Les enquêtes de coroner au Québec

             L’existence de l’institution des coroners remonte à plusieurs siècles. « Sous le règne des Normands en Angleterre surgit la riche idée que nationaliser la justice ouvrait de lucratives perspectives. Pendant des siècles, le système juridique avait traité l’homicide comme un dommage : au lieu de se venger, la famille de la victime pouvait demander le versement d’une somme à la famille de l’assassin, connue sous le nom de « prix du sang » ou wergeld (littéralement, le « prix d’un homme »). Le roi Henri 1er [1068-1135] redéfinit l’homicide comme une offense contre l’État et, par métonymie, contre la Couronne. Les cas de meurtre ne furent donc plus désignés d’après le modèle Individu Y vs Individu Z, mais La Couronne vs Individu Y (ou plus tard, aux États-Unis, Le peuple vs Individu Y ou L’État du Michigan vs Individu Y). Grâce à cette géniale inspiration, le prix du sang (qui consistait souvent en l’ensemble des biens du coupable, augmenté d’une contribution supplémentaire de sa famille) allait dans l’escarcelle du roi et non plus dans celle de la famille de la victime. La justice était rendue par des tribunaux itinérants qui se déplaçaient périodiquement dans les différentes régions et jugeaient les affaires en attente. Pour s’assurer qu’aucun homicide n’échappait à ces tribunaux, chaque mort faisait l’objet d’une enquête par un représentant local de la Couronne : le coroner. »[1]

En fait, « L’institution du coroner serait née en Angleterre en 1194 sous le règne de Richard 1er et fut introduite au Canada par l’instauration du système de droit britannique de la common law. Cette institution a vu le jour afin de surveiller les activités du shérif et de s’assurer que le Roi recevait bien les revenus provenant notamment des impôts qui lui étaient dus. Son rôle était donc étendu et ne se limitait pas à l’enquête des décès violents. Au XIXe siècle, sa principale fonction était d’expliquer les décès dans une variété de situations. »[2]

Selon les recherches universitaires de Mathieu Carrier, c’est le manque de confiance envers les shérifs en l’absence du roi Richard 1er qui aurait conduit à la naissance de la fonction qui a été « introduite dans les Articles of Eyres en 1194 (Granger, 1984). Dans chaque comté, trois chevaliers et un membre du clergé devaient être élus pour être les représentants du roi et de la couronne sous le titre de « coronarius » ou « coronator » que l’on peut définir en anglais comme étant le « coroner » et le « crowner ». »[3]

« En 1837, une autre législation permet au coroner de recevoir des paiements pour toutes activités et dépenses survenant lors d’une investigation. Cependant, le paiement leur était accordé seulement à la fin de l’investigation, lors de la remise de leur rapport aux juges de paix. En 1846, les coroners mettent sur pied les Sociétés des coroners afin qu’ils obtiennent leur indépendance et leur reconnaissance comme officier du gouvernement. En 1850, la Chambre des Communes anglaises considère leurs demandes et aussi le paiement d’un salaire pour les coroners. En 1860, The County Coroner Act entre en vigueur et les coroners recevront désormais un salaire, mais leurs dépenses seront scrutées à la loupe par les officiers de justice. »[4]

Selon un acte sanctionné par le gouvernement provincial le 31 octobre 1879, on apporta quelques précisions au rôle du coroner pour éviter qu’il se produise des enquêtes inutiles sur des décès qui n’impliquaient aucun crime ou mort suspecte. Ainsi, l’article 1 de cet acte soulignait qu’un coroner ne pouvait agir sans qu’un certificat ait d’abord été signé par un juge de paix qui l’autorisait à faire enquête lorsqu’il « y a lieu de soupçonner que tel décès a été causé par la perpétration d’un crime, ou à moins que telle enquête ne soit demandée par une requisition [sic] écrite et signée par le maire, le curé, le pasteur ou missionnaire de la localité, ou par un juge de paix du comté. »[5]

On donnait également au coroner le pouvoir d’ordonner l’inhumation d’un corps. Évidemment, tout cadavre n’ayant suscité aucune enquête pouvait être inhumé de façon régulière, c’est-à-dire sans le consentement du coroner. On prévoyait également que les décès qui devaient survenir dans un pénitencier provincial ou une prison commune devaient être inscrits dans un registre tenu, selon le Code civil, « par le préfet du pénitencier, le shérif du district où se trouve telle prison commune, ou le gardien de telle maison de réforme suivant le cas. »[6]

Les jurés du coroner pouvaient désormais exiger la présence d’un médecin lors d’une enquête. Pour sa part, le coroner devait transmettre au secrétaire-provincial, dans les quinze jours suivant son enquête, le compte détaillé de ses frais ainsi qu’une copie de la plainte.

L’acte prévoyait aussi qu’une fois l’enquête terminée, le corps devait être inhumé aux frais de la municipalité où le décès avait été constaté.

À cette époque, le coroner recevait un salaire de 6.00$ pour chacune de ses enquêtes, ce qui comprenait la production d’un rapport. C’est ce rapport qu’on retrouve aujourd’hui dans les archives nationales. Pour son transport, ainsi que celui du médecin, on prévoyait des frais de 0.10$ par mile parcouru. À chaque constable engagé pour assigner des témoins à comparaître devant le coroner, on leur remettait 0.30$ et au constable désigné pour assigner un jury on prévoyait 1.00$.

Quoique que nous étions encore loin de la création d’un laboratoire sur la médecine légale – celui-ci serait fondé à Montréal en 1914 par le Dr Wilfrid Derome – l’acte de 1879 prévoyait aussi une dépense de 20.00$ « Pour analyse chimique, qui comprendra toute analyse faite sur le même corps, ou toute partie d’icelui […]. »[7] Toutefois, si une enquête nécessitait des analyses ou dispositions particulières, on prévoyait la possibilité de verser un montant plus important. Lorsqu’une telle analyse était demandée, soit par le coroner ou son jury, on devait en aviser le Procureur-général car c’était à lui que revenait la responsabilité de désigner le médecin qui procéderait à ces analyses.

Le métier de coroner a probablement toujours suscité une certaine fascination, comme en fait foi un poème qui semblait s’inspirer d’un cas réel publié sur une durée de plusieurs parutions dans un journal littéraire montréalais de 1884. En voici un extrait :

Un jour, à Saint-Léon, enfouis dans un puits,

On avait trouvés morts et le père et le fils.

Coroner de l’endroit, pour lever le mystère,

Il me fallut me rendre en ce lieu solitaire.

C’était au mois de mai. Les eaux de l’Etchemin,

Débordaient de leur lit qui longeait le chemin :

Et déroulant leurs plis, comme une nappe immense,

S’en allaient dans les champs féconder la semence.

Avant la nouvelle loi sur les coroners de 1986

Avant la nouvelle loi sur les coroners, qui entra en vigueur le 3 mars 1986, les enquêtes coroner pouvaient prendre la forme de petits procès, ce qui a pu apporter de la confusion dans certaines situations. Il faut donc retenir que « Le coroner n’est pas un tribunal ou une cour de justice. Son rôle essentiel est de tenir une enquête lorsqu’il y a eu mort d’homme. »[8] Par conséquent, il ne faudrait pas se surprendre si, dans certaines situations, la cour criminelle n’a pas toujours tenu compte de verdicts de coroner. De plus, les témoignages entendus devant des coroners semblaient rarement admissibles en preuve lors de procès criminels. En effet, « L’enquête du coroner ressemble à un procès, même si ce n’en est pas un. »[9]

Le coroner, qui pouvait ordonner une exhumation ou une autopsie, enquêtait « Lorsqu’il y a raison de croire que la mort d’une personne n’est pas la suite de causes naturelles ou d’un accident, mais la suite de violence, de négligence ou de conduite coupable de la part de quelque autre personne, une enquête du coroner se tiendra dans la localité du décès. Tout individu qui apprend qu’une personne est décédée par suite d’une mort violente ou soudaine ou par suite de causes qui ne paraissent pas naturelles, ou qui sont inconnues ou suspectes, doit aviser immédiatement le coroner. En général la police saisit le coroner de tels cas. »[10]

