L’affaire St-Louis: chapitre 1

Camille Prince

St-Léonard d’Aston

Vendredi, 22 novembre 1968 

Peu après 18h00, Camille Prince, 13 ans, se retrouva seul dans l’épicerie de son père.  Malgré son jeune âge, il avait l’habitude d’occuper cette fonction puisque ce commerce l’avait vu grandir.  De toute manière, son frère aîné, Michel, habitait juste au-dessus, et son père à côté.

À cette heure-là, Michel était en train de préparer le souper pour son épouse Ginette, quelque peu affectée par sa grossesse.

La boutique ne comptait que trois étagères remplies de produits variés.  À cette heure, les clients se faisaient plutôt rares puisque les habitants du coin étaient en train de manger en famille, sans compter que la noirceur avait déjà jeté son voile, repoussant ainsi les moins braves dans leurs derniers retranchements.  Heureusement, le manteau de neige recouvrant le sol apportait une mince consolation à cette monotonie de fin d’automne.

Le jeune adolescent s’affairait dans le commerce lorsqu’une brève lueur jaillit dans la nuit.  Était-ce les phares d’une voiture ou les reflets sur une carrosserie?  Camille n’avait rien vu.

Peu de temps après, la porte du commerce s’ouvrit et un homme marcha dans sa direction.  Derrière le comptoir, le jeune employé lui accorda toute son attention, comme son père le lui avait appris.  En tant que commerçant, il fallait retenir la règle de base : le client a toujours raison.  Et cela, c’était sans compter qu’il fallait tout faire pour le satisfaire, car un client heureux est aussi un client qui revient.

La qualité du service en allait de l’avenir du commerce, d’autant plus qu’il s’agissait pour cet homme de sa première visite, puisque Camille ne l’avait jamais vu auparavant.  Mais le garçon n’eut pas le temps de s’arrêter à ce détail, lui qui avait plutôt l’habitude de côtoyer en soirée des habitants du secteur, que ce soit pour des cigarettes, de la bière, des loteries, ou autres besoins pressants.

  • Je vais te prendre du jambon, lança l’inconnu.
  • J’en ai seulement du congelé, monsieur, répliqua poliment Camille.
  • … Alors, je vais te prendre trois livres de bologne.
  • Désolé. Mon bologne est congelé, lui aussi.
  • Tu as des sacs de pommes?
  • Ce sera pas long.

Camille s’exécuta.  Puisque les pommes se trouvaient dans l’arrière-boutique, il dût quitter son comptoir un instant pour s’y rendre.  À peine venait-il de se pencher pour s’emparer d’un premier sac de pommes qu’il entendit un bruit.  Sa première impression lui fit dire que sa brocheuse venait de tomber sur le plancher.  Mais voilà, il avait l’habitude de toujours laisser cet outil près de la caisse enregistreuse.

Intrigué, Camille marcha rapidement pour revenir vers le comptoir et ce fut à cet instant qu’il constata la disparition de la caisse enregistreuse.  Évidemment, le mystérieux client s’était lui aussi volatilisé.  L’incident parut surréaliste, au point de figer la scène un instant.

Malgré tout, Camille fut rapide à réagir.  Sans tarder, il contourna son comptoir et courut jusqu’aux vitrines, où il grimpa sur une tablette pour compenser sa petite taille.  Évidemment, il avait été hors de question pour lui de se lancer dehors, aux trousses du voleur.  Néanmoins, il aperçut l’homme s’engouffrer à bord d’une petite voiture qui, sur le coup, lui sembla être verte ou bleue.  Sans attendre, il retourna vers le comptoir, sauta sur le téléphone et composa son propre numéro, la maison d’à côté.

Au bout du fil, il reconnut immédiatement la voix de son frère André, 17 ans.

  • On vient de se faire voler, lança nerveusement Camille.
  • Quoi?
  • Il … il est parti avec la caisse, dans une auto.
  • Euh … Attends! T’as noté le numéro de licence?

Dans la maison des Prince, André raccrocha immédiatement l’appareil pour courir au-devant de son père, qui était alors occupé à quelques travaux de mécanique sur son camion.  Pendant ce temps, Louis, 16 ans, se trouvait à l’étage de la résidence familiale.  Il se préparait à se rendre à une patinoire extérieure pour y jouer au hockey avec des copains.  Lorsqu’il entendit l’alerte donnée par André, il se précipita dehors à son tour.  Déjà, son père était sur le point de se mettre au volant de sa voiture.

  • Va chercher Michel, lança le patriarche en s’adressant à Louis.

Sans discuter, comme si les hommes de la famille Prince avaient déjà révisé le scénario de leur intervention depuis les vols subis dans le passé, Louis grimpa l’escalier conduisant à l’appartement de Michel et Ginette.  Dès l’ouverture de la porte, Louis lui cracha la nouvelle au visage.  Michel enfila aussitôt une veste avant d’aller prendre son arme et une poignée de cartouches.

