Les pièces à conviction de BAnQ


Photo de scène de crime. Ici, le corps du ministre Pierre Laporte, retrouvé dans une voiture au soir du 17 octobre 1970. (BanQ Mtl)

Les gens ignorent à quel point les archives nationales ont encore d’innombrables choses à nous apprendre.  Dans mon livre sur l’affaire Aurore Gagnon (2016) j’expliquais à quel point je fus étonné de constater qu’au cours d’un siècle personne n’avait tenu compte des informations contenues dans le dossier judiciaire.  Dans ce cas précis, les archives ont permis de rétablir des faits.  Or, la même idée s’applique à plusieurs autres affaires.

En matière d’histoire criminelle, ces dossiers représentent encore de la preuve légale et surtout une source d’information par excellence.  C’est la base de toute reconstruction objective d’une cause qui a pu marquer notre passé.

Cette étrange pièce à conviction a servi dans une vieille affaire d’avortement.

Les dossiers judiciaires, qui conservent les actes de procédures de plusieurs procès criminels sont les gardiens d’une mémoire fondamentale.  À Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), on estime que les archives de nature judiciaires représentent à elles seules 35% de l’ensemble de tout ce que l’on conserve dans les voûtes.  Si je me fais défenseur et promoteur du contenu textuel des transcriptions sténographiques depuis quelques années, c’est parce qu’elles permettent de rétablir des faits entourant des causes célèbres qui ont été racontées de différentes façons au fil du temps.  Mais outre cette preuve textuelle permettant de reconstituer des procès entiers, ces boîtes renferment quelques objets fascinants.

Comme on le sait, dans la plupart des procès pour meurtre la Couronne, ou le ministère public comme on le dit aujourd’hui, présente non seulement des témoignages mais aussi des preuves matérielles.  Dans le jargon judiciaire, on les surnomme exhibits, un anglicisme qui désigne des pièces à conviction.  Cela peut aller d’une simple déclaration sur papier, d’un revolver ou un véhicule.  Toutefois, on se doute bien que plusieurs d’entre eux n’ont pas été conservés.  Par exemple, on imagine mal comment on aurait pu entreposer des objets de dimension importante comme des voitures sans que cela n’engendre un coût exorbitant en infrastructures.  Il ne faut donc pas espérer retrouver dans nos archives nationales la voiture à bord de laquelle on a retrouvé le corps de Pierre Laporte en 1970.  En revanche, on garde encore les photos de la scène de crime.

Il reste beaucoup de choses à éclaircir sur les anciennes méthodes de conservation pouvant nous permettre d’expliquer pourquoi certaines pièces ont été conservées et d’autres non.  Il en va de même pour les photos judiciaires ou de scène de crime.  Pour certains dossiers, elles sont présentes et pour d’autres elles ne semblent pas avoir survécu à l’épreuve du temps.

Ce mouchoir se trouvait dans la main de Blanche Garneau lorsqu’on a retrouvé son corps à Québec le 28 juillet 1920. Le meurtre de cette jeune femme de 21 ans n’a jamais été résolu.

Malgré cela, nos archives renferment quelques trucs passionnants permettant de mieux reconstituer les drames du passé.    Dans certains cas, ces découvertes peuvent nous faire frissonner.  C’est ce qui m’est arrivé en étudiant le dossier de l’affaire Blanche Garneau.  Parmi les rares pièces conservées, on retrouve un mouchoir qui s’avère être celui retrouvé dans la main de Blanche Garneau, 21 ans, lorsque son corps fut découvert dans le parc Victoria à Québec, en juillet 1920.  Ce mouchoir, qui porte toujours les initiales « H. D. » fut à l’origine d’une piste d’enquête qui n’a cependant mené nulle part.  Malheureusement, le meurtre sordide de cette jeune femme sans défense et surtout sans malice n’a jamais été résolu.  Il est d’autant plus impressionnant de tenir entre ses doigts, presque un siècle plus tard, cette pièce de tissu qu’elle avait dans sa main au moment d’être assassinée.

