Les Faucheurs d’enfants: conclusion

killer-820017_1920        Dans l’avant-propos, j’ai clairement indiqué que ma recherche se basait essentiellement sur les documents légaux publiquement disponibles, ainsi que certains autres qui ont servis à informer le public au cours des dernières années.  En l’absence de tout procès, il faut demeurer conscient qu’en dehors de tout dossier judiciaire nous nageons dans le merveilleux monde du ouï-dire.

Dans les affaires non résolues, les documents légaux ont aussi leurs limites car ils ne sont pas tous disponibles au public, et cela pour des raisons évidentes.  Si on espère conserver un minimum d’espoir pour résoudre un jour ces dossiers, les enquêteurs ne peuvent se permettre de tout révéler au public.  C’est une question de simple logique!

Après avoir révisé tous ces crimes, la question devient maintenant inévitable : qui de Perron ou de Duchesneau fait le suspect le plus crédible?

Si nous observons d’abord Marc Perron, on se retrouve devant une évidence qu’il est impossible de passer sous silence.

En octobre 2015, lorsqu’il s’est attaqué à Natasha Raymond sur la rue Laviolette à Trois-Rivières, l’incident fit dire à Me Marc Bellemare que c’était lui le fameux Chambreur.  En fait, l’avocat de Québec allait plus loin en le pointant du doigt comme étant le suspect numéro un dans l’affaire Cédrika Provencher.

Cette théorie convainc-t-elle vraiment?  Ce qui m’a surtout frappé, c’est la ressemblance du mode opératoire utilisé en 1975 et 2015.  Dans les deux cas, et cela à 40 ans d’écart, Perron est sorti dans la rue, armé – un couteau de chasse en 1975 et une masse en 2015 –, avec l’intention de s’en prendre à quelqu’un, au hasard, comme s’il en voulait à toute la société.  Il n’avait aucun mobile, outre celui d’exprimer sa rage.  Dans les deux cas, son attaque fut sauvage, spontanée et tout à fait gratuite.  Il avait apparemment prévu de tuer quelqu’un, mais sans nécessairement cibler personne en particulier.  C’est là l’œuvre d’un tueur désorganisé.

On s’entend que, d’un point de vue officiel, on peut lui attribuer un seul meurtre – celui de Marc Beaudoin – mais qu’il était à deux doigts d’en finir avec cette adolescente en 2015.  On ne peut le classer officiellement dans la catégorie des tueurs en série, mais c’est tout comme[1].

L’ancien agent de probation de Perron, Ghislain Fortin, a fait un lien direct entre le crime de 1975 et ceux de 1984, principalement en parlant de mode opératoire identique.  Nous sommes maintenant en mesure de comprendre que ce n’est pas du tout le cas.  En 1984, les enlèvements mettaient en scène un prédateur qui utilisait une voiture ainsi qu’une stratégie pour convaincre ces trois garçons de monter avec lui.  Car, en dépit de certaines interprétations, on s’imagine mal que le Faucheur de 1984 les ait pris de force, surtout quand on pense que Métivier et Lubin, un peu plus âgés de Viens, ont disparus ensemble.

Oh! Certains mettront sans doute sur la table l’explication selon laquelle le tueur bénéficiait d’un complice, mais il n’existe aucune preuve en ce sens.  Ce ne serait que pure spéculation.  Avant de prouver la présence de deux tueurs ou plus, peut-on d’abord s’investir à prouver l’identité d’un seul?  Ne commence-t-on pas une enquête criminelle sur des bases solides?

Étant donné les lieux des découvertes, les meurtres de 1984 et 1985 impliquent une certaine distance parcourue en voiture.  Voilà donc qui impliquerait (et je le dis bien au conditionnel) un tueur organisé, qui a donc planifié ses crimes.  Il y pensait probablement depuis un certain temps, comme un fantasme.  On se rappellera du profil de Marcel Bernier et de ses tentatives d’enlèvements avant de pouvoir « réussir » son coup avec Denise Therrien en août 1961.

Or, Marc Perron n’a pas le profil d’un tel tueur.  Ce psychotique frappe spontanément et sans même choisir ses victimes.  Puisqu’on a osé aborder le sujet du mode opératoire, tournons-nous un instant vers les explications d’un spécialiste du profilage criminel afin de mieux comprendre.

Dans son livre publié au milieu des années 1990, Mindhunter (en français Agent spécial du FBI, j’ai traqué des serial killers), l’agent spécial du FBI John Douglas fait une distinction assez nette entre le mode opératoire et la « signature » d’un tueur en série.  Douglas souligne d’abord l’importance de faire la distinction entre les deux : « les concepts de mode opératoire et de signature sont extrêmement importants dans notre analyse lors des enquêtes criminelles.  J’ai passé de longues heures dans des salles d’audiences à travers tout le pays à expliquer à des juges et à des jurés la différence entre les deux ».

Quelle est donc cette différence?

Selon lui, « le mode opératoire est le comportement appris.  C’est ce que fait le criminel quand il commet son crime.  C’est un concept dynamique, ce qui signifie que ce comportement peut changer.  La signature est ce que le criminel doit accomplir pour se réaliser lui-même.  C’est un concept statique, cela ne change pas.  On ne s’attend pas, par exemple, à ce qu’un adolescent continue de commettre des crimes de la même façon en grandissant, sauf s’il a parfaitement réussi son coup dès la première fois.  S’il ne se fait pas appréhender, il apprendra par l’expérience et « progressera ».  C’est la raison pour laquelle nous disons que le mode opératoire est dynamique.  Si un type commet des crimes pour, par exemple, infliger des souffrances à ses victimes ou les obliger à le supplier de les laisser en vie, il s’agit là d’une signature.  Cela reflète sa personnalité.  C’est quelque chose dont il a besoin.  Dans de nombreux États des États-Unis, le seul moyen que les procureurs aient de lier des crimes entre eux est de montrer que le mode opératoire est identique à chaque fois, ce qui est, je pense l’avoir démontré, une méthode archaïque ».

Le mode opératoire peut donc se transformer.  Par conséquent, il devient fragile de s’en servir pour créer des liens entre les crimes, comme on a tenté de le faire avec le meurtre de Marc Beaudoin versus les cas de 1984.  Et d’ailleurs, le mode opératoire utilisé en 1984 est très différent de celui de 1975.

Entre son crime de 1975 et celui de 2015, le mode opératoire de Perron n’a pratiquement pas changé.  Toutefois, c’est une façon de procéder bien différente qu’il a utilisé en abusant de ce garçon de 11 ans en 2010.  Dans ce cas-là, cependant, il semble avoir profité d’une opportunité.  Il a rencontré sa victime de manière fortuite, dans un dépanneur.

Ce qui trouble, en dépit de l’apparence psychotique qu’on lui connaît aujourd’hui, c’est que Perron a su se montrer suffisamment convaincant pour traîner sa victime jusque chez lui, avec des bonbons selon certains ou des travaux selon d’autres.  On se souviendra qu’en 1975 il avait certainement discuté un instant avec Beaudoin avant de le tuer, puisqu’il dira avoir franchi quelques coins de rue en sa compagnie.  Mais en 2015, apparemment, il n’a pas prononcé un seul mot.  Il s’est contenté de passer à l’attaque.

Si la signature de Perron est un mystère – car il faudrait sans l’ombre d’un doute un expert profileur et plus de détails sur les crimes pour en arriver à une meilleure idée – je risquerais cependant une approche à propos de celle du Faucheur du milieu des années quatre-vingts.  Souvenons-nous de la similitude entre les autopsies de Maurice Viens et de Denis Roux-Bergevin.  Tous deux semblent avoir été torturés par des coups assénés au dos, aux fesses et à l’arrière des cuisses; comme si l’assassin avait eu le fantasme de leur administrer une fessée de la mort.  Pourquoi?  Pour son plaisir de les entendre crier ou supplier, comme le suggérait John Douglas dans la précédente citation?  Serait-ce là la véritable signature de l’assassin?  Si oui, à qui appartient-t-elle?

Il faut bien admettre qu’on ne la retrouve pas sur le corps de Lubin.  Puisque ce dernier, ainsi que Métivier, ont été enlevés le même jour que Viens, il serait extrêmement étonnant que les trois meurtres du 1er novembre ne soient pas reliés au même individu.  C’est d’ailleurs ce que soulignait le Dr Chamberland dans le documentaire de Loïc Guyot, en 2009.  Et si ces trois meurtres sont l’œuvre du même maniaque, il faudrait aussi les relier avec celui de Roux-Bergevin en raison de la « fessée mortelle ».  Par conséquent, on aura compris que si Nicole Roux s’est laissée convaincre au printemps 2016 que l’assassin de son fils était Jean-Baptiste Duchesneau, il faudrait voir ce dernier comme responsable des quatre meurtres.

Trois meurtres en une seule journée?  Certes, ce n’est pas courant.  Voilà même qui pourrait donner l’idée à certains d’imaginer l’implication d’un ou plusieurs complices.  Par contre, cette intensité meurtrière pourrait aussi révéler autre chose et venir appuyer l’idée de cette « rage » dont le Dr Chamberland mentionnait dans le documentaire de 2009.

Le 14 juillet 1974, au Lac Sammamish, dans l’État de Washington, le célèbre tueur en série Ted Bundy enlevait Janice Ott avant d’aller la tuer dans un secteur un peu plus tranquille.  Au cours de la même journée, Bundy revint au lac, alors achalandé de milliers de personnes, pour répéter l’exercice, cette fois avec une autre jolie jeune femme répondant au nom de Denise Naslund.  Bundy a donc commis deux enlèvements sous les yeux de milliers de témoins avant d’éliminer ses victimes dans une zone isolée.  Il était seul.  Il s’est attaqué à des femmes adultes.  Et pourtant!  Personne n’a rien vu, ni rien entendu.

Selon certains analystes, Bundy n’aurait pas été entièrement satisfait des circonstances du meurtre de Janice Ott.  Tellement déterminé à réaliser le fantasme qu’il avait en tête ce jour-là, il est revenu au même endroit – un risque qu’il prenait pour la toute première fois – pour s’en prendre à une deuxième victime.

Peut-on appliquer la même logique au déroulement de la journée du 1er novembre 1984?  Si le tueur de Maurice Viens – qui n’a pas été agressé sexuellement – n’avait pas réussi à assouvir complètement sa soif de violence, il aurait parfaitement pu vouloir recommencer dans un délai très bref, cette fois avec Métivier et Lubin.  Toutefois, puisque Lubin n’a pas été agressé sexuellement, serait-il raisonnable de penser que la victime visée par le prédateur était justement son copain?  Et puisque les deux amis étaient inséparables, il devenait inévitable qu’ils soient montés ensemble à bord du mystérieux véhicule.  Peut-être même que le fait d’être deux à transgresser cette règle de l’imprudence leur avait procuré un faux sentiment de sécurité.

Malheureusement, le fait que le corps de Métivier n’ait jamais été retrouvé nous empêche de valider cette théorie.  Avait-il, lui aussi, subi les mêmes tortures que Viens et Roux-Bergevin?

Ces quatre meurtres ne semblent pas être l’œuvre d’un tueur désorganisé comme Perron.  Selon le spécialiste des tueurs en série Stéphane Bourgoin, les meurtriers désorganisés sont les plus faciles à attraper.  Par exemple, on peut les décrire par un comportement social immature, une grande instabilité au niveau du travail, peu de stress, et ils habitent généralement seuls, commettent des forfaits spontanés, pas ou peu de conversation avec la victime, lieu du crime en grand désordre, etc.

