Aurore Gagnon: la leçon n’a pas été retenue

(image: Pixabay)

C’est avec tristesse que j’ai appris cette semaine, comme vous tous, le décès tragique de cette fillette de 7 ans que l’on surnomme déjà la « martyre de Granby ». Pour avoir étudié le dossier judiciaire de Marie-Anne Houde, la célèbre marâtre accusée et condamnée pour le meurtre d’Aurore Gagnon en 1920, j’étais sincèrement loin de m’imaginer qu’un tel drame se répéterait à notre époque, c’est-à-dire après avoir bénéficié d’un siècle de réflexion.[1]

En effet, selon les premières informations qui sont véhiculées jusqu’à maintenant, on retrouve certaines similitudes avec le cas d’Aurore. Par exemple, la fillette de 7 ans de Granby a été privée de nourriture, a été ligotée, persécutée par une belle-mère et on lui a grossièrement coupé les cheveux, semble-t-il, d’une façon grotesque. De plus, les parents l’ont, tout comme en 1920, accusé d’être une enfant difficile. Bin voyons!

Pour avoir lu plusieurs dossiers judiciaires marquants de notre passé, je peux dire que celui du procès de Marie-Anne Houde est l’un des plus troublants qu’il m’a été donné de consulter jusqu’à maintenant.

Au moment de fonder Historiquement Logique! en 2010, je me souviens très bien avoir fait le choix de ce titre dans l’espoir – peut-être naïf, je l’admets – de démonter que le passé peut nous apprendre des leçons sur notre comportement présent. Or, en 2019, je n’arrive pas à croire que nous n’ayons retenue aucune leçon de ce drame judiciaire et historique. C’est une terrible gifle sociale que nous recevons en plein visage. Comment se fait-il qu’un cas aussi monstrueux de cruauté puisse encore se produire un siècle plus tard? Comment se fait-il que nous ne puissions pas mieux protéger nos enfants?

Espérons que les transcriptions de l’enquête publique qui sera conduite par le Bureau du coroner du Québec seront publiquement disponible quotidiennement en ligne, comme ce fut le cas il y a quelques années pour la Commission Charbonneau. Cela permettra à tous les citoyens qui n’auront pas le loisir de se déplacer de pouvoir suivre la cause dans ses moindres détails. Il est clair que le cas de cette fillette de Granby est d’un intérêt public primordial.

Je termine sur la seule note possible, en offrant mes sympathies aux proches de cette pauvre petite.


[1] Eric Veillette, L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne-Houde, Éditions de l’Apothéose, 2016.

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Conférence sur l’affaire Aurore Gagnon, 11 janvier 2017

marie-anne-houde            Le mercredi 11 janvier 2017, c’est à la salle La Franciade, à la bibliothèque municipale de St-Louis-de-France (Trois-Rivières) que j’offrirai une conférence d’une durée d’environ 2h00 sur le procès de Marie-Anne Houde, celle que nous aimons encore surnommer la marâtre!

            La conférence fera suite à mon livre L’affaire Aurore Gagnon : le procès de Marie-Anne lancé en février dernier en collaboration avec les Éditions de l’Apothéose.  Depuis, l’idée de la révision du dossier judiciaire a fait son chemin tout en permettant de rétablir ou de mieux situer certains faits en lien avec cette pauvre enfant martyre.

            On se souviendra qu’Aurore Gagnon, une fillette de 10 ans, est décédée le 12 février 1920 des suites des mauvais traitements infligés par les membres de sa famille, mais en particulier par sa belle-mère.  Le procès de celle-ci, qui s’est déroulé en avril 1920 au palais de justice de Québec, a laissé une trace profonde dans la mémoire collective tout en inspirant une pièce de théâtre.  Au cours du siècle suivant, suivront aussi plusieurs romans, des essais et deux films.

            Lors de la conférence, je vous présenterai le dossier à la manière d’un procès, en vous offrant la chance de devenir juré l’espace de deux heures.  Ainsi, vous pourrez forger votre propre idée sur le verdict.