Tandis que Michel et Louis descendaient l’escalier, la voiture de Marcel quittait déjà le stationnement pour s’élancer sur la route.  Le père se trouvait au volant, alors qu’à sa droite son fils André se montrait tout aussi déterminé que lui à rattraper le voleur.  Plutôt que de contacter la Sûreté du Québec[1], il leur était apparu tout naturel de prendre eux-mêmes les choses en mains.

Rapidement, Michel se mit au volant de sa propre voiture, avec Louis à ses côtés.  Dans la seconde qui suivit, Michel, qui avait posé son pistolet sur la banquette, entre lui et son frère, enfonça l’accélérateur pour se mettre en direction de St-Célestin.

En dépit de la noirceur, Michel et Louis repérèrent la voiture de leur père qui était alors stationnée en diagonal sur la chaussée du 7ème rang, non loin de l’intersection avec la route 13.  Ayant compris que le suspect se dirigeait vers un cul-de-sac, Marcel s’était immobilisé dans cette position pour lui bloquer le passage et tout en se précipitant vers la résidence d’un dénommé Corriveau, dans l’intention de prévenir la police.  Ce fut à cet instant que la voiture de Michel s’arrêta à l’intersection.  Au même moment, celle du suspect revenait après avoir effectué un demi-tour.  Devant le tribunal, Marcel sera bien obligé d’admettre qu’il n’eut finalement pas le loisir de téléphoner à la Sûreté du Québec.  Inquiet pour ses fils, il avait plutôt choisi de revenir vers sa voiture.

Contre toute attente, le véhicule du suspect parvint à se faufiler à travers ce barrage routier amateur.  Toutefois, comme on le verra plus tard, un ou plusieurs coups de feu claquèrent dans la nuit.  Il semble que Michel aurait tenté de forcer le voleur à s’immobiliser, d’abord en criant, puis en tirant.

Les membres de la famille Prince s’installèrent à nouveau derrière le volant et une seconde poursuite s’engagea.  Cette fois, cependant, André grimpa sur le siège avant de la voiture de son frère Michel, tandis que Louis s’installa sur la banquette arrière.  Quant à lui, le père se remit derrière son volant pour les suivre.

Une seconde interception se produisit, cette fois sur la route 34 de St-Célestin, devant la résidence d’un dénommé Arthur Ally[2].  La confusion s’installa aussitôt.  D’autres coups de feu furent échangés.  Malgré le fait qu’il se battait contre deux véhicules et toute une famille, le mystérieux voleur prit à nouveau la fuite.  Mais cette fois, malheureusement, il laissait derrière lui un drame irréparable.

Les Prince perdirent toute motivation de lui donner la chasse en voyant que le corps de Michel Prince, 21 ans, était étendu sur la chaussée.  À première vue, un projectile semblait l’avoir atteint dans le haut de la cuisse gauche, et un deuxième à la tempe droite.  Les projectiles seront plus tard identifiés comme étant de calibre .22.

Désemparés, ses frères Prince traînèrent la dépouille à l’écart de la route, jusqu’au pied du perron de la résidence Ally.  Sous sa tête, on plaça un vêtement replié et un garrot fut rapidement confectionné pour tenter d’éviter le pire.  Mais c’était déjà trop tard.  Le décès de Michel Prince fut constaté peu de temps après.


[1] Depuis le 21 juin 1968, la Sûreté Provinciale était officiellement devenue la Sûreté du Québec.

[2] Dans les transcriptions sténographiques on écrit Ally mais dans le livre des familles de la paroisse de St-Célestin on le mentionne comme Alie.  Dans une banque de données généalogique on retrouve un Arthur Ally mort à St-Célestin le 5 janvier 1972 à l’âge de 78 ans.

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L’affaire St-Louis: prologue

Michel Prince mariage
Au mariage de Michel Prince.

         Le 27 novembre 1916, c’est dans le village de Saint-Wenceslas que Camille Prince et Angélina Forest unissaient leurs sentiments.  À Saint-Eulalie, le 20 mai 1922, Angélina donnera naissance à son quatrième enfant, un fils baptisé Marcel.  Peu après, la mère s’éteignit doucement, créant ainsi une lourde perte, non seulement pour Camille mais aussi pour le reste de la famille.

Heureusement, Prince était du genre à se retrousser rapidement les manches.  Ainsi, le 24 avril de l’année suivante, il se remariait avec Élise Désilets, qui allait lui donner neuf autres enfants.  En 1943, Camille construisit une meunerie à Saint-Léonard d’Aston avant de la vendre en 1952 pour devenir maire de la municipalité.

