Michel lui parlait et puis elle ne répondait pas.
  • Est-ce qu’elle pleurait?
  • Non.
  • Elle ne pleurait pas?
  • Non.
  • Là, il vous fait descendre de l’automobile, vous et Mlle Côté, et puis il vous dit de vous promener dans le chemin?
  • Oui.
  • Où ça, vous promener?
  • Dans le chemin où est-ce que le char était.
  • Est-ce qu’il passait des automobiles dans ce chemin-là?
  • Bien, le char n’était pas là, mais où est-ce que les chars passent, c’est là qu’on s’est promené.
  • Est-ce qu’il est passé des automobiles pendant que vous vous promeniez?
  • Non, aucune.
  • Et puis vous, vous vous êtes promené dans le chemin pendant que Michel Joly était parti avec Carole Marchand en automobile?
  • Non, non. Quand je me suis promené, moi, il a été au côté de l’automobile avec.
  • Il n’a pas déplacé le char?
  • Le char est resté à la même place.
  • Et puis vous, vous vous promeniez?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui se passe pendant ce temps-là?
  • Il ne se passait rien. On se promenait.
  • Non, mais avec Carole Marchand et Michel Joly?
  • Je ne sais pas, moi. J’ai rien vu.
  • Où étiez-vous à ce moment-là?
  • J’étais en haut.
  • En haut?
  • J’étais à peu près 125 pieds du char.
  • Comment savez qu’il est resté à côté de l’automobile?
  • Bien, je l’ai vu y aller. Je l’ai vu aller à côté de l’automobile. C’est là que j’ai parti avec la petite Côté.
  • Quand ils sont arrivés tous les deux à côté de l’automobile, qu’est-ce qu’ils ont fait?
  • La petite Marchand a embarqué en avant. Michel a embarqué à côté du conducteur. Là, il a parti. Deux, trois minutes après, Michel est arrivé tout seul.
  • Vous n’êtes pas capable de nous dire qu’est-ce qu’il a fait à côté de l’automobile?
  • Bien, qu’est-ce qu’il a fait! Il m’a dit qu’il avait fait du mal avec, un viol.
  • Il vous a dit qu’il avait fait du mal avec?
  • Oui.
  • Mais vous, vous ne l’avez pas vu?
  • Non, j’ai rien vu de ça.
  • À quel moment qu’il vous dit ça?
  • Il m’a dit ça quand il est parti avec, là. Quand il est revenu tout seul. C’est là qu’il m’a dit qu’il avait violé la petite fille et puis qu’il ne voulait pas … qu’il l’avait tuée, tout ça. Qu’il ne voulait pas avoir de témoin. Et puis là, il a poigné la petite Chantal et puis il l’a tirée.
  • Mais il vous a dit que le viol, ça s’était passé à côté de l’automobile?
  • Oui.
  • Est-ce que vous étiez là quand il est parti avec pour s’en aller en automobile?
  • Oui.
  • Vous étiez là, avec mademoiselle Côté?
  • Oui.
  • Vous étiez tous ensemble?
  • Oui.
  • Et puis là, vous prétendez que, à ce moment-là, il avait violé mademoiselle Marchand?
  • Oui.
  • Et puis là, il partait en automobile avec?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il vous a dit qu’est-ce qu’il allait faire?
  • Bien, il ne m’a pas dit … il est parti avec. Et puis moi, j’ai entendu un coup de carabine. Quand j’ai arrivé, j’ai dit de même, j’ai dit « tu as fait une folie là, toi ». Il dit : « je ne veux pas avoir de témoin pour une charge de viol ».
  • Ça, il vous a dit ça quand il est revenu?
  • Oui, il est revenu tout seul.
  • Quand il est parti en automobile avec mademoiselle Marchand, est-ce qu’il a apporté l’arme qui est là?
  • Oui.
  • Dites-nous donc, monsieur Delarosbil, est-ce que vous saviez qu’est-ce qu’il allait faire?
  • Non, il ne me l’avait pas dit.
  • Il ne vous l’a pas dit?
  • Non.
  • N’est-il pas vrai qu’il vous avait dit à ce moment-là qu’il ne voulait pas avoir de témoin et puis qu’il s’en allait la tuer?
  • Non, il ne m’a pas dit ça.
  • Au moment de partir avec elle?
  • Après.
  • Après?
  • Il m’a dit ça après qu’il avait … Il m’a dit ça pendant qu’il prenait la petite Côté, là, qu’il s’en allait la tuer. C’est là qu’il m’a dit ça.

Me Paquin semblait avoir perçu quelques contradictions entre la déclaration de Delarosbil et le témoignage qu’il était en train de livrer devant le coroner. Nous y reviendrons.

  • Et ensuite, quand il est revenu, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Là, il m’a dit, de même, que … Là, il m’a dit de même qu’il ne voulait pas avoir de témoin pour ça, une charge de viol de même, là. Il venait de faire une folie, qu’il l’avait tuée. Il ne voulait pas avoir de trouble avec ça. Il a poigné la petite Côté et puis il a été la tirer.
  • Vous dites qu’il a poigné la petite Côté et puis …
  • Il est allé la tirer.
  • Pendant ce temps-là, vous, pendant qu’il était parti avec mademoiselle Marchand, en automobile, vous vous promeniez dans le chemin avec la petite Côté?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui se passait avec elle pendant ce temps-là?
  • Rien.
  • Il ne s’est rien passé?
  • Rien du tout.
  • Avez-vous parlé de quelque chose?
  • Bien, j’y parlais. J’y ai demandé si elle était nerveuse. Elle me disait « oui ». J’y disais qu’il n’avait pas d’affaires à y avoir du trouble, pas être sur les nerfs, qu’il aurait rien arrivé.
  • Est-ce qu’elle a manifesté le désir de s’en aller à un moment donné pendant que vous étiez seul avec?
  • Non.
  • Lui avez-vous offert de s’en aller?
  • Non, bien non.
  • Vous ne lui avez pas offert?
  • Je n’ai pas eu l’idée.
  • Vous n’avez pas eu l’idée?
  • J’étais trop nerveux.
  • Vous étiez trop nerveux. Vous n’avez pas eu l’idée de la cacher?
  • Non.
  • Ou de la faire disparaître?
  • … Bien, oui.  Il y a une fois, je lui demande, j’ai dit : « Si tu veux t’en aller, si tu veux déserter », quelque chose de même, en tout cas.  Elle dit : « non, je préfère attendre mon amie ».
  • Quand Michel Joly est revenu tout seul, est-ce que vous avez vu son arme?
  • Oui, il l’avait dans les mains.
  • Est-ce qu’il est descendu de l’automobile quand il est revenu?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il a parlé à mademoiselle Côté?
  • Il l’a fait embarquer et puis là, il était monté à peu près une cinquantaine de pieds.
  • Est-ce que vous êtes embarqué vous-même?
  • Oui.
  • Et puis vous dites qu’il a fait une cinquantaine de pieds?
  • Oui.
  • Pas plus que ça?
  • Non.
  • Et puis ensuite?
  • Et puis ensuite, c’est là qu’il a parlé de ça « je ne veux pas avoir de témoin ». Moi, j’y ai dit de pas faire ça, et puis il a commencé à crier après moi.
  • Mademoiselle Côté, où était-elle dans la voiture?
  • En arrière.
  • Vous, vous étiez en avant?
  • Oui.
  • Avec monsieur Joly?
  • Oui.
  • Et l’arme?
  • L’arme était en avant. Sur les genoux de Michel.
  • Et puis là, pendant le trajet, le cinquante pieds en question, il dit qu’il ne veut pas avoir de témoin puis qu’il veut faire disparaître aussi la petit Côté?
  • Oui.
  • Et puis ensuite, qu’est-ce qui arrive?
  • Ensuite, c’est là qu’il l’a poignée par le bras. Il l’a sortie de la voiture et puis il est allé la tirer.
  • Êtes-vous sorti de la voiture vous-même?
  • J’ai resté dans la voiture.
  • Et puis vous, vous attendiez que ça finisse dans l’automobile?
  • Oui.
  • De l’automobile, est-ce que vous pouviez voir Michel Joly qui tuait …
  • Non.
  • … Mademoiselle Côté?
  • Non.
  • Vous ne pouviez pas voir ça?
  • Non.
  • Et puis ensuite, qu’est-ce qui est arrivé?
  • Là, on est allé pour sortir du bois.
  • Après coup, quand vous avez constaté que mademoiselle Côté avait été tuée également, vous n’êtes pas allé voir son corps dans le bois?
  • Non.
  • Constaté quelque chose, lui porter secours?
  • Non.
  • Vous n’êtes pas allé?
  • Si j’aurais été, c’est moi qui l’aurais eu.
  • C’est vous qui auriez eu quoi?
  • J’aurais eu une balle.
  • Ensuite, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Là, Michel est rentré dans le char, a été pour partir du bois. Là, il a été pour tourner et puis il s’est trouvé pris.  Il a essayé de sortir le char de reculons ou d’avant, et puis ça n’a pas marché.  La transmission a manqué.  C’est là qu’il l’a envoyé dans le bois.
  • Est-ce que Michel Joly vous a raconté comment il s’était pris pour tuer les deux petites filles?
  • Bien, il m’a dit qu’il les avait tirées dans la nuque.
  • Dans la nuque?
  • C’est la seule chose qu’il m’a dit.
  • Les deux de la même façon?
  • Oui.

Delarosbil raconta ensuite leur marche jusqu’au cimetière, puis leur balade en taxi jusqu’au terminus d’autobus de Trois-Rivières. On connaît la suite.

Le procès

Le procès de Ludger Delarosbil s’ouvrit le 15 novembre 1971 devant le juge Roger Laroche. L’accusé était représenté par Me Gilles Lacoursière. Il est à noter que l’acte d’accusation concernait uniquement le meurtre de Chantal Côté. Normalement, il ne devait pas être question de Carole étant donné que Delarosbil n’était pas accusé du meurtre de celle-ci. Toutefois, les deux victimes étaient tellement liées par leur triste destin qu’on ne put faire autrement que d’aborder aussi les détails concernant les deux victimes.

Sans doute aussi que la Couronne jugeait plus aisée et plus habile de le juger sur le meurtre de Chantal puisque Delarosbil avait passé quelques minutes en sa compagnie pendant que Joly violait Carole. Au cours de ces quelques minutes, il aurait pu laisser la fillette s’enfuir ou alors s’enfuir avec elle. Sa passivité faisait donc de lui le complice du tireur, au même titre que s’il avait lui-même appuyé sur la détente.

Au matin du 17 novembre 1971, le juge Laroche annonça que les aveux de l’accusé étaient admissibles en preuve. Ainsi, le jury prit connaissance de l’histoire qu’il avait racontée aux enquêteurs dans les heures qui avaient suivies son arrestation.

Dans sa plaidoirie, Me Pierre Houde, le procureur de la Couronne, expliqua d’abord que Delarosbil était accusé de meurtre non qualifié et qu’il faisait face à un emprisonnement à perpétuité. Il expliqua ensuite aux douze jurés :

  • Je vous dis, nous n’avons pas fait la preuve que Ludger Delarosbil est celui qui a tiré sur la gâchette qui a eu comme conséquence la mort de Chantal Côté. Non, nous n’avons pas fait cette preuve-là.  C’est clair.  Et je n’en parle pas.  C’est pour ça que je vous dis la question que vous avez à décider : est-ce que Ludger Delarosbil a fait quelque chose pour aider celui qui a tiré la balle dans la tête de Chantal Côté?  A-t-il fait quelque chose pour l’aider?  Ou est-ce qu’il a omis de faire quelque chose qui aurait pu empêcher Michel Joly d’assassiner Chantal Côté?  C’est là, la question.

