Le peuple brisé


Caine, Alex et Perreault, François.  Le peuple brisé, la disparition de femmes autochtones, une enquête sur la mafia amérindienne.  Paris, Hugo Doc, 2017, 342 p.

Alex Caine n’est pas né de la dernière pluie.  Pour les amateurs de faits judiciaires, il est déjà connu comme l’auteur de quelques ouvrages mais surtout pour son talent unique pour l’infiltration et la récolte d’informations.  Pour en arriver à pondre ce livre, il s’est associé à François Perreault.

Comme l’indique son titre, cet ouvrage ose exposer le problème sous un nouvel angle, à savoir que les autochtones ne font pas exception aux autres peuples en matière de criminalité.  Oui, il y a eu les douloureux orphelinats et le racisme systémique de la part des Blancs – deux choses que l’on doit évidemment dénoncer – mais le problème des femmes disparues et assassinées est aussi interne.  Comme tout autre peuple, celui des autochtones s’attaque d’abord aux siens.  Du coup, le livre Sœurs volées d’Emmanuelle Walter, paru en 2014 et qui blâmait principalement la position gouvernementale, bascule dans la désuétude.  Ici, il n’est pas question d’aller dans le même sens que le gouvernement fédéral ou les forces policières, c’est-à-dire laisser planer les soupçons sur d’éventuels et mystérieux tueurs en série, mais plutôt de regarder la réalité en face et admettre l’existence de la mafia amérindienne.

Dans un premier temps, les auteurs nous familiarisent avec une certaine hiérarchie de la mafia amérindienne, à savoir qu’à sa tête on retrouve l’Es-Pak, qui agit avec l’aide de certains subordonnés comme Indian Posse et les Warriors.

Le premier cas concret de femme disparue auquel on fait référence est celui de Janice Saul.  La dernière fois qu’elle a été vue vivante, elle quittait la réserve avec un autre autochtone impliqué dans le milieu de la drogue.  Et même le frère de Janice laissera tomber ses efforts pour retrouver sa sœur au profit de l’argent que peut lui rapporter la drogue.  Bref, même l’entraide ne semble pas fonctionner.

Selon les auteurs, « il peut sembler incroyable que ces organisations criminelles s’en prennent ainsi aux leurs.  Cependant, même si c’est difficile à expliquer, on constate que les gangs autochtones ne sont pas différents des autres.  La Mafia s’en est d’abord prise aux Siciliens; les Russes aux Ukrainiens; la violence de l’état islamique n’épargne pas les musulmans.  Au risque de paraître cynique, les chances nous paraissent minces pour que l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées consacre un long chapitre de son rapport à la violence entre Autochtones »[1].

On y expose aussi le problème caché derrière les revendications de territoire.  Si ces demandes, comme l’ont fait les Atikamekw au cours des dernières années, peuvent paraître tout à fait légitimes elles cachent cependant une autre intention, celle de pouvoir continuer à franchir les frontières en tout impunité afin de garder à flot les activités criminelles.  Pour ceux et celles qui ont connus l’époque de la Crise d’Oka, ce constat n’aura aucune surprise.  On se souviendra à quel point les Warriors franchissaient facilement la frontière américaine pour ramener des armes d’assaut ou encore pour faire disparaître certains individus.  Caine souligne d’ailleurs à propos de la réserve Kanesatake que « sa géographie représente un atout considérable pour des trafics de toutes sortes.  Les voies d’eau qui l’entourent offrent en effet les liaisons les plus sûres pour qui sait y naviguer de jour ou de nuit.  Ce sont la rivière des Outaouais, les lacs des Deux-Montagnes, Saint-Louis, Saint-François, et le fleuve Saint-Laurent.  Ce territoire de 670 kilomètres carrés (165 000 ac) est devenu un site de transit pour les contrebandiers.  Rien d’étonnant à ce que les Mohawks en réclament la souveraineté, un peu comme l’ont fait en 2015 les Atikamekw sur une vaste partie de la Haute-Mauricie »[2].