Il fallut quelques années avant que la nouvelle loi sur les coroners sanctionnée. En 1983, par exemple, les changements annoncés inspirèrent une journaliste à écrire que « Les médias ne pourront plus abreuver leurs lecteurs de tous les détails « croustillants » révélés lors des enquêtes du coroner. C’est ce qui ressort du projet de loi sur la Recherche des causes et des circonstances des décès déposé hier à l’Assemblée nationale par le ministre de la Justice M. Marc-André Bédard. Certaines dispositions du projet de loi qui remplacera la Loi sur les coroners actuellement en vigueur, visent en effet à protéger la vie privée et la réputation des personnes appelées à témoigner lors de ces enquêtes. À l’heure actuelle, tout ce qui se passe ou se dit au cours des enquêtes du coroner peut être rapporté par les médias. Ainsi, pour reprendre l’argumentation d’Herbert Marx, député libéral de D’Arcy-McGee et porte-parole du PLQ en matière de justice, « la réputation de certains témoins risque malheureusement d’être à jamais ternie » lors de ces enquêtes. »[11]

Le gouvernement était donc pleinement conscient que le temps était venu de transformer certaines pratiques. Au sein d’une société où le public ne met pas toujours les efforts nécessaires à bien comprendre ses institutions avant de les critiquer, Marx avait aussi expliqué que « la publicité tapageuse qui accompagne ordinairement l’enquête du coroner rend très difficile la tenue par la suite d’un procès juste et équitable pour le témoin important en plus de le discréditer aux yeux de la population avant même qu’un tribunal ne se prononce sur son sort. »[12]

Cette nouvelle loi prévoyait également que le coroner puisse interdire la publication de certains témoignages. « Plus important, lorsqu’une personne fera l’objet d’une poursuite criminelle en rapport avec un décès, « nul ne pourras publier ou diffuser la preuve faite à l’enquête du coroner tant que le jugement sur la poursuite criminelle n’aura pas acquis l’autorité de la chose jugée ». »[13]

En septembre 1984, la venue annoncée de la loi se retrouva au sein d’un débat dans l’affaire de l’Américain Thomas Brigham, arrêté pour un attentat à la bombe à la gare Centrale de Montréal. Le coroner Roch Héroux est arrivé avec une trentaine de minutes de retard à l’enquête qu’il devait présider et qui débuta dans un cirque inacceptable. « L’avocat Poupart et le coroner Héroux ont alors échangé de vifs propos. Me Poupart a rappelé qu’on n’était pas à Hollywood et que de telles scènes lui faisait comprendre l’importance de mettre au plus vite en vigueur la nouvelle loi des coroners pour que des situations semblables ne se reproduisent plus. Aussitôt le coroner Héroux a répliqué « le jour où le coroner sera obligé de fonctionner à huis clos, sans les journalistes, je ne sais pas si on aura une meilleure justice. Entre deux mots [sic] il faut choisir le moindre. »[14]

Quelques jours plus tard, ce fut au tour du coroner Cyrille Delage d’être pointé du doigt pour avoir « permis la présence des photographes et cameramen, mercredi, lors de la comparution de Thomas Brigham […] »[15] Le coordonnateur de l’Office des droits des détenus (ODD) a souligné « que lors d’enquêtes publiques récentes où les témoins entendus étaient des policiers ou des gardiens de prison, les coroners ont interdit la prise de photos, respectant ainsi l’esprit des nouvelles dispositions de la loi des coroners adoptées en décembre 1983. Il demande au ministre de la Justice d’agir pour que les nouveaux articles de la loi des coroners entrent en vigueur le plus tôt possible et d’interdire dorénavant la prise de photos lors des enquêtes du coroner, incluant celle portant sur l’explosion de la gare Centrale. »[16]

Lors des débats du 24 avril 1985 à l’Assemblée nationale, on a assisté à l’échange suivant concernant l’application prochaine de la Loi sur les coroners :

  1. Marx: Est-ce que le ministre est au courant qu’il y a un fonctionnaire dans son ministère qui a travaillé dix ans sur la Loi sur les coroners et qui était très heureux quand, enfin, nous avons adopté la loi en 1983? Est-ce que le ministre est au courant que son prédécesseur se vantait de cette nouvelle Loi sur les coroners que nous avons adoptée? Il a dit combien elle était importante, combien elle représentait un besoin. À l’époque – le sous-ministre était là, je pense – nous avons dit au ministre qu’il aurait des problèmes sur le plan administratif avec sa nouvelle loi. Il n’a pas voulu écouter l’Opposition, il n’a pas voulu écouter certains députés qui ont beaucoup d’expérience sur le plan pratique dans ce domaine. La loi a été adoptée telle quelle. Je pense que c’était une loi qui avait du bon sens, mais le problème, c’est que la loi n’est pas en vigueur. Est-ce que le ministre peut nous faire une autre promesse aujourd’hui en ce qui concerne la mise en vigueur de cette loi?
  2. Johnson (Anjou) : M. le Président, la loi, comme on le sait, sanctionnée le 21 décembre 1983, va bien au-delà des modifications ponctuelles. Elle crée, à toutes fins utiles, une nouvelle institution, notamment quant au rôle, à la juridiction, à l’encadrement, aux objectifs, au statut et à la sélection des coroners. Un tel changement exigeait que, pour sa mise en place, on prenne le soin de bien planifier les choses. A l’automne 1984, par le décret 2578-84 du 21 novembre 1984, un certain nombre d’articles ont été mis en vigueur: de 5 à 33, de 163 à 169, 183, 4 et 9. La proclamation a donc permis au gouvernement, d’une part, de nommer un coroner chef et des coroners en chef adjoints; d’autre part, de concevoir, d’adopter les règlements pertinents. Le 26 novembre dernier, le coroner chef était nommé par le gouvernement et 29 différents mandats étaient confiés à celui-ci: le plan d’organisation, le budget, le règlement de sélection, le code de déontologie, les tarifs pour les coroners, ainsi que les morgues, le plan de communication, les formules requises pour l’ensemble de l’application de la loi, etc. Depuis le mois de janvier, un certain nombre d’orientations ont pu être privilégiées par le coroner en chef, qui est Me Sansfaçon, et le coroner en chef adjoint, le Dr Grenier, qui a été nommé le 21 février. Le plan d’organisation accompagné d’un programme budgétaire sera donc incessamment disponible. J’ai eu l’occasion de revoir ces questions avec les autorités du ministère, le coroner en chef et le coroner en chef adjoint récemment.

Après avoir spécifié que le système des coroners était différent en Ontario, le député libéral Herbert Marx ne manqua pas de rappeler les controverses « qui se passent aux enquêtes des coroners qui sont vraiment injustes. Je pense que c’est injuste de permettre aux caméras de filmer, de voir l’enquête du coroner à 18 heures à la télévision. Il y a des journaux qui se spécialisent dans ce domaine. Je pense que souvent le témoin important est condamné avant de subir son procès en droit criminel. »

Johnson précisa que des séances de formation avaient été prévues pour les coroners, ce qui amena Marx à lui demander de promulguer les articles « qui, vraiment, protègent le témoin important et les autres personnes dans le sens qu’on ne peut pas filmer à l’intérieur, qu’on ne peut pas prendre de photos, et ainsi de suite; seulement ces deux ou trois articles. […] Je trouve cela invraisemblable. » Pour sa part, Johnson souligna une autre réalité : « J’ai reçu récemment de correspondants des médias de presse un télégramme au sujet de ces questions et eux aussi voient cela comme une agression au droit du public à être informé. […] Je pense que cela sert mieux la présomption d’innocence… et le meilleur contexte possible pour le citoyen d’avoir un procès qui soit vraiment juste et équitable. »

Il fut ensuite question que le fonctionnement du système des coroners selon l’ancienne loi coûtait 2 200 000$ et qu’on prévoyait qu’avec la nouvelle loi ce budget atteindra les 6 200 000$. Toutefois, selon certaines modifications, on pensait pouvoir s’en sortir avec 4 600 000$. Toutefois, Johnson rappela les mérites de la nouvelle avenue qu’on voulait se donner : « Je pense notamment à tout le secteur de la sécurité routière où le coroner, par les constatations qu’il fera cas par cas, mais également par des constatations de nature statistique, pour ne pas dire épidémiologique, nous permettra sans doute une percée très importante quant à la conscience des problèmes qui entourent l’application des règlements de sécurité routière et leurs conséquences, à la fois en termes de perte de vies, de perte de jouissance de la vie et de coûts que cela représente pour la société. »

À cela, Marx répliqua que « je ne pense pas être d’accord avec le ministre, parce que les gouvernements ont rarement écouté les coroners. »

3 mars 1986 : la Loi sur les coroners

Comme le soulignait la journaliste Louise Larouche, cette nouvelle pratique avait pour but de préserver davantage la présomption d’innocence prévu par le Code criminel. Avant la nouvelle loi de 1986, un coroner avait le pouvoir d’ordonner l’arrestation d’un témoin lorsqu’il le jugeait nécessaire. Dorénavant, le coroner garderait ce pouvoir mais il allait désormais devoir demander à un juge de paix pour obtenir un mandat d’arrestation qui serait respecté par un agent de la paix.

