La marâtre: les années d’incarcération (4/5)

Ernest Lapointe. À l’époque où il était ministre de la Justice à Ottawa, il a reçut plusieurs lettres de Marie-Anne Houde, qui l’implorait sans cesse d’être libérée.

Le 7 septembre 1925, le chapelain Wilfrid T. Kingsley du pénitencier de Kingston écrivait au ministre de la Justice Ernest Lapointe afin d’appuyer la demande de Marie-Anne Houde. Il rappelait sa conduite exemplaire et sa dévotion, tout en reprenant le bon vieil argument selon lequel elle n’aurait pas dû être déclarée « normale ». Pourtant, dois-je me répéter, le procès avait conclu au fait qu’elle était parfaitement saine d’esprit alors qu’on continuait à militer en faveur de la folie, une théorie loufoque présentée malhabilement par la défense. Étrangement, ceux et celles qui dénonçaient le verdict n’avaient pas assisté au procès et c’est peut-être là une leçon à retenir, à savoir qu’il est préférable d’éviter de critiquer une chose que l’on ne connaît pas.

Toutefois, remarquons au passage que le chapelain soulignait que le mari de Marie-Anne avait été libéré depuis peu, sans toutefois préciser la date exacte. Évidemment, il se servait de cette libération pour souligner qu’on devrait aussi agir de même pour la marâtre. Encore une fois, on confondait tout. Rappelons que Marie-Anne Houde était accusée de meurtre, c’est-à-dire d’homicide au premier degré, ou si vous préférez avec préméditation. C’est la pire accusation prévue au Code criminel, à savoir qu’une personne qui a prémédité son geste y a réfléchi au préalable. Le crime a été planifié, désiré. Ainsi, ce type de criminel a beaucoup plus de chance de récidiver, d’autant plus s’il n’éprouve aucun regret et dépersonnalise sa victime. Évidemment, nous ne pourrons jamais être certain si toutes les lettres de la marâtre ont été conservées aux archives – ce serait étonnant vu certains sous-entendu – mais jusqu’à maintenant, c’est-à-dire 5 ans après le crime, elle n’a toujours pas mentionné le nom de sa jeune victime et n’a encore moins manifesté de regret.

La lettre du chapelain s’inscrit donc dans une longue série d’illogisme. D’ailleurs, le 9 septembre, le Chef du Remission Branch lui répondait poliment que ce dossier avait été mainte fois examiné et que le ministre n’était pas justifié de recommander la moindre libération pour cette femme, et cela « for a considerable period to come ».

Cet autre refus n’eut pour réponse qu’une autre lettre de Marie-Anne Houde. Le 25 novembre 1925, elle écrivait en anglais. Le contenu de cette missive est tellement redondant. Elle rappelait le temps qu’elle avait passé en prison et à quel point elle était séparée de ses enfants; qu’ils étaient jeunes et avaient encore besoin des soins de leur mère. Évidemment, elle souligna à son tour le fait qu’on avait récemment libéré son mari du pénitencier Saint-Vincent-de-Paul et qu’il était anxieux de la voir revenir à la maison pour prendre soin de la famille.

Pour appuyer sa demande, elle souligna que son frère, qui habitait à Trois-Rivières, était prêt à l’accueillir dans l’éventualité de sa libération. C’est là qu’elle se disait prête à s’établir et à refaire sa vie. De plus, elle affirma qu’on avait absolument rien à lui reprocher quant à son comportement à l’intérieur des murs de Kingston. Elle signa « Mary Gagnon ».

Le 19 janvier 1926, son fils Georges Gagnon, qui lui aussi avait témoigné contre elle lors du procès, lui écrivit depuis l’hospice St-Joseph de la Délivrance, à Lévis. En fait, il écrit une lettre qu’il adresse au ministère de la justice pour parler de ses parents : « moi je les aimais tant et qui jouissais tant auprès d’eux maintenant je suis privé de voir où ils sont. Je vous promets de leur dire de ne plus recommencer ce qu’ils ont faits. Que c’est triste d’être séparé quand on pourrait en jouir. Oh que je vous supplie d’avoir pitié d’eux rendez-moi [mes parents] s’il vous plaît. De votre suppliant. Georges Gagnon ».

La lettre suivante de Marie-Anne Houde est datée du 5 mai 1926, toujours adressée au ministre de la Justice. En anglais, elle continue de se plaindre de sa situation, demande sa libération et se prétend en mesure de vivre en société. Sans doute le ministre et ses associés l’ont-ils remarqué à l’époque, mais la meurtrière n’avait toujours pas fait mention de sa victime ni du moindre remord. En fait, le seul espoir de réhabilitation, aussi mince soit-il, apparaît lorsqu’elle rédige : « j’ai appris une leçon ici qui me guidera pour le reste de ma vie »[1].

Encore faudrait-il en connaître les détails et les circonstances, de cette leçon. Car si Houde est passée championne dans l’art de la complainte – et je ne parle pas ici de la complainte du phoque en Alaska – elle ne développe jamais ses idées. À croire que cela puisse être une preuve de son manque de profondeur et, surtout, d’auto-analyse.

Évidemment, elle ne manque pas de souligner que « mon mari a été libéré de St-Vincent-de-Paul il y a quelque temps et depuis sa libération il n’a fait aucun effort pour communiquer avec les enfants et je suis très anxieuses [sic] à leur sujet ».

Est-ce la preuve d’une rupture, comme on le verra dans le film de 1952 de Jean-Yves Bigras?

En effet, dans le film noir et blanc qui a marqué plusieurs générations et dont l’intensité n’a pas été estompée par le second film de 2005, les concepteurs ont fait le choix de montrer une rupture du couple. À la toute fin, Télesphore se dissocie complètement de sa femme. Mais fut-ce réellement le cas dans la « vraie vie »?

Quoi qu’il en soit, Houde ajoutait que son frère trifluvien était toujours prêt à l’accueillir, qu’il lui fournirait une maison et l’aide financière nécessaire jusqu’à ce qu’elle obtienne un emploi pour supporter ses enfants. À ce ton, on devine qu’elle se croyait définitivement abandonnée par Télesphore.