Pour une saveur plus romantique, on aborde aussi l’histoire méconnue de Dorinda Sturdy qui, née en 1894, a non seulement travaillé auprès des jeunes autochtones dans les orphelinats mais a aidé plusieurs d’entre eux à prendre la fuite.  Pour plusieurs lecteurs, ce sera là la partie la plus passionnante du livre.

Certes, devant cet ouvrage choc qui en arrive à expliquer une partie de la solution – à savoir que certaines femmes autochtones disparaissent sur le marché international humain – il ne faudrait pas pour autant pelleter le problème uniquement dans la cour des autochtones.  Ce n’est d’ailleurs pas l’intention des auteurs.  Toutefois, l’ouvrage nous force à une réflexion incontournable sur cette situation alarmante et surtout grandissante.

L’histoire est à suivre, puisque les auteurs nous assurent que la rédaction de la suite est déjà entamée.


[1] Le peuple brisé, p. 68.

[2] Ibid, p. 88.

Publicités

Une association qui se termine dans le sang


Le photographe J.-N. Laprès

En affaires, il arrive que des succès franchissent les époques.  Leur nom ou leurs produits parviennent à se transmettre à travers les générations.  Mais le nom du studio de photographie Laprès & Lavergne ne soulève certainement aucun souvenir en vous.  Pourtant, on leur doit des clichés légendaires comme celui d’Honoré Mercier ou du poète Émile Nelligan.  Sans doute maintenant écarquillez-vous les yeux en disant « mais, oui! ».  C’est ce studio qui a croqué sur le vif des personnages célèbres de notre histoire, allant jusqu’à s’infiltrer dans l’enceinte d’une prison pour tirer un plan lors d’une condamnation à mort, celle de Tom Nulty, le 20 mai 1898.  Les photographes qui défient les interdits pour obtenir de bons clichés ne datent donc pas d’aujourd’hui ni des journaux à sensation comme le défunt Allô Police.

En son temps, comme en fait foi plusieurs articles de journaux, le nom de J.-Napoléon Laprès était devenu synonyme de succès.  On le qualifiait même d’artiste photographe.  En 1902, il partageait déjà un studio au 360 rue St-Denis avec un certain Jules Lavergne.  Cette année-là, La Patrie écrivait à leur sujet que les deux associés méritaient leur renommée en raison de « leur exquise urbanité et à leur grand sens artistique ».

Nelligan
Ce cliché du poète Émile Nelligan, réalisé par J.-N. Laprès, compte parmi ses plus célèbres photos.

Des années plus tard, cependant, leur association prit fin dans des circonstances qui restent, plus d’un siècle plus tard, bien loin d’être éclaircies.  Rien ne prédisait cette rupture, semble-t-il, et encore moins la fin sanglante de cet échec.

Qu’est-ce qui aurait conduit à ce drame?  Selon Daniel Laprès, un descendant de la famille de l’assassin, son ancêtre n’acceptait pas que son ancien partenaire utilise toujours son nom sur l’affiche du studio.  Après tout, le nom de Laprès dans cette association d’affaires était sans doute plus « vendeur » que celui de Lavergne.  C’est d’ailleurs ce que confirme un article publié dans La Patrie au lendemain de la fusillade[1].

Qui fut le gros méchant dans cette affaire?  En faut-il réellement un?

Le 30 septembre 1914, Jules Lavergne se trouvait dans les bureaux du célèbre studio montréalais, au 360 rue St-Denis, en compagnie de son fils René, 20 ans, ainsi que de quelques employés.  D’après un article publié dans La Patrie au lendemain du drame, on arrive à dresser un premier portrait de la situation.  Il était à peu près 15h00 lorsqu’Armand Labelle, un employé du studio, prit un appel téléphonique.  Au bout du fil, quelqu’un lui demanda de faire le message à Jules Lavergne de rester au commerce jusqu’à 17h00 puisqu’une femme souhaitait apparemment l’y rencontrer.