D’ailleurs, que ce soit en 1975, en 2010 ou en 2015, Perron a été appréhendé assez rapidement.  Et Bourgoin d’ajouter que la majorité des tueurs en série ne sont pas des malades mentaux.  Ils planifient leurs crimes et ils savent très bien ce qu’ils font.

Toutes ces raisons nous ramènent vers le suspect Jean-Baptiste Duchesneau.  On se souviendra qu’à la suite de la visite des enquêteurs Roger Pilon et Guy Préfontaine, le 1er novembre 1993, Duchesneau avait été retrouvé mort dans sa cellule de La Macaza.  Ce suicide est pratiquement un aveu de culpabilité, ou du moins un élément fortement à considérer.  En fait, il avait été condamné en 1988 à purger une peine de 6 ans pour inceste.  Au moment de son suicide, il avait donc épuré la presque totalité de cette sentence.  Est-ce qu’un détenu s’enlève la vie si près de la sortie?

On a fait grand cas des détails entourant les meurtres des enfants, mais qu’en est-il réellement des circonstances du décès de Duchesneau?

Au cours de l’été dernier, j’ai demandé et obtenu une copie du rapport de coroner sur sa mort.  Étonnement, on y retrouve un élément supplémentaire pour appuyer sa candidature comme tueur en série.

En premier lieu, la plume du coroner Jean-Lévy Paquette nous apprend que les enquêteurs étaient venus le voir « au sujet du meurtre de deux enfants survenu en 1984 ».  Ce qui est le plus fascinant, c’est de le voir ajouter ceci : « Suite à cette rencontre il était devenu nerveux et avait raconté aux autres prisonniers la visite des policiers et qu’il ne voulait pas faire encore 25 ans de prison ».

Non seulement son suicide représentait une voix post mortem en faveur de sa culpabilité, mais voilà qu’il avouait indirectement son implication.

Après sa rencontre avec les enquêteurs, Duchesneau remit « sa vaisselle à son meilleur ami en lui disant qu’il n’en aurait plus besoin », poursuit le coroner.  Au matin du 2 novembre, il brilla par son absence au déjeuner.  C’est vers midi que les surveillants le trouvèrent, couché dans sa geôle, « le corps raide et maculé de sang.  La porte de la cellule était barrée et la clef sur le bureau près du lit.  Sur son bureau, une note de suicide qui dit : « À la police, je ne suis pas coupable, vous voulez me tuer, pour fermer votre dossier avec moi.  Vous avez réussi mais je suis innocent, innocent » ».

Le problème avec cette note, c’est que les innocents ne s’enlèvent pas la vie à quelques heures de passer un polygraphe et encore moins après avoir purgé la majeure partie de leur peine.  Après tout, ce ne sont quand même pas les enquêteurs qui lui ont tranché la gorge.

Un couteau de type x-acto fut retrouvé sous son avant-bras gauche.  L’enquête effectuée par la Sûreté du Québec écarta toute possibilité de meurtre.  Duchesneau, qui fut peut-être le pire tueur en série de cette fin de 20ème siècle, s’était belle et bien enlevé la vie.  Les analyses toxicologiques établirent que son sang ne contenait aucune trace de drogue ni d’alcool.  Il s’était donc tranché la gorge « à froid ».

L’autopsie, réalisée le 4 novembre, permit d’ajouter quelques détails supplémentaires, comme la présence de certains tatouages : un cupidon situé dans la région mammaire gauche, trois points noirs à « l’éminence thénarienne gauche [éminence thénar?][2] », et deux mains l’une dans l’autre avec les mots Yannick et Huby dans la région dorsale droite.  On nota aussi dans le pli du coude droit « la présence de quatre éraflures linéaires, parallèles, récentes, causées vraisemblablement par la pointe d’un instrument piquant et tranchant ».

Avait-il d’abord tenté de se trancher les veines au niveau du coude?  Malheureusement, le rapport du coroner n’avance aucune hypothèse à ce propos.

Le coroner Paquette revenait aussi sur le passé trouble du suicidé, notamment sur l’affaire de 1973 à Québec et la sentence qu’il s’était mérité en 1988.  Quoiqu’il ait été éligible à une libération conditionnelle dès 1990, il semble qu’on lui ait refusé cette faveur.  Qu’est-ce qui avait convaincu le milieu carcéral de ne pas le relâcher tout de suite?  Avait-on enfin compris qu’il représentait un sérieux danger pour la société?  S’était-il confessé à des psychiatres?

La Commission des libérations conditionnelle et le milieu médical étant ce qu’ils sont, nous n’aurons probablement jamais de réponses satisfaisantes à ces questions.  Secret professionnel oblige!

De 1979 à 1983, Duchesneau avait séjourné à Pinel.  À sa libération, il avait fait l’objet d’un suivi en clinique externe, de 1983 à 1985.  Cela voudrait dire que, en admettant qu’il ait été le Faucheur d’enfants, les autorités psychiatriques n’ont jamais su déceler la série de crimes qu’il poursuivait tout en continuant ses rendez-vous auprès d’un psychiatre.  C’est une idée qui n’est pas s’en rappeler la bravade du célèbre tueur en série américain Ed Kemper, qui se présenta un jour à son contrôleur judiciaire avec le cadavre d’une jeune fille dans le coffre de sa voiture.  Rien dans l’attitude de Kemper n’avait laissé croire qu’il avait recommencé à commettre des meurtres.  De quoi provoquer la risée à propos des compétences réelles de la psychiatrie.

Qui était responsable du suivi psychologique de Duchesneau en novembre 1984?  Et à quel scandale aurions-nous droit si on arrivait à prouver que Duchesneau poursuivait sa série de meurtres pendant son suivi thérapeutique?

Selon le rapport du coroner Paquette, Duchesneau avait déjà tenté de se suicider après la mort de son père en 1968, à nouveau en 1975 en essayant de se trancher la gorge, et finalement en 1988 en optant pour la pendaison.  Paquette ajoutait que « tout au long de ses séjours en milieu carcéral il a eu un suivi par psychologues et psychiatres.  Dans ses données biographiques, on note qu’il est le benjamin d’une famille de 6 enfants.  Il se décrivait comme instable au niveau scolaire mais a complété sa 9ème année à 16 ans.  En 1972 il s’était marié mais cette vie commune n’a duré[e] que 8 mois, elle a été interrompue par son arrestation en 1973 pour homicide involontaire; un fils était né de cette union ».

La femme qu’il avait rencontrée après sa libération de 1983 (le coroner ne la nomme pas) lui avait aussi donné deux filles.  Puis, « en 1985, son fils est venu habiter chez lui et à partir de ce moment les relations du couple sont devenues moins harmonieuses.  M. Duchesneau a commencé à cette période à consommer de la drogue (cocaïne).  La victime [Duchesneau] se disait mélangée dans son orientation sexuelle.  Tous les cliniciens qui se sont penchés sur son cas ont retenu le diagnostic de troubles de la personnalité.  M. Duchesneau aurait été victime d’agression sexuelle vers l’âge de 10 ans ».

  1. B.[3] Duchesneau n’aurait jamais démontré la moindre hostilité envers l’aide ou l’encadrement qu’on lui prodiguait tout au long de sa vie. Bref, il collaborait bien. Justement, plusieurs tueurs en série s’avèrent doux comme des agneaux derrière les barreaux, au point d’être considérés comme des prisonniers modèles.  Peut-être cette façade ne parvenait pas à convaincre tout le monde, puisque le coroner précisait que « les psychiatres avaient recommandé de maintenir un contact aussi longtemps que la loi le permettrait et ultérieurement si possible ».

C’est donc qu’on le savait dangereux.

Pour ainsi dire, on imagine mieux Duchesneau utiliser une voiture pour enlever les trois garçons de 1984, les conduire en un certain lieu pour les agresser et abandonner leurs corps.  Ce mode opératoire comporte d’étranges ressemblances avec ce qu’il avait fait à Québec en 1973.  Sylvie Tanguay n’avait pas été agressée sexuellement mais on l’a retrouvée nue.  Entre ce premier meurtre et ceux de 1984, Duchesneau a eu beaucoup de temps pour peaufiner sa technique.  En 1973, il s’attaquait à une fillette qu’il connaissait depuis environ un an et qui lui faisait confiance.

Dans la majorité des cas, les tueurs en série débutent dans un quartier ou un lieu qu’ils connaissent bien.  Ils s’y sentent à l’aise.  D’ailleurs, Duchesneau et Perron ont commis leur premier meurtre dans un quartier qu’ils connaissaient parfaitement.  Ces années de détention auraient-elles permis à Duchesneau de peaufiner son fantasme?  Avait-il déjà eu l’idée d’administrer la « fessée mortelle » à Sylvie Tanguay dès 1973?  Quelque chose l’avait-il interrompu?

En supposant qu’il soit l’homme derrière ces meurtres horribles, on dénote une certaine progression au niveau de la violence.

Évidemment, pour envisager cette hypothèse il faut accepter de croire que Duchesneau est bien le tueur qui se cache derrière les dossiers de 1984 et 1985.

Des deux suspects qu’on nous propose – Marc Perron et Jean-Baptiste Duchesneau – c’est ce dernier qui est le candidat le plus sérieux.  Évidemment, mon analyse vaut l’importance qu’on veut bien lui accorder, car nous n’avons aucune preuve tangible pour le déterminer hors de tout doute raisonnable.  Si toutefois il devait y avoir un procès, quelles preuves demeureraient suffisamment crédibles pour être admises légalement devant le jury?  Il faut avoir la sagesse d’admettre qu’on l’ignore.

Mais on ignore aussi le secret que Duchesneau a emporté avec lui en refusant de faire face à la musique.  Et finalement, il est tout à fait possible que les enquêteurs aient un ou plusieurs autres suspects dans leur mire sans pour autant en avoir parlé publiquement.

Il est bien évident qu’on ne peut attribuer à Duchesneau les meurtres de Pascal Poulin et de Marie-Ève Larivière, tous deux commis alors qu’il croupissait derrière les barreaux.  Il faut donc envisager plus d’un tueur pour expliquer tous ces drames des années 1980 et 1990.  Peut-on pour autant en attribuer à Perron?

Franchement, je n’ai encore vu aucun argument pour m’en convaincre.  Il faudrait d’ailleurs des recherches plus poussées pour en savoir davantage sur les circonstances de ces deux crimes, en plus de connaître les allers et venues de Perron ou avoir une discussion particulière avec un détective au fait du dossier.

D’autres Faucheurs d’enfants ont-ils sévis au cours de la même période?

Évidemment, la population est déjà vendue à l’idée de la candidature de Jonathan Bettez.  En revanche, on imagine mal un psychotique échevelé comme Perron au volant d’une Acura rouge, une intermédiaire de luxe qui n’était pas à la portée de toutes les bourses en 2004[5].

20160930_133411
Le dernier repos de Cédrika Provencher (photo: E. Veillette 2016)

Bien que j’écarte la candidature de Marc Perron pour les meurtres de 1984 et 1985, ce personnage représente toutefois un énorme danger public, en particulier pour nos enfants.  Et contrairement à Duchesneau, il est toujours de ce monde.

Devant des spécialistes qui nous disent que les tueurs en série et autres prédateurs sexuels représentent des cas quasi irrécupérables, sans doute faudrait-il revoir certaines pratiques afin de les suivre plus étroitement ou tout simplement de les garder « en dedans ».  La désinstitutionalisation a fait confiance en l’être humain et mis un terme à des pratiques archaïques, certes, mais peut-être faut-il aussi rappeler à certains dirigeants que les extrêmes n’ont jamais produits des sujets équilibrés.   Un juste milieu serait sans doute plus convenable, car certains prédateurs devraient rester loin de nos enfants et autres victimes vulnérables, et cela jusqu’à la fin de leur vie.

