Ce 21 janvier 1975


 

necro gargantua

Né en 1945 à Montréal, Richard Blass aura été un des criminels québécois les plus notoires. Avant de mourir à 29 ans, criblé de 27 balles après une spectaculaire chasse à l’homme, il aura fait en tout 21 victimes. Quelques-unes étaient issues du milieu de la pègre tandis que plusieurs autres auront été au cœur d’un sombre concours de circonstances.

Au cours de sa carrière criminelle, Richard Blass s’est évadé trois fois de prison. C’est durant sa toute dernière évasion qu’il commettra un crime sans précédent, soit l’incendie du bar-salon Chez Gargantua, au 1369 rue Beaubien, le 21 janvier 1975. Sans vouloir remâcher son procès, ni tomber dans un ton fleur bleue, cet article ne finira pas sur une musique d’ascenseur au pied de la tombe de Blass, appelé aussi « le chat ». Je veux me pencher un peu de l’autre côté.

Ce 21 janvier 1975, Richard Blass avait des comptes à rendre au bar Gargantua. Un peu passé minuit, il a tué par balle le gérant de l’établissement, Réjean Fortin, un ancien policier. Il a ensuite contraint les témoins de la scène à s’entasser dans un petit réduit servant à entreposer de l’alcool. Il a bloqué la porte avec un juke-box et a mis le feu. Certains spéculeront même qu’il aurait pris le temps de boire une bière, histoire de s’assurer que les flammes soient bien prises avant de quitter. En tout, il a fait 13 victimes. À l’exception de Fortin, ils seraient tous morts par asphyxie.

On m’a dit que peu d’encre a coulé sur ces dites victimes. En vérifiant les archives, j’ai bien vu qu’il était difficile en effet d’en savoir sur elles. Avec les mots-clés de l’événement, on a plutôt droit à un sempiternel flot d’articles sur la carrière de Blass. Une liste des victimes est toutefois sortie dans les journaux, mais elle a dû être corrigée plusieurs fois car il y a eu des erreurs. Après identifications, visites à la morgue et une enquête coroner plutôt controversée, la liste est devenue plus claire.

  • Réjean Fortin, le gérant du bar, ancien policier de 44 ans.
  • Claire Fortin, épouse de Réjean, était venue au bar pour jaser d’un éventuel voyage de couple en Europe.  Elle avait aussi 44 ans.
  • Gaétan Caron était un futur marié avec une carrière prometteuse comme dessinateur industriel, sportif et amateur de musique. Il n’était jamais allé au Gargantua avant ce soir-là.  Il avait 23 ans.
  • Pierre LeSiège, un ami de Gaétan. Un costaud de 6’2 qui travaillait à la brasserie Molson et qui était aussi membre des Chevaliers de Colomb.  Il était à l’aube de ses 23 ans.
  • Yves Pigeon était un chauffeur de taxi qui aurait conduit des clients à la porte du bar.  Certains diront qu’il était entré dans le bar pour changer un billet de 50 dollars; d’autres diront qu’il avait besoin d’utiliser les toilettes.  Or, dans certains articles, on nous dit qu’il aurait été obligé d’entrer dans le bar en tant que témoin à éliminer.  Sa voiture a été trouvée encore en marche sur la rue Beaubien.  Il était père de 4 enfants.  Il avait 42 ans.
  • Serge Trudeau venait de gagner aux courses à chevaux et voulait fêter.  Il avait 25 ans.
  • Augustin Carbonneau avait 32 ans.
  • Pierre Lamarche aurait été touché d’une balle, qui aurait effleuré son abdomen. On dit que ce serait la balle qui a tué Fortin qui aurait également atteint Pierre mais on a déjà avancé que ce dernier aurait voulu forcer la porte du réduit et qu’il aurait reçu la balle que Blass aurait tirée pour les décourager de tenter de sortir.  Il avait 29 ans.
  • Jacques Lamarche était le frère de Pierre.  Il avait 30 ans.
  • Juliette Manseau, agée de 17 ans, est la plus jeune des victimes.
  • Kenneth Devouges était connu comme étant un petit fraudeur.  Il était aussi le petit ami de Juliette.
  • Denise Lauzé, une employée du bar, était âgée de 21 ans.
  • Ghislain Brière était un chauffeur d’autobus et le petit ami de Denise.  Il avait 23 ans.

Un article de La Presse, le lendemain des événements, faisait état de la douleur et de la consternation dans trois familles des victimes.  On se désole d’avoir appris la mort de certaines victimes à la radio.  Au retour de la Sûreté du Québec, le père de Pierre LeSiège disait aux journalistes qu’il pouvait bien parler de la peine de mort de façon théorique avant ce drame, mais qu’une fois plongé dans ce cauchemar, il considérait la chose d’une autre façon.  Pour lui, seule la pendaison pouvait punir un monstre comme celui qui avait fait ce massacre la nuit d’avant.  Il faut dire qu’après ce sinistre événement, le débat sur la peine de mort avait été ravivé dans les médias.  M. LeSiège avait eu la lourde tâche d’identifier son fils parmi les 13 victimes empilées à la morgue.  Sa femme, quant à elle, a appris la nouvelle à la radio, en tricotant.  Pierre était son bébé.  Le plus jeune d’une famille de quatre enfants.

Chez les Caron, c’est sa sœur Micheline qui s’est prononcée, assise dans la chambre de son frère.  Elle parlait de lui avec tendresse.  Elle disait que son frère était un homme vaillant, un gars en or.  Le dimanche d’avant, ils avaient écouté ensemble de la musique dans son nouveau système de son.  Il allait se « mettre la corde au cou » prochainement.  Il voulait sortir un peu et essayer le Gargantua…

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Chez les Lamarche, La Presse était accueillie avec un peu plus d’amertume et de désarroi. Le père des deux frères avait communiqué avec le journal pour crier sa révolte. Toutefois, il n’a pas reçu les journalistes car des membres de la famille avaient décidé de confier l’affaire à un avocat. Joint au téléphone, le père éploré avait seulement pris la peine de dire que ses deux fils n’avaient jamais mis les pieds dans ce bar avant ce soir-là.

Une fois ces victimes trouvées, je pouvais commencer mes recherches.  Même avec les archives, rien ne sortait ou presque avec ces noms.  J’ai toutefois pu sortir leur nécrologie avec La Presse.  Du moins, neuf personnes sur treize…

Ces petits encarts allaient peut-être me frayer un chemin vers les familles.

Parmi les quatre familles que j’ai pu retracer sur les réseaux sociaux, j’ai reçu un témoignage d’Elizabeth qui était la jeune épouse de Jacques Lamarche.  Elle a gentiment accepté de me livrer son témoignage.

Elizabeth et Jacques s’étaient rencontrés dans une fête.  Ils se sont mariés en septembre 1973.  Ils étaient donc époux depuis seulement un an et demi lorsque le drame a eu lieu. Elle a appris la mort de son mari quand la police est venue la rencontrer au travail.  Le soir même, elle a vu la nouvelle au journal télévisé de 18h00 et son père l’a appelée.

Une violente onde de choc.

Elizabeth était enceinte de 3 mois.  La nouvelle a été si brutale qu’elle a failli perdre son bébé, au point d’être hospitalisée un bref moment.  Cette angoisse était aussi décuplée puisque du même coup, son beau-frère Pierre a été tué, décimant en une seule nuit la famille Lamarche.

Elle dit avoir ressenti une lourde perte qui l’a carrément étourdie pendant un long moment.  Elle était surtout triste de savoir que Jacques ne connaîtrait jamais sa fille. Sans compter qu’il faut un jour expliquer à cette enfant les conditions d’une noirceur innommable qui font qu’elle n’aura jamais connu son père.  Bien sûr, elle ira visiter sa tombe, mais rien ne pourra changer ce triste destin.

Beaucoup d’années se sont écoulées depuis ce soir de janvier 1975.  Elizabeth a poursuivi son chemin dans cette vie qui pouvait finalement avoir son lot de bonheur.  Mais elle n’oublie pas.  Cette perte est tatouée dans son subconscient pour lui rappeler ponctuellement ce chemin ardu qu’elle a dû traverser.  Elle est contente que ces années de douleur soient derrière elle mais elle pense souvent avec tristesse à ce nombre de personnes affectées par la perte des frères Lamarche, même si on ne parle pourtant que de deux victimes sur treize personnes.  La famille, les amis…  Pour chaque victime, il faut penser au rayon de dommages que crée le violent impact de ce drame.

Elizabeth a côtoyé la famille Lamarche durant la petite enfance de sa fille mais ensuite, les chemins ont cessé de se croiser.  Elle a maintenant 66 ans.  Elle est devenue une grand-mère et elle profite de sa retraite bien méritée.  Elle a réalisé qu’après la tristesse, le bonheur se trouve quelque part et la vie continue.

J’ai écrit à Kristian Gravenor du blogue Coolopolis puisqu’il s’est lui aussi penché sur l’affaire Gargantua et il m’a rappelée que les victimes ne s’arrêtent pas juste à ces 13 personnes, mais aussi à la famille Blass.  À cette mère qui voulait garder l’anonymat mais qui pouvait monter aux barricades pour ses fils qu’elle aimait inconditionnellement, même s’ils l’ont certainement fait vieillir avant son temps.  Je n’ai pas eu le temps de me pencher là-dessus (peut -être aussi que ça me dépassait) mais cette femme aurait mis fin à ses jours quelques années après ce tumulte.

