L’affaire Boudreau: Coffin, Duplessis et cie (partie 5)


L’histoire du meurtre d’Edgar Audet méritait, selon moi, d’être revisitée.  Elle fait maintenant partie de moi.  Mais au-delà des sentiments qu’elle peut susciter et de toutes ses irrégularités, je ne peux passer à côté du fait qu’elle est survenue le même été et dans la même région que celle du célèbre Wilbert Coffin.  Et qui plus est, sur 15 intervenants/hommes de la loi dans l’affaire Boudreau, 9 font partie de celle de Coffin.  De près, ou de loin.  Dans certains cas, c’était tout à fait explicable étant donné qu’on parle de la même région et de la Cour du banc de la Reine, notamment pour le sténographe officiel Oscar Boisjoly et Maurice Hébert, technicien de la Sûreté Provinciale.  D’autres avaient des liens étroits avec le controversé premier ministre de l’époque, Maurice Duplessis, maintes fois accusé d’avoir utilisé Coffin pour éponger le fameux meurtre des chasseurs qui faisait ombre au tourisme gaspésien.

Lors de la Commission Brossard de 1964 faisant enquête sur la culpabilité de Wilbert Coffin, les médias avaient noté que plusieurs hommes dans l’affaire avaient bénéficié d’une quelconque promotion suite au procès de 1954.  On note entre autres Maître Maher qui avait été nommé conseiller juridique à la Régie des loyers et Noël Dorion qui fût promu Procureur de la Couronne et représentant du procureur général du Québec.

J’ai étudié la suite des carrières des intervenants dans l’affaire Boudreau.  Voici ceux sur lesquels mon attention s’est portée.

Maître Édouard Dion était procureur de la Couronne à New Carlisle de 1945 à 1959 et substitut du procureur général de Bonaventure.  Il représentait la Couronne dans le procès pour le meurtre d’Edgar Audet.  En 1959, il a été nommé un des 5 premiers commissaires lors de la création de la Commission des libérations conditionnelles du Canada.  Les commissaires devaient se mettre à l’étude et s’entendre à l’unanimité pour chaque détenu libéré.  En 1960, le taux d’octroi des libérations conditionnelles a augmenté de 62%.  Tracy Boudreau a donc fait partie de cette cohorte.  Édouard Dion le connaissait bien. (1)

soleil, 3 décembre 60
Le Soleil, 3 décembre 1960

Suite à de nombreuses critiques concernant une augmentation des récidives, ce taux d’octroi a chuté à 27% en 1961.  Selon Frank Miller, un des commissaires, la Commission avait été imprudente en accordant autant de libérations, souvent même à des individus emprisonnés à vie. Ce nouveau programme visant la réhabilitation du détenu ne devait pas changer la peine imposée par les tribunaux mais permettait toutefois de la purger hors de la prison, avec certaines conditions.  Bien que discrétionnaire aux commissaires, une décision de libération ne devait pas se faire avant le tiers de la peine imposée.  Juste avant le programme, la loi était à la moitié de la peine.  Tracy Boudreau a donc purgé un peu moins du quart de sa peine.  Et qui plus est, il a commis plusieurs délits alors que sa libération conditionnelle devait s’étendre jusqu’en 1976.

Au sujet des récidives suite aux libérations, Édouard Dion s’était exprimé à plusieurs reprises dans les journaux.  Dans la Presse du 21 septembre 1960, il défendait le programme comme suit: « Quand un détenu récidive, c’est que la société lui a hermétiquement fermé les portes. ».  C’est dans Le Soleil du 29 septembre la même année qu’il précise sa pensée: « Quand un employeur refuse un emploi à une personne en libération conditionnelle, il est directement responsable si cette personne retourne à la vie du crime ».

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BAnQ, Gaspé

Sachez que je comprends bien que la notion de réhabilitation dans un contexte de détention est nécessaire.  Après tout, si la prison ne réhabilite pas et qu’aucun effort n’est mis en place, quel bénéfice notre société en retirera?  La démarche entreprise visant à cibler des détenus pour qui la détention n’apporte plus rien peut être selon moi une intervention délicate mais défendable.  Par contre, sur le lot de libérations accordées en 1960, quels étaient les critères justifiant la libération d’un détenu ayant tué un homme durant son sommeil et menacé un enfant alors qu’il en était à un peu moins du quart de sa sentence?