Le documentaire de Guyot a également abordé la problématique entourant la loi sur la protection des malades mentaux.  Les enquêteurs de l’époque se sont littéralement fait tirer le tapis sous leurs pieds, incapables d’interroger convenablement Claude Quévillon.  Devrait-on modifier cette loi pour éviter que ne se répète un scénario aussi frustrant?  Et si on le faisait, quelle valeur devrait-on réellement accorder aux paroles d’un déséquilibré?

Dans les affaires non résolues, il est pratiquement devenu coutume d’accuser le milieu policier d’incompétence.  Je ne dis pas que cette incompétence n’existe pas, mais de grâce, au lieu de jouer avec les sentiments de la population, il faudrait apporter des preuves ou des arguments massues lorsqu’on ose de tels propos.  Devrait-on plutôt jeter un œil attentif sur le milieu carcéral ou établir des sentences personnalisées à ces Faucheurs?

Qu’ils soient déclarés inaptes ou non à reconnaître le mal qu’ils font, comme l’exige le système judiciaire pour subir un procès équitable, il n’est certainement pas normal de voir des hommes comme Marc Perron et Jean-Baptiste Duchesneau être libérés aussi rapidement après avoir tué des enfants.

Ai-je besoin de rappeler le cas de Mario Bastien, ce pédophile récidiviste qui s’en prenait au jeune Alexandre Livernoche le 4 août 2000?  Au moment de le condamner, le juge Réjean Paul avait déclaré que Bastien n’aurait pas dû se retrouver en liberté conditionnelle au moment du meurtre.  En 1995, Bastien avait été condamné pour agression armée.  On le qualifiait même de pédophile dangereux.  Ce scandale entourant les libérations de dangereux agresseurs sexuels s’était déjà présenté au cours des années 1960 avec la célèbre affaire Léopold Dion.

Les prédateurs sexuels et autres tueurs en série font l’objet d’un intérêt social pratiquement démesuré à travers le monde, et cela depuis quelques décennies.  On en fait même de nombreux films, des romans et des séries télévisées.  Mais qu’en est-il dans les faits?  Que fait-on réellement pour les déceler le plus précocement possible afin de protéger notre société?

Je n’ai aucune réponse à apporter.  Mon rôle se limite à poser des questions, et peut-être à présenter quelques hypothèses au passage de mes réflexions.  Il me semble pourtant que, tant que nous ne serons pas tous orientés vers la même cible, les chances d’avancer vers des résultats positifs resteront à peu près nulles.


Médiagraphie :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport de coroner : mort de Marc Beaudoin (1975)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Maurice Viens (1984)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Wilton Lubin (1984)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Denise Roux-Bergevin (1985)

Bourgoin, Stéphane.  Serial Killers, enquête mondiale sur les tueurs en série.  Bernard Grasset, Paris, 2014, 1097 p.

Bureau du coroner du Québec.  Rapport du coroner : mort de Pascal Poulin (1990)

Bureau du coroner du Québec.  Rapport du coroner : mort de Marie-Ève Larivière (1992)

Bureau du coroner du Québec.  Rapport de coroner : mort de Jean-Baptiste Duchesneau (1993)

Collectif.  « L’affaire Dion », Les grands procès du Québec, 1994, cahier no. 5, p. 28-31.

Douglas, John.  Agent spécial du FBI, j’ai traqué des serial killers.  Éditions du Rocher, Monaco, 1995 (1997), 405 p.

Gagnon, Martha.  « Le petit Maurice enlevé par un homme qui lui a offert des bonbons », La Presse, 2 novembre 1984.

Gagnon, Martha. « « Rendez-moi mon fils », supplie Francine Viens », La Presse, 3 novembre 1984.

Gagnon, Martha.  « Le corps du jeune Lubin repêché dans le fleuve », La Presse, 3 décembre 1984.

Guyot, Loïc.  « L’affaire Maurice Viens », Homicides, Canal D, 2009, [YouTube].

Lapointe, Magalie.  « Il dénonce son père suspecté d’avoir tué un enfant de 5 ans », Journal de Montréal, 2 juin 2016.

Massicotte, Nancy.  « Agression à coups de masse : Marc Perron comparaît », Le Nouvelliste, 15 octobre 2015.

Massicotte, Nancy.  « Une nouvelle piste dans l’affaire Cédrika? », Le Nouvelliste, 22 octobre 2015.

« Meurtre de Denis Roux-Bergevin : l’assassin identifié 30 ans plus tard », TVA Nouvelles, 31 mai 2016.

Novembre 84.  2016, [DVD], 1h57.

« Récidiviste accusé d’agression sexuelle sur un mineur », Le Nouvelliste, 4 mars 2010 à 7h16.

Rule, Ann.  A stranger beside me.  W. W. Norton & Company, New York, 2000, 456 p.

Rule, Ann.  Green River, running red.  Free Press, New York, 2004, 436 p.

Veillette, Eric.  L’affaire Denise Therrien.  L’Apothéose, Lanoraie, 2015, 438 p.

[1] Selon certaines théories présentées par des spécialistes, on peut parler de tueur en série à partir d’une séquence composée d’un minimum de deux meurtres.  Cela m’a d’ailleurs amené à cataloguer Marcel Bernier comme étant un tueur en série. (L’affaire Denise Therrien, Éditions de l’Apothéose, 2015).

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89minence_th%C3%A9nar

[3] Ironique ou pas, les initiales de son prénoms sont les mêmes que Jonathan Bettez, le suspect numéro un dans le meurtre de Cédrika Provencher.

[4] Il est ici question de la première version diffusée en salle, en 2014.

[5] On estime que la fameuse Acura rouge aperçu dans le secteur de la disparition de Cédrika Provencher, le 31 juillet 2007, était de l’année 2002 à 2004.  Selon le Guide de l’Auto 2004, ce modèle était vendu à plus de 30,000$, dépendamment des options, bien sûr.

Les Faucheurs d’enfants: 6ème partie, la piste Marc Perron

screenhunter_187-aug-24-20-18
Le corps de Marc Beaudoin, tel qu’on l’a retrouvé en 1975. (photo: Le Nouvelliste)

Vers 18h00, le vendredi 7 novembre 1975, Marc Beaudoin, un garçon de 11 ans[1], marchait dans les rues de Shawinigan avant d’arriver chez son copain Alain Lord, 10 ans, au 2553 rue Laval.  Marc, qui portait des pantalons bruns et une veste à carreaux rouge et noire se mêla au petit groupe réuni chez Lord pour jouer à la tag.  Par la suite, les enfants se divertirent également avec quelques jouets.

Vers 20h30, Marc s’excusa en expliquant à ses amis que sa mère lui avait fait promettre de rentrer avant 21h00 et comme il lui fallait justement une trentaine de minutes pour couvrir la distance à pied, il avait intérêt à ne pas traîner.  Il habitait au 333 de la 2ème rue.  Après avoir salué Alain et les autres, il s’éloigna en solitaire au milieu de cette nuit brumeuse.  En fait, le brouillard était si dense ce soir-là qu’on rapporta quelques accidents de voiture dans la région.

Comme si cette fumée naturelle l’avait complètement englouti, Marc Beaudoin ne rentra jamais chez lui.

Le lendemain matin, Gaétan Renault, un adolescent de 13 ans qui résidait au 252 de la 3ème rue, décida d’aller jouer au hockey avec son copain Jacques Mercier.  Pour ce faire, les deux amis se dirigèrent dans la cour de l’École St-Bernard, où ils commencèrent à s’envoyer la balle.  Après quelques tirs, Mercier dut se déplacer plus loin pour aller la récupérer.  C’est à ce moment qu’il découvrit quelqu’un étendu au sol, appuyé contre un hangar.  À son tour, Renault s’est approché.  Tous deux crurent d’abord à un drogué qui s’était endormi.

Au bout d’un moment, les deux jeunes se décidèrent à contacter la police.  Ils étaient sur la 3ème rue lorsqu’ils virent passer une auto de patrouille vers 10h00.  À bord de celle-ci se trouvaient le constable Marcel Pruneau, 39 ans, et son collègue Yvon Grenier.  D’après les renseignements fournis par les deux jeunes hockeyeurs, Pruneau n’eut aucune difficulté à découvrir la raison de l’appel.  Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’un quelconque va-nu-pieds, mais plutôt du corps d’un garçon correspondant à la description de Marc Beaudoin, porté disparu la veille.

Sans tarder, Pruneau contacta le répartiteur pour lui demander à ce qu’un détective vienne sur les lieux.  L’enquêteur Guy Deschênes fut le premier à débarquer à l’École St-Bernard.  Au fil de l’enquête, d’autres limiers seront impliqués dans l’affaire, et cela à différents degrés, tels qu’Alide Gilbert de Shawinigan, le capitaine Raymond Richard, André Pelletier et l’agent André Aubert de l’Escouade des Enquêtes Criminelles de la Sûreté du Québec du Cap-de-la-Madeleine.

Une fois les photos de la scène de crime complétées, le corps fut transporté à l’Hôpital Régional, où le décès fut constaté par les docteurs Jacques et Honoré Cossette, ce dernier occupant également la fonction de coroner du district.  On le confia ensuite à la morgue d’Oscar St-Ours.

Toutefois, en observant la nature des blessures, le coroner Cossette ordonna immédiatement un transfert vers l’Institut Médico-Légal de Montréal afin de procéder le plus rapidement possible à une autopsie.  Celle-ci, pratiquée par le Dr Wesner Thesee, débuta à 16h00.

Parmi les constatations effectuées lors de l’examen externe, il nota de multiples lacérations aux organes, tels que les reins, le foie, la rate et les poumons.  Il faisait également la différence entre des plaies piquantes, moins profondes, et d’autres pénétrantes.  Le pathologiste évita de s’aventurer sur l’interprétation de ces blessures, mais il se pourrait bien, par exemple, que l’assassin ait d’abord torturé sa victime en la piquant avant de lui asséner des coups plus violents, et par conséquent mortels.

Beaudoin pesait 87 livres et mesurait 4 pieds et 9 pouces.  « Le cadavre présente des lividités postérieure[s] non-spécifiques et une rigidité généralisée marquée aux quatre membres.  Le visage est légèrement souillé par de la terre ».  Il portait un chandail bleu, un pantalon brun, un manteau à carreaux rouge et noire troué en trois endroits.  De plus, deux boutons avaient été arrachés.  Dans la poche droite se trouvait encore le trousseau de clés de la victime.

Quant aux marques traumatiques, le pathologiste écrira : « plaies piquantes et pénétrantes multiples du corps : (31).  Réparties au dos, au niveau de la poitrine, au niveau des deux (2) bras et au niveau du creux de la main droite.  En avant, il y a quatorze (14) plaies piquantes et pénétrantes.  Au niveau du dos, on note neuf (9), au niveau du bras gauche, on note trois (3), au niveau de la cuisse droite (2), au niveau de la cuisse gauche (1), au niveau de la main droite (2) dont une au niveau de la face palmaire du pouce droit qui selon toute vraisemblance pourrait constitué [sic] une plaie de défense ».

Autre détail important, il notera que « les plaies sont orientées en tous sens, axiales, transversales et obliques » en plus de varier de 1,5 à 3,2 cm.  Puis il détecta finalement une légère éraflure cutanée au niveau de l’aile droite du nez.  Il n’y avait aucune autre blessure au niveau de la tête.  Les 31 coups de couteau représentaient donc la partie principale de cette agression.

Bien que ses constatations ne laissent entrevoir aucun signe d’agression sexuelle, le Dr Thesee fit tout de même un prélèvement au niveau du rectum.  Les tests destinés à dépister les spermatozoïdes s’avérèrent négatifs.