Richard avait aussi un fils de 9 ans lors de ces événements.  Peut-être que mon feeling n’est pas bon mais j’ai l’impression que le soir du 21 janvier 1975, il n’a pas été bordé par son père.

À suivre, du moins…  Peut-être.


La Presse , 22 janvier 1975 http://www.banq.qc.ca/HighlightPdfWithJavascript/HighlightPdfWithJavascript?pdf=http%3A%2F%2Fcollections.banq.qc.ca%2Fretrieve%2F5904941&page=1#navpanes=0&search=%22chevalier%20colomb%20siege%22
Nécrologie, La Presse, janvier 1975
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Tom Nulty, le drame de Rawdon


screenhunter_505-jan-05-20-26RIOPEL, Simon.  Tom Nulty, le drame de Rawdon.  Québécor, Outremont, 1995, 232 p.

Dans son prologue, l’auteur justifie son intérêt par le fait qu’il vient lui-même de Rawdon et qu’il avait probablement quelques connaissances reliées à cette vieille affaire qui ne datait pas encore tout à fait d’un siècle au moment de sa publication.

En précisant lui-même que « ce récit est donc plus une biographie qu’un roman », il nous laissait entrevoir la possibilité que son texte puisse parfois verser dans l’imaginaire.  Heureusement, il n’en est rien.

Riopel rassure vite ses lecteurs les plus rigoureux en démontrant son respect pour le dossier judiciaire, ou, si vous préférez, les transcriptions sténographiques du procès.  On ne le dira jamais trop souvent, mais ces documents légaux représentent la base de toute histoire criminelle qui s’est soldé par un procès.  Les informations qui émanent de d’autres sources deviennent généralement bien secondaires.

D’après le dossier de Bibliothèque et Archives du Canada, l’auteur nous plonge dans un bref survol de la personnalité de Tom Nulty, un jeune homme trouble qui se faisait connaître pour jouer du violon dans la majorité des fêtes célébrées dans la région de Rawdon.  On comprendra que celui qui s’apprête à devenir l’un des plus sanglants meurtriers de notre passé collectif est un paysan difficile à cerner, surtout à une époque où on considérait l’alcool responsable de tous les maux et l’épilepsie comme une maladie pouvant expliquer le comportement des tueurs fous.

Le 4 novembre 1897, sans aucune raison apparente, Tom Nulty profita de l’absence de ses parents pour se glisser dans la grange et s’en prendre à l’une de ses sœurs.  Il l’assassine froidement à l’aide d’une hache.  Malheureusement, son crime ne s’arrête pas là.

En sortant du bâtiment, Tom fauche une autre de ses sœurs, avec lesquelles il n’avait pourtant aucun conflit.  Cette fois, une troisième sœur, ainsi que son frère cadet Patrick, l’auraient vu commettre ce crime.  Digne d’un film d’horreur, l’auteur nous fait imaginer la suite.  Les deux enfants se seraient réfugiés dans la maison avant que Tom réussisse à s’y introduire pour continuer son massacre.

Laissant ses quatre victimes derrière lui, Tom Nulty s’éloigne de la ferme pour reprendre un semblant de vie normale.  Il faudra attendre l’enquête du coroner pour que le détective Kenneth P. McCaskill obtienne les aveux de Nulty.  D’ailleurs, cet épisode n’est pas sans rappeler la vitesse étonnante avec laquelle ce détective controversé a obtenu les aveux de Cordélia Viau à la même époque, ainsi que ceux de la veuve de Percy H. Sclater en 1905, et tout cela après avoir passé moins d’une heure avec l’accusé(e).  Dans l’affaire Sclater, le jury n’accordera aucune importance à la version de McCaskill.

Quoi qu’il en soit, le sort de Nulty était scellé.  Probablement inspirée de l’affaire Shortis, la première dans l’histoire du Québec à avoir obtenu un verdict de non responsabilité criminelle pour cause d’aliénation mentale, la défense plaidera la folie.  Ce sera toutefois sans succès.  Nulty sera condamné et pendu en mai 1898.  Le même jour, Rosa Lespérance, sa soi-disant petite amie, fut arrêtée pour avoir abandonné son enfant.  Évidemment, la rumeur fit de ce dernier le fruit de son union avec le supplicié.

Personnellement, n’écoutant que mon désir de toujours étudier la preuve en profondeur, j’aurais apprécié qu’on nous présente de plus longs extraits du procès, question de mieux apprécier les témoignages.  Cette technique aurait peut-être permis d’éviter ou d’éclairer le chapitre que l’auteur consacre à une rumeur transmise plus tard par des voisins.  Selon celle-ci, Tom aurait pu bénéficier de l’aide d’un complice.  En fait, on soupçonnait les parents de l’avoir aidé à commettre les crimes ou, à tout le moins, d’avoir été au courant de ce qui se préparait.

Mais là encore, l’énigme demeure complète.

Cela nous amène vers le mobile du crime, le grand mystère de ce quadruple meurtre.  C’est d’ailleurs la question qui revient toujours lorsqu’on fait face à des drames « inexplicables » et particulièrement horribles.  On a connu le même questionnement envers l’affaire de l’octuple meurtre d’Andrew Day en 1929.  La populace a besoin de comprendre l’incompréhensible.

Le curé Baillargé, qui a connu et pris la défense de Nulty, expliquait le massacre par le fait que le jeune meurtrier aurait eu l’intention de se marier et d’emménager à la ferme de ses parents.  Sa mère aurait cependant rejeté son idée en lui expliquant qu’il y avait déjà suffisamment de bouches à nourrir au sein de leur pauvre famille.

Et comme dans tous les drames du genre, le texte de Riopel nous fait comprendre que les retombées furent énormes sur les épaules des survivants.  Bien souvent, on se refuse d’en parler.  La loi du silence s’impose d’elle-même, tel un tabou naturel.  Les affaires sont pratiquement oubliées, et redonnent des munitions aux commères avant que les dossiers soient revisités par les auteurs ou les historiens.

Ces derniers ne sont toutefois pas assez nombreux pour faire revivre tous les drames de notre passé.  L’establishment historique semble avoir tendance à lever le nez sur ce genre de dossiers, peut-être par leur aspect morbide ou cette façon qu’on a de toujours les rabaisser en les liants à la catégorie péjorative des faits divers.  Ces affaires n’ont pourtant rien à voir avec les chiens écrasées ou les incendies de fond de ruelle.  Ces histoires de meurtres ont profondément bouleversé des familles entières, si ce n’est toute une communauté.  On y retrouve des détails permettant aussi de reconstituer des personnalités entière, de revoir un procédé judiciaire souvent mal compris, de croiser des hommes de loi qui ont laissé leurs traces, etc.

Si l’Histoire générale est justement une science humaine permettant d’étudier le comportement de nos ancêtres, les faits judiciaires représentent une façon très louable de le faire envers une classe particulière de notre collectivité.  Et à ce titre, Riopel a fait un travail honnête.  Malheureusement, son livre est aujourd’hui devenu trop rare.  Il faut le consulter en bibliothèque.

Je terminerai en soulignant que l’historienne Vicky Lapointe m’a récemment mis au courant de la sortie très récente du roman La visiteuse de Lynda Amyot, qui reprend à sa manière le fameux drame de Rawdon.  C’est d’ailleurs ce qui a motivé ma lecture de l’ouvrage de Simon Riopel.  Reste maintenant à voir ce que l’œil de la romancière apportera de plus à cette affaire criminelle.

L’affaire Vautour


1913 - enfants de Vautour
Les six orphelins Vautour au lendemain du drame.

            Au matin du dimanche 23 février 1913, vers 6h10, le poste de police du 9 rue Grand-Trunk à Pointe St-Charles fut plongé dans l’émoi lorsqu’un garçon de 7 ans nommé Victor Vautour se présenta en demandant de l’aide.  Le sergent Patrick Borden fut le premier à l’écouter.  Le garçonnet lui expliqua que sa mère était morte alors que son père était couvert de sang.

            Accompagnés de collègues comme Jean-Baptiste Tremblay et le lieutenant Léopold Bellefleur, Borden suivit le petit Victor jusqu’à la maison du 187 Grand-Trunk.  Anna Michaud, 39 ans[1], était morte, étendue dans son lit, vêtue d’une robe de nuit.  Son mari, François Vautour, se tenait dans la cuisine avec ses cinq autres enfants.  En raison de profondes blessures au cou, celui-ci était couvert de sang mais toujours conscient.

Suite à ces premières constatations, les enfants montrèrent aux policiers une hache, apparemment découverte dans leur chambre.  De plus, ils affirmèrent que le responsable de ce drame était leur oncle, un dénommé Alfred « Fred » Michaud, le frère d’Anna.  Né le 5 mai 1868 à l’Île Verte, près de Rivière-du-Loup, ce dernier était le troisième d’une famille d’au moins huit enfants[2].

