Ce 21 janvier 1975


 

necro gargantua

Né en 1945 à Montréal, Richard Blass aura été un des criminels québécois les plus notoires. Avant de mourir à 29 ans, criblé de 27 balles après une spectaculaire chasse à l’homme, il aura fait en tout 21 victimes. Quelques-unes étaient issues du milieu de la pègre tandis que plusieurs autres auront été au cœur d’un sombre concours de circonstances.

Au cours de sa carrière criminelle, Richard Blass s’est évadé trois fois de prison. C’est durant sa toute dernière évasion qu’il commettra un crime sans précédent, soit l’incendie du bar-salon Chez Gargantua, au 1369 rue Beaubien, le 21 janvier 1975. Sans vouloir remâcher son procès, ni tomber dans un ton fleur bleue, cet article ne finira pas sur une musique d’ascenseur au pied de la tombe de Blass, appelé aussi « le chat ». Je veux me pencher un peu de l’autre côté.

Ce 21 janvier 1975, Richard Blass avait des comptes à rendre au bar Gargantua. Un peu passé minuit, il a tué par balle le gérant de l’établissement, Réjean Fortin, un ancien policier. Il a ensuite contraint les témoins de la scène à s’entasser dans un petit réduit servant à entreposer de l’alcool. Il a bloqué la porte avec un juke-box et a mis le feu. Certains spéculeront même qu’il aurait pris le temps de boire une bière, histoire de s’assurer que les flammes soient bien prises avant de quitter. En tout, il a fait 13 victimes. À l’exception de Fortin, ils seraient tous morts par asphyxie.

On m’a dit que peu d’encre a coulé sur ces dites victimes. En vérifiant les archives, j’ai bien vu qu’il était difficile en effet d’en savoir sur elles. Avec les mots-clés de l’événement, on a plutôt droit à un sempiternel flot d’articles sur la carrière de Blass. Une liste des victimes est toutefois sortie dans les journaux, mais elle a dû être corrigée plusieurs fois car il y a eu des erreurs. Après identifications, visites à la morgue et une enquête coroner plutôt controversée, la liste est devenue plus claire.

  • Réjean Fortin, le gérant du bar, ancien policier de 44 ans.
  • Claire Fortin, épouse de Réjean, était venue au bar pour jaser d’un éventuel voyage de couple en Europe.  Elle avait aussi 44 ans.
  • Gaétan Caron était un futur marié avec une carrière prometteuse comme dessinateur industriel, sportif et amateur de musique. Il n’était jamais allé au Gargantua avant ce soir-là.  Il avait 23 ans.
  • Pierre LeSiège, un ami de Gaétan. Un costaud de 6’2 qui travaillait à la brasserie Molson et qui était aussi membre des Chevaliers de Colomb.  Il était à l’aube de ses 23 ans.
  • Yves Pigeon était un chauffeur de taxi qui aurait conduit des clients à la porte du bar.  Certains diront qu’il était entré dans le bar pour changer un billet de 50 dollars; d’autres diront qu’il avait besoin d’utiliser les toilettes.  Or, dans certains articles, on nous dit qu’il aurait été obligé d’entrer dans le bar en tant que témoin à éliminer.  Sa voiture a été trouvée encore en marche sur la rue Beaubien.  Il était père de 4 enfants.  Il avait 42 ans.
  • Serge Trudeau venait de gagner aux courses à chevaux et voulait fêter.  Il avait 25 ans.
  • Augustin Carbonneau avait 32 ans.
  • Pierre Lamarche aurait été touché d’une balle, qui aurait effleuré son abdomen. On dit que ce serait la balle qui a tué Fortin qui aurait également atteint Pierre mais on a déjà avancé que ce dernier aurait voulu forcer la porte du réduit et qu’il aurait reçu la balle que Blass aurait tirée pour les décourager de tenter de sortir.  Il avait 29 ans.
  • Jacques Lamarche était le frère de Pierre.  Il avait 30 ans.
  • Juliette Manseau, agée de 17 ans, est la plus jeune des victimes.
  • Kenneth Devouges était connu comme étant un petit fraudeur.  Il était aussi le petit ami de Juliette.
  • Denise Lauzé, une employée du bar, était âgée de 21 ans.
  • Ghislain Brière était un chauffeur d’autobus et le petit ami de Denise.  Il avait 23 ans.