Sa plume était toujours aussi malhabile à présenter des arguments convaincants : « J’ai pleinement réalisé le sérieux du crime pour lequel je suis ici et même je suis certaine que je n’étais pas saine d’esprit à l’époque ». Le simple fait qu’elle désigne le meurtre d’Aurore en parlant du « crime pour lequel je suis ici » prouve à quel point elle n’assumait rien du tout.

Est-ce que cela aurait changé quelque chose au cabinet du ministre de la Justice si toutefois elle s’était montrée sincèrement désolée de son crime?

Lettre écrite de la main de Marie-Anne Houde, alias la marâtre (en haut). À titre de comparaison, j’ai ajouté la lettre suivante qui a clairement été écrite par une autre main. J’attire d’ailleurs votre attention sur la phrase dactylographiée en rouge qui le mentionne clairement.

Le 29 juin 1926, un peu plus d’un mois après cette dernière lettre, Hugh Guthrie était nommé ministre de la Justice. Toutefois, il n’occupa cette fonction que temporairement puisque dès le 13 juillet il était remplacé par Esioff-Léon Patenaude, qui occupera le poste jusqu’au 24 septembre 1926. Le lendemain, 25 septembre, Ernest Lapointe revenait comme ministre de la Justice à Ottawa. Il y resterait jusqu’au 6 août 1930.

Ces changements ministériels ont-ils incité la célèbre condamnée à renouveler sa plume?

Quoi qu’il en soit, moins d’un mois après le retour de Lapointe, soit le 20 octobre 1926, Marie-Anne Houde lui écrivait à nouveau. La lettre, en français, se lit comme suit :

Monsieur,

Avec un grand regret de ma faute je viens encore une fois vous demandez [sic] mon pardon non seulement pour moi-même mais aussi pour le bienfait de mes enfants.

J’aie [sic] à présent six ans de fait et après avoir fait mon devoir pendant de si longues années je doit [sic] mériter ma liberté je puis travailler en toutes sortes d’ouvrage et j’aie [sic] la bonne volonté de le faire je puis en plus me supporter moi-même ainsi que mes enfants, j’aie aussi mon frère qui est prête [sic] à me recevoir.

Honorable monsieur, soyez certains que vous ne serez pas en regret de ma liberté je vous ferez connaître que je sais comment appréciate [sic] et vous remercier.

De votre obéissante servante

Marie-Anne Houde

Un papier sans date qui porte le titre « Ste-Sophie », probablement pour Ste-Sophie de Lévrard (le village voisin de Fortierville où la marâtre est née), implore le ministre de la Justice de libérer Marie-Anne Houde. Le message est signé de « Madame Joseph Tousignant de Ste-Sophie-de-Lévrard ».

En février 1927, c’est une lettre de Georges Gagnon, toujours de Ste-Sophie-de-Lévrard, qui demande au ministre de la Justice pour « le pardon de maman ». Il prétendait avoir besoin d’elle.

Au moment de témoigner contre sa mère au procès de 1920, Georges Gagnon avait 9 ans. Au moment d’écrire cette lettre, il avait donc 16 ans. Certes, peut-être avait-il toujours besoin de la présence de sa mère mais on peut imaginer que ce besoin ne devait plus être le même que lorsqu’il avait 9 ou 10 ans. Est-ce que cet argument a effleuré l’esprit du ministre Lapointe?

En fait, Georges se disait âgé de 18 ans et demi et en mesure de supporter sa mère dans l’éventualité de sa libération. En fait, la lettre est signée par les frères Gérard et Georges Gagnon. On reconnait cependant la signature d’un certain Euclide Tousignant. Par qui a-t-elle véritablement été écrite? À l’instigation de qui? De quoi? Et quelle est la motivation réelle qui se cache derrière ces mots?

Tout ceci, bien évidemment, nous devons avoir l’honnêteté de dire que nous l’ignorons. Quoiqu’il en soit, le chef du service des Pardons leur répondit ceci :

Chers enfants,

Je suis chargé d’accuser réception de votre lettre du 1er février à l’Honorable Ministre de la Justice au sujet de votre mère détenue au pénitencier de Kingston.

L’Honorable Solliciteur Général qui est chargé de l’administration de la loi des libérations conditionnelles serait des plus heureux si les circonstances lui permettaient d’accéder à votre prière. Malgré ses bonnes dispositions l’Honorable Lucien Cannon se trouve dans la nécessité de vous dire qu’il ne lui est pas possible pour le moment de recommander la libération de votre mère.

Le 11 avril 1927, Marie-Anne Houde écrivait à nouveau au ministre de la Justice, cette fois en anglais. Outre les demandes redondantes, elle parle cette fois de son frère William Houde de Ste-Sophie-de-Lévrard qui est prêt à s’occuper d’elle. Qu’est devenu son frère de Trois-Rivières?

Elle n’en fera plus jamais mention.

Au passage, elle soulignait que ses deux fils travaillaient et que, par conséquent, ils étaient autonomes. Par ailleurs, elle ne souffla mot à propos de Télesphore. À cette époque, c’est comme s’il n’existait plus.

Dans un autre document daté du début de 1928, on constate que William Houde était toujours prêt à s’occuper d’elle dès sa sortie, ainsi qu’un certain Gérald Gagnon de l’Île Perreault dans le comté de Vaudreuil, à Montréal.

Le 4 septembre 1928, c’est en français que la marâtre tente à nouveau sa chance auprès du ministre Lapointe.

Cher Monsieur,

Avec la dernière [sic] espoir je viens encore une fois avec confiance à vous tous demandé mon pardon où du moins une réduction de sentence.

Après les huit grande années qui sera bientôt écoulée avec peine et grand regret et avec résolution de suivre le règlement qui me sera demandé de faire j’espère que vous me donnerez une chance d’aller auprès de mes enfants qui me sont si chères et qui sont prêtes à tous faire pour mon support et en plus je puis avoir de l’ouvrage ici à Kingston je n’ai aucune idée de retourné dans le district de Québec à moins d’aller voir mon vieux père qui me desire [sic] pour très longtemps.