Il remit ensuite en question la parole de l’accusé, en particulier lorsqu’il affirmait « très bien » connaître Joly, alors que les deux voyous s’étaient côtoyés, au mieux, durant quelques semaines en prison.

  • D’abord, la première chose, Ludger Delarosbil, le 16 au matin, quand les deux se réveillent dans le bois, Ludger Delarosbil sait que Michel Joly voulait avoir une femme. Ce n’est pas moi qui dit ça et puis ce n’est pas moi qui le suppose non plus. La déclaration de Ludger Delarosbil, je l’ai à la page 2 et je lis textuellement : « Michel s’est levé le matin », toujours le 16 juillet, « avec l’idée d’avoir une femme ».

Me Houde rappella que les deux tueurs s’étaient rendu chez Diane Gauthier, après quoi ils s’étaient promenés dans les rues de Trois-Rivières, laissant entendre par-là qu’ils cherchaient encore une femme. Une prostituée?

Était-ce pour assouvir seulement les bas instincts de Joly ou alors des deux complices? Pendant leurs déplacements en voiture, avaient-ils fantasmés sur leur « projet »?

Finalement, ils étaient revenus vers le Cap pour enlever deux fillettes. « C’est là que ça commence », dira le procureur. « Et ce que je veux toujours vous faire remarquer c’est que Ludger Delarosbil participe en sachant très bien qu’est-ce que Michel Joly veut.  Ça, il ne peut pas y avoir de toute à ça.  Il sait.  Il participe à la recherche qu’ils font. Et puis là, se pose la question : quel est le rôle de Ludger Delarosbil dans l’enlèvement? »

Afin de prouver l’incohérence de l’accusé, il fit la démonstration suivante : dans ses aveux, Delarosbil avait dit que c’était Joly qui était descendu de la Buick pour forcer les deux filles à monter avec eux alors que le jeune témoin, Alain Daigle, les avait vus sortir tous les deux.

  • À partir de ce moment-là, messieurs les jurés, Ludger Delarosbil, à partir de ce moment-là, il a jamais eu, il veut venir prétendre qu’il ne savait pas où il allait. Il ne peut plus prétendre qu’il ne savait pas où ça allait le mener. Ça, ça n’est plus vrai, ça.

Ensuite, il ajouta à propos du crime : « Quand on va commettre un viol et qu’on a en notre possession une arme à feu, même si c’est pas notre intention de tuer, s’il y a quelqu’un qui se fait tuer pendant le viol ou pendant la fuite, c’est un meurtre. Il n’y a pas rien que le viol, il y a aussi l’attentat à la pudeur et puis l’enlèvement. »

  • Là, si vous voulez on va analyser la preuve. Et puis on va se demander si Ludger Delarosbil a fait quelque chose pour aider Michel Joly à commettre le meurtre de Chantal Côté ou s’il a omis de faire quelque chose qui aurait pu empêcher Michel Joly de faire le meurtre. Là, l’enlèvement est fait. On s’en va en automobile. On part. Et puis c’est Michel Joly qui conduit. La preuve révèle que les deux petites fillettes sont en arrière. La preuve révèle que Ludger Delarosbil est assis en avant. Qu’est-ce qu’il fait? Qu’est-ce qu’il fait? Michel Joly, qui vient d’enlever les deux petites filles, il peut pas tout faire. Il peut pas conduire, surveiller les petites filles, ouvrir l’œil, les tenir en joue avec l’arme.  Il faut que quelqu’un surveille ces deux petites filles. Pensez-vous qu’elles s’en vont de plein gré les deux petites filles qui viennent de se faire enlever? Il faut que quelqu’un les surveille.  Bien ça, c’est la tâche, c’est la job qu’a faite Ludger Delarosbil pendant le trajet. »

Afin de poursuivre son analyse de la déclaration de l’accusé, le procureur en lut un autre extrait : « Ah mon Dieu!  « J’ai rien fait. Je ne lui ai pas touché ». On l’accuse pas de ça.  On l’accuse pas de ça.  Non.  Mais on prétend, par exemple, que pendant que Michel Joly s’en va se promener dans le bois avec Carole Marchand il faut que quelqu’un reste pour surveiller l’autre. C’est là le rôle de Ludger Delarosbil. Il reste dans l’automobile avec Chantal Côté pour la surveiller, pour pas qu’elle se sauve, pour pas qu’elle crie si jamais il y avait des automobiles qui approchent. Il surveille, lui, pendant que l’autre s’en va dans le bois. Je ne sais pas si vous appelez ça « aider » … pour commettre un crime. Si deux individus qui commettent un vol de banque, il y en a un qui reste dehors et il fait le guet.  Il attend et quelqu’un se fait tuer à l’extérieur par une arme à feu, l’individu qui va à l’intérieur et qui va commettre le meurtre et l’individu qui attend à la porte qui fait le guet est aussi coupable de meurtre. »

Me Houde souligna un autre fait important : « Tantôt je vous ai dit que pendant qu’il surveillait Chantal Côté dans l’automobile alors que Joly était parti avec la petite Marchand, il avait la carabine. Ça, il l’a dit à la fin, en réponse à une question. Regardez à la page 3. Question : est-ce que Michel Joly avait toujours la carabine avec lui lorsqu’il est débarqué avec Carole? Réponse : quand il est parti avec Carole pour prendre une marche, il l’avait pas. C’est quand il s’est rendu à côté du char pour aller la fourrer qu’il a apporté la carabine ». »

Delarosbil avait aussi dit dans cette déclaration « […] moi avant de partir j’ai pensé que Michel voulait aller mettre la petite Marchand, il s’est dirigé dans un petit bois juste à côté du char ». Il savait à l’avance que Joly s’en allait violer l’aînée des deux victimes. En fait, quand on relit attentivement sa déclaration, on constate qu’il le savait depuis la nuit précédente, au moment où ils s’étaient rivés le nez sur le chalet de Lavaltrie et pris la décision de venir voir l’ancienne copine de Joly au Cap-de-la-Madeleine.

Évidemment, Me Houde continua de frapper sur le même clou, à savoir que Delarosbil n’avait rien fait pour sauver la vie des jeunes filles. Sa plaidoirie a suffi à démontrer que la parole de l’accusé ne valait pas grand-chose.

Pour sa part, Me Gilles Lacoursière tenta d’attirer la sympathie des jurés en soulignant que son client était un homme seul et sans moyen financier. Il utilisera des phrases comme « Ludger Delarosbil a été entraîné dans une malheureuse aventure », tout en prétendait qu’il ne savait rien à l’avance de ce qui allait se produire. Bref!

Dans ses directives aux jurés, le juge Roger Laroche expliqua surtout des points de droit avant de souligner que « l’intention commune est rarement exprimée par écrit. On ne prend pas la précaution d’aller chez un notaire pour coucher par écrit le projet ou l’entente de poursuivre une fin illégale et de s’y entraider. »

Ainsi voulait-il faire prendre conscience aux jurés qu’il fallait déduire ces choses-là en écoutant la preuve présentée devant eux et non se fier à la parole d’un individu, qui de surcroît était l’accusé.

Plein de logique et habile dans l’art de résumer les faits, il expliqua ceci : « Vous vous poserez la question. Et vous n’êtes pas obligé de tenir compte de mon opinion, mais seulement il y a des choses que je peux vous dire, c’est que nous ne sommes pas en présence du cas classique des jeunes filles qui font du pouce et qui sollicitent, pour employer l’expression populaire, un lift. Si, vous vous poserez la question, si vous croyez le jeune Alain Daigle qui par hasard se trouvait là en bicyclette, vous vous demanderez si ce n’est pas la même chose qui se passe – il y a déjà eu des enlèvements d’hommes politiques – vous vous demanderez à ce moment-là qu’est-ce que c’est qui s’est passé, pour apprécier et évaluer la conduite de Joly et de Ludger Delarosbil. »

Conclusion

Ludger Delarobil a été reconnu coupable du meurtre de Chantal Côté. Le deuxième procès que l’on prévoyait pour avril 1972, cette fois pour le meurtre de Carole Marchand, n’aura jamais lieu. Selon nos informations, il aurait été libéré en 2003.

Malheureusement, on sait trop peu de choses sur la jeunesse et la vie de Michel Joly pour tenter d’analyser sa personnalité. Son père, Régis Joly, s’est éteint en 1996.

En se rappelant que Joly et Delarosbil se sont rencontrés lorsqu’ils étaient en prison à Bordeaux en février 1971 et qu’ils ont retrouvé leur liberté en juin 1971, ils ne peuvent être impliqués dans le meurtre non résolu d’Alice Paré. La jeune fille de 14 ans a été enlevée à Drummondville le 17 février 1971 alors qu’elle retournait chez elle à pied. Son corps a été retrouvé en avril de la même année dans un rang de Ste-Clothilde.

Comme nous l’avons mentionné, les duos de meurtriers à caractère sexuels sont rares, et encore plus au Québec. Certes, Joly et Delarosbil n’ont pas commis de meurtres sexuels en série. Ils sont à l’origine d’un seul incident qui a toutefois eu un impact majeur. Même si le double meurtre de Carole Marchand et Chantal Côté est aujourd’hui passablement oublié, sans compter les nombreuses personnes qui souhaitent justement l’effacer de leur mémoire, il demeure important pour la compréhension de ces tueurs qui s’en prennent violemment et gratuitement aux femmes et aux enfants.

À en croire la preuve présentée lors du procès de 1971, Ludger Delarosbil n’a ni violé ni tuer directement ces deux fillettes. Toutefois, il a eu quelques minutes pour renverser la vapeur et tenter une manœuvre. Quelques minutes! S’il n’était pas d’accord avec les agissements de son complice, c’était le moment où jamais. Or, il n’a rien fait. Exactement comme quelqu’un qui approuve. Qui ne dit mot consent, dit le vieux proverbe.  …Quelques minutes!

Par son inaction et son silence, Delarosbil s’est fait aussi complice que Joly. Ainsi, dans sa tête, il a accepté que ces deux fillettes sans défense meurent brutalement, sans jamais pouvoir profiter de la vie.

Certes, son intention criminelle était sans doute moins intense que celle de Joly, mais elle était tout de même bien présente. Comme on le reconnaît généralement, il y a toujours un leader dans un duo meurtrier et une autre personne qui fait office de chien de poche, de « suiveux », si on peut me permettre l’expression.

Il a été mis en preuve lors du procès que Delarosbil avait menti à propos de certains détails. Puisqu’il était le seul survivant de cet incident – et qu’il l’est toujours – la question est de savoir s’il a également menti sur d’autres détails.

Le fait que Michel Joly ait aussi voulu éliminer Chantal Côté, apparemment pour éviter d’avoir un témoin sur les bras, démontre sa personnalité désorganisé. Même en tuant les deux fillettes, il devait savoir, du moins inconsciemment, que cela n’éliminait pas toutes les chances de se faire prendre. D’ailleurs, s’il souhaitait éviter une lourde peine, il lui aurait suffi de les laisser en vie. Au pire, il aurait été condamné pour viol. En prenant la décision d’abattre Carole après l’avoir abusé, puis Chantal pour éviter qu’elle ne témoigne contre lui, cela prouve non seulement son côté désorganisé mais son instinct de tueur.

Puis d’autres questions s’enchaînent : S’il ne s’était pas suicidé par la suite, Michel Joly aurait-il pu récidiver?

