1936, 3 novembre – Élaine Saint-Pierre, 22 ans

1936, 3 novembre – Élaine Saint-Pierre, 22 ans

Homicide domestique par un conjoint suicidaire – arme à feu (calibre .22)

Montréal – ? SC

Non élucidé.

Le 3 novembre 1936, Élaine Saint-Pierre, une jolie jeune femme de 22 ans qui travaillait dans une pharmacie de Montréal, a terminé son quart de travail à 18h30. En fait, elle était préposée au comptoir des films photographiques. On ne l’a plus jamais revu par la suite. Élaine était la nièce du chef de police de Montréal, Armand Brodeur. Blonde très élancée, on la disait affable et distinguée.

 Quelques jours après la disparition, un scaphandrier de la police a fouillé le fond de la rivière Jésus près de Saint-Eustache, dans l’espoir de retrouver le corps d’Élaine. À la fin de novembre, la police offrait une récompense à toute personne susceptible d’apporter des informations crédibles.

L’enquête de victimologie a permis de comprendre qu’elle devait bientôt épouser Lucien Poissant, qui était déjà installé à Chicago. Toutefois, en septembre, Élaine avait fait la rencontre de Henri-Émile Fissiault, 29 ans. Selon une amie de la disparue, c’est à bord d’un train qui revenait de Chicago qu’Élaine avait fait la rencontre de Fissiault. Ce dernier a d’ailleurs rapidement été arrêté par les policiers, mais il s’est retranché derrière un mutisme complet. C’est pourtant lui qui a été vu le dernier en compagnie d’Élaine, au cours de la soirée du 3 novembre. De plus, la voiture de Fissiault a été abandonnée sur le boulevard Décarie et sa chemise était tachée de sang. Sur le siège arrière de l’auto, les policiers ont retrouvé d’autres traces de sang, des cartouches de calibre .22 mais aucun revolver.

Fissiault s’est contenté de dire qu’il ne se souvient de rien, qu’il avait trop bu. Lorsqu’Élaine avait terminé son quart de travail à 18h30, Fissiault serait venu la voir pour lui proposer d’aller au cinéma. Selon une autre témoin, Fissiault aurait même proposé le mariage à Élaine, mais celle-ci avait décliné l’offre. L’employeur du suspect a découvert trois lettres écrites de la main de Fissiault, la première adressée à sa fiancée (qui n’a pas été identifiée).

 La piste la plus sérieuse pointait vers celle d’un meurtre suivi d’un suicide. Mais au moment de se faire sauter la cervelle, Fissiault aurait manqué de « courage ». Puisqu’elle manquait de preuve pour l’inculper, la police a dû le laisser aller.

Le 16 juillet 1937, Fissiault a été retrouvé pendu dans la cave de la résidence de son patron, au 156 rue Bloomfield, à Outremont. « Il était apparemment mort de strangulation, une corde attachée à un tuyau en fer le retenant par le cou. Dans sa bouche l’on a trouvé une immense tresse de cheveux de femme, de couleur châtain, ressemblant quelque peu aux cheveux trouvés dans son automobile au cours des perquisitions faites par la sûreté municipale en collaboration avec des agents de la Sûreté provinciale. »[1] En fait, il a été retrouvé étendu sur le dos, une corde à linge autour du cou et un escabeau près de lui. Dans son appartement, on a retrouvé plusieurs mèches de cheveux de femme, ce qui a laissé croire que le suicidé s’adonnait à une certaine forme de fétichisme.

Le 10 novembre 2022, j’ai obtenu copie de l’enquête du coroner sur le suicide de Fissiault. Selon les résultats de l’autopsie, on note que Fissiault était ivre au moment de son suicide. Paul Lapointe, qui accompagnait le frère de Fissiault au moment de la découverte, a effectivement corroboré la présence d’une « tresse » de cheveux dans la bouche du pendu, mais il a aussi ajouté que « sur la table de la cuisine, il y avait un gros parquet [paquet] contenant des cheveux de différentes couleurs. » Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier?

Quant à Yves André Fissiault, le frère, il a déclaré au coroner : « Mon frère était célibataire. Jamais il n’a parlé de s’enlever la vie. Récemment, il avait eu une période de découragement. La dernière fois que j’ai vu mon frère en vie, c’est le 15, entre 2 et quatre heures. Il était fatigué, il revenait de New York. »

Le document ne fait aucune mention de l’affaire concernant le meurtre d’Élaine Saint-Pierre.


