L’affaire Lambert (partie 1)

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C’est via notre courriel que Michel est entré en contact avec nous, il y a de cela quelques mois.  Sa mère, Nora Lavallée, a été assassinée par son mari en 1977 à Sept-Îles.  Michel nous a demandé si on aimerait l’aider à chercher des réponses puisque c’est presque tout ce qu’il savait de l’événement.  Je ne me doutais pas encore que son histoire allait être de plus en plus troublante.  Un défi de taille dans lequel on plonge pour un bon bout de temps.

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Michel avec Nora 1 an avant le drame

Il avait 2 ans et son frère en avait 7.  Pratiquement orphelin, Michel sera aussi dépouillé de son grand frère car la protection de la jeunesse a placé les garçons séparément, un à Sept-Îles et l’autre à Thetford Mines.  Durant les 3 années et demi suivantes, ils ont quelques fois rendu visite à leur père en détention à Cowansville accompagnés d’intervenantes.

En 1981, Marcel Lambert était déjà libéré.  Étonnamment, il a pu immédiatement reprendre ses deux garçons et a vécu les quelques années qui lui restaient à Québec.  Durant ce temps, Michel n’a jamais su ce qui c’était réellement passé avec sa mère.  On lui a toujours dit qu’elle avait trouvé la mort dans un accident de voiture.  Son frère ainé, lui, l’a su.  On lui avait même déjà montré la troublante couverture du Allô Police de l’événement.  Mais Marcel lui avait fait promettre de ne pas le dire à son petit frère.  Alcoolique depuis déjà des années, il buvait beaucoup et depuis sa sortie de détention, il restait à la maison sans rien faire.  En 1988, quand Michel avait 13 ans, son père a eu un malaise cardiaque sous ses yeux.  C’est même lui qui avait appelé les secours.  Ce fût donc le début d’une deuxième tournée des familles d’accueil.  À 16 ans, écorché, il décide de quitter sa dernière famille d’accueil même si celle-ci était bienveillante pour lui.  Il a lâché l’école pour aller travailler.

À 22 ans, des ennuis l’ont amené à aller vivre temporairement chez sa grand-mère paternelle.  Un jour, en épluchant des souvenirs et des photos, il est tombé sur quelque chose de gros.  Un procès dont son père avait été accusé.  C’était le meurtre de sa mère.  Sa vie venait de basculer.  Il me dira même au téléphone : « Ce moment-là, vous ne pouvez pas savoir ce que ça m’a fait ».  Il a tout lu mais sur le choc, il n’a pas tout retenu.  Il se rappelle surtout des mots « négligence criminelle » et du rapport du psychiatre qui faisait état de ses troubles de la personnalité.  Quand sa grand-mère a vu qu’il avait découvert la troublante vérité, elle lui a demandé de brûler tous les papiers.  La suite n’a pas été facile non plus.  Retrouver une vie normale n’est pas de tout repos quand notre vie repose sur des mensonges.  Quand Marcel est décédé, Michel l’aimait.  Il ignorait que son propre père était la raison même d’une douloureuse enfance.

Michel avait réussi à sortir deux articles de l’époque sur les archives de BAnQ.  Le seul autre indice qu’il a eu se trouvait sur le site Coolopolis de mon ami Kristian Gravenor.  Sur un billet faisant état des meurtres survenus en 1977 (la pire année selon moi), il avait écrit que le couple revenait d’un spectacle sadomasochiste.  Je lui ai donc demandé où il avait eu cette information et il m’a dit que c’était dans le Allô Police, disponible seulement en microfilm.

C’est ainsi que mes recherches ont commencé.

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Allo Police, 8 février 1977

Les articles de journaux m’ont d’abord appris que Nora avait été tuée la nuit du 24 janvier 1977 à Sept-Îles dans la voiture du couple, près d’un dépotoir, après une soirée arrosée.  Marcel l’aurait ensuite emmenée à l’hôpital dans le coffre de la voiture.  Elle a ensuite succombé à ses blessures.  Les articles se contredisent, surtout quand on parle de l’enquête du coroner.  À certains endroits, on dit que l’homme a tué sa femme parce qu’elle ne voulait pas faire l’amour et ailleurs, on dit que le couple serait allé trop loin en voulant imiter un couple sadomasochiste qui se donnait en spectacle dans les bars.  C’est justement dans ce Allô Police du 8 février 1977 que les détails sont les plus scabreux et troublants.  Le reporter semble avoir été aux premières loges de l’enquête lors des témoignages.  Il y a des photos croquées sur le vif de tous les témoins, allant de la gardienne de 14 ans jusqu’à l’infirmière de l’hôpital en passant par le propriétaire du bar d’où revenait apparemment le couple.  On y montre aussi le couteau de prélart déposé en preuve.  On relate le témoignage de Marcel.  Celui-ci raconte des détails crus sur l’intimité du couple.  Il raconte même que sa femme était apparemment fragile puisqu’elle avait l’habitude d’aller à l’hôpital à la moindre gifle qu’il lui infligeait.  Une femme malade et nerveuse, disait-il…

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Photo Police, 5 février 1977

D’une exubérance peu commune, on dirait qu’il se donnait totalement en spectacle.

Mais le plus dérangeant de l’affaire, c’est de lire dans le reportage cette petite phrase en plein milieu du texte que le fameux spectacle n’avait pourtant pas eu lieu ce soir-là mais que Marcel s’était certes inspiré de celui-ci puisqu’il en aurait été spectateur plus tôt dans la semaine.  Dire que le show avait été une mauvaise influence pour ce couple était vendeur.  Cependant, une telle couverture de journal est difficilement pardonnable à une époque où un tel événement se vit dans la honte, surtout que ces spectacles étaient illégaux.  C’était peut-être même assez pour faire taire les proches qui ont peut-être vécu leur souffrance à l’ombre.  Toutefois, ce serait hypocrite de ma part de parler du contenu sensationnaliste du Allô Police sans mentionner  que ces mêmes qualificatifs font de ce journal un bijou hors du commun pour des enquêtes comme celle de Nora.  Les noms, les lieux et les détails qui y sont mentionnés me permettront d’aller plus loin, voir même rejoindre des gens malgré les décennies qui se sont écoulées depuis.

J’ai commandé l’enquête du coroner de Nora aux archives de Sept-Îles et celle de Marcel Lambert à Coroner Québec.  Habitué aux grandes surprises, Michel ne s’est pas caché avoir eu peur que je lui annonce que la mort de son père était un suicide.  Mais ce n’était pas le cas.  Il a bel et bien eu un malaise cardiaque malgré son jeune âge.  Quant à Nora, on peut y lire qu’elle est décédée de nombreux coups de couteau et que la mort est attribuable à une hémorragie interne par lacérations viscérales du cœur et du poumon gauche.  Le coroner Raymond Gaudreault tenait Marcel Lambert criminellement responsable de ce décès.  Le numéro du procès était indiqué donc je l’ai demandé aux archives.  Malheureusement, il n’a pas été conservé.

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Conclusion du coroner, BAnQ Sept-Îles

Sûre de mon coup, j’ai cherché au plumitif pénal pour cueillir celui de Marcel afin d’avoir les autres numéros de dossiers et les dates du procès.  Aucun plumitif.  J’ai fouillé une heure de temps.  Rien.  Était-ce parce que les infractions dataient d’avant 1980?  Possible mais curieux.  Était-ce parce qu’il ne serait pas le meurtrier et qu’il aurait été blanchi par la suite?  Et ce serait pour cette raison qu’il aurait pu récupérer ses garçons dès sa sortie de détention?  Pour le savoir, j’ai demandé aux archives de Québec s’il y avait déjà eu un procès en appel.  Si Marcel a eu une si petite sentence ou s’il y avait eu revirement dans l’histoire, il me semble qu’il aurait porté sa cause ou sa sentence en appel.  Les chances étaient bonnes puisqu’il s’agirait d’une cour d’appel et que ces dossiers sont généralement conservés.  Non seulement il n’y avait rien mais on m’a de plus confirmé que Marcel Lambert n’avait aucun plumitif.

A-t-il obtenu un pardon?  Ce serait surprenant.  Même à cette époque, cela prenait environ 7 ans au minimum pour l’obtention d’un pardon lors de crimes graves.  En 1979, les critères pour le pardon avaient été resserrés.  Si pardon il y a eu entre 1981 et 1988, ce serait plutôt scandaleux, compte-tenu de la petite peine qu’il a purgée.  J’ai demandé le rapport d’événement aux archives de la SQ.  J’ai reçu la lettre du traitement de ma requête mais je n’ai pas reçu le rapport.  Entre temps, Michel a sorti des souvenirs qu’on a pu investiguer.

Si peu de traces de cette histoire mais pourtant, certains détails nous permettront de vérifier beaucoup de choses.

Si vous êtes intrigués par la suite de notre enquête, surveillez la prochaine partie.

Sachez que nous sommes très ouverts à recevoir de l’information sur cet événement en toute confidentialité à historiquementlogique@hotmail.com.

 

Références

Allô-Police, 5 février 1977, microfilms à la grande bibliothèque, BAnQ

Photo-Police, 5 février 1977, microfilms à la grande bibliothèque, BAnQ

Brassard, Andrée, L’Avenir, 27 janvier 1977,  Newspapers – Google News

https://news.google.com/newspapers?nid=tkaPQYYpVKoC&dat=19770127&printsec=frontpage&hl=fr

Brassard, Andrée,  L’Avenir, 3 février 1977, Newspapers – Google News

https://news.google.com/newspapers?nid=tkaPQYYpVKoC&dat=19770203&printsec=frontpage&hl=fr

Enquête du coroner de Nora Lavallée, Dossier 77-3, BAnQ Sept-Îles

Enquête du coroner de Marcel Lambert, A-24546, Coroner Québec

Gravenor, Kristian, Coolopolis:

http://coolopolis.blogspot.com/2017/03/when-perversion-jealousy-and-violent.html#!/2017/03/when-perversion-jealousy-and-violent.html

Original du dossier de la Protection de la Jeunesse de Michel Lambert, conservé par lui-même

Photos de familles, conservées et partagées par Michel Lambert

 

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Diane Déry et Mario Corbeil, 1975

Documentation

Diane Déry

Le 18 juillet 2018, nous avons demandé copie de l’enquête du coroner. Nous avons reçu les documents le 25 juillet. Pour compléter le tout, nous avons bénéficié de quelques articles de journaux. Pour reconstituer les faits, nous avons toutefois préconisé les documents du coroner puisque nous ne considérons pas les archives médiatiques comme une source primaire. Parmi les documents relatifs à l’enquête du coroner se trouvent également les deux rapports d’autopsie, des déclarations de témoins et des rapports d’enquête.

En fait, cette enquête contient tellement d’informations sensibles que nous avons pris la décision d’écourter les noms de certains individus. C’est aussi l’occasion de rappeler que nous n’accusons personne dans cette affaire. Nous partageons seulement les faits que ces documents nous permettent de reconstituer.

Par ailleurs, nous verrons plus loin que nos découvertes nous ont également conduits jusqu’à consulter le livre Histoire du crime organisé à Montréal 2, de 1980 à 2000, ainsi que son auteur, Pierre De Champlain.

Nous tenons à vous avertir que le présent article pourrait heurter la sensibilité de certaines personnes. La complexité des faits pourrait également vous dérouter quelque peu, mais nous vous assurons que d’ici la fin du dernier paragraphe les choses se mettront en place.

En nous attaquant à cette affaire, nous étions loin de nous douter de tous les détails et hypothèses qui allaient s’imposer tout naturellement au fil de la collection des faits.

Circonstances des décès

Selon l’enquête du coroner, Diane Déry habitait au 1145 rue Bizard à Longueuil, et Mario Corbeil au 1139 rue Boucher, également à Longueuil. Le 20 mai 1975, sur l’heure du souper, les parents de Mario, 15 ans, lui achetèrent une motocyclette. Selon le rapport d’enquête du sergent-détective Renaud Lacombe, il s’agissait d’une Kawasaki de couleur rouge dont le numéro de série était MC104883.

Mario Corbeil

Le même jour, entre 18h00 et 20h00, Mario, tout fier de son cadeau, fit plusieurs balades à ses amis dans les rues du quartier. Vers 20h00 ou 20h15, il a fait monter avec lui son amie et voisine Diane Déry, 13 ans. Tous deux assis sur la Kawasaki, ils s’éloignèrent dans la rue. Ce soir-là, Diane serait la dernière à faire une balade. En fait, au moment où ils s’engagèrent dans un sentier du boulevard Rolland-Therrien pour ensuite disparaître dans un boisé, c’est la dernière fois qu’on les voyait en vie.

Vers 22h00, des recherches s’entamèrent suite au signalement de la double disparition. Il y avait deux heures que Diane et Mario n’étaient pas réapparus. Les parents participèrent aux recherches, qui durèrent toute la nuit.