Le plus vieux de mes fils est agée [sic] de vingt ans et l’autre agée de seize ans tous les deux bien peinées et demande mon secours tous les jours.

Je crois avoir fait mon devoir ici dans cette institution pendant les huit ans je n’ai pas eut aucun rapport contre ma conduite.

Bien avec esperance [sic] je vous demande encore une fois s’il vous plaît ma liberté.

Votre humble servante

Marie Anne Houde

Le 9 mars 1929, le directeur de la prison de Kingston, John C. Ponsford, écrivit à Gallagher pour lui stipuler qu’une religieuse de l’hôpital Hôtel-Dieu était prête à offrir un emploi à Marie-Anne Houde si toutefois on acceptait de la libérer. Selon lui, Marie-Anne manifestait le souhait de ne pas retourner dans la région de Fortierville.

Le 30 octobre 1929, le ministre de la Justice reçut une autre missive de la meurtrière. Sans grande surprise, elle demandait encore à être pardonnée, en plus de mentionner qu’elle connaissait deux ou trois endroits à Kingston où elle pourrait travailler dès sa sortie. « Cher monsieur avec la bonne recommandation de Mlle Robinson et aussi de notre warden [directeur de pénitencier] et considérant ma bonne conduite pendant de si longues années que je serai pardonner [sic] et avec un grand merci encore une fois je saurai l’apprécié [sic]. Je suis votre humble servante. M. A. Houde ».

C’est avec la lettre du 16 septembre 1930 qu’apparaît un changement flagrant. Dans la partie supérieure du document, on a clairement inscrit à la dactylo que cette missive n’a pas été écrite de la main de Marie-Anne Houde. Bien que signée de son nom, un simple coup d’œil suffit à le constater. La question qu’on se pose toujours est de savoir si elle l’a fait écrire par quelqu’un ou si cette lettre est simplement fausse. Il nous est impossible de le savoir précisément, quoique si ce document a été conservé au dossier on peut imaginer que la première option soit la bonne. Dans ce cas, pourquoi Marie-Anne aurait-elle eu besoin d’une tierce personne pour rédiger ses lettres? Parce qu’elle avait enfin compris son manque de talent pour traduire le fond de sa pensée? Pour améliorer ses chances de libération? Ou tout simplement parce qu’une incapacité physique l’empêchait de manier la plume?

Les informations contenues dans cette lettre laissent croire que l’auteur ou l’auteure connaissait très bien le dossier, ou alors retranscrivait seulement ce que Houde lui dictait. Par exemple, on y répétait le faux argument selon lequel Télesphore avait été libéré pour le même crime. Rappelons-le, l’accusation n’était pas la même pour les deux. Elle a été condamnée pour meurtre, lui pour homicide involontaire.

Ce qui rend unique cette lettre c’est que, pour la toute première fois depuis l’arrestation, elle parlait de sa jeune victime. Voici la traduction intégrale :

Cher Monsieur,

Étant donné que j’aurai fait 10 ans le 30 septembre je désire vous soumettre humblement, monsieur, mon application pour une libération conditionnelle. Mon cas, qui a soulevé l’opinion publique contre moi et dont vous avez les détails en votre possession, en est un qui m’a causé une tristesse atroce. Mon cœur, en plus d’un sentiment d’impuissance, est rempli de désespoir. Il m’arrive de croire, monsieur, que, même si on a rien à reprocher ici à mon comportement, le cœur des hommes sera à jamais fermé à mes supplications. Mon mari a été condamné à partager la même peine d’emprisonnement que la mienne et il a été relâché après 5 ans. Il n’est jamais entré en contact avec moi et n’a jamais apporté une contribution pour les enfants. Ceux-ci ont été les vraies victimes dans cette affaire. Au moment de mon arrestation, j’étais sur le point de donner naissance. J’ai ensuite perdu mes deux petits, nés dans des circonstances si tragiques. Si l’enfant qui a été tué par ma main pouvait parler, elle vous dirait que j’ai pris plus soin d’elle que d’aucun autre de nos enfants. Je ne peux dire monsieur ce qui m’a poussée ou m’a possédée à faire ce que le monde a prouvé que j’ai fait. Je donnerais ma vie pour que cela ne soit jamais arrivé. Pendant dix longues années j’ai prié et j’ai sacrifié même les petites choses que j’aurais pu avoir ici qui auraient pu me rendre heureuse. Je l’ai fait afin de réparer. Mais, cette petite vie ne peut être rappelée. Monsieur, je ne pourrai jamais en faire plus afin de réparer ce que j’ai fait. Mon cœur sera brisé tant que je vivrai. Si vous avez de la pitié pour moi et si vous me donnez la chance que les miens m’ont retirée, je croirai les paroles de Dieu « un cœur brisé et repentant ne sera pas méprisé ». Je ne veux pas demander plus que ce que je mérite et pour lequel j’ai travaillé fort. Je place ma confiance et mon avenir entre vos mains, cher monsieur.

Si on sent une certaine évolution dans sa réflexion, nous sommes encore bien loin de l’expression d’un regret profond et sincère. Il est clair que la prisonnière H-600 n’assumait toujours pas son crime, en particulier par le fait qu’elle n’osait pas utiliser le nom de sa victime. Était-ce si difficile?

Travailler fort? Mais comment? Où sont les preuves et les arguments démontrant qu’elle a fait un travail de conscience?

Quant à cette « chance que les miens m’ont retirée », doit-on en déduire que sa famille l’avait finalement reniée? Si oui, que s’était-il produit au cours des dernières années? Selon le ton retrouvé dans ses premières lettres on imaginait plutôt le contraire. Les Tousignant de Ste-Sophie de Lévrard, entre autres, parlaient en sa faveur. Est-ce un revirement de situation qui expliquerait pourquoi Trefflé Houde, le père de la marâtre, avait fini par s’installer à Québec?

