Procès Mesrine-Schneider: le témoignage d’Irène LeBouthillier

Évelyne LeBouthillier, propriétaire du motel Les Trois Sœurs à Percé, était âgée de 58 ans lorsqu'elle a été étranglée par Jacques Mesrine dans la nuit du 29 au 30 juin 1969.
Évelyne LeBouthillier, propriétaire du motel Les Trois Sœurs à Percé, était âgée de 58 ans lorsqu’elle a été étranglée par Jacques Mesrine dans la nuit du 29 au 30 juin 1969.

La sortie en 2012 du livre de Clément Fortin Mesrine le tueur de Percé, une fraude judiciaire a permis de remettre à l’ordre du jour le sujet encore bien vivant dans l’inconscient collectif de cette partie de notre histoire judiciaire, en plus de présenter le procès Mesrine-Schneider de façon objective.  Devant la majorité des publications consacrées au célèbre truand français, on n’avait sans doute jamais eu droit à un ouvrage aussi neutre.  Non seulement Fortin relate de nombreux témoignages directement tirés des transcriptions sténographiques mais il dénonce aussi l’acharnement de l’avocat Raymond Daoust envers certains témoins, une attitude qui atteint un point culminant lors de l’apparition à la barre de la jeune Irène LeBouthillier, la nièce de la victime.  Le jour même de son témoignage, la jeune fille célébrait son 18ème anniversaire de naissance.

Toutefois, l’auteur a choisi de ne pas inséré ce témoignage dans son docu-roman.  Après avoir moi-même consulté les transcriptions du procès à quelques reprises pour en avoir recopié certaines parties, je présente ici un résumé de cet épisode.  Avant de s’y aventurer, il importe cependant de résumer les faits.

Le 19 juin 1969, à Montréal, Jacques Mesrine et sa concubine Jeanne « Janou » Schneider, tous deux français, kidnappent à la hâte le richissime Georges Deslauriers.  Ce sera cependant un fiasco pour le couple désorganisé.  En compagnie d’un complice nommé Michel Dupont, ils prennent la fuite jusqu’à Percé, en Gaspésie.  Le 21 juin, le trio s’installe dans la cabine no. 4 du motel Les Trois Sœurs, propriété d’Évelyne LeBouthillier, une célibataire de 58 ans.  Le 25 juin, ils reprennent le train pour revenir vers Montréal.  Dupont est arrêté par les policiers, tandis que le couple maudit se déplace sans arrêt pour tenter de brouiller les pistes, avant de retourner vers Percé.  Ils y arrivent au soir du dimanche 29 juin 1969, où ils sont aperçus par quelques témoins crédibles dans les environs du motel.  Irène LeBouthillier se trouvait alors avec sa tante Évelyne depuis peu afin de l’aider pour la période estivale.  L’adolescente de 16 ans n’était cependant pas présente lors du séjour du couple français et par conséquent elle ne les avait pas encore vus de ses propres yeux.

Le lendemain matin, 30 juin, Irène, qui dormait à l’étage, est réveillée par la sonnerie de la porte.  Elle enfile un pantalon et descend au rez-de-chaussée pour découvrir le corps de sa tante étendu sur le plancher du salon.  Le Dr Richard Authier fixera plus tard la mort entre minuit et 4h00.

Le 19 janvier 1971, au Palais de Justice de Montmagny, Irène LeBouthillier se retrouva dans la boîte des témoins.  C’est là qu’elle fut confrontée à Me Raymond Daoust, l’un des plus redoutables criminalistes de son époque, en plus de devoir subir les regards de Mesrine et Schneider, tous deux assis sur le banc des accusés.

D’abord interrogée par le procureur de la Couronne Me Lagacé, elle dira être arrivée au motel de sa tante le 25 juin 1969.  C’était pour elle un emploi d’été.  Le 29 juin, elle se trouvait donc avec sa tante dans le bâtiment principal, alors entouré d’une dizaine de cabines louées aux touristes.  Ce soir-là, vers 19h30, Évelyne s’absenta afin de rendre visite à une amie, pour ne revenir que vers 22h30.  Durant ces trois heures, Irène était resté seule à garder le bâtiment principal qui comptait trois entrées : une avant située dans le salon, une deuxième avant située dans la cuisine et la dernière, considéré comme une porte arrière, se situait également dans la cuisine.  Cette dernière était aussi surnommé « le tambour ».  Vers 20h00, alors qu’elle était seule, le téléphone avait retentit.

–          Est-ce que c’était, voulez-vous nous dire si c’était un homme ou une femme qui se trouvait au téléphone?, questionna Me Lagacé.

–          C’était un homme.

–          Est-ce qu’il y avait quelque chose de particulier au sujet de l’accent de cet homme-là?

–          Il avait un accent français.

–          Qu’est-ce que vous entendez par un « accent français »?

–          Bien, c’est-à-dire un accent d’une personne qui vient de France ou Belgique, enfin…

–          Alors, est-ce que vous avez eu une conversation avec cette personne?

–          Oui.

–          Qui a duré combien de temps?

–          5 minutes, à peu près.

Entre cet appel et le retour de sa tante vers 22h30, il ne s’était produit rien de particulier.  Au retour de celle-ci, Irène expliqua être descendu de sa chambre pour aller récupérer, à la demande de sa tante, la clé de la cabine no. 9 restée sur la porte.  En revenant, alors que la sonnerie du téléphone retentissait de nouveau, elle avait déposé la clé sur le comptoir de la cuisine.  À ce moment-là, la cabine no. 9 était la salle qui soit vide.

–          C’est votre tante qui a répondu?

–          Oui.

–          Et ce téléphone-là a duré combien de temps?

–          5 à 10 minutes.

–          Pouvez-vous nous dire s’il y avait quelque chose, … est-ce qu’il y avait une certaine relation, entre les deux?

Me Raymond Daoust s’objecta aussitôt en prétextant que le témoin ne pouvait savoir ce qui se passait au bout du fil.

–          Elle peut toujours entendre ce que sa tante dit, intervint le juge Paul Miquelon.

–          Ce que sa tante dit, oui, répliqua Daoust.  Mais pas ce qui se passe au bout de la ligne avec l’interlocuteur.

Le juge laissa entendre que le contexte avait peut-être permis au témoin de comprendre que cette conversation avait eue pour objet la location d’une cabine et il demanda lui-même au témoin de décrire la nature de la conversation.

–          J’ai compris qu’il s’agissait de gens qui devaient venir ce soir-là, fit Irène.

–          C’est un fait, ça, dit le juge.  Je crois que c’est légal, ça.

–          Maintenant, reprit Me Lagacé, est-ce que vous-même, lors du téléphone que vous aviez fait, de quoi a-t-il été question, avec ces gens-là?

Encore une fois, Daoust s’objecta, comme si cela était devenu pour lui son sport favori.  Plus subtile encore, le juge demanda à la jeune femme de s’en tenir à la substance de la conversation qu’elle avait eue à 20h00.  Elle dira alors que la personne accusant un accent français souhaitait d’abord parler à sa tante, ce à quoi elle avait répondu que sa tante était sortie.  L’homme, que la Couronne soupçonnait être Jacques Mesrine, lui avait alors demandé à quelle heure elle serait de retour, et l’adolescente avait répondu qu’Évelyne serait là vers 22h00 ou 22h30.

Questionnée par le juge, Irène établit clairement être allé chercher la clé de la cabine no. 9 au retour de sa tante mais juste avant que le téléphone ne retentisse pour la seconde fois vers 22h30.  Bien qu’elle n’ait entendu que les paroles de sa tante, Irène fut en mesure de confirmer que cette conversation avait pour sujet la location d’une cabine et que le ou les clients allaient se présenter bientôt.

Vers 22h45, Irène était monté à sa chambre, située juste au-dessus de la cuisine, sans avoir été témoin de l’arrivée de qui que ce soit.  Lorsqu’Evelyne eut terminé sa conversation téléphonique, elle s’était présentée dans l’escalier, sans toutefois le gravir, pour dire quelques mots à sa nièce.

–          Vous avez dit que vous étiez montée vous coucher avant le téléphone?, demanda le juge.

–          Pendant le téléphone.

–          Pendant le téléphone?

–          Oui.

Par la suite, Irène dira avoir refermé sa porte de chambre pour dormir et c’est alors que Me Lagacé enchaîna avec les événements tragiques du lendemain.  Irène s’était levé vers 9h15 sans avoir eu un sommeil perturbé par quelque bruit que ce soit.

–          Et qu’est-ce qui vous a éveillée?, l’interrogea Me Lagacé.

–          C’est la sonnette de la porte avant.

–          Alors, est-ce que vous êtes descendue?

–          Je suis descendue.

–          Est-ce que vous êtes descendue immédiatement?

–          Bien, je me suis habillée, et puis je suis descendue.  Et, je suis allée jusqu’à la porte d’en avant.

–          Est-ce qu’il y avait quelqu’un, à la porte d’en avant?

–          Il n’y avait personne.

–          Alors, qu’est-ce que vous avez fait, là?

–          Quand je me suis retournée, j’ai trouvé ma tante, enfin, je l’ai vue.  Et puis ensuite je suis allée à la porte d’en arrière.

–          Maintenant, quand vous êtes allée pour répondre en avant, voulez-vous nous dire si la porte d’en avant était sous clé?

–          Elle était barrée.

Bien qu’incapable de jurer que sa tante ait verrouillé les trois portes donnant accès au bâtiment, Irène était convaincu qu’au moment de monter dans sa chambre pour aller dormir, ces trois portes étaient barrées.  Voilà qui nuisait à la stratégie de la défense.  Ce détail signifiait qu’Evelyne aurait ouvert la porte à des gens qu’elle connaissait puisque les enquêteurs n’avaient trouvé aucune trace d’effraction.  Et on sait qu’Evelyne était quasiment en admiration devant le charme de Mesrine.  D’ailleurs, Irène témoigna à l’effet que sa tante était plutôt craintive, en particulier parce qu’elle vivait généralement seule.  Par conséquent, la Couronne cherchait à établir que la victime n’aurait jamais ouvert sa porte à n’importe qui, surtout à une heure aussi tardive.

Me Lagacé lui montra alors une photo représentant sa tante morte, allongée sur le dos dans le salon, le corps presque entièrement recouvert d’une couverture.  Le témoin reconnut qu’il s’agissait là de la scène qu’elle avait vue ce matin-là après son réveil.  De plus, elle croyait se souvenir que la tête de sa tante reposait sur un oreiller ou un coussin.  On lui fit également reconnaître la couverture en question, déposée en preuve.

Sur l’une des photos de la scène de crime, on lui fit remarquer la présence d’un cendrier sur pied et d’une tasse, ce qu’elle n’avait pas vu le jour même du drame.  Cependant, lorsqu’elle était revenue en compagnie des policiers, Irène avait vu la tasse, qui semblait avoir servi à recevoir un ou une invité(e).  Mais avant d’entrer dans ce genre de détails, le juge Miquelon voulut revenir sur la chaîne des événements en demandant au témoin ce qu’elle avait fait après avoir découvert le cadavre de sa tante.  Irène dira être revenue vers la porte arrière pour se retrouver face à un jeune garçon qui venait demander des sacs de glace mis au congélateur.  En retour, elle avait demandé à ce dernier d’aller chercher son père.  Pour mieux gérer ce cauchemar, l’adolescente avait nettement besoin de la présence d’un adulte.  Après que le père du garçon se soit présenté, la police avait été contactée.

Irène jura n’avoir touché à rien, suggérant que les premiers policiers à débarquer sur les lieux avaient trouvé une scène de crime non contaminée.

–          Et pendant que le petit garçon allait chercher son père, est-ce que vous étiez encore seule dans le motel?, demanda Me Lagacé.

–          Dans l’hôtel, oui.

–          Est-ce que vous êtes sortie?

–          Je suis sortie sur la porte du tambour.

–          Alors, la porte du tambour, à ce moment-là, n’était pas sous clé?

–          Elle n’était pas sous clé.

–          Le jeune homme qui est entré, ce n’est pas vous qui lui avez ouvert?

–          Ce n’est pas moi qui lui ai ouvert.

Il semblait que le ou les assassins aient quitté les lieux par cette porte.

Après avoir fait son appel d’urgence en compagnie du père du jeune garçon, elle était sortie du motel.  Quelques minutes plus tard, le premier policier débarquait sur les lieux.

C’est alors que le juge Miquelon revint sur le premier appel reçu vers 20h00.  On comprit alors que l’homme à l’accent français ne lui avait jamais parlé de la possibilité de louer une chambre, demandant seulement de parler à sa tante.  Toutefois, Irène lui avait demandé s’il désirait en louer une, mais l’homme avait répondu que tout était déjà convenu avec Évelyne.

Ce fut ensuite le moment d’entrer dans les détails.

Irène dira avoir pris ses trois repas de la journée au motel, tout comme sa tante d’ailleurs.  Irène s’était chargée de laver la vaisselle ayant servi pour le souper.  Fait important, elle témoigna à l’effet qu’il n’y avait aucune vaisselle sale au moment d’être monté se coucher, ce qui démontrait que la tasse, ainsi qu’un verre sale retrouvé sur le comptoir, avaient servis à deux invités reçus après 22h45, au moment où l’adolescente se mettait au lit.  Il semblait donc que sa tante avait accueilli deux personnes entre le moment où elle était montée se coucher et son réveil le lendemain matin.