Un autre artéfact intéressant se trouve dans la voûte de BAnQ Trois-Rivières, plus précisément dans la cause d’Alexandre Lavallée, un septuagénaire qui a assassiné sa fille en 1926 pour un motif qui reste toujours imprécis.  Quoique fragmenté entre Trois-Rivières, Québec et Ottawa, c’est la partie trifluvienne du dossier qui contient les photos de la scène de crime.  Elles sont probablement parmi les plus anciennes à avoir été conservées et utilisées devant un jury.  À défaut d’avoir les transcriptions sténographiques du procès de Lavallée, on retrouve une petite enveloppe contenant une mèche de cheveux.  Cette mèche a été prélevée dans la main de la victime avant d’être expédiée au célèbre laboratoire montréalais du Dr Wilfrid Derome pour fins d’analyses.  Le procès démontra que ces cheveux appartenaient à l’accusé, ce qui valut à Lavallée d’être pendu en 1927.

Le dossier qui contient le plus de pièces à conviction – du moins celui qui m’a été possible de consulter jusqu’à maintenant – concerne une affaire de 1971.  Le 16 juillet de cette année-là, deux jeunes filles pré-adolescentes, Carole Marchand et Chantal Côté, ont été enlevées alors qu’elles cueillaient des bleuets.  L’une d’elle fut violée; les deux lâchement assassinées.  L’un des meurtriers s’est enlevé la vie avant de pouvoir subir son procès, tandis que son complice fut jugé et condamné.  Le dossier contient plusieurs preuves matérielles présentées aux jurés à l’automne 1971, dont les projectiles ayant causés les meurtres.

Ce projectile a causé la mort dans une affaire de double meurtre. Carole Marchand et Chantal Côté, deux jeunes filles, ont été assassinées en 1971 alors qu’elles cueillaient des bleuets.

Ces objets sont plutôt marginaux, et ils heurteront peut-être la sensibilité de certaines personnes.  Il faut cependant comprendre l’importance de conserver les dossiers judiciaires afin de bénéficier d’une source fiable d’information lorsqu’on souhaite faire revivre une vieille affaire criminelle ou pour vérifier certains détails.  Il en va de la qualité de notre mémoire collectif.

Je souligne cette importance puisqu’il existe un certain secret de polichinelle selon lequel les archives ont été pillées à différentes époques.  Parfois, on a même eu l’impression qu’il pouvait exister un certain marché noir d’objets ou de documents reliés à ces causes criminelles.  Je ne vous cacherai pas que pour certains c’est le côté glauque ou morbide qui suscite leur intérêt.  C’est un comportement désolant puisqu’on prive alors le public d’un accès généralisé à l’information.  D’ailleurs, la mission de BAnQ est la diffusion public de ses archives, qu’elles soient judiciaires ou non.  Il ne faut donc pas se surprendre si la sécurité a été rehaussée dans les centres d’archives et c’est tant mieux.  Je suis le premier à saluer ces mesures afin de protéger la pérennité de notre mémoire nationale.

Historiquement Logique vous invite aux 21e Journées de la Culture au Musée de Culture Populaire de Trois-Rivières, les 29, 30 septembre et 1er octobre 2017.  Certaines des pièces dont il a été question dans le présent article y seront exposées au public.  Bienvenue à tous!

Pour plus d’informations : http://www.journeesdelaculture.qc.ca/?lang=fr&gclid=Cj0KCQjw3MPNBRDjARIsAOYU6x8z2kQcNHB1Juxwn3syFrj4C0uyHkxhZT39DPnAv4eesewNp1dNmT4aAjeXEALw_wcB

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Mon enfant contre une bombe


Desrochers, Josée-Anne.  Mon enfant contre une bombe.  Avec la plume d’Hélène Bard, Trait d’Union, Montréal, 2002, 156 p.