         Marcel, né du premier mariage, épousa Simone Laverdure à Montréal le 3 septembre 1945.  Le jeune couple aura douze enfants.  Immédiatement après sa nuit de noces, Marcel alla travailler dans les mines de Rouyn-Noranda pour donner un premier élan à sa jeune famille.  En 1947, il revenait s’installer à Saint-Léonard d’Aston afin d’y travailler à la meunerie de son père.  Plus tard, il ouvrit sa propre épicerie qu’il opérera durant une quinzaine d’années.  C’est dans ce dernier commerce que l’affaire St-Louis prendra ses racines.

         Les douze enfants de Marcel et Simone se prénommaient Michel, Denis[1], Nicole, André, Louis, Marie, Camille[2], Gilles, Ginette, Denise, Louise, et Line.

Michel, l’aîné de cette grande famille, vit le jour le 10 décembre 1946.  Il jouera un rôle prédominant dans l’histoire qui nous intéresse.

Au moment où débute l’affaire, en novembre 1968, Marcel était donc âgé de 46 ans et s’occupait toujours de son épicerie située au cœur du village de Saint-Léonard d’Aston.  Sa résidence personnelle se situait juste au côté de son commerce.  Son fils Michel, 21 ans, était marié à Ginette Provencher depuis le 10 août 1968, soit un peu plus de trois mois[3].  Les jeunes mariés habitaient juste au-dessus du commerce.

         Deux semaines après son mariage avec Ginette, Michel s’était procuré une arme de poing dans le but de protéger le commerce de son père.  Loin d’être un tireur de compétition ou un gangster, ses connaissances dans le domaine étaient très limitées.  Son choix s’était donc arrêté sur un pistolet de calibre .22 qui ne pouvait tirer qu’un seul coup à la fois[4].  Michel avait fièrement confié à ses proches qu’avec cette arme il serait en mesure de donner la réplique à un éventuel voleur.  Il n’avait pas oublié que le commerce avait été la proie de telles attaques par le passé, ce qui l’avait confronté au sentiment d’impuissance.  Cette fois, se disait-il, aucun voyou ne réussirait à leur prendre, à lui et aux membres de sa famille, le fruit de leurs efforts.


[1] Denis Prince est né le 5 juin 1947 mais décédé le 18 février 1948.

[2] Dans le livre de l’histoire de la paroisse de Saint-Léonard d’Aston, paru en 1989, on écrivait son nom « Camil », mais selon les archives judiciaires on le mentionne plutôt sous l’orthographe de « Camille ».

[3] On sait que le couple engendra une fille qui sera prénommée Chantale.  En considérant la date du mariage et les événements qui allaient suivre, il est à parier que Ginette était enceinte de Chantale en novembre 1968, ce qui pourrait également expliquer son état de « malade » en cette journée du 22 novembre 1968, comme on le mentionne dans les transcriptions sténographiques de cette cause.

[4] Bien qu’il sera mentionné dans les transcriptions sténographiques qu’il pouvait s’agir d’un « revolver », un type d’arme muni d’un barillet pouvant contenir généralement six cartouches ou plus, il sera aussi clairement spécifié que l’arme ne pouvait tirer qu’un seul coup à la fois.  Malheureusement, ni la marque ni le modèle de l’arme ne sera spécifié.

L’affaire St-Louis : l’avant-propos

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Marcel St-Louis

         Le présent article est le premier d’une série qui vous permettra, je l’espère, de vous plonger au cœur d’un procès pour meurtre.  En lisant l’essentiel des témoignages, de même que les plaidoiries et les directives du juge, vous passerez à travers toutes les étapes permettant à un jury impartial de rendre un verdict.

         Le procès de Marcel St-Louis est l’un des premiers que j’ai lu en entier après l’avoir découvert dans les bureaux trifluviens de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).  J’y ai beaucoup appris, en particulier la modestie et la patience d’attendre d’avoir tout lu avant de se forger une opinion définitive.

         Bien entendu, ce procès qui date de la fin des années 1960 n’a pas été aussi marquant que des crimes inoubliables comme celui entourant l’affaire d’Aurore Gagnon, la tragédie de Sault-au-Cochon ou le tueur en série Léopold Dion, mais tous les éléments sont réunis pour initier les lecteurs au respect de cette procédure qui existe et qui se peaufine depuis maintenant des siècles.

         Avec plus de 200 pages manuscrites, j’aurais pu faire un livre de cette histoire.  J’ai plutôt choisi de la partager avec vous, justement pour diffuser et rendre plus accessible une meilleure compréhension de ce qui peut se passer dans un prétoire entre le moment où le greffier lit l’acte d’accusation et celui où le jury rend son verdict.  Le système judiciaire est vertement critiqué, et en particulier depuis les dernières années.  On le sait que trop bien.  Hélas, ce qu’on a tendance à mélanger ce sont les différents paliers de ce système.  Par exemple, il n’est pas rare de voir des commentaires blâmant les juges pour des remises en liberté trop hâtives, alors que ce travail relève plutôt de la Commission des libérations conditionnelles.