On fit d’ailleurs identifier au témoin la tasse, le verre et les soucoupes d’après des photos déposées comme exhibits.  On en retrouvait une sur le cendrier et une autre sur une chaise.  Elle jura que ces tasses n’y étaient pas au moment d’aller se coucher.  D’ailleurs, elle en avait utilisé une au souper, qu’elle avait ensuite lavée.

–          Est-ce que quelqu’un est allé, avant que la police arrive, dans d’autres chambres?, questionna le juge Miquelon.

–          Je ne pense pas.

Puisqu’il semblait y avoir eu vol dans la chambre de la victime, la question du juge était pertinente.  À l’aide de photos, on fit d’ailleurs identifier au témoin les meubles dans la chambre de sa tante, qui se situait au rez-de-chaussée.  Suite à une brève visite des lieux réalisée après que la police ait pris contrôle de la scène de crime, Irène dira avoir vu dans la chambre de sa tante un tiroir vulgairement laissé sur le lit, tel qu’on pouvait le voir sur les photos judiciaires.

En disant ensuite que ce tiroir « contenait des effets de ma tante, des effets personnels; et il devait aussi contenir de l’argent », elle ouvrit une porte à l’habile avocat de la défense.

–          « Il devait contenir », elle a dit, fit remarquer Me Daoust.

Tandis que l’interrogatoire de Me Lagacé se poursuivait, le témoin précisa que sa tante laissait habituellement son argent dans le tiroir du haut, qui d’ailleurs était verrouillé à clé.  Lorsqu’il lui montra ensuite la photo C-10, il lui demanda s’il s’agissait d’un verre qu’elle avait vu précédemment dans l’armoire.

–          C’est assez suggestif, Votre Seigneurie, intervint Me Daoust.  Je m’objecte.

–          Peut-être, oui, fit Me Lagacé.  Je m’excuse.

–          Il doit s’agir probablement de ce verre-là, reprit Irène.

–          Juste un instant!, répliqua à nouveau Me Daoust.  J’ai fait une objection.


Vous n’avez pas besoin de faire d’objection, fit Me Lagacé, vous avez parfaitement raison.  Je m’excuse.  Je ne peux pas faire beaucoup plus.

–          Non, non.  C’est parce que, voici…

–          Je pense bien que c’est amplement prouvé que … est-ce le verre qu’on voit dans le salon, ça?, coupa le juge.

–          C’est amplement prouvé, ça, répondit Me Lagacé.

–          C’a été amplement prouvé qu’il y avait un verre dans le salon, trancha le juge Miquelon.

Peu après, le procureur Lagacé confia le témoin à Me Raymond Daoust, qui s’apprêtait à livrer un contre-interrogatoire serré.  Avant de laisser toute la place à l’habile plaideur, le juge Miquelon voulut préciser quelques détails, entre autre que la clé de la cabine no. 9 avait été récupérée après le premier appel téléphonique, et que cette même cabine était restée libre toute la nuit, suggérant qu’elle ait été réservée pour le couple Mesrine – Schneider.

Irène jura avoir laissé la clé de cette cabine sur le comptoir mais qu’au matin de la découverte du cadavre celle-ci se trouvait dans le salon, sur un divan près duquel gisait Évelyne.  De plus, elle ajouta que sur le comptoir se trouvait un bocal en verre dans lequel on gardait le lait en conserve de marque Carnation.  Elle avait également constaté la présence d’une bouteille d’eau minérale à moitié pleine de marque Vichy sur le comptoir.  Cette bouteille, jura-t-elle, n’était pas là au moment de monter à sa chambre la veille.

Ce fut alors à Me Daoust de contre-interroger le témoin, un moment qui laissa place à une certaine controverse concernant les abus de certains criminalistes.  Jugez-en par vous-mêmes!

–          Mademoiselle LeBouthillier, commença Me Daoust, cette clé qui a été produite comme exhibit C-38, c’est la clé du chalet numéro 9?

–          Oui.

–          Que vous êtes allée chercher la veille, vers 22h00, c’est-à-dire, le 29?

–          Vers 22h30, oui.

–          Vers 22h00, 22h30, et que vous aviez déposée sur l’évier?

–          Sur le comptoir de l’évier.

–          Et là, vous êtes allée vous coucher, n’est-ce pas?

–          Oui.

–          Quand vous êtes partie pour votre chambre – qui était au second étage – cette clé-là était sur le comptoir de la cuisine?

–          Oui.

–          Ça, vous jurez ça?

–          Oui.

–          Et la même clé vous l’avez revue, je pense, le lendemain?

–          Oui, dans le courant de la journée.

–          Où est-ce qu’elle était cette clé?

–          Elle était sur le divan, dans le salon.

–          Sur le divan, dans le salon?

–          Le divan, face à la route.  Il y en avait deux.

–          Le divan où votre tante a été trouvée.  Le divan… on parle de la pièce où votre tante a été trouvée?

–          Oui, c’est ça.

–          Lorsque cette clé a été trouvée le matin, vous étiez seule?, reprit Daoust.

–          …

–          La clé que je vous montre en ce moment, est-ce que vous étiez seule dans la maison?

–          Oui.

–          Est-ce que vous y avez touché à cette clé?

–          Je n’y ai pas touché.

–          Lorsque les officiers de police sont arrivés, vers 9h30, est-ce que vous leur avez montré cette clé-là?

–          Non.

–          Pourquoi?

–          … je n’avais aucune raison de le faire.

–          Vous n’aviez aucune raison de le faire.  Dans l’après-midi, lorsque le Lieutenant Caron – en charge de cette enquête – et les autres officiers de police et le Docteur Authier sont venus sur les lieux avec le photographe, monsieur Léveillé, est-ce que vous avez indiqué… est-ce que d’abord cette clé était encore là, l’après-midi?

–          Oui, je l’ai revue, en présence de…

–          Vous l’avez revue, en présence de qui, mademoiselle?

–          De monsieur Caron.

–          Est-ce que le photographe était là à ce moment-là?

–          Je ne pourrais pas vous dire.

–          Monsieur Caron n’était pas seul à ce moment-là?

–          Je sais qu’il y avait dans la maison monsieur Caron, monsieur Léveillé, monsieur Blinco aussi, je pense.

–          Lorsque monsieur Caron est entré dans la pièce où reposait votre tante, il était avec monsieur Léveillé?

–          Oui.

–          Monsieur Léveillé a pris des photos?

–          Il n’a pas pris de photos quand j’y étais.

–          Où étiez-vous?

–          Moi, je suis revenue dans le courant de la soirée.  L’après-midi, je n’y étais pas.

–          Au moment où monsieur Caron est arrivé, vous étiez là?

–          Je n’y étais pas.

–          Qui était dans la maison à ce moment-là?

–          C’est-à-dire qu’on avait appelé les policiers, ils étaient venus le matin.  Quand les policiers étaient arrivés, moi, je suis partie.  Je suis revenue quand on m’a appelée, dans le courant de la soirée.

–          Quand vous êtes partie de la maison, il était quelle heure?

–          Il devait être dix heures moins quart.

–          Dix heures moins quart du soir?

–          De l’après-midi… le matin, c’est-à-dire.

–          Et vous êtes revenue à quelle heure?

–          Dans le courant de la soirée.  Je ne me souviens plus exactement à quelle heure.

–          Où étiez-vous durant cet intervalle de temps, mademoiselle LeBouthillier?

–          Je suis allée chez la sœur de mademoiselle LeBouthillier.

–          Mademoiselle Biard?

–          Madame Biard.

Daoust se montra également pointilleux sur le moment où la police avait interrogé Irène.  Selon elle, c’est seulement au cours de la soirée qu’elle avait pris la peine de les rencontrer pour éclaircir les faits.  C’est ensuite que le criminaliste se montra encore plus méticuleux, au point de laisser clairement voir que sa stratégie était de laisser planer un doute sur la possible complicité d’Irène dans le meurtre.

–          Le matin, Mlle LeBouthillier, lorsque vous vous êtes levée vers 9h30, n’est-ce pas, est-ce que c’était l’heure où vous vous leviez d’habitude?, questionna Daoust.

–          Oui.

–          Lorsque vous vous êtes levée, vers 9h30, et que vous vous êtes rendue en bas, après avoir rencontré le jeune homme … il y a un jeune homme qui sonnait, n’est-ce pas…

–          Oui.

–          Comment s’appelle ce jeune homme?

–          Je ne sais pas.

–          C’était un pensionnaire de l’hôtel?

–          Il demeurait à un des motels.

–          Son nom, j’imagine, était enregistré?  Il était avec ses parents?

–          Oui.

–          Il avait quel âge?

–          Il avait peut-être 6 ou 12 ans.

–          Et est-ce que ses parents sont venus, à ce moment-là?

–          Son père est venu; je pense que c’était son père, du moins.  Il est venu plus tard.

–          Son père s’appelait comment?

–          Je ne sais pas.

–          Vous ne savez pas.  Il était enregistré, son père?

–          Ça devait.

–          Il occupait quel motel?

–          Je ne sais pas non plus.

–          Et là, par la suite, vous êtes allée vers le salon, et c’est là que vous avez constaté, évidemment, qu’il était arrivé quelque chose à votre tante?

–          C’est-à-dire que je suis allé dans le salon avant d’avoir rencontré le petit bonhomme en question.

–          Et là, il y a eu des appels téléphoniques de faits?

–          Oui, un appel téléphonique.

–          Il était quelle heure à ce moment-là?

–          …

–          Approximativement?

–          9h00.

–          Et ç’a pris combien de temps avant que les policiers arrivent sur les lieux?

–          Une question de minutes.

–          Et vous, où étiez-vous, à ce moment-là?

–          J’étais dans la maison au moment où on a appelé.

–          Oui?

–          Puis, ensuite, je suis ressortie par la porte d’en arrière, dans le tambour.

–          Êtes-vous allés dans la pièce, dans la chambre centrale après avoir constaté l’état dans lequel… la condition dans laquelle votre tante se trouvait?

–          Si je suis retournée dans le salon après?

Irène admit que, par respect, elle n’entrait jamais dans la chambre de sa tante, une information que Me Daoust prit à la lettre pour tenter de la coincer un peu plus tard.

–          Voulez-vous regarder, mademoiselle, une photo que je vous exhibe, qui est produite comme pièce 17, et nous dire ce que cette photo représente?

–          C’est la chambre de mademoiselle LeBouthillier.

–          Voulez-vous regarder sur la commode de cette chambre-là, la commode centrale, et nous dire si vous voyez une clé sur le dessus?

–          Oui.

–          S’agit-il de la même clé?

–          Non, parce que … il me semble que cette clé, c’est une clé d’une serrure ancienne, disons.

Le juge signala son incompréhension de la situation, mais Daoust continua son contre-interrogatoire en demandant à Irène sur quoi se basait-elle pour faire une telle affirmation.

–          Il me semble que cette clé, dit-elle, c’est de vieilles clés qui sont plus longues que cette clé-là.

–          Sur quoi vous basez-vous pour dire ça?, questionna Daoust.

–          Mais… les clés sont faites avec un anneau au bout, tandis que ça, c’est une serrure plus neuve.

–          Comment sur cette photo-là pouvez-vous dire que ce n’est pas la même clé?

–          On peut voir le bout de la clé.

–          On peut voir le bout de la clé, sur la photo que je vous montre?

–          Je la vois.

–          Et sans agrandissement, sans loupe, vous dites que ce n’est pas la même clé.  Est-ce que vous jurez ça?

–          …

–          Ou si vous n’êtes pas certaine?

–          Non, je le jure.

Daoust tenta ensuite de la déstabiliser en revenant avec une photo du déposé comme pièce qu’il compara à un autre, et Irène ne put cette fois jurer qu’il s’agissait du même objet apparaissant.  Lui demandant de faire le même exercice avec la tasse, cette fois la jeune femme se montra catégorique.

–          Voulez-vous dire à messieurs les Jurés qu’il y a un signe quelconque, une marque ou une initiale, ou une fêlure, quelque chose qui vous permette de dire à messieurs les Jurés qu’il s’agit de ces tasses-là qui apparaissent sur la photo et pas d’autres?

–          …

–          Voulez-vous dire à messieurs les Jurés sur quoi vous vous basez pour dire qu’il s’agit des mêmes tasses?

–          Les motifs sont exactement les mêmes, mais il y a une tasse rouge, celle-là sur laquelle c’est écrit « maman », on la retrouve; exactement la même.

–          Est-ce que vous voyez le motif rouge sur la tasse sur laquelle est écrit « maman »?

–          Je ne peux pas voir le motif rouge.

–          C’est justement ce que je vous demande.  Vous dites que vous l’identifiez par le motif rouge.

–          Bien, le motif, disons.

–          Non, vous avez dit « le motif rouge », n’est-ce pas, et sur la photo on voit « maman »?

–          Je retire le « motif rouge ».

–          Alors, si vous identifiez une tasse, décrivez ce sur quoi vous vous basez? alors, le motif rouge est à l’endos de la tasse; la photo vous exhibe une tasse sur laquelle il est inscrit « maman », n’est-ce pas?