Un article de La Presse, le lendemain des événements, faisait état de la douleur et de la consternation dans trois familles des victimes.  On se désole d’avoir appris la mort de certaines victimes à la radio.  Au retour de la Sûreté du Québec, le père de Pierre LeSiège disait aux journalistes qu’il pouvait bien parler de la peine de mort de façon théorique avant ce drame, mais qu’une fois plongé dans ce cauchemar, il considérait la chose d’une autre façon.  Pour lui, seule la pendaison pouvait punir un monstre comme celui qui avait fait ce massacre la nuit d’avant.  Il faut dire qu’après ce sinistre événement, le débat sur la peine de mort avait été ravivé dans les médias.  M. LeSiège avait eu la lourde tâche d’identifier son fils parmi les 13 victimes empilées à la morgue.  Sa femme, quant à elle, a appris la nouvelle à la radio, en tricotant.  Pierre était son bébé.  Le plus jeune d’une famille de quatre enfants.

Chez les Caron, c’est sa sœur Micheline qui s’est prononcée, assise dans la chambre de son frère.  Elle parlait de lui avec tendresse.  Elle disait que son frère était un homme vaillant, un gars en or.  Le dimanche d’avant, ils avaient écouté ensemble de la musique dans son nouveau système de son.  Il allait se « mettre la corde au cou » prochainement.  Il voulait sortir un peu et essayer le Gargantua…

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Chez les Lamarche, La Presse était accueillie avec un peu plus d’amertume et de désarroi. Le père des deux frères avait communiqué avec le journal pour crier sa révolte. Toutefois, il n’a pas reçu les journalistes car des membres de la famille avaient décidé de confier l’affaire à un avocat. Joint au téléphone, le père éploré avait seulement pris la peine de dire que ses deux fils n’avaient jamais mis les pieds dans ce bar avant ce soir-là.

Une fois ces victimes trouvées, je pouvais commencer mes recherches.  Même avec les archives, rien ne sortait ou presque avec ces noms.  J’ai toutefois pu sortir leur nécrologie avec La Presse.  Du moins, neuf personnes sur treize…

Ces petits encarts allaient peut-être me frayer un chemin vers les familles.

Parmi les quatre familles que j’ai pu retracer sur les réseaux sociaux, j’ai reçu un témoignage d’Elizabeth qui était la jeune épouse de Jacques Lamarche.  Elle a gentiment accepté de me livrer son témoignage.

Elizabeth et Jacques s’étaient rencontrés dans une fête.  Ils se sont mariés en septembre 1973.  Ils étaient donc époux depuis seulement un an et demi lorsque le drame a eu lieu. Elle a appris la mort de son mari quand la police est venue la rencontrer au travail.  Le soir même, elle a vu la nouvelle au journal télévisé de 18h00 et son père l’a appelée.

Une violente onde de choc.

Elizabeth était enceinte de 3 mois.  La nouvelle a été si brutale qu’elle a failli perdre son bébé, au point d’être hospitalisée un bref moment.  Cette angoisse était aussi décuplée puisque du même coup, son beau-frère Pierre a été tué, décimant en une seule nuit la famille Lamarche.

Elle dit avoir ressenti une lourde perte qui l’a carrément étourdie pendant un long moment.  Elle était surtout triste de savoir que Jacques ne connaîtrait jamais sa fille. Sans compter qu’il faut un jour expliquer à cette enfant les conditions d’une noirceur innommable qui font qu’elle n’aura jamais connu son père.  Bien sûr, elle ira visiter sa tombe, mais rien ne pourra changer ce triste destin.

Beaucoup d’années se sont écoulées depuis ce soir de janvier 1975.  Elizabeth a poursuivi son chemin dans cette vie qui pouvait finalement avoir son lot de bonheur.  Mais elle n’oublie pas.  Cette perte est tatouée dans son subconscient pour lui rappeler ponctuellement ce chemin ardu qu’elle a dû traverser.  Elle est contente que ces années de douleur soient derrière elle mais elle pense souvent avec tristesse à ce nombre de personnes affectées par la perte des frères Lamarche, même si on ne parle pourtant que de deux victimes sur treize personnes.  La famille, les amis…  Pour chaque victime, il faut penser au rayon de dommages que crée le violent impact de ce drame.

Elizabeth a côtoyé la famille Lamarche durant la petite enfance de sa fille mais ensuite, les chemins ont cessé de se croiser.  Elle a maintenant 66 ans.  Elle est devenue une grand-mère et elle profite de sa retraite bien méritée.  Elle a réalisé qu’après la tristesse, le bonheur se trouve quelque part et la vie continue.