Au matin du 21 mai, vers 7h20, les recherches se terminèrent brusquement lorsque Romain Dubé, un homme de Ville-de-la-Plaine âgé de 42 ans qui participait aux recherches, fut le premier à trouver les deux corps. Ceux-ci avaient été criblés de balles. « Le corps de la jeune fille fut trouvé sous celui du jeune Mario Corbeil et ce, le mercredi, 21 mai 1975, vers 7h20 a.m. », écrira le sergent-détective Renaud Lacombe dans son rapport d’enquête. « Les corps étaient sur un terrain vacant situé sur le côté est de l’extension du boul. Rolland-Therrien à l’extrémité sud ». Le Soleil écrira que « d’après l’état des vêtements, la jeune fille a été violentée et sexuellement assaillie ». Nous verrons cependant que le rapport d’autopsie ne permet pas de confirmer ce détail.

Les décès ont été constatés vers 10h00 par le Dr Guy De Serres. La scène de crime a été expertisée, tandis que la partie balistique fut confiée à Yvon Thériault et Robert Gaulin du Laboratoire de balistique de l’Institut de Police scientifique de Montréal.

Évidemment, comme il est stipulé dans le rapport que le sergent-détective Lacombe a signé en 1975, plusieurs personnes ont été interrogées, incluant les parents de Diane, Jacques et Nicole Déry, ainsi que ceux de Mario, Maurice et Francine Corbeil. Parmi les témoins rencontrés, deux jeunes, les frères Normand Dion et Alain Dion, avaient fait partie de ceux et celles qui avaient essayé la moto de Mario le soir de la disparition.

Toujours selon le détective Lacombe, la mort de Diane était attribuable « à la perforation du crâne et du cerveau, perforation de l’artère pulmonaire des poumons, par le passage de projectiles d’arme à feu. Le tir effectué à proximité de l’aisselle gauche s’est fait de près ».

Les détails concernant des autopsies sont rarement fascinants mais dans ce cas-ci ils ont une grande importance dans la compréhension des faits. C’est pourquoi nous prenons le temps de les regarder de plus près avant d’aborder les autres documents ainsi que nos hypothèses.

Les autopsies

Commençons par les détails entourant le décès de Diane. D’abord, la jeune victime de 13 ans est décrite comme mesurant 5 pieds et 1 pouce. Son cadavre présentait des rigidités aux membres et « on note des lividités dorsales et latérales gauches ». À 10h00, la température du corps sous-hépatique a été enregistrée à 27°C et à 15h00 à 18°C.

Arrêtons-nous un instant pour mieux comprendre ce que sont les lividités cadavériques. Selon le Traité de médecine légale du Dr Jean-Pol Beauthier, la lividité cadavérique, aussi appelée l’hypostase, « s’installe par un processus purement passif, soit la stase sanguine progressive dans les réseaux capillaro-veineux périphériques, par phénomène hydrostatique. Elle correspond ainsi à des zones colorées (rosées voire bleutées) apparaissant par le fait que le sang dilate ces vaisseaux dans les parties déclives »[1].

En d’autres mots, l’hypostase est l’accumulation de sang par gravité après le décès et devient visible à l’œil nu par différentes colorations. Toujours selon le Dr Beauthier, l’apparition de l’hypostase se fait dans les trois premières heures suivant le décès. Après douze heures, il parle d’une « installation et modification nette au fil des heures ». Bref, puisque les lividités ont été observées dans le dos de Diane, on en déduit qu’elle a été trouvée alors qu’elle était allongée sur le dos depuis plusieurs heures, et non sur le ventre comme l’ont mentionnés certaines sources. Ce fait est donc compatible avec le rapport du détective Lacombe.

Le Dr André Brosseau, qui a réalisé cette autopsie, parle ensuite d’une « entrée d’arme à feu située à la région cervico-occipitale droite. Cette entrée a un diamètre de 0,5 cm et s’entoure d’une aréole érosive ». Cette aréole, également appelée collerette érosive, dessine une sorte d’anneau foncé autour d’un orifice d’entrée de balle. Sa présence indique généralement une plaie d’entrée[2].

Une radiographie a permis de constater que ce projectile était demeuré dans la boîte crânienne, près de l’os ethmoïde (situé derrière le nez, entre les yeux). Et aussi un éclat métallique « à la région occipitale droite ». Un projectile déformé sera retrouvé dans l’os ethmoïde partie inférieure. Donc, le projectile à la tête n’était pas ressorti. L’hémisphère droit du cerveau et le cervelet étaient perforés.

Voici maintenant comment le Dr Brosseau décrivait la trajectoire de ce premier tir : « le projectile tiré à la tête à la région de la nuque de droite, il prend une direction de l’arrière vers l’avant, de droite à gauche et va se loger dans l’os ethmoïde à la fosse antérieure; sur son trajet il y a hémorragie et lacérations cérébro-méningées ».

Diane avait également été atteinte d’un deuxième projectile qui avait fait son entrée à « l’aisselle gauche. Cette entrée a un diamètre de 0,7 cm et s’entoure d’une aréole érosive. Elle se situe exactement à 7 cms [sic] en-dessous de la ligne des épaules et à 6 cms en haut de la ligne mamelonnaire côté gauche ».

Cette deuxième balle avait fracturé la 5e côte droite et la 2e côte à gauche. « Les deux poumons sont troués, affaissés et infiltrés de sang aux pourtours des lacérations ». La trajectoire de cette deuxième balle est décrite ainsi : « le second projectile pénètre à l’aisselle gauche, il fracture la 2ème côte gauche, lacère le poumon gauche, prend une direction vers la droite et du haut vers le bas, lacère l’artère pulmonaire, lacère le poumon droit et va s’immobiliser à droite en latéro-dorsal vis-à-vis la 5ième côte droite qui est fracturée. Sur le T-Shirt bleu, à l’endroit de l’entrée, l’on note la présence d’un tatouage de poudre noire signifiant que le tir s’est fait de près ».

Une fois récupérés, les deux projectiles ont été remis aux experts en balistique.

Outre les deux blessures par balle, il nota « quelques érosions probablement secondaires à des branchailles. L’une est située au dos droit près de la ligne des épaules et est oblique, mesure 3 cms. Au quadrant des deux fesses, nombreuses marques rougeâtres. Au dos droit, en latéral, présence d’une érosion croûtée surmontant une tuméfaction sous-cutanée; cette érosion mesure 1 cm. À cet endroit, on extrait un projectile qui a été remis au département de balistique ».

Apparemment, il s’agissait du projectile qui avait fait son entrée depuis l’aisselle.

Le Dr Brosseau a aussi noté de « nombreuses petites érosions mesurant moins de 0,5 cm. À l’arrière du creux poplité [face arrière du genou] côté gauche, une égratignure oblique de 8 cms ».

Comme il se devait d’examiner la région des organes génitaux, le pathologiste nota que « l’hymen est dilatable, de forme annulaire et présente une petite ecchymose bleutée à cinq (5) heures ».

L’estomac contenait encore « un gros repas où l’on reconnaît des légumes et des morceaux de viande. La muqueuse gastrique est sans particularité ».

Diane n’avait aucune goutte d’alcool dans le sang. Quant aux organes génitaux, il nota aussi la « présence d’un peu de sang dans la cavité utérine (menstruation) »[3]. Il mentionne ensuite avoir fait un prélèvement pour vérifier s’il y avait présence de spermatozoïdes, mais rien ne nous dit quels ont été les résultats de ces tests.

Dans son rapport, qu’il signera le 8 août 1975, Le Dr André Brosseau attribuait le décès de Diane aux deux points suivants :

  • perforations du crâne et du cerveau, perforations de l’artère pulmonaire et des poumons par le passage de projectiles d’arme à feu.
  • le tir effectué près de l’aisselle gauche s’est fait de près.

Passons maintenant à l’autopsie de Mario Corbeil. Tout comme dans le cas de Diane, une radiographie a démontré « la présence d’un projectile d’arme à feu dans la tête de la victime au sein du rocher temporal droit, d’un second projectile derrière l’oreille droite dans les tissus sous-cutanés, d’un troisième projectile dans les tissus mous de la fesse supérieure gauche ».

L’examen extérieur du corps a permis d’établir que Mario mesurait un peu plus de 5 pieds et 7 pouces et pesait 113 livres. Le Dr André Lauzon notera que « les lividités sont en antérieur avec site de pression sur le côté droit du thorax. Les rigidités sont marquées aux quatre membres et au cou ».

À la tête, il mentionnera aussi la présence de sang qui s’écoulait du nez et de la bouche. « Hématome récent de la paupière supérieure droite, sans évidence de lésion cutanée à ce niveau, et possiblement secondaire à une fracture du crâne sous-jacente ».

Quant aux blessures par balle, il y avait deux plaies d’entrée au niveau de la tête. La première « plaie d’entrée de projectile d’arme à feu (projectiel [sic] « A ») mesurant 0,25 cm de diamètre, située à la région supérieure du crâne, à environ 8,5 cms [sic] en ligne droite et au-dessus du pavillon de l’oreille droite; plaie de sortie de ce même projectile, mesurant 0,8 X 0,5 cms, située à environ 1,5 cms au-dessus du pavillon de l’oreille gauche, légèrement en postérieur en regard de la plaie de droite (plaie d’entrée) ».

Quant au deuxième projectile, la plaie d’entrée mesurait environ 0,3 cm de diamètre et était « située à 2,5 cms en avant de l’oreille droite. Le projectile, comme le démontraient les radiographies, s’est logé dans le rocher temporal gauche sans pénétrer la boîte crânienne, ni endommager le cerveau. La trajectoire de ce projectile est de droite à gauche, légèrement de bas en haut et d’avant en arrière ».

Croquis du Dr André Lauzon démontrant les trajectoires des projectiles A et B dans la tête de Mario Corbeil.

Le projectile « C » avait créé une plaie d’entrée « mesurant 1 X 1,2 cms, située à la région latérale supérieure du cou droit, sous et derrière l’oreille droite; le projectile a été retrouvé à environ 1,5 cms plus haut dans les tissus sous-cutanés derrière l’oreille droite ». Toutefois, il ajoutait que « ce même projectile (« C ») aurait au préalable vraisemblablement pénétré (plaie d’entrée de 1 X 0,6 cms) les tissus mous sous-cutanés du dos droit à la hauteur de la région moyenne de l’omoplate, à 7 cms de la ligne médiane, pour ressortir à la base du cou droit (plaie de sortie linéaire de 1 cm), puis pénétrer la plaie que nous venons de décrire au chapitre du cou. La trajectoire de ce projectile serait en ligne droite, de bas en haut ».

Un quatrième projectile avait atteint Mario à « la hanche latérale droite présente un orifice d’entrée de projectile d’arme à feu (projectile « D ») mesurant 0,3 cm de diamètre. Ce projectile a traversé les tissus mous de la fesse de droite à gauche, de bas en haut, d’avant en arrière pour se loger dans les tissus sous-cutanés de la région supérieure de la fesse gauche ».

Croquis du Dr Lauzon démontrant les trajectoires des projectiles qui ont atteint Mario Corbeil au corps. Ces trajectoires tendent à démontrer que ces tirs ont été faits alors que Mario était déjà allongé au sol, sur le ventre. À noter que les trajectoires des balles C, D et F sont très différentes l’une de l’autre et suggèrent deux possibilités: soit que ces tirs ont été faits par trois tireurs différents ou par un seul qui s’est déplacé entre chacun de ses tirs.

Un cinquième projectile avait atteint Mario à l’avant-bras gauche « au niveau de sa région moyenne antérieure un orifice d’entrée de projectile d’arme à feu (projectile « E ») mesurant 0,9 X 0,7 cms. En ligne droite en postérieur, à environ 7 cms de distance, plaie de sortie de ce même projectile mesurant 1 X 0,5 cms ».

De plus, « la cuisse postérieure présente une érosion transversale linéaire mesurant environ 5 cms de longueur, représentant vraisemblablement par son aspect l’effleurement d’un projectile d’arme à feu (projectile « F ») sur la peau. Un examen attentif de cette érosion suggère une trajectoire de droite vers la gauche, légèrement de haut en bas; ce qui est d’ailleurs appuyé par l’examen des fibres brisées du pantalon à ce niveau ».

En raison des projectiles qui ont atteint la tête, le rapport parle de « multiples fractures » au crâne.

Quant aux organes internes, le poumon droit présentait « de nombreuses pétéchies de surface ainsi que des foyers d’atélectasie partielle [affaissement des alvéoles pulmonaires] ». Le poumon gauche présentait à peu près les mêmes caractéristiques.

L’estomac de Mario contenait lui aussi des aliments, ce qui suggère que les deux adolescents avaient été tués peu de temps après leur départ en moto. Quant aux organes génitaux, le pathologiste nota la « présence de sang aux abords du rectum, sans fissure ou lacération visible; des prélèvements ont été faits à ce niveau pour recherches de sperme ».