–          Oui, avec un motif.

Le juge Miquelon rappela alors à Me Daoust que, plus tôt en matinée, le témoin avait identifié ces mêmes tasses comme étant bien celles appartenant à sa tante et qu’elle les avait lavées la veille du drame.  Malgré tout, Daoust reprit son contre-interrogatoire.

–          Vous avez déjà vu des tasses semblables à celles-là?

–          Semblables, non, mais…

–          Chez des marchands de vaisselle?  Vous n’avez jamais vu ces motifs-là – des tasses avec des violettes dessus?

–          Je ne crois pas.

–          Est-ce que vous avez déjà magasiné…

–          Comme tout le monde.

–          … dans les magasins.  Vous avez déjà acheté de la vaisselle?

–          Jamais.

–          Si vous n’avez jamais acheté de vaisselle, comment pouvez-vous dire où il y a d’autres tasses, s’il y a d’autres tasses semblables ou pas à celles-là sur le marché?

–          Je n’ai pas dit qu’il n’y avait pas d’autres tasses.

–          Vous admettez que ça peut être des tasses semblables à celles-là?

–          J’admets qu’il peut y avoir d’autres tasses semblables.

–          Il peut y avoir d’autres tasses semblables à celles-là?  En d’autres termes, vous convenez que ce n’est pas un modèle exclusif?

–          J’en conviens.

–          Alors, ce que vous pouvez dire, n’est-ce pas, en regardant ces tasses qui ont été produites comme C-35, c’est que ce sont des tasses semblables à celles que votre tante, mademoiselle LeBouthillier, avait?

–          Pas semblables, identiques, intervint le juge Miquelon.

–          Il faut laisser répondre le témoin, si vous permettez, Votre Seigneurie, il faut laisser répondre le témoin, en toute déférence.

Le juge Miquelon, probablement irrité par les questions de Daoust qui semblaient s’égarer de plus en plus sur des détails ridicules, insista sur le fait qu’il croyait avoir entendu le témoin dire « identiques ».  S’entama alors un léger débat entre le magistrat et le criminaliste.

–          C’est évident que si vous lui suggérez, elle va dire identiques, lança Daoust.

–          C’est ça qu’elle a dit ce matin, répliqua le juge.

–          Je suis en contre-interrogatoire, vous savez…

–          Elle a dit que c’était celles-là, renchérit le procureur de la Couronne.

–          Oui, fit Daoust, elle a dit que c’était celles-là, mais là, on essaie de lui faire dire que c’est moins sûr.

Après ce léger différent, tandis que l’accusé Jacques Mesrine devait certainement étouffer des rires arrogants en voyant son avocat se démener autant pour lui, Daoust reprit ses questions.

–          Alors, fit Daoust, ce sont des tasses, n’est-ce pas, qui sont semblables ou pareilles à celles que votre tante avait?

–          Oui, répondit Irène.

–          Maintenant, votre chambre, mademoiselle LeBouthillier, où elle était située, est-ce que vous entendiez ce qui se passait au premier plancher?

–          Relativement.

–          Relativement.  C’est-à-dire que la porte de votre chambre était une porte en bois, n’est-ce pas?

–          Oui.

–          Qui était assez écho, je présume?

–          Relativement écho.

–          C’est-à-dire que vous pouviez entendre certains bruits qui se passaient au premier plancher, au rez-de-chaussée?

–          Oui.

–          Cette nuit-là, vous êtes montée vous coucher vers 23h00?

–          22h45.

–          Ça vous a pris combien de temps à vous endormir?

–          15 minutes, peut-être.

–          Avez-vous entendu, au cours de la nuit, quelques bruits quelconques?

–          Aucun bruit.

–          Aucun bruit.  De quelle nature que ce soit?

–          De quelque nature que ce soit.

Lorsque Daoust lui demanda si elle pouvait entendre le téléphone lorsqu’il sonnait la nuit, elle l’ignorait car cela ne s’était jamais produit.  Puis Daoust revint sur l’appel que sa tante avait reçu un peu plus tôt, juste avant qu’Irène monte se coucher.

–          N’est-il pas exact que cet appel téléphonique, à votre connaissance, venait de Chandler?, demanda Daoust.

–          Je ne saurais dire.

–          Vous êtes sûre que votre tante n’a pas fait d’appel téléphonique ce soir-là?

–          Elle en a fait un.

–          Vous ne l’avez pas mentionné tantôt, quand on vous a interrogé…

–          Il a été question de téléphone qu’elle avait reçu, mais pas qu’elle avait fait, intervint le juge.

–          Qu’elle avait reçu, là, je lui demande, trancha Daoust.

–          Elle ne l’a pas mentionné, répliqua le juge.

–          Je crois qu’elle l’a mentionné, Votre Seigneurie, lança Me Lagacé.  Justement, ce matin, qu’elle avait fait un téléphone, et qu’ensuite elle en avait eu un.  Bien, je le crois.

–          C’est-à-dire qu’elle a reçu un téléphone.

Après une certaine obstination, le témoin admit que sa tante avait fait un appel vers 19h00.  Me Daoust lui rappela alors qu’à l’enquête préliminaire elle avait dit que sa tante était revenue vers 22h00, mais Irène ne s’en rappelait pas.  En relisant l’extrait de l’enquête préliminaire, Daoust relu la réponse d’Irène : « Elle a fait un appel téléphonique, elle a téléphoné à un monsieur de Chandler.  Je pense que c’était … c’était à 22h00, 22h30. »

–          Maintenant, je m’en rappelle, dit Irène.

–          Est-ce que cette réponse contient la vérité?, questionna Daoust.

–          Ah!  Disons qu’en y repensant, c’était effectivement vers 22h00.

–          Et tantôt, vous ne vous en rappeliez pas?

–          Non.

–          Et quand vous avez dit 19h00, vous avez fait une erreur?

–          J’ai fait une erreur.

–          Sous le même serment que vous avez prêté, pour les autres réponses que vous avez données?

–          Oui.

–          C’est assez injuste, répliqua Me Lagacé.

–          C’est des erreurs de bonne foi, souligna le juge.

–          Tout le monde peut se tromper, reprit Me Daoust.  Ce n’est pas une remarque méchante, je le souligne.

–          Monsieur, fit le juge, une remarque méchante, ça dépend comment on la prend.  Je ne suis pas à la place du témoin.

–          Il faut bien la prendre, reprit Daoust.

–          Pour moi, dit le juge, c’est facile de la prendre; pour elle, je ne sais pas.  C’est une jeune fille, elle peut s’imaginer que vous la visez.

–          Du tout, fit Daoust, je ne blesse pas les femmes, même avec une fleur!

–          Ça ne veut pas dire que vous ne blessez pas les femmes, rétorqua le juge.

–          Je ne raconterai pas ma vie privée, répondit Daoust.  Je n’ai pas… ce n’est pas le moment d’une confession générale.

–          Vous avez assez fait votre marque à date pour laisser des marques, renchérit le juge.

–          Je ne sais pas si c’est malicieux, ça, par exemple, fit Daoust.

–          On en reparlera, fit le juge.  En attendant, le sténographe prend tout ça [en note], lui.

Étonnement, ce sera Daoust qui ramènera le juge à la cause en cours.  Irène affirma ensuite que l’homme de Chandler en question se nommait Gonthier.  À la suite de cet appel, une trentaine de minutes plus tard, elle en avait reçu un autre, cette fois de celui que la Couronne soupçonnait être Jacques Mesrine.  Irène se fit mettre à l’ordre pour éviter de rapporter les paroles de sa tante, ce qui devenait du ouï-dire aux yeux de la justice.  C’est pendant que sa tante entretenait ce second appel qu’Irène était monté se coucher.

C’est alors que Me Daoust voulut remettre en cause ses capacités à reconnaître un accent français, plongeant à nouveau dans le monde parfois déstabilisant du détail.

–          Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion, mademoiselle LeBouthillier, de vous faire fréquenter par des gens français, ou de rencontrer des personnes qui venaient de France?

–          J’en ai déjà rencontrées.

–          À quelle occasion?

–          À Gaspé, où j’étudie dans le moment, il y avait plusieurs professeurs français.

–          Est-ce qu’il vous est arrivé, au cours de vos études ou autrement, de rencontrer des canadiens-français qui parlaient avec l’accent français?

–          … il ne me semble pas.

–          Ça doit être rare à Gaspé, intervint le juge Miquelon.

–          En effet, fit Irène.

–          Vous avez déjà vu, reprit Daoust, soit à la télévision ou entendu à la radio des canadiens-français qui jouaient des rôles, et qui parlaient à la française?

–          Une tentative de parler à la française.

–          Mais, est-ce qu’à ce moment-là, vous n’êtes pas sûre – je veux savoir votre opinion là-dessus et messieurs les Jurés tireront leurs conclusions – est-ce que vous regardez parfois les télé-théâtres, par exemple, de Radio-Canada, le dimanche soir?

–          Ça m’arrive.

–          Est-ce que vous savez que souvent, parmi la distribution des télé-théâtres – vous avez la moitié de la distribution qui est des canadiens-français et l’autre moitié qui est des français?

–          …

–          Est-ce que ça vous arrive de regarder des télé-théâtres où vous savez… est-ce que vous savez qui sont les canadiens-français de la distribution?

–          J’en connais quelques-uns, mais …

–          Qui, par exemple?

–          Je ne pourrais pas vous les nommer, ici…

–          Bien, c’est ce que je veux savoir, c’est simplement pour tirer une conclusion.

–          Aussi bien lui suggérer des noms, intervint le juge.

–          Est-ce que vous connaissez, par exemple, l’artiste Gérard Poirier?, demanda Daoust.

–          Je le connais, fit Irène.

–          Roland Chenail?

–          Oui.

–          Les avez-vous déjà vus interpréter des rôles à Radio-Canada dans les télé-théâtres?

–          Je les ai déjà vus.

–          Je veux savoir vos impressions.  Est-ce que lorsque Roland Chenail ou Gérard Poirier ou d’autres de ce calibre interprètent leur rôle à Radio-Canada, est-ce que vous n’êtes pas d’avis qu’ils ont un accent français?

–          Ils ont – comme je l’ai dit tout à l’heure – une tentative d’accent français qui n’est pas…

–          Mais, est-ce que vous n’êtes pas d’avis que lorsqu’ils jouent dans une distribution où il y a des artistes français, comme Léo Illial, est-ce que vous connaissez Léo Illial?

–          Oui.

–          Quand, par exemple, Roland Chenail ou Gérard Poirier – pour n’en citer que deux – jouent dans une pièce avec, par exemple, Léo Illial, est-ce que vous n’êtes pas d’avis que ces gens-là ont le même accent, quand à la distribution et à la présentation de la pièce?

–          Ils n’ont certainement pas le même accent…

–          Ils n’ont pas le même accent?

–          … qu’un français.

–          Ça, c’est votre opinion?

–          C’est mon opinion.

–          Et vous maintenez que, lors de ces télé-théâtres, lorsque vous avez des artistes canadiens-français – comme ceux que je viens de vous mentionner en particulier – que vous pouvez, si vous ne saviez pas leur ascendance, que vous ne saviez pas leurs origines de canadiens-français, que vous pourriez distinguer entre ces deux personnes et Léo Illial ou d’autres artistes français qui jouent dans la pièce?

–          Je pense que je … pas infailliblement, mais je pourrais peut-être les identifier.

–          C’est-à-dire que ça pourrait … évidemment, comme tout le monde, vous pourriez être induite en erreur si vous ne saviez pas leur origine, de ces personnes-là; ça pourrait se produire?

–          C’est possible.

Voilà la réponse que Me Daoust voulait entendre afin de semer un autre petit doute dans l’esprit des jurés, car ensuite il revint sur la fameuse tasse qu’irène affirmait avoir lavé et essuyé au soir du 29.

–          En l’essuyant, d’abord, vous l’avez prise de quelle façon?

–          Je ne pourrais pas vous dire exactement.

–          Non, je ne veux pas l’opération exacte, mais je veux dire, vous l’avez tenue dans vos mains?

–          Certainement.

–          N’est-ce pas…  Et, après l’avoir essuyée vous l’avez prise, j’imagine, pour la placer dans l’armoire?

–          Oui.

–          Est-ce que la police vous a demandé vos empreintes digitales?

–          Oui.

–          Est-ce qu’ils ont vérifié, pour voir si vos empreintes digitales étaient sur cette tasse?

–          Je ne pourrais pas vous dire.

–          Vous ne pourriez pas nous dire.  Et vous y avez touché, à cette tasse-là, la veille, durant la soirée.  Vous avez fait la vaisselle à quelle heure?

–          Vers 18h30.

En faisant admettre au témoin être brièvement revenu à l’intérieur après la découverte du drame et avoir jeté un dernier regard de quelques secondes au corps de sa tante, Me Daoust chercha à lui faire dire qu’elle n’avait pas bien vu les objets meublant alors la scène de crime.

–          N’est-il pas vrai qu’à ce moment-là vous n’avez pas vu les articles qui s’y trouvaient?, questionna Daoust.

–          Je n’ai pas vu.