J’ai écrit à Kristian Gravenor du blogue Coolopolis puisqu’il s’est lui aussi penché sur l’affaire Gargantua et il m’a rappelée que les victimes ne s’arrêtent pas juste à ces 13 personnes, mais aussi à la famille Blass.  À cette mère qui voulait garder l’anonymat mais qui pouvait monter aux barricades pour ses fils qu’elle aimait inconditionnellement, même s’ils l’ont certainement fait vieillir avant son temps.  Je n’ai pas eu le temps de me pencher là-dessus (peut -être aussi que ça me dépassait) mais cette femme aurait mis fin à ses jours quelques années après ce tumulte.

Richard avait aussi un fils de 9 ans lors de ces événements.  Peut-être que mon feeling n’est pas bon mais j’ai l’impression que le soir du 21 janvier 1975, il n’a pas été bordé par son père.

À suivre, du moins…  Peut-être.


La Presse , 22 janvier 1975 http://www.banq.qc.ca/HighlightPdfWithJavascript/HighlightPdfWithJavascript?pdf=http%3A%2F%2Fcollections.banq.qc.ca%2Fretrieve%2F5904941&page=1#navpanes=0&search=%22chevalier%20colomb%20siege%22
Nécrologie, La Presse, janvier 1975
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Tom Nulty, le drame de Rawdon


screenhunter_505-jan-05-20-26RIOPEL, Simon.  Tom Nulty, le drame de Rawdon.  Québécor, Outremont, 1995, 232 p.

Dans son prologue, l’auteur justifie son intérêt par le fait qu’il vient lui-même de Rawdon et qu’il avait probablement quelques connaissances reliées à cette vieille affaire qui ne datait pas encore tout à fait d’un siècle au moment de sa publication.

En précisant lui-même que « ce récit est donc plus une biographie qu’un roman », il nous laissait entrevoir la possibilité que son texte puisse parfois verser dans l’imaginaire.  Heureusement, il n’en est rien.

Riopel rassure vite ses lecteurs les plus rigoureux en démontrant son respect pour le dossier judiciaire, ou, si vous préférez, les transcriptions sténographiques du procès.  On ne le dira jamais trop souvent, mais ces documents légaux représentent la base de toute histoire criminelle qui s’est soldé par un procès.  Les informations qui émanent de d’autres sources deviennent généralement bien secondaires.

D’après le dossier de Bibliothèque et Archives du Canada, l’auteur nous plonge dans un bref survol de la personnalité de Tom Nulty, un jeune homme trouble qui se faisait connaître pour jouer du violon dans la majorité des fêtes célébrées dans la région de Rawdon.  On comprendra que celui qui s’apprête à devenir l’un des plus sanglants meurtriers de notre passé collectif est un paysan difficile à cerner, surtout à une époque où on considérait l’alcool responsable de tous les maux et l’épilepsie comme une maladie pouvant expliquer le comportement des tueurs fous.

Le 4 novembre 1897, sans aucune raison apparente, Tom Nulty profita de l’absence de ses parents pour se glisser dans la grange et s’en prendre à l’une de ses sœurs.  Il l’assassine froidement à l’aide d’une hache.  Malheureusement, son crime ne s’arrête pas là.

En sortant du bâtiment, Tom fauche une autre de ses sœurs, avec lesquelles il n’avait pourtant aucun conflit.  Cette fois, une troisième sœur, ainsi que son frère cadet Patrick, l’auraient vu commettre ce crime.  Digne d’un film d’horreur, l’auteur nous fait imaginer la suite.  Les deux enfants se seraient réfugiés dans la maison avant que Tom réussisse à s’y introduire pour continuer son massacre.

Laissant ses quatre victimes derrière lui, Tom Nulty s’éloigne de la ferme pour reprendre un semblant de vie normale.  Il faudra attendre l’enquête du coroner pour que le détective Kenneth P. McCaskill obtienne les aveux de Nulty.  D’ailleurs, cet épisode n’est pas sans rappeler la vitesse étonnante avec laquelle ce détective controversé a obtenu les aveux de Cordélia Viau à la même époque, ainsi que ceux de la veuve de Percy H. Sclater en 1905, et tout cela après avoir passé moins d’une heure avec l’accusé(e).  Dans l’affaire Sclater, le jury n’accordera aucune importance à la version de McCaskill.

Quoi qu’il en soit, le sort de Nulty était scellé.  Probablement inspirée de l’affaire Shortis, la première dans l’histoire du Québec à avoir obtenu un verdict de non responsabilité criminelle pour cause d’aliénation mentale, la défense plaidera la folie.  Ce sera toutefois sans succès.  Nulty sera condamné et pendu en mai 1898.  Le même jour, Rosa Lespérance, sa soi-disant petite amie, fut arrêtée pour avoir abandonné son enfant.  Évidemment, la rumeur fit de ce dernier le fruit de son union avec le supplicié.