À l’heure prévue, ce n’est cependant pas une quelconque cliente qui se présenta à l’atelier, mais J.-N. Laprès lui-même.  Selon un autre employé du nom d’Émile Fortier, Laprès aurait alors dit : « enlevez mon nom de l’enseigne de votre établissement ».  Lavergne répliqua qu’il avait payé 4 000$ pour avoir le droit de continuer d’utiliser le nom de son ancien partenaire.  Lavergne aurait même ajouté : « vous n’avez rien à faire ici.  Ne m’importunez pas. »

Toujours selon cette même source, Laprès aurait alors offert de racheter son nom, mais Lavergne refusa en spécifiant qu’il n’avait pas l’intention de vendre son atelier.  C’est à ce moment que Laprès aurait lancé sa phrase assassine : « dans ce cas, vous ne vivrez pas assez longtemps pour en jouir ».  Au même instant, Laprès sortit deux armes de poings de ses poches, ouvrant le feu sur René Lavergne et Fortier.  Fortier ne fut cependant pas touché, tandis que le jeune homme de 20 ans s’effondra en disant : « je suis blessé à mort ».

René Lavergne, l’une des deux victimes de Laprès.

Pendant ce temps, Jules Lavergne tentait de se réfugier dans la chambre noire et un combat au corps à corps s’ensuivit.  Lavergne aurait réussi à le désarmer de l’un de ses revolvers, mais deux balles finirent par s’engouffrer sous sa peau.  Il se traîna avant d’aller mourir sur le balcon arrière du studio.  « Quelques secondes après une dernière détonation était entendu et M. Laprès était blessé d’une balle qui lui traversait les chairs de la poitrine et se logeait sous son aisselle gauche », pouvait-on lire dans La Patrie.  Avait-il planifié de s’enlever la vie après avoir assouvi sa vengeance?

À l’arrivée d’un constable, René Lavergne aurait dit en désignant l’ancien associé de son père : « voici l’homme qui nous a tirés mon père et moi ».

René Lavergne fut opéré le 7 octobre par le Dr Bazin, assisté du Dr Wilfrid Derome, qui venait tout juste de fonder son laboratoire de médecine légale à Montréal.  Après l’intervention, René obtint son congé de l’hôpital.  On le retourna chez sa mère, au 223 rue Durocher à Montréal, pour lui permettre de se reposer.  Malheureusement, sa blessure s’infecta et il s’éteignit le 23 octobre.  La Patrie ne manqua pas de souligner qu’il était fils unique.  De plus, le crime de Laprès se transformait maintenant en double meurtre.

Le 24 octobre 1914, le surintendant de l’Hôpital général de Montréal, le Dr Bourne, écrivait au coroner Biron pour l’informer, en anglais, que « René Lavergne, 222 Durocher St., a été admis à l’hôpital dans la soirée du 30 septembre 1914 ».  Il portait une plaie d’entrée près de sa clavicule gauche mais aucune plaie de sortie.  Le projectile fut retrouvé dans la colonne vertébrale, celle-ci ayant été sectionné.  Si René avait survécu, il n’aurait jamais retrouvé l’usage de ses jambes.  Une parcelle de l’os fut également retirée.

L’autopsie permit de décrire la victime comme un homme de 5 pieds et 8 pouces, en plus d’établir que la cause de la mort était la pneumonie.  Le coroner Biron procéda ensuite à son enquête.  Parmi les premiers témoins entendus, on retrouva les docteurs Derome et MacTaggart, les deux médecins légistes les plus en vogue pour l’époque dans la région de Montréal.  Ceux-ci déposèrent leur rapport d’autopsie.

Jules Lavergne. Son association avec le photographe Laprès se termine dramatiquement.