[1] L’Illustration nouvelle, 17 juillet 1947.

Chapitre 2, La disparition

Lorsqu’elle sortit du lit en ce vendredi matin 23 juillet, Émilie Baribeau constata que Blanche n’était toujours pas rentrée.  Après que son mari eut quitté pour le travail, elle reçut la visite d’un jeune garçon qui s’occupait de faire les courses pour le magasin de Jean Rousseau.  Puisque la boutique de thé était encore verrouillée, celui-ci demanda à obtenir la clé.  Cette simple question amplifia l’inquiétude d’Émilie.  Blanche avait l’habitude d’insérer cette clé dans son portefeuille; il lui était donc impossible de la lui remettre.  La femme de 61 ans prit alors la décision de se rendre sur place.

Il était plus de 9h00 lorsqu’elle arriva à la boutique du 796 rue St-Vallier.  La porte était toujours verrouillée.  Aucun signe de vie de sa fille.  Qu’elle ait dormi ou non chez sa tante, cela n’expliquait pas son retard.  Blanche était reconnue pour sa ponctualité.

Mme Baribeau fit alors demi-tour pour marcher jusqu’à la résidence du 188 rue d’Argenson, tout près de l’intersection avec St-Ambroise et de l’avenue Parent.  C’est là qu’habitaient Emerilda Garneau, son mari Hector Delisle et leurs six enfants.  La tante de 36 ans expliqua toutefois à Émilie que Blanche n’avait pas passée la nuit chez elle.

Au cours de la matinée, Edesse May Boucher se heurta elle aussi à la porte verrouillée de la boutique Rousseau.  Elle se rendit à son travail pour revenir à l’heure du dîner.  Mais rien n’avait changé.  C’est seulement plus tard, au cours de la soirée, qu’Edesse May obtint une confirmation peu rassurante : son amie avait disparue.

Après avoir effectué une recherche sur le trajet que Blanche avait l’habitude d’emprunter, Émilie se rendit voir son mari au terrain de l’Exposition[1].  Après son quart, celui-ci décida de traverser le parc un peu après 19h00 tout en se rendant chez Jules Garneau, l’oncle de Blanche.  Ce typographe habitait au 56 rue Ste-Catherine avec sa femme Adéla Gagnon et leurs enfants.  Eux aussi étaient sans nouvelle de la jeune femme.  Après avoir discuté avec eux, Michel Baribeau les quitta entre 23h00 et minuit pour refaire le trajet en sens inverse, essayant de suivre celui que sa fille adoptive avait l’habitude de prendre.  C’est pourtant bredouille qu’il rentra chez lui.

Pendant ce temps, les journaux estimaient à 10 000 le nombre de pèlerins à Ste-Anne-de-Beaupré tout en glissant quelques mots sur le conflit qui régnait entre la Quebec Railway Light & Power Company et le conseil de la Ville de Québec, qui voulait obliger la compagnie de tramway à revenir à ses anciens tarifs.

Au cours de la soirée du lundi 26 juillet, quatre jours après la disparition, Michel Baribeau se décida enfin à alerter les autorités.  Il se rendit directement à la résidence du chef de police Émile Trudel, sur l’avenue Bourlamaque dans Ste-Foy, en compagnie d’un ami du nom de Gauthier.  Dans Qui a tué Blanche Garneau? (1983), Réal Bertrand décrivait Trudel en ces termes : « celui-ci, ancien commandant au bataillon de Trois-Rivières, capitaine à la retraite, est un homme énergique.  Fort de son expérience militaire, il a réorganisé avec une rare habileté la force policière locale qu’il dirige depuis 1903.  Il prône l’efficacité et en a fait montre lui-même lors des fêtes du tricentenaire de Québec, alors qu’il assumait le commandement de toute l’organisation policière avec la tâche énorme de maintenir l’ordre.  En tout, le capitaine Trudel – comme on l’appelle toujours – veut des résultats tangibles et rapides.  Un homme de caractère ».