Dans sa conclusion, il fit remonter la mort entre 21h00 et minuit dans la soirée du vendredi.  Quant à la cause du décès, il l’attribuait à l’hémorragie causée « par les nombreuses perforations d’organes », ajoutant que « les trente-et-une (31) plaies notées au niveau du corps, treize (13) sont pénétrantes, c’est-à-dire ont atteint des organes intérieurs et dix-huit (18) sont piquantes ».  Selon lui, la lame de l’arme du crime mesurait au moins 3 pouces et demi de longueur.

L’enquête finit par conduire les policiers vers Marc Perron, un jeune homme de 16 ans qui habitait avec ses parents au 2455 rue Dollard.  Après lui avoir fait avouer son crime, ceux-ci parvinrent à le convaincre de les conduire jusqu’à l’arme du crime.  Ainsi, au cours de la soirée du 11 novembre, vers 22h40, Marc Perron montra au détective Alide Gilbert le couteau de chasse de son père, rangé dans un coffre à outils situé dans le hangar de la famille Perron.  Le détective Guy Deschênes se chargea de prendre des photos pendant l’ouverture du coffre.  Le poignard se trouvait toujours dans son étui.

Le lendemain, 12 novembre, les détectives Gilbert et Pelletier se rendirent à l’Institut Médico-Légal de Montréal pour confier le couteau au biochimiste Pierre Boulanger, de même que des vêtements, des fragments de feuilles mortes, et des dépôts de terre prélevés sur la scène de crime.  Le rapport, que Boulanger compléta en date du 24 novembre, conclut que les fragments de végétaux portaient des traces de sang humain du groupe A, tout comme le couteau et les pantalons.

L’enquête du coroner s’ouvrit le 26 novembre 1975, mais fut rapidement ajournée au 2 décembre en raison d’une tempête de neige qui empêcha certains témoins de se rendre sur place.

Ce jour-là, les audiences s’ouvrirent à 19h30.  Me Lucien Dallaire agissait comme procureur de la Couronne, tandis que Me Guy Germain, qui avait défendu le tueur en série Marcel Bernier lors de son procès de 1966 pour le meurtre de Denise Therrien, représentait les intérêts de Marc Perron, que l’on considérait alors comme un témoin important.  Finalement, Me Yves L. Duhaime épaulait la famille Beaudoin.

Après qu’on eut expliqué que la victime avait été identifiée par son père, Jean-Paul Beaudoin, et son frère Jacques, le rapport d’autopsie fut déposé en preuve.

Le premier témoin fut Normand Poirier, un policier de la Sûreté du Québec âgé de 34 ans.  Interrogé par Me Dallaire, cet agent de l’Identité Judiciaire expliquera que le 8 novembre, vers 16h15, le Dr Thesee avait fait appel à lui afin de prendre dix photos couleur du cadavre, que l’on déposa sous la cote C-6[2].

Le policier de la Sûreté municipale de Shawinigan Guy Deschênes, 37 ans, avait été amené à prendre des photos directement sur la scène de crime au matin de la découverte, vers 10h15.  La photo apparaissant au sommet du présent article est tirée du Le Nouvelliste, car aucun cliché n’a été déposé avec le dossier d’archive que j’ai consulté.

Ensuite, on déposa les photos prises lors de la découverte du couteau de chasse.  Dès la prononciation du nom de Perron, Me Germain intervint afin de rappeler qu’il s’agissait d’un mineur et qu’il fallait interdire aux journalistes de publier son nom.  Le coroner Cossette n’eut d’autre choix que d’accepter la requête, en plus de demander aux photographes de ranger leur équipement.  Ainsi, la couverture médiatique s’avéra par la suite limité, en plus de priver le public de nombreuses informations ici présentées pour la première fois en plus de 40 ans.

Après avoir entendu Alain Lord, l’ami de la victime, ainsi que Renault, qui avait découvert le corps avec Mercier, le coroner appela Marc Perron lui-même dans la boîte des témoins.  Il n’en fallut pas davantage pour que Me Guy Germain se lève à nouveau, cette fois pour demander un huis clos.  Me Dallaire ne s’opposa pas à cette requête.  Pour sa part, Me Duhaime obtint que la famille Beaudoin et les journalistes puissent demeurer dans la salle afin d’entendre la suite.  Quant aux autres, on exigea aussitôt leur expulsion.

Après qu’on eut accordé la protection de la Cour à l’étudiant de 16 ans, Me Dallaire s’en approcha pour l’interroger.

  • Monsieur Perron, commença-t-il, vous êtes étudiant à quelle école?
  • À la polyvalente des Chutes.
  • À quel niveau?
  • Secondaire 4, 11ème année.
  • En date du 7 novembre 1975, monsieur Perron, est-ce que vous êtes allé à l’école au cours de la journée?
  • … Le 7 novembre?
  • Oui, le 7 de novembre? C’est un vendredi ça?
  • Oui.
  • Vous êtes allé à l’école?

Selon les transcriptions, Perron se contenta de répondre à cette question par un « signe de tête affirmatif ».  En fait, il parut lent dans plusieurs de ses réponses, et parfois même il demeura silencieux.

  • Vous vous êtes levé à quelle heure le matin du 7 novembre, vous en souvenez-vous?
  • À quelle heure que vous êtes allé à l’école dans l’avant-midi?
  • 7h30.
  • Est-ce que vous êtes allé dîner à votre domicile?
  • Oui, toujours.
  • Vous avez dîné avec vos parents?
  • Oui, seulement que ma mère.
  • Votre père travaillait, j’imagine?
  • Oui.
  • Dans l’après-midi, est-ce que vous êtes retourné à l’école?
  • Oui.
  • À quelle heure que s’est terminé l’école?
  • À 16h00.
  • Après l’école, est-ce que vous êtes retourné à votre domicile?
  • Est-ce que vous êtes retourné à votre domicile sur la rue Dollard?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez soupé chez vous en date du 7 novembre?
  • Oui.
  • En compagnie de qui?
  • Je …
  • Est-ce que vous étiez en compagnie de vos parents?
  • Oui, toute la famille : mon père, ma mère, et mon petit frère.
  • Dans la soirée, là, après le souper, est-ce que vous vous êtes rendu en quelque part?
  • Est-ce que vous avez quitté votre domicile?
  • … Oui, oui.
  • Vers quelle heure?
  • 19h00.
  • Est-ce que vous avez apporté quelque chose avec vous lorsque vous avez quitté votre domicile?
  • Est-ce que vous avez pris un certain objet chez vous?

Puisque le témoin semblait ne pas vouloir répondre, l’avocat tenta un détour pour l’amener à parler du couteau.

  • Avez-vous un hangar chez vous?
  • Quand j’ai faite ça, j’m’en souviens plus.
  • Vous vous en souvenez pas?
  • J’me souviens pas d’avoir fait ça.
  • Vous rappelez-vous d’avoir parti avec quelque chose dans votre ceinture?
  • … (signe de tête négatif)
  • Je te montre ici un couteau, là, avec un étui. Est-ce que ça te dit quelque chose ça?

Perron prit le temps d’examiner le poignard et l’étui avant de répondre par un autre signe de tête, cette fois affirmatif.

  • À quelle place que tu as déjà vu ce couteau-là?
  • Chez nous.
  • En date du 7 novembre, est-ce que tu t’en es servi de ce couteau-là?
  • Oui.
  • À quelle place que tu l’avais pris le couteau, à quelle place qu’il se trouvait chez vous?
  • Dans le coffre.
  • Et ce coffre-là, il était placé où?
  • Dans le hangar, une dépense.
  • Une dépense?
  • Ouais.
  • Est-ce que tu es parti avec ce couteau-là à 19h00, le soir, de la maison?
  • Oui.
  • Maintenant, tu l’avais mis où ce couteau-là, sur toi?
  • Je l’avais mis dans ma ceinture.
  • Puis, tu as fait quoi par la suite, là? Tu t’es rendu où?
  • … J’ai descendu, là. J’allais prendre une marche.  J’avais pas cette idée-là, j’ai décidé d’aller prendre une marche et pis j’avais pas cette idée-là.
  • Tu n’avais pas cette idée-là?
  • À un moment donné, quelle idée que tu as eue?
  • À un moment donné, est-ce que tu t’en es servi de ce couteau-là dans la soirée?
  • Oui.
  • Pour faire quoi?
  • Veux-tu raconter à monsieur le coroner pourquoi tu t’en es servi à un moment donné, au cours de la soirée?
  • … Je suis obligé de répondre?
  • Certainement.
  • Vous savez ben ce qui est arrivé.
  • Bien, c’est-à-dire on ne sait pas nous autres, justement. On te demande de nous raconter ce qui s’est passé?
  • Ben, je l’ai tué.
  • Tu l’as tué?
  • … Oui.
  • Est-ce que tu peux parler un peu plus fort, intervint le coroner Cossette. J’ai pas compris.
  • Qu’est-ce que tu as fait le soir avec ce couteau-là?, reprit Me Dallaire.
  • Tu as tué qui?
  • Le p’tit gars.
  • Un jeune homme?
  • Oui.
  • Que tu avais rencontré où?
  • À quelle place que tu l’as rencontré ce jeune homme-là?
  • En bas de la ville.
  • Te souviens-tu sur quelle rue?
  • Des Cèdres.
  • Sur la rue Des Cèdres?
  • Est-ce que tu as parlé avec ce jeune homme-là, lorsque tu l’as rencontré?
  • D’abord, est-ce que tu le connaissais ce jeune homme-là?
  • De vue, oui.
  • Est-ce que tu savais son nom?
  • J’savais pas son nom.
  • Est-ce que tu le connaissais de vue?
  • J’savais pas son nom mais y me semblait que …
  • Il te semblait que tu l’avais déjà vu en quelque part?
  • Tu le connaissais de vue comme ça?
  • J’savais pas son nom.
  • Lorsque tu l’as rencontré ce jeune homme-là, est-ce qu’il se promenait sur le trottoir?
  • Est-ce qu’il circulait sur le trottoir sur la rue Des Cèdres?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il était seul à ce moment-là?
  • Oui.
  • Lorsque tu l’as accosté, j’imagine que tu as dû lui parler?
  • Lui as-tu parlé?
  • J’m’en souviens plus.
  • Est-ce que tu as marché avec lui sur le trottoir? Est-ce que tu as fait un bout de chemin avec lui?
  • Oui.
  • Et pis, à un moment donné, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Est-ce que vous avez passé dans une cour d’école?
  • Oui.
  • Ça, est-ce que c’est toi qui lui a suggéré de passer dans la cour de l’école ou ben si …?
  • De quelle façon que ça s’est décidé ça, de passer dans la cour d’école?
  • Dans la cour de l’École St-Bernard?
  • Tout ce que je sais, c’est que je me suis ramassé dans la cour de l’école et pis moé, j’pensais que je donnais des coups de poings et pis eh …
  • Tu pensais que tu donnais des coups de poings et c’est ton couteau que tu avais?
  • Te souviens-tu à quelle place que tu l’as frappé avec ton couteau?
  • Sur quelle partie de son corps que tu l’as frappé?
  • J’le sais pas … dans l’abdomen. J’le sais pas.
  • Dans le devant?
  • Oui.
  • Est-ce que vous pourriez, s’il vous plaît, lever la tête un peu plus haute pour que la sténographe puisse prendre les notes?, intervint le coroner. Notes qui sont nécessaires à la justice dans ces choses-là, dans cette chose-là et également répondre un peu plus fort pour éviter qu’on demande les questions deux, trois fois.
  • À ce moment-là, reprit Me Dallaire, te souviens-tu à quel endroit que tu étais dans la cour lorsque …?
  • Dans le fond de la cour.
  • Est-ce que c’est toi qui lui a demandé de te suivre ou si c’est lui qui t’a demandé de passer par-là? Te souviens-tu?
  • (Haussement d’épaules) J’m’en souviens pas.
  • Tu te souviens de lui avoir donné des coups de couteau?
  • Des coups de poing.
  • Seulement que des coups de poings?
  • Ben, j’voyais, j’voyais des coups de poings quand c’est arrivé. J’le sais pas.
  • Mais te souviens-tu d’avoir pris ce couteau-là dans tes mains à ce moment-là?
  • Non.
  • Tu t’en souviens pas?
  • Non.
  • Est-ce que tu peux dire à qui appartient ce couteau-là?, demanda le coroner.
  • À mon père. On le prenait pour aller à la pêche.
  • Est-ce que tu t’en servais souvent?
  • Non.
  • Le traînais-tu avec toi de façon habituelle le soir quand tu sortais?
  • … J’ai jamais été à la chasse, j’ai jamais, j’ai jamais tué un animal.
  • Te souviens-tu quelle était la condition atmosphérique ce soir-là où tu as passé à travers la cour de l’école … quelle température il faisait?
  • Brumeux.
  • C’était brumeux?, reprit Me Dallaire.
  • Ouais…
  • Mais qu’est-ce que tu as fait avec ce jeune homme-là dans le coin de la cour de l’école. … Tu parles de coups de poings, qu’est-ce qui s’était passé exactement, te souviens-tu?
  • C’est assez récent?
  • Je pensais que, je pensais que, je pensais que j’avais donné des coups de poings et pis eh, c’est un couteau.
  • C’est un couteau que tu as …?
  • J’le sais pas, j’m’en souviens pas. Je donnais des coups de poings moé.  J’ai déjà été battu et pis eh, et pis ça m’a resté.
  • Par la suite, là, est-ce que tu te souviens … te souviens-tu quel trajet que tu as pris après cet incident-là, après cet incident de la cour de l’école?
  • J’ai monté par la rue Des Cèdres et pis eh et pis j’ai passé à la gare.
  • Veux-tu dire à monsieur le coroner ce que tu as fait là, à la gare?
  • Je me suis aperçu justement que j’avais un couteau.
  • Que tu avais un couteau?
  • J’ai été l’arranger.
  • Qu’est-ce que tu as fait pour l’arranger?
  • Je l’ai lavé.
  • Tu l’as lavé?
  • Ouais.
  • Qu’est-ce qu’il y avait sur ton couteau à ce moment-là lorsque tu es allé à la gare pour le laver?
  • … du sang.
  • Du sang?
  • Tu as lavé ça où exactement à la gare?
  • Dans un lavabo.
  • À ce moment-là, est-ce que tu étais seul?
  • … ah ben là … j’étais seul, oui. Il y avait le gardien qui gardait plus loin là, mais eh
  • Maintenant, par la suite, après avoir lavé ton couteau, qu’est-ce que tu as fait?
  • J’ai reparti, j’ai passé dans le chemin de terre jusque chez moi … sur la rue Vincent, St-Charles.
  • Te souviens-tu vers quelle heure que tu l’as rencontré ce jeune homme-là?
  • Vers quelle heure approximativement?
  • … 21h00, peut-être.
  • À quelle heure t’es-tu rendu dans la cour de l’école après, là?
  • C’est ça, c’est vers 21h30?
  • 21h00.
  • À ce moment-là, tu étais seul dans la cour de l’école avec lui?
  • Ouais.
  • Il n’y avait pas d’autres personnes?
  • Tu n’en as pas vues?
  • Le 11 novembre, te souviens-tu qu’il y a des policiers qui sont allés te voir?
  • Quelques jours après, là?
  • Ouais.