Selon le spécialiste Stéphane Bourgoin, les tueurs en série – ou ces hommes qui tuent pour des motifs sexuels – se suicident rarement. Et pourtant, certains le font. Bourgoin en dresse d’ailleurs une liste dans son livre de 2014. Joly a-t-il eu véritablement des remords aussi puissants au point de vouloir en finir? S’est-il enlevé la vie uniquement pour son implication dans le double meurtre ou alors traînait-il derrière lui une longue vie de violence et de souffrance?

Plusieurs questions demeurent. Toutefois, on constate dans ce duo que Delarosbil a accepté de parler uniquement lorsqu’il s’est défait de l’emprise de Joly. Tout au long des journées du 16 et 17 juillet 1971, il se laissait mener par Joly. Ceux qui jouent aussi le rôle de second au sein d’un tel duo sont plus facilement réhabilitables. Et c’est ce qui semble s’être produit.


[1] Ici, dans le sens de l’agresser sexuellement.

Carole Marchand et Chantal Côté, 1971

Carole Marchand, 13 ans

Documentation

Pour cette affaire, nous avons disposé du dossier judiciaire. Puisque ce double meurtre a été résolu, nous avons eu accès au procès intenté à l’un des deux tueurs. Et puisque ces documents de Cour sont détaillés et fort utiles pour la compréhension des événements, nous n’avons pratiquement pas tenu compte de la revue de presse. En effet, le dossier judiciaire a toujours valeur légale et représente donc une source primaire.

Parce que cette affaire a été classée en raison d’une condamnation devant un tribunal, nous aborderons cette histoire différemment et cela dans le but de comprendre ce qui peut amener un homme à s’en prendre à une victime sans défense. Dans ce cas-ci, il sera d’autant plus intéressant d’étudier l’affaire puisqu’il s’agit d’un duo meurtrier, un phénomène plutôt rare au Québec lorsqu’il est question d’un meurtre ou double meurtre à caractère sexuel.

Circonstances des décès

16 juillet 1971

Gabrielle Dufour Côté et son mari, Jean J. Côté, habitaient avec leurs enfants dans une modeste demeure située au 70 de la rue Pierre Boucher au Cap-de-la-Madeleine[1]. Le secteur, entouré d’une vaste zone boisée, était d’une tranquillité assommante.

Il était 13h00 en ce vendredi 16 juillet 1971 lorsque Gabrielle s’apprêta à partir.  La mère de famille devait se rendre à leur future résidence du 78 de la rue Thibeau afin d’y réaliser quelques travaux de peinture.  En raison de la construction prochaine d’un tronçon de l’autoroute 40 qui allait traverser la ville, la famille Côté faisait face à l’expropriation.

Chantal[2], 12 ans, demanda à sa mère la permission de pouvoir la suivre afin de l’aider à redorer leur nouveau logis, mais celle-ci lui expliqua gentiment qu’il n’y avait pas de travail à sa mesure. Gabrielle, qui connaissait pourtant la vaillance de sa fille, lui suggéra plutôt d’aller jouer avec son amie Carole Marchand, qui habitait tout près. La mère mit l’emphase sur le fait que d’ici deux ou trois semaines, le déménagement allait les éloigner. C’était peut-être là une des dernières occasions de jouer ensemble.

Après le départ de sa mère, Chantal rejoignit Carole Marchand[3], une jeune fille de 13 ans dont la famille se trouvait dans la même situation avec leur petite maison du 31 rue Boucher. Puisque Paul Marchand, le père de cette dernière, travaillait dans la ville de Québec, la relocalisation de sa famille s’effectuerait tout naturellement vers la Vieille Capitale.

Plutôt que de jouer au ballon-chasseur, comme l’avait suggéré la mère de Chantal, les deux jeunes filles décidèrent d’aller cueillir des bleuets dans les bosquets environnants. De 14h30 à 15h00, elles s’investirent à trouver des récipients. Chantal finit par en trouver un à l’effigie du café Sanka, la marque favorite de sa mère. Le contenant métallique en main, elle sortit de la maison en saluant sa grande sœur Lise.

Peu de temps après, Alain Daigle, un garçon de 11 ans, jouait tout seul sur la rue Pierre Boucher sur sa bicyclette. Il habitait lui-même cette rue et connaissait donc parfaitement le secteur et ses habitudes. Soudain, il vit une voiture passer près de lui et faire demi-tour. Ensuite, elle parut ralentir avant de se stationner du côté gauche de cette rue presque déserte. En fait, c’était précisément vis-à-vis de l’endroit où il avait vu, un peu plus tôt, Carole et Chantal en train de cueillir des bleuets.

Malgré son jeune âge, Alain avait une attirance particulière pour les voitures, si bien qu’il pouvait en reconnaître aisément la marque.  Et celle-ci, avec ses feux arrières arrondis, lui fit dire qu’il s’agissait d’une Buick, probablement de l’année 1960 ou 1961. Durant un bref instant, il eut même la présence d’esprit de regarder la plaque d’immatriculation. On pouvait y lire les chiffres 294-620.

Les portières de la voiture s’ouvrirent et deux hommes en descendirent, chacun de leur côté. Immobile sur son vélo, Alain les vit s’engouffrer dans l’herbe à gauche de la route. Un instant plus tard, ceux-ci revenaient en compagnie de Carole et de Chantal, qu’ils firent monter dans la Buick, sur la banquette arrière. Les portières se refermèrent et le véhicule s’éloigna en direction du secteur inhabité, plus précisément vers le nouveau pont (pont Radisson).

Chantal Côté, 12 ans

Puisqu’il n’avait vu aucun signe de violence ni entendu le moindre cri, Alain n’eut aucune raison de s’alarmer outre mesure. Néanmoins, il trouva cette scène plutôt étrange. Pourquoi Carole et Chantal, des copines de quartier qu’il connaissait bien, auraient acceptées de monter dans le véhicule de ces deux hommes?

Alain fit donc quelques coups de pédale en direction de chez lui. Puis, cédant probablement à la bizarrerie de la scène, se retourna pour voir dans quelle direction se dirigeait précisément la vieille Buick. Malheureusement, celle-ci avait déjà disparue.

Entre 19h00 et 19h15, dans le secteur du rang Saint-Malo, à Sainte-Marthe-du-Cap, à quelques kilomètres plus à l’est de la rue Pierre Boucher, un dénommé Royal Gilbert entendit un coup de feu en provenance de la forêt. Cinq minutes plus tard, il en entendit un deuxième.  Apeuré, il quitta rapidement les lieux.

Il était 20h30 lorsque le téléphone retentit au 80 de la rue Thibeau, cet appartement que Marcel Lampron, 39 ans, louait au couple Côté, les nouveaux propriétaires. En décrochant le combiné, Lampron reconnut la voix de Lise Côté, la fille de 16 ans de sa propriétaire.

  • Allez chercher maman au téléphone, lui lança l’adolescente.

Croyant reconnaître un ton alarmé, Lampron s’exécuta immédiatement en descendant au logement pour transmettre le message à Gabrielle Dufour Côté.  Ne comprenant pas cet empressement, Gabrielle, qui n’avait pas encore fait installer le téléphone chez elle, monta chez Lampron.

  • Maman, je ne sais pas ce qui se passe, dit Lise. J’ai quelque chose à vous dire.
  • Qu’est-ce qu’il y a?, s’inquiéta la mère.
  • Chantal est partie aux bleuets depuis 16h30 et elle n’est pas encore revenue.
  • Ça ne sera pas long. Ne faites rien. Attendez-nous! On va y aller.

La machine à panique venait de s’enclencher.

Rapidement, Gabrielle et son mari verrouillèrent les portes de leur nouvelle demeure et filèrent en direction de la rue Pierre Boucher.

  • Ils ne peuvent pas se perdre dans ce bois-là, lança Jean Côté tout en conduisant son véhicule à toute vitesse. C’est impossible qu’elles se perdent à l’âge qu’elles ont. Ce ne sont plus des bébés.

Les Côté habitaient ce secteur depuis maintenant 6 ans. Pour eux, il était inconcevable que leur fille puisse se perdre aussi facilement, d’autant plus que Chantal craignait la noirceur comme la peste.

Une fois à la maison, trois minutes plus tard, l’inquiétude s’amplifia.  On tenta d’abord de contacter les amis et les voisins, mais l’inquiétude était similaire chez les Marchand. Paul Marchand, qui s’absentait toute la semaine à Québec pour ne rentrer que le vendredi soir, était revenu chez lui pour apprendre que sa fille était allée cueillir des bleuets à quelques pas de la maison. Il n’en savait pas plus que les autres.

Finalement, à 21h20, Gabrielle Dufour Côté contacta la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, dont le poste se situait à l’intersection des rues Rochefort et De Grandmont, pour leur signaler la disparition de sa fille. Elle appuya ses propos en leur disant que Chantal était disparue depuis au moins 16h30 et qu’elle craignait vraiment la noirceur. De plus, elle souligna que la jeune fille n’était vêtue que d’un petit short.

Pendant ce temps, Marcel Lampron ne pouvait rester les bras croisés.  Il expliqua à sa femme qu’il devrait profiter de ses connaissances dans le domaine de l’arpentage pour retrouver les deux disparues. Lampron ne pouvait accepter que ces jeunes filles puissent passer la nuit dehors. Immédiatement, il contacta son ami Pierre Giroux, qui avait déjà fait de la radio amateur et qui possédait encore ses contacts auprès du Club XM Routier.

Lampron et Giroux commencèrent par remonter la rue Thibeau jusqu’à Pie XII. Ils patrouillèrent ensuite ce secteur boisé pour l’encercler, jusqu’à la rivière Saint-Maurice. Bref, ils concentrèrent leurs recherches entre les rues Thibeau et la rivière.

Pendant ce temps, sur les ondes radios de la police municipale, on transmettait la description de Chantal Côté comme étant une fillette de 12 ans pesant 80 livres, mesurant 4 pieds et 8 pouces, portant les cheveux et les yeux bruns et le teint foncé. Au moment de sa disparition, elle portait des shorts rouges, un gilet bleu, des bas bleus pâles et des souliers blancs.

Quant à elle, Carole Marchand fut décrite comme une jeune fille de 13 ans, pesant 110 livres et mesurant 5 pieds et 4 pouces. Ses cheveux étaient châtains, ses yeux verts et son teint pâle. Elle portait aussi des shorts mais de couleur bleus, un gilet vert pâle, des bas bleus et des souliers bruns.

Quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux croisèrent la voiture d’un détective, qui s’immobilisa auprès d’eux. Ce dernier reconnut aisément Lampron, qui travaillait pour la municipalité.

  • Cherches-tu les petites filles?, lui demanda le détective.
  • Oui, répondit Lampron. On devrait les retrouver assez facilement. C’est n’est pas bien grand, ce petit bois-là.
  • Il y a un changement dans notre affaire. On va avoir plus de difficulté que prévu à les retrouver.

Lampron et Giroux le dévisagèrent, silencieux. Les deux amis n’étaient pas certains de bien saisir l’allusion du policier.

  • On a un témoin qui nous dit les avoir vues embarquer dans un Buick de couleur brun, fit le détective.
  • Réellement, s’exclama Lampron, ça se complique notre affaire.[i]

Ce que le détective ne disait cependant pas aux deux hommes, c’est que ce témoin, le jeune Alain Daigle, leur avait transmis le numéro de plaque de la voiture. Ainsi, après vérification, les policiers étaient parvenus à savoir qu’il s’agissait bien d’une Buick mais que celle-ci avait été volée à Montréal sur la rue Alexandre-de-Sève dans la nuit du 15 au 16 juillet.

