Carole Marchand et Chantal Côté, 1971

Carole Marchand, 13 ans

Documentation

Pour cette affaire, nous avons disposé du dossier judiciaire. Puisque ce double meurtre a été résolu, nous avons eu accès au procès intenté à l’un des deux tueurs. Et puisque ces documents de Cour sont détaillés et fort utiles pour la compréhension des événements, nous n’avons pratiquement pas tenu compte de la revue de presse. En effet, le dossier judiciaire a toujours valeur légale et représente donc une source primaire.

Parce que cette affaire a été classée en raison d’une condamnation devant un tribunal, nous aborderons cette histoire différemment et cela dans le but de comprendre ce qui peut amener un homme à s’en prendre à une victime sans défense. Dans ce cas-ci, il sera d’autant plus intéressant d’étudier l’affaire puisqu’il s’agit d’un duo meurtrier, un phénomène plutôt rare au Québec lorsqu’il est question d’un meurtre ou double meurtre à caractère sexuel.

Circonstances des décès

16 juillet 1971

Gabrielle Dufour Côté et son mari, Jean J. Côté, habitaient avec leurs enfants dans une modeste demeure située au 70 de la rue Pierre Boucher au Cap-de-la-Madeleine[1]. Le secteur, entouré d’une vaste zone boisée, était d’une tranquillité assommante.

Il était 13h00 en ce vendredi 16 juillet 1971 lorsque Gabrielle s’apprêta à partir.  La mère de famille devait se rendre à leur future résidence du 78 de la rue Thibeau afin d’y réaliser quelques travaux de peinture.  En raison de la construction prochaine d’un tronçon de l’autoroute 40 qui allait traverser la ville, la famille Côté faisait face à l’expropriation.

Chantal[2], 12 ans, demanda à sa mère la permission de pouvoir la suivre afin de l’aider à redorer leur nouveau logis, mais celle-ci lui expliqua gentiment qu’il n’y avait pas de travail à sa mesure. Gabrielle, qui connaissait pourtant la vaillance de sa fille, lui suggéra plutôt d’aller jouer avec son amie Carole Marchand, qui habitait tout près. La mère mit l’emphase sur le fait que d’ici deux ou trois semaines, le déménagement allait les éloigner. C’était peut-être là une des dernières occasions de jouer ensemble.

Après le départ de sa mère, Chantal rejoignit Carole Marchand[3], une jeune fille de 13 ans dont la famille se trouvait dans la même situation avec leur petite maison du 31 rue Boucher. Puisque Paul Marchand, le père de cette dernière, travaillait dans la ville de Québec, la relocalisation de sa famille s’effectuerait tout naturellement vers la Vieille Capitale.

Plutôt que de jouer au ballon-chasseur, comme l’avait suggéré la mère de Chantal, les deux jeunes filles décidèrent d’aller cueillir des bleuets dans les bosquets environnants. De 14h30 à 15h00, elles s’investirent à trouver des récipients. Chantal finit par en trouver un à l’effigie du café Sanka, la marque favorite de sa mère. Le contenant métallique en main, elle sortit de la maison en saluant sa grande sœur Lise.

Peu de temps après, Alain Daigle, un garçon de 11 ans, jouait tout seul sur la rue Pierre Boucher sur sa bicyclette. Il habitait lui-même cette rue et connaissait donc parfaitement le secteur et ses habitudes. Soudain, il vit une voiture passer près de lui et faire demi-tour. Ensuite, elle parut ralentir avant de se stationner du côté gauche de cette rue presque déserte. En fait, c’était précisément vis-à-vis de l’endroit où il avait vu, un peu plus tôt, Carole et Chantal en train de cueillir des bleuets.

Malgré son jeune âge, Alain avait une attirance particulière pour les voitures, si bien qu’il pouvait en reconnaître aisément la marque.  Et celle-ci, avec ses feux arrières arrondis, lui fit dire qu’il s’agissait d’une Buick, probablement de l’année 1960 ou 1961. Durant un bref instant, il eut même la présence d’esprit de regarder la plaque d’immatriculation. On pouvait y lire les chiffres 294-620.

Les portières de la voiture s’ouvrirent et deux hommes en descendirent, chacun de leur côté. Immobile sur son vélo, Alain les vit s’engouffrer dans l’herbe à gauche de la route. Un instant plus tard, ceux-ci revenaient en compagnie de Carole et de Chantal, qu’ils firent monter dans la Buick, sur la banquette arrière. Les portières se refermèrent et le véhicule s’éloigna en direction du secteur inhabité, plus précisément vers le nouveau pont (pont Radisson).

Chantal Côté, 12 ans

Puisqu’il n’avait vu aucun signe de violence ni entendu le moindre cri, Alain n’eut aucune raison de s’alarmer outre mesure. Néanmoins, il trouva cette scène plutôt étrange. Pourquoi Carole et Chantal, des copines de quartier qu’il connaissait bien, auraient acceptées de monter dans le véhicule de ces deux hommes?

Alain fit donc quelques coups de pédale en direction de chez lui. Puis, cédant probablement à la bizarrerie de la scène, se retourna pour voir dans quelle direction se dirigeait précisément la vieille Buick. Malheureusement, celle-ci avait déjà disparue.

Entre 19h00 et 19h15, dans le secteur du rang Saint-Malo, à Sainte-Marthe-du-Cap, à quelques kilomètres plus à l’est de la rue Pierre Boucher, un dénommé Royal Gilbert entendit un coup de feu en provenance de la forêt. Cinq minutes plus tard, il en entendit un deuxième.  Apeuré, il quitta rapidement les lieux.

Il était 20h30 lorsque le téléphone retentit au 80 de la rue Thibeau, cet appartement que Marcel Lampron, 39 ans, louait au couple Côté, les nouveaux propriétaires. En décrochant le combiné, Lampron reconnut la voix de Lise Côté, la fille de 16 ans de sa propriétaire.

  • Allez chercher maman au téléphone, lui lança l’adolescente.

Croyant reconnaître un ton alarmé, Lampron s’exécuta immédiatement en descendant au logement pour transmettre le message à Gabrielle Dufour Côté.  Ne comprenant pas cet empressement, Gabrielle, qui n’avait pas encore fait installer le téléphone chez elle, monta chez Lampron.

  • Maman, je ne sais pas ce qui se passe, dit Lise. J’ai quelque chose à vous dire.
  • Qu’est-ce qu’il y a?, s’inquiéta la mère.
  • Chantal est partie aux bleuets depuis 16h30 et elle n’est pas encore revenue.
  • Ça ne sera pas long. Ne faites rien. Attendez-nous! On va y aller.

La machine à panique venait de s’enclencher.

Rapidement, Gabrielle et son mari verrouillèrent les portes de leur nouvelle demeure et filèrent en direction de la rue Pierre Boucher.

  • Ils ne peuvent pas se perdre dans ce bois-là, lança Jean Côté tout en conduisant son véhicule à toute vitesse. C’est impossible qu’elles se perdent à l’âge qu’elles ont. Ce ne sont plus des bébés.

Les Côté habitaient ce secteur depuis maintenant 6 ans. Pour eux, il était inconcevable que leur fille puisse se perdre aussi facilement, d’autant plus que Chantal craignait la noirceur comme la peste.

Une fois à la maison, trois minutes plus tard, l’inquiétude s’amplifia.  On tenta d’abord de contacter les amis et les voisins, mais l’inquiétude était similaire chez les Marchand. Paul Marchand, qui s’absentait toute la semaine à Québec pour ne rentrer que le vendredi soir, était revenu chez lui pour apprendre que sa fille était allée cueillir des bleuets à quelques pas de la maison. Il n’en savait pas plus que les autres.

Finalement, à 21h20, Gabrielle Dufour Côté contacta la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, dont le poste se situait à l’intersection des rues Rochefort et De Grandmont, pour leur signaler la disparition de sa fille. Elle appuya ses propos en leur disant que Chantal était disparue depuis au moins 16h30 et qu’elle craignait vraiment la noirceur. De plus, elle souligna que la jeune fille n’était vêtue que d’un petit short.

Pendant ce temps, Marcel Lampron ne pouvait rester les bras croisés.  Il expliqua à sa femme qu’il devrait profiter de ses connaissances dans le domaine de l’arpentage pour retrouver les deux disparues. Lampron ne pouvait accepter que ces jeunes filles puissent passer la nuit dehors. Immédiatement, il contacta son ami Pierre Giroux, qui avait déjà fait de la radio amateur et qui possédait encore ses contacts auprès du Club XM Routier.