Trudel, âgé de 54 ans, écouta le vieux Baribeau durant un moment avant de lui poser quelques questions d’usage afin de mieux comprendre les circonstances de cette disparition.  Au bout du compte, il conseilla au vieux charpentier de 67 ans de retourner chez lui et de revenir le lendemain matin.  C’est ce qu’il fit.  Le mardi matin, 27 juillet, Trudel lui soumit les mêmes questions, peut-être pour vérifier la cohérence de ses réponses, avant de le faire passer dans le bureau de Delphis Bussières, détective de la section des mœurs.  Celui-ci commença par noter la date et l’heure avant d’écouter l’histoire de Baribeau.

Croyant d’abord à une disparition volontaire en raison de l’âge de la disparue, Bussières passa le reste de sa journée à enquêter.  Il visita plusieurs restaurants, hôtels, maisons de pension, et autres lieux de rendez-vous afin de pouvoir repérer la jeune femme à l’aide de trois photos fournies par Baribeau.  Ce jour-là, la police de Québec avait deux autres disparitions à traiter.  Pour l’heure, le nom de Blanche n’était pour eux que routine.  Une affaire comme une autre.

Le même jour, L’Action Catholique soulignait l’excellent travail de Thomas Walsh, chef des détectives de la Ville de Québec, pour avoir placé plusieurs de ses hommes à la gare du Québec Railway.  En fait, le dimanche soir, les détectives « Lacasse et Defoy étaient de garde à la gare du Quebec Railway lorsque M. Lacasse aperçut un voleur en train de dévaliser un marchand bien connu de St-Sauveur.  Ce dernier avait une forte somme d’argent et il doit remercier sincèrement le détective Lacasse et les autres détectives pour l’avoir préservé de la perte totale de son argent.  Le voleur dit s’appeler Giuseppe Sahahafleus, âgé de 35 ans et demeurant à Détroit, Michigan.  Il fut conduit à la prison du poste No 1 et comparaîtra probablement ce matin en cour de police ».

Les policiers québécois étaient cependant loin de se douter qu’il s’agirait là des dernières louanges publiques auxquelles ils auraient droit avant longtemps.


[1] Correspond aujourd’hui au même endroit, c’est-à-dire au site d’Expo Cité et du Centre Vidéotron.

La mort inexpliquée de Mireille Deshaies

Mireille Deshaies, 16 ans.

Dans les enquêtes de coroner, on retrouve nombre de documents qui n’expliquent pas tout. Comme la mort de cette jeune adolescente de 16 ans, Mireille Deshaies. J’étais à éplucher les dossiers au hasard de mes recherches en août 2018 lorsque mon attention a été retenue par ce cas bien précis.

Voici le texte intégral du coroner : « Le 20 novembre 1977, vers 1.45 hres A.M., Monsieur et Madame Yvon Rheault rentrant à leur résidence, ont découvert le cadavre de la gardienne, Mireille Deshaires, sur le plancher du sous-sol, un fusil [sic] de calibre 308 à ses côtés. Le cadavre fut transporté à l’hôpital Ste-Marie de Trois-Rivières où le Docteur Pierre Demontigny a constaté le décès. Par la suite, il fut transporté à l’Institut médico-légal de Montréal pour autopsie par le Docteur Jean Hould. L’enquête policière n’a rien révélé aucun indice de l’intervention d’un tiers relativement à ce décès ».

Si on doit en croire cette conclusion, Mireille n’a pas été assassinée. Toutefois, cette scientifique ne nous renseigne pas davantage à savoir si sa mort résulte d’un accident survenu lors d’une manipulation risquée ou d’un suicide. La seule autre précision que ce document légal apporte est ceci : « éclatement du crâne et du cerveau par passage d’un projectile d’arme à feu; qu’il s’agit d’une mort violente ».

Dans un autre document rempli par l’Institut de Médecine Légale, on note que les analyses ont permis de découvrir de l’alcool dans le sang de Mireille. Cependant, on ne retrouve aucune précision quant au taux d’alcoolémie. Était-il faible ou élevé?

Dans Le Nouvelliste du 22 novembre 1977, on retrouve la photo de Mireille et sa rubrique nécrologique. Ainsi, on apprend que ses parents étaient Armand Deshaies et Gertrude Massé. Les funérailles devaient avoir lieu en l’église Ste-Catherine-de-Sienne et on prévoyait que sa dépouille soit inhumée au cimetière St-Michel de Trois-Rivières.