De  retour à la maison de la famille Côté, Marcel Lampron demanda la permission aux parents de Chantal de proposer aux policiers l’aide des utilisateurs de radios CB[ii] (SRG). Jean Côté lui transmit aussitôt son accord, alors Lampron entra en contact avec les policiers, qui acceptèrent d’emblée cette aide supplémentaire en plus de prêter à Lampron et Giroux deux walkie-talkie et un porte-voix.

Tous les policiers du Cap-de-la-Madeleine étant occupés aux recherches, Lampron se chargea de diviser le secteur des fouilles afin d’organiser un peu mieux les amateurs radio. Peu après, la pluie vint assombrir les recherches.

Pendant que les radios amateurs patrouillaient les rues et autres chemins, ce fut en compagnie de Pauline Côté, l’une des sœurs de Chantal, que Lampron arpenta certaines zones boisés. Maintenant informé que les deux disparues avaient peut-être été enlevées par un ou plusieurs hommes, Lampron pensait qu’une voix masculine dans le porte-voix risquait d’effrayer davantage les deux jeunes filles, si toutefois elles attendaient quelque part qu’on les découvre. C’est pourquoi il demanda à Pauline de prendre l’appareil pour appeler sa sœur et la copine de celle-ci.

Jusqu’à 5h00 ou 6h00 du matin, toujours sous une pluie incessante, Lampron, Giroux et la jeune Pauline Côté s’éreintèrent à parcourir tous les sentiers imaginables du secteur. Malheureusement, ils étaient toujours sans nouvelle. Pas le moindre signe. C’est alors qu’ils sentirent le besoin de prendre une pause afin de dormir un peu.

Samedi 17 juillet 1971

Déterminés à faire quelque chose, Marcel Lampron et Pierre Giroux reprirent leurs recherches vers 9h00 après un bref repos. Ils retournèrent chez les Côté afin de s’enquérir des nouveaux développements. La situation était demeurée la même.

En reprenant leurs recherches, Lampron eut cette fois l’idée de concentrer ses efforts de l’autre côté de la rue Thibeau, c’est-à-dire du côté est. Après tout, le secteur de la disparition n’avait rien donné en dépit des efforts investis par les policiers et les volontaires.

C’est en débarquant dans le secteur que les deux hommes eurent également l’idée de se rendre chez le vendeur de voitures usagées Hamel. En fait, les policiers avaient informés Lampron et Giroux qu’on recherchait une Buick brune, probablement de l’année 1961, avec des feux de position ronds à l’arrière, mais les deux amis n’avaient aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler ce modèle. Ils demandèrent donc à Hamel de leur en montrer une, si possible, afin de se faire une image mentale de la voiture recherchée.

  • Ça n’existe pas une Buick 1961 avec des lumières rondes, leur dit Hamel. Il faut absolument que ce soit une 1960.

Hamel amena les deux hommes dans son stationnement tapissé de plusieurs dizaines de voitures. Au bout d’un moment, il s’arrêta au côté d’une Buick 1960. Les feux de position arrière étaient effectivement ronds.  L’homme avait raison puisque le modèle de l’année 1961 avait été complètement remodelé, si bien que les feux arrières étaient devenus étirés, presque rectangulaires.

  • Une automobile comme ça, est-ce que c’est possible de se tromper?, demanda Lampron.
  • Non, fit Hamel. Une Buick 60 comme celle-là, il n’y a pas d’autre modèle qui ressemble à ça. Justement, j’en ai vu une passer ce matin. C’est assez rare. On n’en voit pas souvent.

Vers 14h30, Alain Limoges et André Corbin, deux jeunes de 12 ans, s’amusaient à rouler en petite moto hors route, communément appelé mini-trail, dans les bois du secteur Grandes-Prairies, c’est-à-dire à l’Est de la rue St-Maurice. La pluie était tombée tout au long de la nuit, mais depuis une heure elle avait cessé, au point même de laisser poindre quelques rayons de soleil.

Soudain, ils s’arrêtèrent en repérant une voiture de couleur brune immobilisée au côté du chemin de terre battue. Les deux copains observèrent un moment pour se rendre compter que celle-ci s’était enlisée au point où le pare-choc arrière avait été arraché.

Limoges s’approcha et tenta de démarrer le véhicule. Le démarreur ronronna, mais le moteur refusa de laisser entendre son rugissement. Sur la banquette arrière, les deux garçons remarquèrent la présence d’une grande quantité de bleuets, à la fois sur la banquette et sur le plancher du véhicule, ainsi que certains contenants. De plus, il constata que la lumière du plafonnier était restée allumée.

Soupçonnant quelque chose d’anormal, Limoges et Corbin prirent la décision de quitter les lieux pour tenter d’aller demander de l’aide.

Peu de temps après, Limoges et Corbin croisaient Marcel Lampron et Pierre Giroux, qui étaient armés de leur walkie-talkie. Au moment où les deux garçons s’arrêtèrent, Lampron leur demanda s’ils avaient vu quelque chose, et particulièrement une Buick.

  • Je viens justement d’en voir une, répliqua aussitôt Limoges. Et les lumières à l’intérieur sont encore allumées.
  • Peux-tu nous conduire?
  • Vous avez juste à me suivre.

En arrivant à la voiture, quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux furent aussitôt en mesure de constater ce dont les deux jeunes avaient été témoins, c’est-à-dire l’enlisement, le pare-choc arraché, la présence des bleuets et le plafonnier allumé. Mais, plus que tout, Lampron se souvenait de ce qu’il avait vu dans le stationnement du vendeur d’auto Hamel. En regardant l’arrière de cette voiture brune, il reconnut immédiatement le modèle de l’année 1960 avec les feux de forme circulaire.

Le devant de la Buick 1960 qui a servi au double meurtre. Cette voiture a été volée par les tueurs dans leur escapade improvisée.

Il n’y avait maintenant plus aucun doute possible. La voiture suspecte impliquée dans l’enlèvement de Chantal Côté et de Carole Marchand venait d’être retrouvée.

Lampron demanda alors à Giroux de se servir de son walkie-talkie pour transmettre le numéro de plaque aux policiers afin de confirmer le tout. Celui qui apparaissait sur celle-ci était bien lisible : 294-620.

C’est alors que Giroux crut en la possibilité que le ou les individus pouvaient encore se trouver dans les parages. C’était tout à fait plausible. Y avait-il encore du danger à demeurer près de cette voiture?

Giroux pensa immédiatement à sa propre voiture, qu’il avait laissée en marche au bout du sentier. Il s’empressa d’y retourner avec la promesse de contacter à la fois la police municipale du Cap-de-la-Madeleine mais aussi la Sûreté du Québec. En effet, il avait suffis de quelques centaines de mètres pour changer de juridiction. Si le lieu de la disparition se situait sur le territoire municipal, le lieu de la découverte du véhicule était hors de la ville.

Bien que dévoré par les moustiques, Marcel Lampron s’approcha de la Buick tout en sachant qu’il ne devait toucher à rien. C’est alors qu’il se rendit compte qu’elle dégageait une certaine chaleur. Il perçut également une odeur d’essence et d’huile brûlée. Voilà qui semblait vouloir dire une utilisation récente. Était-ce la confirmation que le ou les ravisseurs se trouvaient encore dans les environs? L’enlisement de la Buick était-il récent ou alors le moteur avait-il tourné toute la nuit jusqu’à en épuiser le réservoir d’essence?

Marcel Lampron attendait avec inquiétude près de la Buick depuis une vingtaine de minutes lorsque les premiers policiers arrivèrent sur les lieux.  Ceux-ci se présentèrent comme le détective Emery Leblanc et le constable Robert Veillet[iii]. Immédiatement, Lampron leur fit remarquer la présence des bleuets sur la banquette arrière, mais aussi un petit sentier qui semblait avoir été fait tout récemment dans l’herbe grasse. Une rosée était visible partout dans le boisé en raison des heures de pluie, mais à cet endroit c’était différent.

Puisque Lampron était mieux équipé en bottes et en vêtements de travail, le détective Leblanc lui demanda s’il pouvait aller voir un peu plus loin dans ce sentier qualifié de frais. L’arpenteur ne parcourut que 20 ou 25 pieds avant de faire une découverte horrible. Sous ses yeux se trouvait une fillette qui reposait dans les marécages, face contre terre. Elle portait encore ses vêtements et paraissait presque dormir.

En faisant part de sa découverte à Leblanc et Veillet, ceux-ci lui demandèrent s’il la reconnaissait, sachant très bien que Lampron connaissait Chantal Côté.

  • C’est assez difficile, répliqua Lampron, encore horrifié. On ne voit pas sa figure.

Peu de temps après, des policiers de la Sûreté du Québec débarquèrent sur les lieux. Ceux-ci ne tardèrent pas à retourner délicatement le corps de la jeune fille pour permettre à Lampron de l’identifier. Celui-ci fut d’abord frappé par la présence d’une énorme plaie au niveau du front, comme si le passage d’un projectile lui avait arraché une partie de la tête. Il put cependant la reconnaître assez rapidement puisque du niveau des yeux jusqu’au menton le visage demeurait intact. Il s’agissait bien de Chantal Côté.

Lampron dira plus tard qu’il se doutait que c’était elle avant même l’arrivée des policiers de la SQ en raison des vêtements que portaient la victime, car ils correspondaient à la description donnée par les parents, puis par les policiers du Cap.

La découverte de ce premier corps déclencha toute la machine judiciaire. On contacta d’abord Me Bertrand Lamothe, coroner du comté de Champlain, afin de venir sur les lieux dès que possible. Rapidement, on comprit que l’enquête serait confiée à la SQ.

Peu de temps après, les enquêteurs Claude Huot et Roland Beaulieu de la SQ trouvaient des bouteilles de bière à proximité de la Buick. Tous les policiers disponibles furent appelés dans le secteur afin de poursuivre les recherches, maintenant informés qu’un ou plusieurs tueurs pouvaient encore se trouver dans les environs. Le détective Denis Leclerc de la police municipale de Trois-Rivières sera même photographié par Le Nouvelliste en train de fouiller les bois avec une mitraillette à la main[4].

D’un autre côté, on fit appel à Robert Desruisseaux, expert dans le dressage des chiens policiers, qui débarqua avec un berger allemand nommé Champs, propriété du Dr Jean-Louis Frenette du Lac-à-la-Tortue. Jean-Jacques Thibeault et son chien Stringo, un bouvier des Flandre, se joignirent également aux recherches.

Alors que Me Bertrand Lamothe se trouvait sur les lieux, l’agent Gérald Fournier de la police municipale du Cap-de-la-Madeleine en était à pousser ses recherches à plus de 1 000 pieds de l’endroit où se trouvait la Buick. Et soudain, vers 17h50, il tomba sur un deuxième corps, visiblement celui de Carole Marchand. Immédiatement, il envoya le petit garçon qui le suivait sans cesse pour alerter les autres policiers.

Étrangement, le corps de Carole gisait dans la même position que celui de Chantal. Elle se trouvait face contre terre et avec tous ses vêtements sur le dos. La police faisait-elle face à deux exécutions de sang froid? Si oui, pourquoi?

Fournier demeura près du corps jusqu’à l’arrivée des premiers détectives de la SQ. Ce fut donc à cet instant qu’il fit la rencontre de l’enquêteur Jean-Claude Simard, celui qui prenait cette enquête en main.