À propos de Me Dion, un autre détail m’a interpellée.  Dans le dossier d’Edgar Audet, on peut voir sur la page frontispice de la plainte officielle le nom de son cabinet de New Carlisle, soit Jolicoeur & Dion.  Selon mes recherches, il pourrait s’agir d’Henri ou d’Achille Jolicoeur.  Toutefois, j’ai trouvé un bon nombre d’articles de journaux et de photos où figurent au même endroit ou encore côte à côte Édouard Dion et Henri Jolicoeur.  J’en suis donc venue à la conclusion non-officielle qu’il s’agit probablement d’Henri.

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Henri Jolicoeur, 1956, BAnQ

Henri Jolicoeur était un avocat mais aussi le député conservateur de Bonaventure de 1936 à 1939 et de 1944 à 1956.  Il est devenu juge à la Cour des sessions de la paix en 1960.  Au milieu des années 50, il a été mêlé à un petit scandale peu documenté à la suite d’une assemblée législative où un membre de l’Opposition libérale avait accusé avec preuves à l’appui le ministre de la voirie, Antonio Talbot, d’avoir consenti à ce que des chèques de paie soient produits pour des enfants de 5 à 15 ans dans le comté de Bonaventure.  Ce dernier avait avoué que des parents avaient encaissé 3000$, et ce durant les élections de 1952 où Henri Jolicoeur avait été élu apparemment avec une petite majorité.  Maurice Duplessis aurait défendu maladroitement le geste.  Peu de journaux en avait fait mention, autres que L’Avenir du Nord (18 mars 1954) et Le Devoir (29 mai 1956).

M. Jolicoeur était plutôt proche du premier ministre Duplessis, et ce depuis de nombreuses années avant l’affaire Boudreau.  Dans Le Soleil du 23 juillet 1937, on apprenait qu’il avait fait le voyage de Montréal à Chandler en passant par Québec en sa compagnie lors de l’ouverture officielle des usines de Chandler.  L’appréciation de Duplessis envers le député de Bonaventure était aussi soulignée, entre autres dans Le Devoir du 20 avril 1945 alors qu’on nous annonçait qu’une gerbe de roses avait été envoyée par le Premier ministre pour son anniversaire.  Il faut dire qu’après avoir lu bon nombre de textes de l’époque, il semble que M. Duplessis avait la gerbe de roses facile.

Si on retourne précisément au soir du meurtre d’Edgar Audet, on se rappelle que le policier dépêché sur place était J. Eustache Sirois.  C’est aussi lui qui avait juré devant le juge lors de l’enquête préliminaire n’avoir jamais donné d’ordre à Tracy Boudreau de partir d’ici 48 heures quelques temps avant sa cavale.  Eustache Sirois était le frère du capitaine Raoul Sirois, coéquipier du capitaine Alphonse Matte, tous deux attitrés à l’affaire Coffin. Ces deux capitaines étaient arrivés en Gaspésie précisément le 23 juillet 1953, soit le jour même du meurtre d’Edgar et de la découverte des deux dépouilles manquantes des chasseurs.  Eustache connaissait bien l’agent Henri Doyon, ce premier enquêteur pour les meurtres des chasseurs qui aurait été mis à l’écart en raison d’un soi-disant parti pris pour Wilbert Coffin.  Dans plusieurs articles apparus lors de la Commission Brossard de 1964, on peut lire ce que les journalistes avaient rapporté de son témoignage.  Le sergent Doyon aurait cherché la complicité d’Eustache dans son adversité pour les capitaines Sirois et Matte.  Dans Le Soleil du 14 mars 1964, il explique que Doyon avait eu des paroles dures envers eux en lui disant qu’ils devraient s’allier pour laisser partir ces deux « baveux » pour qu’ils puissent ensuite « nettoyer » leur cause eux-mêmes.  Eustache Sirois aurait décliné cette combine, entre autres parce que le capitaine Sirois était son frère.  Dans La Presse, le 19 mars 1964, il explique aussi avoir quitté la Gaspésie en 1958, ayant obtenu un prestigieux poste de chef de la police à la nouvelle ville Schefferville.  Ceci aurait toutefois été de courte durée car il aurait quitté son poste suite à une mésentente après le départ du maire François Langlais.  Dans les mêmes temps, le premier ministre Maurice Duplessis décédait à Schefferville, ville pour laquelle il a grandement contribué à bâtir et rendre accessible dans l’intérêt de l’économie pour ses richesses naturelles.  Eustache se serait ensuite parti une entreprises de cantines à Sept-Îles.