Henri Leblanc viendra témoigner à l’effet qu’il avait trouvé un revolver sous les mains du père Lavergne.  En pénétrant dans le studio, il avait vu le père Lavergne et son fils gisant par terre.  « J’ai trouvé un revolver presqu’en dessous des mains de Lavergne père », dira-t-il selon le peu de détails rapportés dans le document qui nous reste aujourd’hui de l’enquête du coroner.  Plus tard, Leblanc avait aussi retrouvé sur le plancher des morceaux de la crosse du revolver et un projectile « écrasé » qui se trouvait près de l’entrée de la chambre noire.  Leblanc remit au coroner deux douilles (étuis) et trois cartouches.

Le fils Lavergne aurait eu la force de redresser sa tête pour dire à Leblanc : « C’est Laprès qui nous a tiré ».  Sur ces paroles, Laprès serait sorti d’une pièce et Leblanc avait trouvé le courage de procéder à son arrestation.  Du revolver de Laprès, il remit au coroner quatre douilles et une cartouche.  « Laprès m’a dit qu’il s’était défendu », ajouta Leblanc.

Armand Labelle, du 1207 St-André, affirma ne jamais avoir vu de revolver dans l’atelier de Lavergne.  Vers 17h10, Lavergne aurait été demandé au téléphone et on a alors dit qu’une certaine Mme Desbois viendrait.  Est-ce à dire que Laprès avait poussé l’audace de tendre une pièce en utilisant un nom fictif?  Un témoin viendra d’ailleurs expliquer que Lavergne aurait dit : « il me semble que c’est Laprès qui a téléphoné ».  Voilà qui appuie cette thèse de guet-apens.

Quoiqu’il en soit, Labelle rapporta ensuite l’échange suivant entre les deux anciens associés :

  • Combien vendez-vous votre atelier?, aurait demandé Laprès.
  • Laissez-moi, répliqua Lavergne. Je ne veux pas avoir affaire avec vous.

C’est ensuite que Lavergne lui aurait demandé de quitter les lieux, mais on connait la suite.  Mais un autre témoin rapporta que le fils Lavergne aurait aussi répondu que « c’est mon héritage, l’atelier je le garde ».  C’est alors que Laprès aurait plongé une main dans sa poche pour sortir un revolver qu’il pointa d’abord sur le fils.  Ce dernier est tombé rapidement.  Lavergne père a alors crié : « sauvons-nous, il va tous nous tuer ».

Le 11 mars 1915, La Patrie annonça à ses lecteurs que le procès de Laprès n’aurait pas lieu avant le prochain terme des assises.  Me Charles A. Wilson, qui défendait Laprès, avait déjà annoncé ses couleurs en disant qu’il avait l’intention de plaider l’aliénation mentale.  Il semble ne jamais avoir eu de procès ou avoir plutôt gagné sa cause en étant déclaré aliéné.  Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) ne gardent aucune trace d’un procès aux assises criminelles, ce qui signifie qu’il n’y ait pas eu de procès, qu’il n’ait pas été conservé ou alors qu’il ait été déclaré aliéné et que le dossier ait été transféré dans le domaine privé des documents médicaux.

[1] La Patrie, 1er octobre 1914.

La théorie du complot pour les nuls


Daniel Johnson

Il y a toujours une face cachée à nos passions.  Pour le blogue Historiquement Logique, que j’ai fondé en 2010, j’ai écrit des centaines d’articles dont plusieurs sur des histoires de crimes commis au Québec.  Je ne suis pas un analyste ou un chroniqueur très connu et pourtant j’ai droit à des confidences fascinantes, mais aussi des commentaires parfois loufoques, menaçants ou carrément fous.  Normalement, je conserve ces choses-là pour moi, considérant que cela fait partie de la face cachée du « métier », si je puis dire.

Mais cette fois, je ferai exception.  Non pas pour me moqueur d’une ou plusieurs personnes en particulier, mais pour vous montrer à quel point le phénomène existe.  Il y a des personnes, même confrontées aux preuves les plus irréfutables, qui ne desserreront jamais les dents de leur théorie.  Cela reviendrait à essayer de convaincre le pape que Dieu n’existe pas.  C’est peine perdue!