Lampron et Giroux commencèrent par remonter la rue Thibeau jusqu’à Pie XII. Ils patrouillèrent ensuite ce secteur boisé pour l’encercler, jusqu’à la rivière Saint-Maurice. Bref, ils concentrèrent leurs recherches entre les rues Thibeau et la rivière.

Pendant ce temps, sur les ondes radios de la police municipale, on transmettait la description de Chantal Côté comme étant une fillette de 12 ans pesant 80 livres, mesurant 4 pieds et 8 pouces, portant les cheveux et les yeux bruns et le teint foncé. Au moment de sa disparition, elle portait des shorts rouges, un gilet bleu, des bas bleus pâles et des souliers blancs.

Quant à elle, Carole Marchand fut décrite comme une jeune fille de 13 ans, pesant 110 livres et mesurant 5 pieds et 4 pouces. Ses cheveux étaient châtains, ses yeux verts et son teint pâle. Elle portait aussi des shorts mais de couleur bleus, un gilet vert pâle, des bas bleus et des souliers bruns.

Quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux croisèrent la voiture d’un détective, qui s’immobilisa auprès d’eux. Ce dernier reconnut aisément Lampron, qui travaillait pour la municipalité.

  • Cherches-tu les petites filles?, lui demanda le détective.
  • Oui, répondit Lampron. On devrait les retrouver assez facilement. C’est n’est pas bien grand, ce petit bois-là.
  • Il y a un changement dans notre affaire. On va avoir plus de difficulté que prévu à les retrouver.

Lampron et Giroux le dévisagèrent, silencieux. Les deux amis n’étaient pas certains de bien saisir l’allusion du policier.

  • On a un témoin qui nous dit les avoir vues embarquer dans un Buick de couleur brun, fit le détective.
  • Réellement, s’exclama Lampron, ça se complique notre affaire.[i]

Ce que le détective ne disait cependant pas aux deux hommes, c’est que ce témoin, le jeune Alain Daigle, leur avait transmis le numéro de plaque de la voiture. Ainsi, après vérification, les policiers étaient parvenus à savoir qu’il s’agissait bien d’une Buick mais que celle-ci avait été volée à Montréal sur la rue Alexandre-de-Sève dans la nuit du 15 au 16 juillet.

De  retour à la maison de la famille Côté, Marcel Lampron demanda la permission aux parents de Chantal de proposer aux policiers l’aide des utilisateurs de radios CB[ii] (SRG). Jean Côté lui transmit aussitôt son accord, alors Lampron entra en contact avec les policiers, qui acceptèrent d’emblée cette aide supplémentaire en plus de prêter à Lampron et Giroux deux walkie-talkie et un porte-voix.

Tous les policiers du Cap-de-la-Madeleine étant occupés aux recherches, Lampron se chargea de diviser le secteur des fouilles afin d’organiser un peu mieux les amateurs radio. Peu après, la pluie vint assombrir les recherches.

Pendant que les radios amateurs patrouillaient les rues et autres chemins, ce fut en compagnie de Pauline Côté, l’une des sœurs de Chantal, que Lampron arpenta certaines zones boisés. Maintenant informé que les deux disparues avaient peut-être été enlevées par un ou plusieurs hommes, Lampron pensait qu’une voix masculine dans le porte-voix risquait d’effrayer davantage les deux jeunes filles, si toutefois elles attendaient quelque part qu’on les découvre. C’est pourquoi il demanda à Pauline de prendre l’appareil pour appeler sa sœur et la copine de celle-ci.

Jusqu’à 5h00 ou 6h00 du matin, toujours sous une pluie incessante, Lampron, Giroux et la jeune Pauline Côté s’éreintèrent à parcourir tous les sentiers imaginables du secteur. Malheureusement, ils étaient toujours sans nouvelle. Pas le moindre signe. C’est alors qu’ils sentirent le besoin de prendre une pause afin de dormir un peu.

Samedi 17 juillet 1971

Déterminés à faire quelque chose, Marcel Lampron et Pierre Giroux reprirent leurs recherches vers 9h00 après un bref repos. Ils retournèrent chez les Côté afin de s’enquérir des nouveaux développements. La situation était demeurée la même.

En reprenant leurs recherches, Lampron eut cette fois l’idée de concentrer ses efforts de l’autre côté de la rue Thibeau, c’est-à-dire du côté est. Après tout, le secteur de la disparition n’avait rien donné en dépit des efforts investis par les policiers et les volontaires.

C’est en débarquant dans le secteur que les deux hommes eurent également l’idée de se rendre chez le vendeur de voitures usagées Hamel. En fait, les policiers avaient informés Lampron et Giroux qu’on recherchait une Buick brune, probablement de l’année 1961, avec des feux de position ronds à l’arrière, mais les deux amis n’avaient aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler ce modèle. Ils demandèrent donc à Hamel de leur en montrer une, si possible, afin de se faire une image mentale de la voiture recherchée.

  • Ça n’existe pas une Buick 1961 avec des lumières rondes, leur dit Hamel. Il faut absolument que ce soit une 1960.

Hamel amena les deux hommes dans son stationnement tapissé de plusieurs dizaines de voitures. Au bout d’un moment, il s’arrêta au côté d’une Buick 1960. Les feux de position arrière étaient effectivement ronds.  L’homme avait raison puisque le modèle de l’année 1961 avait été complètement remodelé, si bien que les feux arrières étaient devenus étirés, presque rectangulaires.

  • Une automobile comme ça, est-ce que c’est possible de se tromper?, demanda Lampron.
  • Non, fit Hamel. Une Buick 60 comme celle-là, il n’y a pas d’autre modèle qui ressemble à ça. Justement, j’en ai vu une passer ce matin. C’est assez rare. On n’en voit pas souvent.

Vers 14h30, Alain Limoges et André Corbin, deux jeunes de 12 ans, s’amusaient à rouler en petite moto hors route, communément appelé mini-trail, dans les bois du secteur Grandes-Prairies, c’est-à-dire à l’Est de la rue St-Maurice. La pluie était tombée tout au long de la nuit, mais depuis une heure elle avait cessé, au point même de laisser poindre quelques rayons de soleil.

Soudain, ils s’arrêtèrent en repérant une voiture de couleur brune immobilisée au côté du chemin de terre battue. Les deux copains observèrent un moment pour se rendre compter que celle-ci s’était enlisée au point où le pare-choc arrière avait été arraché.

Limoges s’approcha et tenta de démarrer le véhicule. Le démarreur ronronna, mais le moteur refusa de laisser entendre son rugissement. Sur la banquette arrière, les deux garçons remarquèrent la présence d’une grande quantité de bleuets, à la fois sur la banquette et sur le plancher du véhicule, ainsi que certains contenants. De plus, il constata que la lumière du plafonnier était restée allumée.

Soupçonnant quelque chose d’anormal, Limoges et Corbin prirent la décision de quitter les lieux pour tenter d’aller demander de l’aide.

Peu de temps après, Limoges et Corbin croisaient Marcel Lampron et Pierre Giroux, qui étaient armés de leur walkie-talkie. Au moment où les deux garçons s’arrêtèrent, Lampron leur demanda s’ils avaient vu quelque chose, et particulièrement une Buick.

  • Je viens justement d’en voir une, répliqua aussitôt Limoges. Et les lumières à l’intérieur sont encore allumées.
  • Peux-tu nous conduire?
  • Vous avez juste à me suivre.

En arrivant à la voiture, quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux furent aussitôt en mesure de constater ce dont les deux jeunes avaient été témoins, c’est-à-dire l’enlisement, le pare-choc arraché, la présence des bleuets et le plafonnier allumé. Mais, plus que tout, Lampron se souvenait de ce qu’il avait vu dans le stationnement du vendeur d’auto Hamel. En regardant l’arrière de cette voiture brune, il reconnut immédiatement le modèle de l’année 1960 avec les feux de forme circulaire.

Le devant de la Buick 1960 qui a servi au double meurtre. Cette voiture a été volée par les tueurs dans leur escapade improvisée.

Il n’y avait maintenant plus aucun doute possible. La voiture suspecte impliquée dans l’enlèvement de Chantal Côté et de Carole Marchand venait d’être retrouvée.

Lampron demanda alors à Giroux de se servir de son walkie-talkie pour transmettre le numéro de plaque aux policiers afin de confirmer le tout. Celui qui apparaissait sur celle-ci était bien lisible : 294-620.

C’est alors que Giroux crut en la possibilité que le ou les individus pouvaient encore se trouver dans les parages. C’était tout à fait plausible. Y avait-il encore du danger à demeurer près de cette voiture?

