L’affaire Blais, le témoignage du chef Longval

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Le chef Napoléon Longval, de la police de Shawinigan.

Dans certaines causes criminelles, on découvre de petits incidents intéressants qui ont marqués les salles d’audience d’autrefois. C’est le cas de l’affaire Ildège Blais, ce jeune homme qui fut le dernier pendu dans l’enceinte de la vieille prison de Trois-Rivières en 1934. La justice l’avait condamné pour le meurtre de son père, survenu à Shawinigan deux ans plus tôt. Le 25 janvier 2015, je présentais d’ailleurs un résumé de l’affaire dans l’article Ildège Blais, le dernier pendu à la prison de Trois-Rivières.

 

Au moment de l’enquête préliminaire, alors que Blais était accusé de tentative de meurtre – son père n’avait pas encore succombé à ses blessures – le chef de la police de Shawinigan, Napoléon Longval, donna un point de vu intéressant à propos d’un couteau trouvé sur le suspect lors d’une « deuxième » fouille.

Né à Saint-Maurice en 1883, Longval s’était installé à Shawinigan en 1899 avant de faire son entrée dans les forces policières de sa ville d’adoption en 1917. Quatre ans plus tard, il atteignait le grade de chef. Au moment de prêter serment dans cette enquête préliminaire de 1932, il était âgé de 49 ans.

C’est sur la rue Tamarac à Shawinigan que Longval avait procédé à l’arrestation de Blais, une vingtaine de minute après le drame, dit-il. Ensuite, il avait pratiqué une première fouille corporelle. Toutefois, c’est seulement au cours d’une seconde fouille qu’il découvrit un couteau, tombé au sol au moment où Blais retira ses chaussures.

L’apparence de cette arme blanche et son niveau de dangerosité donna lieu à l’échange suivant entre Longval et l’avocat Talbot :

  • Ce couteau est un couteau de poche ordinaire, c’est un canif comme on appelle ça vulgairement?, minimisait l’avocat de la défense.
  • C’est un gros canif, répliqua Longval.
  • Oui, mais tout de même, c’est un couteau de poche ordinaire avec un tire-bouchon, un[e] espèce d’appareil pour gratter?
  • C’est un coupe-vitre ça.
  • Dans tous les cas, c’est un canif ordinaire d’ouvrier?
  • C’est un gros canif, s’entêta le chef Longval.
  • Oui, je comprends mais c’est un canif?
  • C’est un couteau.
  • Ce n’est pas un poignard?
  • Non.
  • Par elle-même, ce n’est pas une arme dangereuse?
  • Ah oui. J’ai aussi peur de ça comme du revolver.
  • Bien, vous êtes sous serment, monsieur Longval?
  • Ah oui, certainement. Je le sais. C’est aussi dangereux comme le revolver ce couteau-là.
  • Vous jurez que vous avez aussi peur de ce couteau comme d’un revolver?
  • Oui, monsieur.

Que l’objet en question ait été un couteau ou un canif multifonctions[i], Me Talbot avait réussi à démontrer la partialité du témoin quant à l’interprétation de l’arme.

Au cours du procès d’Ildège Blais, qui s’ouvrit le 7 novembre 1933 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge Aimé Marchand, c’est sur la description de l’arme du crime que les compétences du chef Longval furent mises à l’épreuve.

Précisons d’abord que l’arme utilisée par Ildège Blais dans le meurtre de son père était un pistolet automatique de marque Savage et de calibre .32. Pour être précis, un pistolet est une arme de poing comportant un chargeur et un mécanisme à culasse permettant le chargement automatique dans le canon d’une nouvelle cartouche après chaque pression de la détente. Le revolver, quant à lui, comporte un barillet rotatif contenant généralement six cartouches[1].

Mais avant d’en venir à ses connaissances sur les armes, Longval dut admettre avoir intercepté Blais à l’intersection de Tamarac et de la 5ème rue, entre 19h30 et 20h00. Cela nous portait à plus d’une heure après le drame. Pourtant, lors de l’enquête préliminaire, il avait parlé d’une vingtaine de minutes.

