Nouveau suspect dans l’affaire Alice Paré?


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À l’extrême gauche, l’endroit approximatif où le corps d’Alice Paré, 14 ans, a été retrouvé en avril 1971.  À droite, le rang no. 3 à Sainte-Clothilde-de-Horton. (photo: E. Veillette, 2017).

         Samedi, Historiquement Logique a rencontré une personne qui, pour l’instant, préfère conserver l’anonymat mais qui semble posséder de l’information sur le meurtre non résolu d’Alice Paré, survenu dans la région de Drummondville en 1971.  Cette source présente un nouveau suspect qui, non seulement est toujours vivant, mais qui traîne derrière lui un lourd passé judiciaire.

         Rappelons d’abord les faits.

         Alice Paré, née le 4 janvier 1957, était âgée de 14 ans lorsqu’elle disparut le 17 février 1971.  Ce jour-là, elle avait un cours de flûte traversière au Cégep de Drummondville, plus précisément au pavillon Gilles Fortin.  Le cours était prévu pour 17h30, mais la jeune fille s’y présenta en retard.  Selon la source rencontrée, c’était la première fois qu’elle était en retard à ce cours de musique.  Marcel Saint-Jacques, le professeur, n’avait pas attendu et avait quitté le Cégep, de sorte qu’à son arrivée Alice s’était heurtée à une porte close.  Elle emprunta alors 5¢ à une amie (Louise Larocque), et un autre 5¢ à Jean Vanasse, un jeune homme de 19 ans.  Cette monnaie devait lui servir à utiliser une cabine téléphonique située de l’autre côté de la rue afin de communiquer avec sa mère pour lui signaler qu’elle pouvait venir la chercher.

ScreenHunter_708 Aug. 05 18.48         Malheureusement, le téléphone de la cabine était hors d’usage, ce qui a obligé Alice à se tourner vers une autre solution.  En revenant à l’intérieur du Cégep, elle aurait alors discuté avec Louise Larocque de son intention de rentrer chez elle à pied.  « Elle a même expliqué à son amie la route qu’elle suivait toujours pour rentrer à la maison, soit une marche d’environ un mille (1,6 km), en passant par la rue Saint-Jean, Lindsay et [le] boulevard Mercure »[1].  Or, selon notre source, le suspect, que nous appellerons Monsieur H., avait l’habitude de passer beaucoup de temps à la Taverne Drummond, qui se situait sur le trajet que devait emprunter la jeune fille.  Aurait-elle attiré son attention?  Lui aurait-il offert de la ramener?  Aurait-elle accepté de monter avec un inconnu?

         Voilà autant d’hypothèses qui, pour le moment, ne peuvent être vérifiées.

         Cependant, il faut savoir qu’Alice Paré disparut ce jour-là pour ne réapparaître que le 26 avril, lorsque son corps fut découvert en bordure du rang 3 à Sainte-Clothilde-de-Horton.  Ce sont trois jeunes travailleurs (André Camirand, Yvon Lampron et Lucien Paquin) qui s’arrêtèrent après avoir aperçu quelque chose d’étrange à une soixantaine de pieds de la route.  Selon les détails livrés à l’époque par Allô Police, la victime était défigurée.

         Après l’arrivée des policiers sur les lieux, il fallut peu de temps pour identifier le corps comme étant celui d’Alice Paré, cette jeune fille de 14 ans qu’on recherchait depuis des mois.  En 2016, j’ai tenté de consulter le dossier de l’enquête de coroner afin d’en apprendre davantage quant aux détails de l’autopsie et des circonstances de la découverte du corps.  Malheureusement, le dossier est manquant dans les boîtes d’archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières[2].  Voilà qui n’aide pas à reconstituer fidèlement tous les faits de cette affaire.