De plus, l’article 4 de la nouvelle loi de 1986 « stipule que « le coroner ne peut à l’occasion d’une investigation ou d’une enquête, se prononcer sur la responsabilité civile ou criminelle d’une personne. » Le rôle du coroner se limitera à rechercher les causes médicales et les circonstances d’un décès. S’il y a lieu, le coroner pourra également « faire toute recommandation visant une meilleure protection de la vie humaine ». »[17]

Aujourd’hui, les enquêtes de coroner représentent une importante source d’information pour les chercheurs en tout genre. En effet, toutes les enquêtes de la sorte ayant été tenues avant le 3 mars 1986 sont publiquement accessibles dans les différents bureaux de BAnQ. Ces documents légaux peuvent servir aussi bien aux chercheurs amateurs qu’à des auteurs évoluant en histoire ou en criminologie par exemple.

En ce qui concerne les enquêtes tenues après le 3 mars 1986 (sauf exception), on peut en obtenir copie en s’adressant au Bureau des coroners du Québec.

En août 2018, une sortie médiatique concernant la découverte d’un dossier de police (document confidentiel) dans une enquête de coroner a poussé BAnQ à limiter temporairement l’accès aux enquêtes de coroner. On ignore si cette mesure demeurera permanente ou non.


[1] Steven Pinker, La part d’ange en nous, Histoire de la violence et de son déclin (Paris: Les Arènes, 2017).

[2] Mathieu Carrier, « Les coroners du Québec et la prévention des homicides » (Université de Montréal, 2006).

[3] Carrier.

[4] Carrier.

[5] Théodore Robitaille, « Acte concernant les enquêtes faites par les coroners, chapitre 12 », in Statuts de la province de Québec, vol. Quarante-deuxième et quarante-troisième années du règne de sa majesté la reine Victoria (Québec: Charles-François Langlois, 1879), 29‑31.

[6] Robitaille.

[7] Robitaille.

[8] Adrian Popovici et Micheline Parizeau-Popovici, Vous et la Loi : Guide des droits et des responsabilités du citoyen canadien, 2e éd. (Sélection du Reader’s Digest, 1978).

[9] Popovici et Parizeau-Popovici.

[10] Popovici et Parizeau-Popovici.

[11] Louise Larouche, « Changements à la loi sur les coroners, Finis les détails “croustillants” », Le Nouvelliste, 23 juin 1983, Revues et journaux québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

[12] Larouche.

[13] Larouche.

[14] « Brigham restera en prison 8 jours », La Voix de l’Est, 6 septembre 1984, Revues et journaux québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

[15] « Delage blâmé », La Voix de l’Est, 14 septembre 1984, Revues et journaux québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

[16] « Delage blâmé ».

[17] Larouche.

Le mystérieux décès de Jean J. Crête

screenhunter_309-oct-20-15-18         Puisque l’histoire judiciaire est un domaine si vaste, c’est un lecteur qui a porté à mon attention le sujet du présent article.  Le blogueur Daniel Laprès (Glanures historiques québécoises) m’a fait découvrir le personnage de Jean J. Crête, une figure importante de la Mauricie.

Plus particulièrement, ce qui étonne dans l’histoire de cet homme d’affaire est sa fin tragique.

         Si quelques auteurs ont soulignés l’importance du personnage dans l’économie de la région, bien peu, voir aucun, ont osés aborder de front les circonstances de sa mort.  Et à notre connaissance, les détails de l’enquête du coroner n’ont jamais été publiés.  Dans la récente publication de la Société de généalogie du Grand Trois-Rivières, un article que Rollande Lambert consacre à Crête en fait foi.  On y évoque sa mort, mais sans entrer dans les détails.

         Selon Jacques Coulon, qui consacra un article à Crête dans Perspectives en décembre 1962, le personnage aurait fortement contribué au développement économique en ouvrant des chemins et en construisant des camps de bûcherons.  Bref, le nom de Crête fut longtemps synonyme de création de milliers d’emplois pour des hommes qui n’avaient pas peur de transpirer et de se faire bouffer par les maringouins.

         Celui que Coulon surnommait le roi de la Mauricie aurait eu jusqu’à 4 000 ou 5 000 employés en 1952.  Il avait brassé des millions de dollars.  Je ne m’attarderai toutefois pas à sa biographie d’homme d’affaire, mais plutôt aux circonstances étranges de son décès.  Il est d’ailleurs étonnant que ce sujet n’ait pas davantage attiré l’attention plus tôt.  Et pourtant, l’affaire mérite qu’on s’y attarde, même un demi-siècle plus tard.

         N’écoutant que mon désir d’aller au fond des choses, je me suis d’abord rendu le 16 septembre dernier dans les locaux de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières, où j’ai retracé l’enquête du coroner concernant la mort de Crête.  Ces quelques pages risquent-elles de remettre au goût du jour un mystère judiciaire que l’on croyait mort et enterré?

         Selon une base de données généalogique, Jean J. Crête serait né le 8 avril 1890, alors que le dossier du coroner parle plutôt de 1888.  Quant à sa femme, Cécile Rouleau, elle avait vu le jour le 6 novembre 1894.

         Le 15 octobre 1967, vers 20h30, Crête et son épouse se mirent au lit, à l’étage de leur somptueuse résidence de la 4ème avenue à Grandes Piles.  Peu après, comme il en avait l’habitude, leur chauffeur Paul-Émile Baribeault, 53 ans, rentra chez lui, au 700 Boulevard Ducharme à Grandes Piles.  Baribeault, qui travaillait pour eux depuis maintenant 26 ans, s’assura d’avoir tout verrouillé derrière lui avant de rentrer.

         Vers 22h00, trois voleurs fracassèrent la vitre d’une porte donnant accès au garage.  Une fois à l’intérieur, les individus montèrent à l’étage, jusqu’à la chambre à coucher du couple âgé.  Selon le rapport de police[1], Crête tenta de se lever pour s’interposer mais l’un des brigands l’assomma d’un coup de barre de fer.  D’après le témoignage que Mme Crête fera plus tard aux enquêteurs, il n’y avait que deux hommes dans leur chambre.  L’un était armé d’un revolver, tandis que l’autre transportait un objet contondant ressemblant à une barre de fer.

         Dans la foulée, les bandits demandèrent à Mme Crête de leur révéler l’endroit où elle cachait son argent.  Lorsque celle-ci répliqua qu’il n’y en avait pas, ils se mirent à fouiller partout.  Ainsi, leur ténacité leur permit de trouver, dans un tiroir, la somme de 6 100.00$ en billets de 100$, ainsi que plusieurs bijoux tels que colliers, boucles d’oreille, broches et un pendentif sertis de diamants appartenant à leur fille.

         Le fait que ces voleurs n’aient pas tenu compte du commentaire de Mme Crête prouverait-il le fait qu’ils se soient bien renseignés sur la fortune des Crêtes?

         Quoi qu’il en soit, on força la vieille dame à descendre à la cuisine, où elle dut leur donner ses bijoux, incluant une montre de marque Green d’une valeur de 3 500$, une bague avec solitaire de 4 carats estimée à 8 000$, et un jonc serti de diamants évalué à 2 000$.  Comme si tout avait été soigneusement planifié, on lui demanda de fournir la clé qui donnait accès à un coffret de sûreté de la Banque Nationale de Grand-Mère, et deux revolvers datant du 19ème siècle[2].

         Finalement, les deux bandits sortirent de la maison avant de couper le fil du téléphone.  Le montant total du vol fut estimé à 30 000$.

         Le silence revenu autour d’elle, Mme Crête retourna à l’étage pour tenter de réanimer son mari, toujours assommé.  Elle lui retira ses liens, après quoi elle se précipita à l’extérieur pour se diriger chez Baribeault.  Il était environ 23h30 lorsque celui-ci lui ouvrit sa porte.  Après avoir contacté la police, il raccompagna Mme Crête jusque chez elle.