Au moment de procéder à la première fouille du suspect, Longval dira avoir trouvé sur Blais une boîte de cartouches de calibre .32. C’est seulement un peu plus tard au cours de cette même soirée, vers 21h00, que le chef se décida à procéder à une fouille plus complète. C’est à ce moment que le couteau tomba au sol lorsque Blais retira ses chaussures. Pourquoi ce délai entre ces deux fouilles? Le chef de la police de Shawinigan avait-il fait preuve d’imprudence ou d’incompétence? Et si Blais avait choisi de se servir de ce couteau après la première fouille?

Évidemment, le but du procès était de se concentrer sur un seul crime et non de mettre les policiers au banc des accusés. Tout de même, on peut se questionner.

Lorsque Longval décrivit sous serment la crise que Blais leur fit après la découverte du couteau, on serait en droit de se demander si l’individu était mentalement dérangé. Voilà qui rejoindrait d’ailleurs un commentaire que la mère de l’accusé émettra au moment de témoigner pour la défense.

  • Quand on a voulu le fouiller la deuxième fois, expliqua Longval, il était pas consentant qu’on le fouille. Il ne voulait pas. Il a fallu prendre des moyens.
  • Quels moyens avez-vous pris?
  • On l’a serré un peu. On l’a mis par terre.
  • De quelle manière se défendait-il? Qu’est-ce qu’il disait en opposition à vos fonctions?
  • Il se débattait, il ne voulait pas qu’on le fouille.
  • Parlait-il?
  • Très peu.
  • Alors, vous avez dû le serrer?
  • On l’a serré et on a pris les moyens pour le fouiller.
  • Dois-je comprendre que vous procédez de cette manière-là quand vous arrêtez quelqu’un?
  • Il faut prendre certains moyens des fois.

Au moment où Me Philippe Bigué, procureur de la Couronne, demanda au chef Longval de décrire l’arme du crime, certaines réponses peuvent aujourd’hui faire sourire.

  • Quelle espèce de revolver [sic] est-ce, d’abord?, demanda Me Bigué.
  • Automatique.
  • Qu’est-ce que ça veut dire automatique?
  • On a rien qu’à tenir le doigt sur la clanchette [sic], il marche continuellement.

Pour être précis, il décrivait là le mécanisme d’une mitraillette, dont la salve ne s’arrête que lorsqu’on relâche la détente ou que le chargeur soit vide. L’utilisation du terme « automatique » dans le cas du pistolet Savage, comme dans tous les autres pistolets modernes fabriqués depuis, pourrait porter à confusion. Si le terme désigne le fait que les cartouches s’engagent automatiquement dans la chambre après chaque mise à feu, incluant l’extraction de la douille, le terme semi-automatique serait plus approprié.

Heureusement, le juge Aimé Marchand s’était rendu compte de cette imprécision.

  • Autant de fois vous pressez la détente, autant de coups de feu qu’il y a de balles dans le magasin?, proposa-t-il au témoin.
  • Oui, justement, fit Longval.

Si Me Bigué crut bon de revenir sur l’imprécision entendu un peu plus tôt, le chef Longval démontra une fois de plus sa méconnaissance des armes.

  • Faut-il presser la détente à chaque coup pour en obtenir un coup?, lui demanda le procureur.
  • Vous voyez, à chaque fois qu’on tire une balle, le revolver fait ça.
  • À chaque fois que vous pressez la détente le revolver fait ça, le canon avance?
  • Oui, et la balle vide sort.

Le canon n’avance pas sur un pistolet; c’est la culasse qui recule.

En faisant répéter au chef Longval qu’il fallait presser la détente pour obtenir chaque tir, Me Bigué réduisait par la même occasion la vraisemblance de la théorie des tirs accidentels. Pour sa part, le juge Marchand avait fait ses devoirs car en dépit des imprécisions du chef on ne parlait pas ici d’un véritable mécanisme automatique comme sur une mitraillette.

Le contre-interrogatoire dirigé par Me Gariépy permit de faire ressortir certains détails quant à l’équipement de la police shawiniganaise. Entre autres choses, il fit dire au chef que lui et ses collègues utilisaient des armes de marque Savage mais surtout des Colt.