         Ici, il sera question du cœur de la machine, celle qui permet de juger un homme (ou une femme) selon le crime qu’on lui reproche.  On le sait innocent jusqu’à preuve du contraire.  Le doute raisonnable doit pencher en sa faveur.  Le fardeau de la preuve revient aussi à la Couronne, qui n’a pas de cause à « gagner » mais doit seulement présenter la vérité au meilleur des preuves admises légalement devant le juge.

         Quant au magistrat, si son rôle est de diriger les débats et de décider de l’admissibilité des preuves, c’est le jury qui s’avère être le maître des faits.  C’est lui qui, au meilleur de sa connaissance et de ce qui est présenté devant lui sous serment, doit rendre un jugement.

         Sans vouloir être masochiste au point de vouloir m’attirer des cailloux, je pense qu’une grande part des commentaires disgracieux à l’endroit du fonctionnement des procès – et je ne parle pas ici des délais déraisonnables dans le système et tout le reste – est dû à une certaine lâcheté.  Bien sûr, il est beaucoup plus facile de juger un système que l’on ne connaît pas, c’est-à-dire sans vouloir faire l’effort de l’apprivoiser, de l’approfondir.  En revanche, il est plus difficile de prendre le temps d’assister ou de lire un procès avant de s’en faire une idée.  Cela demande du temps et de l’énergie.  Et pourtant, nous comprenons tous qu’il est malhonnête de critiquer un livre sans l’avoir lu.  Pourquoi alors le faisons-nous avec un procès, là où les enjeux sont pourtant bougrement plus importants?

         Quant à ceux et celles qui se tournent vers les médias, rappelons seulement que le travail journalistique oblige la présentation de résumés qui doivent être fait dans un cadre restrictif; avec des délais à respecter.  Par la suite, puisque le public connaît l’essentiel de la cause, les détails de l’histoire s’oublient et on n’a certainement plus envie d’y revenir pour les approfondir.

Évidemment, peu d’entre nous avons le temps ou le loisir d’assister à ces procès publics, et encore moins de les étudier par la suite.  Alors nous voilà devant l’opportunité de réviser honnêtement et surtout de manière exhaustive un procès.  C’est l’offre que je vous fais.

         J’en ai fait la preuve dans mes ouvrages : l’étude du dossier judiciaire est primordial pour connaître la vérité, ou du moins s’en rapprocher le plus possible.  Dans L’affaire Aurore Gagnon, par exemple, j’ai démontré que cette histoire pourtant bien connue de notre folklore avait été mal racontée; que l’affaire Dupont comportait un immense lot de ouï-dire ne contenant aucune preuve de meurtre, et que l’assassin de Denise Therrien a tenté de berner le public en biaisant le contenu et l’interprétation du procès.  Qu’on ne me voit pas comme un auteur prétentieux en corrigeant des faits, car c’est seulement le dossier judiciaire qui parle à travers mon clavier.

         Évidemment, on ne retrouvera aucune controverse du genre dans l’affaire St-Louis, ce qui sera peut-être un avantage.  Dans une affaire méconnue, le lecteur ne peut certes pas entamer sa lecture avec des préjugés.  On se laissera donc conduire par les questions des procureurs et les réponses des témoins.

         Dans l’histoire judiciaire de la Mauricie, l’affaire St-Louis n’a pas eu un grand impact.  On a connu des procès beaucoup plus retentissants comme celui de Wallace McCraw en 1906 et 1908, d’Alexandre Lavallée en 1927, des frères Gervais au tournant des années 1950, et plusieurs autres dans un passé plus récent.  Toutefois, l’objet de notre étude soulève un sujet rarement abordé lors de ces causes criminelles, à savoir la légitime défense.  Jusqu’où peut-on se donner le droit de défendre sa vie?

         L’affaire se passe en 1968, quelques mois seulement après l’inauguration du pont Laviolette, qui permettait enfin de meilleures liaisons entre les deux rives du fleuve.

         La semaine prochaine, je présenterai un prologue, question de nous mettre en contexte avant d’entrer dans la salle d’audiences, de vous asseoir avec un calepin de notes et d’entendre la preuve.  Au cours des prochaines semaines, les autres chapitres seront publiés à raison d’un par semaine, jusqu’aux directives du juge au jury et un épilogue qui nous réservera quelques surprises.

         Je vous souhaite donc un bon procès, tout en espérant que vous apprécierez l’expérience.

Eric Veillette
2017
www.historiquementlogique.com

Twitter : @histologique

Eric.veillette@hotmail.ca