Malheureusement, les témoignages à huis clos concernant cette commission ne peuvent pas être consultés avant 2064, puisqu’ils demeurent secrets pour 100 ans.  Me Clément Fortin, auteur du livre Affaire Coffin: une supercherie? a mené une longue bataille judiciaire pour obtenir ces témoignages, mais en vain.  Le rapport est toutefois disponible sur le site de la bibliothèque de l’assemblée nationale mais ce document de 700 pages est exempt de témoignage. (2)

Pour finir, je constate avoir le même questionnement que j’ai mentionné quand j’ai pris connaissance du meurtre d’Edgar Audet alors que je n’avais lu que quelques articles de journaux.  Les trois chasseurs venus de la Pennsylvanie sont fort probablement passés par la Baie des Chaleurs pour se rendre à Percé.  Donc, ils auraient traversé toutes ces petites villes dont New Richmond.  Quel était leur itinéraire?  Où se seraient-ils arrêtés pour mettre de l’essence?  Pour dormir?  Pour manger?  Pour acheter un paquet de cigarettes?  Ils ont certainement été vus par des gens, surtout que ce n’était pas leur premier voyage de chasse en Gaspésie.  Ce n’est pas juste rendu à Percé que des gens ont pu constater que ces hommes possédaient quelques richesses.  Les seules bribes d’itinéraires de cette région que j’ai pu trouver sont plutôt celles de Wilbert Coffin lors de son voyage de Gaspé vers Montréal.  Il voyageait avec la camionnette verte de son ami William Baker et s’est arrêté à des endroits qui m’intéressent.  Il aurait fait le plein d’essence chez un Campbell à Black Cape et aurait mangé chez un dénommé Audet à Maria.  Bien entendu, je sais qu’il y a beaucoup d’Audet à Maria et les environs et j’ai pu constater dans La Presse du 26 juillet 1954 qu’il s’agissait d’un fermier de 70 ans au nom de Wilfrid-Pierre Audet.  Malgré tout, je n’ai pas pu faire autrement que d’insérer cette information parmi les multiples hypothèses que mon père et moi avons discutées.

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Jugement de la Cour Suprême, 1956-01-24

Edgar Audet a été tué dans la nuit du 23 au 24 juillet 1953, soit quelques heures avant le petit bruit sourd du journal qui tombe à plat sur les perrons québécois.  Celui dont la une annoncait la découverte des deux dépouilles manquantes sur les trois chasseurs.  Coïncidence ou pas?  Que l’affaire Coffin ait une incidence ou non, ma liste de théories est de plus en plus longue.  Je suis certaine que des gens savent des choses, ce qui me permet au moins de maîtriser dorénavant l’expression « l’esprit de clocher ».

Il y a une chose qui devient claire pour moi.  À la lumière de l’affaire Boudreau, où il m’apparait évident qu’il y a eu injustice et manipulation, je me demande comment peut-on être certain que Coffin ait eu un procès juste et équitable alors qu’on parle de la même région, le même été avec plus de la moitié des mêmes hommes impliqués ?


(1) Rapport annuel de la CNLC, 1960: https://www.securitepublique.gc.ca/lbrr/archives/npb-racnlc-1960-fra.pdf

(2) https://www.bibliotheque.assnat.qc.ca/DepotNumerique_v2/AffichageNotice.aspx?idn=70483

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Tuxedo Kid, la beauté du diable


OUIMET, Raymond. ― Tuxedo Kid, la beauté du diable. ― Québec : Septentrion, 2018. ― 161 pages.

Cette affaire criminelle a été partiellement traitée dans les années 1990 par la série Les grands procès. Je dis bien « partiellement », parce que les concepteurs de l’émission s’étaient intéressés uniquement au procès au terme duquel Rhéal-Léo Bertrand a été acquitté au cours des années 1930 pour le meurtre de sa femme. Or, pour l’avoir cherché en vain, je peux affirmer que le dossier judiciaire de ce procès est aujourd’hui introuvable. C’est d’ailleurs ce qui a obligé les scénaristes de l’époque à se fier sur les comptes rendus des journaux, une source bien secondaire lorsqu’il est question d’un sujet aussi sérieux qu’une affaire de meurtre. C’est un fait, tout comme Raymond Ouimet, qu’ils ont malencontreusement oublié de souligner.