Le résumé du pathologiste est important puisqu’il nous permet de mettre en place les éléments précédents. Principalement, le Dr Lauzon écrivait : « la victime a été atteinte de six (6) projectiles d’arme à feu de petit calibre (calibre « 22 » vraisemblablement) dont l’un est mortel. Toutes les plaies de ces projectiles sont vitales, c’est-à-dire qu’elles ont été faites du vivant de la victime. Aucune autre marque de violence traumatique ne fut décelé à l’examen interne ou externe du corps de la victime ».

La partie la plus importante de cette autopsie réside probablement au niveau des trajectoires de tirs. Encore une fois, laissons la parole au pathologiste : « Le projectile A est entré à la région supérieure droite du crâne à environ 8,5 cms au-dessus de l’oreille droite » avant de ressortir « à environ 1,5 cms au-dessus de l’oreille gauche ». Il décrit la trajectoire comme ceci : « de droite à gauche, légèrement d’avant en arrière, de haut en bas ».

Le projectile B a été « retrouvé écrasé dans le rocher temporal gauche ». Il n’a pas atteint le cerveau mais est entré à la « région antérieure de l’oreille droite » alors que la trajectoire est de « droite à gauche, d’avant en arrière, de bas en haut ».

Le projectile C « ayant pénétré la peau du dos droit à la région moyenne de l’omoplate pour ressortir à la base du cou droit, puis pénétrer de nouveau le cou à sa région latérale supérieure pour être enfin retrouvé[4] sous la peau derrière l’oreille droite ».

Le projectile D « ayant pénétré la hanche droite pour voyager dans les tissus mous de la fesse droite et se loger et être retrouvé à la région supérieure de la fesse gauche dans les tissus sous-cutanés. Trajectoire : de droite à gauche, de bas en haut, d’avant en arrière ».

Le projectile E a « traversé complètement le bras gauche en ligne droite d’avant en arrière ».

Finalement, pour le dernier projectile, celui surnommé F, il « n’a qu’effleuré la peau de la cuisse postérieure gauche en y créant une érosion qui suggère une direction de droite à gauche ».

Nous verrons dans la section hypothèses que ces détails techniques et parfois déroutants pourront nous permettre de présenter un scénario pouvant expliquer le déroulement des faits.

L’enquête du coroner

Expert en balistique de l’Institut médico-légal de Montréal en plein travail. (photo: BAnQ)

Le 3 juin 1975, le journaliste Gilles Normand de La Presse soulignait que « l’hypothèse du maniaque sexuel hantant les bois de Longueuil en quête d’innocentes fillettes est maintenant réduite à néant. C’est du moins ce que tend à conclure l’enquête policière sur le double assassinat de Diane Déry, 13 ans, et de son compagnon de motocyclette, Mario Corbeil, 15 ans, dont les corps troués de balles ont été trouvés, le 20 juin [plutôt le 21 mai], dans un champ de broussailles bordant l’avenue Vauquelin, à Longueuil. La police croit maintenant que les deux adolescents ont été abattus par trois ou quatre jeunes gens de moins de 20 ans qui s’exerçaient au tir à la .22. Du moins, des adolescents qui ont été vus au même endroit, pratiquant leur sport préféré, dans les jours précédant le crime, n’y sont pas retournés depuis et ils font aujourd’hui l’objet d’intenses recherches de la part de la police pour qui le principal ennui consiste à les identifier positivement ».

Évidemment, ce n’est pas parce que des jeunes ont l’habitude d’aller tirer dans un boisé et qu’ils cessent soudainement d’y aller que cela fait automatiquement d’eux des coupables. Il faut être très prudent dans l’interprétation des faits.

Selon les articles de journaux de l’époque, le sergent-détective Renaud Lacombe aurait confié à un reporter que des tireurs auraient fait feu en direction de Diane pour lui faire peur mais qu’un projectile l’avait atteint sous un bras, ce qui expliquerait la plaie d’entrée à l’aisselle gauche. Mario aurait alors tenté d’intervenir, allant jusqu’à se battre avec le mystérieux tireur et c’est alors que les jeunes auraient ouvert le feu sur Mario et Diane pour les achever.

Le 29 septembre 1975, Me Maurice Laniel ouvrait son enquête de coroner en déposant le rapport médico-légal sous la cote C-1, à savoir les rapports d’autopsie. Me Laniel n’en était pas à ses premières armes avec d’importantes affaires criminelles. Avant d’être nommé coroner, il avait agi à titre de procureur dans plusieurs causes, dont celle du double meurtre des gardes-chasse Médéric Côté et Ernest Saint-Pierre en 1972. Lors de l’enquête de coroner dans ce dernier dossier, il s’était confronté au dangereux tueur et braqueur de banques Jean-Paul Mercier, le célèbre complice québécois de Jacques Mesrine.

Mais cette enquête-ci devait être de courte durée. On entendit un seul témoin, à savoir le sergent-détective Guy Gervais de Longueuil.

  • Cet avant-midi, lui demanda Me Laniel, êtes-vous prêt à procéder à l’enquête du coroner?
  • Non, monsieur. À date, le département a interrogé plusieurs personnes mais sans résultat. Notre enquête se continue et dès que nous serons en mesure de vous présenter une preuve, nous communiquerons avec vous, monsieur le coroner.

Étant donné que l’affaire n’était toujours pas résolue, il n’y avait pas vraiment d’autre solution. Ainsi, le coroner Laniel rendit le verdict suivant : « Diane Déry et Mario Corbeil sont décédés de mort violente mais pour le moment dans des circonstances et par une ou plusieurs personnes encore inconnues, demande est faite à la Police de Longueuil de continuer son enquête et de nous faire rapport en temps utile. »

Il se passerait presque deux ans avant qu’il y ait du nouveau dans l’affaire. Toutefois, les médias n’ont jamais diffusé les détails que nous nous apprêtons à partager avec vous.

L’enquête policière

Selon les documents relatifs à l’enquête du coroner, c’est le 4 mai 1977 que le lieutenant Hervé Villeneuve a reçu une « information de l’inspecteur-chef Pierre Robidoux à l’effet que monsieur Yvon T. […], employé de la compagnie Héroux Limitée demeurant au 1284 de la rue Verchères à Longueuil tél : 674-9723, ce monsieur avait déclaré à l’inspecteur Robidoux qu’il était moralement convaincu que son fils Daniel âgé de 16 ans demeurant avec sa mère au 1216 de la rue Blainville a participé au meurtre de Diane Déry et de Mario Corbeil. Selon Monsieur T. […], son fils est un maniaque des armes à feu serait parti de sa demeure pour une période d’environ 15 jours dans les semaines qui ont suivi ces 2 meurtres »[5].

Carabine de calibre .22 de marque Sure-shot Cooey, modèle 64, semi-automatique, comme celle qui aurait servie à assassiner Mario Corbeil et Diane Déry en 1975. Patrick Collin possédait une arme identique.

De plus, le fils T. avait apparemment très peur d’être arrêté, au point où il aurait prononcé, en présence de ses amis, des phrases du genre « s’ils viennent me chercher, je vais les tirer ». Monsieur T. a aussi fourni aux enquêteurs quelques noms pour identifier certains amis de son fils : Michel P., Denis M., Jacques H., Jacques D. et Richard F.

Villeneuve précise dans son rapport d’enquête que c’est « sous le sein de la confidentialité » que ces informations ont été transmises et que T. souhaitait conserver l’anonymat. Toutefois, force est d’admettre que ces informations ne sont plus confidentielles puisqu’une enquête de coroner est publique et c’est ce qui nous permet d’en diffuser le contenu pour la toute première fois depuis 1977. Cependant, nous avons décidé de ne pas révéler les noms de famille de ces individus parce que, selon la suite des choses, nous ne croyons pas qu’ils sont impliqués dans le double meurtre de Déry et Corbeil. Nous souhaitons éviter une inutile chasse aux sorcières.

Le lieutenant Villeneuve n’a pas pris cette affaire à la légère car il écrivait que « suite à ces informations très sérieuses, j’ai réétudié le dossier au complet et j’ai rencontré de nouveau les parents des victimes ». Le 18 juillet 1977, il rencontrait Jacques Déry, le père de Diane, ainsi que Mme Maurice Corbeil, la mère de Mario. En discutant avec elle, celle-ci lui a fourni de nouveaux renseignements, « c’est-à-dire que Mme Corbeil m’a remis un carnet de notes appartenant à son fils Mario dont le contenu était les noms de ses amis et les personnes qu’il contactait. En faisant le contrôle des noms enregistrés dans ce carnet, nous avons obtenu d’autres noms de personnes pouvant être reliés également au premier groupe mentionné par l’informateur ».

Parmi ces nouveaux noms, il y avait Daniel P., Christian L., les frères Alain et Normand D., Patrick Collin et Marcel A. « Toujours selon notre informateur, ce groupe de jeunes avait l’habitude de se tenir dans les bois à l’extrémité sud du boul. Rolland-Therrien et faisait usage fréquemment de carabines telles que 22, 410 ou autres ».

Toujours selon le lieutenant Villeneuve, des rapports de perquisition et d’arrestation ont été émis pour deux raisons précises : procéder à l’arrestation des suspects afin de les interroger et perquisitionner leurs maisons dans l’espoir de retrouver l’arme du crime. Selon les experts en balistique de l’Institut médico-légal de Montréal l’arme recherchée était de calibre .22 Long Rifle et de marque Cooey, Sure-shot, et munie d’un mécanisme semi-automatique. C’est donc dire qu’il existait des rapports d’expertise en balistique. Malheureusement, ceux-ci ne font pas partie des documents qu’on retrouve dans le dossier de l’enquête du coroner.

Le 13 juillet 1977, on procéda aux arrestations et perquisitions. Parmi les personnes arrêtées on retrouvait Daniel T., Michel P., Richard F., les frères Alain et Normand D., Patrick Collin et Marcel A. Quant à Christian L., il a été rencontré par les policiers à l’Institut Archambeault de Sainte-Anne-des-Plaines, ce qui veut dire qu’il purgeait déjà une peine pour un autre crime.

Dans le cas de Daniel T., qui venait d’avoir 17 ans, la perquisition, qui s’est effectuée au 116 Blainville, n’a pas permis de retrouver quoi que ce soit en lien avec le double meurtre. Cependant, Daniel révéla suffisamment d’informations aux policiers pour leur permettre de retrouver la carabine qu’il avait possédée à l’époque des faits. Il l’avait vendue à une certaine femme Butler au 797 Bord de l’eau.

Nous nous permettons ici d’ouvrir une parenthèse à propos de cette dernière adresse. Il est tout à fait étonnant de constater que cette dame Butler habitait à proximité de l’endroit où on retrouverait le corps du petit Maurice Viens en 1984, c’est-à-dire au 156 Chemin Monseigneur-Gravel. Ce détail, qui ne suffit pas à relier les deux affaires, est tout de même étrange.

Lors de la visite des policiers, la dame en question a remis volontiers l’arme ayant appartenu à Daniel T. De plus, elle leur en donna une autre dont elle souhaitait se débarrasser. Les deux armes étaient des carabines de calibre .22 dont le lieutenant Villeneuve donne ainsi la description : « calibre 22 de marque Lakefield, série inconnue, qui fut saisie au bureau sous le numéro 77-1047. 2e carabine 22 également de marque Cooey modèle 39, et qui fut saisie à nos bureaux sous le numéro 77-1046. À noter que la carabine Lakefield saisie sous le numéro 77-1047 était la carabine que possédait Daniel T. […] à l’époque ».

Pendant que les armes étaient confiées aux experts de l’Institut médico-légal (IML), Daniel T. exposa son alibi aux enquêteurs. « Cependant le résultat de son emploi du temps demeure négatif en ce qui concerne cette enquête, et les seules raisons de sa détention étaient dans le but d’attendre un retour en balistique relativement à sa carabine », écrira Villeneuve.

Selon la déclaration qu’il fit ce jour-là, Daniel expliqua aux policiers avoir connu Mario Corbeil à l’école et que ce dernier était « un garçon qui parlait pas gros, un très bon ami. Je le voyais à l’école Pierre Dupuy et souvent chez une fille qu’on connaissait, Diane et Danielle Charest deux filles gentilles, et aussi je le rencontrais quelquefois sur le coin où nous étions réunis les gars ». Le soir du 20 mai 1975, il affirma être en train de regarder la télévision avec son ami André lorsque Mario Corbeil était arrivé sur sa moto « pour amener Mario Bourget, il me le demanda mais je ne pouvais pas, j’étais avec un ami, alors il repartit ».

Le lendemain matin, Daniel dit s’être levé pour aller à l’école et qu’il était en train de déjeuner lorsqu’il avait entendu la nouvelle de la disparition à la radio. « Alors je me mis à crier : maman lève-toi, tu sais, mon ami Mario et la petite sœur à Pierre ils sont disparus dans le bois et alors je lui ai dit : maman je ne vais pas à l’école, je vais à la battue ». En route, il aurait rencontré deux autres amis, Alain et Sylvain, qui avaient accepté de le suivre pour participer aux recherches. « Je pars en me disant que Mario n’était pas perdu car moi et lui on connaissait le bois. Je croyais qu’il avait eu un accident, je vais à la trail St-Hubert et je rencontre France, Manon Corbeil et Josée Lasalle, et je demandais aux filles si c’était bien vrai qu’il était perdu et j’appris la mauvaise nouvelle. Quel choc j’ai eu moi qui croyait [sic] qu’il avait eu juste un accident. Alors j’allais voir pareil quelle scène c’était, j’ai jamais vu rien de pareil, alors je repartais chez nous et je contais cette [histoire] à ma mère ».