On sait que, plus tard, Télesphore a réintégré sa vie à Fortierville et qu’en 1951, lorsqu’il a tenté de bloquer la sortie du film Aurore l’enfant martyre, il avait l’appui de certains de ses enfants, sans qu’on sache toutefois lesquels. Si Télesphore a été « accepté » dans sa communauté, pourquoi pas Marie-Anne Houde? Y avait-il eu la rupture définitive tant attendue?

Quoi qu’il en soit, ses deux fils ne l’ont, semble-t-il, jamais laissé tomber. Quoique …  Nous y reviendrons.

En décembre 1930, ceux-ci se rendirent auprès de Joseph-Napoléon Francoeur, l’avocat qui avait défendu leur mère en 1920 et qui était maintenant devenu ministre du Travail à Québec, afin de faire une autre tentative de libération. Malheureusement pour eux, cette démarche ne fut d’aucun secours.

Le 28 janvier 1931, une autre lettre plutôt insignifiante ne nous apprend pas grand-chose. Puis le 19 mars 1931, un court mémo de l’Armée du Salut recommande sa libération.

Le 9 juin 1931, Me Francoeur écrivait à M. F. Gallagher du Service des Pardons pour lui signaler que « certaines personnes désirent obtenir sa libération ». Il semble tâter le terrain « avant d’apprendre les démarches à cette fin, nous désirons savoir si elles peuvent être couronnées de succès ». Le 17 juin, Gallagher lui répond que « cette cause va être remise à l’étude, sur réception des nouveaux rapports que nous avons demandés. Vos représentations sont soigneusement notées et recevront toute la meilleure considération possible. Dès qu’une décision sera prise, vous en serez dûment informé ».

Le 12 juin 1931, l’évaluation pénitentiaire permet d’établir que la conduite de Marie-Anne était considérée comme « very good ». Une certaine Mme Burleigh, qui habitait au 27 Livingtson Avenue à Kingston, lui promettait du travail dans l’éventualité de sa libération. On nota aussi que sa santé était bonne et le directeur Ponsford fut dans l’obligation d’écrire que l’emprisonnement ne nuisait pas à sa santé, un critère important pour considérer sa libération. Il ira jusqu’à souligner que son comportement était exemplaire depuis le début de son incarcération et qu’il la recommandait personnellement pour la clémence.

Tout ceci porta M. F. Gallagher à écrire, le 24 juin 1931, au cabinet d’avocats Francoeur, Larue et Lanctôt, que « pour faire suite à ma lettre du 17 juin au sujet de Madame Télesphore Gagnon, détenue au pénitencier de Kingston, je dois vous dire qu’après une étude approfondie de cette cause, il n’y a malheureusement aucune possibilité d’en arriver à une conclusion favorable. Les faits et circonstances de la cause, de même que les rapports reçus, ne permettent aucunement de recommander l’exercice de la clémence ».

Dès le lendemain, le bureau de Francoeur, Larue et Lanctôt accusait réception de la réponse tout en soulignant au passage que « nous notons ce que vous voulez bien nous dire ».

Le 22 octobre 1931, Marie-Anne Houde écrivit – encore par l’intermédiaire de la main d’une tierce personne – à Gallagher. Encore une fois, elle demandait à être libérée. Notons cependant qu’elle revenait pour l’une des rares fois sur son crime : « je ne veut [sic] pas dire que je ne suis pas coupable mais ce qui est arrivé je puis l’affirmer que pour moi était comme un rêve je voudrais pouvoir vous l’expliqué [sic] moi-même mais je ne le peut pas car seulement qu’une femme dans la position que j’était moi-même dans ce temps pour sait vous le dire ».

Elle était consciente de l’image que la population lui attribuait car « il me semble et je suis certaine que si j’avait [sic] été ce qu’ils m’ont peint que je n’aurait [sic] pas les rapports qu’ils peuvent vous donné [sic] ici et en plus j’appartiens aussi à une bonne famille et j’aie été élevée par une bonne mère comme vous-même et un bon père qui m’attend pour se fermer les yeux âgé de 86 ans et des enfants qu’ils ont certainement besoin de mon aide dans un temps si dûr [sic] ».

Il est intéressant de la voir se servir de la soi-disant bonne réputation de sa famille, alors qu’au procès son avocat avait justement tenté l’inverse. En effet, Me Francoeur avait essayé de faire une preuve de mauvaise réputation à certains membres de sa famille, comme s’il avait voulu démontrer les difficultés familiales entourant l’accusée et ainsi, peut-être, attirer la sympathie du jury. Cette stratégie n’avait cependant connu aucun succès.

Houde démontre son art pour la manipulation lorsqu’elle ajoute : « n’est-ce pas Mr Gallagher que si vous êtes père de famille qu’il est terriblement dûr [sic] pour une mère d’apprendre cette nouvelle et être incapable de leur venir en aide[?] ». Elle faisait ici allusion au fait que ses enfants étaient sans emploi. Est-ce à dire qu’ils avaient soudainement perdu tout revenu alors que dans une lettre antérieure on les décrivait comme autonomes financièrement?

Il est intéressant de la voir commenter l’opinion que le public entretenait à son égard, peut-être en raison de la pièce de théâtre qui se jouait sur les planches depuis 1921. À propos de ce qu’on pensait d’elle en dehors des murs, elle écrivait : « le publique [sic] a été bien sévère pour moi dans tous les manières mais peut être que Dieu leur demanderas plus que moi tous cela me fait souffrir davantage car ce que j’aie souffert depuis que je suis ici c’est-à-dire les épreuves du dehors je suis certaines qu’ils valent 20 ans de purgatoire et je ne puis pas dire autrement je ne me sens pas capable de faire beaucoup plus long et il me semble que si vous le vouliez mon temps pourrait être bien court ».