  • Est-ce que pour viser on se sert d’un revolver de la même façon dont on se sert d’une carabine?, questionna Me Gariépy.
  • Ah non. Ce n’est pas la même chose.
  • Quel est le principe avec une carabine? Je comprends que l’on vise, on fixe l’endroit, avec un revolver est-ce que l’on fixe l’endroit?
  • Pas aussi bien qu’avec une carabine.
  • De quelle façon procèdent les experts qui veulent viser avec un revolver?
  • Avec un revolver on n’est pas capable de viser. Quand on tire notre coup, le revolver relève.
  • Alors, avec un revolver est-ce qu’il y a une façon spéciale de viser?
  • Certainement.
  • Quelle est cette façon-là?
  • Ça, j’ai jamais pratiqué bien, bien, avec le revolver.
  • Vous êtes chef de police?
  • Oui.
  • Faites-vous pratiquer vos policiers des fois?
  • De temps à autres.
  • Quel est le principe qu’on leur enseigne pour bien viser avec un revolver?
  • Ordinairement, on tire comme ça.
  • Comme si vous montriez avec votre index?, intervint le juge.
  • Oui.

 

 

[1] C’est aussi le revolver, inventé par Samuel Colt, qui est habituellement utilisé pour les plus puissants calibres, tels le .357, .44 ou plus récemment l’impressionnant .500 S & W.

[i] Puisque Me Talbot a mentionné dans ces questions cette possibilité selon laquelle la couteau était aussi muni d’un tire-bouchon, on serait tenté de le voir comme un canif multifonctions plutôt qu’un simple couteau.

Ildège Blais, le dernier pendu à la prison de Trois-Rivières

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C’est un pistolet de marque Savage de calibre .32 comme celui-ci qu’Ildège Blais utilisa pour commettre l’irréparable le 3 novembre 1932 à Shawinigan Falls.

Au cours de la matinée du 3 novembre 1932, Ildège Blais[1], 24 ans, passa voir Armand Boisvert au stand de taxi de Shawinigan Falls[2]. Blais lui demanda s’il pouvait lui procurer une arme à feu, apparemment pour aller à la chasse. En moins de quelques heures, Boisvert parviendra à dénicher un certain Aldéric St-Cyr, ce dernier se montrant très ouvert à l’idée de vendre un pistolet de marque Savage de calibre .32 dont il ne se servait plus. Une rencontre fut rapidement organisée et une brève séance de tir s’effectua près des chutes de Shawinigan (aujourd’hui l’Île Melville) afin de tester le fonctionnement de l’arme. Au cours de l’après-midi, on perdit un peu la trace de Blais, qui s’occupait parfois à collecter les loyers pour son père, Adélard Blais.

Vers l’heure du souper, Adélard et sa femme, revenant d’une visite familiale dans la région de Louiseville, constatèrent, d’après le couvert laissé sur la table de la cuisine, que leur fils n’avait pas mangé à la maison de toute la journée. Adélard partit alors dans les rues de Shawinigan à la recherche d’Ildège. Lorsqu’Adélard le trouva enfin sur la 4ème rue, entre les rues Mercier et Tamarac, un peu après 18h00, il s’adonna à croiser du même coup Valéda Lafontaine, la jeune copine d’Ildège. Et soudain, sans aucune raison particulière, Ildège sortit le pistolet qu’il avait acheté quelques heures plus tôt pour la somme de 15.00$ (incluant une boîte de cartouches) et tira délibérément sur la pauvre Valéda. Celle-ci s’écroula aussitôt pour ne plus jamais se relever, du moins par ses propres moyens, puisqu’elle demeura paralysée pour le restant de ses jours. De son côté, Adélard, n’écoutant que ses réflexes, bondit sur son fils pour tenter de le désarmer. Mais au cours de cette brève lutte entre le père et son fils, d’autres coups de feu retentirent. Tandis qu’Adélard s’écroulait sur le trottoir avec le pistolet entre les mains, Ildège prenait la fuite.

Quelques minutes plus tard, lorsqu’il fut arrêté par le Chef Napoléon Longval[3] de la police de Shawinigan, il marchait lentement tout en fumant un cigare. En le fouillant, les policiers découvrirent sur lui un couteau. Au moment où se tint l’enquête préliminaire le 18 novembre, Adélard Blais et Valéda Lafontaine reposaient à l’hôpital Ste-Thérèse de Shawinigan. Ildège Blais fut donc accusé de tentative de meurtre. Durant cette enquête, la Cour se déplaça jusqu’à l’hôpital afin de recueillir les témoignages des deux victimes. Alité, Adélard raconta du mieux qu’il put les événements mais refusa d’incriminer son fils en laissant entendre que rien n’avait été prémédité. L’enregistrement de ce témoignage ajoute une certaine valeur à ce dossier judiciaire puisqu’Adélard succomba à ses blessures le 10 décembre. Par la même occasion, l’accusation de tentative de meurtre se transforma en meurtre. Le fils de la victime s’exposait maintenant à la peine de mort, d’autant plus qu’avec l’achat de l’arme la Couronne espérait bien démontrer la préméditation du geste.