         Les enquêteurs Lavoie et St-Louis de l’Escouade des vols à main armée de Montréal rencontrèrent la vieille dame vers minuit.  Celle-ci leur décrivit les deux individus : des hommes d’environ 30 ans, mesurant 5 pieds et 8 pouces et pesant 150 livres, des cheveux bruns peignés sur le côté.  Interrogé par les enquêteurs, Baribeault n’avait aucune idée sur l’identité possible de ces criminels.  « Rares étaient les gens qui pouvaient s’introduire à l’intérieur à l’exception de sa fille Angèle avec son ami qui venait les visiter une fois par année environ », écrira l’enquêteur Pothier dans son rapport pour faire suite aux propos du chauffeur.

         Pendant ce temps, Jean J. Crête était transporté d’urgence à l’hôpital, où il fut immédiatement examiné par le Dr René Robert, qui l’envoya ensuite en consultation chirurgicale auprès du Dr Jacques Gagnon.  Le blessé présentait des contusions multiples à la région temporale gauche, à l’oreille gauche, aux lèvres, et avait de la difficulté à articuler sa mâchoire inférieure.  Il portait également des contusions aux mains et aux bras.  Le Dr Gagnon lui prescrit aussitôt du Demerol et de l’Atropine.  Et sous anesthésie générale, il lui replaça partiellement sa luxation de la mâchoire.

         Le lendemain, 16 octobre, les enquêteurs poursuivirent leur quête d’informations en rencontrant des voisins, dont Donat Vaugeois, 80 ans, qui n’avait rien entendu.  Les enquêteurs constatèrent la présence d’une haie d’une hauteur de trois pieds qui aurait pu couvrir les voleurs.

         Lorsque l’enquêteur Pothier rencontra Claude Bordeleau[3], un étudiant de 17 ans, il semble que l’enquête prit une autre avenue.  Peu de temps avant le braquage, c’est-à-dire vers 21h30, Bordeleau avait vu, alors qu’il revenait à pied du restaurant Vaugeois, une automobile s’arrêter près de lui.

  • Connaissez-vous Jean O. Crête?, lui avait alors demandé le conducteur.
  • Jean J. Crête?, proposa plutôt Bordeleau.
  • Oui, c’est ça.

Du doigt, Bordeleau lui avait indiqué où se trouvait la maison de Crête.  L’étudiant précisera à l’enquêteur qu’il avait aussi remarqué la présence d’une jeune femme dans la voiture, assise au centre sur la banquette avant, entre le conducteur et un autre homme.

Fait encore plus intéressant, Bordeleau avait mémorisé une partie du numéro de la plaque d’immatriculation et dira à Pothier qu’il s’agissait du 9?-254?.  Selon lui, le véhicule était un Chevrolet ou un Oldsmobile d’une année située entre 1959 et 1962.  Il était de couleur pâle avec un toit noir.  Le conducteur lui était apparu comme étant âgé d’environ 30 ans et aux cheveux foncés, alors que la fille avait des cheveux blonds courts, âgée entre 28 et 30 ans.  Puisque les enquêteurs soupçonnaient déjà la fille de Crête, pour des raisons que nous verrons bientôt, on le questionna sur le sujet.  Toutefois, l’adolescent expliqua que la fille de l’auto ne ressemblait pas à Angèle Crête Paré, la fille de Jean J. Crête.

         Johnny Gauthier, un rentier de 86 ans habitant sur la même rue que les Crête, confirma avoir vu une voiture gris pâle avec toit noir le soir du 15 octobre.  Selon lui, quelqu’un attendait, assis derrière le volant, pendant que le moteur tournait.  Une dizaine de minutes plus tard, il avait vu deux hommes revenir en courant vers le véhicule tout en tenant quelque chose dans leurs mains.  Les trois suspects s’étaient ensuite éloignés en direction de Grand-Mère.

À partir de ces nouvelles informations, la police creusa la piste de cette plaque minéralogique partielle et découvrit qu’une plaque portant l’inscription 9F-2545 immatriculée au Québec pour l’année 1967 avait été rapportée volée le 13 octobre par un dénommé Spencer, un homme qui habitait sur la rue Théoret à Brossard, en banlieue de Montréal.  Voilà qui conduisit les enquêteurs chez Angèle Crête, 35 ans (bientôt 36 puisqu’elle est né le 27 octobre 1931), épouse de Maurice Pagé.  En fait, Angèle s’était séparée de son mari et cohabitait maintenant avec un certain Alfred Dionne au 149A Boulevard des Prairies à Laval.  Elle était la belle-fille du Dr Antonio Pagé mais surtout la fille de Jean J. Crête.

         Par la suite, les enquêteurs se tournèrent vers les suspects, d’abord en rencontrant Alfred Dionne, un jeune homme de 33 ans, qui leur avoua vivre en concubinage avec Angèle Crête depuis maintenant 6 ans.  « Elle est alcoolique et il en est de même pour lui », écrira l’enquêteur Pothier.  « Elle reçoit une pension de son père, le plaignant, de $300.00 par mois et dimanche le 15 octobre 1967, ils ne sont pas sortis de la maison ».  Voilà ce qu’était leur alibi.

         De plus, Dionne affirma avoir passé sa soirée du 12 octobre à se souler la gueule à la taverne Rendez-vous et qu’à son retour, au moment de grimper l’escalier, il avait reçu un violent coup de pied dans l’estomac – qui lui vaudra deux côtes fracturées – par un inconnu qui sortait en trombe de chez lui.  En fait, il expliquera que des bandits avaient investis son logement pour voler sa télévision couleur et battre sa copine.  Bien sûr, il se dira incapable de décrire les voleurs en raison de sa cuite et de la noirceur.  Il ajoutera à propos d’Angèle, que lorsqu’elle était beurrée elle se plaisait à dire que son père était riche.  Bien sûr, Dionne laissait clairement entendre que des hommes mal intentionnés auraient pu ainsi soutirer les informations expliquant pourquoi les voleurs du 15 octobre étaient aussi bien renseignés.

         Cherchait-il à orienter l’enquête?  Les détectives ont-ils jugés que cette piste était plausible?

         Rencontrée à son tour, Angèle corrobora le vol de la télé au soir du 12 octobre.  Bien entendu, elle se disait trop grisée pour avoir noté quoi que ce soit de valable.  Cependant, elle tint à préciser que le 15 octobre elle avait téléphoné chez ses parents pour prendre des nouvelles de l’état de santé de son père.  Ce fait sera d’ailleurs confirmé par Mme Crête.

         Les policiers ciblèrent rapidement trois suspects : André Boivin[4], un vendeur qui habitait au 9633 Iberville à Montréal; Jean-Guy Sauvé un journalier ayant pour adresse le 7115 Delanaudière[5]; et Marcel Lawrence[6] du 1820 Visitation, toujours à Montréal.  Michel Laurier[7], du 7348 St-Hubert, fut également rencontré.  Ce dernier n’aurait pas nié l’existence d’une « bande » organisée, puisque l’enquêteur écrivit à propos de Laurier que « le prénommée [sic] nie avoir commis ce vol à Grandes Piles et ajoute que la bande ne travaillait que dans la région de Montréal[-]Nord ».

         Le 19 octobre 1967, on procéda à une perquisition chez Angèle Crête et Alfred Dionne, mais sans aucun résultat probant.  Le lieutenant-détective Pierre Drolet de Laval confirma d’ailleurs avoir reçu une plainte pour téléviseur volé dans leur logement, ce qui, semble-t-il, confirmait leur histoire.

         Un mois plus tard, un autre épisode s’ajouta à cette histoire de plus en plus rocambolesque.  Le 17 novembre, Angèle Crête fut retrouvée morte chez elle « des suites d’abus de boisson alcoolique et de drogues et la police de Ville Laval fait enquête mais l’autopsie n’a rien révélé de criminel », écrira le détective Pothier.  Trois jours plus tard, le père d’Angèle s’éteignait à son tour.

         Le 21 novembre 1967, vers 20h00, la police procéda à une parade d’identification (line-up) avec les personnes suivantes : André Beaudoin, Antonio Liparie, Jean-Guy Sauvé, Marcel Lawrence, Michel Satel et Michel Laurier.  « Le témoin Claude Bordeleau n’a pas identifié aucun des six suspects », écrira l’enquêteur.

