1936, 3 novembre – Élaine Saint-Pierre, 22 ans

1936, 3 novembre – Élaine Saint-Pierre, 22 ans

Homicide domestique par un conjoint suicidaire – arme à feu (calibre .22)

Montréal – ? SC

Non élucidé.

Le 3 novembre 1936, Élaine Saint-Pierre, une jolie jeune femme de 22 ans qui travaillait dans une pharmacie de Montréal, a terminé son quart de travail à 18h30. En fait, elle était préposée au comptoir des films photographiques. On ne l’a plus jamais revu par la suite. Élaine était la nièce du chef de police de Montréal, Armand Brodeur. Blonde très élancée, on la disait affable et distinguée.

 Quelques jours après la disparition, un scaphandrier de la police a fouillé le fond de la rivière Jésus près de Saint-Eustache, dans l’espoir de retrouver le corps d’Élaine. À la fin de novembre, la police offrait une récompense à toute personne susceptible d’apporter des informations crédibles.

L’enquête de victimologie a permis de comprendre qu’elle devait bientôt épouser Lucien Poissant, qui était déjà installé à Chicago. Toutefois, en septembre, Élaine avait fait la rencontre de Henri-Émile Fissiault, 29 ans. Selon une amie de la disparue, c’est à bord d’un train qui revenait de Chicago qu’Élaine avait fait la rencontre de Fissiault. Ce dernier a d’ailleurs rapidement été arrêté par les policiers, mais il s’est retranché derrière un mutisme complet. C’est pourtant lui qui a été vu le dernier en compagnie d’Élaine, au cours de la soirée du 3 novembre. De plus, la voiture de Fissiault a été abandonnée sur le boulevard Décarie et sa chemise était tachée de sang. Sur le siège arrière de l’auto, les policiers ont retrouvé d’autres traces de sang, des cartouches de calibre .22 mais aucun revolver.

Fissiault s’est contenté de dire qu’il ne se souvient de rien, qu’il avait trop bu. Lorsqu’Élaine avait terminé son quart de travail à 18h30, Fissiault serait venu la voir pour lui proposer d’aller au cinéma. Selon une autre témoin, Fissiault aurait même proposé le mariage à Élaine, mais celle-ci avait décliné l’offre. L’employeur du suspect a découvert trois lettres écrites de la main de Fissiault, la première adressée à sa fiancée (qui n’a pas été identifiée).

 La piste la plus sérieuse pointait vers celle d’un meurtre suivi d’un suicide. Mais au moment de se faire sauter la cervelle, Fissiault aurait manqué de « courage ». Puisqu’elle manquait de preuve pour l’inculper, la police a dû le laisser aller.

Le 16 juillet 1937, Fissiault a été retrouvé pendu dans la cave de la résidence de son patron, au 156 rue Bloomfield, à Outremont. « Il était apparemment mort de strangulation, une corde attachée à un tuyau en fer le retenant par le cou. Dans sa bouche l’on a trouvé une immense tresse de cheveux de femme, de couleur châtain, ressemblant quelque peu aux cheveux trouvés dans son automobile au cours des perquisitions faites par la sûreté municipale en collaboration avec des agents de la Sûreté provinciale. »[1] En fait, il a été retrouvé étendu sur le dos, une corde à linge autour du cou et un escabeau près de lui. Dans son appartement, on a retrouvé plusieurs mèches de cheveux de femme, ce qui a laissé croire que le suicidé s’adonnait à une certaine forme de fétichisme.

Le 10 novembre 2022, j’ai obtenu copie de l’enquête du coroner sur le suicide de Fissiault. Selon les résultats de l’autopsie, on note que Fissiault était ivre au moment de son suicide. Paul Lapointe, qui accompagnait le frère de Fissiault au moment de la découverte, a effectivement corroboré la présence d’une « tresse » de cheveux dans la bouche du pendu, mais il a aussi ajouté que « sur la table de la cuisine, il y avait un gros parquet [paquet] contenant des cheveux de différentes couleurs. » Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier?