Mon instinct n’a pas été le seul à s’intéresser à cette enquête. Comme me l’a fait remarquer ma collaboratrice Annie Richard, un article paru dans Le Nouvelliste le 4 décembre 1977 posait cette question en gros titre : « Pourquoi la jeune gardienne se serait-elle suicidée? »

Parmi les propos rapportés, on pouvait lire que le détective Robert Lemay de la police de Trois-Rivières-Ouest a dit que « Nous ne pouvons pousser dans le dos des gars de Montréal (Laboratoire médico-légal) mais il ne nous manque que ce rapport pour clore le dossier et présentement rien ne peut nous laisser croire qu’il s’agit d’un acte criminel ».

Évidemment, comme c’est souvent le cas dans des affaires de suicide, « on se demande ce qui aurait pu pousser l’adolescente de 16 ans à mettre fin à ses jours alors qu’elle occupait la fonction de gardienne chez des gens qu’elle connaissait bien, puisqu’elle s’y rendait depuis deux ans ».

De plus, on apprendra qu’en « rentrant, le propriétaire et sa femme avaient constaté que le plancher de la cuisine avait été perforé par ce qui semblait être un projectile d’arme à feu. L’absence de la jeune fille au salon et de la lumière au sous-sol aurait tout de suite fait croire au propriétaire que quelque chose de bizarre s’était produit ». Le couple avait préféré contacter la police plutôt que de descendre au sous-sol, de sorte que c’est le policier Michel Blanchette qui a fait la triste découverte. Ce détail médiatique entre directement en contradiction avec le texte du coroner, qui laissait clairement entendre que le corps avait été découvert par les propriétaires de la maison.

L’absence de mobile n’est cependant pas suffisant pour prétendre à quoi que ce soit. Chaque année, plusieurs personnes s’enlèvent la vie sans donner de raison et on ne remet pas en question les conclusions de l’enquête pour autant. Quoique n’importe quel chercheur préférerait avoir accès à plus de détails pour comprendre ce qui s’est produit, nous devons nous en remettre à ce document officiel.

Soit Mireille s’est enlevé la vie ou alors elle a été victime d’un regrettable accident.


Médiagraphie :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), fonds des coroners, 15 mars 1978, décès de Mireille Deshaies.

« Mireille Deshaies », Le Nouvelliste, rubrique nécrologique, 22 novembre 1977.

« Pourquoi la jeune gardienne se serait-elle suicidée? », Le Nouvelliste, 4 décembre 1977.

 

Le peuple brisé

Caine, Alex et Perreault, François.  Le peuple brisé, la disparition de femmes autochtones, une enquête sur la mafia amérindienne.  Paris, Hugo Doc, 2017, 342 p.

Alex Caine n’est pas né de la dernière pluie.  Pour les amateurs de faits judiciaires, il est déjà connu comme l’auteur de quelques ouvrages mais surtout pour son talent unique pour l’infiltration et la récolte d’informations.  Pour en arriver à pondre ce livre, il s’est associé à François Perreault.

Comme l’indique son titre, cet ouvrage ose exposer le problème sous un nouvel angle, à savoir que les autochtones ne font pas exception aux autres peuples en matière de criminalité.  Oui, il y a eu les douloureux orphelinats et le racisme systémique de la part des Blancs – deux choses que l’on doit évidemment dénoncer – mais le problème des femmes disparues et assassinées est aussi interne.  Comme tout autre peuple, celui des autochtones s’attaque d’abord aux siens.  Du coup, le livre Sœurs volées d’Emmanuelle Walter, paru en 2014 et qui blâmait principalement la position gouvernementale, bascule dans la désuétude.  Ici, il n’est pas question d’aller dans le même sens que le gouvernement fédéral ou les forces policières, c’est-à-dire laisser planer les soupçons sur d’éventuels et mystérieux tueurs en série, mais plutôt de regarder la réalité en face et admettre l’existence de la mafia amérindienne.

Dans un premier temps, les auteurs nous familiarisent avec une certaine hiérarchie de la mafia amérindienne, à savoir qu’à sa tête on retrouve l’Es-Pak, qui agit avec l’aide de certains subordonnés comme Indian Posse et les Warriors.

Le premier cas concret de femme disparue auquel on fait référence est celui de Janice Saul.  La dernière fois qu’elle a été vue vivante, elle quittait la réserve avec un autre autochtone impliqué dans le milieu de la drogue.  Et même le frère de Janice laissera tomber ses efforts pour retrouver sa sœur au profit de l’argent que peut lui rapporter la drogue.  Bref, même l’entraide ne semble pas fonctionner.