Giroux pensa immédiatement à sa propre voiture, qu’il avait laissée en marche au bout du sentier. Il s’empressa d’y retourner avec la promesse de contacter à la fois la police municipale du Cap-de-la-Madeleine mais aussi la Sûreté du Québec. En effet, il avait suffis de quelques centaines de mètres pour changer de juridiction. Si le lieu de la disparition se situait sur le territoire municipal, le lieu de la découverte du véhicule était hors de la ville.

Bien que dévoré par les moustiques, Marcel Lampron s’approcha de la Buick tout en sachant qu’il ne devait toucher à rien. C’est alors qu’il se rendit compte qu’elle dégageait une certaine chaleur. Il perçut également une odeur d’essence et d’huile brûlée. Voilà qui semblait vouloir dire une utilisation récente. Était-ce la confirmation que le ou les ravisseurs se trouvaient encore dans les environs? L’enlisement de la Buick était-il récent ou alors le moteur avait-il tourné toute la nuit jusqu’à en épuiser le réservoir d’essence?

Marcel Lampron attendait avec inquiétude près de la Buick depuis une vingtaine de minutes lorsque les premiers policiers arrivèrent sur les lieux.  Ceux-ci se présentèrent comme le détective Emery Leblanc et le constable Robert Veillet[iii]. Immédiatement, Lampron leur fit remarquer la présence des bleuets sur la banquette arrière, mais aussi un petit sentier qui semblait avoir été fait tout récemment dans l’herbe grasse. Une rosée était visible partout dans le boisé en raison des heures de pluie, mais à cet endroit c’était différent.

Puisque Lampron était mieux équipé en bottes et en vêtements de travail, le détective Leblanc lui demanda s’il pouvait aller voir un peu plus loin dans ce sentier qualifié de frais. L’arpenteur ne parcourut que 20 ou 25 pieds avant de faire une découverte horrible. Sous ses yeux se trouvait une fillette qui reposait dans les marécages, face contre terre. Elle portait encore ses vêtements et paraissait presque dormir.

En faisant part de sa découverte à Leblanc et Veillet, ceux-ci lui demandèrent s’il la reconnaissait, sachant très bien que Lampron connaissait Chantal Côté.

  • C’est assez difficile, répliqua Lampron, encore horrifié. On ne voit pas sa figure.

Peu de temps après, des policiers de la Sûreté du Québec débarquèrent sur les lieux. Ceux-ci ne tardèrent pas à retourner délicatement le corps de la jeune fille pour permettre à Lampron de l’identifier. Celui-ci fut d’abord frappé par la présence d’une énorme plaie au niveau du front, comme si le passage d’un projectile lui avait arraché une partie de la tête. Il put cependant la reconnaître assez rapidement puisque du niveau des yeux jusqu’au menton le visage demeurait intact. Il s’agissait bien de Chantal Côté.

Lampron dira plus tard qu’il se doutait que c’était elle avant même l’arrivée des policiers de la SQ en raison des vêtements que portaient la victime, car ils correspondaient à la description donnée par les parents, puis par les policiers du Cap.

La découverte de ce premier corps déclencha toute la machine judiciaire. On contacta d’abord Me Bertrand Lamothe, coroner du comté de Champlain, afin de venir sur les lieux dès que possible. Rapidement, on comprit que l’enquête serait confiée à la SQ.

Peu de temps après, les enquêteurs Claude Huot et Roland Beaulieu de la SQ trouvaient des bouteilles de bière à proximité de la Buick. Tous les policiers disponibles furent appelés dans le secteur afin de poursuivre les recherches, maintenant informés qu’un ou plusieurs tueurs pouvaient encore se trouver dans les environs. Le détective Denis Leclerc de la police municipale de Trois-Rivières sera même photographié par Le Nouvelliste en train de fouiller les bois avec une mitraillette à la main[4].

D’un autre côté, on fit appel à Robert Desruisseaux, expert dans le dressage des chiens policiers, qui débarqua avec un berger allemand nommé Champs, propriété du Dr Jean-Louis Frenette du Lac-à-la-Tortue. Jean-Jacques Thibeault et son chien Stringo, un bouvier des Flandre, se joignirent également aux recherches.

Alors que Me Bertrand Lamothe se trouvait sur les lieux, l’agent Gérald Fournier de la police municipale du Cap-de-la-Madeleine en était à pousser ses recherches à plus de 1 000 pieds de l’endroit où se trouvait la Buick. Et soudain, vers 17h50, il tomba sur un deuxième corps, visiblement celui de Carole Marchand. Immédiatement, il envoya le petit garçon qui le suivait sans cesse pour alerter les autres policiers.

Étrangement, le corps de Carole gisait dans la même position que celui de Chantal. Elle se trouvait face contre terre et avec tous ses vêtements sur le dos. La police faisait-elle face à deux exécutions de sang froid? Si oui, pourquoi?

Fournier demeura près du corps jusqu’à l’arrivée des premiers détectives de la SQ. Ce fut donc à cet instant qu’il fit la rencontre de l’enquêteur Jean-Claude Simard, celui qui prenait cette enquête en main.

Dès 20h00, les deux corps se trouvaient à l’hôpital Cloutier du Cap, où le Dr Richard Jacob les examina afin de constater les décès. Celui-ci écrivit qu’à 20h00 la première victime portait une « perforation à l’occiput, crâne ouvert à la région fronto-pariétale. Rigidité cadavérique. Décès constaté ».

Pour la seconde, examinée à 20h05, il écrira qu’il y avait aussi « perforation à l’occiput, saignement nasal, rigidité cadavérique, décès constaté ».

Peu après, les deux corps furent transportés à la maison funéraire J. D. Garneau du Cap-de-la-Madeleine, où certains membres de la famille procédèrent à l’identification. Ensuite, on les embarqua rapidement pour l’Institut Médico-Légal de Montréal situé dans les locaux du quartier général de la SQ au 1701 rue Parthenais. Les autopsies auraient lieu dès le lendemain matin.

Une station radiophonique fit l’erreur d’annoncer l’arrestation du ou des agresseurs au cours de la soirée du samedi 17 juillet, mais c’est seulement quelques jours plus tard qu’on finirait par mettre la main au collet de l’un des tueurs. Le coroner Lamothe expliqua aux journalistes que dans le cas de Chantal Côté la balle aurait soulevé la calotte crânienne alors qu’une autre balle avait causée moins de dommages chez Carole Marchand.

Néanmoins, ce double meurtre demeure l’un des crimes les plus horribles jamais commis en Mauricie.

Les autopsies

Le dimanche 18 juillet 1971, c’est le Dr Louis-Raymond Trudeau qui se chargea de pratiquer l’autopsie sur le corps de Chantal Côté. Il y notera une rigidité cadavérique, comme l’avait remarqué le Dr Richard Jacob en constatant les décès, mais aussi une présence de lividité cadavérique antérieure, ce qui signifiait que le corps reposait face contre terre depuis un certain temps.

Concernant la plaie d’entrée par balle, il écrira : « à la nuque, en postéro-latéral à gauche, à 5 cm au-dessus de l’épaule, on note une plaie arrondie de 0,8 cm de diamètre. Il s’agit vraisemblablement d’une plaie d’entrée de projectile d’arme à feu. Cependant, on ne peut pas mettre en évidence de fumée ou de poudre ni au pourtour ni à l’intérieur de cette plaie.  La région fronto-pariétale droite est complètement éclatée et le cerveau à ce niveau s’extériorise et est lacéré. Cette lésion mesure 15 X 15 cm. Au niveau de l’avant-bras gauche, érosion parcheminée de 4 X 0,4 cm. À la cuisse droite, présence d’une érosion de 7 X 3 cm et d’une zone qui contient 12 petites érosions de 0,2 à 0,5 cm en moyenne ».

Il notera aussi que tous les os du crâne avaient éclatés et quant à la trajectoire du projectile il précisera qu’elle était « oblique, de bas en haut, d’arrière en avant et de gauche à droite ».  Étant donné la nature du crime, il fallait obligatoirement vérifier si Chantal Côté avait été violée, mais à ce sujet le Dr Trudeau notera que l’hymen « ne présente aucune lésion » mais que « l’examen ne permet pas de conclure qu’il y a eu ou non relation sexuelle ».

En conclusion, il écrivait que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Chantal Côté doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu ». Le Dr Trudeau signera son rapport quelques jours plus tard, soit le 23 juillet.

