Les dossiers de police de 1920

            Les plus anciens dossiers de police de la Sûreté du Québec, autrefois Sûreté provinciale ou Police provinciale (la fameuse PP), datent de 1920. Et comme ils sont scellés pour une période de 100 ans, vous aurez compris qu’on a commencé à y avoir accès.

            L’an dernier, j’ai donc fait la demande pour mettre mon nez dans ce qui restait des enquêtes criminelles de la PP et qu’on nous « cachait » depuis si longtemps. Pour être franc, je ne savais vraiment pas à quoi m’attendre. À tout le moins, j’espérais au fond de moi-même une photo de Marie-Anne Houde, la célèbre marâtre, ou un dossier sur une affaire méconnue mais passionnante. Bref, je voulais savoir à quoi ressemblait un dossier de police vieux de plus d’un siècle.

            Quant à la quantité de document, je ne m’attendais pas à des tonnes de papier, mais tout de même. Ce que j’ai obtenu se résume en une douzaine de pages et ils concernent deux dossiers distincts.

            Le premier dossier, sans grande surprise, est celui du meurtre d’Aurore Gagnon, la célèbre enfant martyre du Québec. Il s’agit d’une lettre datée du 20 février 1920, donc six jours après le décès d’Aurore. Le document est signé par le constable Lauréat Couture. En fait, il écrit à son chef Augustin McCarthy pour lui faire rapport de l’arrestation qu’il a effectué en lien avec l’affaire, c’est-à-dire celle des parents Télésphore Gagnon et Marie-Anne Houde.

            Le document ne fait qu’une page et contient des informations que nous connaissons déjà, surtout si vous avez lu mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, paru en 2016 aux Éditions de l’Apothéose. Bref, il n’y a pas lieu de s’exciter le poil des jambes, comme le dirait mon père.

            Le second document, qui s’étale sur 11 pages, est en lien avec ce qui semble être une tentative de meurtre commise à l’endroit d’un dénommé Joseph Guay dans la région de Charlevoix.

            D’abord, on constate une correspondance entre le chef Augustin McCarthy et le Dr Wilfrid Derome, célèbre médecin légiste connu pour avoir fondé le laboratoire de médecine légale à Montréal en 1914. Derome l’informe qu’il a bien reçu les éléments qu’il doit analyser, et qu’il lui transmettra ses résultats dans les plus brefs délais.

            Toutefois, le document qui en dit davantage quant aux circonstances de l’affaire, est une lettre de trois pages écrite par J. B. Verret, policier de la PP. En date du 6 décembre, celui-ci raconte comment il s’est d’abord rendu à Baie Saint-Paul pour enquêter sur un cas d’empoisonnement. Sur place, il avait été briefé par le juge Simard. Selon lui, le 21 novembre Joseph Guay avait souffert de symptômes d’empoisonnement. D’ailleurs, son chien en était mort.

            Au Dr Tremblay, Guay avait confié qu’il gardait du poison chez lui depuis 25 ou 30 ans pour faire la chasse aux renards.[1] En fait Verret s’est chargé de prendre les dépositions.

            Epiphane Guay a déclaré que le 21 novembre 1920 Joseph Guay était arrivé chez lui et qu’il était malade. Il est allé chercher le curé pour qu’il se confesse, et ensuite il a reconduit Guay chez lui, à 2 milles de là. C’est à ce moment qu’ils ont constaté que l’un de ses chiens était malade et un autre mort. Guay aurait alors dit : « je suis empoisonné comme eux. »

            C’est alors qu’il a demandé à voir une bouteille de poison qu’il gardait chez lui et il a constaté qu’il en manquait la moitié. Il a mis la bouteille dans sa poche en disant : « ça n’arrivera plus. »

            Le policier Verret a ensuite vu l’épouse de Joseph Guay. Au moment de sa visite, elle était seule alors que son mari était dans le bois. Il a écrit dans son rapport : « Elle m’a dit que du poison il y en avait partout dans la maison, mon mari veut m’empoisonner depuis plusieurs années, il met du poison dans le beurre, dans le sirop et dans le pain. Le 21 novembre, il est parti après [avoir] dîné, il avait mangé du pain et il le trouva amer. Il est revenu avec Epiphane Guay et il m’a dit qu’il avait été malade et qu’il avait été à confesse mais il paraissait bien. »

            Verret a aussi noté que Mme Guay lui avait affirmé ne jamais avoir touché au poison. C’est après le départ de son mari qu’elle avait constaté que deux chiens étaient malades. Elle a pu sauver le plus petit en lui faisant boire du lait, mais le gros chien avait succombé.