Il prétendit ensuite ne pas être allé au salon funéraire car ce genre d’endroit le mettait dans tous ses états. Et c’est là qu’il semble proposer une autre piste aux enquêteurs : « […] une journée je décide d’aller à la chasse. Je partais moi, Gilles Desjardins et Sylvain Butler. Nous marchions dans le bois lorsque des coups de feu, les balles sifflaient chaque côté de nous. Alors je vis deux gars, un noir et un blanc. Je commençais avoir pensé à faire pareil comme si j’étais avec quelqu’un d’autre. Et alors je sortis du bois. Je me mis [à] courir chez moi, le soir même je suis allé voir Mme Déry le soir même, alors je lui ai expliqué ce qui s’avait [sic] passé mais j’avais une crainte d’aller voir la police, alors j’ai gardé ça secret ».

Daniel affirmera avoir vendu sa carabine Cooey après le double meurtre parce qu’un oncle lui avait dit de ne jamais acheter ce modèle d’arme en raison de ce qui s’était produit. Il l’avait donc vendu 25$ à M. Sylvain Butler. Ensuite, Daniel s’était plutôt acheté un fusil de calibre .410 avec une capacité de trois coups. Et selon lui, les amis qui avaient l’habitude de se tenir au coin des rues Bizard et Boucher étaient tous des amis de Mario Corbeil. Daniel n’avait jamais eu de doute quant à eux.

À la demande des enquêteurs, il décrira d’ailleurs la personnalité de certains d’entre eux. Par exemple, il dira de Richard F. qu’il était du genre « calme, pas violent, un très bon ami » et de Denis M. qu’il était « nerveux, faiseur de coups (trouble), il aimait beaucoup Diane ».

Michel P., du 1181 rue Brissette, fit également une déclaration quant à son alibi. À l’adresse du 1146 rue Bizard, les policiers saisirent une carabine de calibre .22 de marque Cooey, semi-automatique et enregistrée par les policiers sous la cote 77-1026. « À noter que cette carabine fut possiblement déjà passée en balistique relativement à cette affaire », précisera Villeneuve.

Dans sa déclaration, Michel P. dira être allé voir la moto de Mario Corbeil en compagnie de Pierre Déry. « Il venait d’arriver avec sa moto et quelqu’un en débarqua. Mario offrit à Diane d’aller faire un tour avec quand sa mère lui dit de ranger sa moto. Maria [Mario] insista et elle consentit à ce que ça soit la dernière randonnée. Mario est parti avec Diane et nous étions resté là à l’attendre ».

Pendant ce temps, Michel P. et les autres avaient attendu le retour de Mario et Diane en s’amusant avec leurs bicyclettes à 10 vitesses. « Je me souviens d’avoir vu France et Manon sortir de leur maison tout en s’informant de l’endroit où Mario pourrait bien être. C’est à ce moment que l’on s’aperçut que Mario était long à revenir. C’est à 9h30 [21h30] que sa mère commença à être vraiment inquiète en voyant qu’il tardait beaucoup ».

La suite, on la connaît. Les recherches s’étaient aussitôt entamées et Michel P. affirma que pendant qu’il cherchait ce soir-là dans les bois il n’avait entendu aucun bruit suspect. Le lendemain matin, vers 8h30, c’est une fois rendu à l’école qu’il avait appris que les élèves pouvaient retourner à la maison en raison d’une panne d’eau. C’est donc à son retour qu’il avait appris la triste nouvelle. À noter que, contrairement à Daniel T., il n’avait pas vu la scène de crime.

Richard F. fit également une déclaration pour détailler son alibi. Dans celle-ci, il dira connaître Mario Corbeil et Diane Déry depuis environ un an. Comme Michel P., il se trouvait parmi le groupe réuni autour de Mario et de sa moto au soir du 20 mai. À propos des balades qu’il faisait avec ses amis, Richard F. dira que « ça prenait à peu près 15 minutes par tour ». Pour la suite, il corroborait les versions de ses amis.

Une perquisition a été réalisée chez Christian L., au 1280 de la rue Blanchette. Cette fouille s’est cependant avérée négative. Il en alla sensiblement de même pour Jacques H., et aussi pour les frères D.

Pour sa part, Normand D. dira être un ami proche de Mario Corbeil depuis environ 2 ans. « Nous allions à la chasse, à la pêche, quelquefois nous livrions de la bière. Nous avons campé 2 ou 3 fois dans le champ de St-Hubert. Ça faisait à peu près 6 mois que je ne me tenais plus avec lui quand le drame est arrivé. Trois jours avant je l’avais vu et il m’avait dit que son père lui prêtait les 500$ que Mario lui avait demandés pour acheter son Kawa 90 cc de trail et de route ».

Dans la soirée du 20 mai 1975, il regardait lui aussi la télévision. Le lendemain matin, il corrobora le fait que vers 10h00 ou 11h00 l’école avait manqué d’eau et pris la décision de retourner les élèves à la maison. C’est à bord de l’autobus qui le ramenait chez lui qu’il avait appris, de la bouche d’Alain Néron et Jean-Michel Malicot, la disparition de Diane et Mario. En arrivant à l’intersection des rues Boucher et Rolland-Therrien, il avait vu des voitures de police et c’est là qu’un policier leur avait raconté ce qui venait d’arriver. « Je suis resté un moment sur les lieux, ensuite on est parti et on a rencontré Carl Corbeil qui voulait aller voir l’emplacement du crime, mais nous lui avons dit que c’était mieux de ne pas y aller. […] Quelques semaines après j’en ai parlé avec mon frère et Marcel A. […] (je crois) et l’hypothèse est sortie comme quoi que ça pouvait être Patrick Collin qui avait fait ça parce qu’il avait une .22, 10 coups, semi-automatique, mais ce n’était qu’une hypothèse ».

En fait, comme nous le verrons bientôt, l’hypothèse de Normand D. était peut-être la bonne.

Pour sa part, Alain D., le frère de Normand, dira avoir été l’un des amis qui avait fait une balade à moto dans la soirée du 20 mai. Voici comment il raconte le trajet qu’il avait emprunté avec Mario au cours des minutes qui ont précédées sa disparition : « Nous avons été dans la trail de St-Hubert jusqu’au bout à la grille des Forces armées puis on est revenu chez nous. Ensuite je suis resté dans le coin alentour de la maison avec mon frère Réjean ». Il corrobora la panne d’eau à l’école et le fait d’apprendre la nouvelle à leur retour dans le quartier. Parmi les détails nouveaux qu’il apporte à notre enquête, il a précisé que « après quelques minutes les policiers ont sorti la moto de derrière les buissons un peu plus loin et l’ont attachée après la remorqueuse qui était là ».

Par la suite, il admit avoir discuté de l’affaire avec ses amis afin d’échanger leurs propres hypothèses : « on ne pouvait pas dire que c’était quelqu’un en particulier, mais je peux dire qu’on a pensé un peu à Patrick Colin parce qu’il avait une carabine .22 semi-automatique mais on ne pouvait pas l’accuser sans preuve. On pensait seulement[6] à lui de façon vague parce que à mon avis pourquoi il aurait fait cela? »

L’absence de mobile n’empêche pas la commission d’un crime. Parfois, le tueur restera la seule personne à savoir pourquoi un meurtre a été commis, que ce soit pour l’argent, la vengeance ou le simple plaisir. Devant un tribunal, il n’est pas nécessaire de trouver le mobile pour condamner quelqu’un pour un meurtre.

Dans sa courte déclaration, Marcel A. se considérait comme le meilleur ami de Mario « et quand on allaient [sic] à la chasse avec Patrick Collins[7] et quand il manquait ses animaux, il tirait tout partout […] et l’année suivante, j’ai revu Patrick Collins au centre d’achat Place-Jacques-Cartier et après cela, je ne l’ai plus jamais revu et j’ai entendu dire que un des deux frères Collins s’était tiré une balle dans le pied. Philippe je l’ai revu 4 ou 5 fois cette année à la Place Longueuil, cette année après ça je ne l’ai plus jamais vu ».

Avec ces quelques déclarations, la police avait suffisamment d’éléments pour s’intéresser à Patrick Collin. De fait, c’est dans la déclaration de Christian L. qu’on retrouve d’autres détails pour appuyer cette piste : « moi j’ai rencontrer [sic] Christian Lamoureux à Parthenais et nous avons parlé du meurtre de Mario et je lui ai dit que je soupçonnais Patrick Collins. Pourquoi? Parce que après le meurtre on ne voyait plus Collins à Longueuil et je savais qu’il prenait beaucoup de dope [drogue] en ce temps là et quand il prenait de la dope, il n’avait pas ses idées tout à lui ». Il ajouta que, selon lui, Collin était le tueur de Diane et Mario.

Dans la soirée du 20 mai 1975, Christian L. dira qu’à son arrivée chez Mario Corbeil celui-ci venait de partir avec Diane sur sa selle. Il avait discuté un moment avec France, la sœur de Mario, avant de trouver le temps trop long et de se décider à aller voir où ils pouvaient être. « Il était environ 8h p.m. [20h00] j’ai fait un bout environ à la place où ils ont été trouvé et j’ai retourné de bord pour revenir à mon point de départ c’est-à-dire chez Mario ».

Toujours le 13 août 1977, le détective Jacques Sévigny rencontrait Philippe Collin, le frère de Patrick. Le jeune homme de 20 ans accepta de faire une déclaration dont le contenu s’avère plutôt frappant. Philippe commence par préciser que leur famille avait habité au 3057 rue Mathieu de 1971 à 1975 environ, avant de déménager sur le boulevard Des Ormeaux en juillet ou août 1975. À cette époque, les parents Collin s’étaient séparés. Le père était allé vivre à Tracy avec sa maîtresse. « Quelques mois après mon frère est parti rester avec eux. Soi-disant que mon père allait s’en occuper. Il voyait encore ses amis à Longueuil, avec lesquels il se droguait. Mon père avait une carabine .22 Long Rifle, marque Cooey, semi-automatique, avec laquelle (1 balle dans le canon, 9 dans le chargeur) on allait tirer dans les bois aux alentours. On se rejoignait à une cabane en rondins au milieu du bois ».

Parmi le groupe de jeunes qui avait l’habitude de se rassembler à cet endroit, il parla de Malicot, Mario Corbeil et lui-même, son frère Patrick, Alain Néron, « Bibite » Aubin et le frère de Mario, Carlo. En revenant sur le sujet de son frère, il ajouta que celui-ci « prenait régulièrement de la drogue, parfois chez nous avec ses amis dans sa chambre. Mon père restait indifférent devant mon frère. Il intimidait ma mère en lui faisant des menaces quand il y avait quelque chose qui lui plaisait pas. La maîtresse de mon père, Mme Berthe Venne-Pépin, était directrice dans la polyvalente à Tracy. Et elle s’occupait de drogue comme agent provocateur ».

Philippe dira s’être rendu au salon mortuaire lors des funérailles des deux victimes mais jura que son frère Patrick n’y avait jamais mis les pieds. Toutefois, « suite à cet incident mon frère est resté un peu indifférent, ça n’avait pas l’air de lui faire de la peine, du moins pas trop ».

Quant aux habitudes des victimes, Philippe Collin dira que « Mario fumait un peu. Diane Déry se tenait avec la sœur à Mario. Donc il la voyait très souvent. À ce temps-là Alain N. […] se droguait beaucoup. Lui et Malico[t] flirtaient pas mal avec Diane, mais ça n’allait pas loin. »

Il mentionna aussi deux gars que Patrick voyait à Longueuil mais dont il ignorait les noms.

Le 14 août 1977, au lendemain de l’enregistrement de toutes ces déclarations, la police rencontra Jacques H., 20 ans. Au soir du 20 mai 1975, celui-ci croyais se souvenir être resté chez lui pour se laver et regarder la télévision avec ses parents. Comme il travaillait le lendemain, il ne pensait pas être sorti au cours de la soirée. H. ne connaissait cependant aucune des deux victimes car il habitait à Victoriaville à cette époque. On se demande même pourquoi la police a tenu à récolter ses souvenirs.

Ces jeunes hommes, qui ont enregistré individuellement leurs déclarations devant les enquêteurs, ne se doutaient probablement pas que la police s’intéressait déjà à Patrick Collin. Bien que celui-ci ait refusé de faire une déclaration, on a saisi chez son père, au 10432 rue Rome appartement 2 à Montréal-Nord, une carabine. « La description de cette arme correspond à la description donnée par les experts en balistique sur le modèle de carabine possiblement utilisé lors de ce crime, il s’agit d’une carabine de calibre 22 semi-automatique, de marque Sure-Shot Cooey, modèle 64 série inconnue, avec téléscope [sic] de marque Bushnell ».