Marc Perron reconnut aisément l’une des photos prises chez lui, au moment de récupérer le couteau dans le coffre à outils.

  • Qui est-ce qui a indiqué ça aux policiers?
  • C’est moé.
  • C’est le même couteau que tu avais en date du 8 novembre?
  • Oui.
  • C’est toi-même qui l’as déposé dans ce coffre-là, métallique?
  • Ouais.
  • Te souviens-tu quelle journée que tu as fait ça?
  • Le soir même.
  • Le soir même?
  • Ouais.
  • Est-ce que c’est à cet endroit-là que tu l’avais pris ou si le couteau, avant de partir de chez vous…?
  • Le vendredi soir, le 7 novembre avant de rencontrer ce jeune homme?
  • Est-ce que c’est dans le hangar également que tu l’avais pris ce couteau-là?
  • Dans le même coffre.
  • Après la veillée, tu l’as remis dans le même coffre?
  • Ouais.
  • Maintenant, te souviens-tu, dans la cour de l’école, d’avoir enlevé un manteau sur ce jeune homme-là, sur un jeune homme, un veston, une chemise carreautée?
  • Oui.
  • C’est toi qui as fait ça?
  • Oui.
  • Pourquoi tu as fait ça?
  • Ben … c’est pareil comme si j’avais repris mes sens après.
  • Tu as repris tes sens après?
  • Ouais, pis là, j’me suis aparçu [sic] qu’il mouillait et pis eh
  • Qu’il pleuvait?
  • Ouais et pis je l’ai recouvert.
  • Tu l’as recouvert quoi?
  • La tête.
  • Sur la tête?
  • Y mouillait.
  • Une fois rendu à ton domicile là, vers quelle heure que tu es rendu à ton domicile ce soir-là?
  • 22h15.
  • Et là, qu’est-ce que tu as fait?
  • Ben là, j’ai été à la Polyvalente des Chutes pour voir le résultat des élections mais c’était terminé. Là, mon père est venu me chercher à la Polyvalente.
  • Vers quelle heure que ton père est allé te chercher?
  • J’étais chez nous, ça fait que là je l’ai laissé, j’le savais pas.
  • Tu ne savais pas qu’il était mort?
  • Non.
  • Par la suite, est-ce que tu t’es couché?
  • Oui.
  • Est-ce que tu as conté ça à ton père?
  • Je pensais à ça, ouais.
  • Le lendemain c’était le samedi, je comprends que vous n’aviez pas d’école?
  • Le dimanche, est-ce que …?
  • C’est le samedi que j’ai appris ça qu’on avait trouvé tout ça là.
  • Tu as appris ça de quelle façon?
  • De mon ami.
  • Et …?
  • Le samedi soir, on était parti et on a été chez un de ses amis et pis eh, on a commencé à parler de ça, pis je savais pas qu’il eh
  • Quel est son nom à ton ami, celui qui t’a appris ça?
  • Jean Lahaie.
  • Il t’a dit quoi là, exactement?
  • … Il a su ça à la radio qu’un p’tit gars avait été trouvé, pis toute ça et pis eh
  • Quelle réaction que tu as eue à ce moment-là quand il t’a parlé de ça?
  • Ben, j’ai faite ben, j’y ai pensé et pis j’ai pas veillé tard.
  • Tu es allé te coucher?
  • … Pas tout de suite, je pense qu’il y avait du hockey ce soir-là … oui. Il y avait du hockey, j’ai écouté le hockey.
  • Est-ce que tu avais pris de la boisson toi, au cours de cette journée-là du 7 novembre?
  • Non.
  • Est-ce que tu en prends de la boisson d’habitude?
  • Non.
  • Est-ce que tu avais pris des médicaments ou des pilules?
  • Aucune drogue.
  • Pas de drogue?
  • Je fume pas non plus.
  • Comment est-ce que tu expliques ça ton geste, là?

Puisque Me Germain s’objecta à cette question, ce fut au coroner de poursuivre l’interrogatoire.  Lorsque celui-ci tenta de demander à Perron quelle était son intention en se rendant laver son couteau à la gare, Me Germain intervint à nouveau, cette fois pour lui faire remarquer que si on était en procès le juge leur ferait certainement remarquer que des intentions on pouvait déduire des faits.

Malgré ce conseil, le coroner s’entêta.

  • Je vais poser ma question de façon directe, reprit-il. Est-ce que vous avez lavé le couteau dans l’intention de vous soustraire ou de cacher un acte que vous avez commis, que vous aviez commis?
  • … C’est ça, fit Perron.

S’il a réellement nettoyé le couteau c’est parce qu’il était conscient du mal qu’il avait fait, peut-on en déduire.  S’il était conscient, pourrait-on également le déclarer apte à subir son procès?

D’ailleurs, Me Germain passa la remarque qu’il avait compris ce détail avant même que la question du coroner soit soumise.  Après tout, Perron avait quitté son logement avec le couteau dans sa ceinture, et cela sans justification, ce qui en soit prouvait déjà une certaine forme de préméditation, d’intention criminelle.  Ce soir-là, semble-t-il, il avait eu l’intention de tuer quelqu’un, de s’en prendre à la société en général.  La seule chose qu’il n’avait pas prévue, apparemment, c’était l’identité de sa victime.  Il avait donc frappé au hasard, spontanément, et de manière plutôt désorganisé.

Après lui avoir fait admettre qu’il avait marché sur une distance de trois coins de rues en compagnie de Beaudoin avant de le poignarder – une distance qu’il estimera lui-même de trois ou quatre minutes –, Me Dallaire déclara ne plus avoir de question pour le témoin.  Après que les avocats Germain et Duhaime eurent annoncé la même chose, le coroner se tourna à nouveau vers Perron.

  • Est-ce que dans votre souvenir, la victime était dans cette position au moment où vous l’avez laissée?
  • (le témoin examinant la photographie) … Oui.
  • Est-ce que les vêtements qui sont sur la tête de la victime ici c’est vous-même qui les avez déposés à cet endroit-là?
  • … Oui.

Finalement, Me Duhaime changea d’avis et se leva en demandant la permission de poser une question.

  • Marc Perron, au moment du 7 novembre, est-ce que tu étais sous les soins d’un médecin?
  • Non.
  • Pas à ce moment-là?
  • Non.

Le coroner leva donc le huis clos, et les curieux expulsés un peu plus tôt purent revenir entendre le verdict.

  • Après avoir entendu les témoignages, fit Cossette, il appert que la mort de Marc Beaudoin est survenue dans les circonstances suivantes : le vendredi soir, le 7 novembre 1975, alors que la victime revenait d’une rencontre avec ses amis dans la paroisse … sur la rue Laval, paroisse du Christ-Roi, sur la rue Laval, l’enfant, la victime revenait où il demeurait sur la 2ème rue à Shawinigan et en cours de route, il aurait rencontré le témoin important, soit Marc Perron et au cours du témoignage des personnes qui ont rencontré la victime, au cours de la soirée, soit Alain Lord, Gaétan Renault au moment du départ du jeune Beaudoin de la rue Laval, la personne était absolument consciente et en cours de route, selon le témoin important lui-même, Marc Perron … celui-ci aurait déclaré au cours de l’enquête, avoir blessé mortellement la victime Marc Beaudoin. À cette fin, je le reconnais comme étant coupable de crime et je demande à la Cour du Bien-Être Social de bien vouloir prendre les procédures nécessaires quant à la gravité et aux conséquences de l’acte criminel posé.
  • Je comprends que vous voulez dire, monsieur le coroner, criminellement responsable de la mort …?, demanda Me Dallaire.
  • Oui, c’est un crime. C’est criminellement responsable de la mort du jeune Marc Beaudoin.

Selon Ghislain Fortin, ancien agent de probation de Perron qui témoignera en 2014 dans le documentaire Novembre 84, le jeune homme fut déclaré inapte à subir son procès et envoyé en institut psychiatrique.  À la même époque, il aurait également agressé d’autres enfants, sans toutefois se rendre jusqu’au meurtre, dont un qu’il aurait attaché à un arbre à l’île Melville.  Perron n’en était donc pas un seul crime à son palmarès.