         L’affaire semblait déjà tirer à sa fin, puisque la veille de cette parade, à 2h30 de la nuit, Jean J. Crête s’éteignait à l’hôpital Laflèche de Grand-Mère alors qu’il était sous les soins du Dr René Robert.  Étant donné les circonstances qui s’accumulaient depuis le braquage de son domicile, une enquête de coroner s’imposait, principalement pour déterminer si le décès de ce richissime homme d’affaire avait un lien avec l’agression.  Si oui, l’enquête pour vol risquait d’en devenir une de meurtre.

         C’est le coroner André Poisson, M. D., qui se chargea de cette tâche.  Son rapport ne manque pas de rappeler les circonstances du cambriolage et des blessures causées ce soir-là, mais il souligna également que Crête avait déjà été traité pour des problèmes cardio-pulmonaires chroniques et des complications pulmonaires.  Ces constatations le poussèrent à écrire ceci : « un état de dénutrition progressif s’installa et les complications pulmonaires furent rebelles à la médication usuelle.  La nouvelle de la mort subite de sa fille survenue le jeudi 16 novembre lui causa un choc et une peine qu’il ne put surmonter au point que sa nutrition par suite d’une insuffisance alimentaire aggrava cette condition pulmonaire et générale qu’il ne put vaincre ».

         Le coroner Poisson justifia le fait d’avoir contacté la Sûreté provinciale parce qu’une enquête était déjà ouverte et que le sergent Pierre Roy avait été averti du décès.  Roy avait d’ailleurs suggéré au coroner de communiquer avec le ministère de la Justice, « qui ordonna un examen interne conformément à la nouvelle loi des Coroners ».

L’autopsie fut pratiquée le jour même par le Dr Jean-Paul Valcourt.  Voici ses conclusions :

« Selon les constatations faites il m’a paru évident que le décès devait être attribué à une insuffisance cardio-respiratoire : début de broncho-pneumonie droite; amphysème [sic] diffus; ischémie myocardique et antérosclérose [sic] coronarienne intense; un certain degré de sténose et d’insuffisance des valvules mytrales [sic] et aortiques.  Les phénomènes de deshydratation et de dénutrition ont sûrement été des facteurs importants contribuant au décès.  Par ailleurs il est à noter qu’il y a eu contusions à la tête gauche.  « À une date difficile à préciser avec les seuls [sic] donnés [sic] de l’autopsie ».  Il y a également les fractures (2) des côtes gauches inférieures pouvant dater de plus d’un mois.  Il y aurait eu également luxation (prouvé cliniquement) du maxillaire gauche.  Tous ces traumatismes, même mineurs en eux-mêmes ont pu, d’une façon indirecte, être parmi les fractures hâtant le décès.  L’hospitalisation d’une personne âgée souffrant des maladies précédemment décrites (cœur et poumons) peut amener les complications mentionnées.  En somme, à mon avis, les mauvais traitements reçus n’ont pu que précipités [sic] indirectement l’état pathologique grave sous-jacent ».

         Sa dernière hospitalisation remontait à une dizaine de mois et depuis, dira-t-on, il avait perdu beaucoup de poids.

         Après avoir discuté avec le sergent Pierre Roy, le coroner Poisson prit la décision d’éviter la véritable enquête de coroner.  Ce décès resterait donc un simple cas de recherche, comme on le disait à l’époque.  Selon lui et les résultats de l’autopsie, il n’y avait pas assez d’éléments pour entraîner un verdict de responsabilité criminelle, ce qui aurait pu, par exemple, ouvrir la porte à un procès pour homicide.  Encore fallait-il des accusés!

         Évidemment, un demi-siècle plus tard, la ligne reste bien mince entre la cause de décès naturel et le crime grave.  Y a-t-il lieu de ressusciter de vielles questions et d’entretenir le mystère?

         Malheureusement, il est impossible d’interroger Angèle Crête.  Elle a peut-être emporté son secret dans la mort.  Toutefois, il semblait bien exister une bande de cambrioleurs autour d’elle.  Et que dire de cette plaque correspondant aux chiffres relevés par le jeune Bordeleau?  Était-ce une simple coïncidence?

         Même si le Dr Valcourt, un pathologiste compétent qui a d’ailleurs travaillé sur l’affaire Denise Therrien à Shawinigan, mentionnait cette étrange réflexion à propos du fait que « tous ces traumatismes, même mineurs en eux-mêmes ont pu, d’une façon indirecte, être parmi les fractures hâtant le décès », on doit se ranger derrière son avis d’expert et abandonner l’idée selon laquelle la mort de Jean J. Crête fut un meurtre.

         Quoi qu’il en soit, on ne peut certainement pas s’empêcher de se questionner.  D’ailleurs, le cambriolage n’a, paraît-il, jamais été élucidé.  Et la mort de sa fille dans tout cela?  Une overdose qui survient à la mi-trentaine cache-t-elle quelque chose?

Dans la conclusion de son rapport, l’enquêteur Pothier nous laisse sur cette idée : « Dans cette enquête, les indices fournis par les témoins ne peuvent nous aider pour le moment à éclaircir ce vol étant donné qu’ils ne peuvent identifiés [sic] aucun suspect.  Je crois préférable de classer ce dossier pour le moment et si plus tard d’autres informations nous parvenaient et qui seraient susceptibles d’éclaircir cette affaire […] ».

         Paul-Émile Baribeault, le chauffeur privé des Crête, s’éteignit à Cap-de-la-Madeleine le 22 mai 1977.

         Cécile Rouleau, l’épouse de Jean Crête, mourut le 1er octobre 1971.

         Alfred Dionne, le copain ivrogne d’Angèle Paré-Crête, s’est éteint le 5 octobre 1995 à Montréal.  Il avait 61 ans.


Bibliographie

Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Trois-Rivières.  Enquête du coroner sur le décès de Jean J. Crête, 1967.

Coulon, Jacques. « Jean J. Crête, le roi de la Mauricie », Perspectives, 1er décembre 1962, [en ligne], http://pages.videotron.com/ycrete/jean-j1.html

Laprès, Daniel.  Correspondance privée.  [courriel]

[1] Rapport de Miville Lavoie (matricule 3041) et du caporal André St-Louis (2460) de l’Escouade des vols à main armée de Montréal, Sûreté provinciale.

[2] Selon l’enquêteur Lavoie, ces armes étaient de collection et avec un mécanisme nécessitant un chargement par la bouche du canon et avec des crosse chromées.  Il devait certainement s’agir de revolvers Colt de type cap and ball, comme des Colt Navy ou Dragoon par exemple.

[3] Bordeleau est né le 9 mai 1950.  À l’époque du drame, il habitait au 684 de la 4ème Avenue, donc à quelques pas des Crête.

[4] Né le 10 mars 1939.

[5] Sauvé est né le 28 juin 1937.  Il est décédé le 14 juin 1991 à Laval.  Il était âgé de 53 ans.

[6] Lawrence est né le 16 décembre 1947.

[7] Né le 25 octobre 1944.

Enquête de coroner sur la mort d’une prostituée à Trois-Rivières

La nuit, la ville de Trois-Rivières imprime des mystères que parfois les archives arrivent à démystifier. (photo: Eric Veillette 2011)
La nuit, la ville de Trois-Rivières imprime des mystères que parfois les archives arrivent à démystifier. (photo: Eric Veillette 2011)

Dans mon livre L’affaire Dupont, une saga judiciaire, à paraître bientôt, il est question au chapitre 31 d’un décès relié au milieu de la prostitution.  En 1996, le dévoilement publique de la partie 2 du rapport de la Commission de Police du Québec (CPQ), une enquête qui s’était déroulée en 1969, avait permis d’établir une liste contenant les noms de 43 prostituées.  L’une d’entre elles se nommait Rita Beaumier et en 1971 on la retrouvait morte dans des circonstances plutôt étranges.  Les Dupont utilisaient d’ailleurs cette histoire afin de mousser le mystère entourant la pseudo-énigme de leur père.

Selon le rapport de la CPQ, Rita Beaumier, qui se faisait également connaître sous les noms de Rita Berthelot ou Berthe Bordeleau, était l’épouse d’un certain Robert Beaumier, débardeur et proxénète.  C’est que Rita était bien connue des policiers, d’autant plus que le rapport de la CPQ blâmait les détectives Jean-Marie Hubert et Paul Dallaire pour le contrôle qu’ils exerçaient sur le réseau de prostitution à Trois-Rivières.  Les deux hommes devaient d’ailleurs être congédiés de la police en janvier 1970.