Comme bilan de cette opération, le lieutenant Villeneuve souligna qu’il y avait eu 9 arrestations et 10 perquisitions en autant de lieux différents. Il restait cependant des mandats en suspend pour Denis M. et Daniel P. En revanche, les enquêteurs retenaient Daniel T. et Patrick Collins (09-07-58) en raison des armes retrouvées chez eux. Outre ces carabines « aucun autre motif ne nous permet d’établir que ces personnes pourraient avoir participer [sic] de près ou de loin à cette affaire ».

Cependant, les documents recueillis en juillet 2018 nous permettent de voir que parmi les autres témoins rencontrés le détective écrivit à propos de Mme Jacques Gratton que « cette femme gardait au 3001 rue Rolland-Therrien et a vu deux adultes en moto de couleur noire entrer sur le terrain vacant où furent trouvés les cadavres et a également vu deux enfants sur une motocyclette qui sont également entrés sur le même terrain. Par la suite, elle a vu ressortir les deux premières motos, mais n’a toutefois pas revu les deux enfants sur l’autre motocyclette ».

Qui parmi les jeunes hommes déjà mentionnés possédaient une moto le 20 mai 1975? Devons-nous déduire de ce témoignage qu’ils étaient deux tireurs? Si oui, comment ont-ils transporté leurs carabines sur leur moto?

Malheureusement, les documents disponibles ne fournissent aucune précision pour nous aider à répondre à ces questions. Tout comme il ne contiennent aucun des résultats sur les tests balistiques. Est-ce que la carabine de Collin correspondait aux projectiles prélevés sur les corps?

Étant donné l’absence d’accusation officielle contre lui, on peut imaginer que non, ou alors les projectiles étaient trop endommagés pour permettre une identification satisfaisante.

Parmi les autres témoins entendus, le caporal Simon Lemay de la Base militaire de Saint-Hubert affirmait avoir entendu « 5 à 6 coups de feu vers 7h30 ou 8h15. Il déclare que les détonations semblaient provenir d’une arme à canon court, telle que revolver ou pistolet ». Cette affirmation ne semble toutefois pas correspondre avec les conclusions des experts, qui cherchaient plutôt une carabine, donc une arme à canon long.

Pour sa part, Mme Conrad Rouleau disait avoir entendu des détonations vers 22h00 dans la soirée du 20 mai. Que devons-nous retenir de ce dernier détail?

En conclusion, le détective écrivait ceci : « lors de l’enquête dans cette cause, plusieurs personnes ont été enquêtées et vues, interrogées, mais à date, il nous fut impossible d’établir avec certitude les motifs qui ont incité le ou les auteurs du délit à commettre ces crimes et également, il nous fut impossible de localiser le ou les auteurs du même délit ».

Malgré tous ces détails intéressants, et qui à notre connaissance sont ici publiés pour la toute première fois, l’enquête a replongé dans l’oubli. Pourquoi?

Dans La Presse du 9 novembre 1979, André Cédilot mentionnait que la Sûreté du Québec s’apprêtait à prendre la relève de la police de Longueuil dans trois dossiers de meurtres non résolus, à savoir l’affaire Déry et Corbeil, mais aussi « l’affaire Sharon Prior, de Pointe-St-Charles, une jeune fille de 16 ans assassinée et violée dans un champ de Longueuil, en avril 1975, et de Sylvain Parent, âgé de 17 ans, dont le corps a été découvert sans vie le 20 octobre dernier, sur les rives du fleuve Saint-Laurent, à Longueuil. Dans les deux cas, comme dans celui de Diane Déry, 14 ans et Mario Corbeil, 16 ans, ce sont les parents des jeunes victimes qui, visiblement insatisfaits du travail des policiers de Longueuil, ont demandé au ministère de la Justice que les enquêtes en cours soient plutôt confiées à la Sûreté du Québec ».

De manière plutôt hâtive, la SQ annonça ensuite « qu’elle s’attend à éclaircir cette affaire dans les jours prochains ». Force est d’admettre que cette déclaration n’a pas atteint sa cible. Presque 40 ans plus tard, on cherche toujours de vraies réponses à ce double meurtre.

Le 2 février 1980, La Presse annonçait que le meurtre de Sylvain Parent venait d’être élucidé par les arrestations de Gaétan Pérusse, 19 ans; Maurice Poitras, 21 ans; et Maurice Dera, 21 ans. « À première vue, il aurait pu s’agir d’un accident de chasse puisque le jeune Parent aimait aller à la chasse aux canards sur les bords du Saint-Laurent, à proximité de la compagnie General Wood et de Pratt and Withney ». C’est l’appel anonyme de l’un des trois suspects qui aurait conduit aux arrestations. Le même article faisait état du fait que la SQ poursuivait son enquête sur le double meurtre de Déry et Corbeil, mais ce sera l’une des dernières fois qu’on mentionnera cette affaire dans les médias traditionnels.

La police de Longueuil, qui n’a jamais pu résoudre non plus le meurtre de Sharon Prior, est-elle à blâmer? Est-ce une affaire d’incompétence? Le fait d’avoir travaillé différemment aurait-il pu permettre de résoudre le double meurtre de Diane et Mario? Est-il seulement encore possible d’apporter des éléments nouveaux pouvant servir à mener à une condamnation?

Hypothèses

Pour tenter de comprendre ce qui s’est passé sur la scène de crime, revenons d’abord sur les détails des deux autopsies. Dans un premier temps, mentionnons que ces deux rapports ne font aucune déduction. Les deux pathologistes devaient garder secrètes leurs conclusions dans l’éventualité d’un procès, mais celui-ci n’a jamais eu lieu.

Par exemple, on ne mentionne pas les résultats des analyses des échantillons tout comme on ne précise pas si les deux victimes étaient nues lorsqu’on les a retrouvées, comme le stipulaient certains journaux. Toutefois, un détail dans le rapport du Dr Brosseau semble appuyer ce fait puisqu’il parle de marques attribuables à des branches dans le dos de Diane. Reste à savoir si ces marques ont été faites parce que le corps a été traîné ou seulement parce qu’il a reposé sur le sol.

Les deux rapports ne mentionnent pas non plus la position des corps au moment de la découverte, mais les marques d’hypostase sont compatibles avec le fait que les deux victimes ont été retrouvées l’une par-dessus l’autre. Ce fait est d’ailleurs confirmé dans le rapport du détective Lacombe. Toutefois, contrairement à ce que certaines personnes ont dit ou écrit, les lividités cadavériques prouvent que Diane reposait sur le dos alors que pour Mario c’était sur le ventre. Diane était donc en-dessous de Mario.

Étaient-ils nus? Et pourquoi cette mise en scène? Pour faire croire à un crime sexuel? Par simple humiliation et méchanceté?

Si cette mise en scène est véridique, il faudrait peut-être envisager la possibilité que les victimes aient été placées dans cette position alors qu’elles étaient encore en vie, ce qui entraînerait automatiquement l’élément de l’humiliation. Cette théorie semble trouver des appuis avec les trajectoires de tir. La plupart des trajectoires des projectiles qui ont atteint Mario Corbeil suggèrent que les tirs ont été faits en provenance de différentes directions et alors qu’il était étendu sur le ventre. Soit il y avait un seul tireur qui s’est déplacé entre chaque tir ou alors il y avait plusieurs tireurs.

Encore une fois, les documents disponibles ne nous permettent pas d’éclaircir ce point.

Et que devons-nous déduire de ces autres détails notés par le Dr Brosseau : « l’hymen est dilatable, de forme annulaire et présente une petite ecchymose bleutée à cinq (5) heures ». Appelé à témoigner dans un procès, le Dr Brosseau aurait été questionné sur cette note afin de développer et permettre aux jurés de comprendre ce qui s’était produit. Mais comme il n’y a pas eu de procès, nous sommes forcés de rester sur notre appétit quant à savoir s’il y a eu viol, tentative de viol ou alors si ces caractéristiques sont attribuables à un autre phénomène.

Soulignons seulement que selon le Dr Beauthier, auteur du Traité de médecine légale, « l’hymen peut apparaître intact alors que la pénétration a été reconnue »[8]. Donc, impossible de tirer la moindre conclusion sans le témoignage du pathologiste.

D’un autre côté, les trajectoires des deux tirs qui ont atteint Diane ne permettent pas d’établir si elle était allongée ou non au moment des coups de feu. Évidemment, le tir dont l’entrée s’est effectué par l’aisselle gauche s’est fait de haut en bas, passant la 2e côte gauche jusqu’à la 5e côte droite. Souvenons-nous que Diane mesurait seulement 5 pieds et 1 pouce. Un tireur plus grand aurait-il pu obtenir une telle trajectoire?

En admettant que Diane ait été exécutée la première, alors qu’elle se tenait debout, pourrait-on en déduire quelque chose de valable?

En fait, ces deux blessures par balle pourraient plutôt nous laisser croire qu’elle a été exécutée la dernière. En admettant que Diane et Mario aient été forcés de se déshabiller de leur vivant pour créer cette mise en scène humiliante, Diane a été forcée de s’allonger la première et Mario par-dessus elle. Ensuite, les agresseurs les ont-ils obligés à faire certaines choses?

Peu importe. Ce qui nous parle davantage ce sont les trajectoires des tirs. La plupart de ceux qui ont touchés Mario semblent avoir été fait alors qu’il était allongé, donc alors qu’il couvrait le corps de Diane. Supposons ensuite que les tireurs, encore inexpérimentés, pensaient peut-être pouvoir les tuer tous les deux en même temps. Après avoir tiré sur Mario, ils se sont peut-être rendu compte que les projectiles de petit calibre n’avaient pas traversé complètement le corps de Mario et que Diane était toujours vivante. Ainsi, un ou deux tireurs se seraient penché pour effectuer les deux tirs fatals. En fait, les deux tirs dont Diane a été victime ont parfaitement pu se faire alors que Mario était étendu par-dessus elle. L’un est entré par l’aisselle et l’autre derrière la tête, alors qu’elle tentait – peut-être – vainement de détourner son regard de l’un des tireurs.

Dans les journaux, on prétendait à l’époque que la police de Longueuil s’apprêtait à résoudre l’affaire, mais force est d’admettre que ce commentaire était hâtif et déplacé. On venait de semer un faux espoir dans l’esprit des proches des victimes.

Il est toujours important de faire ressortir les éléments les plus fiables parmi tous les détails qui s’accumulent dans la description des circonstances entourant un crime. Par exemple, nous savons que la mère de Mario avait permis de justesse à son fils une toute dernière balade, celle qu’il fera avec Diane. Par conséquent, cela semble démontrer que le meurtre n’était pas prémédité puisque personne ne pouvait savoir à l’avance qu’on lui permettrait de faire cette balade et par conséquent de faire ce trajet. Mais ce serait alors tirer une conclusion hâtive, puisqu’il semble que les balades accordées à d’autres amis ce soir-là aient été faites dans le même secteur. Est-ce que le ou les tueurs les attendaient en embuscade?

À tout le moins, la préméditation pour le meurtre de Diane est pratiquement impossible puisque le ou les tireurs ne pouvaient prévoir à l’avance que Diane serait de cette balade. La rencontre dans les bois a-t-elle été fortuite? Y a-t-il eu une confrontation? Avait-on des comptes à régler? Ou alors était seulement le crime gratuit d’un psychopathe en devenir?

Suspect

Patrick Collin

À la vue des événements que nous venons de reconstituer à l’aide des documents de l’enquête du coroner, il y a un suspect qui se démarque naturellement du lot : Patrick Collin. Il se trouve d’ailleurs un formulaire d’admission qui le décrit comme un homme mesurant 5 pieds et 6 pouces et pesant 135 livres, cheveux châtain, yeux bleus et teint médium. Ses tatouages sont décrits comme suit : « bicept [sic] droit un poignard avec tete de serpent de couleur rouge vert brun. Épaule droite une croix. Poignet gauche une fleur de lys. Avant-bras gauche insc (Claudine). Bicept gauche une mouffette ». On indiquait aussi qu’il portait « d’autres tatous sur les cuisses, sur la poitrine un revolver. Côté droit. Pointé, vu de face ».

C’est en vérifiant les archives des journaux que nous avons constaté qu’un certain Patrick Collin aurait participé à au moins un autre meurtre dans les années 1980. En fait, celui-ci a fait partie de la bande des motards criminalisés les Outlaws. Immédiatement, nous avons vérifié l’index du livre Histoire du crime organisé à Montréal 2, de 1980 à 2000, de l’auteur spécialisé en crime organisé Pierre De Champlain. Ainsi, en page 235 nous retrouvons ce paragraphe : « Le 4 février 1987, la SQ mène une série de perquisitions dans des résidences privées des Outlaws situées dans le canton de Shipton (région de Danville), en Estrie. La police arrête Patrick Collin, d’origine française, et Gino Goudreau, acquitté en mai 1984 du meurtre d’Yves Buteau, tous deux âgés de 28 ans. Collin avait déjà été accusé et acquitté du meurtre d’un membre des Evil Ones, Sylvain Proulx, de Victoriaville, survenu en février 1985. Les fouilles policières permettent la saisie de diverses armes à feu, de bouteilles de cognac Courvoisier provenant des États-Unis, trouvées à la résidence de Gaétan Goudreau, frère de Gino, et d’un album de photos de membres des Hells Angels ».