Dès 20h00, les deux corps se trouvaient à l’hôpital Cloutier du Cap, où le Dr Richard Jacob les examina afin de constater les décès. Celui-ci écrivit qu’à 20h00 la première victime portait une « perforation à l’occiput, crâne ouvert à la région fronto-pariétale. Rigidité cadavérique. Décès constaté ».

Pour la seconde, examinée à 20h05, il écrira qu’il y avait aussi « perforation à l’occiput, saignement nasal, rigidité cadavérique, décès constaté ».

Peu après, les deux corps furent transportés à la maison funéraire J. D. Garneau du Cap-de-la-Madeleine, où certains membres de la famille procédèrent à l’identification. Ensuite, on les embarqua rapidement pour l’Institut Médico-Légal de Montréal situé dans les locaux du quartier général de la SQ au 1701 rue Parthenais. Les autopsies auraient lieu dès le lendemain matin.

Une station radiophonique fit l’erreur d’annoncer l’arrestation du ou des agresseurs au cours de la soirée du samedi 17 juillet, mais c’est seulement quelques jours plus tard qu’on finirait par mettre la main au collet de l’un des tueurs. Le coroner Lamothe expliqua aux journalistes que dans le cas de Chantal Côté la balle aurait soulevé la calotte crânienne alors qu’une autre balle avait causée moins de dommages chez Carole Marchand.

Néanmoins, ce double meurtre demeure l’un des crimes les plus horribles jamais commis en Mauricie.

Les autopsies

Le dimanche 18 juillet 1971, c’est le Dr Louis-Raymond Trudeau qui se chargea de pratiquer l’autopsie sur le corps de Chantal Côté. Il y notera une rigidité cadavérique, comme l’avait remarqué le Dr Richard Jacob en constatant les décès, mais aussi une présence de lividité cadavérique antérieure, ce qui signifiait que le corps reposait face contre terre depuis un certain temps.

Concernant la plaie d’entrée par balle, il écrira : « à la nuque, en postéro-latéral à gauche, à 5 cm au-dessus de l’épaule, on note une plaie arrondie de 0,8 cm de diamètre. Il s’agit vraisemblablement d’une plaie d’entrée de projectile d’arme à feu. Cependant, on ne peut pas mettre en évidence de fumée ou de poudre ni au pourtour ni à l’intérieur de cette plaie.  La région fronto-pariétale droite est complètement éclatée et le cerveau à ce niveau s’extériorise et est lacéré. Cette lésion mesure 15 X 15 cm. Au niveau de l’avant-bras gauche, érosion parcheminée de 4 X 0,4 cm. À la cuisse droite, présence d’une érosion de 7 X 3 cm et d’une zone qui contient 12 petites érosions de 0,2 à 0,5 cm en moyenne ».

Il notera aussi que tous les os du crâne avaient éclatés et quant à la trajectoire du projectile il précisera qu’elle était « oblique, de bas en haut, d’arrière en avant et de gauche à droite ».  Étant donné la nature du crime, il fallait obligatoirement vérifier si Chantal Côté avait été violée, mais à ce sujet le Dr Trudeau notera que l’hymen « ne présente aucune lésion » mais que « l’examen ne permet pas de conclure qu’il y a eu ou non relation sexuelle ».

En conclusion, il écrivait que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Chantal Côté doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu ». Le Dr Trudeau signera son rapport quelques jours plus tard, soit le 23 juillet.

C’est aussi lui qui fit l’autopsie de Carole Marchand immédiatement après, soit vers 11h00. Outre une montre dont les aiguilles s’étaient arrêtées sur 3h45, il s’est principalement attardé à une plaie rappelant celle infligée à la victime précédente. Trudeau écrira dans le cas de Carole pour situer la plaie par balle : « à 12 cm au-dessus de l’épaule droite, en occipital, on note une plaie de 1,5 X 1 cm, dont le pourtour est érosif et présente des vestiges de noir de fumée (plaie d’entrée).  À la région temporale droite, on note une plaie de 2 X 2 cm (plaie de sortie) ».

Quant à la trajectoire, il parlera cette fois d’un angle « oblique, de bas en haut avec un angle d’environ 10 degrés, d’arrière en avant et de gauche à droite avec un angle d’environ 45 degrés par rapport à une ligne sagitale ».  La plus grande différence se situait au niveau de l’examen génital. À ce sujet, le Dr Trudeau écrivit : « à l’examen des organes génitaux, on note une ecchymose à la partie postérieure de la vulve, au niveau de la jonction des lèvres. Cette ecchymose mesure environ 1,5 X 0,7 cm. Au niveau de l’hymen, du côté gauche, entre 8 et 10h00, on note également une lésion ecchymotique au sein de laquelle on note une petite lacération de 0,2 cm de diamètre. Cet examen nous permet d’affirmer la présence de lésions récentes et vitales au niveau de la vulve et de l’hymen ».

En conclusion, il précisera que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Carole Marchand doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu à bout touchant ».

Autrement dit, les deux jeunes filles avaient été exécutées chacune d’une balle en pleine tête après que seule Carole ait été agressée sexuellement. Toutefois, on se souviendra qu’elles portaient toutes deux leurs vêtements au moment où on a découvert leurs corps. Est-ce à dire que le ou les tueurs avaient forcé Carole à se rhabiller juste avant de la tuer?

Les analyses balistiques

Dès le lundi 19 juillet, l’information coula dans les médias à l’effet que la police recherchait deux suspects.

Le même jour, le quotidien Le Nouvelliste, cédant peut-être à une certaine vague de panique, tenta de faire un lien avec le cas d’Alice Paré, assassinée dans des conditions « presque similaires ». Le corps d’Alice, 14 ans, avait été retrouvé seulement trois mois auparavant à environ une heure de route du Cap-de-la-Madeleine. Nous avons vu ces détails dans un précédent article et nous y reviendrons quant à savoir s’il est possible de faire des liens entre ces deux affaires.

Pendant ce temps, on obtenait les tests effectués sur des échantillons prélevés sur les parties génitales des victimes. Ainsi, on put établir que « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée négative » dans le cas de Chantal Côté, alors que pour Carole « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée positive ».

Le 20 juillet 1971, l’expert en balistique Yvon Thériault écrira dans son rapport avoir reçu du biologiste Gosselin deux exhibits (pièces à cinviction), soit le numéro 1 une « enveloppe de plastique signée « Sergent Huot 3602 », contenant un projectile chemisé » et le numéro 2 qui était « une enveloppe de plastique signée « Rolland [sic] Beaulieu 3511 » contenant un projectile chemisé ».

À propos de la première balle, Thériault écrira que « ce projectile d’une pesanteur de 173.43 grains est de calibre .303 British et montre des rayures et cloisons de mêmes spécifications que celles des carabines Lee-Enfield. De plus, la déformation de la base du projectile indique que la carabine dans laquelle il a été tiré, avait un canon tronçonné très court ».

Concernant l’exhibit numéro 2, il écrivit que « ce projectile d’une pesanteur de 173,58 grains est de calibre .303 British et provient d’une cartouche tirée dans la même carabine qui a tiré le projectile de l’exhibit no 1 ».  Pour ainsi dire, ce rapport confirmait que la même arme avait été utilisée pour commettre les deux meurtres.

Et si ces rapports officiels ne le précisent pas, nous pouvons affirmer sans trop nous tromper, et cela pour le besoin de ceux et celles qui ont une connaissance limitée en matière d’armes à feu, qu’avec un calibre comme le .303 British ces deux fillettes n’avaient aucune chance. Elles sont probablement mortes sur le coup.

Conclusion

Le double meurtre de Chantal Côté et Carole Marchand a déjà été abordé par Historiquement Logique au cours des dernières années. Notre intention n’est pas de raviver de vieilles douleurs. Dans le cadre de notre série Les Assassins de l’innocence notre souhait est de mieux comprendre ce phénomène dont la société est incapable de se débarrasser depuis des milliers d’années : le meurtre gratuit et le meurtre à caractère sexuel. Aussi, peut-être, que ce soit conscient ou non, nous souhaitons trouver le détail qui fera la différence, qui pourra peut-être connecter un tueur en particulier avec une affaire non résolue.

Étant donné la quantité de détails que nous possédons sur cette affaire, nous y reviendrons plus tard au moment d’étudier l’aspect des tueurs. Pour l’instant, résumons seulement la suite des choses.

Le 24 juillet, la SQ procéda à l’arrestation d’un jeune homme âgé dans le début de la vingtaine et répondant au nom de Ludger Delarosbil dans un logement de la rue St-André à Montréal. Son complice, Michel Joly, sera retrouvé quelques semaines plus tard sous un viaduc. Il s’était suicidé avec une carabine tronçonnée de calibre .303. Les experts conclurent par la suite qu’il s’agissait de la même arme qui avait servie à tuer Carole et Chantal.

Rapidement, Delarosbil passa aux aveux. Il détailla le vol de la Buick à Montréal, son escapade avec Joly en direction du Cap-de-la-Madeleine, des nombreuses bières qu’ils avaient sifflées et surtout cette idée que Michel avait eu de vouloir « se faire » une femme. Celui-ci s’était d’abord rendu chez son ancienne copine, qui habitait à Ste-Marthe-du-Cap, mais comme elle n’était pas chez elle, il avait commencé à arpenter les rues de la ville, à la recherche d’une proie. C’est là que les deux braqueurs étaient tombés sur Carole et Chantal, qui cueillaient tranquillement leurs bleuets.

Joly aurait ensuite violé Carole avant de l’obliger à se rhabiller et à la tuer d’une balle dans la tête. Souhaitant ne pas avoir de témoin, il avait ensuite tué Chantal sans toutefois l’agresser. Delarosbil dira être resté dans la voiture en compagnie de Chantal pendant que se déroulait l’agression sexuelle. Lors de son procès, la Couronne mit en preuve que son inaction le rendait aussi coupable que Joly. Il avait eu quelques minutes pour sauver la vie de Chantale ou tenter quelque chose. Et pourtant, il n’avait rien fait.

Selon nos informations, Ludger Delarosbil aurait retrouvé sa liberté en 2003. Il n’aurait pas récidivé.

Dans un article ultérieur, nous étudierons plus en détails la dynamique de ce crime afin de mieux comprendre la psychologie de ces hommes qui s’en prennent si violemment aux femmes et aux enfants. En effet, ce cas est particulier en ce sens que les duos de tueurs à saveur sexuelle sont très rares dans l’historiographie criminelle du Québec.


[1] Ville fusionnée avec Trois-Rivières en 2001.

[2] Marie Yvette Chantal Côté est née le 21 novembre 1958 à l’Hôpital de Dolbeau.

[3] Carole Marchand est née le 29 juin 1958 à l’Hôpital St-Joseph de Trois-Rivières.  Ses parents étaient Paul Marchand et Huguette Hamelin.

[4] Denis Leclerc avait déjà un comportement de flic pourri à cette époque. Plus tard, il sera finalement limogé de la police de Trois-Rivières et impliqué dans l’enquête de la Commission de Police du Québec au début des années 1980, dont le but était de faire le ménage au sein de la police de Trois-Rivières. Toutefois, son rôle dans l’affaire des meurtres de Côté et Marchand est très minime, voir insignifiant. Ce sont plutôt les policiers de Cap-de-la-Madeleine et de la SQ qui ont travaillé sur ce dossier. En 1996, Leclerc sera de retour à Trois-Rivières afin de témoigner à la Commission d’enquête sur les circonstances du décès de Louis-Georges Dupont, mais il ne dira rien de bien significatif. Leclerc serait décédé en 2010.