Il est difficile de qualifier ce livre de manière juste.  On pourrait avoir l’impression d’une histoire inlassablement triste et sans aucune message d’espoir, mais on ne peut s’empêcher, en dépit d’un langage populaire entremêlé de quelques expressions plus recherchées, de comprendre à quel point cette femme a souffert.  On ne peut s’empêcher, aussi, de voir le problème social qu’elle pose aux lecteurs.  Devons-nous glorifier les criminels?  Et, surtout, devons-nous faire confiance aux représentants de l’autorité?

Josée-Anne Desrochers n’a pas eu la vie facile.  C’est d’un ton cru qu’elle nous raconte son passé difficile.  Un père abusif, à qui elle finira par pardonner, ainsi que d’autres épisodes peu reluisants de son passé.  Mais la naissance de Daniel, son deuxième fils, remet un peu de lumière dans sa vie.  Au soir du 8 août 1995, avant d’aller au lit, Daniel, qui n’a que 11 ans, lui dit à quel point il l’aime.  Ce sera la dernière fois qu’elle le verra vivant.  Le lendemain matin, elle doit partir très tôt pour le travail.

Certes, se rendre à l’école peut parfois s’avérer être une aventure, mais normalement les enfants doivent en revenir vivants.  Ce ne sera malheureusement pas le cas du petit Daniel.  Dans le cadre de la guerre des motards, une Jeep explose alors qu’il traverse la rue avec un ami.  Un éclat de métal se logera dans son crâne.  Daniel ne devait plus jamais reprendre conscience.

Le monde s’écroule autour de Josée-Anne.  Un tel drame devrait normalement susciter l’appui ou l’aide d’autrui, mais là aussi son monde s’écroule.  Une soirée bénéfice organisée par des policiers tourne au vinaigre.  Non seulement on ne lui versera jamais l’argent promis, mais Josée-Anne et une amie se réveillent le lendemain toutes nues, au côté d’un policier qui a abusé d’elles.

Elle étonne également en livrant son opinion sur deux hommes qui écriront eux aussi sur les motards : le détective Guy Ouellette et le journaliste Claude Poirier.  Du premier, elle racontera une anecdote peu reluisante : « […] M. Guy Ouellette, toujours policier de la SQ, m’invite avec Sylvie à souper dans un restaurant de la Rive-Sud afin que nous préparions ensemble le déroulement du tournoi.  Voyant ma copine chaussée de bottes hautes et habillée d’un manteau noir, il lui dit qu’elle a l’air d’une salope.  Puis, regardant ma tête dégarnie [Josée-Anne s’était rasé les cheveux pour éviter d’être reconnue dans la rue], il parle de mon « innocence », ajoutant que j’aurais mieux fait de garder mes cheveux longs et blonds.  « Tu aurais pu obtenir des renseignements en échange de faveurs sexuelles », dit-il.  « Comme ça, tu n’es pas belle ».  La soirée est longue et pénible.  Le policier semble bien décidé à se montrer cruel.  Comment arrive-t-on à dire à une mère qui a violemment perdu son fils que le crime est correct tant qu’il fait rouler l’économie? ».

Voilà le problème social qu’elle pose : selon elle, les autorités n’ont aucune intention d’enrayer complètement le crime puisque celui-ci profite à la société, à l’économie.  Après avoir assisté à la destruction d’une partie d’argent « sale » à Nicolet, elle laissera clairement entendre que le reste de ces magots saisis aux trafiquants sont réinvestis dans les coffres du gouvernement.

Après avoir traité Claude Poirier de menteur pour sa couverture de la fameuse trêve éphémère et artificiel entre les Hells Angels et les Rock Machine au tournant du millénaire, elle dénonce également cette glorification que font certaines personnes envers ces princes du crime.  Au passage, elle ne manquera pas non plus d’écorcher les commentaires idiots d’un Jean-Pierre Ferland et d’une Ginette Renaud, deux artistes qui se défendaient maladroitement de leur participation au mariage d’un criminel.

Josée-Anne Desrochers était une femme en colère, et avec raison.  Mais pour appuyer certaines de ces affirmations, le lecteur aurait certainement apprécié un peu plus de faits ou d’anecdotes précises.  Quoi qu’il en soit, c’est un lègue peu commun qu’elle nous laisse, car les victimes – et je parle ici aussi bien des victimes réelles de meurtres que des membres de leur entourage – n’ont pas souvent l’occasion de livrer un tel réquisitoire.