Selon les auteurs, « il peut sembler incroyable que ces organisations criminelles s’en prennent ainsi aux leurs.  Cependant, même si c’est difficile à expliquer, on constate que les gangs autochtones ne sont pas différents des autres.  La Mafia s’en est d’abord prise aux Siciliens; les Russes aux Ukrainiens; la violence de l’état islamique n’épargne pas les musulmans.  Au risque de paraître cynique, les chances nous paraissent minces pour que l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées consacre un long chapitre de son rapport à la violence entre Autochtones »[1].

On y expose aussi le problème caché derrière les revendications de territoire.  Si ces demandes, comme l’ont fait les Atikamekw au cours des dernières années, peuvent paraître tout à fait légitimes elles cachent cependant une autre intention, celle de pouvoir continuer à franchir les frontières en tout impunité afin de garder à flot les activités criminelles.  Pour ceux et celles qui ont connus l’époque de la Crise d’Oka, ce constat n’aura aucune surprise.  On se souviendra à quel point les Warriors franchissaient facilement la frontière américaine pour ramener des armes d’assaut ou encore pour faire disparaître certains individus.  Caine souligne d’ailleurs à propos de la réserve Kanesatake que « sa géographie représente un atout considérable pour des trafics de toutes sortes.  Les voies d’eau qui l’entourent offrent en effet les liaisons les plus sûres pour qui sait y naviguer de jour ou de nuit.  Ce sont la rivière des Outaouais, les lacs des Deux-Montagnes, Saint-Louis, Saint-François, et le fleuve Saint-Laurent.  Ce territoire de 670 kilomètres carrés (165 000 ac) est devenu un site de transit pour les contrebandiers.  Rien d’étonnant à ce que les Mohawks en réclament la souveraineté, un peu comme l’ont fait en 2015 les Atikamekw sur une vaste partie de la Haute-Mauricie »[2].

Pour une saveur plus romantique, on aborde aussi l’histoire méconnue de Dorinda Sturdy qui, née en 1894, a non seulement travaillé auprès des jeunes autochtones dans les orphelinats mais a aidé plusieurs d’entre eux à prendre la fuite.  Pour plusieurs lecteurs, ce sera là la partie la plus passionnante du livre.

Certes, devant cet ouvrage choc qui en arrive à expliquer une partie de la solution – à savoir que certaines femmes autochtones disparaissent sur le marché international humain – il ne faudrait pas pour autant pelleter le problème uniquement dans la cour des autochtones.  Ce n’est d’ailleurs pas l’intention des auteurs.  Toutefois, l’ouvrage nous force à une réflexion incontournable sur cette situation alarmante et surtout grandissante.

L’histoire est à suivre, puisque les auteurs nous assurent que la rédaction de la suite est déjà entamée.


[1] Le peuple brisé, p. 68.

[2] Ibid, p. 88.

France Alain: le témoignage de Céline Doyle

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Descente de la rue Belmont.  À gauche, l’immeuble où habitaient France Alain et Céline Doyle en 1982.  C’est au bas de cette rue, sur le coin gauche, que le corps de France fut retrouvé.

Le 7 février 2015, je publiais un article résumant les faits entourant l’assassinat de France Alain, une étudiante sans histoire.  Le drame se passait sur le campus de l’Université Laval à Québec, en octobre 1982.  Le mystère entourant ce crime non résolu a suscité beaucoup de commentaires à la suite de mon article, comme quoi la mémoire de cette jeune victime n’a pas été effacée.  Pour rafraîchir votre mémoire, voici le lien pour lire ou relire cet article qui reconstituait la scène de meurtre : France Alain, une affaire non résolue.

         Plusieurs d’entre vous se souviennent probablement du battage médiatique qu’il y eut ensuite, d’abord lors de l’enquête du coroner, qui s’est ouverte seulement en 1986, et puis le procès intenté à Benoît Proulx, animateur de radio et ancien petit-ami de la victime, quelques années plus tard.  En dépit des rumeurs colportées par les mauvaises langues, Proulx a finalement été blanchi et même dédommagé pour tout ce qu’il a traversé au cours de ces années.  Et malgré cela – la société étant ce qu’elle est – plusieurs personnes continuent de le voir comme un meurtrier.