            Pendant que François Vautour était conduit à l’hôpital Notre-Dame, le Dr Dugas procédait à l’autopsie de son épouse, une femme de 4 pieds et 10 pouces.  Le légiste nota que la rigidité cadavérique était « bien marquée », ce qui faisait remonter le décès à un minimum de quelques heures[3].  Par la position des blessures, il semble que l’assassin visait le cou.  L’une de ces plaies était si profonde que la colonne vertébrale avait été atteinte au niveau de la 6ème vertèbre.  Un autre coup de hache avait aussi fracturé la clavicule gauche.  Selon le Dr Dugas, la cause du décès était due à « l’hémorragie produite par les blessures sur le côté droit du cou ».

            À 14h45, François Vautour succombait à ses blessures.  Son autopsie fut pratiquée le lendemain par le Dr Duncan McTaggart.  Ce matin-là, des journaux comme La Patrie et Le Canada répandaient déjà la nouvelle de la tragédie qui avait fait six petits orphelins.  L’aîné, Théodore, était âgé de 9 ans.

            Selon le rapport du Dr McTaggart, Vautour, qui mesurait 5 pieds et 10 pouces, portait de graves blessures au visage, au point où sa mâchoire avait été fracturée et sa trachée sectionnée.  Il attribua son décès aux dommages causés à la région du larynx.

            La Patrie parlait déjà à mots couverts des soupçons que les enfants entretenaient envers leur oncle en posant cette question aux lecteurs : « Quels auraient été les motifs qui ont déterminé cet acte inqualifiable? ».

            C’est la question à laquelle tenterait de répondre l’enquête du coroner McMahon, qui débuta ce même lundi 24 février.  Toujours selon La Patrie, les docteurs Dugas et McTaggart « viennent déclarer que les coups portés à Vautour ont été donnés avec une force musculaire telle que seule la main d’un homme pouvait déterminer ».  Ils confirmèrent aussi que la hache trouvée sur les lieux était bien l’arme du crime.  Toutefois, « en ce qui concerne la femme, on ne s’entend pas sur l’instrument qui a été employé […] ».

            Théodore Vautour, 9 ans, dira devant le coroner être monté se coucher vers 19h00 le samedi, tandis que son père s’affairait dans la cuisine et que sa mère s’occupait de sa petite sœur de 6 ans.  Vers 5h00 du matin, il s’était éveillé pour se diriger vers la chambre de ses parents.  C’est là qu’il les avait vus, couchés dans leur lit et couverts de sang.  « Je me suis rendu dans la cuisine pour m’habiller, mon père m’a demandé de l’eau et des essuiemains [sic] ce que j’ai fait.  Mon père s’est couché, et après un certain temps a dit à mon petit frère d’aller chercher la police ».

« À trois heures du matin », ajouta Théodore, « mon oncle est entré dans ma chambre et m’a pris à la gorge pour m’étouffer.  Il n’a rien dit.  Il y avait une lampe sur la table, le globe a tombé.  Il a voulu étouffer les autres enfants avec ses deux mains.  Alfred Michaud est le nom de mon oncle, celui que j’ai vu avait une moustache comme lui [et] une cravate blanche ».

Si on en croit ce témoignage, Fred Michaud aurait donc voulu assassiner tous les membres de la famille Vautour, ce qui n’est pas sans rappeler le terrible massacre commis en Territoire du Nord-Ouest en 1900 par un dénommé John Morrison (Veillette, 2016).  Mais alors, pourquoi avoir finalement épargné les six enfants?

Théodore dira avoir trouvé la hache dans sa chambre, une arme qu’il n’avait jamais vue auparavant. « Elle n’appartenait pas à mon père », dit-il.

Adélard Gagnon, surintendant de l’hôpital Notre-Dame, précisera que François Vautour portait « deux larges plaies sur la figure » et qu’il était encore conscient au moment de son arrivée.  Il n’avait cependant rien dit en présence de Gagnon.

Ce fut sans la moindre hésitation que le petit Victor Vautour dira que « c’est Alfred Michaud qui a tué mon père et ma mère.  Il a voulu aussi nous étouffer ».  Il corrobora les dires de son frère à propos de la découverte de l’arme, en plus d’ajouter que « j’ai vu Alfred Michaud s’en servir sur mon père ».  De ce témoignage, La Patrie retiendra que Victor « est plus précis, et a vu, dit-il, toute la scène en regardant par un trou dans la cloison [mur], et il affirme que Fred Michaud est bien l’auteur du double meurtre ».

            À son arrivée sur la scène, le constable Jean-Baptiste Tremblay avait constaté qu’il n’y avait plus rien à faire pour Anna Michaud.  Les enfants lui avaient raconté que le tueur était leur oncle.  Avant de mourir, François Vautour avait eu le temps de lui dire la même chose.  Le lieutenant Léopold Bellefleur appuya la thèse des enfants en disant que « la petite fille nous a dit « c’est mon oncle Michaud qui a fait la chose » ».

Patrick Borden n’avait rien entendu de la bouche du défunt, mais Henri Mignault, tout comme un autre témoin, affirma avoir entendu cette information de la bouche de Vautour avant sa mort.

Pierre Vautour, le frère de François, dira s’être retrouvé chez ce dernier dans la soirée du samedi avant de quitter vers 20h00.  « Fred Michaud aurait été mis à la porte par mon frère parce qu’il s’était permis des familiarités avec une petite fille », dit-il.  Au moment de son départ à 20h00, Pierre jura que son frère était sobre, ce qui éloignait, peut-être, les chances qu’il ait eu une querelle avec sa femme.  Après tout, en dépit d’une évidence qu’on serait tenté de confirmer devant les témoignages des enfants, il fallait étudier toutes les pistes possibles.

Ce qui est sûr, c’est que le témoignage de Pierre Vautour présentait pour la première fois un mobile qui aurait pu motiver Fred Michaud à commettre l’irréparable.

Arseline Michaud, la sœur d’Anna, dira de celle-ci qu’elle l’avait quitté vers 10h15 le samedi 22 février afin d’aller faire son marché.  « Je sais que mon frère [Fred Michaud] allait encore chez Vautour malgré qu’il fut chassé ».

Marie-Louise Michaud, autre sœur d’Anna et du principal suspect, viendra dire sous serment devant le coroner que Anna « m’a souvent dit que son mari l’avait battu et avait foncé sur elle avec un couteau ».

Cette déclaration fit basculer le suspense tout en offrant une nouvelle piste d’enquête.  Le choc fut si grand que le coroner McMahon suspendit son enquête jusqu’au 4 mars.

Fred Michaud était-il un véritable tueur sanguinaire ou était-ce plutôt François Vautour qui avait pété un plomb?

4 mars 1913

            Dès 10h00, la salle débordait de curieux.  Sans doute en raison du revirement de situation imposé par le dernier témoignage, le coroner rappela le Dr Duncan McTaggart dans le but évident de réétudier la possibilité que Vautour ait pu s’infliger lui-même ses blessures mortelles.  Le pathologiste dira alors que « le coup donné à l’homme a été très violent et pour moi ont dû être donnés alors qu’il était couché, ainsi que la femme ».  Il n’en dira pas davantage.  Mais La Patrie ajoutera que « […] le point essentiel de sa déposition est que les coups ont pu être donnés à l’homme par une femme, en admettant qu’elle eut été à ce moment dans une période de nervosité et d’emportement qui aurait décuplé ses forces ».

            McTaggart semblait donc faire volte-face.  Pourquoi?  N’oublions pas que lors de sa première comparution il avait laissé entendre qu’il fallait une certaine force physique pour obtenir des plaies semblables.  Et n’oublions pas qu’Anna Michaud mesurait moins de cinq pieds.

            Au matin du drame, le capitaine James Coleman avait vu Anna Michaud « couchée sur le côté gauche du lit, sur le dos.  Il y avait une lampe allumée sur une chaise.  Le défunt était debout près du poêle.  Je lui ai demandé qui lui avait fait cette blessure, il a répondu : « je ne sais pas, je me suis éveillé en constatant la chose » ».

            Coleman avait interrogé le jeune Theodore Vautour en lui demandant s’il avait vu quelqu’un dans la maison, et ce dernier de répondre : « oui, vers 3h00 j’ai vu Fred Michaud ».  François Vautour, mourant, aurait ajouté que « je crois avoir vu Fred Michaud, mais je n’en suis pas certain ».

Le policier avait également noté la présence de sang sur le côté du lit qu’occupait Vautour, et partout dans la cuisine.  Dans les chambre des enfants, les quatre oreillers étaient également tachée de sang car, semble-t-il, le père s’y était allongé à un moment qui ne fut cependant pas précisé.

            Coleman s’était ensuite rendu chez une certaine Mme Raymond avant de se lancer aux trousses de Fred Michaud.  Lorsqu’il le retraça, celui-ci se trouvait dans une chambre avec des copains et paraissait avoir bu.  En apercevant le capitaine Coleman, Michaud aurait affirmé être revenu à la pension vers 19h00 le samedi soir.  Sa seule sortie aurait été pour acheter de l’alcool.

            Un voisin du nom de McLean viendra témoigner sur les bruits qu’il entendait dans le logement des Vautour, situé au-dessus du sien.  Le samedi soir, vers 23h00, McLean s’était glissé dans son lit alors que le silence régnait au-dessus de lui depuis au moins une heure déjà.  Selon lui, ce fut le calme plat durant toute la nuit.  « S’il y avait eu une querelle je l’aurais entendue ».