Certes, Raymond Ouimet a fait ses devoirs en matière de recherche. Il nous amène plusieurs faits nouveaux autour du personnage de Rhéal Léo Bertrand, aussi connu sous le pseudonyme de Tuxedo Kid parce qu’il s’était présenté au tribunal dans un chic costume de soirée. Entre autres, Ouimet explique comment le jeune séducteur et manipulateur séduisait les femmes à répétition, en plus d’avoir débuté sa carrière criminelle comme voleur de moutons.

Après avoir été acquitté du meurtre de sa première femme, il dépense rapidement l’argent de l’assurance. Fauché, il développe l’excellente idée – je suis sarcastique, évidemment – de braquer une banque. Cette attaque improvisée, au cours de laquelle il manque de tuer le gérant, lui vaudra 15 ans de prison.

Peu après sa libération, en 1948, il s’improvise médecin. On l’accusera même d’avoir pratiqué un avortement illégal. Puis il épouse une femme beaucoup plus vieille que lui. Moins de deux mois après, Dolorosa Trépanier, 55 ans, succombe dans l’incendie d’un chalet où Bertrand prétendait vouloir l’amener pour chasser. Le procès qu’on intente ensuite à Bertrand – Historiquement Logique en a fait mention en septembre 2017[1] – existe bel et bien dans les archives de Bibliothèque et Archives du Canada (BAC) à Ottawa. Je peux le confirmer puisqu’en 2016 je me trouvais dans les locaux de BAC afin de numériser la totalité du procès. Malheureusement, si Ouimet a bel et bien consulté le dossier (on le voit dans sa bibliographie) il ne réserve à ce procès qu’une vingtaine de pages.

Évidemment, il ne faut pas s’attendre à une étude très exhaustive d’un procès au sein d’un livre qui fait à peine plus de 160 pages. Cette approche minimaliste nous prive du privilège de bien nous imprégner des témoignages livrés sous serment, ce qui nous permettrait de nous faire notre propre opinion.

Non seulement on retrouve un certain ton religieux sorti tout droit d’une autre époque, mais l’auteur se permet certaines longueurs. Eh oui, c’est possible dans les petits livres. De plus, on se passerait bien de le voir donner son opinion sur l’état psychologique de Bertrand alors qu’il nous présente une étude trop brève de cette affaire.

Un livre dont la lecture fluide plaira aux lecteurs qui dévorent tout pour le plaisir de lire, mais le bouquin exhaustif qui saura exploiter le dossier judiciaire, qui compte environ 1 600 pages, reste à faire!


 

[1] https://historiquementlogique.com/2017/09/03/rheal-leo-bertrand-lamant-meurtrier/

Rhéal Léo Bertrand, l’amant meurtrier


1951 - Rhéal Léo Bertrand
L’unique photo connue de Rhéal Léo Bertrand, alias Tuxedo Kid.

Joseph Antoine Rhéal Léo Bertrand est né à St-Polycarpe le 13 juin 1913.  Son père était le cultivateur Georges Alfred Bertrand, et sa mère Élodie Bélanger[1].  Le 12 février 1934, c’est à Valleyfield que Rhéal Léo Bertrand épousait Rose-Anna Asselin.  Bertrand y était décrit comme mécanicien, fils de feu George Bertrand et de feu Élodie Bélanger de St-Polycarpe.  Rose-Anna était la fille d’Anatole Asselin et de Rose-Anna Legault de la paroisse de Ste-Justine.  Elle était de trois ans l’aînée de Bertrand, qui travaillait alors comme chauffeur de taxi.

C’est au soir du 20 décembre 1934 que Bertrand amena son épouse en balade.  Plus tard, il dira avoir roulé en direction du quai du Lac St-François à St-Zotique mais voyant que la voiture ne pouvait s’arrêter, il avait dû sauter en marche tandis que l’auto plongeait à l’eau.  À l’intérieur se trouvait toujours Rosanna Asselin, qui périt noyée.  Une fois la voiture sortie de l’eau, on découvrit que la portière côté conducteur était ouverte alors que toutes les autres étaient fermées.  « La poignée de la porte de droite [passager] en avant manquait.  Le corps de Mme Bertrand fut trouvé sur le siège avant et retiré de l’auto submergé.  On transporta le cadavre au garage.  Bertrand n’attendit pas que le corps fut ramené à la surface; il disparut et on ne le revit pas de la nuit »[2].  La police développa de sérieux doutes quant à la version de Bertrand et finit par porter contre lui une accusation de meurtre.