Maintenant, avec le recul, il nous apparaît évident qu’on pourrait déjà le classer dans la catégorie des violeurs ou agresseurs en série.  Qu’à cela ne tienne, le système des libérations conditionnelles et celui de ma médecine psychiatrique étant ce qu’ils sont, Marc Perron ne devait être interné que quelques années.  À l’automne 1984, au moment du triple meurtre de Viens-Métivier-Lubin, il habitait le même quartier que ces enfants, à Montréal.

En 1996, Marc Perron se trouvait toujours à Montréal quand il fut condamné pour une agression armée avec menaces et séquestration sur une enfant de sexe féminin.

Le 20 février 2010, il se retrouva dans un dépanneur de la rue St-Marc à Shawinigan.  C’est là que son attention fut attirée par un garçon de 11 ans, occupé à acheter des bonbons.  À la sortie de l’enfant, Perron l’aurait suivi pour lui demander de l’accompagner chez lui afin de l’aider à compléter certains travaux.  Perron, qui n’avait utilisé aucun stratagème en 1975 pour s’en prendre à Beaudoin – quoique il l’avait accompagné sur une distance de trois coins de rue, ce qui leur a laissé le temps de bavarder tout de même un peu – se montra convaincant puisque le garçon accepta de le suivre dans son logement de la 3ème Avenue, dans le secteur Shawinigan-Sud.  Selon une autre version, Perron l’aurait plutôt attiré avec des bonbons.  Malheur à lui, cependant, car Perron l’agressa sexuellement avant de le ramener au même endroit.  Encore une fois, l’enquête policière permit de l’arrêter en quelques jours seulement, soit le 26 février.

Perron comparut au palais de justice de Shawinigan, où on l’accusa d’agression et attouchements sexuels.  Le 2 mars, il tenta de retrouver sa liberté mais le juge s’y opposa en raison de ses antécédents en semblable matière.  En juin, il se méritera 20 mois de prison.  Il n’en fit que 17 en raison de la détention provisoire.  De plus, on lui avait imposé une probation de 3 ans qui l’empêchait de se trouver en compagnie de jeunes de moins de 16 ans.

screenhunter_271-oct-13-21-53         En octobre 2015, c’est avec une masse (ou un marteau) que Perron agressait l’adolescente Natasha Raymond.  Cette fois, son mode opératoire ressemblait étrangement à celui utilisé contre Marc Beaudoin, quarante ans plus tôt.  Mais, apparemment, personne ne mentionna cette similitude.  Il s’était attaqué spontanément à un enfant mineur, dans ce cas-ci une fille, de manière désordonnée et sans préméditation apparente, exception faite d’une arme qu’il transportait avec lui.  Encore une fois, aucun mobile apparent.  Comme s’il voulait s’en prendre à la société en général à travers des enfants.

Il n’en fallait pas davantage pour que Me Marc Bellemare sorte dans les médias pour souligner que Marc Perron avait un lien avec la disparition de Cédrika Provencher, survenue à Trois-Rivières le 31 juillet 2007.  Comme on le sait, deux mois à peine après cette déclaration, on retrouvait les restes de Cédrika le long de l’autoroute 40.  Encore une fois, Me Bellemare blâma le travail policier au moment où ceux-ci se retiraient après avoir complété leurs fouilles.  La première version du documentaire Novembre 84 se terminait d’ailleurs avec ce lien plutôt risqué, à savoir que Le Chambreur pouvait être impliqué dans l’affaire Cédrika.

Lorsque Jonathan Bettez fut arrêté pour pornographie juvénile en août 2016, les dernières personnes qui pensaient croire en la culpabilité de Perron se rangèrent derrière la majorité.  Car le jeune homme d’affaire faisait un suspect beaucoup plus intéressant.

Le 28 septembre 2016, le jour même où l’avocate de Jonathan Bettez recevait copie de l’ensemble de la preuve collectionnée sur son client, Marc Perron plaidait coupable au palais de justice de Trois-Rivières pour l’agression qu’il avait perpétré en octobre 2015.  Par ailleurs, on annonçait la possibilité d’une requête visant à le déclarer délinquant dangereux.  Connaissant son passé, il est étonnant, voir inacceptable, que cette demande n’ait pas été faite plus tôt.

Marc Perron est-il vraiment responsable des meurtres de 1984 et 1985?

Dans la version DVD du film documentaire Novembre 84, on affirme que la police aurait retrouvé chez Marc Perron (à une date inconnue) un scrapbook contenant des découpures de journaux sur les assassinats ou disparitions d’enfants, ainsi qu’une ceinture munie de pics.  Ensuite, on prétend se baser sur le rapport d’autopsie pour affirmer que c’est le même genre de ceinture qui a été utilisée sur le corps de Maurice Viens.  Pourtant, comme on l’a vu au cours des articles précédents, même la pathologiste n’osait pas une telle allégation; rigueur scientifique oblige.  Le rapport du Dre Sourour parle uniquement d’objet contondant, rien de plus.  Pour être plus précise, voici l’extrait :

« on note des contusions formant des plages étendues impliquant toute la partie du dos à partir du niveau de la ceinture, les deux fesses, le dos des cuisses jusqu’au pli des genoux.  Il s’agit de multiples empreintes superposées d’une surface contondante et répétant une mesure de 4 cm de largeur avec éraflures linéaires sur les bords de l’empreinte contusionnée et aussi des éraflures et des abrésions [sic] linéaires superposées et entrecroisées (donnant une impression de multiples impacts avec une surface contondante appliquée à cette région dont certains sont superposés).  Ces marques décrites s’étendent jusqu’au niveau de la hanche gauche vers la partie antérieure ».

Bien que la Dre Sourour mentionnait « des éraflures linéaires sur les bords de l’empreinte contusionnée », elle ne parle jamais d’une arme tranchante ou piquante.  Au contraire, elle mentionnait à deux reprises une surface contondante[3] pour décrire l’objet de torture.

Dans un article du Journal de Montréal, une autre imprécision se glissa lorsqu’on revint sur le cas de Beaudoin en parlant de 31 coups de couteau, dont 17 mortels[4]. C’est faux, bien sûr, si on en revient encore une fois au rapport d’autopsie, qui indiquait plutôt la présence de « trente-et-une (31) plaies notées au niveau du corps, treize (13) sont pénétrantes, c’est-à-dire ont atteint des organes intérieurs et dix-huit (18) sont piquantes ».

Il existe toutes sortes de rumeurs en ce moment, allant même jusqu’à dire que Perron aurait travaillé pour les Emballages Bettez, en plus d’avoir été complice de Jonathan dans le meurtre de Cédrika Provencher en 2007.

Comme j’exclus totalement les rumeurs de la pensée qui occupe cette série d’articles, nous nous en tiendrons aux faits établis et aux documents disponibles.

Avant de tenter une réponse quant au sérieux de la candidature de Perron, nous verrons bientôt celle du deuxième suspect, qui pourrait lui aussi être un candidat sérieux, sinon davantage.

(la semaine prochaine : 7ème partie, la piste Jean-Baptiste Duchesneau)

[1] Marc Beaudoin est né le 10 septembre 1963.  Ses parents étaient Jean-Paul Beaudoin et Pierrette Berthiaume, tous deux mariés le 21 août 1948 à Grand-Mère.  Pierrette, fille de Joseph et de Rose Lanouette, est décédée le 17 mars 1997 à Shawinigan-Sud.

[2] Ces photos n’ont pas été déposées dans le dossier de l’enquête de coroner que j’ai consulté à BAnQ Trois-Rivières.

[3] Selon Larousse (2016) : (du latin contundere, frapper) Se dit d’un objet qui meurtrit par écrasement, sans couper : Une matraque est une arme contondante.

[4] http://www.journaldemontreal.com/2014/11/10/elle-redoute-le-meurtrier-de-son-frere

Les Faucheurs d’enfants: 5ème partie, les suspects potentiels

jean-baptiste-duchesneau
Jean-Baptiste Duchesneau

Diffusé à l’origine dans le cadre de la série Homicides sur les ondes de Canal D en 2009, le documentaire de Loïc Guyot  sur l’affaire Maurice Viens a bénéficié de la collaboration des anciens détectives Yvon Lépine, Claude Lesieur et Jacques Duchesneau.  Tous trois ont travaillé sur l’affaire.  On comprend qu’aucun effort n’a été ménagé pour tenter de retrouver Maurice durant les quelques jours où on le considérait seulement comme disparu.  Évidemment, le père du bambin fut le premier à être soupçonné puisque les enquêteurs se devaient, dès le départ, de considérer tout le monde comme un suspect potentiel.  Même si cela peut occasionner des conflits ou des critiques sévères, il s’agit là d’une attitude normale et nécessaire.

Mettez-vous un instant dans la peau de l’un de ces enquêteurs.  Au moment où vous êtes appelé à vous rendre chez une famille dont l’enfant est disparu, vous ne connaissez personne sur place.  Vous ne pouvez faire confiance en personne.  À vos yeux, tout le monde est un suspect.  Ce n’est pas de la paranoïa mais une étape essentielle.  Le reste de l’enquête permettra ensuite d’éliminer ou de retenir certains suspects.  Heureusement, le père de Maurice finit par être écarté.

Après avoir laissé la mère de Maurice durant 18 heures sans nouvelles informations, Yvon Lépine admet devant la caméra que celle-ci l’avait reçu par une engueulade sévère.  N’oublions pas que c’est également une réalité assez peu discutée que dans des cas comme celui-là la rencontre entre les enquêteurs et les parents puisse occasionner des frictions.  Ce sont deux mondes diamétralement opposés qui se font face tout en essayant de collaborer dans un même but.

On raconte aussi dans ce document que Francine Legault aurait manifesté le souhait de voir la scène de crime, mais Yvon Lépine demeura avec elle dans son logement jusqu’à ce que la confirmation arrive par téléphone.  Il dira d’ailleurs que ce fut pour lui la pire soirée de toute sa vie.

Le documentaire de Guyot nous explique ensuite que les informations récoltées par les policiers ont été nombreuses, et surtout que celles-ci durent être validées les unes après les autres.  Ensuite, on en arrive au rouleau de papier goudronné qui « recouvrait » le corps de Maurice.  On avançait aussi l’idée selon laquelle il avait été battu avec un bâton.  Selon le rapport du coroner, il n’a jamais été question que le rouleau de papier goudronné « recouvrait » l’enfant.  On précisait plutôt que l’étiquette apparaissant sur le rouleau avait été tachée de sang.  Ce n’est pas tout à fait la même chose.  De plus, le Dre Sourour, maintenant décédée, n’a jamais parlé de bâton mais d’un instrument contondant.

Plus que jamais, il faut se montrer très prudent devant l’interprétation de certains détails.

La narration redevient plus fidèle aux faits quand on mentionne les blessures au dos (dos, fesses et cuisses) ainsi que la position des vêtements (remonté et descendus jusqu’aux chevilles).

Selon le psychiatre Gilles Chamberland, ce crime pourrait démontrer toute la rage que le tueur souhaitait exprimer.  « Mais c’est clair qu’on est pas dans le domaine du rationnel », dit-il.  Toutefois, sans remettre en question la compétence de ce professionnel, il serait difficile d’imaginer ce tueur comme un psychotique complètement déconnecté de la réalité.  Pourquoi cela?  Premièrement, parce qu’un tel tueur serait vite rattrapé.  Ensuite, le mode opératoire démontre que l’assassin de Maurice a fait preuve d’un minimum de planification, au moins pour l’enlèvement.  Il s’est fait suffisamment convaincant pour le faire monter sans violence à bord de sa voiture.  Comme on l’a vu dans le premier article de la série, il l’aurait convaincu de laisser tomber sa garde en lui promettant d’aller lui acheter des bonbons.  C’est donc qu’il avait planifié son scénario.  Il savait ce qu’il faisait.