Quant à savoir si les autorités devraient accorder ou non une aide plus généreuse aux proches des victimes, je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre une victime de la route et une victime de meurtre.  Pour certaines victimes de la route, les proches auront droit à une indemnisation de la SAAQ, mais pas les victimes de meurtre.  Loin de moi l’intention de me mettre à la place de qui que ce soit, mais les victimes de la route meurent – exception faite des causes impliquant des chauffards ivres – par accident.  C’est triste de perdre un proche, en particulier un enfant, mais on se dit que c’est un accident.  On n’y peut rien.  On ne peut pas tourner sa colère vers un tas de ferraille.

Pour une victime de meurtre, les proches se disent que cela aurait pu être évité, qu’on aurait pu combattre mieux le crime pour l’enrayer; qu’on peut faire mieux à l’avenir pour éviter la redondance.  Le deuil est-il plus difficile?  Est-ce utopique de croire qu’on arrivera un jour à enrayer la violence alors qu’elle navigue dans les veines des êtres humaines depuis des milliers d’années?

Ce qui est sûr, c’est qu’un livre comme celui de Josée-Anne Desrochers demeure un testament pour ceux et celles qui seraient tentés d’oublier le nom de son fils : Daniel Desrochers.

Malheureusement, comme si sa vie était destinée au malheur, Josée-Anne Desrochers s’est éteinte en 2005 d’une pneumonie.  Elle n’avait que 40 ans.

 

 

Rhéal Léo Bertrand, l’amant meurtrier


1951 - Rhéal Léo Bertrand
L’unique photo connue de Rhéal Léo Bertrand, alias Tuxedo Kid.

Joseph Antoine Rhéal Léo Bertrand est né à St-Polycarpe le 13 juin 1913.  Son père était le cultivateur Georges Alfred Bertrand, et sa mère Élodie Bélanger[1].  Le 12 février 1934, c’est à Valleyfield que Rhéal Léo Bertrand épousait Rose-Anna Asselin.  Bertrand y était décrit comme mécanicien, fils de feu George Bertrand et de feu Élodie Bélanger de St-Polycarpe.  Rose-Anna était la fille d’Anatole Asselin et de Rose-Anna Legault de la paroisse de Ste-Justine.  Elle était de trois ans l’aînée de Bertrand, qui travaillait alors comme chauffeur de taxi.

C’est au soir du 20 décembre 1934 que Bertrand amena son épouse en balade.  Plus tard, il dira avoir roulé en direction du quai du Lac St-François à St-Zotique mais voyant que la voiture ne pouvait s’arrêter, il avait dû sauter en marche tandis que l’auto plongeait à l’eau.  À l’intérieur se trouvait toujours Rosanna Asselin, qui périt noyée.  Une fois la voiture sortie de l’eau, on découvrit que la portière côté conducteur était ouverte alors que toutes les autres étaient fermées.  « La poignée de la porte de droite [passager] en avant manquait.  Le corps de Mme Bertrand fut trouvé sur le siège avant et retiré de l’auto submergé.  On transporta le cadavre au garage.  Bertrand n’attendit pas que le corps fut ramené à la surface; il disparut et on ne le revit pas de la nuit »[2].  La police développa de sérieux doutes quant à la version de Bertrand et finit par porter contre lui une accusation de meurtre.

Le procès de Bertrand s’ouvrit au début de décembre 1935 devant le juge Louis Cousineau.  La Couronne était représentée par Me Gérald Fauteux alors que la défense de l’accusé fut assurée par Mes Oscar Gagnon et Roch Pinard.  Le Dr Jean-Marie Roussel, qui sera impliqué dans plusieurs causes célèbres de son temps, témoigna à l’effet que l’autopsie lui avait permis de déterminer que la cause du décès était la submersion.  Le cadavre ne portait toutefois aucune marque de violence.