         Samedi, Historiquement Logique a visité, 46 ans plus tard, les lieux de la découverte selon les indications de la source.  Sur place, on constate que le corps aurait été retrouvé à au moins une quarantaine de pieds de la route du rang 3.  Pour s’y rendre, il faut franchir un fossé qui nous fait penser que le ou les tueurs ont dû sauter cet obstacle pour se débarrasser du corps.  Toutefois, comme la source consultée me l’a fait remarquer, en 1971 un champ cultivable était plus large et le corps se trouvait apparemment juste au côté de cette zone agricole.  Voilà qui fait penser que, peut-être, le corps n’a pas été abandonné depuis la route du rang 3 mais plutôt à partir du champ cultivable.  Gardons également à l’esprit qu’Alice est disparue en plein hiver et que si son corps a été abandonné au moment de sa disparition, toutes traces a été effacées par le temps, les tempêtes et la fonte des neiges.

         Toujours selon les informations recueillies auprès de cette source, il y aurait une possibilité que le corps ait été retrouvé dans un creux, comme si quelqu’un avait tenté de creuser avant d’en abandonner l’idée.  Mais en hiver, est-il pensable que le tueur ait pu penser à creuser dans un sol gelé?  Si ce détail est vrai, cependant, cela pourrait indiquer que le tueur aurait passé un certain temps sur les lieux.  Mais rien n’est moins sûr.

         Autre fait troublant, la flûte – ainsi que le coffret de l’instrument – fut retrouvé par un citoyen le 29 avril, près de Victoriaville.  Or, cela fait une distance d’environ 36 km entre les deux sites de découvertes, soit celui de la flûte et du corps.  Pourquoi cette distance?  Le tueur aurait-il conservé ce « souvenir » avec lui avant de s’en débarrasser?  Ou plutôt, le jour du meurtre, aurait-il oublié de jeter l’instrument de musique au même endroit que le corps pour n’y penser que plus tard, lorsque les effets de l’adrénaline s’étaient atténués?

         Quant à Monsieur H, son lourd passé judiciaire fait de lui un suspect intéressant, entre autre pour une accusation d’homicide involontaire.  N’empêche qu’on manque toujours d’éléments probants pour pouvoir le relier directement à l’affaire du meurtre sordide d’Alice Paré.

Que faudrait-il pour rouvrir l’enquête?

         Malheureusement, il existe encore beaucoup trop de cas de meurtres non résolus au Québec.  Si vous croyez détenir de l’information sur cette affaire, n’hésitez pas à m’écrire au courriel suivant : eric.veillette@hotmail.ca

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Les policiers sur les lieux de la découverte du corps, en avril 1971.

[1] Allô Police, 9 mai 1971.

[2] C’est le bureau de BAnQ Trois-Rivières qui détient les archives de coroner de cette époque pour le district concerné par cette affaire.

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France Alain: le Dr Gian Franco Cavallo


ScreenHunter_577 Mar. 31 20.5412 mars 1986

Dans l’après-midi du 12 mars, Me Robert Parrot appela le témoin suivant, à savoir le Dr Gian Franco Cavallo.  À 35 ans, celui-ci travaillait à l’Institut médico-légal de Montréal au 1701 rue Parthenais en tant que chimiste professionnel attaché à la section balistique depuis février 1977.  Me Parrot expliqua alors que la police de Sainte-Foy lui avait remis les fameuses bourres trouvées par l’agent Trottier.  En lui remettant ces pièces à conviction en main, il lui demanda d’identifier les bourres.

  • Alors, fit le Dr Cavallo, c’est la pièce 82-3449, soit un sac en polythène, que nous avons reçu le 28 octobre 1982 de la part du détective Ghyslain Fortin, Sûreté Municipale de Sainte-Foy. Les expertises ont été faites par monsieur Yvon Thériault[1], qui était le responsable de la section à ce moment-là, il est en retraite.  Alors, normalement, il y a une personne maintenant au Laboratoire, c’est-à-dire moi, qui le remplace et qui vient aussi témoigner en son nom.