Toujours selon le même documentaire, on fait ensuite le lien avec l’affaire Métivier-Lubin en y explorant une première piste intéressante, celle d’un chauffeur de taxi travaillant dans le quartier où s’étaient produits les enlèvements.  L’individu, qu’on se refuse de nommer, s’était lui-même rendu au poste de police.  Jacques Duchesneau, qui assistait à l’interrogatoire derrière une vitre teintée, fut témoin d’une scène étrange.  Lorsque le suspect fut confronté à un fait qui pouvait le lier au dossier (on ne précise pas lequel), il se tourna subitement vers sa droite et, en s’adressant à un personnage imaginaire, aurait dit quelque chose de semblable à ceci : « ah! C’est ça que tu lui as fait au petit Viens? ».

Duchesneau admet que ce suspect leur avait révélé des choses que seul le tueur pouvait savoir.  Malheureusement, puisqu’on ne précise pas ces éléments, il est impossible d’en juger la valeur réelle.  Toutefois, à l’époque des meurtres, le propriétaire de la compagnie de taxi se souvenait que l’individu lui avait ramené le véhicule dans un état lamentable, comme s’il s’était aventuré dans un boisé ou une zone boueuse.

Puis le malheur frappa au beau milieu de l’interrogatoire, lorsqu’on servit aux enquêteurs une ordonnance de la Cour exigeant la libération du chauffeur de taxi, qui fut cependant conduit en institution psychiatrique.  En vertu de la loi protégeant les malades mentaux, cette pratique peut causer la frustration du public mais, de grâce, ne la relions pas pour autant à une quelconque théorie du complot.  Les enquêteurs affectés au dossier ne pouvaient eux-mêmes rien y faire.

Selon le détective Lesieur, les informations fournies par cet individu allaient au-delà de la coïncidence.  Pour lui, ce fut le plus intéressant de tous les suspects.

Et comme si ce n’était pas assez, ce drôle de chauffeur de taxi retrouva rapidement sa liberté puisque les psychiatres furent incapables de prouver le danger qu’il pouvait représenter pour la société.  Que deux tueurs agissent la même journée, selon le Dr Chamberland, c’est presque statistiquement impossible.  En effet, ce commentaire nous fait réfléchir sur le fait que les affaires Viens-Métivier-Lubin sont probablement inséparables.  Malgré l’évidence, selon le journaliste Michel Auger, la police mit cependant du temps à admettre ce lien[1].

Le documentaire fait un autre rapprochement avec l’affaire Roux-Bergevin, ainsi que celle de Michel Étier, 12 ans.  Ce dernier fut porté disparu le 13 décembre 1984 et son corps retrouvé en mars 1985.  Son agresseur, jamais identifié, l’avait étranglé.

En 1992, le programme de délation Info-crime permit à la police de « se pencher sur un nouveau suspect », explique le narrateur.  Cet homme, qui avait pour nom Jean-Baptiste Duchesneau[2], demeurait dans le même quartier que les victimes à l’époque des faits.  Il aurait été la dernière personne vue en compagnie de Métivier et Lubin.  Plus fascinant encore, Duchesneau traînait un lourd passé judiciaire puisqu’il avait tué une fillette de 6 ans en 1973.  Selon le policier Pilon, cet homme avait été arrêté en 1987 pour inceste et autres agressions sexuelles.

Parmi les autres éléments incriminants, on raconte que Duchesneau aurait demandé à sa conjointe de l’époque de le couvrir devant les policiers.  Au moment où deux détectives vinrent le rencontrer à la prison de La Macaza, le 1er novembre 1993, Duchesneau devint soudainement très nerveux lorsqu’il comprit qu’on venait le voir pour les meurtres de 1984.  Il accepta cependant de passer le polygraphe.  Il fut entendu que la séance aurait lieu deux jours plus tard, le temps pour les policiers de préparer le tout, eux qui étaient sur le point de l’inculper pour meurtre ou de l’écarter complètement.  Mais le lendemain matin, Duchesneau s’envolait avec son secret.  On le retrouva mort dans sa cellule.  Il s’était enlevé la vie.

À la toute fin du documentaire de Guyot, on entend la mère de Maurice se demander comment le tueur faisait pour vivre encore avec son secret, 25 ans plus tard.  C’est une question qui revient régulièrement dans la bouche des proches des victimes.  Malheureusement pour eux, les psychopathes ne se la pose même pas.

Parmi les rares sources d’informations auprès desquelles le public peut s’alimenter pour mieux comprendre cette affaire, on retrouve un autre documentaire, celui-là présenté dans quelques salles de cinéma en 2014 sous le titre Novembre 84.  Dès le début, on comprend que le ton n’est pas le même que celui de Guyot, car on s’y fait beaucoup plus critique envers la machine policière.

Mais restons concentrés sur les suspects potentiels.

Selon cette nouvelle vision du dossier, c’est le 3 novembre 1984, c’est-à-dire entre la disparition de Viens et la découverte de son corps, que le mystérieux chauffeur de taxi s’est présenté volontairement aux policiers.  Cette fois, on le nomme : Claude Quévillon.  Tout comme l’avait précisé Jacques Duchesneau en 2009, Me Marc Bellemare rappelle que Quévillon avait alors fourni des éléments que seul le tueur pouvait connaître.  Encore une fois, cependant, on ne nous fournit toujours aucune précision quant à ces « éléments ».

Toutefois, on apportait un point nouveau en ciblant le colocataire de Quévillon, un personnage que l’on se contente toutefois de surnommer Le Chambreur.  Le document de Guyot n’en avait fait aucune allusion.

Dans Novembre 84, on apprend qu’une lettre dactylographiée aurait été déposée durant la journée du 3 novembre, laquelle demandait une faible rançon contre Maurice Viens.  On reprochait aux policiers d’avoir dissimulé cette information à la mère de Maurice, allant même jusqu’à parler de « bavure ».  On a pourtant vu dans les témoignages que les policiers ont accordés à Guyot qu’une marée d’appels les avait submergés.  On pourrait donc penser qu’ils étaient dans « le jus », sans compter que leur travail est d’enquêter sur un crime horrible et non pas de rapporter à la famille tous les ouï-dire entendus sur le terrain, ce qui risquerait d’ailleurs de jouer dangereusement avec leurs sentiments.

Dans l’affaire Denise Therrien, et probablement aussi dans certains autres cas médiatisés, on a connu quelques demandes loufoques de ce genre.  La plupart du temps, ils sont l’œuvre de mauvais plaisantins qui cherchent à profiter du malheur de certaines personnes.  Comme on le sait – et surtout comme on devrait se le rappeler régulièrement – les enquêteurs sont là pour résoudre un meurtre et non pas livrer aux familles tous les détails, d’autant plus qu’en début d’enquête tout le monde est considéré comme un suspect potentiel.  Sinon, les informations contenues dans un dossier risqueraient de se répandre publiquement et de saboter par le fait même toute possibilité d’en arriver à une conclusion viable.  Alors, peut-on réellement parler de bavure?

Puis, tout comme Duchesneau, le fameux Chambreur posséderait lui aussi un lourd passé.  Quand on mentionne qu’il a déjà tué un enfant à Shawinigan en 1975, il devient assez facile de l’identifier.  Bien qu’on se refuse à le nommer, le Chambreur est nul autre que Marc Perron, un déséquilibré qui s’est fait connaître publiquement en attaquant une jeune fille à coups de masse en face du Séminaire St-Joseph de Trois-Rivières en octobre 2015.  Nous y reviendrons.

marc-perron-01
Marc Perron

Toujours est-il que l’ancien agent de probation de Perron, Ghislain Fortin, qui témoigne dans Novembre 84, se réfère au mode opératoire utilisé en 1975 et ceux de 1984 et 1985 pour établir un lien direct entre toutes ces affaires.  Il laisse clairement entendre que Perron serait le tueur en série responsable de tous ces meurtres.  Est-ce vraiment le cas?

Malheureusement, on ne permet pas au public d’entrer dans les détails, ce qui pourrait lui permettre de tirer ses propres conclusions.  Il faudra donc se tourner vers d’autres sources pour mieux étudier le passé de ce tueur.  Et c’est pour cette raison que je partage l’intégral des enquêtes de coroner sur les victimes.

Quel fut le mode opératoire utilisé en 1975?  Voilà la question qui m’a amenée à consulter l’enquête du coroner qui sommeille dans les boîtes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

Avant de faire le même exercice pour le suspect Jean-Baptiste Duchesneau, nous reviendrons la semaine prochaine sur le passé trouble de Marc Perron.

Est-ce lui la clé de l’énigme?

(la semaine prochaine : 6ème partie, la piste Marc Perron)

 

[1] Je tiens à nuancer ce commentaire, puisqu’il pourrait ici être question du moment où la police a accepté de parler publiquement de ce lien, et non pas de la première fois où ils ont eu l’idée d’établir un lien entre ces meurtres.  D’ailleurs, dans différents articles de la présente série Les Faucheur d’enfants, vous retrouverez certains éléments permettant de croire que les policiers ont fait ce lien très tôt dans l’enquête.

[2] Aucun lien de parenté connu avec l’ancien enquêteur Jacques Duchesneau.

Les Faucheurs d’enfants: 4ème partie, Pascal Poulin et Marie-Ève Larivière

Pascal Poulin est né le 26 janvier 1979 de l’union d’Hélène Poulin et Denis Provencher.  Le 20 janvier 1990, alors qu’il se dirigeait vers son 11ème anniversaire, Pascal quitta le domicile de sa mère au 3455, appartement 3, de la rue Gascon à Montréal.  Il devait rejoindre des copains afin de « faire un tour de métro », écrira le coroner.  On ne devait plus jamais le revoir vivant.

Selon le rapport du coroner Claude Paquin, qui s’étale sur seulement trois pages, le corps de Pascal fut retrouvé le lendemain, 21 janvier, vers 17h00 « dans un terrain vacant près de la rivière des Prairies en face du 13470 boulevard Gouin est à Montréal ».  Selon La Presse du 22 janvier 1990, « un homme qui promenait son chien hier en fin d’après-midi, sur une route déserte près du boulevard Gouin, à Pointe-aux-Trembles, a découvert le cadavre d’un adolescent assassiné depuis apparemment peu de temps.  Le corps découvert vers 17h30 est celui d’un garçon âgé de 15 ans ou moins, que la police n’avait pas identifié au moment de mettre sous presse ».

Dans l’édition du lendemain, le journaliste Marcel Laroche s’avéra plus cru en précisant que la victime a « été sauvagement agressé sexuellement et assassiné à coups de couteau ».  En plus d’identifier Pascal, il précisera que la découverte de 17h30 s’était faite près de la rivière des Prairies.  Après avoir été sodomisé, la victime aurait été poignardée à la base du cou, mais « deux autres blessures décelées sur son corps auraient également été causées par une lame de couteau ».  Laroche précisera qu’au moment de la découverte du corps sa disparition n’avait toujours pas été signalée à la police.

Déjà, Laroche tentait un lien : « l’assassinat de Pascal Poulin […] n’est pas sans rappeler d’autres crimes similaires commis dans la métropole il y a quelques années, et au cours desquels d’innocents enfants ont été agressés sexuellement et tués par un pervers toujours au large ».

Le cadavre, qui présentait des rigidités cadavériques, fut retrouvé à demi-nu et recouvert de neige.  Puisqu’il avait justement neigé entre la disparition et la découverte, aucune trace de pas ne fut retrouvée à proximité.