–          Quand vous dites, mademoiselle, corrigea le juge Miquelon, que vous les avez pas vus, voulez-vous dire que vous n’avez pas remarqué?

–          Je n’ai pas remarqué.

–          On ne peut pas ne pas voir ce qu’on a devant les yeux, fit à nouveau le juge, mais on peut bien ne pas remarquer.

–          C’est assez juste, admit Daoust.

En quittant les lieux, tandis que la police prenait charge du motel, on comprit qu’Irène était allée passer la journée chez une certaine Mme Biard pour ne revenir sur les lieux du crime que vers 22h00.  De plus, Irène ne gardait aucun souvenir que la police ait pris des photos de la scène en sa présence.

Daoust tenta à nouveau de la piéger en revenant sur le moment où Irène avait été réveillée par la sonnette au matin du 30 juin.

–          Est-ce que vous avez eu le temps de vous vêtir?

–          Oui.

–          Vous aviez entendu du bruit en bas, quelqu’un qui frappait à la porte?

–          J’ai entendu la sonnette.

–          Vous avez endossé une robe, je présume?

–          Mes pantalons.

–          Et vous êtes descendue rapidement?

–          Assez rapidement.

–          Assez rapidement pour répondre à la porte.  Et vous n’êtes pas remontée par la suite?  Vous êtes repartie?  C’est ça?

–          Oui.

–          Pour ne revenir qu’à 22h00 du soir?

–          Oui.

C’est alors que Daoust lui montra la photo C-27 représentant la chambre d’Irène et sur laquelle on pouvait voir que le lit était fait.  Partant de ce détail, le criminaliste voulut la prendre en défaut en supposant que si elle avait pris la peine de faire son lit avant de répondre à la sonnette alors c’est qu’elle n’était peut-être pas descendue aussi rapidement qu’elle l’avait prétendue.

–          Voulez-vous dire quand ce lit-là a été fait, si vous êtes partie précipitamment en endossant un pantalon le matin, que vous n’êtes pas remontée en haut, et que vous n’êtes revenue que le soir, à 22h00, voulez-vous dire à la Cour et à messieurs les Jurés quand ce lit-là a été fait?

–          Je l’ai fait avant de descendre.

–          Avant de descendre?

–          Oui.

–          Vous voulez dire, mademoiselle – et je vous l’ai demandé tantôt d’une façon très posée – qu’est-ce que vous aviez fait exactement, vous avez dit : j’ai endossé un pantalon, je suis descendue.  Je vous ai demandé si vous étiez descendue rapidement, vous avez dit : oui, parce qu’on frappait à la porte.  Vous n’avez jamais parlé que le lit était fait, que vous aviez fait le lit?

–          Non, je n’en ai pas parlé.

–          Vous n’en avez pas parlé.  Voulez-vous dire, mademoiselle, au Président de la Cour et à messieurs les Jurés, qu’alors qu’on frappait à la porte en bas, que vous, vous avez endossé votre pantalon pour vous habiller, que vous avez pris le temps de faire votre lit avant de descendre en bas?  Est-ce que c’est ça, votre témoignage sous serment?

–          Oui.

–          … à ce moment-là?  Pourquoi n’en avez-vous pas parlé tantôt?

–          Je n’y ai pas pensé.

L’une des tactiques de Me Daoust était de repérer toutes les failles des témoignages.  Bien sûr, il faut comprendre que chaque témoin, honnête ou pas, commet ce genre d’erreurs dans le récit des événements.  On comprend aisément qu’une jeune fille célébrant son 18ème anniversaire le jour même où elle comparaissait en Cour avait suffisamment de raisons de se montrer nerveuse et de commettre quelques oublis pouvant servir malicieusement à un avocat désireux de s’en servir à mauvais escient.

Mais il y a pire.  C’est peut-être ici que l’imagination de Jacques Mesrine allait trouver un point intéressant qu’il amplifierait plus tard dans son livre en tentant de jeter le blâme sur la nièce de la victime.  En effet, d’après les questions de Me Daoust, on pourrait deviner son intention de semer un doute malsain sur le fait qu’Irène aurait pu voler sa propre tante.

–          Maintenant, reprit Daoust, vous avez déclaré aussi, au cours de votre témoignage, que vous étiez au courant que la commode de la chambre de votre tante – que le tiroir du haut de la commode – contenait de l’argent, n’est-ce pas?

–          Oui.

–          Qui, à part vous, était au courant de ça?

–          Je ne pourrais pas vous dire.

–          Vous ne pourriez pas dire.

Daoust se tourna ensuite vers un autre détail sur lequel il parut abuser du témoin en plus de marteler sur des détails sans importance.

–          Et pour en revenir à cette clé, mademoiselle, vous persistez à dire que vous n’en avez pas parlé à la Police – la clé numéro 9?

–          Je n’en ai pas parlé.

–          Et quand vous êtes revenue à 22h00 le soir, dans le salon, alors que les officiers de la Police étaient là, vous n’avez pas revu cette clé?

–          Je ne crois pas.

–          Vous ne croyez pas…

–          On a dû vous questionner, la police, le soir?, demanda le juge.

–          Oui.

–          Vous souvenez-vous s’il a été question de la clé?

–          Il en a été question.

–          Est-ce que vous leur avez mentionné qu’il y avait une clé sur le divan?, reprit Daoust.

–          Je sais qu’on en a parlé.

–          Est-ce que vous avez mentionné qu’il y avait une clé sur le divan?  Essayez de répondre à la question, s’il vous plaît, mademoiselle?

–          Elle l’a dit, répliqua le juge.  On lui demande si, au cours de l’interrogatoire, la police l’avait trouvée sur le divan et si la police lui en avait parlé.  Elle dit qu’elle ne l’a pas mentionné.

–          Vous ne l’avez pas mentionné?, reprit Daoust.

–          Non.

–          Dans son témoignage, intervint encore le juge, c’est monsieur Caron qui était en charge de l’enquête, qui est allé chez madame Biard à 22h30 le soir.

–          Et, quant à vous, poursuivit Daoust, la dernière question que je vous ai posée tantôt à l’effet que vous m’avez répondu que vous avez eu le temps de faire votre lit alors qu’on frappait en bas, et que vous aviez endossé votre pantalon, ça, c’est la vérité comme tout le reste de votre témoignage?

–          Oui.

–          Je vous remercie.

Me Lagacé eut quelques questions supplémentaires pour le témoin, démontrant entre autres que la victime avait l’habitude de se lever avant sa nièce, laissant ainsi entendre que si Irène avait pris le temps de faire son lit ce matin-là c’était peut-être parce qu’elle s’attendait à ce que sa tante aille répondre à la sonnerie.

–          Lorsque ç’a sonné, lui demanda Me Lagacé, est-ce que c’était votre obligation de répondre à la porte quand ça sonnait?

–          Non.

–          Est-ce que ç’a sonné plusieurs fois?, demanda le juge.

–          Justement.  Je ne [me] suis pas levée tout de suite.

–          Alors, reprit Me Lagacé, de toute façon, quand, après avoir passé votre pantalon et vos autres vêtements, vous dites que vous avez fait le lit; ça met combien de temps à faire ce lit-là?

–          Vous, fit le juge, ça vous prendrait du temps; probablement qu’elle défait moins son lit que d’autres.

–          Votre Seigneurie serait surprise, répliqua Me Lagacé.  Un lit, je suis capable de faire ça, j’ai été dans l’Armée pendant six ans. Alors, est-ce que c’était une opération qui mettait plusieurs minutes, ou si ça se faisait assez rapidement?

–          Ça se fait rapidement.

Irène expliqua finalement que ce sont les policiers qui lui avaient fait remarquer que la clé se trouvait sur le divan du salon.

Il est clairement mentionné au cours des transcriptions qu’Irène ne parlait pas très fort lors de son témoignage, sans doute par timidité.  On comprend qu’il n’arrive pas tous les jours qu’on témoigne dans un procès pour meurtre, de surcroît en face d’un habile plaideur et aussi en présence d’un accusé tel que Jacques Mesrine, qui a pété les plombs à plus d’une reprise au cours des audiences.

On décèle dans le contre-interrogatoire de Me Daoust cette tendance à semer subtilement le doute, que ce soit envers les policiers ou même envers Irène, soit pour avoir déplacé la clé ou avoir contaminé tout autre élément de preuve.  Voilà qui, à mon avis, a représenté une tendance malsaine qui, par conséquent, aide assez peu à embellir l’image que certains citoyens se font de la justice.  Le simple fait d’avoir permis Me Daoust de contre-interroger le témoin de la sorte représente-t-il un manque en soit?

Par la suite, la Couronne a fait appel du verdict d’acquittement, une requête qui fut malheureusement rejetée.   Dans son livre, Me Clément Fortin qualifie d’ailleurs ce procès de « fraude judiciaire ».  Le comportement du criminaliste aurait-il justifié un nouveau procès?

Des années plus tard, Jacques Mesrine, sans doute appuyé discrètement de son avocat Raymond Daoust, commettra deux autobiographies dans lesquelles il jettera le blâme du meurtre sur Irène en laissant entendre qu’il était impossible que l’adolescente n’ait pas entendu quelque chose depuis sa chambre, située juste au-dessus de la cuisine.  C’était là exploiter la naïveté des lecteurs, car tout enquêteur rationnel sait qu’il est possible de commettre un meurtre avec un minimum de bruit.  À titre d’exemple, c’est à St-Brévin-les-Pins, en France, le 6 avril 2004, le jeune Jonathan Coulom disparaissait subitement alors qu’il dormait en compagnie de six autres camarades dans une chambre de colonie de vacances.  Son corps fut retrouvé peu après.  Aucun de ses six camarades n’avait entendu quoi que ce soit.

Le cas de Caroline Dickinson bouleverse davantage.  La jeune fille a été violée et tuée par étouffement par son agresseur dans la nuit du 17 au 18 juillet 1996 près de Saint-Malo alors qu’elle dormait au côté de ses copines, qui n’ont rien entendues.

Dans son livre, Fortin conclut : « que penser des contre-interrogatoires harcelants, répétitifs et vexatoires?  Il ne devrait pas être permis à un procureur de s’acharner sur les témoins dans le but évident de les confondre, de les intimider et de leur faire dire, à la fin, n’importe quoi pour les discréditer auprès des jurés.  L’avocat a atteint son objectif, mais a-t-il bien servi les intérêts de la justice?  On ne doit pas s’étonner du peu d’empressement que manifestent des témoins potentiels.  La crainte de se « faire mettre en boîte » leur fait fuir la police et les avocats.  Et ils n’ont pas tout à fait tort ».

Jacques Mesrine n’était qu’un personnage arrogant préoccupé par son image de brigand.  Il s’est seulement servi de certaines vérités concernant ce procès pour ensuite les exagérer ou les tourner à son avantage.  Quant à mes lecteurs de France qui n’ont pas eu l’occasion de connaître la réputation entourant la personnalité du défenseur de Mesrine, je vous invite à lire mon article intitulé Me Raymond Daoust qui, je l’espère, vous éclairera un peu mieux à propos de ce criminaliste.

 

 

 

Mesrine le tueur de Percé, une fraude judiciaire

                      Fortin, Clément.  Mesrine, le tueur de percé : une fraude judiciaire.  Wilson & Lafleur, 2012, 421 p.  Le docu-roman a fait sa sortie officielle le 13 novembre dernier aux éditions Wilson & Lafleur.

L’avocat retraité Clément Fortin nous a habitués à son invention littéraire du docu-roman avec L’Affaire Coffin : une supercherie?  et On s’amuse à mort, style qu’il reprend une fois de plus pour son tout dernier livre.  Cette fois, il s’est attaqué à l’un des plus tristes épisodes de l’histoire québécoise du 20ème siècle.

Ce fut aisé pour moi de me plonger dans ce livre que j’attendais depuis plus d’un an.

Les fins observateurs ont déjà décelé dans le titre une bonne part des conclusions de l’auteur, d’autant plus que ce dernier dédie son ouvrage aux témoins de cette cause « dont la réputation a été ternie par le verdict du jury de Montmagny », rien de moins.

Dès le premier chapitre, Me Fortin nous plonge dans les premières frasques du criminel français Jacques Mesrine.  C’est en compagnie de Jeanne « Janou » Schneider et de Michel Dupont, un autre compatriote français, que Mesrine organise à toute hâte l’enlèvement du richissime Georges Deslauriers le 19 juin 1969.  Suite à ce fiasco, le trio prend la fuite en train vers Percé, en Gaspésie.  Le 21 juin, ils s’installent au motel Les Trois Sœurs, propriété d’une célibataire de 58 ans, Évelyne LeBouthillier.  Celle-ci tombe immédiatement sous le charme du séduisant Mesrine, qui tente de dissimuler son identité.  Elle les installe dans la cabine no. 4.

Le 25 juin, le trio reprend le train pour revenir vers Montréal, où Mesrine apprend qu’il est activement recherché pour l’enlèvement de Deslauriers.  Dupont retourne chez lui, où il sera arrêté.  Mesrine bouge sans arrêt, comme s’il bénéficiait d’un instinct tout désigné pour brouiller les pistes.  C’est avec Schneider qu’il reprendra la route de Percé, où il sera aperçu au soir du dimanche 29 juin 1969.