C’est aussi lui qui fit l’autopsie de Carole Marchand immédiatement après, soit vers 11h00. Outre une montre dont les aiguilles s’étaient arrêtées sur 3h45, il s’est principalement attardé à une plaie rappelant celle infligée à la victime précédente. Trudeau écrira dans le cas de Carole pour situer la plaie par balle : « à 12 cm au-dessus de l’épaule droite, en occipital, on note une plaie de 1,5 X 1 cm, dont le pourtour est érosif et présente des vestiges de noir de fumée (plaie d’entrée).  À la région temporale droite, on note une plaie de 2 X 2 cm (plaie de sortie) ».

Quant à la trajectoire, il parlera cette fois d’un angle « oblique, de bas en haut avec un angle d’environ 10 degrés, d’arrière en avant et de gauche à droite avec un angle d’environ 45 degrés par rapport à une ligne sagitale ».  La plus grande différence se situait au niveau de l’examen génital. À ce sujet, le Dr Trudeau écrivit : « à l’examen des organes génitaux, on note une ecchymose à la partie postérieure de la vulve, au niveau de la jonction des lèvres. Cette ecchymose mesure environ 1,5 X 0,7 cm. Au niveau de l’hymen, du côté gauche, entre 8 et 10h00, on note également une lésion ecchymotique au sein de laquelle on note une petite lacération de 0,2 cm de diamètre. Cet examen nous permet d’affirmer la présence de lésions récentes et vitales au niveau de la vulve et de l’hymen ».

En conclusion, il précisera que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Carole Marchand doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu à bout touchant ».

Autrement dit, les deux jeunes filles avaient été exécutées chacune d’une balle en pleine tête après que seule Carole ait été agressée sexuellement. Toutefois, on se souviendra qu’elles portaient toutes deux leurs vêtements au moment où on a découvert leurs corps. Est-ce à dire que le ou les tueurs avaient forcé Carole à se rhabiller juste avant de la tuer?

Les analyses balistiques

Dès le lundi 19 juillet, l’information coula dans les médias à l’effet que la police recherchait deux suspects.

Le même jour, le quotidien Le Nouvelliste, cédant peut-être à une certaine vague de panique, tenta de faire un lien avec le cas d’Alice Paré, assassinée dans des conditions « presque similaires ». Le corps d’Alice, 14 ans, avait été retrouvé seulement trois mois auparavant à environ une heure de route du Cap-de-la-Madeleine. Nous avons vu ces détails dans un précédent article et nous y reviendrons quant à savoir s’il est possible de faire des liens entre ces deux affaires.

Pendant ce temps, on obtenait les tests effectués sur des échantillons prélevés sur les parties génitales des victimes. Ainsi, on put établir que « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée négative » dans le cas de Chantal Côté, alors que pour Carole « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée positive ».

Le 20 juillet 1971, l’expert en balistique Yvon Thériault écrira dans son rapport avoir reçu du biologiste Gosselin deux exhibits (pièces à cinviction), soit le numéro 1 une « enveloppe de plastique signée « Sergent Huot 3602 », contenant un projectile chemisé » et le numéro 2 qui était « une enveloppe de plastique signée « Rolland [sic] Beaulieu 3511 » contenant un projectile chemisé ».

À propos de la première balle, Thériault écrira que « ce projectile d’une pesanteur de 173.43 grains est de calibre .303 British et montre des rayures et cloisons de mêmes spécifications que celles des carabines Lee-Enfield. De plus, la déformation de la base du projectile indique que la carabine dans laquelle il a été tiré, avait un canon tronçonné très court ».

Concernant l’exhibit numéro 2, il écrivit que « ce projectile d’une pesanteur de 173,58 grains est de calibre .303 British et provient d’une cartouche tirée dans la même carabine qui a tiré le projectile de l’exhibit no 1 ».  Pour ainsi dire, ce rapport confirmait que la même arme avait été utilisée pour commettre les deux meurtres.

Et si ces rapports officiels ne le précisent pas, nous pouvons affirmer sans trop nous tromper, et cela pour le besoin de ceux et celles qui ont une connaissance limitée en matière d’armes à feu, qu’avec un calibre comme le .303 British ces deux fillettes n’avaient aucune chance. Elles sont probablement mortes sur le coup.

Conclusion

Le double meurtre de Chantal Côté et Carole Marchand a déjà été abordé par Historiquement Logique au cours des dernières années. Notre intention n’est pas de raviver de vieilles douleurs. Dans le cadre de notre série Les Assassins de l’innocence notre souhait est de mieux comprendre ce phénomène dont la société est incapable de se débarrasser depuis des milliers d’années : le meurtre gratuit et le meurtre à caractère sexuel. Aussi, peut-être, que ce soit conscient ou non, nous souhaitons trouver le détail qui fera la différence, qui pourra peut-être connecter un tueur en particulier avec une affaire non résolue.

Étant donné la quantité de détails que nous possédons sur cette affaire, nous y reviendrons plus tard au moment d’étudier l’aspect des tueurs. Pour l’instant, résumons seulement la suite des choses.

Le 24 juillet, la SQ procéda à l’arrestation d’un jeune homme âgé dans le début de la vingtaine et répondant au nom de Ludger Delarosbil dans un logement de la rue St-André à Montréal. Son complice, Michel Joly, sera retrouvé quelques semaines plus tard sous un viaduc. Il s’était suicidé avec une carabine tronçonnée de calibre .303. Les experts conclurent par la suite qu’il s’agissait de la même arme qui avait servie à tuer Carole et Chantal.

Rapidement, Delarosbil passa aux aveux. Il détailla le vol de la Buick à Montréal, son escapade avec Joly en direction du Cap-de-la-Madeleine, des nombreuses bières qu’ils avaient sifflées et surtout cette idée que Michel avait eu de vouloir « se faire » une femme. Celui-ci s’était d’abord rendu chez son ancienne copine, qui habitait à Ste-Marthe-du-Cap, mais comme elle n’était pas chez elle, il avait commencé à arpenter les rues de la ville, à la recherche d’une proie. C’est là que les deux braqueurs étaient tombés sur Carole et Chantal, qui cueillaient tranquillement leurs bleuets.

Joly aurait ensuite violé Carole avant de l’obliger à se rhabiller et à la tuer d’une balle dans la tête. Souhaitant ne pas avoir de témoin, il avait ensuite tué Chantal sans toutefois l’agresser. Delarosbil dira être resté dans la voiture en compagnie de Chantal pendant que se déroulait l’agression sexuelle. Lors de son procès, la Couronne mit en preuve que son inaction le rendait aussi coupable que Joly. Il avait eu quelques minutes pour sauver la vie de Chantale ou tenter quelque chose. Et pourtant, il n’avait rien fait.

Selon nos informations, Ludger Delarosbil aurait retrouvé sa liberté en 2003. Il n’aurait pas récidivé.

Dans un article ultérieur, nous étudierons plus en détails la dynamique de ce crime afin de mieux comprendre la psychologie de ces hommes qui s’en prennent si violemment aux femmes et aux enfants. En effet, ce cas est particulier en ce sens que les duos de tueurs à saveur sexuelle sont très rares dans l’historiographie criminelle du Québec.


[1] Ville fusionnée avec Trois-Rivières en 2001.

[2] Marie Yvette Chantal Côté est née le 21 novembre 1958 à l’Hôpital de Dolbeau.

[3] Carole Marchand est née le 29 juin 1958 à l’Hôpital St-Joseph de Trois-Rivières.  Ses parents étaient Paul Marchand et Huguette Hamelin.

[4] Denis Leclerc avait déjà un comportement de flic pourri à cette époque. Plus tard, il sera finalement limogé de la police de Trois-Rivières et impliqué dans l’enquête de la Commission de Police du Québec au début des années 1980, dont le but était de faire le ménage au sein de la police de Trois-Rivières. Toutefois, son rôle dans l’affaire des meurtres de Côté et Marchand est très minime, voir insignifiant. Ce sont plutôt les policiers de Cap-de-la-Madeleine et de la SQ qui ont travaillé sur ce dossier. En 1996, Leclerc sera de retour à Trois-Rivières afin de témoigner à la Commission d’enquête sur les circonstances du décès de Louis-Georges Dupont, mais il ne dira rien de bien significatif. Leclerc serait décédé en 2010.

[i] Cette conversation s’inspire directement du témoignage qu’en fit Marcel Lampron lors du procès.

[ii] CB pour Citizens Band.  Le terme francophone est SRG pour Service Radio Général.  Les utilisateurs sont appelés SRGistes ou CBieurs, pour utiliser l’anglicisme.