Une intervention de Me Corriveau permit de comprendre que le rapport initial avait été signé par Thériault.  C’est à ce moment qu’on eut droit à une première prise de bec permettant de démontrer qu’il y avait une certaine tension dans la salle d’audience.  Au moment de parler de copie de ce rapport d’expertise, sans qu’on puisse évidemment savoir ce qui avait pu se produire précisément hors des paroles immortalisées dans les transcriptions, le coroner Trahan intervint en ces termes :

  • J’avais tout compris ça, moi, monsieur Corriveau. C’est ce qu’il a bien expliqué.  Il dit que monsieur, qui a fait les expertises, est à sa retraite et que lui venait ici – il le remplaçait puis il vient ici avec le rapport de monsieur en question qui est à sa retraite.  Alors, choquez-vous pas, monsieur Corriveau.
  • Pardon?, répondit Me Corriveau.
  • Choquez-vous pas, répéta Me Trahan, on va se comprendre, c’est ce qu’il a dit.
  • Mais qui … qui a indiqué le mot …?
  • C’est parce que vous avez de l’air choqué.
  • … Choqué! Ce n’est pas moi.
  • C’est parce que vous avez de l’air choqué.
  • Je ne suis pas choqué. Écoutez donc, j’espère que … on vient de commencer l’enquête, votre Seigneurie.
  • Comment êtes-vous quand vous êtes choqué?
  • … Si on va s’endurer pour quelques semaines, je pense qu’on serait mieux de …
  • Non, non, mais j’ai juste dit ça, choquez-vous pas.
  • Alors, pourquoi insinuer que j’étais choqué?
  • Mais là, l’êtes-vous?
  • Pas du tout. Je veux tout simplement qu’on procède d’une façon légale, c’est tout.

Bref, on aura compris le climat qui venait de s’installer et qui peut laisser croire que Me Corriveau partait avec une longueur de retard.  On ne pourra sans doute jamais comprendre l’origine de ces tensions ou préjugés envers tous et chacun, mais il semblait effectivement régner un climat étrange dans cette Cour alors qu’il ne s’agissait même pas encore d’un procès.

Le coroner alla ensuite jusqu’à demander à Me Corriveau s’il exigeait la présence de Thériault, l’auteur du rapport, mais l’avocat de Benoît Proulx répondit que non.  Ce n’est qu’ensuite que Me Parrot put reprendre son interrogatoire de l’expert en balistique afin de connaître les conclusions de Thériault quant à l’analyse de ces deux bourres retrouvées dans la rue, à la désormais célèbre intersection.

  • Alors, fit le Dr Cavallo, ces bourres sont deux types de bourres; bourre protectrice et bourre séparatrice, proviennent de cartouches de marque IVI ou CIL. Alors, c’est exactement la même chose car CIL a vendu son usine à IVI, Industries Valcartier, qui est ici au nord de Québec.
  • Voulez-vous expliquer, monsieur Cavallo, les bourres se trouvent comment dans une … On retrouve ça à quel endroit dans une cartouche de calibre .12?
  • À l’intérieur de la cartouche. Alors, une bourre s’appelle protectrice car elle contient tous les plombs.  Et la bourre séparatrice sépare les plombs de la poudre, tout simplement.  À ce moment-là, lorsqu’on fait feu, la poudre propulse à l’extérieur les bourres et les plombs.

Pour fin de démonstrations, Me Parrot lui présenta une cartouche de calibre .12.  Le Dr Cavallo expliqua qu’il faudrait défaire cette cartouches pour voir les bourres et que dans cette marque on en retrouvait deux.

  • Il y en a deux, dit-il. Une en haut, la bourre qui s’appelle protectrice, puis une au centre, la bourre séparatrice.

Ces bourres étaient évidemment expulsées au moment de la mise à feu et pouvaient franchir une distance jusqu’à une moyenne de 35 pieds, selon le témoin.