Le lendemain matin, 30 juin, Irène LeBouthillier découvre sa tante gisant sur le plancher du motel.  Le Dr Authier fixera plus tard la mort entre minuit et 4h00 du matin.  Les détectives cibleront rapidement le couple Mesrine – Schneider, qui se trouve alors en pleine fuite à travers la province avant de passer aux États-Unis.  C’est d’ailleurs en Arkansas qu’ils seront capturés à la fin de juillet et ramenés au Québec pour comparaître dans cette affaire d’enlèvement.  Se croyant à l’abri, le couple sursaute d’étonnement lorsqu’on les accuse du meurtre d’Évelyne LeBouthillier.  Les preuves sont pourtant contre eux.

Le 21 août, à Percé, leur enquête préliminaire est présidée par le juge Duguay, le même juge ayant présidé l’enquête préliminaire de Wilbert Coffin en 1953 avant de l’envoyer devant la Cour du banc de la reine.

Après certains délais, c’est le procureur général Rémi Paul qui, le 11 mai 1970, autorise Me Roch Roy et Me Anatole Corriveau à porter des accusations de meurtre contre Mesrine et Schneider dans l’affaire de Percé.

Il faut attendre le chapitre 12 pour se laisser entraîner au rythme de cette première journée de procès qui se déroule à Montmagny, à l’est de la ville de Québec.  En ce 18 janvier 1971, le récit nous donne l’impression d’être assis dans la salle à écouter les procédures.

On débute donc avec le témoignage du policier Denis Léveillé, celui qui a été chargé de prendre les photos de la scène de crime et de prélever les empreintes.  L’auteur nous permet d’assister à ce qu’il qualifie lui-même de « derby de démolition » quand Me Raymond Daoust le contre-interroge afin de remettre en question ses compétences.  Il écrit d’ailleurs à ce propos que « il n’est évidemment pas possible pour un enquêteur de se souvenir, dans le menu détail, un an ou deux ans plus tard, de toutes les observations qu’il a faites sur le terrain, à moins de toutes les mettre par écrit.  La défense le sait et cible ces apparentes faiblesses ».

Ce n’est là que le début de l’offensive sans relâche et machiavélique qu’entretiendra Me Daoust tout au long de ce procès.  Si certains peuvent qualifier sa stratégie d’une certaine forme d’art, on serait aussi tenté d’y voir de l’acharnement et un manque flagrant d’honnêteté.  L’auteur fait d’ailleurs dire à l’un de ses personnages que « je trouve ça bien triste qu’on utilise la justice pour faire du spectacle ».

Pour avoir moi-même consulté ces transcriptions durant quelques semaines, j’entretenais un doute sérieux quant au témoin Marcelle Raymond, une jolie célibataire de 28 ans.  J’ai toujours cru que son témoignage avait été fabriqué de toute pièce afin de prétendre qu’elle avait vu les bijoux en possession de Mesrine et Schneider au moment où elle prétendait fréquenter Deslauriers.  Il semble que l’auteur en vienne à la même conclusion, qualifiant l’intervention de Mlle Raymond de « témoignage de dépannage ».  Après tout, rien de plus facile que de prétendre avoir déjà vu tel ou tel bijoux, alors qu’on tourna le dos aux honnêtes témoins sans histoire qui sont venus expliquer que ces bijoux appartenaient plutôt à la victime.

Ces subterfuges sont nombreux, au point où on en vient réellement à se demander si les procédures légales ont été respectées.  En plus du fait qu’on a caché aux jurés la condamnation de Mesrine dans l’affaire Deslauriers, puisque Daoust avait porté cette cause en appel, et aussi le fait que l’accusé tenta une évasion par incendie au cours du procès, ils ont eu droit aux interventions musclés de Mesrine et des membres de la Cour.  En fait, on en vient à croire que ce procès aurait dû être annulé.

Pour expliquer une partie de la controverse, l’auteur revient sur le fait que le juge Paul Miquelon était encore hanté par l’affaire Coffin, d’autant plus que Me Daoust s’était frotté à lui devant la Commission Brossard, créée par Jean Lesage devant le tollé soulevé par Jacques Hébert qui hurlait l’innocence de Coffin à travers son chapeau.

Mesrine poussera évidemment l’audace jusqu’à poursuivre ses interventions de gueulard diplômé pendant la plaidoirie du procureur de la Couronne.  Ce dernier conclut d’ailleurs calmement en s’adressant aux jurés de cette façon : « alors, messieurs, je termine en vous disant que je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent qu’un jury décide qui est le meilleur avocat.  Je n’ai aucune espèce d’orgueil.  Vous pouvez trouver que les avocats de la défense sont infiniment supérieurs à ceux de la Couronne.  Mais, c’est en votre âme et conscience que vous devez rendre votre verdict ».

Les jurés ont semblés ignorer la recommandation puisque le couple maudit fut acquitté au milieu d’un autre tumulte.

En utilisant les transcriptions sténographiques du procès, Me Fortin permet au lecteur de se glisser dans la peau de l’un des jurés et ainsi lui permettre de se dessiner sa propre idée de l’affaire.  En fait, l’auteur est si fidèle aux documents qu’il écrit en préface que « je n’ai pas jugé opportun d’interviewer les quelques  survivants de ce drame, car je sais, par expérience, qu’il faut se méfier de l’information qu’on recueille sur le terrain.  Pour se rendre intéressants, certains racontent des histoires qu’ils ne répéteraient pas sous serment devant un tribunal ».

La lecture est fluide et passionnante, voir naturellement emballante malgré la lourdeur du propos.  Le travail colossal de Me Fortin permet en quelque sorte de faire la barbe à certains auteurs et commentateurs qui se sont permit, au fil des années, d’acquitter trop facilement Mesrine sans avoir même consulté, ne serait-ce qu’un instant, les dossiers d’archives.  En fait, plusieurs personnes, historiens inclus, se sont trop souvent contentées de digérer les propos de Mesrine étalé dans deux livres (1977 et 1979) sans les remettre en question.  Certes, ce n’est pas le cas de Me Fortin, qui n’en manque pas une de clouer le bec aux affirmations du « grand » criminel.

Un ouvrage comme celui-là devrait servir de leçon à tous ces fanatiques en mal d’idoles qui admirent un héros aussi faux et pleurnichard que Mesrine.

Il est seulement regrettable de devoir attendre plusieurs années avant que des auteurs comme Me Fortin viennent rétablir l’ordre dans des affaires qui ont pris trop d’ampleur au moment des faits.  Il l’a remarquablement bien fait avec l’affaire Coffin, et cette fois il devient le premier à oser dire publiquement que ce procès a été une fraude et que Mesrine était réellement coupable.  Et ce ne sont pas des paroles en l’air.  Les documents sont là pour le prouver!

On ne peut en conclure que les jurés se sont, au final, laissé aveugler par le spectacle de Me Daoust et de son arrogant client.  En se basant sur les véritables faits et des preuves solides, sans se laisser distraire, le verdict aurait sans doute été différent.  Au lieu de ça, on a préféré croire la parole d’un criminel contre celle de plusieurs témoins qui se corroboraient entre eux.

Quant à ceux et celles qui tenteraient de se faire une opinion par ce simple compte-rendu de livre, je dirais seulement qu’il s’agit de l’une des rares affaires qui ne peut être résumée, même en quelques pages.  Pour se forger une opinion juste et honnête il faut obligatoirement lire l’ouvrage de Me Fortin du début jusqu’à la fin.  C’est en se familiarisant avec les moindres détails qu’on peut dresser un tableau fidèle de cette aventure judiciaire.

En épilogue, où l’auteur nous partage son opinion, il ne manque pas de souligner que les maires de Percé et de Montmagny ont tenté de profiter de certaines retombées économiques devant le film de Jean-François Richet L’Instinct de mort, mettant en vedette Vincent Cassel dans le rôle de Mesrine.  Ce n’est pas sans rappeler les intentions douteuses concernant le projet d’un centre d’interprétation de l’affaire Coffin, rappelle-t-il au passage.

Il ne manque pas non plus se revenir sur certaines irrégularités, dont le sort injuste réservé à plusieurs témoins : « on ne pourra jamais réparer tout le mal fait à ces témoins qu’on a qualifié de parjures.  Jusque-là irréprochables dans leur communauté, il n’a fallu qu’un truand, qu’on a cru naïvement sur parole, pour en faire des gens qu’on pointe du doigt ».

J’ai déjà mentionné à Me Fortin dans un courriel qu’après avoir lu son livre sur l’affaire Coffin je ne pouvais que me ranger derrière le verdict des jurés et que cette conclusion m’enlevait tout envie de lire les écrits de Jacques Hébert sur le sujet.  Mais dans ce cas-ci, impossible de se ranger derrière l’avis des jurés.  Car le procès de Montmagny fut réellement … une fraude judiciaire!

Mesrine le tueur de Percé (PDF)

Revue de presse: Jacques Mesrine au Québec (1/3)

Jeanne Schneider et Jacques Mesrine à l’époque de leur détention au Québec.

Au Québec, le nom de Jacques Mesrine demeure encore bien présent.  Dans mon entourage immédiat il m’est difficile, voire impossible, de trouver quelqu’un qui n’ait jamais entendu parler du « Grand », comme le surnommaient les policiers français.

En 2008, je me trouvais à Paris au moment de la sortie du film L’Instinct de Mort de Jean-François Richet, mettant en vedette Vincent Cassel dans le rôle de l’inoubliable criminel.  La partie québécoise du film ne manqua pas d’intéresser un jeune employé d’une pizzeria de Lagny-sur-Marne lorsqu’il reconnut mon accent d’outre-mer.  En discutant avec lui, j’ai compris à quel point la mémoire de Mesrine n’avait pas fini de mettre des étoiles dans les yeux de plusieurs personnes.

Justement!  N’est-ce pas un peu inquiétant d’admirer ce genre de personnalité?  Et ceux qui l’admirent, le connaissent-ils vraiment?

En effet, il peut être tentant de sourire devant un refus de l’autorité, ou devant un personnage qui a l’habileté de se faufiler entre les mailles du filet pour baiser un système qu’on réprouve.  Malgré ce déni de société, les criminels d’envergures ne se gênent pas pour profiter des plaisirs que leur apporte cette même société.

Mais attention!  Mesrine a laissé des cicatrices profondes dans l’histoire québécoise.  À l’évocation de certains de ses crimes, des regards s’allument et d’autres s’inclinent.

Dans son excellent film Richet consacre une cinquantaine de minutes à la présence de Mesrine au Québec, où on le voit former un duo criminel avec le braqueur québécois Jean-Paul Mercier.  Mais qu’en est-il dans la réalité?  Une revue de presse peut-elle nous dépeindre une vérité aussi spectaculaire?

On ignore la date exacte, mais c’est quelque part en 1968 que Jacques Mesrine débarquait à Montréal en compagnie de sa maîtresse Jeanne « Janou » Schneider.  Le célèbre criminel restera en sol québécois durant un peu plus de quatre ans.

Kidnapping!

Les deux amants se firent d’abord engager comme domestiques chez le millionnaire Georges Deslauriers, qu’ils kidnappèrent le 12 janvier 1969, toujours selon Wikipédia.  D’autres sources tentent à dé montrer, comme nous le verrons, que l’enlèvement eut plutôt lieu en juin suivant.

Finalement, l’enlèvement se solda par un échec lorsque Deslauriers parvint à se sauver.  Mesrine avouera lui-même dans son livre de 1977 que « je n’étais pas fait pour ce genre de travail.  Le chantage à la vie humaine n’était pas dans mes cordes. »  Il se donnait une belle image pour tenter de démontrer son côté humain, mais il mentait.  En effet, il se lança à nouveau dans le kidnapping en 1979, cette fois en France, en enlevant un millionnaire de plus de 80 ans nommé Lelièvre.

Faut-il s’étonner d’une telle distorsion de la vérité, qui est d’ailleurs le lot de bon nombre d’autobiographies?

Meurtre à Percé

Le 30 juin 1969, le corps d’Éveline Leboutillier[1], la patronne du Motel Les Trois Sœurs à Percé, en Gaspésie, était retrouvé.  Selon toute vraisemblance, elle avait été étranglée.  Wikipédia affirme qu’elle aurait été retrouvée à sa résidence de Percé, mais La Presse du mercredi 2 juillet 1969 mentionne plutôt que « les enquêteurs de l’Escouade des homicides de la Sûreté du Québec ont été dépêchés en Gaspésie où le corps d’une femme étranglée a été découvert lundi matin.  La victime, Mme Eveline Leboutillier, âgée de 58 ans, gisait sur le sol, un tablier autour du cou, dans le salon de l’hôtel-motel Les Trois Sœurs, dont elle est propriétaire, à Percé.  Le cadavre était recouvert d’une couverture.  La police croit que le vol est le mobile du crime. »

Dans son livre de 2002, Lucien Aimé-Blanc, Commissaire divisionnaire qui traqua Mesrine en 1979, prouvait qu’il n’avait jamais mis les pieds au Québec en écrivant : « le meurtre d’une vieille dame, aubergiste à Percé, dans le Nord canadien. »

Wikipédia prétend que le 17 août 1969, Mesrine et Schneider s’évadaient de la prison de Percé pour être repris le lendemain.  Mesrine lui-même nous raconte cette folle escapade à travers les bois.