Quand elle parle de ce qu’elle a enduré et souffert en faisant référence aux nouvelles qu’elle recevait de l’extérieur, il se trouvera plusieurs lecteurs pour dire que, justement, c’est là l’un des buts de l’incarcération, c’est-à-dire de priver le ou la condamnée de sa liberté, de ce qu’elle pourrait jouir en temps normal. Tout cela dans le but de forcer la réflexion et, éventuellement, la réhabilitation. Certes, on peut remettre en doute ces méthodes carcérales et pénales, les débats se poursuivent à ce sujet, mais n’empêche que Marie-Anne prouvait encore une fois qu’elle ne comprenait rien au système. Plutôt que d’aider sa cause, elle s’enfonçait.

Bref, près de 12 ans après le crime, elle n’avait toujours rien compris. Rien à rien.

Le 7 décembre 1931, puisque les résultats s’étaient avérés négatifs pour sa libération, l’aumônier catholique de Kingston, W. J. Kingsley, écrivit une autre lettre en faveur de celle qu’il considérait comme sa « protégée »[2]. Encore une fois, les mêmes arguments : il souligne la libération du mari le 8 juillet 1925 pour sa complicité dans le même crime (j’ai déjà expliqué pourquoi cet argument est vide de sens), qu’elle ne gardait aucun souvenir du crime, qu’elle était enceinte à l’époque, et qu’elle avait eu un comportement exemplaire en prison. Bref!

Le 16 décembre, c’est un dénommé Maurice Dupré qui lui répondit, également en anglais, à l’effet qu’il ne croyait pas que ses arguments méritaient d’être soumis au Bureau des Pardons ou au gouverneur général. « Il en est que je suis très familier avec les détails de cette tragédie atroce qui, je peux vous l’assurer, reste très vive dans l’esprit de la vaste majorité des gens de la province de Québec. Les détails émanant des preuves au procès étaient simplement consternantes et, peu importe la sympathie que cette femme peut maintenant inspirer, les autorités ne doivent pas oublier elles-mêmes que la commutation de la sentence de mort de cette femme a suscité de violentes protestations […] ».

Si les « amis » de Marie-Anne Houde n’avaient pas encore compris pourquoi le ministère refusait de lui accorder la moindre attention, c’était le moment ou jamais de comprendre. Et Dupré de terminer sa lettre par cette phrase assassine : « en bref, je souhaite franchement vous assurer que je ne proposerai d’aucune façon de m’associer, sous les présentes conditions, avec aucun exercice de clémence à propos de cette femme ».

Dans un document daté de mars ou avril 1932, on note au sujet de son dossier : « a very bad case. No doubt ».

La prisonnière H-600 n’avait donc plus beaucoup d’espoir de revivre un jour en liberté, à moins que …

… à moins que la nature vienne jouer en sa faveur, ou en sa défaveur. Cela dépend du point de vu. Car, comme plusieurs le savent déjà, la marâtre n’a pas fini ses jours derrière les barreaux. Elle a réussi à retrouver sa liberté, mais à quel prix!


[1] I have learned a lesson here what will guide me throughout the rest of my life.

[2] « […] my protege, Madame Houde […] ».

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La marâtre: les années d’incarcération (3/5)

John C. Ponsford était directeur du pénitencier de Kingston durant la période où la marâtre y fut incarcérée. Il signa des rapports d’évaluation qu’on retrouve aujourd’hui dans le dossier judiciaire préservé à BAC. Entre autres choses, c’est grâce à ses rapports que nous savons que Marie-Anne Houde avait un comportement « very good » à l’intérieur des murs et qu’elle portait le numéro de détention H-600.

Une fois sa sentence commuée en emprisonnement à vie, Marie-Anne Houde devait quitter la prison de Québec afin de purger sa peine dans un pénitencier fédéral. Ainsi, le 13 janvier 1921, on la transférait au pénitencier de Kingston, en Ontario. C’est là qu’elle passerait ses quatorze prochaines années. Elle y deviendra également la détenue H-600.

« Moins d’un mois plus tard, soit le 3 février, Marie-Jeanne d’Arc Gagnon, l’une des jumeaux, s’éteignait à la crèche St-Vincent-de-Paul de Québec. L’enfant aura donc vécu un peu plus de six mois. Son corps fut inhumé au cimetière Belmont. Le 8 février, c’était au tour du juge Louis-Philippe Pelletier. La cause de Marie-Anne Houde fut donc le dernier procès qu’il présida. La dépouille de l’honorable juge fut inhumée dans le magnifique cimetière St-Charles à Québec »[1].

Dans le dossier judiciaire qui est la source primaire de la présente série d’articles, le document suivant, en respectant la chronologie des événements, est daté du 27 décembre1921. Cette lettre, écrite à Lévis et adressée à la prisonnière H-600, n’est pas clairement signée mais semble provenir de l’un ou de ses deux fils :

Bien cher maman

Je vous écrit pour vous dire que je suis heureux à l’occasion de la nouvelle année de vous offrir mes meilleur[s] souhait[s] de bonne et heureux[sic] année que le [illisible] enfant de la Crèche vous comble de ses plus abondantes bénédictions pour le nouvel an […] puisque je prie cet enfant Dieu qu’il vous fasse voir l’accomplissement de vos désir[s] les plus cher[s].

De votre filleul affectueux et reconnaissant.

C’est le petit Georges et le petit Gérard […] et aussi je vous écrit [sic] pour vous remercier de mes paire[s] de gant[s] que j’ai reçu lundi pour mes [illisible]

Au revoir, au revoir cher maman qui a le cœur d’or

On ignore quel effet ce mot déchirant eut sur elle. Devant l’horreur de son crime qui a coûté la vie à Aurore Gagnon, la fillette de son deuxième mari, on pourrait se demander qu’elle était sa réelle personnalité profonde. Était-elle capable de sentiments sincères envers ses autres enfants ou était-elle une simple psychopathe? Bref, comment ses enfants pouvaient encore la qualifier de « maman qui a le cœur d’or »?

La plus ancienne lettre écrite de la main de Marie-Anne Houde nous provient du 16 avril 1923. Depuis sa cellule de Kingston, c’est en utilisant la langue de Shakespeare qu’elle s’adresse au ministre de la Justice :

Cher monsieur,

Je vous écris pour vous demander une faveur concernant mon pardon.