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Dans les registres, on apprend qu’Ildège Blais est né le 3 janvier 1908 à St-Élie-de-Caxton et baptisé le lendemain.

À l’automne 1933, Ildège Blais subit un premier procès qui sera soudainement avorté en raison de l’état de santé de l’un des jurés. Le deuxième procès débuta quelques jours plus tard, le 7 novembre 1933. Me Philippe Bigué, qui avait porté sur ses épaules la cause d’Andrew Day quelques années plus tôt, joua une fois de plus le rôle de procureur de la Couronne. Quant à la défense du jeune accusé, elle fut assurée par les avocats Désilets et Hormisdas Gariépy. Le témoignage d’Adélard fut relu devant les jurés. Il en ira de même pour celui de Valéda, car Me Bigué insista pour dire qu’il serait incongru de la faire déplacer en Cour, laissant entendre que la jeune femme n’avait plus le contrôle sur son système intestinal. Malheureusement, son apparition à la barre aurait pu permettre un interrogatoire plus poussé visant à éclaircir le mobile du crime.

La défense tenta de démontrer qu’Armand Boisvert était une sorte de fournisseur en tout genre. En expliquant que celui-ci gagnait seulement 7.00$ par semaine en travaillait sept jours sur sept au stand de taxi, la défense voulait certainement laisser entendre qu’il avait une autre source de revenu, peut-être même illégale. Mais le juge ne permit pas à l’équipe de la défense d’aller plus loin dans cette avenue. En faisant témoigner l’un des frères de l’accusé, la défense espéra démontrer qu’Ildège avait une bonne relation avec son père et qu’il n’avait donc aucune raison de le tuer. Quant à la mère, Édouardina Pratte Blais, elle parla du fait que son Ildège avait eu une enfance apparemment difficile et qu’il « a jamais été comme les autres ». On ne pourra cependant en savoir davantage quant aux arguments ayant pu motiver ce commentaire.

Le 9 novembre 1933, chose assez peu fréquente, l’accusé décida de témoigner à son propre procès. En l’interrogeant, Me Gariépy tenta de laisser entendre que les cigarettes que Boisvert lui avait données le matin même du drame auraient pu contenir une certaine drogue. Mais les jurés n’en crurent pas un mot. Avant la fin de la journée, Ildège Blais était reconnu coupable. On se demande encore ce que fut le véritable mobile du crime. Pourquoi avait-il eu l’intention apparente de tuer Valéda Lafontaine? Les seuls détails ayant pu transpirés au cours de cette affaire démontrent que Valéda était apparemment sur le point de rompre avec lui après avoir appris qu’Ildège avait déjà fait un séjour en prison.

À l’aube du 18 mai 1934, après avoir reçu la visite de sa mère, Ildège Blais, 26 ans, était pendu dans l’enceinte de la prison de Trois-Rivières, celle que l’on surnomme aujourd’hui affectueusement « la vieille prison », qui fermerait ses portes en 1986. Du même coup, il fut le 7ème et dernier criminel à y être exécuté. Une quinzaine d’années plus tard, à la suite d’un procès qui se déroula lui aussi au palais de justice de Trois-Rivières, les frères Gervais furent condamnés à la pendaison. Toutefois, leur double exécution s’effectuera à la prison de Bordeaux, à Montréal.

[1] Dans le registre des baptêmes on orthographiait son prénom « Hildège » mais dans le dossier judiciaire on utilise majoritairement « Ildège ».

[2] En 1958, le mot « Falls » fut abolit dans l’appellation de la municipalité. [3] Au recensement de 1921, Napoléon Longval, alors âgé de 38 ans, apparaissait déjà comme chef de police. Il résidait alors sur la rue de l’Hôtel de Ville à Shawinigan Falls avec sa femme Eugénie et leurs sept enfants. Il serait né à St-Maurice en 1883.