Bienvenue à tous.  L’entrée est gratuite!

11 janvier 2017 à 13h30

À la salle La Franciade, Bibliothèque de la Franciade

100, rue de la Mairie, à St-Louis-de-France (Trois-Rivières).

Entrée gratuite.

Durée approximative : 2h00


L'affaire Aurore GagnonPour ceux et celles qui veulent en savoir plus, je vous invite à lire l’introduction du livre en cliquant sur le lien suivante :

https://historiquementlogique.com/laffaire-aurore-gagnon-lintroduction/

L’affaire Aurore Gagnon: dévoilement de la page couverture

L'affaire Aurore Gagnon         Le choix définitif de la page couverture du projet L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde s’est effectué cette semaine. C’est donc avec fierté que je vous la présente aujourd’hui via mon blogue Historiquement Logique.

Il s’agira du troisième livre de la collection Patrimoine Judiciaire, qui s’efforce de mieux faire connaître notre passé criminel et policier tout en respectant la valeur unique des archives. Les dossiers judiciaires ont encore tellement de choses à nous révéler.

Bientôt, je vous partagerai l’intégral de l’introduction de L’affaire Aurore Gagnon. Cela vous permettra de prendre un premier contact avec ma démarche et les questions soulevées tout au long de mes recherches. Pourrons-nous enfin connaître le mobile de ce meurtre odieux et savoir si Marie-Anne Houde souffrait d’aliénation mentale?

Les premiers exemplaires devraient faire leur apparition à la mi-janvier 2016. La date de sortie en librairie reste donc à déterminer. Restez branchés sur le blog Historiquement Logique pour être informés de la suite.

Joyeux temps des Fêtes à tous!

Blanche Desautels: la petite martyre de 1911

Illustration parue dans La Patrie en 1911.  Blanche Desautels, 9 ans, a témoigné contre ses parents alors qu'elle portait encore un bandage autour de sa tête.
Illustration parue dans La Patrie en 1911. Blanche Desautels, 9 ans, a témoigné contre ses parents alors qu’elle portait encore un bandage autour de sa tête.

Après avoir révisé entièrement le dossier judiciaire de Marie-Anne Houde, alias « la marâtre », je me rends compte que, d’un certain côté, cette affaire fut unique dans notre patrimoine judiciaire, alors que de l’autre je me dis que les cas d’abus n’étaient pas si rares. Hormis l’affaire Fouquet, sur laquelle j’écrivais un billet le 26 avril dernier (voir Aurore avant l’Aurore), ces cas d’abus ayant conduit à des condamnations à mort sont rares.

Certes, il faut éviter de juger le passé avec nos yeux d’aujourd’hui, car la mentalité entourant la correction physique n’était pas celle que nous enseignons maintenant à nos enfants. Évidemment, le cas d’Aurore Gagnon nous montre qu’il y a une marge entre la correction et la torture.

Dans le journal montréalais La Patrie du 27 juillet 1911, il m’a été donné de découvrir un autre cas similaire à celui de Fortierville. Tout comme Aurore, la petite dont il est question ici était sensiblement du même âge, sans compter que les fautifs étaient ses propres parents.

C’est devant le juge Choquet que Louis Desautels et sa femme furent reconnus coupables pour avoir battu et martyrisé leur fillette nommée Blanche, 9 ans. Celle-ci se retrouva d’ailleurs entre la vie et la mort à l’Hôtel-Dieu de Québec, ce même hôpital où Aurore Gagnon serait soignée au début de l’automne 1919. C’est seulement après plusieurs semaines que Blanche Desautels avait repris du mieux.

Le récit des atrocités infligées à la petite victime fera dire au reporter de La Patrie qu’il était « de nature à faire bondir d’indignation tout être humain qui n’a pas un caillou à la place du cœur ». Et pour ajouter l’audace à l’injure, lorsqu’on leur demanda s’ils avaient quelque chose à déclarer avant que la sentence soit prononcée, les parents eurent le culot d’implorer la clémence de la Cour.