Je n’étais pas responsable pour ce que je faisais et j’étais malade et j’ai donné naissance à des jumeaux peu de temps après le procès.  J’ai 8 enfants qui vivent là âgés de 3 à 15 ans et 2 ressentent le besoin d’une mère et 2 espèrent et ont confiance que vous me libérerez.  J’ai complété trois ans [de prison] et j’ai toujours essayé de faire ce que la matrone me disait et je n’ai aucun commentaire contre moi.  C’est vraiment difficile d’être séparée de mes enfants ils écrivent et me demandent quand je viendrai les voir à la maison.  Mon père est un très vieil homme et il n’est pas capable de prendre soin des plus petits.  Si je suis libérée je pourrai m’occuper de moi-même et de la famille. Je n’ai jamais eu de problème auparavant et j’espère vraiment que vous n’oublierai pas de me libérer.

Respectueusement vôtre

Marie-Anne Houde[2]

Ce sera là le début d’une longue complainte car ses lettres ultérieures allaient se ressembler à s’y méprendre. La célèbre condamnée utiliserait la plume pour demande constamment sa libération et son pardon, deux choses qu’elle confondait.

Ce qui frappe également c’est que 3 ans après le procès elle s’obstinait à plaider la folie. Pour ceux et celles qui entretiennent des doutes sur ce point, je vous invite à lire ou relire le procès dans mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde (2016). Contrairement à ce que certains concepteurs ont prétendus, le procès ne comporte aucune irrégularité permettant de remettre le verdict en question. La théorie de la défense – je le répète – s’est avérée plutôt ridicule. Aux yeux de la justice, Marie-Anne ne souffrait d’aucune anomalie mentale puisqu’on a prouvé la préméditation de son geste. Quant à savoir si elle était folle du point de vue médical, je vous laisse répondre à cette question?

On a vu précédemment les quelques arguments utilisés pour militer en faveur de la commutation de peine, mais à présent qu’elle avait évité l’échafaud et les mains du bourreau Ellis, ce serait la course aux arguments destinés à militer en faveur de sa libération. Il y a toutefois une marge entre ces deux étapes. Ce n’est pas parce que la justice avait décidé qu’elle ne méritait pas de mourir qu’en revanche elle méritait de retourner tout de suite chez elle, comme si de rien n’était.

Qu’on la juge légitime ou sans profondeur, cette demande de la prisonnière se devait d’être étudiée. Dans un document préparé le 21 avril 1923 à la prison de Kingston par son directeur John C. Ponsford, on rapporte au chef de la Remission Branch, J. D. Clarke, que l’attitude de Houde à l’intérieur des murs était : « conduct, very good ». On y mentionnait aussi qu’elle était en bonne santé et que le prolongement de son internement ne risquait pas de nuire à sa santé. Quant à l’effet de l’incarcération sur elle et à savoir si elle était en mesure de reprendre une vie normale, le directeur du Ponsford écrivit que « I am unable to say ».

Le 25 avril 1923, Gallagher écrivit à Clarke pour lui stipuler que le ministre de la Justice ne voyait pas la nécessité qu’une autre demande de libération soit faite avait qu’elle ait purgé un minimum de 15 ans. Malgré cette précision, Marie-Anne Houde passerait les prochaines années à se plaindre. Croire qu’elle purgerait ces quinze années en silence c’était bien mal connaître.

Dès le 11 octobre 1923, elle récidivait auprès du ministre de la Justice, cette fois en Français :

Messieur [sic],

Je viens pour la seconde fois m’adresser à vous avec une grande confiance au sujet de ma cause.

Comme je vous ai déjà dit et que je puis le répéter et le jurer je ne suis pas responsable de ce l’on m’accuse.  Voilà déjà trois ans et demi que je souffre de tous mes enfants cette séparation est si grande pour moi que cela m’affecte le cœur et je sais que vous comprendrai [sic] ce qu’une mère peut souffrir d’une si cruel[le] séparation et surtout d’attendre [sic] ces pauvres enfant[s] demandé [sic] quand il[s] reverront leur mère n’est-ce pas que cette demande prouve combien je leur était [sic] chère [?]

Et d’un autre coté je puis prouver encore plus certains par le petit jumeaux qui est idiot lui-même et que vous pouvez en avoir les preuves en vous adressant à l’hospice de la Baie St Paul.

Je suis prête à tous faire mon possible pour gagner ma vie et je puis avec l’argent qui nous reste vivre avec mes petits pour quelques années.

J’espère que ma demande se réalisera et soyez certains que je serai prête à remercier de grand cœur celui qui aura eut [sic] pitié d’une personne qui est prête à jurer qu’elle n’est pas coupable.

De votre obéissante

Mde Gagnon

Si elle souhaitait qu’on puisse la voir autrement qu’une meurtrière, les propos qu’elle utilisait étaient loin d’être convaincants. Comment libérer une femme qui ne reconnaissait pas ses torts, qui n’osait parler de sa victime et qui n’avait pas eu un seul mot pour cette petite jumelle perdue deux ans plus tôt? Doit-on lui attribuer une facilité innée pour oublier les morts?

Un mot adressé au directeur de la prison de Kingston en date du 17 octobre 1923, et qui s’est probablement rendu jusqu’à la cellule de Marie-Anne Houde, fut envoyé par J. D. Clarke pour confirmer ce que le ministre de la Justice avait déjà mentionné quelques mois plus tôt.  Bref, on ne voulait rien entendre de la marâtre.

Le 16 janvier 1924, Marie-Anne récidivait, en anglais. Après avoir mentionné sa condamnation à vie, elle disait au ministre de la Justice que « je ne sais pas ce que j’ai fait à l’époque et que je n’ai pas fait pour mériter une chose terrible. Je ne me rappelle rien à propos de ça. J’étais insensé. »  Dans cette lettre qu’elle signait seulement de son prénom « Marie Anne »[3], elle soulignait la présence de ses 7 enfants et de son vieux père qui l’attendaient à la maison. Remarquons au passage qu’elle passait de 8 enfants dans sa lettre du 16 avril 1923 à 7 enfants en janvier 1924. Que s’était-il produit entre ces deux dates? Avait-elle mal compté? Avait-elle perdu un enfant qu’elle oubliait de nommer?