Le procès de Bertrand s’ouvrit au début de décembre 1935 devant le juge Louis Cousineau.  La Couronne était représentée par Me Gérald Fauteux alors que la défense de l’accusé fut assurée par Mes Oscar Gagnon et Roch Pinard.  Le Dr Jean-Marie Roussel, qui sera impliqué dans plusieurs causes célèbres de son temps, témoigna à l’effet que l’autopsie lui avait permis de déterminer que la cause du décès était la submersion.  Le cadavre ne portait toutefois aucune marque de violence.

Mme John Cuerrier, 58 ans, dira avoir vu une auto filer à grande vitesse sur le quai.  Une dizaine de minutes plus tard, Bertrand frappait à sa porte pour lui demander de l’aide.  Roméo Avon affirmera que Bertrand lui avait dit qu’il était encore temps de sauver sa femme puisque la voiture se tenait en équilibre au bout du quai.  En se rendant sur les lieux, le témoin avait vu des traces de pneu dans la neige jusqu’à l’extrémité du quai.

Avant même que sa voiture ne soit extirpée des eaux, Bertrand aurait tenu des propos étranges.  Entre autres choses, il avait demandé si son antigel serait réutilisable.  Toutefois, la défense arriva à démontrer que la boîte de vitesse était restée enclenchée en 2e vitesse et que le frein d’urgence avait été actionné.  « Le pneu de gauche à l’avant était dégonflé mais une pièce de machinerie brisée suffisait à prouver que les freins n’avaient pu fonctionner »[3].  La défense prouva également que le témoin Albert Gauthier s’était contredit, et qu’en réalité Bertrand ne lui avait pas dit que sa voiture était en équilibre au bout du quai mais plutôt sous l’eau.

En revanche, Bertrand aurait demandé à Albert Robert, un horloger d’Ottawa, de ne rien dire à son sujet si toutefois la police venait pour l’interroger.  Il aurait également confié à Robert que « ma femme est enceinte; elle l’était lorsque je l’ai épousé.  Avant de me marier, j’ai su qu’elle retirerait plus tard un héritage, sans quoi je ne l’aurais jamais épousée »[4].  Quelques mois plus tard, celle-ci mettait un enfant au monde.

Ensuite, « l’audience fut à même d’entendre un véritable cours de mécanique donné par M. Paul Godin, gérant de la firme Chrysler Motors, un expert en automobile.  Le témoin expliqua minutieusement le fonctionnement de certaines parties d’une automobile et affirma qu’une poignée de porte ne pouvait tomber d’elle-même, qu’il fallait l’enlever avec des instruments auparavant.  Après certaines expériences faites par M. Godin devant deux détectives, le témoin, se servant d’un Plymouth 1933 tel que celui de Bertrand, réussit à atteindre une vitesse de 55 milles à l’heure en 2e vitesse.  On se souvient que l’auto de Bertrand fut retirée du lac St-François, embrayée en seconde vitesse »[5].  De plus, Godin avait réussi à répéter l’expérience en se tenant sur le marchepied et après avoir baissé la vitre de la portière, expliquant ainsi que l’accusé avait pu se tenir dans cette position pour sauter en marche.  Quant aux freins, Godin laissa entendre qu’un bris mécanique était impossible.  Toutefois, Godin dut admettre que ce scénario était difficilement réalisable avec une vitre baissée à seulement 5 pouces, comme on la retrouva sur la voiture de Bertrand au moment de la repêcher.

Selon le témoin Jean Béique « un corps lancé dans le vide accomplit une trajectoire horizontale et si l’on prend le quai de Saint-Zotique comme point de départ, il fallait que la voiture ait été lancée à une vitesse de 39 milles à l’heure pour s’arrêter à 54 pieds plus loin.  Le témoin a fait ses calculs en prenant en considération la résistance de l’air puis celle de l’eau »[6].