         Quand j’ai rédigé mon article du 7 février 2015, j’ai redoublé de prudence et surtout d’objectivité.  Pour des raisons qui m’appartiennent je suis convaincu de l’innocence de Proulx.  C’est d’ailleurs la position officielle du système judiciaire.  Avant de remettre en question un tel verdict, il faut des preuves solides.

         Je l’ai déjà dénoncé : il arrive fréquemment qu’on critique le système judiciaire ou le processus des procès criminels sans même connaître le dossier ni ses détails, ce qui donne lieu à des dérapages regrettables ainsi que de l’incompréhension.  Le système judiciaire n’est pas parfait, et c’est particulièrement vrai dans ce cas-ci.

         Pour tenter un exercice de compréhension, il faut se rapporter dans le contexte de 1982.  C’était bien avant les fusions municipales, et Sainte-Foy était contaminée par un corps policier à la rigueur douteuse.  Toutefois, comme j’aime à le croire, j’ose espérer que les éléments pourris représentaient un pourcentage minime au sein de cette force policière.  Ajoutez à cela une justice où tout le monde se connaît et un animateur de radio assez peu rigoureux, on se retrouve avec un drôle de cocktail.  Et pour quiconque possède un minimum de discernement, on sait à quel niveau se situe la valeur de certaines stations de radio de la Vieille Capitale.  Un procès sur la place publique est souvent voué à l’échec.  Si Benoît Proulx acceptait de nous partager son expérience, il serait probablement d’accord avec moi sur ce point.

         Comme j’ai l’habitude de le faire dans mes livres ou encore dans une série d’articles comme Les Faucheurs d’enfants, parue au cours de l’automne 2016, je vous laisserai forger votre opinion, si toutefois vous tenez absolument à en avoir une.  Voilà donc l’exercice que je propose : une série d’articles racontant l’histoire tout en se basant sur le dossier judiciaire, c’est-à-dire l’enquête du coroner.  Celle-ci fait plus de 2 000 pages, ce qui donnera lieu à plusieurs articles.

         Cependant, en raison d’un horaire chargé, il m’est impossible de prévoir les dates des parutions à l’avance.  Pour le moment, je propose donc une première incursion au cœur de cette affaire avec les débuts de cette enquête de coroner, ainsi qu’un premier témoignage entendu sous serment.  Pour ceux et celle que cette affaire passionne, je vous demanderais donc d’être patients.  Je tenterai de publier les articles suivants aussi souvent que possible.

         Après le meurtre de France Alain commis sur le campus de l’Université Laval en 1982, en pleine semaine de lecture, il fallut attendre presque 4 ans avant que l’enquête du coroner s’ouvre au palais de justice de Québec le 12 mars 1986 sous la présidence de Me Pierre Trahan.  Le procureur du ministère public était Me Robert Parrot tandis que Me Lawrence Corriveau représentait les intérêts de Benoît Proulx.

         Dès l’ouverture de son enquête, le coroner Trahan tint à préciser qu’il ne s’agissait pas d’un procès.

  • Alors, je tiens immédiatement à souligner ceci : ce n’est pas un procès ici. Il n’y aura pas la preuve de la Couronne puis la preuve de la défense.  Par contre, une partie intéressée peut soumettre, en vertu de la loi, que ce soit de l’ancienne ou de la nouvelle, peut soumettre au coroner des témoins, des noms de témoins afin qu’il les assigne et il appartient au coroner de décider si, oui ou non, il va de l’intérêt de la cause de les assigner.  C’est à lui de décider si ces témoins pourraient l’éclairer.

Avant même le début des témoignages, on déposa quelques pièces à conviction, à commencer par le certificat de décès de France Alain signé par le Dr Picard Marceau du Centre Hospitalier de l’Université Laval (CHUL), à Sainte-Foy.  La formule d’identification de la victime fut admise en preuve sous la cote C-2, identification faite par Fernand Alain le 25 octobre 1982.  Sous la cote C-3, on accepta en preuve le rapport d’autopsie réalisé par le Dr George Miller.