Finalement, Jacques Mesrine fut condamné à 10 ans pour l’enlèvement et un an de plus pour évasion.  « J’étais donc pour onze ans l’invité des pénitenciers canadiens », écrira-t-il.  Quant à Jeanne Schneider, elle écopa de 5 ans et demi.

Le procès de Montmagny

Dans Le Soleil du 16 janvier 1971, on annonçait l’ouverture du procès de Mesrine et Schneider pour le 18 janvier.  Le juge désigné pour présider était Paul Miquelon.  Quant aux procureurs de la couronne on mentionnait Maurice Lagacé, de Québec, et Bertrand Laforêt, de Rivière-du-Loup.  Pour la défense, il s’agirait de Raymond Daoust, de Montréal, et Lucien Grenier, de Gaspé.

On pouvait d’ailleurs lire que « Jacques Mesrine, 25 ans, et Jeanne Schneider, 28 ans, ayant domicile au 3645 Sherbrooke E., Montréal, sont accusés du meurtre de Mlle Evelyne Lebouthillier, propriétaire du Motel Les Trois Sœurs de Percé, perpétré à Percé même, le 30 juillet 1969. »

On remarque l’erreur de la date, car le meurtre a eu lieu dans la nuit du 29 au 30 juin.  Erreur aussi sur l’âge, car Mesrine est né le 28 décembre 1936, ce qui faisait de lui un homme de 34 ans en janvier 1971.

Le Soleil rapporte donc les nombreuses remises de date du procès, tout en stipulant que l’enquête préliminaire s’était déroulée à Percé le « 24 août dernier ».  L’enquête fut interrompue subitement lorsque le procureur Anatole Corriveau[2] avait dû être hospitalisé d’urgence.  Le 28 septembre 1970, la décision fut prise de transférer le procès de Percé jusqu’à Québec.  « On se souvient qu’en mai 1970, une commission rogatoire s’est rendu à Paris, dans le cadre de l’enquête préliminaire, pour y interroger un parent de Jacques Mesrine, bijoutier sur la rue du Caire susceptible de savoir quelque chose en rapport avec des bijoux que possédait Mlle Lebouthillier.  La Sûreté provinciale aurait retrouvé de ces bijoux dans les bagages du couple Mesrine-Schneider, dans un aéroport du Texas, peu après le meurtre. »

Le 19 janvier 1971, toujours dans Le Soleil, on rapportait du procès de Montmagny qu’un médecin légiste avait témoigné à l’effet que Mlle Lebouthillier était « morte d’hémorragie par strangulation, dans la nuit du 29 au 30 juin 1969. »  Le médecin en question était le Dr Richard Authier, de Québec.  « Troisième des quelque trente témoins que doit faire entendre la Couronne durant ce procès, le Dr Authier a déclaré que Mlle Lebouthillier a vraisemblablement été étranglée avec un tablier, trouvé enroulé autour de son cou. »  Authier s’était lui-même rendu à Percé au moment des événements pour voir la scène de crime de ses yeux.

Authier « a relevé de nombreuses pétéchies au visage, sous la chevelure et même à l’intérieur des poumons : les pétéchies, ressemblant aux taches cutanées provoquées par la rougeole, sont un indice de mort par strangulation, a-t-il expliqué. »

On releva aussi une fracture d’un os du cou, de multiples ecchymoses et « lésions des tissus mous du cou, de la muqueuse du larynx. »

Le choix des jurés ne dura à peine qu’une heure.  Les procureurs expliquèrent être en mesure de prouver que du 21 au 25 juin 1969 Mesrine et Schneider ont habités au Motel Les Trois Sœurs.  Le couple aurait quitté Percé dans l’après-midi du 25, laissant leur chat noir à la garde d’une voisine, ce qui signifie leur intention de revenir.  « Ils seraient parti pour Montréal, à bord du train.  Ils se seraient rendus jusqu’à Windsor, Ontario, où ils auraient loué une voiture puis ils seraient revenus vers la Gaspésie en automobile.  On les aurait vus à Saint-Fabien de Rimouski, le 28 juin.  Ils seraient entrés dans la discothèque de l’Hôtel Pic de l’Aurore, le 29 juin, soir du meurtre.  Le lendemain, ils auraient été aperçus à Carleton, puis, alors qu’ils faisaient route vers Québec, puis Montréal et Windsor.  De cet endroit, le couple se serait rendu à Détroit; ayant expédié ses bagages à Dallas, au Texas.  Il aurait loué une voiture pour visiter les États-Unis, moment auquel il fut intercepté par la police. »

Dans la boîte des accusés, Le Soleil décrivait Mesrine et Schneider « tout à la joie de se revoir après plusieurs mois de séparation, [ils] ont assisté au début du procès sans la moindre nervosité, ni la moindre gêne.  Ils se sont laissés, à loisir, photographier, auprès de leur procureur, Me Raymond Daoust, en dehors des heures d’audience.  Un gros cahier en main, M. Mesrine, collige des notes qu’il transmet ensuite à son procureur. »

Curieusement, Mesrine admettait dans son livre qu’en arrivant « dans le box, nous nous assîmes.  Jane m’avait pris la main.  Elle tremblait, je la sentais nerveuse. »

On précise que Daoust aurait peu de témoins à faire entendre et qu’il « puisera sa défense dans les faiblesses éventuelles de la preuve. »  Entre autres, on le disait prêt à contester les empreintes digitales retrouvées sur les lieux du crime et qui reliaient les deux accusés au meurtre de la pauvre femme de 58 ans.

Dans Le Soleil du 21 janvier 1971 on apprend que l’expert en empreintes digitales de la GRC, Denis Léveillée, « peut jurer hors de tout doute raisonnable que les empreintes relevées sur un verre ainsi que sur le bord d’un guéridon servant de support à un cendrier, sont respectivement celles de Jacques Mesrine et de Jeanne Schneider, un couple d’origine française. »

Léveillée déclara que les empreintes « ne pouvaient pas remonter à plus de 24 heures, selon son expérience personnelle. »  Alors, « Me Daoust l’a invité à revenir de nouveau dans la boîte aux témoins, aujourd’hui, pour être confronté avec un autre spécialiste en empreintes digitales qui doit témoigner pour le compte de la défense.  Cette phase du procès semble toucher, à toute fin utile, le nerf vital de l’ensemble du procès. »

Léveillée disait, toujours selon Le Soleil, que les empreintes retrouvées sur le verre correspondaient à une « quinzaine de points caractéristiques identiques à celles de Jacques Mesrine ».  Quant aux empreintes sur le guéridon, elles collaient en douze points à celles de Janou Schneider.

Le Soleil ajoute aussi que « mardi, une étudiante de 18 ans, Mlle Irène Lebouthillier, embauchée comme employée d’été au Motel « Les Trois Sœurs », a raconté les circonstances dans lesquelles elle a découvert le cadavre de sa tante et dans lesquelles aussi la police fut alertée.  Elle a affirmé ne rien avoir entendu de ce qui a pu se passer au rez-de-chaussée du logis, pendant la nuit du 29 au 30 juin 1969, mais elle a dit avoir remarqué, le lendemain du drame, dans le salon, la présence d’une tasse qu’elle avait personnellement lavée et rangée dans l’armoire; la présence sur le divan du salon, de la clef de l’unité de « motel » numéro 9 (le seul qui n’était pas loué), qu’elle avait déposée sur l’armoire de la cuisine, la veille; la présence sur cette armoire d’une bouteille d’eau minérale et d’une boîte de lait concentré, ouvertes; elles n’étaient pas à cet endroit lorsqu’elle est montée se coucher dans sa chambre. »  (à lire: Procès Mesrine-Schneider: le témoignage d’Irène LeBouthillier)

Comme preuves, Le Soleil stipule que la poursuite déposa les valises des accusés, la carte de crédit Shell[3] de Mesrine et deux contrats relatifs à la location des voitures, à Windsor et à Détroit.

Le chat noir

Le 22 janvier 1971, c’est Jean-Claude Rivard qui signait l’article dans Le Soleil.  Cette fois, on le titrait « un chat noir prend la vedette au procès du duo Mesrine-Schneider ».  C’est Mme Ernest Warren qui assuma la garde du chat après le départ du couple le 25 juin 1969, et elle expliqua au juge Miquelon qu’elle prenait toujours soin de l’animal.

Mme Warren arriva au motel le 24 juin pour y faire du ménage.  « Mme Warren a déclaré que le jour du 25 juin, elle a été témoin d’une conversation intervenue, dans le corps du logis principal de l’hôtellerie, entre Jacques Mesrine, un certain Michel Dupont (qu’elle a identifié) et Mlle Lebouthillier. »

Selon elle, ils auraient demandé à Mlle Lebouthillier qu’elle garde leur chat « pendant la période d’un voyage à Gaspé ne devant durer que quelques jours.  Mlle Lebouthillier qui possédait déjà quatre chats, aurait demandé à Mme Warren d’en assumer elle-même la garde… Mesrine qui portait alors cheveux longs, moustache et favoris, lui aurait donné le chat en disant ne pas savoir « comment annoncer la chose à sa femme ».  Il se serait décrit comme étant un membre de la Société protectrice des animaux qui casse la gueule et envoie en prison ceux qui font du mal aux animaux. »

Voilà qui ressemble bien à la personnalité fanfaronne de Mesrine.

Le motel de la victime possédait onze chambres.  Mme André Blondin, autre employée des lieux, témoigna avoir vu le couple Mesrine – Schneider arriver le 21 juin et quitter le 25, précisant que Mesrine « avait un accent français. »

Le couple aurait dit à Mlle Lebouthillier qu’ils allaient bientôt revenir et qu’ils communiqueraient avec elle pour s’assurer d’avoir une chambre.

« À son avis, les membres du trio semblaient avoir un comportement normal.  Mme Blondin a dit avoir vu les époux Mesrine – Schneider aller se baigner au moins une fois ensemble. »

De plus, on apprend qu’un « épicier de Percé, M. André Méthot, a déclaré que Mesrine est venu acheter des provisions de bouche à quelques reprises, dans son établissement.  Il a aussi révélé avoir personnellement téléphoné à la gare de Percé, le mercredi (24 juin) pour s’enquérir de l’heure des trains se dirigeant vers Montréal, à la demande de Mesrine. »

Le chef de gare, Adrien Plourde, confirma à la cour avoir reçu une réservation le 24 juin pour un trajet de Percé vers Montréal d’une personne « ayant un accent français » qui se serait identifié sous le nom de Robert Martin, réservant pour le lendemain, 25 juin.  Dans la salle d’audiences, Plourde identifia clairement Robert Martin comme étant Jacques Mesrine.

Deux étudiantes, Micheline Bourget, 17 ans, et Louise Duvernay, 18 ans, racontèrent avoir fait le voyage Montréal – Percé en train le 21 juin dans un banc situé près de celui du couple Mesrine – Schneider.

Le biologiste Roland Gosselin vint à la barre dire que du sang retrouvé sur un coussin du motel était de type « A » avec rh positif.

Encore les empreintes!

L’article stipule aussi que Raymond Daoust aurait réussi à faire avouer à l’expert Léveillée qu’il est « excessivement difficile de déterminer avec certitude l’âge exact d’empreintes fraîches.  Il a soutenu, mercredi, d’une façon formelle que, ce qu’il considère une empreinte fraîche, ne peut remonter à plus de 24 heures. »

Mais Roland Turcotte, autre expert de la GRC en matière d’empreintes, avec 22 ans d’expérience, confirma les dires de Léveillée concernant la correspondance entre la scène de crime et les empreintes des accusés.

La nuit du crime

Dans Le Soleil du 23 janvier 1971, Jean-Claude Rivard écrivait que plusieurs témoins sont venus confirmer le fait que Mesrine et Schneider ont passé la nuit du 29 au 30 juin 1969 à Percé.  Vers 22h00 au soir du 29, c’est Henri Motte, un gardien de nuit de la discothèque « Pic-de-l’Aurore » qui a vu le couple dans son établissement.  Il affirma devant le juge avoir discuté avec Mesrine durant une trentaine de minutes, précisant que ce dernier avait un accent typiquement parisien.  C’est que Motte s’y connaissait, car il était lui-même d’origine française.  Et le témoin de dire aussi que la discothèque se trouve à « cinq minutes de marche du motel « Les Trois Sœurs ». »

Quant à elle, Lucille Alain aurait servi un repas au couple à 4h00 dans la nuit du 29 au 30 juin au restaurant « Le Héron » de Carleton.  Elle a dit « que l’homme et la femme semblaient pressés et nerveux, qu’ils ont prestement quitté le restaurant en lui laissant deux dollars de pourboire. »

Un adolescent témoigna avoir trouvé des coffrets sous le pont d’une route reliant Percé et Carleton et dans lesquels se trouvaient des papiers d’assurance au nom de Mlle Lebouthillier.  Agathe Biard, d’Ottawa, sœur de la victime, identifia ces coffrets comme étant ceux de sa sœur.

Le dirigeant d’une maison de chambre de Québec témoigna à l’effet que le couple lui aurait loué une chambre du 30 juin au 7 juillet « mais qu’il ne l’a effectivement occupé que durant quatre jours. »

Ces déplacements rapides, c’était tout à fait à l’image de Mesrine.  Réputé pour être un criminel fort énergique, il ne restait pas en place très longtemps.