  • Qu’est-ce qui fait en sorte que les bourres se retrouvent à 35 pieds ou à 5 pieds?
  • Elles vont toujours se retrouver à 35 pieds. Disons que la distance à partir de laquelle on peut les retrouver est de 35 pieds.  On peut les retrouver, par contre, à l’intérieur d’un cadavre parce qu’elles peuvent pénétrer à l’intérieur d’un cadavre, à ce moment-là vous avez une distance inférieure.  S’il y a quelque chose qui les arrête, elles n’iront pas à 35 pieds.  Mais s’il n’y a rien qui va les arrêter, elles vont continuer jusqu’à 35, 40 pieds.

L’expert ajouta que les vêtements pouvaient cependant empêcher que les bourres pénètrent dans un corps.

  • À l’égard du rapport de monsieur Thériault, est-ce qu’il peut déterminer, suivant le rapport qu’il a fait, quelle était la distance qui séparait celui qui tenait l’arme de la victime?
  • D’après la pièce numéro 82-34946, sans doute un sac de polythène contenant les vêtements de la victime, il appert que sur un manteau noir, d’imitation de fourrure de mouton, aucune trace de poudre n’a été observée [le manteau de France Alain]. Par contre, la dispersion des plombs, c’est-à-dire le trou que les plombs ont fait en pénétrant dans le manteau, est de 2 pouces et demi.  Alors, si on se fie à cette dispersion des plombs, la distance entre la bouche de l’arme à feu et le manteau est entre 6 et 15 pieds, dépendant du fusil qui a été utilisé.  Si le fusil était tronçonné, cela nous amène à 6 pieds.  Si le fusil n’était pas tronçonné, cela nous amène à 15 pieds.

Pour plus de détails, Cavallo expliqua ensuite qu’il s’agissait d’une cartouche IVI fabriquée par Les Industries Valcartier, de calibre .12 et de marque Imperial.  La grosseur de plomb était du BB.  La cartouche fut ainsi déposée sous la cote C-4.  Et Cavallo continua ses explications pour préciser ce que représentaient, dans le calibre .12, une balle unique, communément appelé slug, et les différentes grosseurs de plombs.  On passait ensuite au SG, ou chevrotine (buckshot), et puis le BB.

Thériault ne pouvait témoigner car il était maintenant à sa retraite.  Sans même tenir compte de son rapport, Cavallo reconnut aisément ces bourres comme des pièces faisant partie de cartouches de marques CIL ou IVI.

  • En regardant les plombs (C-46), on peut en conclure qu’il s’agissait de cartouches de calibre .12?
  • Tout ce qu’on peut dire, monsieur le coroner, c’est que ce sont des plombs de type BB ou de grosseur BB.  Mais les plombs BB se retrouvent dans d’autres calibres que le .12 : dans le calibre 16, dans le calibre .28 et .410 aussi.

Lorsque Me Parrot lui demanda combien de plombs BB pouvait contenir une telle cartouche, Cavallo répondit en citant le rapport de Thériault, qui avait noté la présence de 64 plombs.  Il fut cependant incapable de dire précisément combien de plombs on avait retiré de la victime et envoyés pour fin d’analyses auprès de l’Institut médico-légal.  Cavallo dit qu’il faudrait alors les compter dans le contenant déposé en preuve.  « De toute façon, les pathologistes ne recueillent jamais tous les plombs », dit-il.

Il fut ensuite question d’un sac poubelle que lui avait remis l’enquêteur Fortin, codifié comme pièce 84-20125.  Cavallo dira que cette pièce à conviction lui avait été apportée le 6 mai 1985 par le détective John Tardif de la Sûreté Municipale de Sainte-Foy.

  • C’est un sac de polythène vert, dit Cavallo. La grandeur de ce sac est de 36 pouces par 52.  Il est ouvert aux deux bouts et un des bouts est déchiqueté, ici.

Ce sac fut déposé sous la cote C-48.  Cavallo expliqua alors que la question que la police se posait à l’époque était de savoir si cette déchirure avait été produite par une décharge d’arme à feu, laissant entendre que le sac recouvrait l’arme du crime au moment du tir.