Évidemment, les noms et les lieux ont été changés dans le texte qui suit.  J’essaierai de me faire le plus clair possible.  Car par moment, l’histoire peut être complexe.

Alors, allons-y!

Tout commence par un article assez banal à propos d’un crime commis dans les années 1950 que j’ai publié sur mon blogue.  Un homme (V. L.) tue sa femme (R. M.) avant de se diriger dans une zone isolée pour s’enlever la vie.  Son corps ne fut jamais retrouvé, ce qui explique pourquoi ce cas demeure officiellement non résolu.

Soudainement, comme c’est souvent le cas, l’article mit plusieurs mois avant de capter l’attention d’une personne qui se sentit réellement concernée.  Cette personne, que nous appellerons ici Mme Fabliau, m’écrit tout bonnement, sans aucun préambule : « le « mystère »[1] de V. L. et R. M. est résolu ».

Voilà de quoi capter mon attention, évidemment.  Ai-je oublié quelque chose dans ma recherche avant d’écrire mon article?  Un détail m’a-t-il échappé?  L’affaire fut-elle réellement résolue sans que je le sache?  Ce sont là les questions qui me vinrent tout de suite à l’esprit.

Mais mon p’tit doigt me disait aussi d’attendre la suite.  Et comme de fait, Mme Fabliau versa bien vite dans une théorie gravissime en me disant que V. L. et R. M. ont fréquenté des personnages politiques importants de leur époque, dont le premier ministre Daniel Johnson.  Le double meurtre aurait donc été organisé par des politiciens qui se chargèrent d’engager des tueurs à gage.  Oh!, me dis-je.  Ça commence à être gros cette affaire-là!  Si gros que, en fait, je me méfiais de plus en plus.  Quand on a été vacciné comme moi contre les théories du complot en passant à travers l’affaire Dupont, pas étonnant qu’on reste sur nos gardes.

Puis Mme Fabliau me parle d’un personnage qui aurait fait des confessions sur son lit de mort en 2005.  Un autre se serait pendu, apparemment rongé par les remords.  À ceci, je me contentai de lui répondre en lui demandant si elle avait des preuves concrètes de ce qu’elle avançait, une copie de l’enquête du coroner par exemple.

Peu après, elle me répondit en m’avouant qu’elle ne possédait aucune preuve concrète.  Étant donné que nous vivons dans une société de droit, et que cela implique automatiquement la présence de documents – et en particulier légaux dans le cas de cette affaire – difficile de prétendre à une résolution de crime sans la moindre preuve tangible.

Pendant cette correspondance, je prenais soin de faire la demande auprès de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) afin d’obtenir justement une copie de l’enquête du coroner.  Mais avant d’être mieux outillé pour lui répondre, Mme Fabliau continuait d’élaborer sa théorie du complot.  La question était de savoir quelle était sa source d’information?

Dans un premier temps, elle expliqua avoir trouvé les trois pierres tombales des hommes impliqués dans le « double meurtre ».  Le premier se serait pendu en 1972, tout comme le fera le deuxième en 1987.  Quant au troisième, décédé en 1997, il aurait avoué son crime à son propre fils sur son lit de mort.  Je vous fais remarquer au passage qu’on passe maintenant d’une confession de lit de mort de 2005 à 1997!

Une telle contradiction n’est jamais bien vue lorsqu’on cherche à convaincre!

Autre détail important, Mme Fabliau admet ne pas avoir connu V. L. puisqu’elle a vu le jour après le drame.  Elle n’est donc pas une contemporaine des faits, ce qui l’oblige à puiser dans les versions d’autrui, à savoir le ouï-dire.  Sa source principale d’information est une cousine qui avait 7 ans au moment du drame.  Oui, vous avez bien lu.  7 ans!  Elle aussi n’est pas une personne contemporaine des faits.  Tout ce qu’elle sait, elle l’a forcément entendu.  Mais de qui?  De quoi?