  • Vous me demandez de n’être pas sévère après ce que je viens d’entendre afin de protéger vos enfants qui manqueront de pain si vous êtes incarcérés trop longtemps, lança le juge. Je considère que je manquerais gravement à mon devoir si je ne l’étais pas. Vous, Désautels, vous avez été trop mou pour empêcher votre femme de battre son enfant. Non seulement vous ne la protégiez pas contre son excès de colère, mais vous la battiez vous-même. Vous, madame, vous avez agi comme une brute vis-à-vis cette fillette. Vous avez vous-même démontrée ici, par vos paroles, que vous aviez un caractère tel que l’on ne peut pas laisser des enfants sous vos soins, car vous n’êtes pas digne d’être une mère de famille. … Vous m’avez demandé de protéger vos enfants. Je vais les protéger contre vous deux. Vous passerez les dix prochaines années de votre vie au pénitencier.

Parmi l’audience, les applaudissements fusèrent. Me Alban Germain demanda alors au juge que devant « des cas aussi nombreux de cruauté, dont les tribunaux sont saisis tous les jours, je demande que le tribunal, en ce cas particulier, se montre aussi sévère que possible ».

Après la condamnation de ses parents, la petite Blanche Desautels fut confiée à sa grand-mère. Elle était encore faible puisque ses blessures au cuir chevelu ne s’étaient toujours pas cicatrisées. D’ailleurs, c’est avec un bandage autour de la tête qu’elle s’était présentée dans le prétoire afin de témoigner courageusement contre ses parents. Elle avait expliqué que depuis environ un an ceux-ci s’acharnaient sur elle avec un tisonnier, une lèchefrite, et même à coups de poings et de pieds. Le 5 juin, pendant que son père la battait avec le tisonnier, sa mère la tira si violemment par les cheveux qu’elle lui en arracha une épaisse mèche.

  • Pourquoi te battaient-ils ainsi?, lui demanda le procureur.
  • Maman me reprochait de n’avoir pas soin du bébé comme je devais le faire, et aussi de ne pas passer tout mon temps à faire le travail qu’elle me demandait. Alors elle me battait. Plus je criais, plus elle me frappait.

Deux médecins vinrent témoigner à l’effet qu’au moment de l’arrestation des parents, le 7 juin, le corps de la petite était couvert de contusions et d’ecchymoses. Ses bras étaient tellement enflés qu’il lui avait fallu trois semaines de soins avant de pouvoir les plier à nouveau. Le docteur Oscar Bourque de l’Hôtel-Dieu déclara que l’enfant avait dû subir trois opérations chirurgicales, et qu’elle était demeurée entre la vie et la mort pendant près de trois semaines.

ScreenHunter_263 Jul. 29 20.43Parmi les autres témoins entendus lors du procès, on retrouva évidemment des voisins. Ainsi, on apprit que Mme Desautels avait dit à une voisine qu’elle continuerait à battre Blanche « tant qu’elle n’écouterait pas à la lettre ». Aucun témoin, semble-t-il, ne parla en faveur des deux accusés. Après le verdict, plusieurs femmes présentes dans l’assistance seraient allées féliciter le juge. Quant au procureur de la Couronne, Me Théberge, il avait accepté de conduire cette affaire gratuitement.

Malheureusement, ce ne serait pas le dernier cas de maltraitance. C’est encore La Patrie qui annonça le 3 octobre 1919, alors qu’Aurore Gagnon était elle-même hospitalisée à l’Hôtel-Dieu avant de subir les dernières foudres fatales de sa belle-mère, une fillette de 11 ans décédait à Montréal sur la rue Brabant. Son père l’avait tué à coups de pied.

Pas plus tard qu’en 2015, au moment de travailler sur la première version de mon manuscrit, un autre cas d’abus était entendu à Trois-Rivières, dans lequel l’une des victimes raconta que la mégère s’inspirait directement du film Aurore l’enfant martyre, sorti sur nos écrans en 1952, pour battre les enfants dont elle avait la responsabilité.