[iii] Dans les transcriptions du procès on écrit son nom « Veillette » alors même qu’il témoigne lui-même, ce qui laisse entendre que le principal intéressé se montrait d’accord sur cette prononciation de son nom de famille.  Toutefois, mon père, qui est aussi le petit-cousin de ce policier qui devint plus tard détective pour la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, est formel sur le fait que le nom de celui-ci s’écrit Veillet.  J’ai donc utilisé cette dernière épellation.

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L’année des doubles meurtres au Cap-de-la-Madeleine

Normand Goyette était serveur au Primo Gourmet en 1971.  En octobre, il était acquitté du double meurtre de Hayes et Roberge.
Normand Goyette était serveur au Primo Gourmet en 1971. En octobre, il était acquitté du double meurtre de Hayes et Roberge.

La ville du Cap-de-la-Madeleine, maintenant fusionnée à Trois-Rivières, n’a jamais eu la prétention de bénéficier d’un large historique criminel. Règle générale, ses habitants avaient plutôt l’impression de vivre dans une municipalité où il faisait bon vivre. Et pourtant!

Non seulement les crimes graves y étaient rares, mais c’est encore plus vrai en ce qui concerne les doubles meurtres. En ce sens, une visite dans le passé nous démontre une autre surprise de taille. Non seulement l’année de 1971 a générée un double meurtre horrible, mais à une semaine d’intervalle un second double meurtre survenait, et tout ceci dans le même secteur de la ville.

Et comme si ce n’était pas assez, j’ai découvert dans les archives que ces deux causes judiciaires ont un certain lien entre elles.

Le vendredi 16 juillet 1971, rappelons d’abord que Chantal Côté, 12 ans, et Carole Marchand, 13 ans, disparaissaient subitement alors qu’elles cueillaient des bleuets dans le secteur de la rue Pierre Boucher. Les deux copines profitaient des derniers instants qui leur restaient puisque l’expropriation en lien avec la construction d’une portion de l’autoroute 40 allait les forcer à déménager quelques semaines plus tard. (pour plus de détails sur cette affaire lire : Double meurtre crapuleux au Cap)

La preuve démontra par la suite que les deux fillettes avaient été enlevées par deux braqueurs, Michel Joly et Ludger Delarosbil. Leurs corps furent retrouvés le lendemain, samedi 17 juillet, dans le secteur Ste-Marthe-du-Cap-de-la-Madeleine.

Une semaine plus tard, le samedi 24 juillet 1971, le soir même où Ludger Delarosbil était arrêté à Montréal, un autre double meurtre marquait l’histoire judiciaire madelinoise. Sur la route 19, prolongation de la rue Thibeau conduisant vers Shawinigan, se trouvait le club Primo Gourmet. C’est là qu’une dispute éclata entre le serveur Normand Goyette et deux clients, Roger Hayes et Gérard « Pétard » Roberge. Selon les aveux de Goyette, Roberge aurait été le principal instigateur du drame en voulant boire « sur le bras » de Goyette, à qui il devait déjà plus de 50$.

De plus, certains durs à cuire de la région, possiblement des amis de Roberge, avaient mis une raclée à Goyette une semaine plus tôt, si bien que ce dernier souffrait encore d’une vive douleur à son bras droit.

Après s’être absenté dans certains bars de Trois-Rivières pour tenter d’y retrouver des amis qui auraient pu lui venir en aide, Goyette revint à son lieu de travail les mains vides. Sans plus attendre, il prit la carabine Winchester de calibre .30-30 qu’il avait acheté pour sa protection personnelle et entra au Primo Gourmet. À l’intérieur, sans le moindre avertissement, il explosa la tête de Roberge avant de répéter le scénario avec Hayes.

Le hasard fit en sorte que Normand Goyette alla déposer son arme dans le bois près du nouveau pont enjambant la rivière St-Maurice avant de s’arrêter à la première maison où il vit de la lumière. Or, il s’adonna à frapper à la porte du 31 rue Pierre Boucher, propriété de Paul Marchand, le père de Carole Marchand, assassinée la semaine précédente. Goyette se montra très poli en demandant uniquement d’utiliser le téléphone pour contacter la police. Au constable Chiasson, il révéla ce qui venait de se produire au Primo Gourmet et quelques minutes plus tard il se rendait sans faire d’histoire aux policiers municipaux du Cap.

Il n’y a pas de lien criminel à proprement dit entre ces deux affaires, mais il est tout de même étonnant que ces deux causes se soient déroulées dans le même secteur à un intervalle de quelques jours seulement, d’autant plus que Paul Marchand, déjà éprouvé par la perte de sa fille, s’est vu impliqué dans une autre histoire inoubliable. D’ailleurs, Paul Marchand fut appelé à témoigner au procès de Goyette en octobre, et la justice lui demanda de répéter l’expérience le mois suivant dans celui de Ludger Delarosbil, accusé de complicité dans le meurtre de Chantal Côté. La justice avait d’abord choisi de procéder dans ce cas, mais puisque que Delarosbil fut condamné à perpétuité en novembre il n’y eut jamais de procès pour le meurtre de Carole Marchand.

 

L’affaire Côté-Marchand: le dossier judiciaire est retrouvé!

Extrait des aveux de Ludger Delarosbil qu'il signa le 24 juillet 1971, quelques jours après le meurtre.  Dans le dossier judiciaire retrouvé il y a quelques jours dans les archives, se trouve ces aveux qui s'étendent sur trois pages.
Extrait des aveux de Ludger Delarosbil qu’il signa le 24 juillet 1971, quelques jours après le double meurtre. Dans le dossier judiciaire retrouvé il y a quelques jours dans les archives, se trouve ces aveux qui s’étendent sur trois pages.

Le 1er août dernier, c’est dans l’article Double meurtre crapuleux au Cap que je tentais de reconstituer tant bien que mal les tristes événements entourant le double meurtre sauvage de Chantal Côté, 12 ans, et de Carole Marchand, 13 ans. La tragédie est survenue en juillet 1971 au Cap-de-la-Madeleine.

Je dis bien « tentais de reconstituer » puisque je devais alors me résoudre à baser ma recherche uniquement sur les articles du quotidien Le Nouvelliste. En fait, une visite aux archives nationales (BANQ) m’avait permis d’apprendre que le dossier n’existait plus, soit parce qu’il avait été perdu, égaré, détruit ou tout simplement jamais versé au fond d’archives.

J’avais perdu espoir de retrouver le moindre document officiel sur cette affaire, croyant que mon article du 1er août serait témoin des limites du savoir en ce qui concerne ce dossier.

Jeudi dernier, soit le 13 novembre 2014, quelle ne fut pas ma surprise en ouvrant l’une des nombreuses boîtes du fond de la Cour d’appel. Immédiatement, mes yeux se portèrent sur le nom de Ludger Delarosbil, qui apparaissait sur l’onglet d’une chemise jaune, dépassant à peine d’un amas de documents.

Voilà une découverte fort passionnante qui m’oblige donc à corriger la fin de mon article du 1er août, dans lequel je disais « sans les transcriptions du procès, il est maintenant impossible d’aborder cette affaire dans ses moindres détails, ce qui pourrait nous permettre de se faire une idée plus juste des faits ».

Et bien, voilà que ce sera maintenant chose possible avec la découverte de ce dossier qui compte plus de 1,000 pages.

Et ce n’était pas la seule surprise qui m’attendait, d’ailleurs. En plus des transcriptions du procès de Ludger Delarosbil, le principal accusé de ce « double meurtre crapuleux », comme le qualifiait à l’époque Le Nouvelliste, on retrouve plusieurs pièces à conviction déposées lors du procès de novembre 1971. En fait, on se demande plutôt comment on se doit de réagir en ouvrant une enveloppe identifiée sous la cote P-28 et dont le contenu, en tombant au creux de ma main, révéla un projectile de calibre .303 ayant servi à assassiner l’une des deux victimes.

Ma déception d’août dernier laisse donc place à l’espoir de pouvoir scruter en profondeur tout le dossier judiciaire afin, peut-être, de répondre à certaines interrogations.

Y a-t-il suffisamment de matière dans ce dossier pour en faire un livre destiné à enrichir la collection Patrimoine Judiciaire?

C’est ce que nous verrons peut-être bientôt.

Double meurtre crapuleux au Cap

Ludger Delarosbil sera le seul accusé dans l'affaire Côté-Marchand en 1971.
Ludger Delarosbil sera le seul accusé dans l’affaire Côté-Marchand en 1971.

C’est ainsi que Le Nouvelliste titrait l’affaire le 19 juillet 1971.  Ce crime odieux, cependant, semble avoir été oublié depuis longtemps.