            Lorsqu’on présenta à McLean l’arme du crime, celui-ci créa une certaine surprise en déclarant que cette hache munie d’un long manche lui appartenait.  Normalement, il s’en servait pour fendre son bois et la laissait dans son hangar.  « Je l’ai perdue au mois de septembre, elle a disparue », dit-il.

            Adémard Gagnon lancera cette phrase étrange : « une femme peut infliger les blessures que j’ai remarqué sur le défunt ».  Le Dr Charles J. Mathieu de l’hôpital Notre-Dame dira avoir « compris que le défunt a dit à sa sœur que c’était Frank qui avait fait cela ».

            Bonaventure Vautour, de Syracuse dans l’État de New York et frère de François, viendra dire sous serment à propos de ce dernier : « il ne m’a jamais parlé de ses beaux-frères et de sa femme ».

James Duvernay, propriétaire de l’immeuble, expliqua qu’aucune porte ne verrouillait et que la partie avant « est fermée au moyen d’un crochet.  Le défunt occupe au 3ème étage une chambre seul ».  Fallait-il en déduire que le couple Vautour faisait chambre à part?

Georges Audette avait passé la soirée du 22 février en compagnie de Fred Michaud avant de monter se coucher vers 23h00, « un peu en boisson ».  Le constable Oscar Roy confirmera que personne n’avait pu emprunter l’escalier de la cour, sans toutefois qu’on sache pourquoi.

Rose-Alma Raymond, 17 ans, avait vu sa tante Anna Michaud dans la soirée du samedi et n’avait eu connaissance d’aucune querelle.

Théodore Vautour, 9 ans, fut rappelé.  Cette fois, il n’était plus certain d’avoir vu son oncle.  « Ça pourrait bien être mon père », avoua-t-il.

De nouveau, l’enquête fut ajournée, cette fois au 11 mars.  D’après le peu de documents qu’il nous reste aujourd’hui de cette affaire, il semblerait que le coroner était dérouté.  Bien que le dossier archivé à BAnQ ne le mentionne pas directement, il semblerait qu’on laissait planer la possibilité que ce double meurtre avait pu être le résultat d’un meurtre suivi d’un suicide ou d’une violente querelle.

11 mars 1913

            Cette troisième et dernière journée se déroula rondement, car « le magistrat pose des questions très brèves et très précises ne portant que sur le complément d’enquête demandé à la police », pouvait-on lire dans La Patrie.

            La première hypothèse fut vite ramenée sur le tapis par la voix du constable Arthur Sénécal qui affirmera que François Vautour lui avait dit à deux reprises, avant de mourir, que le tueur était Fred Michaud.

            Bella Vautour ne fut pas assermenté en raison de son jeune âge (elle avait 6 ans), mais avouera que depuis la perte de ses parents elle vivait chez une certaine Mme Tardif.  « J’ai vu mon oncle Fred dans ma chambre », dira-t-elle.  Le témoignage des enfants avait apparemment perdu quelques plumes : « Bella accuse nettement son oncle, « elle l’a vu avec une hache et il a cherché à l’étrangler ».  Gilberte [Vautour] est moins affirmative elle n’accuse son oncle que par suite des dires de ses frères, mais elle n’a rien vu »[4].

            Alice Samson[5], du 685 rue Ontario, épouse d’Odilon Tardif, confirma le fait qu’elle avait adopté la petite Bella en plus de corroborer ce qu’elle venait de dire.

Le 48ème et dernier témoin appelé devant le coroner fut nul autre qu’Alfred Michaud, le principal suspect.  Selon le procès-verbal[6], celui-ci se serait contenté de répondre : « je ne connais rien.  À huit heures et demi du soir j’étais dans ma chambre ».

Même les journaux n’en disent pas davantage quant aux détails ou à la solidité de son alibi.

Dans son verdict, le coroner McMahon en arrivait à la conclusion que le double meurtre avait été commis « par une personne inconnue.  Jusqu’ici la preuve ne nous permettant [pas] de retenir Alfred Michaud.  […] le magistrat, dans une explication extrêmement claire et concise indique les points saillants du drame, et semble écarter la version de querelle entre les époux.  Il analyse les déclarations des enfants, le degré de véracité qui peut leur être accordé et après avoir informé les jurés que si un doute subsiste dans leur esprit, ce doute doit bénéficier à la Couronne [sic], les laisse statuer en chambre close.  La salle est évacuée, la délibération commence.  Elle dure environ 10 minutes au bout desquelles le verdict est rendu : Les époux Vautour ont été tués par des personnes inconnues, mais les preuves manquent pour retenir Fred Michaud ».

Apparemment, il faudrait retenir que les théories de la querelle ou celle du meurtre suivi d’un suicide avaient été écartées.  Il faudrait donc en déduire que les témoignages des enfants parurent crédibles.  Le seul problème, c’est que les autorités manquaient cruellement de preuves pour aller de l’avant.  Et même si on avait basé la preuve sur les affirmations des six orphelins, aurait-on pu espérer pouvoir convaincre un jury de la culpabilité de Michaud?

Quoiqu’il en soit, Fred célébra cette remise en liberté en serrant plusieurs mains et en s’éloignant tout en lançant : « la justice de Dieu est la plus équitable »[7].

Il n’y eut aucun autre développement judiciaire dans cette affaire, qui fut vite oubliée avec le temps.  Elle demeure l’une des plus sordides histoires de meurtres non résolus du 20ème siècle.

Épilogue

Bella Argentina Vautour, née en 1906 (elle avait donc 6 ou 7 ans lors du drame) épousa Jean-Marie Eugène Cartier à Montréal le 27 octobre 1936.  Elle était alors âgée de 29 ans; lui, rembourreur de métier, avait 43 ans.  Bella s’éteignit à Montréal le 5 novembre 1973.  Alice Samson, épouse d’Odilon Tardif, sa mère adoptive, était morte quelques mois plus tôt, le 26 mars 1973.

            Gilberte Vautour, la jumelle de Bella, épousa Epilias (ou Exilias) Lanoix, un chauffeur de 28 ans, le 18 janvier 1930 à Montréal.  Elle avait alors 23 ans.  Le 18 novembre, Gilberte donna naissance à un fils qui sera prénommé Roger.  Elle aura deux autres enfants, Gertrude et Jean-Guy, avant de s’éteindre le 18 décembre 1947.  Son fils, Roger Lanoix, mourut à Verdun le 24 mai 1992.  Celui-ci laissait dans le deuil son épouse, Lucienne Bougie.[8]

Victor Vautour, né en 1905, épousa Eva Massé en 1927.  On le disait alors simple journalier.  Victor, qui n’avait que 7 ans au moment de courir seul vers le poste de police, s’est éteint à Montréal le 1er octobre 1977.  Sa femme devait lui survivre quelques années avant de s’éteindre, le 28 juillet 1983.

Malheureusement, il ne m’a pas été possible jusqu’à maintenant de découvrir ce que sont devenu les trois orphelins : Théodore, Germaine et Olympe.  Il en est de même pour Alfred Michaud.


[1] Selon le procès-verbal de l’enquête du coroner, elle était plutôt âgée de 42 ans, tandis que les journaux la disait âgée de 33 ans.  En fait, Marie-Anna Michaud est née à l’Île Verte le 7 mars 1873.  Elle était donc à quelques jours de célébrer son 40ème anniversaire au moment d’être assassinée.

[2] Les parents étaient Thomas Michaud et Philomène Lévesque.  Ceux-ci s’étaient mariés le 28 octobre 1861.  Leurs huit enfants, incluant Alfred et Anna, ont vu le jour à l’Île Verte entre 1862 et 1878.

[3] Selon Beauthier, Traité de médecine légale (2011), p. 80-81, la rigidité cadavérique apparaît généralement trois heures après le décès, mais la rigidité complète s’installe après six heures, ce qui se rapproche sans doute plus de la rigidité « bien marquée » mentionnée par le Dr Dugas.  Toutefois, gardons à l’esprit que selon le Dr Beauthier la vitesse à laquelle se développe la rigidité d’un corps peut être aussi influencée par de nombreux facteurs.

[4] La Patrie, 11 mars 1913.

[5] Alice Samson est née le 29 septembre 1884.  Elle avait donc 29 ans au moment de témoigner devant le coroner.

[6] Le dossier consulté ne contient pas de transcriptions sténographiques des témoignages, seulement des résumés.

[7] La Patrie, 11 mars 1913.

[8] Après le décès de Gilberte, Exilias se remaria à Annette Daigle le 13 mai 1950.

L’affaire Dubois: la gravité du geste entraîne-t-elle un plaidoyer de folie?


1890 - Dubois - Le Canadien
Un dessin de Dubois paru dans « Le Canadien » en 1890.

Il en a été brièvement question au chapitre 17 de mon dernier livre, L’affaire Aurore Gagnon le procès de Marie-Anne Houde. Bien que son nom de famille ait eu une connotation purement francophone, Nathaniel Randolph Fritz Dubois était Américain d’origine. Son cas ne fit pas jurisprudence, mais ce sera l’une des premières fois dans l’histoire judiciaire québécoise après la fondation de la Confédération canadienne qu’un meurtrier tentait de plaider la folie.

 

En avril 1890, c’est dans sa résidence de St-Alban, dans la région de Portneuf, que Dubois s’emparait d’une hache pour se débarrasser violemment de sa femme de 34 ans, Marie Zéphyre Dubois. Il tourna ensuite son arme vers ses propres enfants, Joseph, 4 ans, et Georges, un bébé de 3 mois. Finalement, il assassina également sa belle-mère, Olympe Tessier, 67 ans. Selon les informations qui nous sont parvenues, Dubois était athée.