Personnellement, n’écoutant que mon désir de toujours étudier la preuve en profondeur, j’aurais apprécié qu’on nous présente de plus longs extraits du procès, question de mieux apprécier les témoignages.  Cette technique aurait peut-être permis d’éviter ou d’éclairer le chapitre que l’auteur consacre à une rumeur transmise plus tard par des voisins.  Selon celle-ci, Tom aurait pu bénéficier de l’aide d’un complice.  En fait, on soupçonnait les parents de l’avoir aidé à commettre les crimes ou, à tout le moins, d’avoir été au courant de ce qui se préparait.

Mais là encore, l’énigme demeure complète.

Cela nous amène vers le mobile du crime, le grand mystère de ce quadruple meurtre.  C’est d’ailleurs la question qui revient toujours lorsqu’on fait face à des drames « inexplicables » et particulièrement horribles.  On a connu le même questionnement envers l’affaire de l’octuple meurtre d’Andrew Day en 1929.  La populace a besoin de comprendre l’incompréhensible.

Le curé Baillargé, qui a connu et pris la défense de Nulty, expliquait le massacre par le fait que le jeune meurtrier aurait eu l’intention de se marier et d’emménager à la ferme de ses parents.  Sa mère aurait cependant rejeté son idée en lui expliquant qu’il y avait déjà suffisamment de bouches à nourrir au sein de leur pauvre famille.

Et comme dans tous les drames du genre, le texte de Riopel nous fait comprendre que les retombées furent énormes sur les épaules des survivants.  Bien souvent, on se refuse d’en parler.  La loi du silence s’impose d’elle-même, tel un tabou naturel.  Les affaires sont pratiquement oubliées, et redonnent des munitions aux commères avant que les dossiers soient revisités par les auteurs ou les historiens.

Ces derniers ne sont toutefois pas assez nombreux pour faire revivre tous les drames de notre passé.  L’establishment historique semble avoir tendance à lever le nez sur ce genre de dossiers, peut-être par leur aspect morbide ou cette façon qu’on a de toujours les rabaisser en les liants à la catégorie péjorative des faits divers.  Ces affaires n’ont pourtant rien à voir avec les chiens écrasées ou les incendies de fond de ruelle.  Ces histoires de meurtres ont profondément bouleversé des familles entières, si ce n’est toute une communauté.  On y retrouve des détails permettant aussi de reconstituer des personnalités entière, de revoir un procédé judiciaire souvent mal compris, de croiser des hommes de loi qui ont laissé leurs traces, etc.

Si l’Histoire générale est justement une science humaine permettant d’étudier le comportement de nos ancêtres, les faits judiciaires représentent une façon très louable de le faire envers une classe particulière de notre collectivité.  Et à ce titre, Riopel a fait un travail honnête.  Malheureusement, son livre est aujourd’hui devenu trop rare.  Il faut le consulter en bibliothèque.

Je terminerai en soulignant que l’historienne Vicky Lapointe m’a récemment mis au courant de la sortie très récente du roman La visiteuse de Lynda Amyot, qui reprend à sa manière le fameux drame de Rawdon.  C’est d’ailleurs ce qui a motivé ma lecture de l’ouvrage de Simon Riopel.  Reste maintenant à voir ce que l’œil de la romancière apportera de plus à cette affaire criminelle.

L’affaire Vautour


1913 - enfants de Vautour
Les six orphelins Vautour au lendemain du drame.

            Au matin du dimanche 23 février 1913, vers 6h10, le poste de police du 9 rue Grand-Trunk à Pointe St-Charles fut plongé dans l’émoi lorsqu’un garçon de 7 ans nommé Victor Vautour se présenta en demandant de l’aide.  Le sergent Patrick Borden fut le premier à l’écouter.  Le garçonnet lui expliqua que sa mère était morte alors que son père était couvert de sang.

            Accompagnés de collègues comme Jean-Baptiste Tremblay et le lieutenant Léopold Bellefleur, Borden suivit le petit Victor jusqu’à la maison du 187 Grand-Trunk.  Anna Michaud, 39 ans[1], était morte, étendue dans son lit, vêtue d’une robe de nuit.  Son mari, François Vautour, se tenait dans la cuisine avec ses cinq autres enfants.  En raison de profondes blessures au cou, celui-ci était couvert de sang mais toujours conscient.

Suite à ces premières constatations, les enfants montrèrent aux policiers une hache, apparemment découverte dans leur chambre.  De plus, ils affirmèrent que le responsable de ce drame était leur oncle, un dénommé Alfred « Fred » Michaud, le frère d’Anna.  Né le 5 mai 1868 à l’Île Verte, près de Rivière-du-Loup, ce dernier était le troisième d’une famille d’au moins huit enfants[2].