[i] Cette conversation s’inspire directement du témoignage qu’en fit Marcel Lampron lors du procès.

[ii] CB pour Citizens Band.  Le terme francophone est SRG pour Service Radio Général.  Les utilisateurs sont appelés SRGistes ou CBieurs, pour utiliser l’anglicisme.

[iii] Dans les transcriptions du procès on écrit son nom « Veillette » alors même qu’il témoigne lui-même, ce qui laisse entendre que le principal intéressé se montrait d’accord sur cette prononciation de son nom de famille.  Toutefois, mon père, qui est aussi le petit-cousin de ce policier qui devint plus tard détective pour la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, est formel sur le fait que le nom de celui-ci s’écrit Veillet.  J’ai donc utilisé cette dernière épellation.

L’année des doubles meurtres au Cap-de-la-Madeleine

Normand Goyette était serveur au Primo Gourmet en 1971.  En octobre, il était acquitté du double meurtre de Hayes et Roberge.
Normand Goyette était serveur au Primo Gourmet en 1971. En octobre, il était acquitté du double meurtre de Hayes et Roberge.

La ville du Cap-de-la-Madeleine, maintenant fusionnée à Trois-Rivières, n’a jamais eu la prétention de bénéficier d’un large historique criminel. Règle générale, ses habitants avaient plutôt l’impression de vivre dans une municipalité où il faisait bon vivre. Et pourtant!

Non seulement les crimes graves y étaient rares, mais c’est encore plus vrai en ce qui concerne les doubles meurtres. En ce sens, une visite dans le passé nous démontre une autre surprise de taille. Non seulement l’année de 1971 a générée un double meurtre horrible, mais à une semaine d’intervalle un second double meurtre survenait, et tout ceci dans le même secteur de la ville.

Et comme si ce n’était pas assez, j’ai découvert dans les archives que ces deux causes judiciaires ont un certain lien entre elles.

Le vendredi 16 juillet 1971, rappelons d’abord que Chantal Côté, 12 ans, et Carole Marchand, 13 ans, disparaissaient subitement alors qu’elles cueillaient des bleuets dans le secteur de la rue Pierre Boucher. Les deux copines profitaient des derniers instants qui leur restaient puisque l’expropriation en lien avec la construction d’une portion de l’autoroute 40 allait les forcer à déménager quelques semaines plus tard. (pour plus de détails sur cette affaire lire : Double meurtre crapuleux au Cap)

La preuve démontra par la suite que les deux fillettes avaient été enlevées par deux braqueurs, Michel Joly et Ludger Delarosbil. Leurs corps furent retrouvés le lendemain, samedi 17 juillet, dans le secteur Ste-Marthe-du-Cap-de-la-Madeleine.

Une semaine plus tard, le samedi 24 juillet 1971, le soir même où Ludger Delarosbil était arrêté à Montréal, un autre double meurtre marquait l’histoire judiciaire madelinoise. Sur la route 19, prolongation de la rue Thibeau conduisant vers Shawinigan, se trouvait le club Primo Gourmet. C’est là qu’une dispute éclata entre le serveur Normand Goyette et deux clients, Roger Hayes et Gérard « Pétard » Roberge. Selon les aveux de Goyette, Roberge aurait été le principal instigateur du drame en voulant boire « sur le bras » de Goyette, à qui il devait déjà plus de 50$.

De plus, certains durs à cuire de la région, possiblement des amis de Roberge, avaient mis une raclée à Goyette une semaine plus tôt, si bien que ce dernier souffrait encore d’une vive douleur à son bras droit.

Après s’être absenté dans certains bars de Trois-Rivières pour tenter d’y retrouver des amis qui auraient pu lui venir en aide, Goyette revint à son lieu de travail les mains vides. Sans plus attendre, il prit la carabine Winchester de calibre .30-30 qu’il avait acheté pour sa protection personnelle et entra au Primo Gourmet. À l’intérieur, sans le moindre avertissement, il explosa la tête de Roberge avant de répéter le scénario avec Hayes.

Le hasard fit en sorte que Normand Goyette alla déposer son arme dans le bois près du nouveau pont enjambant la rivière St-Maurice avant de s’arrêter à la première maison où il vit de la lumière. Or, il s’adonna à frapper à la porte du 31 rue Pierre Boucher, propriété de Paul Marchand, le père de Carole Marchand, assassinée la semaine précédente. Goyette se montra très poli en demandant uniquement d’utiliser le téléphone pour contacter la police. Au constable Chiasson, il révéla ce qui venait de se produire au Primo Gourmet et quelques minutes plus tard il se rendait sans faire d’histoire aux policiers municipaux du Cap.

Il n’y a pas de lien criminel à proprement dit entre ces deux affaires, mais il est tout de même étonnant que ces deux causes se soient déroulées dans le même secteur à un intervalle de quelques jours seulement, d’autant plus que Paul Marchand, déjà éprouvé par la perte de sa fille, s’est vu impliqué dans une autre histoire inoubliable. D’ailleurs, Paul Marchand fut appelé à témoigner au procès de Goyette en octobre, et la justice lui demanda de répéter l’expérience le mois suivant dans celui de Ludger Delarosbil, accusé de complicité dans le meurtre de Chantal Côté. La justice avait d’abord choisi de procéder dans ce cas, mais puisque que Delarosbil fut condamné à perpétuité en novembre il n’y eut jamais de procès pour le meurtre de Carole Marchand.

 

L’affaire Côté-Marchand: le dossier judiciaire est retrouvé!

Extrait des aveux de Ludger Delarosbil qu'il signa le 24 juillet 1971, quelques jours après le meurtre.  Dans le dossier judiciaire retrouvé il y a quelques jours dans les archives, se trouve ces aveux qui s'étendent sur trois pages.
Extrait des aveux de Ludger Delarosbil qu’il signa le 24 juillet 1971, quelques jours après le double meurtre. Dans le dossier judiciaire retrouvé il y a quelques jours dans les archives, se trouve ces aveux qui s’étendent sur trois pages.

Le 1er août dernier, c’est dans l’article Double meurtre crapuleux au Cap que je tentais de reconstituer tant bien que mal les tristes événements entourant le double meurtre sauvage de Chantal Côté, 12 ans, et de Carole Marchand, 13 ans. La tragédie est survenue en juillet 1971 au Cap-de-la-Madeleine.

Je dis bien « tentais de reconstituer » puisque je devais alors me résoudre à baser ma recherche uniquement sur les articles du quotidien Le Nouvelliste. En fait, une visite aux archives nationales (BANQ) m’avait permis d’apprendre que le dossier n’existait plus, soit parce qu’il avait été perdu, égaré, détruit ou tout simplement jamais versé au fond d’archives.

J’avais perdu espoir de retrouver le moindre document officiel sur cette affaire, croyant que mon article du 1er août serait témoin des limites du savoir en ce qui concerne ce dossier.

Jeudi dernier, soit le 13 novembre 2014, quelle ne fut pas ma surprise en ouvrant l’une des nombreuses boîtes du fond de la Cour d’appel. Immédiatement, mes yeux se portèrent sur le nom de Ludger Delarosbil, qui apparaissait sur l’onglet d’une chemise jaune, dépassant à peine d’un amas de documents.

Voilà une découverte fort passionnante qui m’oblige donc à corriger la fin de mon article du 1er août, dans lequel je disais « sans les transcriptions du procès, il est maintenant impossible d’aborder cette affaire dans ses moindres détails, ce qui pourrait nous permettre de se faire une idée plus juste des faits ».

Et bien, voilà que ce sera maintenant chose possible avec la découverte de ce dossier qui compte plus de 1,000 pages.

Et ce n’était pas la seule surprise qui m’attendait, d’ailleurs. En plus des transcriptions du procès de Ludger Delarosbil, le principal accusé de ce « double meurtre crapuleux », comme le qualifiait à l’époque Le Nouvelliste, on retrouve plusieurs pièces à conviction déposées lors du procès de novembre 1971. En fait, on se demande plutôt comment on se doit de réagir en ouvrant une enveloppe identifiée sous la cote P-28 et dont le contenu, en tombant au creux de ma main, révéla un projectile de calibre .303 ayant servi à assassiner l’une des deux victimes.

Ma déception d’août dernier laisse donc place à l’espoir de pouvoir scruter en profondeur tout le dossier judiciaire afin, peut-être, de répondre à certaines interrogations.

Y a-t-il suffisamment de matière dans ce dossier pour en faire un livre destiné à enrichir la collection Patrimoine Judiciaire?

C’est ce que nous verrons peut-être bientôt.

Double meurtre crapuleux au Cap

Ludger Delarosbil sera le seul accusé dans l'affaire Côté-Marchand en 1971.
Ludger Delarosbil sera le seul accusé dans l’affaire Côté-Marchand en 1971.

C’est ainsi que Le Nouvelliste titrait l’affaire le 19 juillet 1971.  Ce crime odieux, cependant, semble avoir été oublié depuis longtemps.

Dans ma tentative de déterrer ce vieux dossier, Bibliothèque et Archives Nationales du Québec (BANQ) m’a confirmé le 25 juillet dernier que les transcriptions sténographiques de l’enquête du coroner et du procès ont été détruits à une date indéterminée, tout cela apparemment pour alléger les entrepôts.  Devant cette perte pour notre patrimoine judiciaire, on devra donc s’en remettre aux articles de l’époque.

Dans l’après-midi du 16 juillet 1971, Gabrielle Côté, qui habitait au 70 de la rue Pierre Boucher au Cap-de-la-Madeleine[1], devait aller faire des travaux de peinture dans la nouvelle maison qu’elle venait d’acheter.  Sa fille Chantal, 12 ans, souhaitait venir avec elle mais comme il n’y avait pas de tâche à lui confier sa mère lui conseilla d’aller jouer au ballon-chasseur avec sa copine Carole Marchand, 13 ans, qui habitait tout près au 31 de la rue Pierre Boucher.

Chantal et Carole décidèrent cependant d’aller cueillir des bleuets en fin d’après-midi dans le secteur boisé du chemin des Grandes Prairies, à quelques pas de leur domicile.

Vers 16h30, des témoins les virent en train de s’adonner à la cueillette, mais peu de temps après un garçon de 12 ans, Alain Daigle, qui habitait au 115 de la rue Pierre Boucher, vit les deux jeunes filles monter à bord d’une voiture foncée de marque Buick.  Étonnement alerte pour son âge, il notera le numéro de plaque du véhicule : 294-620.

Gabrielle Côté, qui savait parfaitement que sa fille craignait l’obscurité, s’inquiéta rapidement.  Les parents des deux fillettes communiquèrent ensemble, mais leur inquiétude ne fit que s’accentuer.

Pendant ce temps, entre 19h00 et 19h15, dans le secteur du rang Saint-Malo, un dénommé Guilbert entendit un premier coup de feu.  Cinq minutes plus tard, il en entendit un deuxième.  Apeuré, il quitta rapidement les lieux.

Une fois la noirceur installée, Gabrielle Côté contacta les policiers madelinois.  Ceux-ci déclenchèrent des recherches intensives dès 22h00, dans ce qui s’avéra être une soirée pluvieuse.  La description fournie à cette époque décrivait Chantal Côté comme une fillette de 12 ans pesant 80 livres, mesurant 4 pieds et 8 pouces, portant les cheveux et les yeux bruns et le teint foncé.  Au moment de sa disparition elle portait des shorts rouges, un gilet bleu, des bas bleus pâles et des souliers blancs.