Le jour du drame, après la messe, une voisine entra chez les Dubois. Il était environ 11h00. Confronté à une mare de sang sur le plancher, elle sonna l’alerte dans tout le village. D’autres voisins accoururent sur les lieux pour découvrir les victimes dans la cave, le bébé se trouvant encore dans les bras crispés de sa mère. Plus tard, un témoin se souviendra avoir vu Dubois passer dans un chemin vers 10h00 tout en regardant par-dessus son épaule. C’est que le meurtrier avait décidé de prendre la fuite après le quadruple meurtre.

Lorsqu’il fut arrêté à Portneuf peu de temps après, il déclara avoir « fait un mauvais coup mais qu’il est bien content »[1]. Il raconta également les détails de son forfait avec un détachement incroyable.

Le procès de Dubois se déroula du 17 au 23 avril 1890 au palais de justice de Québec devant le juge Bossé. La défense, représentée par Me Gustave Hamel, tenta de plaider la folie et la provocation, mais en vain. Au matin du 22 avril, Me Fitzpatrick aurait prononcé un merveilleux réquisitoire contre l’accusé. À 10h30, le juge Bossé commença ses directives au jury. D’après ce qu’en rapporta Le Canadien, le juge ne croyait aucunement en la folie de l’accusé. Le Dr Albert Marois, qui se rendit célèbre une trentaine d’années plus tard en faisant l’autopsie du corps de la petite Aurore Gagnon et aussi de Blanche Garneau, aurait témoigné à l’effet qu’il y avait une prédisposition à la « monomanie homicide » chez l’accusé.  En contrepartie, les docteurs Lavoie, Catellier et Vallée témoignèrent à l’effet que Dubois leur paraissait sain d’esprit. Le juge ne croyait pas non plus en la provocation, laissant entendre que Dubois, vivant au crochet de son père, aurait lui-même pu être l’instigateur dans cette histoire.

La charge du juge se termina à 12h30 et il ajourna pour la période du dîner. Au retour, à 14h00, les jurés livrèrent leur verdict : coupable. Au moment d’entendre ce mot fatidique, Dubois, appuyé contre la boîte des accusés, continua de mâcher son tabac. « Au banc des prévenus, ferme, les yeux fixés tantôt sur les jurés, tantôt sur le président du tribunal, impassible, froid comme une statue, le malheureux Dubois a reçu sa sentence de mort sans broncher, sans perdre une seconde l’attitude insouciante qu’il a conservée tout le temps du procès ».

Lorsqu’on lui demanda s’il avait quelque chose à déclarer, il répondit seulement « no, sir ».

Dubois sera finalement pendu le 20 juin 1890 à la prison de Québec. À cette occasion, Le Canadien rappela qu’il y avait plus de 11 ans qu’on n’avait pas assisté à une exécution à cet endrtoit, soulignant que Farrell était monté sur l’échafaud le 9 janvier 1879 pour l’assassinat de Conway à Valcartier. Le journal profita de l’occasion pour souligner son point de vue sur la question : « quel spectacle navrant que l’exécution d’un être humain! Cette potence qui dresse ses bras hideux, ce bout de corde et cette trappe fatale! Et puis ce bourreau tout de noir habillé, qui va et vient sur la plateforme comme une personne qui exerce un véritable métier! ».

Avant le commencement des procédures, le shérif aurait demandé à Dubois s’il avait un dernier vœu et celui-ci aurait demandé d’être enterré avec les vêtements qu’il portait. « De plus, je voudrai[s] que vous ne me feriez pas l’autopsie », aurait-il ajouté.

Quelques jours auparavant, le consul américain était venu le voir pour lui demander s’il souhaitait voir son père une dernière fois. Mais Dubois refusa sans hésitation. Le jeudi précédent l’exécution, il confia à un journaliste « qu’il regrettait beaucoup le crime qu’il avait commis, mais qu’il ne se rappelait aucunement des circonstances du quadruple meurtre; qu’il ne se souvenait pas s’être servi d’une hache, excepté cependant d’avoir frappé sa femme de son poing au moment où celle-ci s’armait d’une chaise pour la lui lancer à la tête. Dubois a causé tout le temps sans émotion avec le journaliste, quoique à plusieurs moments il eut certains serrements de gorge en parlant, signes évidents d’une émotion qu’il cherchait à dominer »[2].

Le condamné eut également de bons mots pour son avocat Me Hamel avant de déclarer : « je sais qu’il n’y a plus d’espoir pour moi en cette vie. Je parlerai peut-être sur l’échafaud. Je n’ai rien écrit, mais je serai court. Je désire tout simplement faire savoir au public que je regrette mon crime, que je n’en ai pas eu la moindre connaissance, et que j’espère rencontrer là-haut ma femme, ma belle-mère et mes enfants. J’espère que Dieu voudra bien m’accorder sa miséricorde ». Pour un prétendu non croyant, il semblait avoir eu le temps de changer d’avis sur la question très épineuse de la spiritualité.

Une centaine de personnes furent admises dans l’enceinte de la cour de la prison. À 7h55, « Dubois, précédé du bourreau, fait son apparition sur l’instrument de supplice; il est escorté par les gardes Dussault et McCabe […] ». Les shérifs adjoints Amyot et Bégin veillaient également au bon déroulement, ainsi que le médecin de la prison Arthur Robitaille. Dubois marcha d’un pas ferme, bien qu’il parut un peu pâle au goût des journalistes. Il n’aurait pas dormi de la nuit. Bien qu’il n’avait pas déjeuné, il aurait pris un bol de café juste avant d’entamer sa dernière marche. Avant que la trappe ne s’ouvre, il aurait dit en anglais ces quelques mots : « bien, gentlemen, je regrette sincèrement le crime que j’ai commis dans un moment de colère, et j’espère que je rencontrerai ma femme et mes enfants au paradis ». Puis, après un bref silence, il ajouta « c’est tout ».

Le bourreau lui ajusta ensuite la corde autour du cou tout en tenant le nœud de sa main gauche, alors que l’autre était prête à actionner le mécanisme. Outre la cagoule noire qu’on lui enfila sur la tête à la toute dernière minute, Dubois portait un manteau bleu, des pantalons gris et des souliers noirs. À 8h00 précise, la trappe s’ouvrit. « La mort est presque instantanée. Cependant des haussements d’épaules saccadés et des hochements de tête déterminent une oscillation qui dure pendant environ dix minutes »[3]. Pendant ce temps, on se chargeait de hisser le drapeau noir au sommet de la prison. Le journal prit la peine de décrire que les mains et le cou du condamné avaient pris une teinte bleuâtre. Le cadavre fut détaché seulement une trentaine de minutes plus tard.

La dépouille de Dubois fut inhumée dans le cimetière protestant de Mount Hermon de Québec (1801 rue St-Louis). La volonté du supplicié fut respecté : il n’y eut pas d’autopsie.

La veille de son exécution, selon Le Canadien, Dubois aurait déclaré ceci à un journaliste : « à l’âge de 8 ans je me suis sauvé de la maison et je me suis engagé à bord d’une barge de canal. Je laissai cet emploi quelque temps après et je devins vagabond. J’errai dans tous les États-Unis, mangeant ce que je pouvais attraper et dormant la nuit dans les bois. Jeune encore je fis partie du cirque Stonewall et je soignais les chevaux. Je quittai cette troupe et j’entrai au service du cirque Forepaugh, où je faisais la même besogne. Je fis aussi partie du cirque Barnum, mais la plus grande partie de ma vie s’est passée en aventures. Pendant ce temps, je commis toutes sortes de crimes, excepté le meurtre. J’appartenais à une bande d’hommes dépravés. Nous étions six en tout. D’abord j’errai seul et je n’hésitai jamais à voler quand j’en avais la chance. Ensuite je m’adjoignis à des compagnons et nous nous liâmes par le plus profond secret. D’abord nous n’étions que trois, mais finalement nous étions six ».

Si on en croit ses affirmations, il aurait aussi parcouru beaucoup de chemin à l’ouest de Chicago pour y voler des chevaux, sans jamais être ennuyé par aucun représentant de l’ordre. « Nous étions armés de pistolet, de poignards, et nous étions déguisés, portant de faux favoris et une fausse chevelure. Nous vivions dans les bois et nous menions une vie remplie d’émotions et de dangers ».

On croirait entendre le récit d’un ancien membre du gang de Jesse James ou de Butch Cassidy.

C’est après cette vie de hors-la-loi à l’américaine qu’il était venu s’établir au Canada pour se marier. « Quand j’étais dans les cirques, je fumais de l’opium et j’étais débauché, mais à St-Alban j’étais sobre et rangé ».

En racontant sa vie, Dubois aurait prétendu être né à Staten Island, New York, en 1854. Son père était d’origine française, immigré aux États-Unis alors qu’il était encore jeune homme. Et sa mère était d’origine espagnole. Dubois se serait installé au Québec vers 1881. Dans le comté de Portneuf, il s’était engagé comme garçon de ferme. Il avait alors renoncé au protestantisme pour se convertit au catholicisme. Mais d’après le cimetière où il fut inhumé, on peut envisager le fait qu’il était finalement revenu à ses anciennes amours peu de temps avant que la justice ne lui fasse subir le prix ultime pour ses actes.