La défense admettait que la carte de crédit Shell avait servi à louer une voiture Ford à Windsor, et pour acheter de l’essence à St-Fabien de Rimouski dans l’après-midi du 29 juin; à Gaspé en début de soirée et dans la matinée du 30 juin à Kedgewick, au Nouveau-Brunswick.

Le chauffeur de taxi Eddy Cain témoigna avoir pris le trio Mesrine – Schneider – Dupont à la gare de Percé le 21 juin pour les conduire au motel Les Trois Sœurs.  Daoust n’a pas manqué, selon Le Soleil, de le contredire.  Et « sous cet aspect, la défense apporte au procès un élément de spectaculaire. »

On rapporte aussi que « Jacques Mesrine et Jeanne Schneider semblent confiants; ils ont le sourire facile, saluant même à l’occasion, des témoins qui viennent témoigner contre eux. »

Coup de théâtre!

Selon Le Soleil du 26 janvier 1971, la poursuite venait de prouver que les bagages du couple, expédiés depuis le Texas, contenaient des bijoux appartenant non seulement à la victime mais aussi à sa sœur, Mme Agathe Biard.  Toutefois, ce fut le coup de théâtre lorsque Mesrine accusa violemment deux témoins de se parjurer.  « Jacques Mesrine et Jeanne Schneider ont aussitôt protesté à haute voix.  Les juges les invitant à la modération, Mesrine répliqua qu’on était en train de revivre « l’affaire Coffin », mais que de son côté il entendait bien se défendre.  Jeanne Schneider ajouta : « C’est écoeurant de voir ça. »  Le juge a suspendu la cour pour une dizaine de minutes. »

Dans son livre, Mesrine ne nie pas cette montée de lait.  Au contraire!  Il en rajoute.

Lors de sa détention à Percé, il affirmait avoir clamé son innocence avec vigueur, allant jusqu’à battre un autre détenu qui le croyait coupable du meurtre.  Lors de l’enquête préliminaire « je perdis le contrôle de moi-même et me mis à traiter les témoins de tous les noms possibles.  Les policiers qui m’entouraient furent obligés de me sortir de force; il en fut de même pour Janou, qui cette fois hurlait son innocence et sa rage », écrivait Mesrine.  Et plus loin, il ajoute même, parlant de la sœur de la victime et des autres témoins qui lui étaient apparentés : « il fallait que je m’évade pour faire avouer la vérité à ces quatre salopes. »

Se sentant coincé, est-il possible que le narcissique Jacques Mesrine se soit mis en mode « rage » pour le reste des procédures afin de prouver son innocence?  Avait-il choisi ce moyen pour déstabiliser l’adversaire?

Jeffrey Williams, de Windsor, vint raconter avoir loué la voiture à Mesrine et que le 7 juillet 1969 il avait reçu une note à l’effet que le véhicule était stationnée près de la gare de Windsor.  « La note de location de la voiture se chiffrait à 476.09$.  Le millage parcouru était de 3,038 milles. [4,889 km] »  Williams dit avoir reconnut la photo de Mesrine dans le Windsor Star, après quoi il prévint la police.

C’est Loyal Blondie, de Windsor, qui loua un hors-bord au couple pour leur permettre de traverser aux États-Unis.

Les fameux bijoux

Agathe Biard reconnut les bijoux mais la défense a « tenté, de diverses façons, de lui faire admettre que l’on peut trouver plusieurs montres identiques, plusieurs colliers identiques, plusieurs bourses identiques… »

Trouver une seule montre identique, pas de problème.  Mais dans ce procès on parlait d’au moins trois bijoux – montre, collier et bourse –retrouvés dans les bagages du couple et qui ont été identifié comme ayant appartenu à la victime.  Ça fait beaucoup de coïncidences.

Il semble que Daoust bluffait, tel un bon joueur de poker, et personne ne vint l’inquiéter sur ce terrain.

« Nerveuse, Mme Biard a même été confondue en erreur lorsque le procureur de la défense lui demanda d’identifier ces imitations de boutons de manchettes produits en exhibits : elle désigna les imitations, comme étant propriété de sa sœur, pour ne réaliser son erreur que quelques secondes plus tard. »

Car il y avait mystère à savoir si les boutons de manchettes en questions portaient la lettre E, pour Evelyne, ou J, pour Jacques.  Il semble y avoir eu un débat fort complexe sur ce sujet, que seul une consultation des archives du procès pourrait éclaircir un peu mieux.

La nervosité de cette dame s’expliquait aisément par les invectives de Mesrine, dont elle avait aussi été témoin lors de l’enquête préliminaire.  Et sachant qu’il avait réussi à s’évader une fois de la prison de Percé, elle avait tous les motifs de craindre pour sa sécurité.  Bref, si Mesrine avait été boxeur, il aurait certainement eu la grande gueule de Mohammed Ali.

Si Mme Biard peut s’être trompé dans le cas de ce bouton de manchette, son erreur devrait-elle discréditer le reste de son témoignage?

Dans son édition du 27 janvier 1971, Le Soleil consacrait deux articles à l’affaire.  Dans un premier, on rappelait que le juge a séparé les accusés : « depuis hier avant-midi, ce couple qui du « banc » des accusés se présentait comme un symbole vivant de l’amour le plus tendre, a été « désuni » par ordre de la Cour.  Jacques Mesrine est seul au banc des accusés.  Jeanne Schneider partage le pupitre de son procureur, Me Raymond Daoust. »

Lorsque Thérèse Lebel expliqua avoir vendu un réveille-matin à la victime, sept ou huit ans plus tôt, qui correspondait à celui retrouvé dans les bagages des accusés, ceux-ci éclatèrent en invectivant le juge.  Encore une fois, Mesrine, rapporte Le Soleil, aurait lancé au juge : « vous avez pendu Coffin, vous ne me pendrez pas de la même manière parce que je vais me défendre. »

Quant à savoir ce que signifiait le mot « défendre » dans la bouche de Mesrine, on peut en avoir une vague idée.  En pleine audience, il accusa aussi la témoin de parjure.

Le juge Miquelon menaça de poursuivre le procès sans la présence des accusés, ce qui semble avoir ramené un certain calme dans le tribunal.

Dans le second article, on s’attardait sur le mystérieux réveille-matin.  Thérèse Lebel, antiquaire, « a révélé qu’au cours de la période 1956-1963, elle a vendu cinq ou six de ces réveille-matin d’une facture originale se rapprochant de l’antique. »  Mme Ernest Warren confirma la présence de ce même appareil dans le salon de la victime.  Une sœur et une belle-sœur de la victime corroborèrent le tout.

Mme Alphonse LeBoutillier vint ensuite identifier les bijoux retrouvés dans les bagages comme « semblables à ceux qu’elle avait déjà vu porter par sa belle-sœur : une montre automatique sans chiffres; un collier avec pendentif; un collier blanc à double rang de pierres de « toc » (dont elle a subséquemment retouvé [sic] les boucles d’oreilles assorties); un pendentif doré portant l’effigie d’un oiseau prenant son vol; un collier de perles-satin; un collier de pièces de corail rouge. »

Mme John Ellias, experte joaillière de Ville Saint-Laurent, expliqua être dépositaire de bijoux de marque « Murat ».  On précisait aussi que les procureurs de la poursuite et ceux de la défense ont « eu du mal à s’entendre sur la nature polyvalente des initiales gravées sur un pendentif et des boutons de manchettes. »

Giovani Usai, barman à la discothèque « Le Pic de l’Aurore », affirma avoir rencontré « Jacques Mesrine mercredi, le 25 juin, à la discothèque : il a dit que Mesrine et son épouse ont consommé ensemble 16 « scotch » et qu’ils lui ont payé une note de $24 lui laissant un généreux pourboire d’au moins $5 ou $6.  Il a dit que Mesrine lui a alors révélé être un agent d’implantationsimmobilière [sic] venu enquêter sur les possibilités de la Gaspésie, dans ce domaine. »

Usai dit aussi avoir revu Mesrine au soir du 29 juin 1969, celui-ci étant venu lui dire au revoir.

L’article se terminait ainsi : « la Cour est actuellement saisie d’une preuve de voire-dire qui doit se poursuivre aujourd’hui, relativement à des aveux spontanés qu’auraient faits les accusés à des gardiens, le 7 août 1969 alors qu’ils étaient conduits de Québec à Percé pour y être mis en état d’accusation de meurtre. »

Tentative d’évasion

Dans son édition du 28 janvier 1971, en première page cette fois, Le Soleil confirmait ce que Mesrine écrirait 6 ans plus tard dans son livre, c’est-à-dire une tentative d’évasion par incendie à la prison de Montmagny.  « Les dommages causés à l’immeuble s’élèvent par quelque $30,000.  […]  Les neuf détenus, y compris le couple Mesrine-Schneider, ont été transférés aux cellules de la police de Montmagny, au quartier général de la Sûreté à Québec et à la prison de Charlesbourg-Ouest. »

L’article soupçonnait les détenus Michel-Henri Dupont, Pierre Vincent et Albert Thibault, tous trois de St-Vincent-de-Paul.  Ils avaient été appelé à témoigner au procès, par une faveur de Mesrine.  On écrivait d’ailleurs que Dupont « connaissait bien les deux Français.  Il avait été appréhendé, une quinzaine de jours avant le meurtre, relativement à l’enlèvement du millionnaire J. Desrosiers, de Beloeil. »

Erreur.  Il s’agissait plutôt de Georges Deslauriers.

Toutefois, Le Soleil confirmait que le procès se déroulait normalement.  Le feu a été « découvert vers 12h15, hier soir », ce qui laisse entendre que la nuit fut probablement courte pour les accusés.  « C’est un garde qui a constaté la fumée et a aperçu le feu.  Les flammes jaillissaient sous une douche, attenante à la salle de séjour, au troisième étage de la maison de détention.  Une dizaine de pompiers de Montmagny et une vingtaine d’agents de la Sûreté du Québec sont accourus. »

Le feu fut maîtrisé à ses débuts, mais les dommages concernaient surtout l’eau et les trous pratiqués par les pompiers, qui sont demeurés sur place environ 3 heures.

Mesrine, suicidaire?

Toujours dans cette édition du 28 janvier 1971, le lieutenant Léo Caron et le caporal Ross Blinco, tous deux nommés dans le livre de Mesrine, entraient en scène, de même que « la matrone, Monique Martel » qui était chargée de surveiller Janou.  Ces policiers vinrent témoigner à l’effet que durant le vol du 7 août 1969, Mesrine aurait dit « pour cette affaire-là, on s’en tire à « perpet » (détention à perpétuité); si l’avion s’écrasait, nous aurions notre compte et il y aurait deux flics de moins! »

Ces trois témoins étaient d’accord sur le fait que Mesrine souhaitait une panne de l’avion, ce qui aurait entraîné l’écrasement.  Mesrine leur aurait même déclaré à propos des bijoux : « que diriez-vous si je vous disais qu’elle nous les a vendu? »

Mesrine semblait être le seul pouvant démêler ces innombrables scénarios virevoltant dans son cerveau.  Semer continuellement le doute chez l’adversaire était devenu son sport national, semble-t-il.

Le juge admit cette preuve, mais le couple nia, bien sûr.  Caron et Blinco avouèrent cependant « ne pas avoir fait immédiatement les démarches réclamées par les deux prévenus », à savoir que ceux-ci voulaient un avocat.  Les deux partis ne s’entendaient pas non plus sur la durée des interrogatoires, qui se seraient déroulées le 24 juillet 1969.

Mesrine se plaignait de menaces et de banalités, comme le fait qu’on lui aurait interdit de fumer et de lire les journaux.  Son narcissisme avait encore parlé!

Caron maintenait que l’interrogatoire avec Janou avait duré moins d’une heure, tandis que celle-ci prétendait plutôt à 7 ou 8 heures.

Le 29 janvier 1971, Le Soleil annonçait que, la veille, la couronne en avait terminé.  « La preuve de la défense doit se poursuivre, aujourd’hui, et vraisemblablement se terminer ce soir.  Lundi, le procès Mesrine – Schneider, qui en sera à sa quinzième journée d’audience, entrera dans la phase des plaidoiries.  On s’attend à ce que l’adresse du juge Paul Miquelon suivie de l’entrée en délibération du jury, aient lieu durant la journée de mardi. »

Au tour de la défense

Daoust fit témoigner Mlle Marcelle Raymond, qui disait avoir bien connu le couple au moment de travailler pour Deslauriers, de mars à juin 1969, et qu’elle les avait alors vu en possession de ces bijoux.  « Sans le voir, elle a décrit le coffret et sa finition intérieure. »  C’était pour le moins contradictoire.

Elle contredit aussi l’affaire du réveille-matin, qui, selon elle, appartenait au couple.

Armand Morin, expert en identité judiciaire, en venait à la conclusion que les bijoux présentés en preuve et ceux que Schneider portait sur la photo étaient identiques et que des empreintes digitales peuvent rester fraîches durant quinze jours, dans des « conditions idéales de conservation ».