Tout cela ressemble donc à du ouï-dire, ce qui n’est pas sans me rappeler Jesse James Jr qui a écrit un livre sur les « exploits » de son célèbre père hors-la-loi aux États-Unis.  Lui aussi avait 7 ans à la mort de son père.  Comment pouvait-il se permettre de raconter dans les moindres détails des exploits auxquels il n’avait pas participé et qu’il s’était probablement fait raconter par des adultes enclins à embellir l’image de son père?[2]

Bref!

Pour résoudre officiellement un crime non résolu, il faut un verdict, et par conséquent un procès.  Et ce n’est pas avec du ouï-dire qu’on arrive à conclure une affaire.  Le ouï-dire est inacceptable en preuve et avec raison.  Sinon, nous aurions droit à des condamnations loufoques comme à l’époque du Moyen Âge ou de l’Inquisition, sans compter que cela coûterait une fortune à l’État en engorgerait nos tribunaux déjà débordés.

Évidemment, si Mme Fabliau souhaite croire sans preuve c’est son droit le plus légitime.

Toujours est-il que cette cousine aurait confié à Mme Fabliau que « l’histoire a été étouffée […] les enfants ne voulaient pas revenir là-dessus ».  Encore une fois, c’est mince et cela ne veut rien dire.  Il se trouve plein de gens qui ont vécu des drames qui ont été résolus et qui pourtant refusent d’en parler.  Je dirais même que certaines personnes gardent le silence sur des choses très personnelles qui publiquement paraîtraient banales, alors il ne faut certainement pas interpréter tous les silences comme une « preuve » de complot.

Parce que Mme Fabliau m’a envoyé une copie de son dialogue facebookien avec sa cousine, je peux me permettre de voir comment s’est formé une partie de cette histoire.  Selon l’extrait suivant, c’est toujours sans argument ni fondement qu’elle écrit à cette cousine en parlant d’une « lettre disparue au poste de police ».  Voici la suite :

  • Plus les personnes du gouvernement conservateur. Daniel Johnson.
  • Est-ce que mon oncle V. L. était dans la politique?, demande Mme Fabliau. Daniel Johnson, c’était qui exactement?
  • Oui, une personne a payé pour la faire disparaître??? Le premier ministre du Québec.
  • Quoi!!??? Le premier ministre du Québec Daniel Johnson a payé les trois pour tuer mon oncle V. L. et son épouse?
  • L. était pas dans la politique. C’était sa femme R. qui lui servait pour ses désirs de sexe à beaucoup [de monde].
  • Là je commence à comprendre pourquoi les enfants ne veulent pas en parler …
  • Oui, c’est ça, car V. était sur le point de découvrir le tout car il avait suivi R. cette journée. avait raison d’être jaloux tu sais…  Avec tous ses enfants c’était pas facile pour lui.  D’ailleurs [les] 2 dernières ne sont pas de lui.
  • Ben, je comprends. J’aurais fais la même chose à sa place… Donc, elle [R.] le trompait.  Mon Dieu… notre pauvre mon oncle V.  … Mamie m’en a jamais parlé… ça dû être trop douloureux…
  • Il était malheureux. Ils l’ont fait disparaître assez vite.
  • J’ai la rage au cœur à entendre ça… Mon oncle V. avait certainement un bon caractère… et souffrir comme ça. Qu’est-ce qui est devenu de son corps?  A-t-il une place au cimetière?
  • Jeté dans la mine de […] et ils l’ont brûlé. Non juste R. est au cimetière.  C’est le bonhomme qui s’est pendu qui s’occupait de la mine à tous les jours et travaillait pour le gouvernement.
  • Mon Dieu, mais c’est horrible, quel monde de sang froid et ignoble pour commettre une telle atrocité!!! Je déteste les politiciens … gang de corrompus…  Pauvre oncle V.  Même pas de place au cimetière [pour] reposer en paix.

Mais où sont les preuves?