Quant à elle, Carole Marchand fut décrite comme une jeune fille de 13 ans, pesant 110 livres et mesurant 5 pieds et 4 pouces.  Ses cheveux étaient châtains, ses yeux verts et son teint pâle.    Elle portait aussi des shorts mais de couleur bleus, un gilet vert pâle, des bas bleus et des souliers bruns.

Les policiers furent rapidement mis au parfum des précieuses informations recueillies par le jeune Daigle.  Appuyés dans leurs recherches par le Club de radio-amateur XM-Routier, les policiers mirent tout en œuvre pour retrouver les deux disparues.

Le lendemain, vers 14h30, les recherches prirent une autre tournure lorsque les jeunes Alain Limoges et André Corbin, qui se baladaient en moto hors route communément appelé mini-trail, dans les bois du secteur Grandes-Prairies, ont découvert la fameuse Buick abandonnée.  Le jeune Limoges, familier avec les voitures du fait que son père possédait une cour de carcasses de véhicules, tenta de démarrer le moteur.  Le démarreur fonctionnait, mais le moteur refusa de rugir, apparemment faute de carburant.

Les deux garçons s’empressèrent alors d’aller retrouver le détective Emery Leblanc de la police municipale du Cap afin de lui faire part de leur découverte.  Accompagné de son collègue détective Robert Veillet, Leblanc se dirigea immédiatement vers le véhicule.  Veillet constata alors que le moteur était encore chaud.  Deux hypothèses se présentèrent aussitôt à eux : un crime venait tout juste de se commettre ou alors le moteur avait tourné toute la nuit jusqu’à la panne sèche.

Le corps de Carole Marchand, 13 ans, dans la position dans laquelle il fut retrouvé au cours de la journée du 17 juillet 1971.
Le corps de Carole Marchand, 13 ans, dans la position dans laquelle il fut retrouvé au cours de la journée du 17 juillet 1971.

De plus, la voiture s’était enlisée au point d’avoir vu son pare-choc arrière arraché.  Peu de temps après, les détectives Leblanc et Veillet, accompagnés de l’arpenteur madelinois Marcel Lampron, découvrirent le corps de Chantal Côté.  Il était alors 15h00.  La fillette de 12 ans était étendue face contre le sol et les bras croisés, à environ 75 pieds de la Buick.  Le Nouvelliste écrira que « la jeune Côté n’a pas été dépouillée de ses vêtements, ce qui écarte la possibilité d’un viol ».  Quoique hâtive, cette conclusion allait s’avérer exacte.

Puisque le corps se situait hors des limites de la ville du Cap-de-la-Madeleine, donc hors de la juridiction de ses policiers municipaux, on fit appel aux enquêteurs Claude Huot et Roland Beaulieu de la Sûreté du Québec (SQ) de Trois-Rivières.  Me Bertrand Lamothe, coroner pour le comté de Champlain, débarqua sur les lieux peu de temps après.

Tandis que Huot et Beaulieu trouvaient des bouteilles de bière dans les environs, le directeur Guy Blanchette lança un appel à tous ses policiers afin de venir aider leurs confrères dans leurs recherches.  Maintenant convaincu qu’il s’agissait d’un meurtre, et qu’il fallait donc se lancer aux trousses d’un ou plusieurs assassins, on fit également appel à Robert Desruisseaux, un expert dans le dressage des chiens policiers.  Celui-ci entama alors des fouilles avec son berger allemand nommé Champs, propriété du Dr Jean-Louis Frenette du Lac-à-la-Tortue.  Jean-Jacques Thibeault et son chien Stringo, un bouvier des Flandre, se joignirent aussi aux recherches.

Vers 17h50, l’agent Gérald Fournier de la police municipale de Cap-de-la-Madeleine découvrit le corps de la petite Marchand à environ un quart de mille de la voiture suspecte.  Étrangement, son corps avait été laissé dans la même position que celui de sa compagne.  Elle aussi portait encore ses vêtements.

Si Le Nouvelliste rapporta la nouvelle le lundi 19 juillet en spécifiant que les corps ne portaient aucune trace de violence, les deux fillettes avaient été sauvagement abattues d’une balle dans la nuque.  Plus tard, les experts établirent que l’arme du crime était une carabine de calibre .303.  Les deux projectiles auraient d’ailleurs été retrouvés près des corps.

C’est Jean-Claude Simard de l’escouade des homicides de la Sûreté du Québec de Montréal qui hérita de l’affaire.  Déjà on parlait de similitudes avec le meurtre de la jeune Alice Paré, assassinée dans des conditions « presque identiques », selon Le Nouvelliste, dans la région de Drummondville quelques mois auparavant.

C’est en compagnie du caporal Gendron de la SQ de Trois-Rivières et du caporal Pierre Charron du Service de l’identité judiciaire de la SQ de Montréal que Simard étudia la scène de crime dans ses moindres détails.

 

Les funérailles des deux fillettes furent célébrées à l'église St-Odilon du Cap-de-la-Madeleine le 21 juillet 1971.
Les funérailles des deux fillettes furent célébrées à l’église St-Odilon du Cap-de-la-Madeleine le 21 juillet 1971.

Une station radiophonique fit l’erreur d’annoncer l’arrestation du ou des agresseurs au cours de la soirée du samedi 17 juillet, mais c’est seulement quelques jours plus tard qu’on finirait par mettre la main au collet de l’un des tueurs.  Le coroner Lamothe expliqua aux journalistes que dans le cas de Chantal Côté la balle aurait soulevé la calotte crânienne alors qu’une autre balle avait causée moins de dommages chez Carole Marchand.  Le décès des deux victimes fut constaté par le Dr Richard Jacob.  Le verdict du coroner Lamothe ne tiendra qu’en une seule ligne, précisant seulement que les deux jeunes filles ont été tuées d’une « balle de carabine ».

Les deux cadavres furent transportés à la morgue J. D. Garneau du Cap-de-la-Madeleine, où ils furent identifiés par les parents.  Peu après, on les expédia à l’Institut médico-légal (IML) de Montréal.  L’autopsie révéla que Carole Marchand, l’aînée des victimes, avait été la seule qui avait subi des sévices sexuels.  Si les premiers comptes rendus journalistiques parlèrent du fait que le double meurtre serait survenu entre 6h00 et 10h00 au matin du 17 juillet, on découvrirait plus tard au procès l’existence du témoin du rang Saint-Malo qui démontra que le drame s’était vraisemblablement déroulé dès la soirée du 16 juillet, c’est-à-dire au moment où les parents déclenchaient les recherches.

En revanche, les journalistes apprirent rapidement que la police recherchait deux hommes.  On pourra d’ailleurs lire dans Le Nouvelliste que « l’hypothèse la plus plausible pour l’instant est donc que les maniaques ont violé Carole, probablement au cours de la nuit de vendredi à samedi pour l’abattre, tôt samedi matin.  Pour qu’il ne reste aucune trace de leur horrible crime, ils ont également fait disparaître, celle qui devenait témoin du drame, la petite Chantal.  Les policiers semblent du moins s’attarder sur ces suppositions ».

Les funérailles de Carole Marchand et Chantal Côté, qui eurent lieu le mercredi 21 juillet à l’église St-Odilon du Cap-de-la-Madeleine, attirèrent quelques centaines de personnes.  Carole laissait dans le deuil ses parents, Paul Marchand et Huguette Hamelin, ainsi que son frère Donald, et ses sœurs Sylvie et Nicole.  Ses grands-parents étaient originaires de Champlain.

Pendant ce temps, la police se disait à la recherche de deux montréalais qui connaîtraient bien la région du Cap, au point d’y avoir déjà habité.  Ceux-ci avaient déjà appris que le propriétaire de la Buick était Stanley Smith, qui résidait au 77 rue Saint-Viateur, à Montréal.  Il s’agissait bien d’une Buick 1960 de couleur noire.

C’est aussi au cours de cette même semaine que les policiers s’adonnèrent à une fouille minutieuse des environs de la scène de crime tout en avouant connaître l’identité des deux présumés assassins.  Ces fouilles, qui conduisirent à plusieurs perquisitions, furent l’occasion pour le photographe Roland Lemire du Le Nouvelliste d’immortaliser un cliché sur lequel apparaît le détective Denis Leclerc de la police de Trois-Rivières, tenant une mitraillette dans ses mains.  Quand on connaît un tant soit peu le personnage, la scène n’étonne guère.  Leclerc sera suspendu peu de temps après la parution de cette photo mais pour des motifs qui n’avaient rien à voir avec cette affaire[2].

 

Michel Joly, le principal suspect dans cette affaire de double meurtre, ne sera finalement jamais traduit en justice.
Michel Joly, le principal suspect dans cette affaire de double meurtre, ne sera finalement jamais traduit en justice.

Au lendemain des funérailles, Le Nouvelliste identifia publiquement un premier suspect : Michel Joly, 22 ans, un résidant de Montréal qui aurait déjà habité la région du Cap.  On le disait tatoué dans le dos, à la poitrine et sur les bras.  Sur le bras gauche, un tatouage illustrait une femme à moitié nue avec l’inscription « Haine amour ».  Joly avait les cheveux châtains tombant sur ses épaules et les yeux bruns.  Il mesurait 5 pieds et 10 pouces, pesait 147 livres.  Puisque le mandat d’arrêt a été émis contre lui dès le 20 juillet, on pourrait croire que les enquêteurs aient offert l’opportunité aux familles de pleurer les disparues avant de rendre publique cette information.

Joly n’était pas un enfant de chœur.  Il avait été libéré de prison en juin 1971 et on le connaissait pour possession de drogue et tentative de meurtre.  Malgré cette publicité tapageuse, son complice sera le premier à être arrêté.  Il sera aussi le seul.

Le 24 juillet, Ludger Dearosbil était appréhendé au 3806 de la rue St-André à Montréal par trois policiers.  Dans la voiture qui le conduisit au quartier général de la rue Parthenais, le suspect resta muet.  Une fois sur place, cependant, il fit rapidement certaines déclarations au sergent Marcel Ste-Marie et à l’agent Jean-Louis Savard.

Delarosbil, un jeune braqueur originaire de Gaspésie, fit une première déclaration verbale sans qu’aucune question ne lui soit soumise.  L’agent Jean-Claude Simard et le caporal Jean-Noël Hains, tous deux à Trois-Rivières, furent immédiatement rappelés à Montréal.  Devant ces deux flics, Delarosbil répéta ce qu’il avait dit précédemment, à la différence que cette fois on consigna par écrit ses aveux, ce qui donna lieu à un texte de trois pages.

Selon Delarosbil, c’est en compagnie de Michel Joly qu’il aurait volé une voiture sur la rue Alexandre de Sève à Montréal au cours de la journée du 15 juillet.  Le lendemain, à l’aube, les deux jeunes hommes débarquaient dans la région de Trois-Rivières.  Dans l’après-midi, les deux fillettes auraient été enlevés à la pointe d’une arme avant d’être conduites dans un boisé.  « Joly qui s’était fait passer pour un policier est parti seul avec l’une d’elles, Carole Marchand.  Il est revenu par la suite vers Delarosbil à qui il aurait dit : « j’ai eu des relations sexuelles et je l’ai tuée pour éviter les problèmes ».  Puis, il s’est éloigné de nouveau, cette fois avec Chantal Côté pour revenir seul »[3].  Delarosbil dira avoir entendu un coup de feu à chacun des départs de son compagnon.  Les deux suspects auraient ensuite quitté la région en autobus afin de retourner à leur appartement de la rue Ontario, à Montréal.