Me Oscar Gagnon, l’un des défenseurs de Bertrand, voulut ensuite faire dire au même témoin que le fait d’avoir frappé le parquet d’une hauteur de 4 pouces en bordure du quai avait réduit la vitesse du véhicule et sur ce « le témoin affirme que si le choc comprime un instant les pneus et les ressorts, l’auto tombera sans une différence de vitesse appréciable »[7].  Lorsque Me Gagnon lui demanda si c’était la première fois qu’on lui demandait de reconstituer un tel accident la Couronne s’objecta.  Le juge décida de maintenir l’objection, privant ainsi le jury de la réponse.  Peu après, Me Gérard Fauteux déclara sa preuve close.

Ce fut alors que la défense appela à la barre un certain Picard, un témoin que la Couronne avait finalement écarté.  Celui-ci commença par dire qu’il connaissait l’accusé depuis 1933.  Puisqu’il était monté à quelques reprises dans la voiture de Bertrand, il dira que la portière côté passager fonctionnait mal.  Picard, un agent d’assurance d’Ottawa, expliqua être celui qui avait sollicité Bertrand pour prendre une police d’assurance.  Après ce témoignage, Me Gagnon déclara en avoir terminé.  Le lendemain, 6 décembre, les procureurs firent entendre leurs plaidoiries.

Dans ses directives au jury, le juge Cousineau rappela que l’accusé n’avait même pas appelé les secours pour tenter de sauver sa femme et à propos du mobile « le motif peut être considéré dans le témoignage d’Eugène Picard, d’Ottawa, agent d’assurance, qui avait vendu à Bertrand une police de $5 000 indemnité double, sur la vie de sa femme.  La police était datée de trois jours avant la tragédie et livrée le jour qui la précéda.  Le témoin dit que l’accusé était anxieux de l’avoir parce qu’il voulait aller la porter chez la tante de sa femme, demeurant à Sainte-Justice, pensant qu’elle consentirait à payer la balance de $120 sur la première prime.  Mme Bertrand fut tuée durant le voyage de retour et six jours plus tard Bertrand révéla qu’il n’avait reçu que $10.  Le jury aura à décider si l’intention criminelle aurait pu être inspirée par la petitesse de la somme, ou si le crime était prémédité quand [la] demande a été faite pour une police d’assurance, ou si la tragédie a été entièrement dû à un accident »[8].

Le jury délibéra durant trois heures avant de revenir, à 21h10, avec un verdict : ils avaient choisi d’acquitter Bertrand.

Peut-être que ces douze jurés regrettèrent plus tard leur décision.  Plus d’une quinzaine d’années plus tard, au début des années 1950, Bertrand se remaria à Rosa Trépanier.  Il était alors âgé de 39 ans alors que celle-ci en avait 55.  Elle avait vu le jour le 29 juin 1896.

Le 10 novembre 1951, Rosa perdit la vie dans l’incendie d’un chalet de chasse situé au Lac Sainte-Marie, à une soixantaine de milles au nord de Hull, en Outaouais.  Rapidement, les enquêteurs soupçonnèrent que son jeune époux ait mis le feu pour encaisser l’héritage.  Du corps de Rosa, on ne retrouva que des fragments d’os dont les restes ne pesaient plus que deux ou trois livres.

Le procès de Bertrand devait se tenir en février 1952, mais on apprit dans La Patrie du 21 février que « le juge Bienvenue, 57 ans, a été foudroyé par une crise cardiaque mardi soir alors qu’il faisait ses recommandations au jury qui devait décider du sort de Rhéal-Léo Bertrand, d’Ottawa, accusé de meurtre.  Sa mort soudaine a mis fin au procès.  À l’ouverture de la Cour, hier, l’Hon. juge Paul Ste-Marie a libéré le jury et a sommé Bertrand de comparaître de nouveau le 6 mars alors que seront décidés la date et l’endroit où aura lieu le nouveau procès.  Il est possible qu’un nouveau centre soit choisi pour la tenue du procès à cause des difficultés qu’il y aura à former un jury désintéressé pour entendre cette cause, la plus spectaculaire jamais entendue devant les tribunaux de Hull.  Me Noël Dorion, avocat de la Couronne, a dit aux journalistes, qu’il tentera peut-être de faire transférer le procès à Montréal.  D’autres avocats suggérèrent Québec comme lieu propice.  Bertrand sera détenu jusqu’à son nouveau procès. »[9].