Puis on demanda aux témoins assignés dans cette cause de se retirer dans une autre salle afin de ne pas entendre ce que les autres avaient à dire.  Et ainsi on appela le premier témoin, Jules Gingras, 45 ans, sergent à l’identité judiciaire de la police de Sainte-Foy.  C’est lui qui avait été chargé de prendre les photos de la scène de crime le 25 octobre 1982, à l’intersection des rues Chapdelaine et Belmont.  Ainsi, il présenta une série de photos prises entre 22h00 et minuit.  Malheureusement, il m’est impossible de vous présenter ces clichés puisque les photographies judiciaires n’ont pas été déposées dans le dossier relatif à l’enquête du coroner et conservé à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

D’après le témoignage de Gingras, on sait cependant que l’une de ces photos représentait le coin sud-ouest de l’intersection Chapdelaine et Belmont.  En plus de ces images, on retrouvait des radiographies du corps de la victime, ainsi que des clichés de l’intérieur et de l’extérieur de la station de radio CHRC, là où travaillait Benoît Proulx à l’époque du drame.

À la demande de Gingras, la police de Sainte-Foy avait également élaboré un plan des lieux.  Puisque Me Corriveau n’eut aucune question pour le témoin, Gingras fut libéré.  C’est alors qu’on appela Céline Doyle, une jeune femme de 28 ans.

Tout d’abord, Me Parrot établit avec le témoin qu’en 1982 elle habitait dans l’appartement 110 de l’immeuble situé au 2175 Chapdelaine, c’est-à-dire le même qu’occupait France Alain.  Le logement de Doyle se situait au rez-de-chaussée.

  • Le soir du 25 octobre 1982, reprit Me Parrot, est-ce qu’à un certain moment donné votre attention a été attirée par un bruit quelconque?
  • Vous étiez à ce moment-là à quel endroit lorsque vous avez entendu un bruit?
  • Dans mon appartement.
  • Vos fenêtres et portes donnent accès à quel endroit?
  • Sur le balcon qui se trouve vis-à-vis, en face de la rue Chapdelaine.

Sur l’une des photos déposées par le policier Gingras, le procureur lui demanda d’identifier le balcon en question.

  • Quel genre de bruit avez-vous entendu?
  • Un coup.
  • Un coup?
  • Un coup qui se trouvait … mon appartement était fait en forme de L … Alors ça se trouvait, mettons qu’on dit, qu’on voit un L, c’est dans la … ça se trouvait être dans la direction opposée, le coup, du coup qui venait.
  • Vous pensiez que le coup provenait du sens opposé?
  • Donc, il provenait de l’arrière de votre bloc-appartements?
  • Toujours de la rue Chapdelaine.
  • De la rue Chapdelaine?
  • Au moment où vous entendez ce bruit-là, qu’est-ce que vous faites?
  • La première chose que j’ai faite c’est d’aller voir à la fenêtre mais c’était tellement noir que je n’ai rien vu. J’avais une porte-patio, alors comme le coup me semblait venir de l’autre côté, je me suis habillée puis j’ai sorti dans le portique pour voir qu’est-ce qu’il y avait parce que j’entendais des gémissements, des pleurs.  Comme si un enfant avait pleuré puis on lui avait mis la main dans la bouche pour l’empêcher de …  J’ai cru que c’était quelqu’un qui … un enfant qui … quelqu’un qui avait frappé le mur de la maison, assez violemment.
  • C’est assez violemment, le bruit était assez fort?
  • Très fort.
  • Il est à peu près quelle heure à ce moment-là, madame Doyle?
  • Environ … 19h00. Moins dix, peut-être.
  • Alors, à ce moment-là, madame Doyle, vous êtes sortie par la porte qui se trouve être … à donner accès sur Belmont ou sur Chapdelaine?
  • Ma porte d’appartement. Je suis sortie dans le … par le corridor puis j’ai été dans le portique qui se trouve être du côté de Chapdelaine.  Je ne suis pas sortie à l’extérieur.
  • Non, mais vous êtes allée dans le portique?
  • Puis j’ai regardé par la fenêtre.  Je pense, j’ai ouvert la porte mais c’est trop loin … je ne me souviens plus.
  • Est-ce que vous avez à ce moment-là, entendu quelque chose, au moment où vous allez à cette porte-là?
  • J’entendais tout le temps pleurer. J’entendais ça tout le temps.  Puis à un moment donné, quand j’ai vu qu’il n’y avait rien, j’ai dit, mon Dieu, ils l’ont ramassé, quelque chose.  Là, je suis retourné chez moi.
  • Je comprends qu’à cette époque-là c’était sombre ce coin-là?
  • C’était très noir.
  • Lorsque vous vous êtes rendue à la porte dans le portique en question, à la porte donnant accès à l’immeuble, est-ce que vous avez vu des gens à proximité?
  • Pas du tout.
  • D’autres bruits?
  • Pas du tout.
  • Voitures? Motocyclettes?
  • Je l’aurais entendu parce que je l’entendais pleurer puis j’ai de très bonnes … j’ai des bonnes oreilles.  J’aurais entendu un bruit d’auto.
  • Est-ce que vous avez eu connaissance que, par la suite, il s’est passé quelque chose?
  • Non, parce que j’ai été une des premières sur les lieux. Il n’y avait personne.
  • Mais après, quand vous dites que vous étiez une des premières sur les lieux, est-ce que vous êtes ressortie à un moment donné?
  • Vous êtes sortie?
  • Avant, il y a deux personnes qui sont venues me chercher.  Deux dames qui sont venues me chercher.  Là, j’ai appelé la police et je suis sortie tout de suite.
  • Combien de temps entre le moment où vous avez entendu le bruit, le coup très fort, combien de temps s’est-il passé approximativement entre l’audition de ce bruit-là et le moment où vous avez appelé la police de Sainte-Foy, à peu près?
  • 3 minutes, environ.
  • Ça pourrait être 5, ça pourrait être 2?
  • Non, ça ne pourrait pas être 5.
  • C’est 3 minutes au maximum?
  • À peu près, oui.
  • Ces dames-là sont allées vous voir et vous ont demandé d’appeler la police?
  • Ils m’ont dit qu’il y avait quelqu’un qui s’était … qu’ils avaient trouvé quelqu’un qui était étendu par terre. Alors moi, j’ai conclu que c’était un accident.  J’avais entendu le coup, alors j’ai appelé tout de suite la police sans que … ils cherchaient un téléphone.
  • Est-ce que vous êtes sortie de votre appartement pour vous rendre, en compagnie de ces dames, auprès de la personne en question?
  • Et qu’est-ce que vous avez vu? Qu’est-ce que vous avez constaté quand vous êtes arrivée à cet endroit, au coin de Chapdelaine et Belmont?
  • J’ai constaté … la première chose que … la façon qu’elle était étendue puis aussi que c’était tellement noir, qu’elle aurait pu passer la nuit là.  Si elle n’avait pas eu la pinte de lait en question, personne ne l’aurait jamais trouvée.