Dans le même ouvrage, en note de fin, on apprend qu’en 1988 Collin « fera l’objet d’une ordonnance d’expulsion en France, ayant déjà épuisé tous les recours possibles pour éviter de retourner dans son pays ». Nous avons présenté notre théorie et une partie de nos documents à Pierre De Champlain et, comme nous, il croit qu’il s’agit du même homme.

Est-ce qu’on pourrait alors expliquer le fait que le double meurtre de Diane et Mario n’ait pas été résolu en raison des difficultés que la police a pu rencontrer face à un suspect endurci et qui s’est réfugié dans le milieu fermé du crime organisé?

Ce qui est certain, c’est que Patrick Collin n’était pas un tendre.

Dans La Presse du 26 septembre 1980, on apprend que « trois détenus de l’Institut Leclerc, à Saint-Vincent-de-Paul, ont pris la clef des champs, hier. Selon les autorités pénitentiaires, ils auraient quitté les lieux par la voie d’un tunnel creusé dans les jours précédents, puis auraient disparu à bord d’une voiture conduite par un complice. Les trois évadés, qui ne seraient pas considérés comme dangereux, ont été identifiés comme étant Richard Shaver, 21 ans, David Maurice, 23 ans et Patrick Colin, 22 ans ».

Le Courrier de St-Hyacinthe, dans sa parution du 24 juin 1981, nous apprenait que Patrick Collin était en attente de son procès pour vol qualifié.

C’est le 2 février 1985 que le motard Sylvain Proulx a été froidement assassiné à l’hôtel Château Rock de Warwick. « Selon des informations que Le Nouvelliste a obtenues, ce serait Marc Fréchette, d’Asbestos, qui aurait tiré lors de l’altercation qui aurait mené au meurtre de Sylvain Proulx, 21 ans […] »[9]. Selon cet article, la police a dû interroger environ 25 témoins avant de pouvoir identifier Fréchette et Collin, deux individus bien connus pour leur implication dans le milieu de la drogue. Toujours selon cette source, Fréchette et Collin s’étaient réfugié parmi les Outlaws de l’Ontario après le meurtre. La victime était membre des Evil Ones, comme Pierre De Champlain l’a mentionné dans son livre de 2017.

En mars 1985, une voiture explosa à Victoriaville. La cible était apparemment un autre membre des Evil Ones.

Au début d’octobre 1985, Collin sera arrêté lors d’une descente à Montréal et un juge fixera son enquête préliminaire pour le meurtre de Proulx au 24 octobre. « En plus d’être accusé de meurtre au second degré, Collins est également accusé d’utilisation illégale d’une arme à feu. Cette accusation fait référence au fait que lors de l’enquête du coroner, il a été démontré qu’il avait tiré des coups de semonce à l’intérieur de l’hôtel. […] Lors de sa comparution hier, Collins a pris tout le monde par surprise en demandant d’être détenu à la prison de Trois-Rivières. Il a mentionné au juge qu’il était sous libération conditionnelle et que, en autant que c’est possible, il ne voulait pas se retrouver dans un pénitencier. Il a expliqué qu’il ne voulait pas être mêlé aux Hell’s Angels actuellement détenus, en précisant qu’un prisonnier avait été poignardé et qu’il ne voulait pas que le même sort lui arrive. Rappelons que Collins et son présumé complice, Marc Fréchette, sont reliés au groupe des motards les Outlaws, un groupe ennemi des Hell’s. Le juge Proulx lui a répondu que cette requête relevait des autorités pénitentiaires. Il a toutefois fait une recommandation pour qu’il soit détenu à Trois-Rivières en attendant son enquête préliminaire. »[10]

Le 24 octobre, à l’ouverture de l’enquête préliminaire, Me Claude Archambault, l’avocat de Collin et Fréchette, demanda une ordonnance de non-publication, ce que le juge lui accorda pour des raisons qui n’ont pas été rapportées par Le Nouvelliste.

Ce que les journaux n’ont pas pu nous dévoiler à l’époque en raison de cette ordonnance, les archives peuvent-elles aujourd’hui permettre à ces informations de refaire surface?

Dans un article apparaissant sur le site de John Allore, lui-même parent proche d’une victime de meurtre non résolu, on peut lire que les parents de Diane Déry ont fini par s’éloigner de Longueuil. Pourquoi? Par crainte d’une présence d’une bande criminalisée?

Est-il toujours possible de résoudre cette affaire? Où se trouve Patrick Collin aujourd’hui? Est-il encore vivant? Sinon, est-il possible de suspecter d’autres personnes?


[1] Beauthier, Traité de médecine légale, p. 66.

[2] En 1996, dans l’affaire Dupont, on a cependant découvert qu’il y a une exception à ce fait. Il est également possible de retrouver ce genre de collerette érosive sur une plaie de sortie avec appui, par exemple lorsque le corps repose sur une surface qui offre une certaine résistance à la sortie du projectile.

[3] Les parenthèses ne sont pas de nous, mais telles qu’elles apparaissent dans le rapport d’autopsie.

[4] Nous avons souligné le mot tel qu’il l’est dans le rapport d’autopsie.

[5] Rapport de Hervé Villeneuve.

[6] Le soulignement est reproduit ici tel que dans la déclaration.

[7] Son nom de famille est écrit de diverses façons. Parfois on le retrouve sous la forme de Colin, Collin ou Collins. Nous laissons aux adeptes du pointillisme le soin de débattre de la question.

[8] Beauthier, op. cit., p. 414.

[9] Le Nouvelliste, 15 février 1985.

[10] Yves Bernier, Le Nouvelliste, 11 octobre 1985.

Les Assassins de l’innocence

Introduction:

La présente série documentaire, qui paraîtra au cours des prochaines semaines, sera le résultat d’un travail de recherche combiné par les efforts de Eric Veillette, Annie Richard et Sophie Chouinard.

Étant donné la nature même du sujet, à savoir qu’il peut être évolutif dans le temps en raison de l’arrivée inattendue de nouvelles informations ou de tout autre évolution dans les dossiers, il sera difficile voire impossible de présenter une publication régulière de façon hebdomadaire. Pour ce faire, cette série sera qualifiée d’ouverte. Au cours des prochaines semaines, nous présenterons quelques cas afin de bien lancer le sujet. Par la suite, les dates de publication dépendront essentiellement des fruits de nos recherches ou alors de l’information que pourrait apporter le public. Ainsi, soyez assuré que les articles seront tout de même nombreux. Tout ce que nous ne pouvons prévoir, c’est leur nombre total.

En plus d’être le fondateur du blogue Historiquement Logique!, Eric Veillette est l’auteur de quelques livres qui se consacrent à l’étude exhaustive de dossiers judiciaires ayant marqués l’histoire du Québec. Quoiqu’il participe à cette série, il tient à rassurer son lectorat sur le fait que sa mission demeure la même, à savoir celle de se consacrer aux archives historiques. La présente série n’est donc pas une nouvelle orientation en matière d’écriture, et pour ce faire, il réfère le public – dans l’éventualité de nouvelles informations – à sa collègue Annie Richard. Cette chercheuse déterminée, est venue se greffer à Historiquement Logique! il y a maintenant plus d’un an. Elle a démontré son efficacité et sa sensibilité en publiant la série documentaire L’affaire Boudreau. Elle offre aussi son aide à plusieurs personnes qui souhaitent obtenir de l’information ou des documents sensibles. Sophie Chouinard, diplômée en archéologie, en est à ses premières armes dans le domaine de la recherche documentaire et de l’étude de dossiers judiciaires. Sa présence permettra d’apporter un regard neuf.

Tous trois, nous assumons le contenu des textes qui font partie intégrante de la série Les Assassins de l’innocence. Toutefois, les articles seront publiés en alternance sous nos trois noms, c’est-à-dire que certains articles seront publiés avec le compte d’Eric, d’Annie ou de Sophie, mais tous feront partie intégrante de la série.

Comme nous croyons que la chronologie est la méthode la plus facilement assimilable pour le lecteur qui cherche à mieux comprendre la nature de ces crimes, nous présenterons d’abord les différents cas de jeunes femmes et d’enfants assassinés au cours des années 1970 et 1980. Les faits rapportés sont directement tirés des documents légaux disponibles, c’est-à-dire les rapports d’autopsie, les casiers judiciaires, les enquêtes de coroner et dans certains cas les rapports d’enquête et dossiers de Cour. Nous ne nous basons sur aucun document produits par d’autres auteurs, éditeurs de contenu, etc. Nous ferons cependant exception dans quelques cas où nous avons eu recours, par exemple, à la revue de presse ou à des ouvrages de référence. Ceux-ci seront mentionnés en temps voulu.

Évidemment, nous n’avons pas l’intention de faire ou refaire le travail des policiers. Il faut admettre que nous ne possédons pas tous les outils mis à la disposition des enquêteurs des corps policiers municipaux ou provinciaux. Pour cette raison, nous resterons prudents dans nos propos puisque nos idées pourraient être faussées par des informations qui, pour le moment, ne sont pas à notre disposition. Notre seule intention est de rendre aux lecteurs les informations publiquement accessibles et de reconstituer ces faits qui, dans certains cas, sont en train de devenir historiques. Ainsi, il faudra voir nos articles comme le résultat d’une synthèse documentaire sur des faits historiques.

Après avoir présenté tous les cas que nous jugeons importants, nous étudierons quelques suspects potentiels. Pour certains d’entre eux, en particulier ceux qui sont toujours vivants et qui n’ont jamais été accusé de crime grave, nous utiliserons des pseudonymes. Aussi longtemps qu’une personne n’est pas officiellement accusée d’un crime elle a droit à sa vie privée.

Finalement, un mot sur le choix de notre titre. Le mot « innocence » évoque le sentiment de pureté qui devrait, selon nous, prédominer dans notre société. Un monde dans lequel l’innocence dominerait serait synonyme d’une société où il fait bon vivre, sans malice, et sans méchanceté. Mais ces hommes, ces assassins, qui, pour des raisons obscures, décident de s’attaquer à la pureté de nos femmes et de nos enfants, c’est aussi à notre innocence qu’ils s’attaquent. À cause d’eux, notre monde n’est pas ce qu’il devrait être. Vivre avec nos portes sans serrure, avec la confiance mutuelle de l’autre et nos enfants qui s’amusent dans le parc sans le moindre risque, devient une image utopique en présence de ces monstres.

Sans eux, notre société serait nettement différente et c’est pourquoi il faut éviter de banaliser ces crimes. Nous n’avons pas l’intention de proposer des solutions, ni même de dresser un portrait scientifique de la situation. Nous faisons seulement de notre mieux avec les outils mis à notre disposition afin de vous présenter les faits le plus méthodiquement possible.

Nous profitons de l’occasion pour remercier très sincèrement le personnel de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), que ce soit celui du bureau du Vieux-Montréal, de Trois-Rivières, de Québec ou de toute autre région concernée par nos enquêtes historiques. Merci également au Bureau du coroner du Québec pour sa transparence. Nous saluons également Pierre De Champlain, auteur spécialisé dans le domaine de l’histoire du crime organisé, dont les ouvrages seront cités en temps et lieu. Nous le remercions pour sa disponibilité à répondre à nos questions, en particulier dans un dossier qui nous tient à cœur et que nous présenterons la semaine prochaine.

Nous les remercions tous de leur dévouement et de leur travail qui nous est si précieux dans notre volonté de remettre au public ce dont il a droit.

Si vous croyez détenir de l’information pertinente relative à l’un ou l’autre des crimes cités ultérieurement, nous vous suggérons de communiquer sans délai avec la Sûreté du Québec ou le corps de police de votre municipalité. Si vous avez des cas particuliers à nous suggérer, il est possible de nous écrire par courriel à l’adresse suivante : historiquementlogique@hotmail.com (à l’attention d’Annie Richard).

Merci de votre présence!

Eric Veillette

Annie Richard

Sophie Chouinard

Blanche DeBlois Landry, de sage-femme à meurtrière

Le sacristain Armand Colbert. C’est lui qui a découvert le corps du bébé sans nom dans l’église des Sept-Allégresses à Trois-Rivières, en décembre 1926.

Au Cap-de-la-Madeleine, en décembre 1926, Blanche DeBlois Landry a aidé sa fille, Marie-Rose Landry, à accoucher d’un petit garçon. Ce n’était pas la première fois qu’elle procédait ainsi. Que ce soit par crainte de son conjoint, comme nous le verrons d’après les preuves contenues dans le dossier judiciaire, ou la pression sociale exercée envers les femmes qui accouchaient hors mariage, il demeure que Blanche a tué cet enfant. Selon les documents légaux conservés à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières, elle aurait « étouffé » le poupon avant de le placer dans une valise et de le faire disparaître.