Finalement, le procès se déroulera à Hull du 12 au 21 mai 1952, devant le juge François Caron.  Dans l’après-midi du 19 mai, les docteurs Rosario Fontaine et Jean-Marie Roussel du laboratoire médico-légal de la Sûreté provinciale à Montréal témoignèrent à l’effet « que le cadavre de la victime a dû être saturé d’un liquide inflammable quelconque pour avoir été détruit aussi complètement qu’il l’a été ».  La Couronne soutenait que Bertrand avait imbibé de varsol les vêtements de la victime avant d’y mettre le feu.  Le Dr Fontaine expliqua que, puisque le corps humain était composé à 75% d’eau, il était très difficile de le faire brûler entièrement et que dans la plupart des incendies on en retrouvait des portions importantes.  Or, dans le cas de Mme Bertrand, il ne restait plus que quelques ossements du crâne et des jambes.  Le tronc avait entièrement disparu.  À une question de Me Dorion, le Dr Fontaine révéla que « si le cadavre a été détruit si complètement en une demi-heure, c’est que l’incendie a été anormal; il faut dans ce cas que le feu ait été alimenté par une matière inflammable quelconque »[10].

Cette fois, Bertrand fut reconnu coupable et son exécution fixée au 8 août 1952.  Cette date fut cependant repoussée au 29 mai, et finalement au 12 juin 1953.  Toutes ses requêtes en cassation lui furent refusées.  Pour l’occasion, La Patrie écrivit que Bertrand, décrit comme un homme de 37 ans, convoitait la fortune de son épouse, estimée à 30 000$.  À 1h10 de la nuit, l’amant meurtrier grimpa sur le gibet en refusant de serrer la main de l’aumônier et du directeur de la prison, comme cela était pratiqué lors de chaque exécution.  « Il avait un air sinistre et est demeuré silencieux.  Peu avant son exécution, il avait assisté à la messe et reçu la sainte communion ».  Le lendemain de son exécution, il aurait célébré son 40e anniversaire.

La Patrie se montra d’avis que Bertrand avait probablement tué sa première femme : « Bertrand, après avoir été accusé du meurtre de sa première femme pour se voir ensuite reconnaître innocent, avait épousé sa deuxième femme en septembre 1951 et la Couronne a prouvé que le 10 novembre, soit deux mois plus tard, il amenait sa femme dans un chalet isolé de chasse, pour ensuite mettre le feu au chalet ».

Le téléfilm Les Grands Procès du Québec, diffusé au milieu des années 1990, lui consacrera un épisode intitulé l’affaire Tuxedo Kid, un surnom qu’on aurait soi-disant attribué à Bertrand en raison du fait qu’il portait un tuxedo lors de son arrestation[11].  Étant donné les nombreuses erreurs relevées dans d’autres épisodes de cette série, j’invite mes lecteurs à la prudence si toutefois l’envie vous prend de voir ou revoir la dramatisation de l’affaire du Tuxedo Kid.


[1] Georges Bertrand et Élodie Bélanger ont eu au moins un autre fils, Zéphirin Bertrand, né le 15 janvier 1911 et décédé le 5 juillet 1990.  Il avait épousé une certaine Jeannette Sauvé à Valleyfield le 14 avril 1934.  On retrouve un Georges Bertrand mort à St-Polycarpe le 7 avril 1932 sans toutefois pouvoir confirmer s’il s’agit bien du père de Rhéal Léo.  Cependant, on sait qu’Élodie Bélanger est décédé le 27 février 1930.  Au moment de son premier mariage, Rhéal Léo Bertrand était donc orphelin.

[2] La Patrie, 4 décembre 1935.

[3] La Patrie, 4 décembre 1935.

[4] La Patrie, 5 décembre 1935.

[5] Ibid.

[6] La Patrie, 6 décembre 1935.

[7] Ibid.

[8] La Patrie, 7 décembre 1935.

[9] La Patrie, 21 février 1952

[10] La Patrie, 20 mai 1952.

[11] Dans les articles de journaux que j’ai consultés à propos de cette affaire il ne m’a pas été possible que ce surnom ait été attribué à Bertrand à l’époque des faits, que ce soit son procès de 1935 ou les autres pour le meurtre de sa seconde femme.  Peut-être le retrouve-t-on dans les notes sténographiques des procès.