            Pendant que François Vautour était conduit à l’hôpital Notre-Dame, le Dr Dugas procédait à l’autopsie de son épouse, une femme de 4 pieds et 10 pouces.  Le légiste nota que la rigidité cadavérique était « bien marquée », ce qui faisait remonter le décès à un minimum de quelques heures[3].  Par la position des blessures, il semble que l’assassin visait le cou.  L’une de ces plaies était si profonde que la colonne vertébrale avait été atteinte au niveau de la 6ème vertèbre.  Un autre coup de hache avait aussi fracturé la clavicule gauche.  Selon le Dr Dugas, la cause du décès était due à « l’hémorragie produite par les blessures sur le côté droit du cou ».

            À 14h45, François Vautour succombait à ses blessures.  Son autopsie fut pratiquée le lendemain par le Dr Duncan McTaggart.  Ce matin-là, des journaux comme La Patrie et Le Canada répandaient déjà la nouvelle de la tragédie qui avait fait six petits orphelins.  L’aîné, Théodore, était âgé de 9 ans.

            Selon le rapport du Dr McTaggart, Vautour, qui mesurait 5 pieds et 10 pouces, portait de graves blessures au visage, au point où sa mâchoire avait été fracturée et sa trachée sectionnée.  Il attribua son décès aux dommages causés à la région du larynx.

            La Patrie parlait déjà à mots couverts des soupçons que les enfants entretenaient envers leur oncle en posant cette question aux lecteurs : « Quels auraient été les motifs qui ont déterminé cet acte inqualifiable? ».

            C’est la question à laquelle tenterait de répondre l’enquête du coroner McMahon, qui débuta ce même lundi 24 février.  Toujours selon La Patrie, les docteurs Dugas et McTaggart « viennent déclarer que les coups portés à Vautour ont été donnés avec une force musculaire telle que seule la main d’un homme pouvait déterminer ».  Ils confirmèrent aussi que la hache trouvée sur les lieux était bien l’arme du crime.  Toutefois, « en ce qui concerne la femme, on ne s’entend pas sur l’instrument qui a été employé […] ».

            Théodore Vautour, 9 ans, dira devant le coroner être monté se coucher vers 19h00 le samedi, tandis que son père s’affairait dans la cuisine et que sa mère s’occupait de sa petite sœur de 6 ans.  Vers 5h00 du matin, il s’était éveillé pour se diriger vers la chambre de ses parents.  C’est là qu’il les avait vus, couchés dans leur lit et couverts de sang.  « Je me suis rendu dans la cuisine pour m’habiller, mon père m’a demandé de l’eau et des essuiemains [sic] ce que j’ai fait.  Mon père s’est couché, et après un certain temps a dit à mon petit frère d’aller chercher la police ».

« À trois heures du matin », ajouta Théodore, « mon oncle est entré dans ma chambre et m’a pris à la gorge pour m’étouffer.  Il n’a rien dit.  Il y avait une lampe sur la table, le globe a tombé.  Il a voulu étouffer les autres enfants avec ses deux mains.  Alfred Michaud est le nom de mon oncle, celui que j’ai vu avait une moustache comme lui [et] une cravate blanche ».

Si on en croit ce témoignage, Fred Michaud aurait donc voulu assassiner tous les membres de la famille Vautour, ce qui n’est pas sans rappeler le terrible massacre commis en Territoire du Nord-Ouest en 1900 par un dénommé John Morrison (Veillette, 2016).  Mais alors, pourquoi avoir finalement épargné les six enfants?

Théodore dira avoir trouvé la hache dans sa chambre, une arme qu’il n’avait jamais vue auparavant. « Elle n’appartenait pas à mon père », dit-il.

Adélard Gagnon, surintendant de l’hôpital Notre-Dame, précisera que François Vautour portait « deux larges plaies sur la figure » et qu’il était encore conscient au moment de son arrivée.  Il n’avait cependant rien dit en présence de Gagnon.

Ce fut sans la moindre hésitation que le petit Victor Vautour dira que « c’est Alfred Michaud qui a tué mon père et ma mère.  Il a voulu aussi nous étouffer ».  Il corrobora les dires de son frère à propos de la découverte de l’arme, en plus d’ajouter que « j’ai vu Alfred Michaud s’en servir sur mon père ».  De ce témoignage, La Patrie retiendra que Victor « est plus précis, et a vu, dit-il, toute la scène en regardant par un trou dans la cloison [mur], et il affirme que Fred Michaud est bien l’auteur du double meurtre ».

