Le curé Grégoire Leblanc témoigne au procès d’un tueur en série

Grégoire Leblanc au début de sa prêtrise.
Grégoire Leblanc au début de sa prêtrise.

Dans mon dernier livre L’affaire Denise Therrien, il m’a été donné d’apprendre que le curé Grégoire Leblanc, originaire de Champlain, fut un témoin important au procès de Marcel Bernier en février 1966.

Né à Champlain le 14 mars 1905, Leblanc fit ses études classiques au Séminaire St-Joseph de Trois-Rivières avant de se lancer dans la théologie à Montréal. C’est à l’église de Champlain qu’il fut ordonné prêtre le 6 juillet 1930. Selon Le Bien Public, qui souligna l’événement en première page dans son édition du 8 juillet, Leblanc et un dénommé St-Arnault furent ordonnés prêtres par Monseigneur Comtois. « Un grand nombre de personnes de Champlain, de Ste-Anne-de-la-Pérade et de Batiscan assistaient à la messe. L’église était joliment décorée et la chorale paroissiale s’acquitta à la perfection de la partie musicale qui lui était réservée. Le sermon de circonstance fut donné pas [sic] M. l’abbé Gilbert Larue, vicaire à Ste-Famille. Après la messe un grand dîner fut offert aux nouveaux ordonnés au couvent des RR. SS. Du Bon Pasteur »[1].

Leblanc fut ensuite vicaire dans la paroisse St-Marc de Shawinigan jusqu’en 1947 et à St-Philippe à Trois-Rivières du 31 mai 1947 au 1er mai 1951. Il fondera la paroisse de L’Assomption et s’occupera du démembrement de celle du Christ-Roi, toujours à Shawinigan. Il était cependant loin de se douter que son nom laisserait aussi une trace particulière dans l’Histoire.

Le 8 août 1961, c’est en croyant se rendre à son premier emploi que Denise Therrien, une adolescente sans histoire de 16 ans, tombait dans le piège de Marcel Bernier. Celui-ci travaillait alors comme fossoyeur au cimetière St-Michel de Shawinigan-Sud pour le compte du curé Leblanc. Le corps de Denise ne fut retrouvé qu’en 1965.

Au 25ème anniversaire de son ordination, le curé Leblanc eut le plaisir d'être entouré de ses parents.
Au 25ème anniversaire de son ordination, le curé Leblanc eut le plaisir d’être entouré de ses parents.

À la fin de mai ou au début de juin 1962, Bernier récidivait en assassinant sa maîtresse, une prostituée de 37 ans nommée Laurette Beaudoin. Peu de temps après, sans doute perturbé par ce récent crime, il menaçait le curé Leblanc en lui pointant une arme à feu en plein visage. Bernier fut aussitôt congédié.

Après que l’enquête eut piétiné durant quelques années, l’inspecteur Richard Masson se vit confier la mission de résoudre définitivement cette affaire. En apprenant l’incident survenu avec le prêtre, Masson décida de l’intégrer à sa stratégie d’enquête. La plainte déposée peu de temps après stipulait que Bernier « a illégalement tenté de tirer et assassiner de propos délibéré, Monsieur l’Abbé Grégoire Leblanc de Shawinigan […] ». Cette plainte donna de précieuses munitions à l’inspecteur Masson. Ainsi, Bernier fut d’abord arrêté sur cette accusation. Coffré et maintenant à la disposition des policiers, ceux-ci commencèrent à le cuisiner. Finalement, le 4 avril 1965, Bernier faisait des aveux complets pour les meurtres de Denise Therrien et de Laurette Beaudoin.