Rappelons qu’au moment d’être atteinte par un tir d’arme à feu, France Alain revenait avec un sac de victuailles dans les bras.  Parmi ces articles se trouvait une pinte de lait.

  • Il y avait une pinte de lait qui était à proximité de là …?
  • Il y avait des choses sur le trottoir et tout ce qu’on voyait c’était le bout de ses souliers, puis c’était … c’était noir. Puis là, je l’ai … j’avais amené une couverte, j’ai …
  • Est-ce que la personne en question, vous avez pu en déterminer l’âge à ce moment-là, à peu près?
  • Les jeunes filles m’avaient dit « un enfant », puis moi j’ai vu que ce n’était pas … qu’elle était un peu plus vieille.
  • Est-ce qu’elle parlait?
  • Non, elle ne parlait pas.
  • Elle vous semblait encore vivante?
  • Oui, elle était vivante. Elle avait des … beaucoup de bruits dans la gorge, elle semblait très congestionnée.  Alors, ce que j’ai fait, c’est de lui tourner un peu la tête puis lui ouvrir la bouche, c’est tout.  Puis elle gémissait.
  • Est-ce que ça a pris beaucoup de temps avant que les policiers arrivent sur les lieux?
  • Ah non.
  • À peu près combien de temps?
  • Moins de temps que le temps qu’il y a entre les …
  • Moins de 3 minutes, si je comprends bien?
  • Ça été très rapide.
  • Est-ce que d’autres personnes se sont regroupées auprès de vous et les deux autres femmes pour constater qu’est-ce qui se passait sur le coin de la rue à ce moment-là?
  • Je ne m’en souviens pas mais je crois que la police est arrivée avant qu’il y ait des gens qui …

Me Parrot la coupa en annonçant ne plus avoir de question pour le témoin.  Pour sa part, Me Corriveau expliqua n’avoir aucune question pour Céline Doyle.  La jeune femme, toujours aux études, put donc se lever et retourner vaquer à ses occupations.

À suivre …


Source :

Enquête du coroner concernant le décès de France Alain, 1986, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).