  • L’analyse chimique des lèvres n’a pas révélé la présence des éléments normalement rencontrés, les éléments métalliques normalement rencontrés suite à un coup de feu. Par contre, la déchirure est compatible avec un coup de feu.  Nous avons fait des tests au laboratoire avec un sac semblable.  Nous avons tenu un fusil à l’intérieur du sac et nous avons tiré un coup de feu et nous remarquons le même type de déchirure ou des déchirures semblables.

Il faut savoir à ce stade que selon la théorie de la police, l’assassin aurait dissimulé son fusil de chasse dans un sac poubelle, probablement pour le cacher lors de ses déplacements dans ce quartier étudiant.

  • Maintenant, monsieur Cavallo, on vous a demandé au cours du mois de décembre 1985 d’expertiser une arme de calibre .12?
  • C’est exact. Le 17 janvier 1986, le policier Michel Gauvin de la Sûreté Municipale de Sainte-Foy me remettait la pièce portant le numéro d’étiquette A-48789, un fusil de marque Cooey.

Me Parrot lui présenta alors un fusil, que Cavallo, en l’ouvrant pour vérifier qu’il était bien déchargé, reconnut comme étant l’arme qu’on lui avait demandé d’examiner.  C’était un fusil de chasse qui ne pouvait tirer qu’un seul coup à la fois et dont le numéro de série était 63642.  La marque était Cooey et le modèle 84.  Le canon de l’arme avait une longueur de 760 mm.  La longueur totale de l’arme était de 1,168 m.  Évidemment, il confirma que cette arme pouvait être dissimulée dans un sac semblable à celui dont il venait d’être question.

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Fusil Cooey Model 84 de calibre .12, identique à celui qui a enlevé la vie à France Alain en 1982 (photo: http://www.gunsamerica.com)

 

Afin de démontrer la facilité avec laquelle cette arme pouvait être démontée en pièce, Cavallo le fit devant les yeux de Me Parrot et du coroner en moins de quelques secondes.  La démonstration laissait donc entendre qu’il avait aussi été possible de la démonter de cette façon afin de mieux la dissimuler durant un transport quelconque.

Lorsqu’on lui demanda si le fût de l’arme était seulement une pièce décorative, Cavallo s’empressa de répondre qu’il avait son utilité car après plusieurs tirs le canon pouvait devenir chaud et qu’ainsi le fût servait à protéger la main passive du tireur.

Ce fut alors que le coroner demanda à Me Parrot de tenter de mettre l’arme dans le sac déposé sous la cote C-48, sans doute pour vérifier si la théorie tenait la route.  Me Parrot demanda alors au témoin de tenter la chose.

  • Alors, fit Cavallo, évidemment, ça dépasse ici mais, si vous refermez le sac, il n’y a pas de problème. Vous avez un jeu, et l’arme, à l’intérieur …
  • C’est votre témoin.

Me Parrot produisit alors le rapport d’Yvon Thériault sous la cote C-51 et ce fut ensuite que Me Corriveau s’approcha de l’expert afin de le contre-interroger.

  • Alors, monsieur Cavallo, dans le rapport de monsieur Thériault, on voit qu’il indique ceci : « ces bourres se retrouvent dans les cartouches de marque CIL ou IVL ».
  • IVI, le corrigea Cavallo.
  • Est-ce qu’on peut retrouver ces bourres dans d’autres marques?
  • Typiquement, ces bourres-là sont retrouvées au Québec dans les cartouches de marque CIL et IVI seulement.
  • Mais est-ce qu’on peut retrouver dans d’autres?
  • Il serait possible qu’en Europe, quelque part, il y ait une fabrique qui utilise exactement la même bourre et je ne connais pas cette usine et ni monsieur Thériault ne connaîtrait pas cette usine. Mais il est possible, c’est un fait.
  • Il est possible qu’on peut [puisse] en retrouver, n’est-ce pas?
  • Il est possible, c’est exact.
  • Mais à votre connaissance?, intervint le coroner.
  • On les retrouve seulement …
  • Seulement que dans CIL …
  • … dans ces deux marques?
  • C’est exact.
  • Mais ça, reprit Me Corriveau, c’est votre connaissance…
  • Qui, enfin, est la même marque parce que IVI a acheté l’usine ou – pas l’usine mais l’équipement pour produire ces bourres de la compagnie CIL.
  • Mais vous avez admis qu’on peut le retrouver ailleurs?
  • Monsieur Corriveau, intervint encore le coroner, vous avez posé votre question. On a eu la réponse puis on comprend, puis c’est suffisant.
  • Non, fit Me Corriveau. Écoutez donc …
  • Il a dit que tout est possible sur la terre, vous le savez, puis il l’a dit que c’était possible. Mais lui, il donne ce qu’il pense puis ce que monsieur Thériault pense.  Alors c’est suffisant, monsieur Corriveau.