Mme John Cuerrier, 58 ans, dira avoir vu une auto filer à grande vitesse sur le quai.  Une dizaine de minutes plus tard, Bertrand frappait à sa porte pour lui demander de l’aide.  Roméo Avon affirmera que Bertrand lui avait dit qu’il était encore temps de sauver sa femme puisque la voiture se tenait en équilibre au bout du quai.  En se rendant sur les lieux, le témoin avait vu des traces de pneu dans la neige jusqu’à l’extrémité du quai.

Avant même que sa voiture ne soit extirpée des eaux, Bertrand aurait tenu des propos étranges.  Entre autres choses, il avait demandé si son antigel serait réutilisable.  Toutefois, la défense arriva à démontrer que la boîte de vitesse était restée enclenchée en 2e vitesse et que le frein d’urgence avait été actionné.  « Le pneu de gauche à l’avant était dégonflé mais une pièce de machinerie brisée suffisait à prouver que les freins n’avaient pu fonctionner »[3].  La défense prouva également que le témoin Albert Gauthier s’était contredit, et qu’en réalité Bertrand ne lui avait pas dit que sa voiture était en équilibre au bout du quai mais plutôt sous l’eau.

En revanche, Bertrand aurait demandé à Albert Robert, un horloger d’Ottawa, de ne rien dire à son sujet si toutefois la police venait pour l’interroger.  Il aurait également confié à Robert que « ma femme est enceinte; elle l’était lorsque je l’ai épousé.  Avant de me marier, j’ai su qu’elle retirerait plus tard un héritage, sans quoi je ne l’aurais jamais épousée »[4].  Quelques mois plus tard, celle-ci mettait un enfant au monde.

Ensuite, « l’audience fut à même d’entendre un véritable cours de mécanique donné par M. Paul Godin, gérant de la firme Chrysler Motors, un expert en automobile.  Le témoin expliqua minutieusement le fonctionnement de certaines parties d’une automobile et affirma qu’une poignée de porte ne pouvait tomber d’elle-même, qu’il fallait l’enlever avec des instruments auparavant.  Après certaines expériences faites par M. Godin devant deux détectives, le témoin, se servant d’un Plymouth 1933 tel que celui de Bertrand, réussit à atteindre une vitesse de 55 milles à l’heure en 2e vitesse.  On se souvient que l’auto de Bertrand fut retirée du lac St-François, embrayée en seconde vitesse »[5].  De plus, Godin avait réussi à répéter l’expérience en se tenant sur le marchepied et après avoir baissé la vitre de la portière, expliquant ainsi que l’accusé avait pu se tenir dans cette position pour sauter en marche.  Quant aux freins, Godin laissa entendre qu’un bris mécanique était impossible.  Toutefois, Godin dut admettre que ce scénario était difficilement réalisable avec une vitre baissée à seulement 5 pouces, comme on la retrouva sur la voiture de Bertrand au moment de la repêcher.

Selon le témoin Jean Béique « un corps lancé dans le vide accomplit une trajectoire horizontale et si l’on prend le quai de Saint-Zotique comme point de départ, il fallait que la voiture ait été lancée à une vitesse de 39 milles à l’heure pour s’arrêter à 54 pieds plus loin.  Le témoin a fait ses calculs en prenant en considération la résistance de l’air puis celle de l’eau »[6].

Me Oscar Gagnon, l’un des défenseurs de Bertrand, voulut ensuite faire dire au même témoin que le fait d’avoir frappé le parquet d’une hauteur de 4 pouces en bordure du quai avait réduit la vitesse du véhicule et sur ce « le témoin affirme que si le choc comprime un instant les pneus et les ressorts, l’auto tombera sans une différence de vitesse appréciable »[7].  Lorsque Me Gagnon lui demanda si c’était la première fois qu’on lui demandait de reconstituer un tel accident la Couronne s’objecta.  Le juge décida de maintenir l’objection, privant ainsi le jury de la réponse.  Peu après, Me Gérard Fauteux déclara sa preuve close.