Les années passèrent sans que Blanche soit inquiétée par la justice puisque personne, apparemment, ne connaissait la courte existence qu’avait eue cet enfant. En fait, le sacristain de l’église des Sept-Allégresse, Armand Colbert, en avait eu connaissance puisque c’est lui qui avait trouvé le petit cadavre. Toutefois, comme celui-ci n’avait jamais été identifié, personne ne pouvait remonter la piste jusqu’à Blanche Landry.

Puis le 18 avril 1931, Blanche rendit visite à sa voisine Angélina Bellemare, épouse de William Côté. Cet après-midi-là, Marie-Anne Massicotte, 33 ans, prit également part à l’étonnante conversation qui allait suivre. Blanche, maintenant âgée de 42 ans, sentit soudainement le besoin de vider son sac. Elle se plaignit d’abord du fait que sa fille ne lui donnait plus aucune nouvelle. Frustrée par cette situation, elle décida de parler de cet accouchement clandestin auquel elle avait participé il y avait presque 5 ans.

Angélina mettra cependant quelques mois à réfléchir à tout cela. En septembre, elle se décida à se rendre jusqu’au palais de justice de Trois-Rivières pour révéler la teneur de cette conversation au greffier Vigneau.

Le 18 septembre 1931, Blanche DeBlois Landry était arrêtée et conduite à la prison de Trois-Rivières. D’après le dossier, on apprend qu’elle était la mère de trois enfants. Elle était d’origine française mais habitait au Cap-de-la-Madeleine depuis 12 ans. Son dossier stipule également qu’elle avait été traduite en justice à deux reprises, mais sans qu’on précise pourquoi.

Le 2 octobre 1931, elle comparaissait devant le juge François-Xavier Lacoursière. Les deux avocats les plus férus de la région étaient à leur poste. Du côté de la Couronne on retrouvait Me Philippe Bigué, et à la défense Me Jean-Marie Bureau. Ces deux-là s’étaient affrontés à plus d’une reprise. Par exemple, Bigué avait fait condamner Alexandre Lavallée à la pendaison en 1927, alors que dans un autre duel juridique survenu en mars 1930 c’était au tour de Me Bureau de remporter la partie en obtenant que son client Andrew Day, responsable d’un octuple meurtre commis à la hache, soit envoyé en institution psychiatrique plutôt que sur l’échafaud.

Marie-Anne Massicotte, épouse d’Arthur Marcotte, fut le premier témoin entendu. Elle connaissait l’accusée depuis deux ou trois ans. En lui demandant de rassembler ses souvenirs de la rencontre du 18 avril 1931, Me Philippe Bigué lui demanda de donner les détails de cette étrange conversation.

  • Qu’est-ce qui s’est passé au cours de cette entrevue?, questionna Me Bigué.
  • Elle s’est mise à nous parler de sa fille Marie-Louise. Elle a dit : « ma fille, c’est une sans cœur. Depuis qu’elle est partie, elle ne m’a pas écrit. Je l’ai toujours cachée à venir jusqu’aujourd’hui, à présent je vais la déclarer. Elle a eu un bébé avec Wellie Germain, c’est une petite fille. Rendu au soir je l’ai prise et j’ai été la porter à l’hôpital Saint-Joseph. Elle a été une secousse et elle a eu un autre enfant, ça appartenait à Henri Beaudry. Cet enfant-là lui ressemblait comme deux gouttes d’eau, à son père. C’est moi-même qui l’ai mis au monde, tous les deux ». Pour le mettre au monde, elle a dit qu’elle n’avait pas d’huile dans sa lampe pour s’éclairer et qu’elle s’éclairait avec des allumettes. Elle a dit qu’elle avait eu bien de la misère. Après ça il a voulu brailler, elle l’a pris, elle l’a mis dans la valise.

Blanche aurait également dit vouloir éviter que son « chum », Armand Piché, entende les pleurs de l’enfant. C’est ainsi qu’elle aurait mis le poupon dans une valise. Une fois le bébé mort, elle l’a enveloppé dans un linge blanc, l’a déposé dans une boîte qu’elle inséra dans une valise. Pour finir, elle avait verrouillé la valise.

Marie-Anne Massicotte ajouta que l’accusée « a attendu qu’il fasse bien sombre pour aller le porter à l’église des pères sur la rue St-Maurice ».

  • Elle a pris une voiture pour se faire conduire et elle a dit qu’après avoir été embarquée elle a pris la boîte et elle l’a mise sous sa mante en laine rouge. Rendue à l’église des pères elle a dit aux gens de la voiture d’arrêter qu’il fallait qu’elle aille payer un siège. Elle a débarqué, elle a entré dans l’église où il faisait bien sombre. Elle a dit : « quand j’ai vu ça j’ai monté en haut [sic], ça été juste pour monter, c’était bien sombre, j’ai été déposé [sic] la boîte tout près de l’orgue ».
  • Avez-vous dit, madame, si Blanche Landry, l’accusée, vous avait déclaré dans quelle année c’était?
  • Oui, dans l’année 1926.
  • Vous a-t-elle dit dans quelle saison?
  • Dans l’automne tard, en arrivant aux fêtes.
L’acte d’accusation au dossier de Blanche DeBlois Landry.

La Cour entendit ensuite le témoin Angélina Bellemare, 42 ans, épouse de William Côté. Celle-ci corrobora principalement le témoignage de Marie-Anne. Blanche leur avait avoué avoir mis au monde le bébé de sa fille pour éviter que tout le monde le sache. D’une certaine façon, cette cause met en lumière l’existence d’accouchements clandestins résultant de relations hors mariage. Quant au petit garçon, que Blanche avait tué, il était le fils d’Henri Beaudry.

Le seul détail supplémentaire qu’on apprend par cette comparution est que Blanche Landry serait restée chez elle de 14h00 à 16h00 environ lors de cette fameuse conversation du 18 avril 1931. En d’autres mots, si Blanche Landry n’avait jamais parlé ce jour-là elle n’aurait probablement jamais été accusée devant la justice.

Toutefois, Angélina fut contre-interrogée par Me Jean-Marie Bureau, qui lui fit remarquer que depuis cette conversation elle avait mis du temps à révéler ce qu’elle savait. En août ou en septembre 1931, elle était venue en parler au greffier Vigneau, au palais de justice.

  • C’est la première fois que vous avez pensé d’en parler?, questionna Me Bureau.
  • Oui, je n’avais pas d’affaires à en parler avant.
  • Pourquoi aviez-vous plus d’affaires il y a deux mois?
  • Ça m’est venu dans l’idée d’en parler, j’en ai parlé, je ne peux pas dire autrement.
  • Vous n’aviez pas plus d’affaires à ce moment-là?
  • C’est parce que je voulais le dire.
  • Vous n’aviez pas de raisons spéciales?
  • Je crois que je n’avais pas de raison d’en parler pour rien.
  • Croyez-vous avoir parlé pour rien?
  • Non, je calculais que c’était bien utile, elle en avait déjà bien fait.

Il ressortit de ce témoignage que Blanche Landry se rendait chez elle deux ou trois fois par jour, tandis qu’Angélina n’avait pas mis les pieds chez celle-ci depuis 15 ans. Ce dernier détail contredit cependant les informations contenues dans le dossier judiciaire puisqu’on y indique que Blanche DeBlois Landry habitait au Cap-de-la-Madeleine depuis 12 ans.

Angélina jura également ne jamais s’être disputé avec Blanche. Ce fut donc sans succès que l’avocat de la défense tenta de lui faire dire qu’il y avait un quelconque motif de vengeance derrière cette dénonciation.

C’est alors que la Couronne appela le témoin Armand Colbert, un sacristain de 38 ans. C’est lui qui avait trouvé le corps du poupon déposé dans l’église.

  • Le soir, entre 19h00 et 20h00, j’ai trouvé une boîte dans l’église, dans la tour tout près de l’orgue et j’ai descendu cette boîte en bas, je l’ai ouverte pensant pouvoir trouver le possesseur et j’ai trouvé un corps d’enfant dans la boîte. Je l’ai transportée au bureau de la cure pour la montrer au curé. Le Père curé a ouvert la boîte et il a regardé l’enfant et il l’a envoyée porter à la station de police.
  • Vous l’avez vu vous-même?, demanda Me Bigué.
  • Oui.
  • Était-ce un garçon ou une fille?
  • Je ne peux pas dire.
  • Vous êtes allé la porter?
  • À la station, au capitaine Cossette.
  • À qui l’avez-vous remise?
  • Au capitaine Cossette lui-même.

La Couronne appela ensuite le capitaine Wilbrod Cossette, 53 ans, de la police de Trois-Rivières. Il se souvenait parfaitement de la visite du sacristain Colbert en décembre 1926. C’est ce qui mit fin aux audiences. La Couronne en avait assez pour obtenir la condamnation de Blanche DeBlois Landry, ou alors pour négocier avec elle un plaidoyer de culpabilité pour une accusation réduite, comme ça semble avoir été le cas par la suite.

Capitaine Wilbrod Cossette de la police de Trois-Rivières.

Le 17 novembre 1931, Blanche DeBlois Landry comparut devant le juge Aimé Marchand au palais de justice de Trois-Rivières pour recevoir sa sentence. Selon ses propres aveux, elle avait été reconnue coupable de l’accusation de « suppression de part ».

Le lendemain, elle signait un document stipulant qu’elle renonçait à son droit d’aller en appel et que, par conséquent, elle acceptait le jugement rendu contre elle par le juge Marchand. Le même jour, elle était condamnée à deux ans de prison au pénitencier de Kingston. Elle irait donc rejoindre Marie-Anne Houde, la célèbre marâtre, qui purgeait sa peine d’emprisonnement à vie à Kingston depuis 1921 pour le meurtre d’Aurore Gagnon.

Le fait de plaider à cette accusation réduite lui imposait une peine moins imposante que celle prévue pour meurtre. Mais la question demeure : Blanche Landry aurait-elle accepté un marché pour éviter la peine de mort?

Selon Le Nouvelliste, le juge Marchand aurait fait la morale à deux condamnés ce jour-là, dont la meurtrière du bébé inconnu : « Ces sentences, dit-il, acceptez-les avec toute la contrition de votre cœur. Vous avez été trouvés coupables par un jury honnête, intelligent et consciencieux. Vous pouvez encore être des sujets utiles si vous vous soumettez. Si, au contraire, vous vous révoltez, c’est la guerre contre la société et c’est la société qui vous vaincra, car vous ne vaincrez pas la société ».

On ignore ce qu’est devenue Blanche DeBlois Landry après ses démêlés avec la justice. En revanche, on sait qu’Angélina Bellemare est morte à Trois-Rivières le 23 août 1962.

Le sacristain Armand Colbert, né en 1893, s’est éteint à Trois-Rivières le 14 juillet 1965. Pour souligner sa mort, Le Nouvelliste publia un article rappelant ses 50 ans de services comme sacristain à l’église des Sept Allégresses. Il aurait confié à un ami que « j’aimerais être sacristain jusqu’à mon dernier soupir ». À l’arrivée du Père Vidal, qui se préparait à célébrer la première messe de 6h45, il avait trouvé Colbert étendu par terre et sans vie.

En 1936, le capitaine Wilbrod Cossette sauva la vie à une femme lors d’un incendie. Il est décédé quatre ans plus tard, le 27 février 1940, des suites du diabète. Il comptait plus de 26 ans de services au sein du corps policier de la ville de Trois-Rivières. Entré dans la police en 1913, il devenait capitaine en 1916 et sous-chef en 1934, sous les ordres d’Alide Bellemare qui avait succédé à Jules Vachon. Cossette était originaire de Ste-Geneviève-de-Batiscan, né le 3 juin 1878.

 

Témoigner contre son agresseur … en 1917

Léna Morin (à droite) n’avait que 15 ans lorsqu’elle a témoigné lors du procès du meurtrier Aurèle Veuillette. On la voit ici en compagnie de son petit frère, Paul Jr., qui fut l’une des victimes de Veuillette.

En 1917, Aurèle Veuillette avait 17 ans. Il habitait à Snake Creek, dans la région du Lac Témiscamingue, dans le nord-ouest québécois. On raconte qu’il avait été recueilli en bas âge par Paul Morin, un pionnier habitué à la vie sauvage de cette région. Cette année-là, Morin habitait avec sa femme et leurs trois enfants, dont un fils de 5 ans prénommé Paul Jr et une fille de 15 ans répondant au nom de Léna Morin.

Au début de l’année 1917, quelque chose s’était développé entre Aurèle et Léna. On ignore si cette dernière était attirée par ce jeune ouvrier agricole, mais Veuillette, assurément, était amoureux de l’adolescente. Mis au courant, Paul Morin ordonna immédiatement au jeune homme de cesser cette « relation ». Veuillette s’installa sur une autre ferme, sans toutefois oublier celle que son cœur avait apparemment choisie.