Dans ma tentative de déterrer ce vieux dossier, Bibliothèque et Archives Nationales du Québec (BANQ) m’a confirmé le 25 juillet dernier que les transcriptions sténographiques de l’enquête du coroner et du procès ont été détruits à une date indéterminée, tout cela apparemment pour alléger les entrepôts.  Devant cette perte pour notre patrimoine judiciaire, on devra donc s’en remettre aux articles de l’époque.

Dans l’après-midi du 16 juillet 1971, Gabrielle Côté, qui habitait au 70 de la rue Pierre Boucher au Cap-de-la-Madeleine[1], devait aller faire des travaux de peinture dans la nouvelle maison qu’elle venait d’acheter.  Sa fille Chantal, 12 ans, souhaitait venir avec elle mais comme il n’y avait pas de tâche à lui confier sa mère lui conseilla d’aller jouer au ballon-chasseur avec sa copine Carole Marchand, 13 ans, qui habitait tout près au 31 de la rue Pierre Boucher.

Chantal et Carole décidèrent cependant d’aller cueillir des bleuets en fin d’après-midi dans le secteur boisé du chemin des Grandes Prairies, à quelques pas de leur domicile.

Vers 16h30, des témoins les virent en train de s’adonner à la cueillette, mais peu de temps après un garçon de 12 ans, Alain Daigle, qui habitait au 115 de la rue Pierre Boucher, vit les deux jeunes filles monter à bord d’une voiture foncée de marque Buick.  Étonnement alerte pour son âge, il notera le numéro de plaque du véhicule : 294-620.

Gabrielle Côté, qui savait parfaitement que sa fille craignait l’obscurité, s’inquiéta rapidement.  Les parents des deux fillettes communiquèrent ensemble, mais leur inquiétude ne fit que s’accentuer.

Pendant ce temps, entre 19h00 et 19h15, dans le secteur du rang Saint-Malo, un dénommé Guilbert entendit un premier coup de feu.  Cinq minutes plus tard, il en entendit un deuxième.  Apeuré, il quitta rapidement les lieux.

Une fois la noirceur installée, Gabrielle Côté contacta les policiers madelinois.  Ceux-ci déclenchèrent des recherches intensives dès 22h00, dans ce qui s’avéra être une soirée pluvieuse.  La description fournie à cette époque décrivait Chantal Côté comme une fillette de 12 ans pesant 80 livres, mesurant 4 pieds et 8 pouces, portant les cheveux et les yeux bruns et le teint foncé.  Au moment de sa disparition elle portait des shorts rouges, un gilet bleu, des bas bleus pâles et des souliers blancs.

Quant à elle, Carole Marchand fut décrite comme une jeune fille de 13 ans, pesant 110 livres et mesurant 5 pieds et 4 pouces.  Ses cheveux étaient châtains, ses yeux verts et son teint pâle.    Elle portait aussi des shorts mais de couleur bleus, un gilet vert pâle, des bas bleus et des souliers bruns.

Les policiers furent rapidement mis au parfum des précieuses informations recueillies par le jeune Daigle.  Appuyés dans leurs recherches par le Club de radio-amateur XM-Routier, les policiers mirent tout en œuvre pour retrouver les deux disparues.

Le lendemain, vers 14h30, les recherches prirent une autre tournure lorsque les jeunes Alain Limoges et André Corbin, qui se baladaient en moto hors route communément appelé mini-trail, dans les bois du secteur Grandes-Prairies, ont découvert la fameuse Buick abandonnée.  Le jeune Limoges, familier avec les voitures du fait que son père possédait une cour de carcasses de véhicules, tenta de démarrer le moteur.  Le démarreur fonctionnait, mais le moteur refusa de rugir, apparemment faute de carburant.

Les deux garçons s’empressèrent alors d’aller retrouver le détective Emery Leblanc de la police municipale du Cap afin de lui faire part de leur découverte.  Accompagné de son collègue détective Robert Veillet, Leblanc se dirigea immédiatement vers le véhicule.  Veillet constata alors que le moteur était encore chaud.  Deux hypothèses se présentèrent aussitôt à eux : un crime venait tout juste de se commettre ou alors le moteur avait tourné toute la nuit jusqu’à la panne sèche.

Le corps de Carole Marchand, 13 ans, dans la position dans laquelle il fut retrouvé au cours de la journée du 17 juillet 1971.
Le corps de Carole Marchand, 13 ans, dans la position dans laquelle il fut retrouvé au cours de la journée du 17 juillet 1971.

De plus, la voiture s’était enlisée au point d’avoir vu son pare-choc arrière arraché.  Peu de temps après, les détectives Leblanc et Veillet, accompagnés de l’arpenteur madelinois Marcel Lampron, découvrirent le corps de Chantal Côté.  Il était alors 15h00.  La fillette de 12 ans était étendue face contre le sol et les bras croisés, à environ 75 pieds de la Buick.  Le Nouvelliste écrira que « la jeune Côté n’a pas été dépouillée de ses vêtements, ce qui écarte la possibilité d’un viol ».  Quoique hâtive, cette conclusion allait s’avérer exacte.

Puisque le corps se situait hors des limites de la ville du Cap-de-la-Madeleine, donc hors de la juridiction de ses policiers municipaux, on fit appel aux enquêteurs Claude Huot et Roland Beaulieu de la Sûreté du Québec (SQ) de Trois-Rivières.  Me Bertrand Lamothe, coroner pour le comté de Champlain, débarqua sur les lieux peu de temps après.

Tandis que Huot et Beaulieu trouvaient des bouteilles de bière dans les environs, le directeur Guy Blanchette lança un appel à tous ses policiers afin de venir aider leurs confrères dans leurs recherches.  Maintenant convaincu qu’il s’agissait d’un meurtre, et qu’il fallait donc se lancer aux trousses d’un ou plusieurs assassins, on fit également appel à Robert Desruisseaux, un expert dans le dressage des chiens policiers.  Celui-ci entama alors des fouilles avec son berger allemand nommé Champs, propriété du Dr Jean-Louis Frenette du Lac-à-la-Tortue.  Jean-Jacques Thibeault et son chien Stringo, un bouvier des Flandre, se joignirent aussi aux recherches.

Vers 17h50, l’agent Gérald Fournier de la police municipale de Cap-de-la-Madeleine découvrit le corps de la petite Marchand à environ un quart de mille de la voiture suspecte.  Étrangement, son corps avait été laissé dans la même position que celui de sa compagne.  Elle aussi portait encore ses vêtements.

Si Le Nouvelliste rapporta la nouvelle le lundi 19 juillet en spécifiant que les corps ne portaient aucune trace de violence, les deux fillettes avaient été sauvagement abattues d’une balle dans la nuque.  Plus tard, les experts établirent que l’arme du crime était une carabine de calibre .303.  Les deux projectiles auraient d’ailleurs été retrouvés près des corps.

C’est Jean-Claude Simard de l’escouade des homicides de la Sûreté du Québec de Montréal qui hérita de l’affaire.  Déjà on parlait de similitudes avec le meurtre de la jeune Alice Paré, assassinée dans des conditions « presque identiques », selon Le Nouvelliste, dans la région de Drummondville quelques mois auparavant.

C’est en compagnie du caporal Gendron de la SQ de Trois-Rivières et du caporal Pierre Charron du Service de l’identité judiciaire de la SQ de Montréal que Simard étudia la scène de crime dans ses moindres détails.

 

Les funérailles des deux fillettes furent célébrées à l'église St-Odilon du Cap-de-la-Madeleine le 21 juillet 1971.
Les funérailles des deux fillettes furent célébrées à l’église St-Odilon du Cap-de-la-Madeleine le 21 juillet 1971.

Une station radiophonique fit l’erreur d’annoncer l’arrestation du ou des agresseurs au cours de la soirée du samedi 17 juillet, mais c’est seulement quelques jours plus tard qu’on finirait par mettre la main au collet de l’un des tueurs.  Le coroner Lamothe expliqua aux journalistes que dans le cas de Chantal Côté la balle aurait soulevé la calotte crânienne alors qu’une autre balle avait causée moins de dommages chez Carole Marchand.  Le décès des deux victimes fut constaté par le Dr Richard Jacob.  Le verdict du coroner Lamothe ne tiendra qu’en une seule ligne, précisant seulement que les deux jeunes filles ont été tuées d’une « balle de carabine ».