            Là où ça devient intéressant, c’est que Guay aurait confié au policier Verret « que sa femme ne jouit pas de toutes ses facultés mentales et depuis plusieurs années elle dit qu’il veut l’empoisonner. Il dit qu’il est prêt à jurer qu’il n’a jamais mis de poison dans le manger et que ce n’est pas les étrangers qui l’ont mis. »

            En bon détective, Verret a certainement voulu corroborer cette affirmation. En effet, Mme A. Drolet, la fille de Guay, lui a confié que « ma mère est malade depuis longtemps et elle croit toujours que papa veut l’empoisonner. Nous les enfants sommes tous partis de chez papa et c’est maman qui en est la cause. »

            Finalement, Verret termine son rapport en écrivant : « Les personnes auprès desquelles je me suis informé, tel que le Dr Tremblay et le magistrat Simard, sont d’opinion que Madame Joseph Guay est troublée. Son mari ne veut pas faire de plainte contre elle. »

            Il semble que le travail de simple policier en 1920 englobait des tâches que l’on a aujourd’hui confié à d’autres corps de métier. En effet, en revenant de son enquête sur le terrain, Verret s’est lui-même chargé d’emporter ce qui restait du pain et de l’estomac du chien mort empoisonné.

            Dans L’Action Catholique du 26 novembre 1920 on peut lire ceci à propos de l’affaire Guay :

« Joseph Guay, cultivateur du rang de St-Placide a été victime ces jours derniers d’un accident qui aurait pu avoir des suites très graves. Dimanche midi, Guay était à diner avec son épouse mais en prenant une bouchée de pain, il la trouva tellement amère qu’il la rejeta de sa bouche. En voulant prendre une autre bouchée, il éprouva le même goût désagréable et jeta le morceau de pain. Deux petits chiens happèrent le pain qu’on jetait et quelques instants après l’avoir avalé ils mourraient tous deux empoisonnés. Guay se trouva bien malade et appela aussitôt le Dr Euloge Tremblay. En attendant l’arrivée de ce dernier, le malade but plusieurs chopines de lait. Le Dr Tremblay en arrivant procura à M. Guay les contre-poisons nécessaires et réussit à sauver le malheureux. On croit que cet empoisonnement n’est dû qu’à un accident. M. Guay est âgé d’environ soixante ans et malgré son vieil âge il a pu se remettre de cette épreuve. »

            La conclusion de cet article, qui parle d’accident, fait surtout penser que Joseph Guay n’a effectivement pas porté plainte contre sa femme. Pourtant, le contenu du dossier de police pointe plutôt vers un empoisonnement commis par sa femme, bien que la chose ne soit pas prouvée à 100%.

            Si on s’y attarde un instant, cette situation explique peut-être en partie pourquoi les dossiers de police sont scellés pour une période aussi longue. Ainsi, Guay a peut-être continué de vivre tranquillement en prenant soin de sa femme pour les années qui leur restaient ensemble, ou plutôt l’aurait-il placé dans une institution quelconque?

            Bien sûr, nous l’ignorons. Probable que le principal intéressé a jugé qu’il était mieux pour elle d’éviter les rouages du système judiciaire, et peut-être même un séjour inutile derrière les barreaux.

Quoi qu’il en soit, peu importe ce qui est advenu par la suite, cela restait du domaine privé. Tandis que le dossier de police dormait dans les archives, les descendants du couple Guay n’ont peut-être jamais su exactement ce qui se cachait derrière cet incident qui, un jour, avait suscité l’ombre d’un banal article dans le journal.


[1] Il ne faut pas se surprendre de ce détail, c’était courant dans les campagnes de l’époque.

Expertises

Lacombe, Louise-Marie. Expertises : une intrusion dans l’univers de la psychiatrie légale par l’analyse d’expertises du Dr Gilles Chamberland. Éditions Plume de pluie, 2016, 248 p.

Le sujet est audacieux, mais le résultat est excellent.

La journaliste Louise-Marie Lacombe nous donne l’opportunité de s’imprégner de quelques-unes des expertises réalisées par le Dr Gilles Chamberland, et cela dans un domaine pas toujours évident.

La première mise en situation présentée par l’auteure a su m’accrocher, au point qu’après quelques paragraphes je savais déjà que mon achat était rentabilisé. Consciente des controverses qui ont marqué le public et les causes judiciaires depuis quelques années, l’auteure démystifie plusieurs mythes. Sans défendre ni attaquer le système judiciaire, elle défait les idées préconçues sur les experts et leurs soi-disant combats devant les tribunaux, tout en passant par le fait que le fameux article 16 du Code criminel peut également servir à donner une fin heureuse à des histoires qui ont connu un début extrêmement difficile.

On nous offre ensuite de pouvoir littéralement entrer dans des dossiers. À titre d’exemple, le lecteur peut apprécier les subtilités relevées par le Dr Chamberland dans des dossiers comme ceux de Claude Larouche, Jean-Paul Gerbet, Mario Bastien, Luka Rocco Magnotta et d’autres dont les noms ont été protégés pour différentes raisons.

Toutefois, les amateurs de détails sanglants n’ont pas leur place dans ces pages car Lacombe nous offre surtout une prise de conscience et un débat d’idées sur ce que peut être la maladie mentale face au crime, mais aussi la complexité à laquelle doit faire face un expert.

Si vous faites le choix d’apprendre plutôt que de critiquer un système sans le connaître, ce livre est pour vous.