Qu’on croit en ses affirmations ou non, il semble que ce soit la gravité de son crime et non sa vie aventureuse qui ait convaincu son avocat de plaider la folie. Mais en 1890, ce genre de défense était plutôt rare et les juges n’étaient peut-être pas préparés à entendre ces choses-là. Cinq ans plus tard, dans la région de Montréal, Valentine F. C. Shortis eut plus de succès. Bien qu’il fut lui aussi condamné à être pendu, c’est après le verdict que des militants réussirent à renverser la sentence. Ainsi, Shortis fut le premier au Québec à être déclaré aliéné dans une cause de meurtre et envoyé à l’asile. Mince consolation, car il devait y rester jusqu’en 1937.

D’autres tentèrent la même stratégie avec plus ou moins de succès. Marie-Anne Houde a tenté de le faire pour échapper à la corde, mais ce fut peine perdue dans son cas avec une défense qui donna l’impression d’avoir fait perdre du temps au système judiciaire. En 1930, c’est encore une fois la gravité du geste qui poussa l’avocat d’Andrew Day à plaider la folie. Ce père eut plus de succès en étant déclaré inapte à subir son procès. Faut dire qu’il avait utilisé une hache pour découper sa femme et ses sept enfants. Comme quoi la gravité du crime semble influencer les jurés quant à l’état mental du meurtrier. Mais est-ce vraiment le cas?

 

[1] Le Canadien, 20 juin 1890.

[2] Le Canadien, 21 juin 1890.

[3] Ibid.

Le massacre de la rue Laurier


351 rue Laurier (2)
La maison habitée par la famille Day en 1929 existe toujours. (photo: EV 2015)

Vers 3h40 au matin du 16 décembre 1929, le policier Alexandre Charest effectuait sa ronde habituelle lorsqu’il tomba sur un homme à l’intersection de la rue Alexandre[i] et Hart, à Trois-Rivières. En ouvrant le col de son manteau, celui-ci dévoila une gorge ensanglantée, tranchée. Croyant que ce citoyen venait d’être victime d’une violente bagarre, Charest le conduisit d’urgence au poste de police.

Là-bas, l’inconnu fit comprendre aux policiers son souhait d’écrire. On lui tendit un crayon et le couvercle d’une boîte de carton sur laquelle il griffonna «  I murdered my family (j’ai tué ma famille) ». Et il ajouta son adresse : 13 rue Laurier.

Tandis que le blessé était conduit à l’hôpital Normand et Cross, rue Laviolette, le chef de police Jules Vachon choisit deux policiers, Ross et Desaulniers, pour se rendre immédiatement sur la rue Laurier. Au rez-de-chaussée de la résidence, les trois hommes découvrirent le cadavre d’un jeune garçon, à moitié étendu sur un sofa. Il leur fallu ensuite enjamber une flaque de sang pour pouvoir grimper l’escalier.

À l’étage, l’horreur s’offrit à leurs yeux. Une femme d’environ 40 ans et six autres jeunes enfants, tous des garçons, gisaient dans différents lits. Malgré des éclaboussures de sang qui hantaient toutes les pièces, Jules Vachon, qui jouissait de son expérience dans affaire Lavallée, survenue trois ans plus tôt, constata que toutes les victimes avaient été tuées de la même façon. Elles portaient d’énormes plaies à la gorge. Pour certains, leur tête ne tenait plus que par quelques lambeaux de chair.

Vachon remarqua également des traces de sang près des interrupteurs électriques de chacune des pièces, comme si l’assassin avait pris le temps d’allumer et d’éteindre les lumières avant et après son passage dans chacune des pièces. La position des cadavres indiquait également que personne ne s’étaient éveillés. On ne nota aucun signe de défense.

Le malheureux à la gorge tranchée fut rapidement identifié comme étant Andrew Day, un ouvrier de 39 ans employé à la St-Lawrence Paper[ii]. Parmi les victimes, on comptait sa femme, Agatha Coughlin Day, et leurs 7 enfants: Jimmy, 13 ans; Billy, 8 ans; Freddy, 7 ans; Andrew, 6 ans; Daniel; Emmett 3 ans; et Peter.

Andrew Day - La Patrie 18 mars 1930
Andrew Day a massacré sa famille en décembre 1929 avant de tenter de s’enlever la vie en se tranchant la gorge. On constate d’ailleurs sur cette photo le pansement qu’il porte autour de sa plaie.

Le Nouvelliste révéla que les murs, les rideaux, et la table de la cuisine étaient maculés de sang. C’est d’ailleurs dans cette pièce que Vachon récupéra de précieuses pièces à conviction : une hache et un rasoir maculés de sang. Après l’octuple meurtre, il semble que Day ait utilisé le rasoir pour tenter de suicider en s’ouvrant la gorge. D’ailleurs, on craignait tellement pour sa vie que l’abbé Antonin Milot, vicaire à la cathédrale, accourut à son chevet pour lui donner l’extrême onction.

Devant un crime aussi violent, on se questionna rapidement sur le mobile. Des voisins parlaient déjà de Day comme d’un homme paisible et attentionné envers ses enfants. Selon le journal montréalais La Patrie cette boucherie pouvait s’expliquer par le fait que « Day avait perdu toutes ses économies à la Bourse et qu’il n’avait plus dormi depuis six ou sept jours. Il était employé par une compagnie de pulpe et de papier et gagnait environ dix dollars par jour »[iii].

L’immeuble de brique à deux étages habité par la famille Day appartenait à Cyriac Dupont, un marchand qui résidait dans la maison voisine, au 15 rue Laurier. En dépit d’un sommeil léger, Dupont dira n’avoir rien entendu la nuit de la tuerie.

Le Dr Adélard Tétreault, qui agissait à titre de coroner, demanda à ce qu’on dresse un périmètre de sécurité pour protéger la scène de crime. Les policiers eurent d’ailleurs du mal à retenir les curieux. Malgré ces précautions, il semble qu’au moins un journaliste ait eu accès à l’intérieur de la maison puisqu’on pouvait lire dans Le Nouvelliste : « on entre sur une salle double, divisée par une porte d’arche. Au fond sur une divanette [sofa] était étendue la première victime. C’est l’aîné des enfants, Jimmy. Il a la jambe gauche à terre et ses couvertures de lit sont repoussées au pied. Sa figure est enveloppée d’un masque de sang coagulé. Le cou est tranché presque complètement : il est presque décapité. Le sang a coulé par terre où il forme une marre épaisse ».

Et pour ajouter à l’incroyable tristesse du drame, les cadeaux de Noël destinés aux enfants gisaient toujours sous le sapin.

Après que le vicaire de la paroisse St-Philippe, l’abbé Charles-Édouard Bourgeois, eut administré les derniers sacrements aux huit victimes, le Dr Rosario Fontaine arriva sur place en compagnie des détectives Louis Jargaille, Hector Dorais et Édouard Lorrain de la Sûreté provinciale. Ceux-ci procédèrent à des expertises, tandis que Fontaine pratiquait les autopsies sur place. On photographia les lieux avant de déplacer les corps et de relever les empreintes digitales.

Le soir même, à 23h15, l’enquête du coroner Tétreault débuta. Déjà, Day était représenté par Me Jean-Marie Bureau[iv]. Devant le refus de Cyriac Dupont d’aller identifier les corps, la police demanda à Donat Duchesneau, un machiniste de la St-Lawrence Paper qui habitait juste en face. Celui-ci entra sur la scène de crime et identifia les victimes, une à une.

Devant le coroner, le Dr Fontaine « expliqua que dans la plupart des cas la mort avait dû être à peu près instantanée, il y eut presque chez chacune des victimes, fracture de la colonne vertébrale. L’instrument qui servit au crime était à la fois coupante et écrasante. Ce ne pouvait être un rasoir »[v]. Le médecin légiste se montra d’une précision quasi insupportable lorsqu’il détailla l’état du corps du jeune Billy, 8 ans, qui portait « une plaie à la joue droite et à la bouche, avec fracture de la mâchoire inférieure. Une blessure transversale au cou, faite avec deux coups de hache; section incomplète de la colonne vertébrale et section complète de la trachée »[vi].

Le 17 décembre, alors que les médecins annonçaient que Day survivrait à ses blessures, la police apprenait que le frère du présumé assassin, Thomas Day[vii], venait de quitter Milltown au Nouveau-Brunswick en compagnie de Frank Coughlin, frère d’Agatha. Les deux hommes auraient la pénible tâche de prendre les dispositions nécessaires pour les funérailles. Quant à elles, les rumeurs concernant les troubles mentaux de Day circulaient déjà.

C’est en compagnie du chef Vachon que Jargaille et Dorais rencontrèrent le suspect qui dira, après leur départ : « ils m’ont questionné, mais je ne suis pas obligé de parler, ils me l’ont dit eux-mêmes. Leur ouvrage est de chercher, ils sont payés pour ça. Qu’ils cherchent! »[viii].