On aborda également les antécédents de Mesrine, car il admit avoir été condamné en 1962 pour port et transfert d’armes à l’époque de la guerre d’Algérie, alors qu’il était commando de l’OAS, mais qu’il avait été amnistié « qu’en même temps, il eut à purger une peine analogue et concurrente pour le vol de documents politiques et d’argent chez un ancien officier nazi réfugié en France.  Il a dit qu’en vertu d’un accord franco-hispanique, il a été condamné à la peine symbolique d’un sursis de sentence de six mois, à la suite du vol de documents politiques au bureau d’un gouverneur militaire, en Espagne. »

Le 1er février 1971, Le Soleil rapportait que la défense présentait le témoin Pierre Migault, coiffeur pour homme dans une boutique située en face du Parc Lafontaine, à Montréal, qui vint affirmer avoir coupé la moustache de Mesrine au matin du 26 juin 1969.  Ce détail ne prouvait cependant rien pour les témoins qui disaient avoir vu Mesrine à Percé avec la moustache, car il revenait justement de Gaspésie le 26 juin.

Au contraire, se serait-il fait couper ou raser la moustache?  Et pourquoi?  Pour changer son apparence avant de revenir à Percé?

Malheureusement, la poursuite ne semble pas avoir questionner ce point.

La serveuse Lucille Alain fut rappelée par Daoust, qui lui fit admettre, qu’en dépit de leur nervosité, le couple resta au restaurant « Le Héron » durant environ 45 minutes.

Décidément, Daoust s’attaquait à tous les détails, sans être ennuyé, semble-t-il, par les procureurs de la poursuite.

Et qu’est-ce que prouve 45 minutes passées dans un restaurant?  Interpréter autrement, on pourrait tout aussi bien y voir le besoin de souffler un peu après la commission d’un crime.  Après tout, en bien d’autres occasions, Mesrine ne se sentait pas pressé par le temps.

Morin souleva le doute sur le fait que les seules empreintes relevées sur la scène du crime aient été celle des accusés.

Cette autre journée de procès semble avoir été elle aussi marquée par la tension, puisque Raymond Daoust fit la promesse que ses clients resteraient tranquilles.  Heureusement pour lui, le juge « Miquelon a décidé de suspendre l’application de l’article 557 du Code criminel faisant que le procès s’instruise « in absentia » ».

Le détecteur de mensonge

Lorsque le sujet du test de détecteur de mensonge fut abordé, la poursuite s’objecta.  C’est que la défense voulait produire en Cour les tests apparemment « réussis » par les deux accusés, ce qui prouverait leur innocence.  Le juge refusa cependant l’admission de ces preuves.

Le polygraphe, comme on le sait, n’a pas une efficacité parfaite, surtout pour les criminels narcissiques et psychopathes qui ont eu le temps de mûrir leurs crimes.  C’est le cas de plusieurs tueurs en série par exemple.

Surprise!  Mesrine ne semblait pas être le seul capable de coups de théâtre.  « Le criminaliste montréalais [Daoust] a menacé de s’asseoir pour protester contre l’attitude et les interventions du juge dans le déroulement de son interrogatoire. »  Il aurait même « demandé au juge de changer de place s’il veut agir comme procureur de la Couronne, plutôt qu’en président du tribunal. »

Hors cours, Mesrine se serait encore plaint de mauvais traitements, « qu’on l’ait gardé à demi-nu durant la fin de semaine, qu’on lui a confisqué le dossier se rapportant à son procès de même que son crayon, qu’il a été injurié et insulté par les policiers qui veillaient à l’entrée de sa cellule. »  Si ces mauvais traitements étaient aussi graves qu’il le prétendait en 1971, pourquoi ne pas en avoir parlé dans son livre, 6 ans plus tard?  Après tout, ne cherchait-il pas la sympathie du public?

Concernant ces plaintes, Daoust aurait assuré à son client « qu’il effectuerait les démarches nécessaires, auprès du sous-ministre ou du ministre de la Justice ou même au premier ministre, si nécessaire. »  Faire intervenir le premier ministre du Canada dans une affaire semblable?

Décidément, on pourrait croire que la stratégie choisie par l’avocat et son célèbre client était celle de faire le plus de bruit possible.

Le témoin Jacques Mesrine

Le 2 février 1971, Le Soleil rapportait que Mesrine témoignait à son propre procès, comme il l’écrira lui-même plus tard.  Il prétendait donc avoir acheté le réveille-matin dans un magasin Woolworth du Centre commercial Maisonneuve de Montréal en janvier 1969 au prix de 4.25$.  L’article révèle qu’en tant que maquettiste Mesrine avait travaillé à la maquette du Pavillon français d’Expo 67 à Montréal.  On continua de le louanger en produisant une attestation signée par le Général de Gaulle lui-même, ainsi que des médailles de bravoures et le reste.

Mesrine prétendit aussi que la montre avait été achetée à Paris, au coût de 140$ chez Pietry, au 14 boulevard Saint-Michel, à Paris, vers 1965.  Bref, la provenance de tous les bijoux fut soi-disant expliquée.

Tous ces détails techniques ont-ils contribués à semer la confusion dans l’esprit des jurés?

Mesrine aurait aussi déclaré que « nous avons été obligés de quitter Montréal assez rapidement, le vendredi 21 juin 1969; je pensais être recherché par la police; ce fut la raison de mon voyage. »

Six ans plus tard, Mesrine écrira qu’il cherchait plutôt un moyen de prendre un navire pour traverser l’Atlantique.  Au motel de Percé, Mesrine raconta être resté dans la chambre No 4.

Dans un article paru dans Le Soleil, mais cette fois le 19 novembre 2008, Yvon Mercier, qui avait assisté Daoust à l’époque du procès, déclara à propos de Mesrine que « je me suis rapidement rendu compte que c’était un gars super-intelligent qui avait le pouvoir de subjuguer les gens. »

Que l’on croit Jacques Mesrine coupable ou non de ce meurtre, force est d’admettre que son témoignage avait été solide.  Il avait une explication pour tout.

Le verdict

Le 4 février 1971, Le Soleil annonçait que la défense avait terminé sa preuve.  Il ne restait donc plus que les plaidoiries.  La journée du 5 février serait donc consacrée à l’adresse du juge au jury.

L’étrange témoignage de Gérard Fyfe, nommé par Mesrine dans son livre comme « Gérard Fieffe », apporta sa dose de mystère.  Celui-ci aurait été arrêté en relation avec ce même meurtre de Percé.  Il s’agissait d’un ex-pilote d’avion condamné à « l’emprisonnement à perpétuité en rapport avec un meurtre survenu à Mont Laurier, en 1969. »

Or, Fyfe aurait été arrêté en possession d’une arme illégale le 30 juin 1969 « alors qu’il visitait la Gaspésie en touriste. »  Devant la Cour, il s’est même dit familier avec le motel Les Trois Sœurs.  Est-il possible que Fyfe ait témoigné en échange de quelque chose, puisqu’il n’avait lui-même plus rien à perdre avec une telle condamnation?

Daoust fit encore parler de lui en demandant au juge d’ordonner un outrage au tribunal envers le journal Allô Police qui prétendait que les tests de détecteurs de mensonges avaient été trafiqués.  « La requête a été prise en délibéré; le juge s’est dit peu enclin à vouloir y faire droit. »

Le 5 février 1971, Le Soleil disait que la plaidoirie de Daoust, « que l’on dit être l’un des plus grands criminalistes québécois » aurait durée 5 heures.  Bref, il conseilla surtout au jury d’éviter de condamner « des innocents sur des preuves aussi fragiles. »

Le 6 février 1971, Le Soleil disait que le sort de Mesrine et Schneider était maintenant entre les mains des jurés, les plaidoiries étant terminées.  Et le 8 février, on annonçait l’acquittement des deux accusés, « le meurtre de Mlle LeBoutillier : toute l’affaire est à reprendre. »  Le Soleil les surnommait « le couple amoureux » en raison de leurs sensuelles démonstrations au tribunal.

« Il est rare qu’on puisse connaître les motifs réels qui ont orienté le verdict d’un jury », écrivait Le Soleil, mais il semble que l’information ait transpiré.  L’une des raisons expliquant la décision du jury était noté ainsi : « nous devons accorder le bénéfice du doute : il y a trop d’inexpliqué.  On est des cultivateurs, mais pas des innocents[4]. »

On reprochait les contradictions des témoignages des employés de la discothèque, et aussi que « le juge a trop chargé les accusés; on a pas trouvé ça normal… »

Jean-Marc Simon, auteur d’une biographie sur Mesrine en deux tomes, déclara sur les ondes de France Inter à la captivante émission de Patrice Gélinet, 2000 ans d’Histoire, ne pas croire en la culpabilité de Mesrine dans l’affaire du meurtre de Mlle Lebouthillier.  Pourtant, la revue de presse de l’époque ne semble pas pouvoir nous permettre de nous fixer une opinion aussi tranchée.  Alors qu’en serait-il des archives du procès?

Après tout, ce n’était certes pas la première ni la dernière fois que la justice acquittait un accusé par manque de preuve.

Mesrine écrira lui-même dans son livre de 1977 « nous nous installâmes au motel des Trois Sœurs, sous un faux nom.  […] nous quittâmes la région le 26 juin 1969.  Le 30 juin de la même année, la patronne de ce motel était retrouvée assassinée et, bien que nous soyons loin des lieux du crime, les soupçons allaient se porter sur nous et se transformer par la suite en accusation de meurtre. »

Loin?  Mais où?

Mesrine est souvent précis concernant les faits qui sont bien répertoriés, alors que dans des moments plus ambiguë il reste vague à son tour.

Si Daoust s’était permis d’être aussi pointilleux sur certains détails, pourquoi ne le serions-nous pas à notre tour?  Dans ce cas, la phrase la plus compromettante écrite par Mesrine lui-même est celle-ci : « Nous étions aussi accusés d’un meurtre que je n’avais pas commis. »  Pourquoi passer rapidement du « nous » au « je »?

Si c’est le « nous » qui est accusé, alors ce devrait aussi être le « nous » qui soit acquitté.  La question est aussi de savoir si cette phrase n’est pas une simple erreur de syntaxe ou alors une erreur inconsciente découlant d’une image que lui seul pouvait avoir en tête.

La plupart des Québécois vous diront que Percé est un lieu touristique fort paisible et que le mot coïncidence semble tout à fait absurde pour décrire un meurtre se déroulant au moment où l’un des plus grands criminels du 20ème siècle traverse la région.

Bien que Me Raymond Daoust a toujours défendu l’innocence de Mesrine, il en va autrement pour nombre de Québécois qui se souviennent encore de l’affaire.  En dépit d’une décision de justice, le mystère plane toujours.

Bien sûr, si on suppose qu’il soit coupable, le principal intéressé se devait de nier.  Et on le comprend.  Le meurtre d’une femme sans défense de 58 ans ne fait pas très reluisant pour la biographie d’un « Grand » criminel!  Ni auprès des détenus, d’ailleurs, qui avaient des mères de cet âge.

Intelligent, Mesrine savait qu’il ne servait à rien nier ne jamais avoir mis les pieds dans ce motel, car les empreintes, ainsi que nombre de témoins, prouvaient le contraire.  Sa version est qu’il se serait dirigé vers la Gaspésie en croyant pouvoir s’embarquer sur un navire le conduisant en Europe, « n’ayant trouvé aucun passage sur des bateaux étrangers, nous quittâmes la région le 26 juin 1969 », écrivit-il.  Ça ne semble évidemment qu’un bluff monumental puisque les preuves sont à l’effet que le couple laissa un chat sur place et qu’il soit revenu dans la région peu après.  Quatre ou cinq jours suffisaient pour apprendre qu’aucun transatlantique ne partait de Percé.

Alors, pourquoi y être retourné?

La cavale vers les États-Unis semble d’ailleurs appuyer l’empressement de fuir un crime grave.  Curieusement, après l’enlèvement raté de Montréal, le couple n’avait pas décidé de fuir vers les États-Unis, beaucoup plus proche que Percé.

Lucien Aimé-Blanc écrira d’ailleurs qu’au moment d’écrire son livre Mesrine se croyait condamné à mort en France.  « […] Il raconte sa vie de voyou en exagérant ses exploits », écrit Aimé-Blanc.  « Il revendique un certain nombre de meurtres, d’exécutions, de hold-up, dont on sait pertinemment que ce sont des affabulations.  C’est quand même bizarre de publier son propre réquisitoire, deux mois avant un procès aux assises!  Mesrine s’est tellement chargé dans son livre que le procureur a passé son temps à essayer de démêler le vrai du faux.  Malin!  En s’accusant de méfaits qu’il n’a pas commis, il sème le doute sur ceux dont on l’accuse. »

Et vice versa!

À suivre …


[1] Selon Wikipédia : Évelyne LeBouthillier.  Le nom fut écrit de différentes façons à travers les journaux et autres ouvrages consultés.

[2] Mesrine écrivait maladroitement son nom « Cauriveau » en 1977, en plus d’ajouter qu’à le voir subir ce malaise « le sourire qui se dessina sur mes lèvres n’échappa à personne. »

[3] Compagnie pétrolière.

[4] Dans le langage québécois, le mot « innocent » veut aussi dire « imbécile ».