Le 17 février 1966, au moment de se présenter dans la boîte des témoins, Grégoire Leblanc, 60 ans, dira au greffier qu’il résidait au 4393 de la 18ème Avenue à Shawinigan. Il était toujours l’administrateur du cimetière St-Michel qui desservait alors onze paroisses, dont celle de L’Assomption. Interrogé par Me Jean Bienvenue, qui trois ans plus tôt avait dirigé le procès du tueur en série Léopold Dion à Québec, le curé Leblanc dira que Bernier avait travaillé comme fossoyeur de la mi-février 1961 jusqu’au 20 juillet 1962, date à laquelle il avait braqué une arme sur lui. Mais puisque le procès concernait uniquement l’accusation de meurtre pour la jeune Denise Therrien, Leblanc ne fut pas questionné sur ce dernier incident.

En revanche, sa présence à la barre servit à déterminer que la seule inhumation apparaissant dans les registres du 8 août 1961 était celle d’un bébé, à 15h30. Par cette preuve, la Couronne espérait démontrer que Bernier avait jouit de plusieurs heures pour enlever, agresser et tuer Denise, dont la disparition remontait à 8h30 ce matin-là.

Sans toutefois pouvoir se souvenir des mots exacts, Leblanc dira également que Bernier lui avait fourni deux ou trois versions différentes de ce qu’il avait vu au matin du 8 août. Ainsi, Leblanc corroborait d’autres témoignages, dont la version policière.

  • Ce qu’il m’a dit réellement, expliqua Leblanc, je ne pourrais pas le déclarer, parce que je ne m’en rappelle pas, mais la certitude qui m’est restée, certitude nette qui m’est restée, c’est que ces deux ou trois déclarations-là étaient contradictoires avec la première.
  • Vous voulez dire celles qu’il vous a données par la suite?, questionna Me Bienvenue.
  • Oui, oui, et j’ai pensé qu’il voulait se faire de l’annonce, je ne sais pas, une façon de se donner de l’importance et c’est pour ça que je n’ai pas attaché d’importance à ça. Je ne me rappelle pas ce qu’il m’avait dit, mais c’est la certitude qui m’est restée que c’était contradictoire.
Le curé Grégoire Leblanc.
Le curé Grégoire Leblanc.

Contre-interrogé par l’avocat de l’accusé, le curé Leblanc dira être au courant du fait que Bernier était natif de Ste-Geneviève-de-Batiscan. Il parlera d’un événement survenu durant la guerre impliquant le père de Bernier, Wilfrid. Ce dernier aurait été arrêté par la police militaire mais on n’en saura pas davantage.

Rencontré le 15 août dernier, la sœur du curé, Alice Leblanc, me confiait que la famille Bernier avait plutôt bonne réputation à l’époque où elle résidait à Ste-Geneviève-de-Batiscan. En fait, Marcel aurait été le seul mouton noir de la famille. Les recherches pour mon livre confirment d’ailleurs qu’il a été un récidiviste du crime depuis son tout jeune âge.

Alice se souvient encore que son frère était stressé par son devoir d’aller témoigner en Cour. Avant notre rencontre, elle ne soupçonnait cependant pas que mon ouvrage présente l’hypothèse selon laquelle Bernier devrait être considéré comme un tueur en série. En tendant son piège à Denise Therrien, il a agi en véritable prédateur sexuel. Il a aussi utilisé une arme et une méthode similaire pour se débarrasser de sa seconde victime : toutes deux ont eu le crâne fracassé avec un objet contondant sans aucune autre blessure sur le reste du corps. Il les a toutes deux enterrées de ses propres mains. À la lecture du dossier judiciaire, on comprend qu’il aurait conservé des objets ayant appartenus à Denise en plus d’avoir tenté de s’immiscer dans l’enquête, comme le font certains récidivistes du meurtre.

Heureusement, l’enquête de Masson et l’implication du curé Leblanc ont sans doute empêché d’enrayer une importante série de crimes.

Grégoire Leblanc prit sa retraite le 30 juin 1973, trois jours avant que la foudre endommage son église de L’Assomption. Cette retraite devait cependant s’avérer de courte durée puisqu’il s’éteignit le 6 décembre 1973. Il était âgé de 68 ans.