Les deux cadavres furent transportés à la morgue J. D. Garneau du Cap-de-la-Madeleine, où ils furent identifiés par les parents.  Peu après, on les expédia à l’Institut médico-légal (IML) de Montréal.  L’autopsie révéla que Carole Marchand, l’aînée des victimes, avait été la seule qui avait subi des sévices sexuels.  Si les premiers comptes rendus journalistiques parlèrent du fait que le double meurtre serait survenu entre 6h00 et 10h00 au matin du 17 juillet, on découvrirait plus tard au procès l’existence du témoin du rang Saint-Malo qui démontra que le drame s’était vraisemblablement déroulé dès la soirée du 16 juillet, c’est-à-dire au moment où les parents déclenchaient les recherches.

En revanche, les journalistes apprirent rapidement que la police recherchait deux hommes.  On pourra d’ailleurs lire dans Le Nouvelliste que « l’hypothèse la plus plausible pour l’instant est donc que les maniaques ont violé Carole, probablement au cours de la nuit de vendredi à samedi pour l’abattre, tôt samedi matin.  Pour qu’il ne reste aucune trace de leur horrible crime, ils ont également fait disparaître, celle qui devenait témoin du drame, la petite Chantal.  Les policiers semblent du moins s’attarder sur ces suppositions ».

Les funérailles de Carole Marchand et Chantal Côté, qui eurent lieu le mercredi 21 juillet à l’église St-Odilon du Cap-de-la-Madeleine, attirèrent quelques centaines de personnes.  Carole laissait dans le deuil ses parents, Paul Marchand et Huguette Hamelin, ainsi que son frère Donald, et ses sœurs Sylvie et Nicole.  Ses grands-parents étaient originaires de Champlain.

Pendant ce temps, la police se disait à la recherche de deux montréalais qui connaîtraient bien la région du Cap, au point d’y avoir déjà habité.  Ceux-ci avaient déjà appris que le propriétaire de la Buick était Stanley Smith, qui résidait au 77 rue Saint-Viateur, à Montréal.  Il s’agissait bien d’une Buick 1960 de couleur noire.

C’est aussi au cours de cette même semaine que les policiers s’adonnèrent à une fouille minutieuse des environs de la scène de crime tout en avouant connaître l’identité des deux présumés assassins.  Ces fouilles, qui conduisirent à plusieurs perquisitions, furent l’occasion pour le photographe Roland Lemire du Le Nouvelliste d’immortaliser un cliché sur lequel apparaît le détective Denis Leclerc de la police de Trois-Rivières, tenant une mitraillette dans ses mains.  Quand on connaît un tant soit peu le personnage, la scène n’étonne guère.  Leclerc sera suspendu peu de temps après la parution de cette photo mais pour des motifs qui n’avaient rien à voir avec cette affaire[2].

 

Michel Joly, le principal suspect dans cette affaire de double meurtre, ne sera finalement jamais traduit en justice.
Michel Joly, le principal suspect dans cette affaire de double meurtre, ne sera finalement jamais traduit en justice.

Au lendemain des funérailles, Le Nouvelliste identifia publiquement un premier suspect : Michel Joly, 22 ans, un résidant de Montréal qui aurait déjà habité la région du Cap.  On le disait tatoué dans le dos, à la poitrine et sur les bras.  Sur le bras gauche, un tatouage illustrait une femme à moitié nue avec l’inscription « Haine amour ».  Joly avait les cheveux châtains tombant sur ses épaules et les yeux bruns.  Il mesurait 5 pieds et 10 pouces, pesait 147 livres.  Puisque le mandat d’arrêt a été émis contre lui dès le 20 juillet, on pourrait croire que les enquêteurs aient offert l’opportunité aux familles de pleurer les disparues avant de rendre publique cette information.

Joly n’était pas un enfant de chœur.  Il avait été libéré de prison en juin 1971 et on le connaissait pour possession de drogue et tentative de meurtre.  Malgré cette publicité tapageuse, son complice sera le premier à être arrêté.  Il sera aussi le seul.

Le 24 juillet, Ludger Dearosbil était appréhendé au 3806 de la rue St-André à Montréal par trois policiers.  Dans la voiture qui le conduisit au quartier général de la rue Parthenais, le suspect resta muet.  Une fois sur place, cependant, il fit rapidement certaines déclarations au sergent Marcel Ste-Marie et à l’agent Jean-Louis Savard.

Delarosbil, un jeune braqueur originaire de Gaspésie, fit une première déclaration verbale sans qu’aucune question ne lui soit soumise.  L’agent Jean-Claude Simard et le caporal Jean-Noël Hains, tous deux à Trois-Rivières, furent immédiatement rappelés à Montréal.  Devant ces deux flics, Delarosbil répéta ce qu’il avait dit précédemment, à la différence que cette fois on consigna par écrit ses aveux, ce qui donna lieu à un texte de trois pages.

Selon Delarosbil, c’est en compagnie de Michel Joly qu’il aurait volé une voiture sur la rue Alexandre de Sève à Montréal au cours de la journée du 15 juillet.  Le lendemain, à l’aube, les deux jeunes hommes débarquaient dans la région de Trois-Rivières.  Dans l’après-midi, les deux fillettes auraient été enlevés à la pointe d’une arme avant d’être conduites dans un boisé.  « Joly qui s’était fait passer pour un policier est parti seul avec l’une d’elles, Carole Marchand.  Il est revenu par la suite vers Delarosbil à qui il aurait dit : « j’ai eu des relations sexuelles et je l’ai tuée pour éviter les problèmes ».  Puis, il s’est éloigné de nouveau, cette fois avec Chantal Côté pour revenir seul »[3].  Delarosbil dira avoir entendu un coup de feu à chacun des départs de son compagnon.  Les deux suspects auraient ensuite quitté la région en autobus afin de retourner à leur appartement de la rue Ontario, à Montréal.

Selon ces aveux, Joly aurait caché l’arme du crime derrière une station service située sur la rue Sherbrooke.  Quand on le questionna sur l’endroit où se cachait son complice, Delarosbil répondit ne pas l’avoir revu « depuis mardi de la semaine dernière ».

Michel Joly ne sera cependant jamais repris vivant.  Il préféra s’enlever la vie avec l’arme du crime mais non sans laisser une lettre sur laquelle il avait griffonné « je suis le seul coupable et l’autre que vous recherchez n’y est pour rien ».

Ludger Delarosbil sera donc le seul à faire face à la justice.  C’est Me Gilles Lacoursière, mandaté par l’Assistance judiciaire, qui se porta à sa défense.  Ce dernier demanda d’ailleurs un changement de venue pour que son client puisse être jugé hors de la région de Trois-Rivières, prétextant que l’affaire avait connu une publicité préjudiciable contre son client.  Le juge Roger Laroche, chargé de présider le procès, entendit durant deux heures plusieurs journalistes.  « C’est ainsi qu’on a vu défiler dans la boîte des témoins les journalistes Jean Fortier et Jean-Paul Arsenault du Nouvelliste, Magloire Gagnon, directeur de l’information à CHLN, Claude Poirier, reporter à Radio-Mutuelle, au Dimanche-Matin et à CFTM-TV de Montréal et Jacques Gingras de CJTR, un collaborateur du Journal de Montréal »[4].

Le détective Denis Leclerc, de la police municipale de Trois-Rivières, semble avoir offert tout un spectacle en se baladant avec une mitraillette lors de la chasse à l'homme déclenchée à la suite du double meurtre.
Le détective Denis Leclerc, de la police municipale de Trois-Rivières, semble avoir offert tout un spectacle en se baladant avec une mitraillette lors de la chasse à l’homme déclenchée à la suite du double meurtre.

Après ces comparutions, Me Pierre Houde, procureur de la Couronne, fit valoir qu’en raison des moyens de communications modernes il était difficile de limiter localement de telles informations.  « Que nous partions de Trois-Rivières et que nous allions ailleurs ne change rien dans le contexte actuel puisque la publicité sur cette affaire a été répandue partout au Québec », dira-t-il.  Il rappela également que la lettre de Joly publiée au lendemain de l’enquête du coroner pouvait, elle aussi, rendre préjudice à la cause puisque celle-ci laissait déjà entendre que Joly prenait tout le blâme.

Faisant apparemment référence à l’affaire Raymond Goyette, c’est-à-dire le double meurtre survenu au Primo Gourmet le 24 juillet 1971[5], Me Lacoursière dira que « la Couronne a deux poids, deux mesures.  Dans une cause récente, elle a demandé un changement de venue parce que la population était sympathique à l’accusé; elle semble prendre ce qui fait son affaire ».  Il termina sa plaidoirie en suggérant le district judiciaire de Joliette.

Le lendemain, 13 novembre 1971, le juge Laroche pencha en faveur de la Couronne.  La cause serait bel et bien entendue à Trois-Rivières.