Ce fut alors que la défense appela à la barre un certain Picard, un témoin que la Couronne avait finalement écarté.  Celui-ci commença par dire qu’il connaissait l’accusé depuis 1933.  Puisqu’il était monté à quelques reprises dans la voiture de Bertrand, il dira que la portière côté passager fonctionnait mal.  Picard, un agent d’assurance d’Ottawa, expliqua être celui qui avait sollicité Bertrand pour prendre une police d’assurance.  Après ce témoignage, Me Gagnon déclara en avoir terminé.  Le lendemain, 6 décembre, les procureurs firent entendre leurs plaidoiries.

Dans ses directives au jury, le juge Cousineau rappela que l’accusé n’avait même pas appelé les secours pour tenter de sauver sa femme et à propos du mobile « le motif peut être considéré dans le témoignage d’Eugène Picard, d’Ottawa, agent d’assurance, qui avait vendu à Bertrand une police de $5 000 indemnité double, sur la vie de sa femme.  La police était datée de trois jours avant la tragédie et livrée le jour qui la précéda.  Le témoin dit que l’accusé était anxieux de l’avoir parce qu’il voulait aller la porter chez la tante de sa femme, demeurant à Sainte-Justice, pensant qu’elle consentirait à payer la balance de $120 sur la première prime.  Mme Bertrand fut tuée durant le voyage de retour et six jours plus tard Bertrand révéla qu’il n’avait reçu que $10.  Le jury aura à décider si l’intention criminelle aurait pu être inspirée par la petitesse de la somme, ou si le crime était prémédité quand [la] demande a été faite pour une police d’assurance, ou si la tragédie a été entièrement dû à un accident »[8].

Le jury délibéra durant trois heures avant de revenir, à 21h10, avec un verdict : ils avaient choisi d’acquitter Bertrand.

Peut-être que ces douze jurés regrettèrent plus tard leur décision.  Plus d’une quinzaine d’années plus tard, au début des années 1950, Bertrand se remaria à Rosa Trépanier.  Il était alors âgé de 39 ans alors que celle-ci en avait 55.  Elle avait vu le jour le 29 juin 1896.

Le 10 novembre 1951, Rosa perdit la vie dans l’incendie d’un chalet de chasse situé au Lac Sainte-Marie, à une soixantaine de milles au nord de Hull, en Outaouais.  Rapidement, les enquêteurs soupçonnèrent que son jeune époux ait mis le feu pour encaisser l’héritage.  Du corps de Rosa, on ne retrouva que des fragments d’os dont les restes ne pesaient plus que deux ou trois livres.

Le procès de Bertrand devait se tenir en février 1952, mais on apprit dans La Patrie du 21 février que « le juge Bienvenue, 57 ans, a été foudroyé par une crise cardiaque mardi soir alors qu’il faisait ses recommandations au jury qui devait décider du sort de Rhéal-Léo Bertrand, d’Ottawa, accusé de meurtre.  Sa mort soudaine a mis fin au procès.  À l’ouverture de la Cour, hier, l’Hon. juge Paul Ste-Marie a libéré le jury et a sommé Bertrand de comparaître de nouveau le 6 mars alors que seront décidés la date et l’endroit où aura lieu le nouveau procès.  Il est possible qu’un nouveau centre soit choisi pour la tenue du procès à cause des difficultés qu’il y aura à former un jury désintéressé pour entendre cette cause, la plus spectaculaire jamais entendue devant les tribunaux de Hull.  Me Noël Dorion, avocat de la Couronne, a dit aux journalistes, qu’il tentera peut-être de faire transférer le procès à Montréal.  D’autres avocats suggérèrent Québec comme lieu propice.  Bertrand sera détenu jusqu’à son nouveau procès. »[9].