Décidé à ne pas s’en laisser imposer, Veuillette emprunta la carabine d’un ami en prétextant se rendre à la chasse à l’ours. Au matin du 8 août 1917, un peu après 11h00, un coup de feu claqua dans la cour des Morin. Léna, qui était à laver du linge dans la cuisine tandis que sa mère mettait la viande et les patates à cuire sur le poêle, entendit claquer un coup de feu. Dehors, par la fenêtre, elle vit son père s’effondrer au sol, près de la grange. Immédiatement, la mère, la fille et le garçon de 5 ans sortirent en courant. Peu de temps après, Paul Jr s’affala sous le second tir.

Ces détails d’une fusillade qui a fait deux morts, nous les devons au témoignage de Léna Morin. En effet, le procès de Veuillette s’ouvrit à Bryson devant le juge W. A. Weir le 24 avril 1918. Il devait se terminer deux jours plus tard par un verdict de culpabilité et une condamnation à mort.

Lorsque Lena, 15 ans, a été appelée à la barre des témoins, qu’a-t-elle ressenti? Quel niveau de peur l’accabla-t-elle au moment de devoir affronter celui qui, non seulement avait affiché un intérêt marqué pour elle, mais avait aussi froidement assassiné son père et son jeune frère de 5 ans?

  • Racontez brièvement à la Cour et au jury ce que vous savez de la fusillade qui s’est produite sur la propriété de votre père le 8 août 1917 … à quelle heure, quand et où cela s’est produit?, questionna Me Gaboury[1].
  • J’ai entendu trois coups de feu.
  • Vers quelle heure?
  • Entre 11h00 et 12h00 dans la matinée.
  • Dites-nous ce que vous avez fait quand vous avez entendu le premier et le deuxième et le troisième coup de feu?
  • Au premier coup de feu, j’ai vu mon père tomber au sol et j’ai couru vers lui. Et au second coup de feu j’étais près de mon père et le troisième j’étais à mi-chemin de la maison, à mi-chemin entre la maison et la cuisine.
  • Où étiez-vous quand vous avez entendu le premier coup de feu?, demanda le juge.
  • J’étais à la maison.

Lena fut incapable de préciser la distance qu’il y avait entre la maison et l’endroit où son père avait été abattu. Elle estima cette longueur à celle du prétoire dans lequel se déroulait le procès.

  • Avez-vous vu quelque chose pouvant indiquer d’où venaient ces coups de feu?
  • J’ai vu la fumée.
  • D’où provenait cette fumée?
  • J’ai vu que cette fumée provenait du haut de la porte de la grange.
  • Après combien de coups de feu avez-vous vu cette fumée?
  • Après le premier tir.
  • Où vous trouviez-vous lorsque vous avez vu la fumée?
  • Dans la cuisine.
  • Maintenant, expliquez-nous comment vous avez vu la fumée dans le jardin?
  • J’ai couru directement de la cuisine jusqu’au jardin.
  • Comment cette fumée a-t-elle captée votre attention?
  • Elle se propageait.
  • Et avez-vous vu de la fumée après le deuxième tir?, demanda le juge.
  • Je n’ai vu aucune fumée à ce moment-là.
  • Ni après le troisième tir?
  • Non.
  • Pourquoi?
  • Parce que je n’ai pas regardé en direction de la grange.

Après ces quelques détails permettant de mieux situer les jurés, le procureur en vint à l’accusé.

  • Avez-vous vu Aurèle Veuillette dans la matinée du 8 août 1917?
  • Je l’ai vu passer le matin vers 8h00.

Selon Lena, il marchait en direction de la gare, qui se situait à un peu plus d’un mile. Or, la route passait carrément devant la maison des Morin, ce qui veut dire que la marche de Veuillette l’avait amené à déambuler tout juste sous les fenêtres de la résidence. Était-ce une sorte de provocation?

  • L’avez-vous vu après ça?
  • Non, je ne l’ai pas vu après ça.
  • Avez-vous vu s’il avait quelque chose avec lui quand vous l’avez vu se diriger vers la station?
  • Non, il n’avait rien avec lui.
  • Est-ce qu’une autre personne que votre père a été tuée ce jour-là?
  • Oui, mon petit frère a été tué.
  • Quel est le nom de votre frère?
  • Paul Morin.
  • Quel âge avait-il?
  • Il avait 4 ans.
  • Où étiez-vous quand Paul Morin Jr. s’est fait tirer? Par quel tir a-t-il été atteint et où étiez-vous?
  • C’était par le second tir. C’était quand j’étais dans le jardin, quand il a été tiré.
  • Qui a pris votre petit frère quand il a été tiré?
  • Moi-même.
  • Est-ce qu’il était mort quand vous l’avez pris?, questionna le juge.
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez vu votre petit frère près de votre père quand votre père s’est fait tirer?, reprit Me Gaboury.
  • Quand mon père s’est fait tirer, le garçon[2] était dans la maison avec nous et il est sorti après que je sois sorti et il s’est tenu près de mon père.
  • Qu’est-ce qu’il a fait d’autre?
  • Et il s’est fait tirer à cet endroit.
  • Avez-vous vu autre chose?
  • Non.
  • À quelle distance de votre père était-il?
  • Environ un pied de mon père.
  • Est-ce qu’il a touché à votre père?
  • Je ne l’ai pas vu le toucher.
  • Dites-nous ce que vous avez vu de lui jusqu’à ce qu’il se fasse tirer?
  • Quand je l’ai vu, il essayait de revenir à la maison et il s’est fait tirer.
  • Et qu’est-ce que vous avez fait?
  • Il s’est fait tirer par le second tir et alors je l’ai pris.
  • À quel endroit a-t-il été atteint?, demanda le juge.
  • Dans la figure.
  • Quelle partie de la figure?
  • Juste ici, sur le nez.
  • Entre le nez et l’œil?
  • Oui.
  • Savez-vous de quel œil il était question?
  • Je ne me rappelle pas.

Ensuite, Lena expliqua avoir transporté son petit frère dans la maison pour l’y déposer sur le plancher de la cuisine. Bien qu’elle n’ait rien vu après cela, elle avait entendu un troisième coup de feu.

  • Et où était votre mère à ce moment-là?, questionna Me Gaboury.
  • Elle était avec moi.

Léna dut spécifier que sa mère était près d’elle, mais de sorte qu’elle se trouvait la plus près de l’étable.

  • Où étiez-vous quand votre mère s’est fait tirer?
  • Dans le jardin.
  • Étiez-vous au côté de votre mère?, demanda le juge.
  • Oui.
  • Et où elle a été touchée?
  • Directement dans le coude.

Heureusement pour elle, Madame Morin avait réussi à se réfugier dans la cuisine avec sa fille. C’est en soulevant ces détails que le juge fit apparaître une hypothèse selon laquelle le tireur visait peut-être Léna.

  • Le fait est que votre mère était entre vous et l’endroit d’où provenait le tir, ce qui vous a sauvé?, fit le juge.
  • Oui, alors que nous courions vers la maison. Mais je ne peux pas dire que j’aurais pu être atteinte si ma mère n’avait pas été entre moi et l’endroit d’où provenait le tir.

Lorsqu’on lui demanda si elle avait entendu quelqu’un dire quelque chose entre le deuxième et le troisième tir, l’avocat de la défense Me McDonald s’objecta. Il craignait que la réponse apporte du ouï-dire puisqu’il prétendait, bien sûr, que l’accusé ne se trouvait pas sur place. Malgré cette intervention, le juge permit la question. Léna put alors répondre ceci :

  • Après le troisième tir nous avons couru dans la maison et ma sœur est venue à la porte, ma sœur Évangeline, et elle a crié « ne tirez plus! ».
  • Dans quelle direction regardait-elle?
  • Elle regardait vers l’étable.

Évidemment, la Couronne avait besoin de relier l’accusé à cette fusillade.

  • Avez-vous vu quelqu’un prendre la fuite à un certain moment?
  • Non, je n’ai vu personne.

Contre-interrogée par Me McDonald, elle raconta qu’elle était à laver du linge dans la cuisine lorsque le premier coup de feu avait retenti. Malgré ces précisions, Léna fut incapable de fournir une heure précise pour situer le premier coup de feu. La seule estimation qu’elle fut en mesure de donner, fut de dire que cela s’était produit entre 11h00 et midi. L’avocat de Veuillette insista et Léna demeura catégorie en refusant de s’avancer vers une réponse incertaine. Sa seule admission fut de dire qu’à midi tout était terminé.

  • Vous avez dit que votre frère a été tué par le deuxième tir, regardiez-vous vers lui quand il a été tué?
  • Non, je regardais mon père quand il a été tué.
  • Sur quoi vous vous basez pour dire qu’il a été tué par le deuxième tir si vous ne regardiez pas dans sa direction?
  • Dès que j’ai entendu le second tir, il a été tué.
  • Et avant le second tir il se tenait debout?
  • Oui.
  • À quelle distance était-il de votre père quand vous l’avez pris dans vos bras?
  • Pas tellement loin.
  • Environ trois pieds?
  • Oui.
  • Je ne veux pas vous suggérer la réponse, mais trois ou quatre pieds?
  • Bien, environ quatre pieds.

Le criminaliste parvint finalement à lui faire dire que le projectile du troisième tir, qui avait atteint sa mère pendant qu’elles couraient toutes deux, côte à côte, ne lui était pas destinée.

Me Gaboury revint le temps de quelques questions qui servirent à préciser que le père se trouvait plus près de la grange que son fils. Immédiatement après, Léna Morin fut remerciée. Étrangement, on ne l’a jamais questionné à propos de ce qu’elle connaissait de l’accusé ou de ses intentions.

Le lendemain, Léna fut rappelée dans la boîte des témoins. Les questions du procureur de la Couronne permirent de comprendre que dès le premier coup de feu, Léna, sa mère, son petit frère et sa sœur Évangeline se sont précipités à l’extérieur pour courir au secours de leur père. Léna fut la première à arriver auprès de lui. Sa mère le toucha et Léna lui demanda s’il était mort. « Es-tu mort, Paul? », aurait alors lancé sa femme.

Le second tir les avait convaincus de retourner vers la cuisine en courant. En fait, Léna expliqua que c’est sa mère qui fut la première à s’élancer. Bien sûr, au moment de la suivre, elle avait déjà son petit frère dans ses bras.

  • Pourquoi l’aviez-vous dans vos bras?
  • Parce qu’il était mort, il avait été tué. C’est le premier tir qui a tué mon père et je pense que c’est le second qui a tué le garçon.
  • Pouvez-vous jurer que c’est le second tir qui a tué votre petit frère?
  • Oui, je le pense.
  • Il a été tué sous vos yeux?
  • Oui, après le second tir j’ai remarqué qu’il était tombé au sol et qu’on l’avait tué.
  • Et alors vous l’avez immédiatement pris dans vos bras et vous avez couru vers la maison?
  • Oui.
  • Comment saviez-vous qu’il était mort?
  • Parce que quand je l’ai pris, le sang giclait et j’ai vu qu’il était mort.
  • Que le sang coulait sur vous?
  • Oui, quand je l’ai pris dans mes bras.

Questions inutiles ou nécessaires pour la reconstitution des événements?

À un certain moment, Léna parut se contredire sur un détail. Après avoir affirmé que son petit frère avait été tué entre le corps de son père et la maison, elle indiqua qu’au moment d’arriver près du corps le petit Paul Jr. se trouvait entre la grange et le père.

  • Vous avez dit, il y a quelques minutes, que le petit garçon était entre la grange et votre père, après le premier tir?
  • Oui, mais après le premier tir, il a bougé autour jusqu’à l’autre côté de mon père et quand le second tir est arrivé le petit garçon était du côté opposé et ne se trouvait pas entre mon père et la grange à ce moment-là.

Tant pis pour la défense. Léna ne s’était finalement pas contredite. En fait, on constate à la lecture des transcriptions qu’elle fut un témoin solide pour la poursuite.

La brève étude de ce témoignage permet de constater une chose : Veuillette était un excellent tireur. Quand on pense que des célébrités du Far West avaient du mal à atteindre un tel score, Veuillette a tiré à trois reprises pour atteindre sa cible à tous les coups. Et sur trois de ces tirs, il a tué deux personnes. Et tout ceci en restant à l’abri des regards.

On pourrait avoir tendance à l’oublier, mais Léna Morin a courageusement livré ce témoignage devant l’accusé, alors qu’il était assis devant elle dans le prétoire. Que Veuillette ait commis ce double meurtre parce qu’il avait une quelconque attirance pour elle ou non, n’empêche que Léna a fait face à celui qui avait lâchement assassiné son père et son petit frère.


Source:

R. c. Aurèle Veuillette, Bibliothèque et Archives Canada, RG13, 1917-1918.


[1] Le procès s’est déroulé en anglais. La traduction est ici la mienne.

[2] À plusieurs reprises, elle a utilisé le mot « the boy » ou « the little boy » pour décrire son jeune frère diparu.