Les funérailles d’Agatha Coughlin Day et de ses sept fils se déroulèrent le 18 décembre à l’église St-Philippe. Les huit dépouilles reposaient dans six cercueils. Dans l’assistance, on reconnut Me Jean-Marie Bureau, les détectives Jargaille et Dorais, ainsi que Cyriac Dupont, le propriétaire de la maison maudite, accompagné de son fils Hervé. L’abbé Charles-Édouard Bourgeois chanta la levée du corps avant que le curé de la paroisse St-Patrice, l’abbé Hervé Trudel[ix], ne célèbre l’office.

Charles-Édouard Bouregois 2
L’abbé Charles-Édouard Bourgeois.

À la fin de la cérémonie, lorsqu’on ouvrit les grandes portes de l’église, un vent violent s’engouffra à l’intérieur. Ce fut ensuite en pleine tempête de neige que le cortège se transporta jusqu’au cimetière St-Louis. La température se montra si exécrable qu’il « fallut faire ouvrir le chemin, par un des gros chasse-neige de la cité qui précédait les corbillards. Les cercueils furent placés sur un traîneau tiré par un cheval puis le cortège se rendit à travers une bourrasque d’une violence extraordinaire, au lieu de la sépulture, située [sic] à une certaine distance de la route »[x].

À la reprise de l’enquête du coroner, le 27 décembre, on apprit que Day aurait confié au Dr C. E. Cross « why they don’t hang me? » (pourquoi ne me pendent-ils pas?). Sur les conseils de son avocat, Day garda le silence devant le coroner. Il refusa même de prêter serment. La seule chose qu’il accepta de dévoiler fut son âge : 39 ans.

Le 10 janvier 1930, on déposa officiellement contre lui des accusations pour le meurtre de sa femme, de ses sept enfants, mais aussi pour celui qu’on retrouve dans le dossier judiciaire sous le nom de « Anonyme » Day, le bébé à naître dont Mme Day était enceinte. L’autopsie du Dr Fontaine avait permis de découvrir ce détail important qui, d’une certaine façon, portait le nombre des victimes à neuf.

L’enquête préliminaire s’ouvrit devant le juge François-Xavier Lacoursière. Me Maurice Fortier fut assermenté comme interprète, alors qu’à la poursuite on retrouvait Me Philippe Bigué. Ce dernier avait de l’expérience puisqu’il avait fait son apprentissage en 1906 au cours de l’affaire Sclater et avait réussi à faire pendre le vieil Alexandre Lavallée en 1927.

Les transcriptions de cette enquête préliminaire représentent aujourd’hui à peu près tout ce qui reste du dossier judiciaire. Après qu’on eut déposé en preuve sous la cote P-3 le carton sur lequel Day avait confessé son crime par écrit, on entendit le sergent Roméo Ross, 40 ans, qui avait découvert la scène en compagnie de son chef. Mais c’est sans doute le constable Ernest Jacob[xi], 36 ans, qui eut l’explication la plus imagée :

  • Qu’avez-vous vu?, l’interrogea Me Philippe Bigué.
  • J’ai rentré par la porte d’en arrière. J’ai rencontré en avant le petit garçon couché, la gorge tranchée. J’ai monté l’escalier et j’ai vu des gorges tranchées.

Le procès, dont les notes ont malheureusement disparues, s’ouvrit le 13 mars 1930 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge Aimé Marchand. Quant aux avocats, il s’agissait des mêmes, Me Bigué pour la Couronne et Me Bureau pour la défense. Ceux-ci s’entendirent sur un jury francophone[xii]. L’accusé apparut les yeux cernés, visiblement épuisé, peut-être même dépressif. Le Nouvelliste rapporta qu’une foule composée de « plusieurs centaines de curieux » s’assembla entre la prison et le palais de justice pour tenter d’apercevoir l’accusé, qui portait pour l’occasion un complet bleu à fine rayure pâle. La cicatrice à sa gorge étant toujours visible, il demeura debout tout au long de la matinée. Mais en début d’après-midi son avocat demanda la permission au juge pour que son client puisse s’asseoir. En dépit de la gravité inouïe de son crime, ce dernier n’était pas complètement abandonné par sa famille puisque son frère Thomas Day prenait place au côté de Me Bureau.

La preuve de la Couronne fut percutante. Puis vint celle de la défense, qui appela d’abord Sévère Rivard, un marchand d’instruments de musique de 52 ans qui dira que Day lui avait acheté comptant un piano pour sa femme. On démontra également ses pertes financières par ses relevés de compte. Afin de plaider la folie, Me Bureau appela plusieurs collègues et anciens collègues de l’accusé. Il en ressortit principalement que dans les usines à papier où il avait travaillé, Andrew Day entretenait un comportement étrange. Un jour, sans raison apparente, il frappa un collègue au visage. Il se serait aussi adonné à des gestes obscènes qui ne furent malheureusement pas décrit en détails par les journaux.

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En décembre 2014 s’entama la démolition de l’église St-Philippe, où s’étaient déroulées les funérailles des huit victimes du massacre de 1929. (photo: EV 2014)

D’autre part, il apparut également que Day était tellement attentionné envers ses enfants qu’il ne pouvait pratiquement rien leur refuser, sans oublier qu’on le voyait s’occuper beaucoup du ménage à la maison. Bref, les jurés eurent certainement l’impression que l’homme avait deux personnalités.

Au grand désarroi du procureur de la Couronne, Me Bureau réussit un tour de force remarquable en convainquant les jurés de déclarer son client aliéné mental avant même la fin du procès. Devant les explications peu détaillés des quotidiens, il nous est malheureusement impossible de comprendre ce verdict en détail. On ignore même si la plus récente grossesse d’Agatha avait pu être l’élément déclencheur de cette folie meurtrière. La disparition ou la destruction du dossier représente une perte pour notre patrimoine judiciaire. Peut-être aurions-nous pu nous permettre une meilleure incursion dans la tête de celui qui demeure l’auteur du pire familicide au Canada.

Après cette décision, Andrew Day prit le chemin des asiles québécois, un milieu considéré privé. Au moment d’écrire ces lignes, son dossier demeure confidentiel. On ne saura donc jamais ce qu’il est advenu par la suite.

La démolition de l’église St-Philippe débuta le 1er décembre 2014. Le 16 décembre, le jour même du 85ème anniversaire de la triste tuerie, j’accordais une entrevue télévisée au journaliste Pierre Marceau de Radio-Canada devant l’église[1]. Ce jour-là, on était à retirer les clochers. En mars 2015, il n’en restait pratiquement plus aucune trace.

En janvier 2015, grâce à une recherche en deux étapes – je tairai cependant mes démarches – j’arrivais à identifier la maison que les Day habitaient au moment du drame. Elle existe toujours mais ne porte plus le numéro civique de 1929. Selon une employée de la ville, ces chiffres auraient été modifiés en 1933 pour une raison inconnue.

En 1955, Arthur Koestler écrivait à propos du système pénal britannique que « dans les cinquante premières années de notre siècle, près de 20,000 personnes furent jugées pour des délits de tous ordres autres que le meurtre. Parmi elles, 29 en tout furent jugées « coupables mais démentes », c’est-à-dire 0,15%. Pendant le même demi-siècle, 4,077 personnes furent jugées pour meurtre. Parmi elles, 1,013 furent relaxées ou acquittées. Des 3,064 accusés de meurtre qui restent, 1,241 furent jugés « coupables mais déments », soit au cours de l’instruction, soit devant le tribunal, ce qui fait un total d’environ 40% ».

Notre échantillonnage mauricien n’est évidemment pas suffisant pour se comparer à cette statistique susceptible d’éveiller certaines idées philosophiques, mais ces chiffres faisaient dire à Koestler que la démence représentait un moyen de défense beaucoup plus courant dans les causes de meurtres. Est-ce à dire que la folie se manifeste seulement chez les assassins?

On pourrait être tenté de croire que le niveau de violence d’un crime est représentatif de la folie de celui ou de celle qui le commet. C’est un réflexe naturel que nous avons devant des crimes aussi odieux, mais est-ce que la folie explique tout?

Le massacre commis sur la rue Laurier reste, encore aujourd’hui, le pire familicide survenu de l’histoire criminelle du Canada. Nous avons bien connu quelques cas, comme celui de Nathaniel Dubois en 1890 qui, dans le comté de Portneuf, a tué sa femme, sa belle-mère et ses deux enfants à coups de hache. Le juge de l’époque a refusé d’accorder la moindre importance à la théorie de l’aliénation mentale, et Dubois fut pendu à la prison de Québec.

En novembre 1897, c’est aussi avec une hache que Thomas Nulty éliminait sauvagement son frère et ses trois sœurs. Mais rien de tout cela n’est comparable au familicide commis sur la rue Laurier. En fait, il faut se tourner vers nos voisins américains pour retrouver un cas impliquant autant de victimes face à une même arme. Autre similitude : les victimes furent toutes assassinées durant leur sommeil.

Le dimanche 9 juin 1912, J. B. Moore, sa femme Sarah Montgomery Moore et leurs quatre enfants – Herman, 11 ans; Katherine, 9 ans; Boyde, 7 ans; et Paul, 5 ans – se rendirent à l’église presbytérienne de Villisca, en Iowa. Katherine y rencontra ses amies Lena et Ina Stillinger. Ces deux sœurs, respectivement âgées de 11 et 8 ans, décidèrent la nuit chez les Moore. Vers 19h00, J. B. Moore téléphona aux parents Stillinger pour leur demander si les filles pouvaient dormir chez lui. C’est une autre sœur Stillinger qui répondit au bout de la ligne. Les parents étant absents, J. B. Moore expliqua que, puisque les lumières électriques ne fonctionnaient pas très bien dans le village, il serait plus prudent que Lena et Ina ne rentrent pas seules chez leur grand-mère.