[1] Le Bien Public, 8 juillet 1930.

Denise Therrien a-t-elle été victime d’un tueur en série?

Marcel Bernier
Marcel Bernier

Voilà une hypothèse que j’aborde dans mon nouvel ouvrage intitulé L’affaire Denise Therrien, une affaire classée. Le livre fera sa sortie en librairie à la mi-juillet 2015.

Le terme de « tueur en série » pour une affaire de meurtre survenue en Mauricie peut étonner, mais l’idée n’est pas aussi loufoque qu’on pourrait le croire. D’ailleurs, cette hypothèse n’est pas le fil conducteur de mon livre et n’apparaît qu’à la fin, c’est-à-dire après avoir réviser tout le dossier judiciaire et présenté au lecteur les détails du procès de Marcel Bernier survenu en 1966. En effet, pour mieux comprendre certains aspects de sa personnalité, il faut d’abord s’imprégner du procès mais aussi des démarches ayant conduites à son arrestation.

Il ne faudrait pas oublier que Denise Therrien ne fut pas sa seule victime, sans compter qu’il semble avoir tendu des pièges dans le but d’attraper d’autres jeunes filles, traduisant ainsi le comportement d’un véritable prédateur sexuel. En ajoutant à tout ceci le dévoilement de son casier judiciaire, on se retrouve devant une hypothèse qui fait beaucoup de sens.

C’est seulement en étudiant de près le dossier judiciaire que certains détails apparaissent d’eux-mêmes. C’est ainsi que j’en suis venu à le voir comme un tueur en série. Évidemment, le terme n’était pas encore en vogue dans les années 1960 mais ces tueurs, généralement animés par le pouvoir et le sexe, existaient depuis des lunes. Leur profil nous semble de plus en plus familier, notamment par des séries télévisées et une foule de romans policiers. Ces médiums ne sont toutefois pas les meilleurs véhicules pour transmettre la véracité du milieu judiciaire et criminel, ni même de la personnalité de ces assassins. En effet, ces créations artistiques répondent d’abord et avant tout à un besoin de ventes et de cotes d’écoute et c’est pourquoi les techniques d’enquête et autres procédures judiciaires y sont largement romancées.

Premièrement, comme on le verra dans mon ouvrage, la façon que Bernier a eue de piéger la jeune Denise Therrien est à l’image même du prédateur sexuel. Quant au nombre de victimes nécessaires pour être officiellement reconnu comme tel, c’est-à-dire trois, Bernier n’en a officiellement que deux à son actif : Denise Therrien et Laurette Beaudoin. Toutefois, comme le précise le spécialiste de la question des tueurs en série Stéphane Bourgoin, il arrive que des tueurs en série qui en sont à leurs débuts se fassent prendre après avoir fait une ou deux victimes seulement. Et pourtant, ils ont le profil du parfait tueur récidiviste.

L'affaire Denise Thérrien test 4         À en juger par le ton qu’il a pris dans ses confessions, le fait qu’il semble avoir collectionné certains objets et d’avoir prouvé son intention de s’immiscer dans l’enquête, Bernier partageait donc plusieurs points commun avec nombre de tueurs en série.

Après le sadisme dont il a fait preuve, non seulement envers Denise mais aussi toute la famille Therrien, pas étonnant que peu de gens regrettent aujourd’hui sa disparition. N’empêche que certaines de ses affirmations ont fait des émules qui, malheureusement, n’ont servis qu’à tourner le fer dans la plaie en plus d’induire le public en erreur.

Bref, L’affaire Denise Therrien n’est pas seulement la reconstitution d’un crime qui a marqué toute la province mais présentera aussi une conclusion qui jette un regard sur le phénomène de la mythomanie relative au crime et d’une meilleure compréhension envers certains aspects de la présentation de la preuve légale.

A-t-on eu droit à un tueur en série en Mauricie au cours des années 1960? Ce sera à vous de répondre à cette question.