Dans un article de Pierre-A. Champoux publié dans Le Nouvelliste du 18 janvier 1971, on apprenait que le corps de Rita était retrouvé dans un appartement de la rue Bureau en pleine nuit par un sexagénaire.  Plus étrange encore, son mari l’attendait dans la rue, sagement assis derrière le volant de sa voiture.  Il était alors plus de 3h00 de la nuit.

Voilà qui permettait de soulever certaines questions, d’autant plus que Champoux écrivait dans son article que « le coroner du district de Trois-Rivières le Dr Jacques Daigle demanda qu’une enquête soit instituée relativement à ce décès qu’il qualifie de très suspect ».

Comment alors ne pas envisager la possibilité selon laquelle Rita, arrêtée plusieurs fois pour racolage, s’adonnait encore au plus vieux métier du monde afin de rapporter un peu de beurre sur la table familiale.  Car, ne l’oublions pas, l’enquête ouverte par le coroner permit d’apprendre que la femme de 35 ans était aussi mère de trois enfants.

Dans l’affaire Dupont, les défenseurs de la théorie de l’assassinat pouvaient y voir une autre occasion d’accuser la police de camoufler un meurtre.  Encore faudrait-il des preuves plus sérieuses qu’un simple article de journal pour affirmer quoi que ce soit.

Encore une fois, ce sont les archives de BANQ[1] qui permettent d’éclaircir cette affaire, puisque l’enquête du coroner Daigle y a été soigneusement conservée.

Tout d’abord, un rapport policier permet d’établir que le 6 novembre 1968 Rita Beaumier, alias Berthe Bordeleau, était arrêtée vers 15h15 par le capitaine-détective Georges Gagnon et quelques-uns de ses collègues pour « avoir été trouvé[e] dans une maison de rendez-vous » à l’Hôtel St-Georges (224 rue St-Georges).

Il est intéressant de découvrir dans ce même rapport d’arrestation qu’on la décrivait comme une femme de 33 ans de religion catholique née à Ottawa le 4 avril 1935.  Son occupation fut décrite comme ménagère.  En plus d’être suffisamment scolarisée pour savoir lire et écrire, on la dépeignait comme une femme sobre de 5 pieds et 10 pouces (1,77 m) pesant 125 livres (56,6 kg), portant des cheveux châtains et des yeux verts.  Fait étrange, car le rapport d’autopsie la décrira 3 ans plus tard comme une femme de 5 pieds et 6 pouces (1,67 m) pesant 110 livres (49,8 kg) avec des cheveux « teints brun avec reflets fauves ».

Lors de cette arrestation de 1968, elle avait en sa possession 11$.  Pourtant, on y mentionnait clairement que Rita avait déposé elle-même les 100$ de la caution.  Sa comparution était prévue pour le lendemain, mais le dossier fut déclaré forfait et la Cour Municipale encaissa l’argent.  Ce stratagème fut d’ailleurs dénoncé par l’enquête de la CPQ.

On apprend également que la tenancière de cette maison close se nommait Mme Lionel Lafond.  Après avoir été conduite au poste de police No 1 de la rue Royale, celle-ci avait été admise à une caution de 200$.  Dans une chambre, on avait surpris Louise Lajoie en compagnie d’un client nommé Clément Tessier, un homme de St-Thuribe, dans le comté de Portneuf.  Quant à « Melle [sic] Berthe Bordeleau alias Rita Beaumier », elle partageait le lit de Joseph Jacob.  Louise et Rita furent admises à une caution de 100$ tandis que les deux clients le furent pour seulement 25$.

Finalement, le rapport de police stipule que pour cette descente le capitaine Georges Gagnon était accompagné du constable Marcel St-Onge, ainsi que des détectives Clément Massicotte, Fernand Thibeault et Guy Poisson.

L’enquête du coroner Jacques Daigle apporte un éclairage nouveau à cette affaire, démontrant d’abord que Rita et Robert Beaumier habitaient au 460 boulevard St-Jean, à St-Louis-de-France.  La liste des personnes interpellées par cette enquête permit d’apprendre que le client de Rita, le fameux sexagénaire, se nommait Charles Brouillette.  Celui-ci demeurait au 589 rue Bureau, à Trois-Rivières.  C’est donc là que Rita avait trépassée.

Ce qui poussa probablement le coroner à vouloir organiser une enquête plus élaborée fut la mention finale du rapport d’autopsie, réalisée le jour même de la découverte du corps à l’Institut médico-légal de Montréal par le pathologiste André Brosseau.  On pouvait y lire que « selon les constatations d’autopsie, il est vraisemblable d’attribuer la cause du décès à un œdème pulmonaire avec congestion des différents organes, tant thoraciques qu’abdominaux, ceci, à la suite d’une arythmie cardiaque non prouvable anatomiquement ».

La nuit du drame, l’ambulance de la maison funéraire Julien Philibert se chargea de transporter le corps jusqu’à l’hôpital St-Joseph, où le décès fut constaté par le Dr Elysée.  Le premier diagnostic fut « probable crise cardiaque ».  Le lieutenant détective Fernand Gendron hérita de l’enquête et contacta immédiatement le coroner Jacques Daigle, qui demanda à ce qu’on transporte le corps jusqu’à l’Institut médico-légal de Montréal.  Puisque le corps ne portait aucune blessure apparente, il voulait en savoir davantage.

L’enquête de Gendron permit d’établir que Charles Brouillette « l’avait connu au Club St-Paul lorsqu’elle faisait du racolage.  Son mari M. Robert Beaumier était son souteneur ».

Le jour même de la découverte du corps, Charles Brouillette, décrit comme un « homme de service dans [un] garage », fit cette déposition :

Je déclare avoir connu Mme Rita Beaumier il y a 4 ans environ au Club St-Paul.  J’ai sorti avec elle 3 à 4 fois dans ce temps-là.  Une semaine environ avant qu’elle meurt à la maison, je l’ai rencontré au magasin Zeller’s rue des Forges.  Elle me demanda quand jouerons [-nous] aux fesses.  Je lui ai dit quand tu voudras.  Elle me dit qu’elle travailla[it] jusqu’à 3 heures du matin.  J’irai un jour après mon travail.  Le dimanche 17 janvier 1971 vers les 3.20 hres du matin j’entendis frappé [sic] à la porte, je suis allé voir qui était là, lorsque que [sic] j’ai vu que c’était elle je l’ai fait entré [sic].  Une fois dans la maison elle enleva ses bottes plus ses bas culottes et nous avons fait l’acte ensemble.  Une fois terminé elle pris [sic] ses bas culottes et alla dans la chambre de bain.  Dans la chambre de bain elle s’est mise à vouloir restituer [vomir], par la suite elle sorti[t] et se jeta sur le lit et me demanda une serviette d’eau froide.  Je lui en ai donné une immédiatement, lorsque j’ai vu cela j’ai téléphoné à la police.  Lorsque cette dernière arriva Mme Rita Beaumier était décédée.  C’était la première fois qu’elle venait à la maison.  Les autres fois nous allions à l’hôtel St-Georges.  Elle chargea[it] $10.00 chaque fois.

Fernand Gendron ajouta dans son rapport d’enquête qu’elle « fut arrêtée au moins 5 fois pour racolage.  Elle portait le nom de Rita Berthelotte ou Berthe Bordeleau ».

Le 11 février 1971, Robert Beaumier fut interrogé par le coroner Daigle, qui se trouvait alors accompagné du sergent-détective Fernand Thibeault.  Beaumier se décrivit alors comme un cultivateur tout en admettant que ce hobby lui rapportait presque rien.