Finalement, le procès se déroulera à Hull du 12 au 21 mai 1952, devant le juge François Caron.  Dans l’après-midi du 19 mai, les docteurs Rosario Fontaine et Jean-Marie Roussel du laboratoire médico-légal de la Sûreté provinciale à Montréal témoignèrent à l’effet « que le cadavre de la victime a dû être saturé d’un liquide inflammable quelconque pour avoir été détruit aussi complètement qu’il l’a été ».  La Couronne soutenait que Bertrand avait imbibé de varsol les vêtements de la victime avant d’y mettre le feu.  Le Dr Fontaine expliqua que, puisque le corps humain était composé à 75% d’eau, il était très difficile de le faire brûler entièrement et que dans la plupart des incendies on en retrouvait des portions importantes.  Or, dans le cas de Mme Bertrand, il ne restait plus que quelques ossements du crâne et des jambes.  Le tronc avait entièrement disparu.  À une question de Me Dorion, le Dr Fontaine révéla que « si le cadavre a été détruit si complètement en une demi-heure, c’est que l’incendie a été anormal; il faut dans ce cas que le feu ait été alimenté par une matière inflammable quelconque »[10].

Cette fois, Bertrand fut reconnu coupable et son exécution fixée au 8 août 1952.  Cette date fut cependant repoussée au 29 mai, et finalement au 12 juin 1953.  Toutes ses requêtes en cassation lui furent refusées.  Pour l’occasion, La Patrie écrivit que Bertrand, décrit comme un homme de 37 ans, convoitait la fortune de son épouse, estimée à 30 000$.  À 1h10 de la nuit, l’amant meurtrier grimpa sur le gibet en refusant de serrer la main de l’aumônier et du directeur de la prison, comme cela était pratiqué lors de chaque exécution.  « Il avait un air sinistre et est demeuré silencieux.  Peu avant son exécution, il avait assisté à la messe et reçu la sainte communion ».  Le lendemain de son exécution, il aurait célébré son 40e anniversaire.

La Patrie se montra d’avis que Bertrand avait probablement tué sa première femme : « Bertrand, après avoir été accusé du meurtre de sa première femme pour se voir ensuite reconnaître innocent, avait épousé sa deuxième femme en septembre 1951 et la Couronne a prouvé que le 10 novembre, soit deux mois plus tard, il amenait sa femme dans un chalet isolé de chasse, pour ensuite mettre le feu au chalet ».

Le téléfilm Les Grands Procès du Québec, diffusé au milieu des années 1990, lui consacrera un épisode intitulé l’affaire Tuxedo Kid, un surnom qu’on aurait soi-disant attribué à Bertrand en raison du fait qu’il portait un tuxedo lors de son arrestation[11].  Étant donné les nombreuses erreurs relevées dans d’autres épisodes de cette série, j’invite mes lecteurs à la prudence si toutefois l’envie vous prend de voir ou revoir la dramatisation de l’affaire du Tuxedo Kid.


[1] Georges Bertrand et Élodie Bélanger ont eu au moins un autre fils, Zéphirin Bertrand, né le 15 janvier 1911 et décédé le 5 juillet 1990.  Il avait épousé une certaine Jeannette Sauvé à Valleyfield le 14 avril 1934.  On retrouve un Georges Bertrand mort à St-Polycarpe le 7 avril 1932 sans toutefois pouvoir confirmer s’il s’agit bien du père de Rhéal Léo.  Cependant, on sait qu’Élodie Bélanger est décédé le 27 février 1930.  Au moment de son premier mariage, Rhéal Léo Bertrand était donc orphelin.

[2] La Patrie, 4 décembre 1935.

[3] La Patrie, 4 décembre 1935.

[4] La Patrie, 5 décembre 1935.

[5] Ibid.

[6] La Patrie, 6 décembre 1935.

[7] Ibid.

[8] La Patrie, 7 décembre 1935.

[9] La Patrie, 21 février 1952

[10] La Patrie, 20 mai 1952.

[11] Dans les articles de journaux que j’ai consultés à propos de cette affaire il ne m’a pas été possible que ce surnom ait été attribué à Bertrand à l’époque des faits, que ce soit son procès de 1935 ou les autres pour le meurtre de sa seconde femme.  Peut-être le retrouve-t-on dans les notes sténographiques des procès.