Le procès s’ouvrit deux jours plus tard, soit le 15 novembre 1971.  Cette première journée fut cependant consacrée à la sélection des jurés puisqu’on entendit 130 candidats jusqu’à 18h45 avant d’en choisir douze qui puissent satisfaire au rôle d’impartialité exigé par la justice.

Le 16 novembre, ce fut en se promenant de long en large dans la salle d’audience et en pesant bien ses mots que Me Houde s’adressa aux jurés.  Il leur présenta le dossier en leur expliquant son intention de prouver que Joly et Delarosbil étaient bien présents sur les lieux du crime.  Il se dit également prêt à prouver et à présenter des témoins pouvant attester que les deux victimes avaient quitté le domicile pour aller cueillir des bleuets.  En fait, des témoins les auraient vus en train de cueillir vers 16h45 dans la journée du 16 juillet.  Sur l’heure du souper, on les aurait vus monter à bord d’une voiture.

Vers 19h15, deux coups de feu tirés à intervalles de quelques minutes furent entendus par d’autres témoins.  Il racontera également comment Joly avait été retrouvé, apparemment suicidé d’une balle de calibre .303 dans la bouche.

Sept ou huit témoins furent exemptés de comparaître lorsque la défense accepta de déposer en preuve la confession de Delarosbil.  On raconta ensuite l’arrestation du 24 juillet effectuée à 9h30 par les policiers Raynald Boisvert, Jean-Louis Savard et Jean Chalin.

Le témoignage de Gabrielle Côté, la mère de Chantal, eut de quoi bouleverser les cœurs sensibles.  Cette dernière déclara que « Chantal voulait nous suivre cette journée-là mais nous avions des travaux de déménagement à faire et je lui ai dit d’aller jouer avec son amie Carole Marchand ».

Le témoignage du pathologiste de l’IML de Montréal, Louis-Raymond Trudeau, celui qui avait pratiqué la double autopsie, permit aux jurés de comprendre que les deux fillettes avaient été tirées à bout touchant.  La mort avait été causée par une hémorragie massive externe.  « En vulgarisant son témoignage, le docteur Trudeau l’a attribuée à l’éclatement de la boîte crânienne au passage d’un projectile d’arme à feu.  Les experts en balistique ont par la suite établi qu’il s’agissait d’un calibre .303.

Alain Limoges, le garçon de 12 ans qui avait découvert la Buick avec un copain, expliqua bien connaître les voitures puisque son père possédait une « cour de scrap », ce qui lui avait permis de côtoyer plusieurs modèles de véhicules au cours de sa jeune existence.  Limoges expliqua que « nous nous promenions en mini-trail dans le bois et nous avons vu une Buick 1961 brune, qui était dans un fossé.  J’ai tourné la clé et le démarreur a fonctionné mais l’auto n’a pas parti.  Il y avait des bleuets sur le siège arrière ».

Un autre témoin du nom de Guilbert se trouvant près du rang Saint-Malo, « non loin de l’aéroport du Cap-de-la-Madeleine », écrira Le Nouvelliste, a entendu vers 19h00 ou 19h15 dans la soirée du 16 juillet deux coups de feu séparés d’environ cinq minutes l’un de l’autre.  Guilbert ajoutera avoir quitté en raison de la peur éprouvée à cet instant précis.

Le biologiste Roland Gosselin de l’IML expliqua que Chantal Côté n’avait pas subi d’assaut sexuel avant d’être abattue par un projectile de calibre .303.  Il se montra cependant catégorique à l’effet que sa compagne avait été violée.  Une couverture sale et humide remise à Gosselin comportait des taches de sang en plusieurs endroits.  Il avait aussi découvert du sperme sur un short bleu et un caleçon blanc.  Les prélèvements vaginaux effectués sur le corps de Carole Marchand révélèrent également la présence de sperme.  Il fut établi que cette relation sexuelle avait eu lieu dans les 24 heures précédents le décès.  Gosselin admettra cependant qu’on pouvait aussi parler d’une dizaine de minutes.

Il semble que la lettre de Michel Joly hanta une partie du procès puisque vers la fin des audiences elle ne faisait toujours pas l’unanimité, au point où le juge spécifia que cette pièce à conviction ne constituait pas une preuve de véracité des faits.

On comprendra par les articles de journaux qu’il y eut un vif débat concernant l’admissibilité de cette note, mais aussi sur le simple fait de mentionner l’affaire Carole Marchand.  Puisque le procès portait uniquement sur le meurtre de Chantal Côté, Me Lacoursière s’objecta à de nombreuses reprises sur ce détail.

  • Mais quel procès au juste fait-on aujourd’hui?, se serait écrié Me Lacoursière. Mon client va subir un autre procès pour l’autre cas et nous n’en sommes pas rendus là à ce que je sache.

Pour sa part, Me Houde fit valoir qu’on se devait de considérer le mobile du crime, c’est-à-dire le viol.  Et puisque c’est Carole Marchand qui avait été victime de ce viol, il devenait difficile de faire passer son cas sous silence.

Finalement, le juge trancha en faveur de la Couronne, rappelant cependant que cela pourrait avantager l’accusé puisque tout au long du procès il était presque toujours question de Joly lorsqu’on décrivait les actes commis.

Dans son adresse au jury, le juge Laroche expliqua que la preuve de la Couronne en était une de circonstances.  Il leur dira également que « plusieurs individus peuvent être présents lors de la commission d’un crime et seulement un d’entre eux peut l’avoir commis.  Dans la présente cause, la preuve soumise fait état que celui qui a assassiné Chantal Côté, c’est Michel Joly ».  Toutefois, il questionna le jury à savoir pourquoi Delarosbil n’avait rien fait pour empêcher son complice de tuer si sauvagement les deux fillettes.  Il fut également question que le 15 juillet, le duo Joly – Delarosbil avait raté une tentative de braquage dans une épicerie de Montréal.

De plus, le juge leur suggéra de réfléchir à la question de savoir pourquoi Chantal Côté, après le meurtre de Carole, n’avait-t-elle pas pu prendre la fuite en direction de la voie ferrée.  Il laissait évidemment sous-entendre la possibilité que Delarosbil se soit rendu complice du double meurtre en la retenant de force.

 

Après la lecture du verdict, Ludger Delarosbil était raccompagné par des agent correctionnels.
Après la lecture du verdict, Ludger Delarosbil était raccompagné par des agents correctionnels.

Le 23 novembre, le jury rendit son verdict après trois heures de délibération : coupable.  La lecture de ce verdict entraîna de tels soupirs de soulagement dans la salle que le greffier dut rappeler les curieux à l’ordre en leur imposant le silence.  Le juge Laroche demanda alors au condamné s’il avait quelque chose à déclarer, mais celui-ci se contenta de lancer : « je n’ai rien à dire ».

  • Alors, fit le juge, la cour n’a d’autre discrétion, dans cette cause de meurtre, que de vous condamner à l’emprisonnement à perpétuité.

Selon Le Nouvelliste, « tout au long de son procès, Ludger Delarosbil a écouté tout ce qui s’est dit à son sujet assez calmement.  Hier, cependant, mais quelques instants seulement avant le verdict, il a fait montre de signes de nervosité.  Au moment précis où on le déclara coupable, il leva les yeux vers le plafond tandis que la mère de Chantal Côté jetait vers lui un regard furtif… ».

Dès sa sortie du palais de justice, Me Lacoursière annonça aux journalistes qu’il allait porter la cause en appel.  Selon le plumitif, cependant, cette demande d’appel fut rejetée en février 1974.

Delarosbil était-il coupable ou a-t-il seulement payé les pots cassés de son collègue, qui lui, avait préféré s’enlever la vie plutôt que de faire face à la musique?

Sans les transcriptions du procès, il est maintenant impossible d’aborder cette affaire dans ses moindres détails, ce qui pourrait nous permettre de se faire une idée plus juste des faits.  Devrions-nous avoir plus de respect pour la conservation de notre patrimoine judiciaire?

[1] Ville fusionnée à Trois-Rivières au début des années 2000.

[2] Denis Leclerc sera congédié et condamné à une peine d’emprisonnement suite à l’enquête de la Commission de Police du Québec (CPQ) en 1982.  En 1996, il sera appelé à témoigné lors de la commission d’enquête publique sur les circonstances entourant la mort de Louis-Georges Dupont.  On croit qu’il est décédé en 2010.

[3] Le Nouvelliste, 18 novembre 1971.

[4] Le Nouvelliste, 13 novembre 1971.

[5] Cette cause a bénéficiée d’un changement de venue dans la ville de Québec.