Hélène Poulin avisa finalement la police de la disparition de son fils vers 23h00, dans la soirée du 21 janvier.  À cet instant, il y avait plusieurs heures que les enquêteurs étudiaient la scène de crime.

Le 22 janvier, la mère identifia son fils.  C’est seulement après l’autopsie qu’on lui remit le corps.

Le Dr Jean Hould, qui se chargea de l’autopsie dans la journée du 22 janvier, constata la présence d’un choc hémorragique suite à des « lacérations vasculaires au niveau des vaisseaux du cou par un instrument piquant et tranchant ».  Autrement dit, on lui avait tranché la gorge.  Puis il nota aussi « la présence de spermatozoïdes dans le rectum ».

Le coroner Paquin signa son rapport le 17 mai 1990, sans pouvoir donner de conclusion définitive puisque l’affaire demeurait non résolue.  Ce document est d’ailleurs beaucoup moins complet que ceux des meurtres de 1984 et de 1985.  Malheureusement, on ne précise pas davantage les détails de l’autopsie, ce qui aurait peut-être pu permettre de savoir pourquoi on l’a retrouvé « à demi-nu ».  Avait-il subi la « fessée mortelle », comme Maurice Viens et Denis Roux-Bergevin?

Le dernier meurtre que certaines personnes attribuent à la série que nous venons de voir au cours des dernières semaines, s’avère être celui d’une jeune fille.  Si vous avez toujours à l’esprit qu’un seul et même tueur puisse être impliqué dans toutes ces affaires, il ne faut certainement pas s’en étonner puisqu’il n’est pas rare que ces prédateurs s’en prennent à des victimes des deux sexes.

Marie-Ève Larivière est née le 19 avril 1980.  Sa mère était Nicole Boily et son père André Larivière.  Lorsqu’elle fut enlevée en 1992, elle était donc âgée de 11 ans.  Elle habitait au 2972 chemin Ste-Marie à St-Polycarpe avec sa mère et son beau-père, l’artiste sculpteur François Lambert.  Le 8 mars 1992, Marie-Ève se trouvait en visite chez des parents résidant rue Beausoleil, à Laval.  « Un peu avant 19h, Marie-Ève a obtenu la permission de sa mère d’aller acheter une ou deux baguettes de pain à la boulangerie Rondeau, située dans le même secteur de Laval, sur le boulevard Lévesque »[1].

Marie-Ève aurait été vue pour la dernière fois vers 19h45 dans un dépanneur situé à l’intersection des rues Desnoyers et de la Fabrique, à Laval « où elle avait abouti, vraisemblablement après s’être égarée.  Les policiers lavallois croient que la fillette aurait été accostée par un inconnu, quelque part sur la rue Desnoyers, pour ensuite être kidnappée ».  Mais puisqu’elle n’était toujours pas rentrée à 20h00, l’inquiétude de ses proches s’amplifia.  Sans tarder, la mère et son conjoint contactèrent la police de Laval.

Après une nuit de recherches, c’est vers 7h00, le lendemain matin, que des employés du Canadien Pacifique découvrirent le corps de la petite, abandonné sur le bord de la voie ferrée « tout près des boulevards Saint-Martin et Industriel, dans le secteur de Saint-Vincent-de-Paul, à huit kilomètres de son point de départ ».  Laroche ajoutera aussi que l’endroit où le corps a été trouvé se situait sur la montée Saint-François, à moins d’un kilomètre du célèbre pénitencier Saint-Vincent-de-Paul.  « C’est également dans ce secteur que les policiers lavallois avaient découvert, le 17 janvier 1991, le corps à demi-nu et ficelé de Danielle André.  La jeune mère de famille de 33 ans avait été abattue »[2].

Le lieu de la découverte du corps fut désigné par le coroner Michel Trudeau comme « extérieur, ouest voie ferrée, intersection St-Martin, industriel Laval ».  Son rapport, qui ne tient qu’en une seule page, permet cependant de préciser la cause du décès : asphyxie par compression des structures vitales du cou.  Les autres conclusions se lisent comme suit :

  • Pétéchies sur le visage et les conjonctives des deux yeux ainsi qu’au niveau des muqueuses buccales,
  • Présence d’un sillon à la région cervicale droite,
  • Rougeur de la vulve avec légère infiltration hémorragique,
  • Plusieurs petits foyers d’infiltration hémorragique au niveau des tissus mou du cou.

Dans La Presse du 10 mars, Marcel Laroche se montra plus direct en écrivant que Marie-Ève avait été « agressée sexuellement avant d’être étranglée par son assaillant toujours au large ».

Quoique les autorités se firent avares de commentaires, le journaliste apprit à ses lecteurs le viol et aussi que l’autopsie avait été pratiquée par le Dr Claude Pothel, qui « semble toutefois écarter pour l’instant qu’il y ait eu pénétration complète ».  Larouche mentionnait également que la fillette portait ses vêtements au moment de la découverte.

Après s’être bien imprégné des circonstances entourant ces six meurtres d’enfants, nous étudierons la semaine prochaine certains documents qui ont traité du sujet afin de tenter une première incursion vers certaines pistes.  Celles-ci nous mèneront principalement vers deux personnages dangereusement intéressants.  Peut-être la police a-t-elle étudié d’autres suspects, mais nous nous intéresserons à ces deux énergumènes connus du public et qui font encore jaser.

(la semaine prochaine : 5ème partie, les suspects potentiels)

 

[1] Marcel Laroche, La Presse, 10 mars 1992.

[2] Cette affaire semble cependant avoir été résolue, car Laroche écrivait à ce propos : « moins de deux mois après cet assassinat, les policiers mettaient la main au collet de Jean-Pierre Ducros, un individu de 35 ans qui s’était enfui en Colombie pour échapper à la justice ».

Les Faucheurs d’enfants: l’avant-propos

killer-820017_1920         Au cours des prochaines semaines, Historiquement Logique présentera une série de huit articles qui nous permettront d’approfondir les circonstances entourant les meurtres horribles d’enfants survenus au cours des années 1980 et 1990.  Les récents développements dans l’affaire Cédrika Provencher ne sont pas complètement étrangers à mon travail de recherche, car certaines personnes ont fait des rapprochements, et cela à plusieurs niveaux.

Au cœur de toutes ces explications et théories, je pense que le public a du mal à s’y retrouver.  D’autant plus que certaines sources semblent se contredire.

C’est un phénomène que rencontre fréquemment tout chercheur historique, et le milieu judiciaire n’y fait pas exception.  Quand on s’éloigne des sources primaires (documents légaux) on assiste forcément à certaines interprétations ou à des erreurs flagrantes.  D’où l’importance, même après des années de récits ou de racontars, de revenir à la source.  Je l’ai prouvé dans L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, où on avait encore des choses à apprendre, un siècle plus tard.

J’ai moi-même voulu mettre à l’épreuve mon propre questionnement et quelques-uns de mes doutes.  Pour cela, rien de mieux que de remonter à la source, c’est-à-dire les documents légaux publiquement accessibles.  Dans le cas d’une affaire non résolue, le lecteur aura compris qu’il est impossible d’avoir accès à l’ensemble de la preuve recueillie par les enquêteurs de la police.  Le contraire serait d’ailleurs inquiétant puisque ceux-ci se doivent de conserver une partie de la preuve hors de la portée du public afin, peut-être, de confondre un éventuel suspect.  Toute personne prétendant détenir une preuve solide que les autres n’ont pas est soit un affabulateur ou un témoin important qui doit immédiatement courir au poste de police le plus près de chez lui afin de partager ce qu’il sait avec les autorités compétentes.

Par conséquent, les réflexions que nous aurons tout au long des prochains billets seront limités en lien avec l’information disponible, et je parle ici des rapports de coroner.  Je présenterai ma médiagraphie à la fin du dernier article.

Ceci m’amène à mettre immédiatement en garde les âmes sensibles, car il est parfois nécessaire d’entrer dans les détails pour mieux comprendre, et aussi pour tirer certaines conclusions.  De plus, je ne considère pas que la seule source documentaire représente une lacune; bien au contraire.  Dans les dossiers judiciaires que j’ai consultés jusqu’à maintenant, les documents légaux ont toujours représentés une source fiable et majoritaire.  Il est facile de le comprendre : dans le cas d’un procès, par exemple, on étudie uniquement la preuve légale et non les rumeurs de corridor.  Il peut paraître bien fascinant de présenter par écrit ou à l’écran un témoin anonyme qui a des choses à raconter, mais advenant l’ouverture d’un procès, qu’arrivera-t-il?  Découvrira-t-on que ce témoin ne veut soudainement plus parler?  Qu’il avait des comptes à régler à l’interne?  Et quoi encore?

Ces questions, malheureusement, on ne se les pose pas assez souvent.  En révisant l’affaire Coffin, Me Clément Fortin a d’ailleurs démontré que certains témoins tenaient un discours différent, selon qu’ils se trouvaient sous serment dans le prétoire ou hors du palais de justice devant des journalistes.  On ne jouera pas à l’autruche : certaines personnes profitent d’événements de ce genre pour atteindre leur heure de gloire.

Il faut se montrer extrêmement prudent à propos de ce qui est dit en dehors d’un prétoire.  Et comme il n’y a jamais eu de procès dans les cas que nous allons réviser, cette prudence ne doit jamais nous abandonner.  Il faut donc se construire une base solide à partir des documents qui sont actuellement disponibles et aussi admettre l’existence des zones d’ombre que nous ne pouvons éclaircir.

Si j’ai choisi le nom de « Faucheurs » au pluriel, c’est précisément parce que nous devons admettre que, jusqu’ici, aucune preuve n’appuie la version qu’un tueur unique puisse être responsable de tous ces dossiers.  Les détectives en herbe ont parfois tendance à tout relier sans nécessairement vérifier si ces liens sont solides ou non.  La meilleure façon de les mettre à l’épreuve, c’est de se faire l’avocat du diable et de se demander si ces indices seraient crédibles au point d’être admis en preuve devant un juge au cours d’un procès pour meurtre.

Dans un premier temps, nous reviendrons sur les circonstances de l’enlèvement et du meurtre du petit Maurice Viens survenu le 1er novembre 1984.  Dans le second article, nous survolerons les faits entourant le double enlèvement de Sébastien Métivier et Wilton Lubin, ainsi que les circonstances de la découverte du corps de ce dernier.  Dans le troisième, nous répéterons l’exercice avec Denis Roux-Bergevin, et ainsi de suite avec Pascal Poulin et Marie-Ève Larivière, ces deux dernières victimes ayant été fauchées au début des années 1990.  Selon certaines théories, leurs meurtres seraient reliés à ceux de 1984 et 1985.

Les deux textes suivant exploreront deux pistes différentes.  La première concernera Marc Perron, que l’on surnomme aussi Le Chambreur.  Et puis nous reviendrons sur le cas de Jean-Baptiste Duchesneau.  Finalement, après avoir étudié le profil de ces deux énergumènes, nous tenterons, bien humblement, certaines hypothèses.

Les articles seront publiés chaque dimanche au cours des huit prochaines semaines.  Il ne s’agira pas de refaire une enquête, mais seulement de jeter un regard honnête et sincère sur un phénomène qui ne passe pas inaperçu.  Les cas de meurtres non résolus, en particulier ceux des enfants, suscitent bien souvent notre compassion et notre altruisme.  Parfois, le simple fait de dépoussiérer les dossiers et de rétablir quelques faits suffit à y voir un peu plus clair.

Pour obtenir ou retrouver plus facilement mes textes, je vous invite à vous abonner gratuitement à l’envoi automatique en inscrivant votre courriel dans la boîte apparaissant dans la colonne de droite.

Bonne lecture.

(dimanche prochain : 1ère partie, Maurice Viens)