            À son arrivée sur la scène, le constable Jean-Baptiste Tremblay avait constaté qu’il n’y avait plus rien à faire pour Anna Michaud.  Les enfants lui avaient raconté que le tueur était leur oncle.  Avant de mourir, François Vautour avait eu le temps de lui dire la même chose.  Le lieutenant Léopold Bellefleur appuya la thèse des enfants en disant que « la petite fille nous a dit « c’est mon oncle Michaud qui a fait la chose » ».

Patrick Borden n’avait rien entendu de la bouche du défunt, mais Henri Mignault, tout comme un autre témoin, affirma avoir entendu cette information de la bouche de Vautour avant sa mort.

Pierre Vautour, le frère de François, dira s’être retrouvé chez ce dernier dans la soirée du samedi avant de quitter vers 20h00.  « Fred Michaud aurait été mis à la porte par mon frère parce qu’il s’était permis des familiarités avec une petite fille », dit-il.  Au moment de son départ à 20h00, Pierre jura que son frère était sobre, ce qui éloignait, peut-être, les chances qu’il ait eu une querelle avec sa femme.  Après tout, en dépit d’une évidence qu’on serait tenté de confirmer devant les témoignages des enfants, il fallait étudier toutes les pistes possibles.

Ce qui est sûr, c’est que le témoignage de Pierre Vautour présentait pour la première fois un mobile qui aurait pu motiver Fred Michaud à commettre l’irréparable.

Arseline Michaud, la sœur d’Anna, dira de celle-ci qu’elle l’avait quitté vers 10h15 le samedi 22 février afin d’aller faire son marché.  « Je sais que mon frère [Fred Michaud] allait encore chez Vautour malgré qu’il fut chassé ».

Marie-Louise Michaud, autre sœur d’Anna et du principal suspect, viendra dire sous serment devant le coroner que Anna « m’a souvent dit que son mari l’avait battu et avait foncé sur elle avec un couteau ».

Cette déclaration fit basculer le suspense tout en offrant une nouvelle piste d’enquête.  Le choc fut si grand que le coroner McMahon suspendit son enquête jusqu’au 4 mars.

Fred Michaud était-il un véritable tueur sanguinaire ou était-ce plutôt François Vautour qui avait pété un plomb?

4 mars 1913

            Dès 10h00, la salle débordait de curieux.  Sans doute en raison du revirement de situation imposé par le dernier témoignage, le coroner rappela le Dr Duncan McTaggart dans le but évident de réétudier la possibilité que Vautour ait pu s’infliger lui-même ses blessures mortelles.  Le pathologiste dira alors que « le coup donné à l’homme a été très violent et pour moi ont dû être donnés alors qu’il était couché, ainsi que la femme ».  Il n’en dira pas davantage.  Mais La Patrie ajoutera que « […] le point essentiel de sa déposition est que les coups ont pu être donnés à l’homme par une femme, en admettant qu’elle eut été à ce moment dans une période de nervosité et d’emportement qui aurait décuplé ses forces ».

            McTaggart semblait donc faire volte-face.  Pourquoi?  N’oublions pas que lors de sa première comparution il avait laissé entendre qu’il fallait une certaine force physique pour obtenir des plaies semblables.  Et n’oublions pas qu’Anna Michaud mesurait moins de cinq pieds.

            Au matin du drame, le capitaine James Coleman avait vu Anna Michaud « couchée sur le côté gauche du lit, sur le dos.  Il y avait une lampe allumée sur une chaise.  Le défunt était debout près du poêle.  Je lui ai demandé qui lui avait fait cette blessure, il a répondu : « je ne sais pas, je me suis éveillé en constatant la chose » ».

            Coleman avait interrogé le jeune Theodore Vautour en lui demandant s’il avait vu quelqu’un dans la maison, et ce dernier de répondre : « oui, vers 3h00 j’ai vu Fred Michaud ».  François Vautour, mourant, aurait ajouté que « je crois avoir vu Fred Michaud, mais je n’en suis pas certain ».

Le policier avait également noté la présence de sang sur le côté du lit qu’occupait Vautour, et partout dans la cuisine.  Dans les chambre des enfants, les quatre oreillers étaient également tachée de sang car, semble-t-il, le père s’y était allongé à un moment qui ne fut cependant pas précisé.

            Coleman s’était ensuite rendu chez une certaine Mme Raymond avant de se lancer aux trousses de Fred Michaud.  Lorsqu’il le retraça, celui-ci se trouvait dans une chambre avec des copains et paraissait avoir bu.  En apercevant le capitaine Coleman, Michaud aurait affirmé être revenu à la pension vers 19h00 le samedi soir.  Sa seule sortie aurait été pour acheter de l’alcool.