Sans trop qu’on sache pourquoi, un débat venait de s’entamer entre le coroner et l’avocat de Benoît Proulx, au point où on pourrait y voir un abus inexpliqué de la part du coroner.  D’ailleurs, il parut curieux que le coroner déclare que Cavallo pouvait parler au nom de Thériault.  Pourtant, on sait que la justice ne peut prendre en considération la pensée d’une personne qui ne vient même pas témoigner sous serment devant elle.

Et ce n’était que le début.  Le coroner n’en avait pas terminé avec Me Corriveau.

  • La loi dit que vous pouvez [poser] des questions pertinentes, reprit le coroner, vous les avez posées …
  • Oui, fit Me Corriveau.
  • Elle était très pertinente votre question et c’est assez.
  • Alors, quand vous avez regardé le sac d’ordures, reprit Me Corriveau en se tournant vers le témoin, vous êtes chimiste, je pense, hein?
  • C’est exact, fit Cavallo.
  • Est-ce que vous l’avez analysé au point de vue de trouver une substance quelconque qui peut provenir d’une cartouche ou …
  • Si on se réfère à mon rapport du 28 juin 1985, que j’ai moi-même signé cette fois-ci, je dis que l’analyse chimique des lèvres, le sac déchiqueté, les lèvres déchiquetées, n’a pas révélé, n’a pas révélé la présence des éléments métalliques normalement rencontrés suite à un coup de feu. Donc, je n’ai pas retrouvé d’éléments métalliques comme le plomb, comme l’antimoine, comme le baryum, et je n’ai pas retrouvé de grains de poudre, d’accord.  Alors, je n’ai pas retrouvé d’éléments chimiques.  Par contre, ce que je dis, c’est que la déchirure est compatible avec un coup de feu, c’est-à-dire qu’elle a les mêmes marques semblables que si on avait tiré un coup de feu.  C’est tout ce que je peux dire.  Je ne dis pas que c’est un coup de feu qui l’a fait, je dis que c’est compatible avec un coup de feu …
  • Juste compatible?
  • … et c’est exactement ce que j’ai dit, compatible. Tout est possible sur terre.
  • Possible, répéta seulement Me Corriveau.
  • C’est possible que ce soit possible, rouspéta le coroner qui semblait avoir une dent contre l’avocat.
  • Est-ce que vous avez fait d’autres expertises en rapport avec ce calibre .12?, poursuivit Me Corriveau sans se soucier du commentaire.
  • Vous voulez parler avec le sac?, demanda Cavallo.
  • Non, non. Le fusil?
  • Le fusil? Tout ce que j’ai fait comme expertise c’est le rapport qui date du 24 janvier 1986 qui dit que c’est un fusil de marque Cooey modèle 84, calibre .12, numéro de série 63642, capacité de un coup.  La longueur du canon : 760 mm.  L’arme totale : 1168 mm.  Je dis que ce fusil est en condition de tir, donc on peut tirer avec ce fusil et la pression qu’il faut appliquer sur la détente est de 4,7 kilos ou environ 10 livres.