Le 24 janvier 1924, comme on peut s’y attendre, Clarke annonça que la demande de libération était refusée. Le 4 mai 1924, elle reprenait sa plume pour écrire en français au ministre de la Justice. La réception de cette lettre fut estampillée seulement le 12 mai :

Messieur [sic]

Permettez[-]moi encore une fois de venir me recommander à vous et je vous supplie s.v.p. de venir à mon aide et laissez[-]moi vous expliquer le sujet de mon affaire.

Comme je vous ai déjà dit et que je puis vous le redire et le jurer que je ne suis pas responsable de ce que l’on m’accuse pour moi cela est tous [sic] un rêve.  J’aie [sic] été arrêté[e] le 13 février l’an 1920 et 4 mois après j’aie [sic] mis au monde deux enfants donc un des deux est mort et l’autre est à la maison des idiots à Hospice St Anne Baie St Paul Co. Charlevoix avec l’adresse vous pouvez vous informer si vous le désirer[.]

Monsieur

Je vous demande de prendre en considération ce [que j’ai] souffert depuis ces quatre années écoulés [sic] vous pouvez le considérer en pensant combien il était dûr [sic] pour une mère de vois ses deux pauvres petit[s] étendu[s] sur ce petit lit et que dans quelques jours j’allait [sic] les quittés [sic] pour la vie et 6 autres petits orphelins qui demande[nt] sur tous les lettres quand il[s] reverront leur mère[.]  C’est la première fois que je manque et personne ne peut rien dire de mon caractère j’aie toujours reçu honnêtement et fait tous mon possible comme d’autre mère pour élever mes enfants.

À présent cher monsieur je veut [sic] vous demandez [sic] si vous voulez être assez bon de venir à mon aide si il est impossible de me pardonnez [sic] je vous demande du moins d’abolir ma sentence.

Je suis prête à tous accepter je puis travailler et j’aurait [sic] une place tout de suite ici à Kingston et je serait [sic] très satisfaite de la prendre et je puis vous promettre et vous pouvez prendre ma parole que je ferai mon devoir.

J’espère que vous ferez tous votre possible pour m’aider[.] Je suis prête à pardonner à tous ceux qui m’ont causé ce trouble et je vous demande pour l’amour de mes enfants de m’obstenir [sic] le même pardon.

Votre sincère

Mde Gagnon

Laissons un instant notre attention être attirée par l’une des phrases qui laisse clairement entendre que ses enfants lui écrivaient en prison. Malheureusement, ces documents ne semblent pas avoir survécus à l’épreuve du temps. L’explication la plus probable est que le dossier judiciaire contiendrait uniquement les documents ayant été adressés au bureau du ministre de la Justice à Ottawa.

Évidemment, la requête de Houde fut refusée le 19 mai 1924.

Qu’à cela ne tienne! S’il nous est possible de la qualifier de femme insensible et sans doute dépourvue d’humanisme, elle était drôlement tenace lorsqu’il s’agissait de plaider sa propre cause. Le 1er décembre 1924, elle récidiva dans une lettre en français qu’elle adressait cette fois au solliciteur général :

Honorable Soliciteur Général

Honorable monsieur,

Je suis très enchanté[e] de pouvoir vous écrir[e], et je regret[te] beaucoup de ne pas avoir apprise que vous parliez français à votre visite du 22 novembre, car j’aurait été capable de mieux m’expliquer que sur le papier, mais je vais faire tous mon possible et j’espère que vous apprécierez mes paroles et que vous m’accorderez ma demande.

Monsieur,

Vous me paraissez à croire que je n’ai pas d’amour pour les enfants je puis vous dire que je ne croit [sic] pas qu’il est une femme dans cette institution qui peut aimer les enfants plus que moi.  Pour preuve c’est que je demande mon pardon pour l’amour de mes enfants c’est mon plus grand désir et ma plus grande occupation.

Malgré que je n’ai pas grande avantage ici de les protégés [sic].  Mais tous ce que je fait est pour leur service presque tous les ans depuis que je suis ici il y en a un qui change de place et c’est moi qui s’en occupe si je leur manquait d’amour je pourrait laisser quelqu’un d’autre pour s’en occuper mais j’aime à savoir où ils sont et s’ils ont de bon soin[s].  Pensez bien qu’une mère qui à [sic] sept enfants en dehors et qui veut s’en occuper ne dort pas toujours tranquille.

Quand j’était [sic] en dehors je travaillait [sic] non-seulement comme une femme mais comme trois femmes le jour en dehors de la maison et le soir je travaillait [sic] à l’entretient [sic] de la maison et des enfants et c’était de bonne volonté et aujourd’hui c’est encore mon plus grand désir de sortir et travailler pour l’aide de leur éducation car j’aie un petit garçon de 13 ans et c’est sa dernière année qu’il peut rester au couvent sans payez [sic] et il est d’un grand talent[.] il apprend l’Anglais et le Français et je désirerait [sic] sortir afin de lui aider à son cours et voir au soin de mes autres enfants. Et pour prouver encore plus l’amour que j’avait [sic] envers eux je vous envoit des lettres qu’il vous le prouveras et je regrette beaucoup de ne pas avoir été capable de vous les faire lire pendant que vous étiez ici peut-être que vos paroles m’aurait [sic] été plus consolante[s] car ce que vous m’avez dit m’a beaucoup blessé le cœur en sachant que je ne le mentait pas car cette cause est bien terrible aux yeux des hommes mais elle est bien douce au[x] yeux de Dieu car si le secret de la confession pouvait se dire le peuple changerait bientôt leur idée car si j’avait été comme l’on m’accuse voilà au-delà de 4 ans que je suis enfermé[e] et je suis certaine qu’il n’a pas une matronne qu’ils peuvent m’accuser d’aucune manière quand une personne est si méchante elle ne peut retenir sa colère pendant si longtemps et en plus l’on puis vous dire ici que si quelques filles sont changées c’est moi qui leur a montrer [sic] le droit chemin de leur religion.