            Un voisin du nom de McLean viendra témoigner sur les bruits qu’il entendait dans le logement des Vautour, situé au-dessus du sien.  Le samedi soir, vers 23h00, McLean s’était glissé dans son lit alors que le silence régnait au-dessus de lui depuis au moins une heure déjà.  Selon lui, ce fut le calme plat durant toute la nuit.  « S’il y avait eu une querelle je l’aurais entendue ».

            Lorsqu’on présenta à McLean l’arme du crime, celui-ci créa une certaine surprise en déclarant que cette hache munie d’un long manche lui appartenait.  Normalement, il s’en servait pour fendre son bois et la laissait dans son hangar.  « Je l’ai perdue au mois de septembre, elle a disparue », dit-il.

            Adémard Gagnon lancera cette phrase étrange : « une femme peut infliger les blessures que j’ai remarqué sur le défunt ».  Le Dr Charles J. Mathieu de l’hôpital Notre-Dame dira avoir « compris que le défunt a dit à sa sœur que c’était Frank qui avait fait cela ».

            Bonaventure Vautour, de Syracuse dans l’État de New York et frère de François, viendra dire sous serment à propos de ce dernier : « il ne m’a jamais parlé de ses beaux-frères et de sa femme ».

James Duvernay, propriétaire de l’immeuble, expliqua qu’aucune porte ne verrouillait et que la partie avant « est fermée au moyen d’un crochet.  Le défunt occupe au 3ème étage une chambre seul ».  Fallait-il en déduire que le couple Vautour faisait chambre à part?

Georges Audette avait passé la soirée du 22 février en compagnie de Fred Michaud avant de monter se coucher vers 23h00, « un peu en boisson ».  Le constable Oscar Roy confirmera que personne n’avait pu emprunter l’escalier de la cour, sans toutefois qu’on sache pourquoi.

Rose-Alma Raymond, 17 ans, avait vu sa tante Anna Michaud dans la soirée du samedi et n’avait eu connaissance d’aucune querelle.

Théodore Vautour, 9 ans, fut rappelé.  Cette fois, il n’était plus certain d’avoir vu son oncle.  « Ça pourrait bien être mon père », avoua-t-il.

De nouveau, l’enquête fut ajournée, cette fois au 11 mars.  D’après le peu de documents qu’il nous reste aujourd’hui de cette affaire, il semblerait que le coroner était dérouté.  Bien que le dossier archivé à BAnQ ne le mentionne pas directement, il semblerait qu’on laissait planer la possibilité que ce double meurtre avait pu être le résultat d’un meurtre suivi d’un suicide ou d’une violente querelle.

11 mars 1913

            Cette troisième et dernière journée se déroula rondement, car « le magistrat pose des questions très brèves et très précises ne portant que sur le complément d’enquête demandé à la police », pouvait-on lire dans La Patrie.

            La première hypothèse fut vite ramenée sur le tapis par la voix du constable Arthur Sénécal qui affirmera que François Vautour lui avait dit à deux reprises, avant de mourir, que le tueur était Fred Michaud.

            Bella Vautour ne fut pas assermenté en raison de son jeune âge (elle avait 6 ans), mais avouera que depuis la perte de ses parents elle vivait chez une certaine Mme Tardif.  « J’ai vu mon oncle Fred dans ma chambre », dira-t-elle.  Le témoignage des enfants avait apparemment perdu quelques plumes : « Bella accuse nettement son oncle, « elle l’a vu avec une hache et il a cherché à l’étrangler ».  Gilberte [Vautour] est moins affirmative elle n’accuse son oncle que par suite des dires de ses frères, mais elle n’a rien vu »[4].

            Alice Samson[5], du 685 rue Ontario, épouse d’Odilon Tardif, confirma le fait qu’elle avait adopté la petite Bella en plus de corroborer ce qu’elle venait de dire.

Le 48ème et dernier témoin appelé devant le coroner fut nul autre qu’Alfred Michaud, le principal suspect.  Selon le procès-verbal[6], celui-ci se serait contenté de répondre : « je ne connais rien.  À huit heures et demi du soir j’étais dans ma chambre ».

Même les journaux n’en disent pas davantage quant aux détails ou à la solidité de son alibi.