Ce rapport fut aussitôt déposé sous la cote C-52.  Cavallo ajouta ensuite que cette arme n’était reliée à aucune autre cause pendante dans leurs dossiers en plus d’ajouter que « cette arme a été conçue et fabriquée pour tirer des projectiles à une vitesse supérieure à 500 pieds/seconde, ce qui en fait une arme à feu ».  Puis Me Parrot revint à la charge pour quelques questions supplémentaires.

  • Monsieur Cavallo, parlez-nous donc du sac C-48, le fameux sac, qui est blanchi? Ce sac, l’effritement qu’on retrouve à l’une des extrémités, ne serait-ce pas causé par des brûlures, un échauffement?
  • Je ne pourrais pas m’avancer jusqu’à ce point-là. C’est possible, mais là, je ne peux pas vous dire.  Je ne peux pas confirmer qu’il y a eu une chaleur près de ce sac-là.
  • K. Quant à l’autre sac dont vous avez fait l’expertise avec votre arme, à votre lieu de travail, est-ce que ça présente – vous n’êtes pas en mesure de nous dire également si ç’a présenté des traces de brûlure semblables, enfin vous dites que vous n’êtes pas en mesure de le mentionner pour C-48, est-ce que ça représente des traces de brûlure dans le cas de votre … votre autre sac?
  • Je n’ai fait aucune expertise dans ce sens-là.
  • K.
  • Faudrait faire une expertise peut-être plus poussée pour voir si, au niveau microscopique, on pourrait voir les effets de la brûlure ou non.
  • En avez-vous fait une expertise sur l’autre sac?, demanda le coroner.
  • Pas au niveau de la brûlure.
  • Alors, sur aucun des deux sacs?
  • Aucun des deux sacs.

Cavallo avoua n’avoir fait aucune expertise concernant la possibilité de traces de poudres sur ce dernier sac non plus.

  • Alors, reprit Me Parrot, vous n’êtes pas en mesure de nous dire si vous êtes capable de… vous n’avez pas fait l’expertise pour savoir si on peut retrouver des traces de plomb, enfin de particules quelconques …
  • … sur votre sac que vous avez-vous-même utilisé?
  • Non, pas du tout.
  • Et vous n’êtes pas en mesure de nous dire si vous seriez susceptible d’en trouver?
  • Nous devrions en trouver mais je ne peux pas vous garantir qu’on va en trouver parce que c’est du polythylène [polythène?]. Alors, le polythylène peut ne pas accepter, ne pas garder des traces de poudre, des traces d’éléments métalliques, et caetera.

Questionné par le coroner, Cavallo admit que c’était la même chose en ce qui avait trait à l’autre sac.  Cavallo se proposa même de refaire des expertises sur les sacs, au point de dire que « d’ici le mois de juillet 1987 on pourra le faire ».  Quelle nouvelle technologie de la science judiciaire prévoyait-on en juillet 1987?

Cavallo fut ensuite remercié et libéré.

Sa présence avait permis d’établir des faits en lien avec la présumée arme du crime, ce qui serait bénéfique pour la compréhension de la suite des choses.


[1] Yvon Thériault est aussi l’expert en balistique qui a reçu en novembre 1969 les pièces à conviction concernant l’affaire de Louis-Georges Dupont, détective retrouvé mort dans sa voiture de service à Trois-Rivières.  La famille Dupont s’est ensuite servie du rapport de Thériault, qui disait avoir reçu uniquement des balles chemisées, afin de contredire les expertises ultérieures, qui elles, affirmaient que la balle fatale retrouvée dans la banquette était plutôt en plomb.  Si cette question peut encore soulever un questionnement, Yvon Thériault était décédé avant de pouvoir témoigner à la commission d’enquête de 1996 entourant les circonstances de la mort de Dupont.  Depuis, la justice a confirmé à quelques reprises le verdict de suicide dans cette affaire, tout comme je l’ai fait à la suite de mon enquête publiée en 2014 sous le titre L’affaire Dupont, une saga judiciaire.