Selon ces aveux, Joly aurait caché l’arme du crime derrière une station service située sur la rue Sherbrooke.  Quand on le questionna sur l’endroit où se cachait son complice, Delarosbil répondit ne pas l’avoir revu « depuis mardi de la semaine dernière ».

Michel Joly ne sera cependant jamais repris vivant.  Il préféra s’enlever la vie avec l’arme du crime mais non sans laisser une lettre sur laquelle il avait griffonné « je suis le seul coupable et l’autre que vous recherchez n’y est pour rien ».

Ludger Delarosbil sera donc le seul à faire face à la justice.  C’est Me Gilles Lacoursière, mandaté par l’Assistance judiciaire, qui se porta à sa défense.  Ce dernier demanda d’ailleurs un changement de venue pour que son client puisse être jugé hors de la région de Trois-Rivières, prétextant que l’affaire avait connu une publicité préjudiciable contre son client.  Le juge Roger Laroche, chargé de présider le procès, entendit durant deux heures plusieurs journalistes.  « C’est ainsi qu’on a vu défiler dans la boîte des témoins les journalistes Jean Fortier et Jean-Paul Arsenault du Nouvelliste, Magloire Gagnon, directeur de l’information à CHLN, Claude Poirier, reporter à Radio-Mutuelle, au Dimanche-Matin et à CFTM-TV de Montréal et Jacques Gingras de CJTR, un collaborateur du Journal de Montréal »[4].

Le détective Denis Leclerc, de la police municipale de Trois-Rivières, semble avoir offert tout un spectacle en se baladant avec une mitraillette lors de la chasse à l'homme déclenchée à la suite du double meurtre.
Le détective Denis Leclerc, de la police municipale de Trois-Rivières, semble avoir offert tout un spectacle en se baladant avec une mitraillette lors de la chasse à l’homme déclenchée à la suite du double meurtre.

Après ces comparutions, Me Pierre Houde, procureur de la Couronne, fit valoir qu’en raison des moyens de communications modernes il était difficile de limiter localement de telles informations.  « Que nous partions de Trois-Rivières et que nous allions ailleurs ne change rien dans le contexte actuel puisque la publicité sur cette affaire a été répandue partout au Québec », dira-t-il.  Il rappela également que la lettre de Joly publiée au lendemain de l’enquête du coroner pouvait, elle aussi, rendre préjudice à la cause puisque celle-ci laissait déjà entendre que Joly prenait tout le blâme.

Faisant apparemment référence à l’affaire Raymond Goyette, c’est-à-dire le double meurtre survenu au Primo Gourmet le 24 juillet 1971[5], Me Lacoursière dira que « la Couronne a deux poids, deux mesures.  Dans une cause récente, elle a demandé un changement de venue parce que la population était sympathique à l’accusé; elle semble prendre ce qui fait son affaire ».  Il termina sa plaidoirie en suggérant le district judiciaire de Joliette.

Le lendemain, 13 novembre 1971, le juge Laroche pencha en faveur de la Couronne.  La cause serait bel et bien entendue à Trois-Rivières.

Le procès s’ouvrit deux jours plus tard, soit le 15 novembre 1971.  Cette première journée fut cependant consacrée à la sélection des jurés puisqu’on entendit 130 candidats jusqu’à 18h45 avant d’en choisir douze qui puissent satisfaire au rôle d’impartialité exigé par la justice.

Le 16 novembre, ce fut en se promenant de long en large dans la salle d’audience et en pesant bien ses mots que Me Houde s’adressa aux jurés.  Il leur présenta le dossier en leur expliquant son intention de prouver que Joly et Delarosbil étaient bien présents sur les lieux du crime.  Il se dit également prêt à prouver et à présenter des témoins pouvant attester que les deux victimes avaient quitté le domicile pour aller cueillir des bleuets.  En fait, des témoins les auraient vus en train de cueillir vers 16h45 dans la journée du 16 juillet.  Sur l’heure du souper, on les aurait vus monter à bord d’une voiture.

Vers 19h15, deux coups de feu tirés à intervalles de quelques minutes furent entendus par d’autres témoins.  Il racontera également comment Joly avait été retrouvé, apparemment suicidé d’une balle de calibre .303 dans la bouche.

Sept ou huit témoins furent exemptés de comparaître lorsque la défense accepta de déposer en preuve la confession de Delarosbil.  On raconta ensuite l’arrestation du 24 juillet effectuée à 9h30 par les policiers Raynald Boisvert, Jean-Louis Savard et Jean Chalin.

Le témoignage de Gabrielle Côté, la mère de Chantal, eut de quoi bouleverser les cœurs sensibles.  Cette dernière déclara que « Chantal voulait nous suivre cette journée-là mais nous avions des travaux de déménagement à faire et je lui ai dit d’aller jouer avec son amie Carole Marchand ».

Le témoignage du pathologiste de l’IML de Montréal, Louis-Raymond Trudeau, celui qui avait pratiqué la double autopsie, permit aux jurés de comprendre que les deux fillettes avaient été tirées à bout touchant.  La mort avait été causée par une hémorragie massive externe.  « En vulgarisant son témoignage, le docteur Trudeau l’a attribuée à l’éclatement de la boîte crânienne au passage d’un projectile d’arme à feu.  Les experts en balistique ont par la suite établi qu’il s’agissait d’un calibre .303.

Alain Limoges, le garçon de 12 ans qui avait découvert la Buick avec un copain, expliqua bien connaître les voitures puisque son père possédait une « cour de scrap », ce qui lui avait permis de côtoyer plusieurs modèles de véhicules au cours de sa jeune existence.  Limoges expliqua que « nous nous promenions en mini-trail dans le bois et nous avons vu une Buick 1961 brune, qui était dans un fossé.  J’ai tourné la clé et le démarreur a fonctionné mais l’auto n’a pas parti.  Il y avait des bleuets sur le siège arrière ».

Un autre témoin du nom de Guilbert se trouvant près du rang Saint-Malo, « non loin de l’aéroport du Cap-de-la-Madeleine », écrira Le Nouvelliste, a entendu vers 19h00 ou 19h15 dans la soirée du 16 juillet deux coups de feu séparés d’environ cinq minutes l’un de l’autre.  Guilbert ajoutera avoir quitté en raison de la peur éprouvée à cet instant précis.

Le biologiste Roland Gosselin de l’IML expliqua que Chantal Côté n’avait pas subi d’assaut sexuel avant d’être abattue par un projectile de calibre .303.  Il se montra cependant catégorique à l’effet que sa compagne avait été violée.  Une couverture sale et humide remise à Gosselin comportait des taches de sang en plusieurs endroits.  Il avait aussi découvert du sperme sur un short bleu et un caleçon blanc.  Les prélèvements vaginaux effectués sur le corps de Carole Marchand révélèrent également la présence de sperme.  Il fut établi que cette relation sexuelle avait eu lieu dans les 24 heures précédents le décès.  Gosselin admettra cependant qu’on pouvait aussi parler d’une dizaine de minutes.

Il semble que la lettre de Michel Joly hanta une partie du procès puisque vers la fin des audiences elle ne faisait toujours pas l’unanimité, au point où le juge spécifia que cette pièce à conviction ne constituait pas une preuve de véracité des faits.

On comprendra par les articles de journaux qu’il y eut un vif débat concernant l’admissibilité de cette note, mais aussi sur le simple fait de mentionner l’affaire Carole Marchand.  Puisque le procès portait uniquement sur le meurtre de Chantal Côté, Me Lacoursière s’objecta à de nombreuses reprises sur ce détail.

  • Mais quel procès au juste fait-on aujourd’hui?, se serait écrié Me Lacoursière. Mon client va subir un autre procès pour l’autre cas et nous n’en sommes pas rendus là à ce que je sache.

Pour sa part, Me Houde fit valoir qu’on se devait de considérer le mobile du crime, c’est-à-dire le viol.  Et puisque c’est Carole Marchand qui avait été victime de ce viol, il devenait difficile de faire passer son cas sous silence.

Finalement, le juge trancha en faveur de la Couronne, rappelant cependant que cela pourrait avantager l’accusé puisque tout au long du procès il était presque toujours question de Joly lorsqu’on décrivait les actes commis.

Dans son adresse au jury, le juge Laroche expliqua que la preuve de la Couronne en était une de circonstances.  Il leur dira également que « plusieurs individus peuvent être présents lors de la commission d’un crime et seulement un d’entre eux peut l’avoir commis.  Dans la présente cause, la preuve soumise fait état que celui qui a assassiné Chantal Côté, c’est Michel Joly ».  Toutefois, il questionna le jury à savoir pourquoi Delarosbil n’avait rien fait pour empêcher son complice de tuer si sauvagement les deux fillettes.  Il fut également question que le 15 juillet, le duo Joly – Delarosbil avait raté une tentative de braquage dans une épicerie de Montréal.

De plus, le juge leur suggéra de réfléchir à la question de savoir pourquoi Chantal Côté, après le meurtre de Carole, n’avait-t-elle pas pu prendre la fuite en direction de la voie ferrée.  Il laissait évidemment sous-entendre la possibilité que Delarosbil se soit rendu complice du double meurtre en la retenant de force.

 

Après la lecture du verdict, Ludger Delarosbil était raccompagné par des agent correctionnels.
Après la lecture du verdict, Ludger Delarosbil était raccompagné par des agents correctionnels.

Le 23 novembre, le jury rendit son verdict après trois heures de délibération : coupable.  La lecture de ce verdict entraîna de tels soupirs de soulagement dans la salle que le greffier dut rappeler les curieux à l’ordre en leur imposant le silence.  Le juge Laroche demanda alors au condamné s’il avait quelque chose à déclarer, mais celui-ci se contenta de lancer : « je n’ai rien à dire ».

  • Alors, fit le juge, la cour n’a d’autre discrétion, dans cette cause de meurtre, que de vous condamner à l’emprisonnement à perpétuité.

Selon Le Nouvelliste, « tout au long de son procès, Ludger Delarosbil a écouté tout ce qui s’est dit à son sujet assez calmement.  Hier, cependant, mais quelques instants seulement avant le verdict, il a fait montre de signes de nervosité.  Au moment précis où on le déclara coupable, il leva les yeux vers le plafond tandis que la mère de Chantal Côté jetait vers lui un regard furtif… ».

Dès sa sortie du palais de justice, Me Lacoursière annonça aux journalistes qu’il allait porter la cause en appel.  Selon le plumitif, cependant, cette demande d’appel fut rejetée en février 1974.

Delarosbil était-il coupable ou a-t-il seulement payé les pots cassés de son collègue, qui lui, avait préféré s’enlever la vie plutôt que de faire face à la musique?

Sans les transcriptions du procès, il est maintenant impossible d’aborder cette affaire dans ses moindres détails, ce qui pourrait nous permettre de se faire une idée plus juste des faits.  Devrions-nous avoir plus de respect pour la conservation de notre patrimoine judiciaire?

[1] Ville fusionnée à Trois-Rivières au début des années 2000.

[2] Denis Leclerc sera congédié et condamné à une peine d’emprisonnement suite à l’enquête de la Commission de Police du Québec (CPQ) en 1982.  En 1996, il sera appelé à témoigné lors de la commission d’enquête publique sur les circonstances entourant la mort de Louis-Georges Dupont.  On croit qu’il est décédé en 2010.

[3] Le Nouvelliste, 18 novembre 1971.

[4] Le Nouvelliste, 13 novembre 1971.

[5] Cette cause a bénéficiée d’un changement de venue dans la ville de Québec.