  • Comment vous arrangez-vous pour vivre, vous et votre famille?
  • C’est surtout par le travail de ma femme, qui travaille dans un restaurant depuis 3 ans, soit au Sorrento Pizzéria et Green Pansy.
  • Quel était son salaire par semaine?
  • $1.10 de l’heure. Elle faisait des semaines de 44 ou 46 heures et d’autres de 36 heures.
  • Combien elle pouvait gagner par semaine avec les tips [pourboires]?
  • À peu près $115 par semaine chez Sorrento et au Green elle avait un petit peu moins, parce qu’il y avait moins de monde, à peu près $100.
  • Les revenus de votre épouse suffisai[en]t-il[s] pour vous faire vivre toute la famille?
  • Oui.
  • Depuis 3 ans, est-ce que votre femme était malade?
  • Depuis 1966, depuis qu’on a perdu notre garçon, elle avait été voir le Dr Desaulniers parce que notre fille faisait de l’exéma. Il lui a dit qu’elle devrait passer un examen, mais elle lui a dit qu’elle n’avait pas le temps, car elle s’en allait travailler.
  • Vous n’étiez pas au courant si votre femme était malade?
  • Non.
  • Est-ce qu’elle voyait régulièrement le Dr Desaulniers?
  • À tous les 1 ou 2 mois.
  • Qu’est-ce qu’il lui a dit?
  • Lorsqu’elle a été le voir, il lui a dit qu’elle ne pouvait plus avoir d’enfants.
  • Êtes-vous au courant si votre femme prenait des médicaments?
  • Non. À la maison elle prenait des pilules anticonceptionnelles et une prescription du Dr Desaulniers pour les nerfs.
  • Les pilules anticonceptionnelles, depuis combien de temps prenait-elle ça?
  • Quand on a perdu le petit en 1966, sur recommandation du Dr Gauthier.
  • Est-ce qu’elle a revu le Dr Gauthier depuis 1966?
  • Oui, elle l’a revu pour faire changer ses pilules, et il lui en a donné d’autres moins fortes.
  • En quelle année?
  • En 1968.
  • Est-ce qu’elle avait mal à la tête?
  • Oui.
  • Est-ce que ces maux de tête étaient assez fréquents?
  • Oui, à toutes les semaines.
  • À part de ces pilules anticonceptionnelles et les pilules pour ses maux de tête, est-ce qu’elle prenait autre chose?
  • Des petites pilules pour les nerfs avant de se coucher, des petites pilules bleues.
  • À quelle pharmacie prenait-elle ses prescriptions?
  • Pharmacie Jacob.
  • Prenait-elle de la boisson?
  • Non, c’était plutôt rare. Elle détestait ça.
  • Est-ce que vous en faites chez vous?
  • Je n’en fais pas.
  • Vous n’en avez jamais fait?
  • J’en ai fait, il y a deux ans, c’était un genre de recette de punch.
  • Est-ce que votre femme en prenait?
  • Non, elle n’aimait pas ça.
  • Est-ce que vous, vous prenez de la boisson?
  • Je prends de la bière.
  • Est-ce que vous en prenez souvent?
  • J’en prends un peu, mais je peux être un mois sans en prendre.

On voit difficilement pourquoi l’interrogatoire a soudainement bifurqué sur le sujet de l’alcool puisqu’aucune trace d’alcool ou de médicament ne fut retrouvée dans le sang de Rita lors de l’autopsie.

Quant à savoir pourquoi le coroner avait formulé une question concernant la fabrication d’alcool frelaté, probable que le proxénète déguisé en pseudo-cultivateur ait eu des antécédents judiciaires en cette matière.  Je n’ai malheureusement pu le corroborer par d’autres documents.

Concernant la journée du dimanche 16 janvier 1971, Beaumier dira s’être levé à 5h45 alors que sa femme avait fait la grâce matinée jusqu’à 11h00 étant donné qu’elle avait terminé son quart de travail à 3h00 de la nuit.  Pendant ce temps, il s’était donc occupé à nourrir ses animaux et à pelleter de la neige.  À son réveil, Rita aurait demandé à la cadette de ses enfants de lui apporter une pilule, se plaignant alors de maux de tête.

  • Qu’est-ce qu’elle a fait dans l’avant-midi?
  • Elle a regardé la télévision avec les jeunes, ensuite nous avons dîné tous ensemble. Dans l’après-midi, on a regardé la télévision et ma femme et moi, on a joué sur le divan. Je la taquinais quand elle m’a dit : « Robert, lâche-moi donc, je ne file pas bien, car j’ai mal à la tête ». Je lui ai dit que si ça n’allait pas de téléphoner au restaurant pour leur dire que tu n’irais pas travailler cet après-midi. Elle m’a répondu que ça se passerait dans le courant de l’après-midi et qu’elle serait bien pour aller travailler.

Forcément, si elle n’avait pas suffisamment d’énergie pour succomber aux taquineries de son mari, Rita en conservait pour le client qu’elle avait planifié au cours de la nuit suivante.

Le témoin expliquera ensuite que la famille avait soupé à 17h30.  Au dîner, Rita avait mangé du foie de veau et au souper des sandwichs aux tomates.

  • Après souper, qu’est-ce qu’elle a fait?
  • À 19h25, elle m’a demandé d’aller la reconduire à l’autobus.
  • À quelle heure l’autobus est-elle arrivée?
  • À 20h05. On a attendu une demi-heure.
  • Est-ce que vous l’avez accompagné jusqu’à l’autobus?
  • Oui.
  • Généralement, l’autobus arrive à quelle heure en ville?
  • Elle arrive à 20h30, elle commençait à 22h00 son travail.
  • Est-ce que vous saviez où elle allait? Est-ce qu’il y avait des fois qu’elle se promenait ou qu’elle avait des commissions à faire dans les magasins?
  • Non.
  • Ce soir-là en particulier, en avait-elle?
  • Non.
  • Elle ne vous a pas parlé qu’elle allait quelque part avant de travailler?
  • Elle m’a dit : « Si j’arrive avant l’heure, je vais aller prendre un café avec madame Malone ».
  • Elle ne vous a pas parlé d’autre chose à faire ou d’autres endroits à visiter?
  • Non.

À 2h30 de la nuit, Rita aurait appelé son mari pour lui demander de venir la chercher en voiture pour 3h00.  Étrangement, Beaumier, qui ne semblait pas très occupé, avait laissé sa femme partir en autobus à 20h05 mais était allé la récupérer avec sa voiture en pleine nuit.  Malheureusement, aucune question ne lui sera posée concernant ce détail.  De plus, on ne saura jamais ce que Rita a fait entre son arrivée en ville vers 20h30 et le début de son quart de travail à 22h00.  Ce laps de temps d’une heure et demie restera sans explication.

Quoi qu’il en soit, Beaumier stationna sa voiture en face du restaurant Green Pancy (ou Pency) à 3h01.

  • Êtes-vous demeuré à l’intérieur de votre automobile?
  • Oui, je suis resté en dedans. Elle attendait à l’intérieur à mon arrivée, à 3h05. Lorsqu’elle m’a vu, une autre fille qui travaillait avec elle, Mariette, est arrivée et est venu finir ses tables pour qu’elle puisse partir. À 3h10, elle est sortie du restaurant. Quand elle est entrée dans l’auto, je lui ai demandé la pizza des enfants. Elle m’a dit qu’elle l’avait oubliée. Elle me dit : « j’ai une commission à faire sur la rue Bureau, ça va prendre 5 minutes et ensuite on arrêtera chez Pizzéria 67 ». Je n’étais pas au courant de cette commission.
  • Vous n’avez pas posé de question pour une commission à 3h10 du matin?
  • Non.
  • Qu’est-ce que vous avez fait?
  • Donc, à 3h10, je suis partie avec elle. Je me suis rendue au 589 rue Bureau.
  • Elle ne vous a pas donné la nature de cette commission?
  • Elle m’a dit qu’elle ne faisait que monter et descendre.
  • Il était quelle heure?
  • 3h15.
  • Votre automobile était stationnée où?
  • En bas, il était en marche.
  • Combien de temps avez-vous attendu votre femme avant l’arrivée de l’ambulance?
  • Environ 15 minutes. Je commençais à trouver le temps long, je me posais des questions.
  • Qu’est-ce que ça vous a fait de voir arriver l’ambulance?
  • Je me suis senti mal. On dirait que j’avais un pressentiment.
  • Aviez-vous raison d’avoir un pressentiment?
  • Non.
  • Vous ne saviez pas qui demeurait là?
  • Non. J’ai demandé au garçon de l’ambulance ce qui se passait et il m’a répondu qu’une dame Beaumier était décédée subitement. Ensuite, la police m’a demandé ce que je faisais là.
  • Vous êtes au courant que votre femme avait un dossier judiciaire?
  • Oui, mais ça allait bien. On ne vivait pas dans le luxe par-dessus la tête, mais on vivait bien.
  • Votre femme a déjà fait du racolage. Vous ne pensiez pas que c’était une histoire semblable qui se produisait?
  • Non. On était bien, on était heureux.
  • D’habitude, c’est toujours vous qui alliez la reconduire au travail?
  • Oui. L’été elle prenait l’auto pour aller travailler. Elle partait à 4h00. Elle commençait à 5h00. Ça lui prenait une demi-heure pour se rendre.