Ce que les théoriciens du complot ne comprennent pas, la plupart du temps, c’est qu’il faut des preuves pour étayer une telle histoire, surtout lorsqu’elle a la prétention d’impliquer des noms aussi importants.  La signification même d’une preuve leur semble abstraite, la confondant souvent avec le simple indice.  Lorsqu’il est question par exemple des affirmations d’une personne, ce n’est pas une preuve mais un indice.  Tout ceci devient de de la preuve légale si un juge l’accepte devant lui lors d’un procès.

Pour le reste, afin de pouvoir donner du crédit à une telle affaire, il faut se tourner vers les documents disponibles au public.  Et quels sont-ils?  Dans ce cas-ci, puisqu’il ne semble n’y avoir eu aucun procès ni autre procédure judiciaire, il faut se tourner vers le fonds des enquêtes de coroner.

Malheureusement pour Mme Fabliau et sa cousine, j’ai consulté l’enquête du coroner.  La cause officielle du décès s’y lit comme suit : « violente, mauvais traitements ».

Voilà qui laisse entendre que R. M. était peut-être victime de mauvais traitements depuis un certain temps, ce qui nous fait davantage pencher vers une hypothèse de violence conjugale.  L’autopsie a également démontré l’enfoncement du crâne.

Le document n’en dit pas plus, au grand damne des conspirationnistes.  Mais selon les journaux de l’époque, V. L. est ensuite allé se jeter dans une profonde mine.  Contrairement aux dires de la cousine, il n’a jamais été question de feu.  Les recherches ont été abandonnées parce qu’il aurait coûté trop cher pour récupérer le corps (il aurait fallu des années pour pomper l’eau hors de la mine).

L’absence du corps a certainement contribué à alimenter les ragots.  Mais d’après les seuls documents dont nous disposons, le drame ressemble davantage à un drame familiale – meurtre suivi d’un suicide – plutôt que d’un terrible complot politique.

D’après ce qu’il nous reste en matière de documents, la thèse la plus plausible demeure donc celle du meurtre suivi d’un suicide.  Un vulgaire et triste drame familiale que l’on ne souhaite pas à son pire ennemi.

Comment expliquer que les membres d’une famille en arrivent à croire en des histoires aussi tordues?

Au milieu d’un tel tourbillon de rumeurs, il serait sans doute utopique de tenter de trouver l’origine exacte de cette idée du complot.  Pour certaines personnes, on devine dans leur regard leur prédisposition innée à voir découvrir des complots derrière chaque poteau de téléphone.  D’autres le font sans doute par déni ou par amour de se rebeller contre le pouvoir en place.  Bref, laissons cette partie-là de l’affaire aux psychiatres.

Bien sûr, plusieurs personnes se disent : « et si c’était vrai? ».  Cette simple question démontre un manque d’objectivité, car le bon chercheur ou le scientifique attend plutôt d’obtenir des documents (preuves) pour appuyer une version ou une autre.  Il n’a rien à gagner ni à perdre dans une telle affaire : il livrera simplement le résultat de ses recherches pour laisser aux autres le soin de les interpréter.

Il est tout à fait possible que V. L. ait eut des amis politiques – mon propre grand-père en a eu – mais d’après le seul document qui nous permet aujourd’hui de débuter une enquête sérieuse il faut garder la tête froide et éviter d’aller au-delà de ce que nous ne pouvons pas interpréter.

Quant à ceux et celles qui croient en cette affaire de complot, il vous suffit de prendre des vacances de quelques mois pour lire le fonds consacré à Daniel Johnson préservé par BAnQ : il représente 1,69 m d’épaisseur.


[1] Ces guillemets ne sont pas de moi.

[2] Jesse James Jr a écrit son livre en 1899 alors que son père est mort assassiné en 1882.  Pour plus de détails, je vous invite à lire mon compte rendu de ce livre : https://historiquementlogique.com/2011/01/30/jesse-james-my-father-par-jesse-james-jr/