Après les festivités, les sœurs Stillinger rentrèrent donc avec les Moore, vers 22h00. Les lumières s’éteignirent et puis, … plus rien.

La voisine immédiate des Moore, Mary Peckham, se leva comme à l’habitude vers 4h00 le lendemain. C’est seulement après avoir terminé son lavage vers 7h00 qu’elle s’inquiéta de la tranquillité inhabituelle de ses voisins. Mary alla d’abord frapper à leurs portes, mais celles-ci étaient verrouillées de l’intérieur et les rideaux fermés. Ed Selley, un employé de Moore qui attendait son patron à la boutique du village, arriva à son tour, s’occupant de traire les vaches avant de retourner au magasin. À son arrivée, Ross Moore, le frère de J. B., inséra sa tête par une fenêtre ouverte mais sans rien distinguer, ni entendre quoi que ce soit. Il trouva cependant dans son trousseau un double des clés de la maison et ouvrit. La vision d’horreur qui s’offrit alors à lui s’avéra cauchemardesque. Les six membres de la famille Moore et leurs deux jeunes invitées avaient été sauvagement tuées pendant leur sommeil.

Le coroner conclut en l’absence de toute agression sexuelle, bien que les sous-vêtements de Lena Stillinger aient été soulevés et que son corps fut retrouvé dans une position suggestive. L’auteur Troy Taylor affirme que, parmi les huit victimes, c’est J. B. Moore qui aurait subi les blessures les plus violentes. Mais il s’agit là d’une conclusion risquée puisqu’il n’y eut jamais de photos judiciaires pour immortaliser la scène, les documents officiels sont généralement manquants et les lieux furent contaminés par plusieurs curieux.

Un premier livre consacré à cette tragédie fut publié en 2003 sous le simple titre Villisca. Son auteur, Roy Marshall, présenta le dossier de manière objective. En dépit d’un ouvrage sérieux, Marshall se permettait de conclure dans son épilogue en disant qu’à l’approche du centenaire de la tragédie de Villisca (2012) aucun événement comparable ne s’était jamais produit. Visiblement, il n’a jamais été informé du massacre de la rue Laurier.

En 2012, Troy Taylor reprenait l’affaire dans Murdered in their beds, the history of hauntings of the Villisca ax muders. Mais Taylor, qui se dit auteur de plus de 80 livres, a un penchant pour les histoires de fantômes et autres crimes qu’il associe au paranormal. Bref!

Le fait de s’arrêter un moment sur la tuerie de Villisca nous permet de comparer le traitement que les Américains peuvent réserver à un tel fait judiciaire contrairement à nous. Pour être bref, disons que Villisca est aujourd’hui devenu un site touristique associé à l’horreur, alors que bien peu de Québécois savent où se trouve la maison qui fut autrefois un lieu de massacre. J’oserais même dire que la plupart d’entre eux ignoraient les circonstances de ce crime puisqu’on en fait mention dans pratiquement aucun livre ni article web.

Traitons-nous différemment ce genre de crimes par fausse pudeur ou parce que l’histoire et son dossier judiciaire se sont effacées avec le temps?

Sur les 1533 causes de meurtre qui ont menées à des condamnations à mort au Canada entre 1867 et 1976, on retrouve l’utilisation d’une hache dans plus de 60 cas. Dans trois d’entre eux, l’assassin était une femme.

Quant aux familicides, ils ne sont pas nouveaux. En 1873, Timothy Topping tuait sa femme et ses quatre enfants avant de tenter de s’enlever la vie à West Oxford, en Ontario. D’abord condamné à la peine capitale, sa sentence fut commuée en emprisonnement à vie. On croit cependant qu’il serait mort dans un asile de London.

En mars 1889, William Harvey tuait sa femme et ses deux enfants à Guelph, en Ontario. Il fut pendu le 29 novembre suivant.

Simeon Czubej utilisait lui aussi une hache et une arme à feu pour assassiner une personne du nom de Bojecko et ses quatre enfants à Winnipeg en octobre 1898. L’assassin fut pendu l’année suivante.

À mon avis, la tuerie qui se rapproche le plus de celle commise à Trois-Rivières, s’est produite en juin 1900 dans les Territoires du Nord-Ouest. Le 9 juin 1900, dans le village de Welwyn, John Morrison, 27 ans, utilisait une hache pour s’attaquer à son employeur Alex McArthur et les membres de sa famille. Au moment de l’attaque, tous dormaient. Il tua les parents et trois de leurs sept enfants, en plus d’en blesser gravement trois autres. Maggie, 15 ans, fut la seule épargnée. Elle courut se réfugier chez le voisin William Jamieson, à un mile et demi de là.

Selon le Winnipeg Tribune du 11 juin 1900, l’assassin était originaire d’Écosse et était installé dans la région depuis 6 ou 8 ans. Les autorités locales le retrouvèrent dans l’étable. Morrison portait une blessure prouvant qu’il avait tenté de s’enlever la vie. Des soins adéquats lui permirent de faire ensuite face à la justice. Il aurait avoué n’avoir aucun mobile avant d’ajouter qu’il n’était pas fou.

Jugé à Moosomin North, Morrison fut reconnu coupable et pendu à la prison de Regina, T.-N.-O., le 17 janvier 1901. En avril 2015, j’ai consulté le dossier de Morrison préservé aux archives nationales du Canada à Ottawa, mais il est assez mince. Les transcriptions de son procès sont absentes.


[1] Pour voir le reportage : http://ici.radio-canada.ca/regions/mauricie/2014/12/17/001-andrew-day-meutre-enfants-femme-eglise-saint-philippe.shtml

[i] René Verrette, Les rues de Trois-Rivières leur origine et leur histoire, 1984, p. 58. En 1941, la rue Alexandre, qui existait depuis 1822, céda son nom à la rue Radisson. À l’origine, on l’avait nommé en l’honneur du riche négociant Alexandre Hart. « En 1967 le tronçon situé entre la rue Royale et la rue Hart a été fermé lors de la construction du Centre culturel et du nouvel Hôtel de ville, la nouvelle place étant réservée aux piétons ».

[ii] Maintenant l’usine Kruger.

[iii] La Patrie, 16 décembre 1929.

[iv] Les jurés assermentés pour cette enquête étaient Willie Lamy, Maurice Fortin (26 rue Bonaventure), George Shore (96 St-Olivier), Antoine Dussault (118a St-Georges), J. Armand Laperrière (47 St-Roch), et Joseph Panneton (16 Plaisante).

[v] La Patrie, 17 décembre 1929.

[vi] Le Nouvelliste, 17 décembre 1929.

[vii] Selon le recensement de 1921, on retrouve un Thomas Day, 35 ans, habitant sur Water Street à Milltown au Nouveau-Brunswick et résidant avec sa femme Annie, également âgée de 35 ans. Selon ce document, Thomas serait né vers 1886 aux États-Unis et aurait immigré seulement en 1906. On le disait d’origine irlandaise. Thomas et Annie avaient alors six enfants : Elmer, 12 ans; Catherine, 10 ans; Thomas, 7 ans; Leo, 4 ans; Ambrose , 2 ans; et Mary, 7 mois. La profession de Thomas était alors négociant de meubles. En 1935, le couple habitait toujours Milltown, mais ensuite on perd leur trace.

[viii] La Patrie, 18 décembre 1929. Le revenu familial était alors estimé à 2,000$ par année.

[ix] Joseph-Adolphe « Hervé » Trudel est né à St-Stanislas le 24 février 1882. Il a fait ses études au Séminaire St-Joseph de Trois-Rivières et à l’Université Laval. Il a été ordonné prêtre par Monseigneur F.-X. Cloutier le 29 juin 1907. Avant de célébrer les funérailles des membres de la famille Day, il avait été vicaire à St-Maurice, aumônier à l’hôpital St-Joseph. En 1931, il se retrouvera curé de Batiscan et sera ensuite fondateur de la Congrégation St-Patrice à Shawinigan et se fera aussi l’auteur de livres sur l’histoire de Batiscan et Shawinigan.

[x] La Patrie, 18 décembre 1929.

[xi] Lors du recensement de 1935, on retrouve un Ernest Jacob, listé comme « capitaine » et habitant au 375 rue Volontaire à Trois-Rivières avec sa femme et un fils étudiant prénommé André. Il s’agit probablement de notre homme puisqu’à la même adresse vivait alors le chef de police Alide Bellemare et sa femme. Alide Bellemare avait succédé au chef Vachon en 1934 après que ce dernier ait été tué en service lors d’une poursuite automobile. Je consacre d’ailleurs un chapitre à cet épisode unique dans l’histoire de la police trifluvienne.

[xii] Selon le procès-verbal, les jurés retenus pour ce procès furent Ovila Lamy, Origène St-Onge, Georges Loranger, Stanislas Poirier, Gédéon Blais, Napoléon Boulanger, J. Narcisse Lord, Erclès Gélinas, Joseph Bécotte, Wilfrid Beauchesne, Orphir Ferron, et Omer Beaumier.