Les explications du témoin permirent aussi de comprendre que d’après certains quarts de travail, Rita se retrouvait libre entre 14h00 et 17h00, une période où Beaumier dira qu’elle « restait en ville pour faire des commissions ».  On ne précisa cependant pas la fréquence ni s’il s’agissait du même genre de commission que celle accordée à Brouillette.

  • Il est bien évident, monsieur Beaumier, que votre femme avait recommencé son ancien travail.
  • On n’en parlait seulement pas.
  • Ce soir-là sur la rue Bureau, c’est qu’elle avait fait un client. Vous n’êtes pas au courant que votre femme ait recommencé son travail, soit celui de racolage volontaire?
  • Non.

Les questions concernant la répartition des dépenses au sein du couple ne permirent pas d’obtenir de réponses claires, alors le coroner revint une fois de plus sur le sujet de la prostitution.

  • Est-ce que c’est arrivé souvent que votre femme avait des commissions après le travail?
  • C’était la première fois.
  • Lorsqu’elle conduisait l’auto, avant de partir de la maison, est-ce qu’elle avait des commissions?
  • Oui, c’était pour acheter du linge aux enfants, chez Bonaprix ça coûte pas cher. Elle allait aussi au Magasin d’Escomptes.
  • Quand êtes-vous allé à l’Hôtel St-Georges la dernière fois?
  • Au moins 1 an et demi, 2 ans.
  • Est-ce qu’elle, elle y allait rencontrer des amis?
  • Non, elle n’en a jamais parlé.
  • Depuis 3 ans, est-ce qu’elle a manqué souvent par maladie?
  • Depuis 3 ans elle n’a pas manqué de travail. Elle avait mal à la tête de temps en temps, mais elle prenait une pilule et ça se passait.
  • Ces maux de tête, depuis combien de temps qu’elle avait ça?
  • Une ou deux fois par semaine. C’était surtout le matin. Les autres jours qu’elle avait mal à la tête, elle disait que c’était à cause qu’elle avait de la misère à digérer. Elle avait été voir le Dr Gauthier, quand elle était enceinte et il lui a dit qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfants, car c’était dangereux pour elle. Il lui a dit aussi qu’elle avait un rein faible.

Ça semblait effectivement être le cas, puisqu’à l’autopsie on décrivit les reins de Rita comme « congestifs ».

  • Est-ce que vous-même vous avez eu affaire à la police au sujet de votre femme?
  • En 1957, mais on a gagné notre cause. On avait amené deux personnes, dont Gérard Desfossés, et le 22 décembre on était revenu chez nous passer les Fêtes et la fille avait parlé contre moi au lieu que contre Gérard Desfossés. Je n’avais rien fait.
  • Vous n’avez jamais eu affaire à la police, vous-même?
  • Non.
  • Qu’est-ce que vous pensez de cela une femme qui fait du racolage?
  • Je lui disais souvent que ce n’était pas correct.
  • Vous lui disiez dernièrement?
  • Non, plus dernièrement. Elle travaillait.
  • Avant d’être mariée, est-ce qu’elle faisait du racolage?
  • Oui et jusqu’en 1968.
  • À votre connaissance, quelle a été la dernière fois?
  • Depuis 3 ans, elle est tranquille.
  • Vous êtes surpris de voir qu’elle avait recommencé?
  • Elle n’avait pas d’affaire, on ne manquait de rien.

Le témoin fuyait visiblement la question et, malheureusement, le coroner n’insista pas davantage.

Étrangement, il le questionna ensuite sur la marque de sa voiture, qui lui coûtait 78$ par mois.  En plus d’un autre paiement mensuel de 37$ pour des meubles, Beaumier avait emprunté 200$ à l’automne 1970 pour acheter le foin destiné à ses animaux.

Et encore une fois, le coroner revint sur le sombre métier de sa femme, ce qui permit d’établir que Rita recevait de deux à trois appels téléphoniques par mois à la maison, sans jamais que Beaumier n’en connaisse apparemment la nature.  Elle prétextait alors qu’il s’agissait de faux numéros.

  • Est-ce que dans votre automobile vous avez de la boisson?
  • Non, je n’en traîne jamais.
  • D’après vous, est-ce que votre femme en a pris ce soir-là?
  • Elle n’en prend pas. Elle déteste ça.
  • Est-ce que votre femme vous aurait parlé de d’autre chose?
  • Elle a pas parlé.

Encore une fois, sans raison apparente, le coroner Daigle insistait pour faire un lien entre Rita et l’alcool.  Mais rien n’y fit.  Le rapport d’autopsie était là pour corroborer les dires du témoin.

  • Est-ce qu’elle vous semblait en bonne forme?
  • Oui. J’ai vu une fille qui travaille avec elle. Elle m’a dit qu’elle avait fait des farces jusqu’à 3h00, et ensuite elle a demandé à Mariette de dégarnir les tables parce que « mon mari m’attend ».
  • Vous êtes marié avec votre femme depuis quand?
  • En 1959.
  • Depuis cette période, est-ce qu’il se serait passé des histoires de menaces ou de chantage?
  • Non.
  • Vous-même, est-ce que vous avez eu des menaces ou du chantage?
  • Non.
  • Est-ce qu’il n’y a jamais eu quelqu’un qui en voulait à votre femme ou à vous-même?
  • Non.

Il fut ensuite question que Rita ait été traité par le Dr Pierre Lahaie en 1957 ou 1958, c’est-à-dire avant d’avoir trois enfants avec Beaumier.

  • Quels étaient les meilleurs amis de votre femme?
  • Les waitresses [sic], c’étaient des amies de travail.
  • À part ça?
  • Elle n’en avait pas.

Il fut ensuite question que les Beaumier recevaient très peu de visiteurs à la maison, exception faite du père de Robert qui « venait des fois faire un tour » et un dénommé Lucien Cournoyer, un matelot travaillant sur le bateau Beauport.

En terminant son interrogatoire, le coroner se permit néanmoins un commentaire.

  • Est-ce que vous connaissez ça un monsieur Charles Brouillette?
  • Non.
  • Lui, il connaissait bien votre femme, et ce depuis plusieurs années.

Dans le dossier d’archives, rien ne permet de croire qu’il y ait eu d’autres témoins que Beaumier.

Le verdict final du coroner Daigle apparaît en ces termes : « Mme Rita Beaumier était serveuse aux tables du restaurant Green Pensy de la rue des Forges à Trois-Rivières.  Elle termina son travail vers 3h00 A.M. le 17 janvier et semblait en bonne forme physique et son mari Robert l’attendait dehors dans son automobile.  Elle lui dit qu’elle avait une commission de 5 minutes à faire au 589 Bureau : lui ne semblait pas savoir la nature de cette commission.  Elle décéda dans le lit de M. C. Brouillette du 589 Bureau « des circonstances naturelles » trouble de décompensation [insuffisance] cardiaque ».

Si certaines réponses de Beaumier peuvent entre-ouvrir des portes aux amateurs de conspirations, on peut comprendre que certaines de ses réponses ont pu être données dans la crainte de se voir lui-même accabler de certaines accusations de proxénétisme.  Quelques mensonges ou zones grises de cet ordre ne permettent cependant pas de remettre en question la cause du décès.

Ce qui est certain, c’est qu’il n’existe maintenant plus aucune raison de douter que la mort de Rita Beaumier n’ait pas été naturelle.  Elle ne portait aucune plaie ni autre anomalie externe, tandis que le rapport d’autopsie pointe clairement l’œdème pulmonaire.

Si on a pu se laisser tenter par une histoire de dissimulation, phénomène motivé par le mythe engendré par les résultats de l’enquête de la CPQ, force est d’admettre qu’il faut abandonner l’idée.  Après tout, les documents existent toujours.  Non seulement ils n’ont pas été dissimulés ni détruits, mais ils sont disponibles à une consultation publique.  Une autre prétention de l’affaire Dupont qui s’écroule.

Rita Beaumier aura donc laissé une infime trace dans l’histoire judiciaire trifluvienne en ayant eu la malchance de mourir au moment même de pratiquer ce qu’on appelle encore le plus vieux métier du monde.

[1] Bibliothèque et Archives Nationales du Québec.