Dans son verdict, le coroner McMahon en arrivait à la conclusion que le double meurtre avait été commis « par une personne inconnue.  Jusqu’ici la preuve ne nous permettant [pas] de retenir Alfred Michaud.  […] le magistrat, dans une explication extrêmement claire et concise indique les points saillants du drame, et semble écarter la version de querelle entre les époux.  Il analyse les déclarations des enfants, le degré de véracité qui peut leur être accordé et après avoir informé les jurés que si un doute subsiste dans leur esprit, ce doute doit bénéficier à la Couronne [sic], les laisse statuer en chambre close.  La salle est évacuée, la délibération commence.  Elle dure environ 10 minutes au bout desquelles le verdict est rendu : Les époux Vautour ont été tués par des personnes inconnues, mais les preuves manquent pour retenir Fred Michaud ».

Apparemment, il faudrait retenir que les théories de la querelle ou celle du meurtre suivi d’un suicide avaient été écartées.  Il faudrait donc en déduire que les témoignages des enfants parurent crédibles.  Le seul problème, c’est que les autorités manquaient cruellement de preuves pour aller de l’avant.  Et même si on avait basé la preuve sur les affirmations des six orphelins, aurait-on pu espérer pouvoir convaincre un jury de la culpabilité de Michaud?

Quoiqu’il en soit, Fred célébra cette remise en liberté en serrant plusieurs mains et en s’éloignant tout en lançant : « la justice de Dieu est la plus équitable »[7].

Il n’y eut aucun autre développement judiciaire dans cette affaire, qui fut vite oubliée avec le temps.  Elle demeure l’une des plus sordides histoires de meurtres non résolus du 20ème siècle.

Épilogue

Bella Argentina Vautour, née en 1906 (elle avait donc 6 ou 7 ans lors du drame) épousa Jean-Marie Eugène Cartier à Montréal le 27 octobre 1936.  Elle était alors âgée de 29 ans; lui, rembourreur de métier, avait 43 ans.  Bella s’éteignit à Montréal le 5 novembre 1973.  Alice Samson, épouse d’Odilon Tardif, sa mère adoptive, était morte quelques mois plus tôt, le 26 mars 1973.

            Gilberte Vautour, la jumelle de Bella, épousa Epilias (ou Exilias) Lanoix, un chauffeur de 28 ans, le 18 janvier 1930 à Montréal.  Elle avait alors 23 ans.  Le 18 novembre, Gilberte donna naissance à un fils qui sera prénommé Roger.  Elle aura deux autres enfants, Gertrude et Jean-Guy, avant de s’éteindre le 18 décembre 1947.  Son fils, Roger Lanoix, mourut à Verdun le 24 mai 1992.  Celui-ci laissait dans le deuil son épouse, Lucienne Bougie.[8]

Victor Vautour, né en 1905, épousa Eva Massé en 1927.  On le disait alors simple journalier.  Victor, qui n’avait que 7 ans au moment de courir seul vers le poste de police, s’est éteint à Montréal le 1er octobre 1977.  Sa femme devait lui survivre quelques années avant de s’éteindre, le 28 juillet 1983.

Malheureusement, il ne m’a pas été possible jusqu’à maintenant de découvrir ce que sont devenu les trois orphelins : Théodore, Germaine et Olympe.  Il en est de même pour Alfred Michaud.


[1] Selon le procès-verbal de l’enquête du coroner, elle était plutôt âgée de 42 ans, tandis que les journaux la disait âgée de 33 ans.  En fait, Marie-Anna Michaud est née à l’Île Verte le 7 mars 1873.  Elle était donc à quelques jours de célébrer son 40ème anniversaire au moment d’être assassinée.

[2] Les parents étaient Thomas Michaud et Philomène Lévesque.  Ceux-ci s’étaient mariés le 28 octobre 1861.  Leurs huit enfants, incluant Alfred et Anna, ont vu le jour à l’Île Verte entre 1862 et 1878.

[3] Selon Beauthier, Traité de médecine légale (2011), p. 80-81, la rigidité cadavérique apparaît généralement trois heures après le décès, mais la rigidité complète s’installe après six heures, ce qui se rapproche sans doute plus de la rigidité « bien marquée » mentionnée par le Dr Dugas.  Toutefois, gardons à l’esprit que selon le Dr Beauthier la vitesse à laquelle se développe la rigidité d’un corps peut être aussi influencée par de nombreux facteurs.

[4] La Patrie, 11 mars 1913.

[5] Alice Samson est née le 29 septembre 1884.  Elle avait donc 29 ans au moment de témoigner devant le coroner.

[6] Le dossier consulté ne contient pas de transcriptions sténographiques des témoignages, seulement des résumés.

[7] La Patrie, 11 mars 1913.

[8] Après le décès de Gilberte, Exilias se remaria à Annette Daigle le 13 mai 1950.