Honorable monsieur, j’espère que ses [sic] paroles seront étudiées et que vous m’accorderez je vous en supplie cette faveur et je vous promet[s] et je pourrai vous le prouver que vous ne serez pas en regret.

Votre très obéissante

Mde Gagnon

C’est sans doute parce qu’elle a envoyé au ministère certaines lettres qu’elle a elle-même reçus que nous pouvons aujourd’hui les consulter. En effet, il semble que le dossier judiciaire préservé à BAC, hormis les transcriptions du procès, contienne les documents reçus au ministère. Par exemple, nous ignorons si elle a écrit aux membres de sa famille ou à des amis. Quant aux lettres qu’elle a reçues à sa cellule de Kingston, nous présumons que seules celles qu’elle a retransmises au ministre ont été conservées. Que sont devenus les autres? En a-t-elle reçu plusieurs? Ses enfants lui écrivaient-ils régulièrement?

Nous l’ignorons. Et même si quelqu’un sortait de l’ombre pour soudainement prétendre être en possession de lettres reçues ou écrites par la marâtre, il faudrait les faire authentifier. Voilà qui, encore une fois, démontre l’importance du contenu des dossiers judiciaires.

Marie-Jeanne Gagnon (St-Martin), photo de sa nécrologie parue en 1986.
Photo de Marie-Jeanne Gagnon à l’époque du procès, en 1920.

En revanche, nous savons, justement parce que cette lettre a fait partie des documents que la prisonnière a envoyé au gouvernement, que Marie-Anne Houde a reçu au moins une communication de Marie-Jeanne Gagnon, la sœur d’Aurore. Lors du procès, Marie-Jeanne était âgée de 12 ans et avait fortement contribué à la condamnation de sa belle-mère en décrivant plusieurs sévices insupportables infligés à sa sœur. Voilà pourquoi il est d’autant plus étonnant qu’on retrouve le ton suivant dans cette lettre qu’elle lui adressait en date du 28 avril 1923 :

Québec, 28 avril, 1923.

Madame Télesphore Gagnon, Kingston.

Bien aimée maman,

Vous me pardonnerez bien mon long silence, sans doute il doit vous avoir peiné, mais veuillez bien user de votre indulgence à mon égard; ce n’est ni paresse ni oubli, mais bien la grande préoccupation des concours de fin d’année qui m’absorbe de ce temps. J’ai répondu à la lettre de ma tante Rachel j’aimerais bien cela aller passer les vacances avec elle. Vous me demandiez si j’avais mes passages non, je ne les ai point et puis je voudrais que ma tante me donne des renseignements pour le trajet, voulez-vous avoir la bonté de lui écrire et de lui dire tout cela donc chère maman je vais compter sur vous pour tout. J’ai vu Pauline il n’y a pas très longtemps. Elle n’était pas de belle humeur, elle était malade cette chère petite malgré tout elle était contente de me voir. Georges est en bonne santé il vous envoie mille baisers. Ne trouvez-vous pas que les vacances arrivent à grands pas pour moi toujours les mois se passent bien vite encore deux mois, et la clé des champs sera à nous. Que j’aimerais vous voir au milieu de nous ce serait encore plus joyeux mais ne perdons pas espérance rien n’est impossible à celui à qui on s’adresse. J’avais oublié de vous dire de ne pas vous occuper de mon linge pour sortir je l’ai tout ici; celui des vacances est chez grand’père à Fortierville, je n’aurai qu’à aller le chercher rendu chez mon oncle Welly.

Bonne maman ce n’est qu’à regret que je vous quitte; j’ai hâte de vous lire par l’entremise de ma tante.

De votre enfant aimante

Marie-Jeanne Gagnon

Encore aujourd’hui, on peut apporter bien des explications quant au ton mielleux de cette communication. Après avoir livré un témoignage si accablant en 1920, comment expliquer cette soudaine compassion?

Ce qui ajoute au mystère, c’est qu’il s’agit de la seule lettre provenant de la main de Marie-Jeanne Gagnon. Et c’est justement ce qui nous laisse perplexe.

Si elle éprouvait autant de compassion pour sa belle-mère, pourquoi ne retrouve-t-on plus de trace d’elle par la suite? Cette lettre a-t-elle réellement été écrite de sa main ou est-ce une falsification? Marie-Jeanne défendait-elle vraiment sa belle-mère?

Pierre tombale de Marie-Jeanne Gagnon, la soeur d’Aurore, dans le cimetière St-Joseph de Shawinigan.
Avec le nom qu’elle utilisait au cours de ses dernières années son lieu d’inhumation n’est pas facile à retrouver.

Or, on sait que Marie-Jeanne s’est mariée à un dénommé St-Martin en 1932 à Montréal. Vers 1937 ou 1938, leur couple s’est installé à Shawinigan. C’est là que Marie-Jeanne s’est éteinte le 30 octobre 1986. Son mari irait la rejoindre en 2003. Selon une rumeur à laquelle il m’est impossible d’accorder une valeur sûre, Marie-Jeanne aurait voulu se faire oublier, ce qui serait tout à fait compréhensible. Non seulement il s’est installé une popularité grandissante autour du nom de sa défunte sœur tout au long du 20e siècle, mais craignait-elle aussi qu’on découvre sa participation aux sévices, comme nous l’a appris l’étude du procès?

Ce qui est sûr, c’est que le nom qui apparaît sur sa pierre tombale ne permet pas de l’identifier clairement. Lorsque je l’ai retracé au cimetière St-Joseph-de-Shawinigan, en 2015, le gardien du cimetière n’était pas au courant qu’il passait chaque jour près de la tombe de la sœur d’Aurore Gagnon.


[1] Eric Veillette, L’affaire Aurore Gagnon le procès de Marie-Anne Houde, 2016, p. 366.

[2] Traduction libre.

[3] Elle ne mettait aucun trait d’union.