Quant à Yves André Fissiault, le frère, il a déclaré au coroner : « Mon frère était célibataire. Jamais il n’a parlé de s’enlever la vie. Récemment, il avait eu une période de découragement. La dernière fois que j’ai vu mon frère en vie, c’est le 15, entre 2 et quatre heures. Il était fatigué, il revenait de New York. »

Le document ne fait aucune mention de l’affaire concernant le meurtre d’Élaine Saint-Pierre.


[1] L’Illustration nouvelle, 17 juillet 1947.

1765, 5 novembre – William Lloyd

1765, 5 novembre – William Lloyd

Homicide à motif indéterminé – arme à feu

Québec, Porte Saint-Louis – 1 SC

Non élucidé. Lieutenant Hugh D. Hardin, responsable selon le coroner, …?

            À la suite du meurtre de William Lloyd, le coroner Werden a demandé qu’on appréhende le lieutenant Hugh D. Hardin, du 28e Régiment. Ce dernier a été reconnu coupable responsable du meurtre de Lloyd, qui faisait partie du 52e Régiment de Sa Majesté. Selon le témoignage d’un soldat de 27 ans, il se trouvait à la porte Saint-Louis lorsqu’il a vu les soldats Harrison et Hutchinson s’approcher en supportant le corps d’un homme en uniforme (William Lloyd). Il a constaté que la baïonnette de Lloyd n’était plus dans son fourreau. Selon un autre militaire, commandant à la porte Saint-Louis, un coup de feu a été tiré vers 14h50 depuis un fusil à double canon. Lorsqu’il est sorti avec trois autres hommes, ils ont découvert le corps de Lloyd.

            On ignore cependant si des poursuites judiciaires ont été entamées contre le prétendu tueur.

1625, fin mai – Nicolas Viel; et Ahuntsic

1625, fin mai – Nicolas Viel; et Ahuntsic

Homicide cautionné par un groupe –

Secteur de la rivière des Prairies, région de Montréal – 2 SC

Non élucidé.

Le père Nicolas est parti en direction de Québec en compagnie de quelques amérindiens. Au dernier saut de la rivière des Prairies, il a été attaqué par trois de ses accompagnateurs alors qu’il se trouvait à bord d’un canot. Un jeune homme répondant au nom de Ahuntsic a également été tué. Le corps de Viel a été repêché le 25 juin 1625 à Sault-au-Récollet.[1]


[1] www.biographi.ca/fr/bio/viel_nicolas_1F.html

Des deux côtés du miroir

Bloch, Jean-Marc; et Champseix, Rémi. Des deux côtés du miroir, itinéraire d’un flic pas comme les autres. Paris : Cherche midi, 2015, collection Documents, 223 p.

J’ai découvert l’existence de Jean-Marc Bloch il y a quelques années à travers la série Non Élucidé, disponible ici via YouTube. Ses interventions m’ont tout de suite impressionnées, à la fois par sa logique, sa justesse et son objectivité. Cela a d’ailleurs contribué à ce que Non Élucidé devienne ma série documentaire favorite en matière de faits divers, même si elle traite de dossiers exclusifs à la France. Elle est d’une justesse irréprochable, sobre et axée sur les victimes.

C’est d’ailleurs Arnaud Poivre d’Arvor, producteur et animateur de l’émission, qui préface cette autobiographie enrichissante, honnête et drôle. Dans un langage populaire qui pourrait agacer certains lecteurs québécois, mais que, personnellement, j’ai adoré, Bloch nous raconte son parcourt peu commun à travers les échelons de la police française, lui qui ne se destinait pourtant pas vers une carrière de flic. Une fois le doigt dans l’engrenage, il n’a cependant pu résister : « Au fil des mois, ce métier m’attirait de plus en plus. Il était varié, nourri quotidiennement de situations inattendues. J’appréciais beaucoup le poste d’observation extraordinaire que m’offrait le guichet d’accueil. Je compris que beaucoup de gens n’avaient aucun autre endroit, hormis le commissariat et l’hôpital, où se réfugier pour raconter leur(s) misère(s). Et que le seul fait d’être écoutés et de voir leurs malheurs consignés en dix lignes dans le grand cahier de la main courante leur faisait du bien. »[1]

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, sa vision de la société reste positive : « Ces quarante années passées dans la police ne m’ont pas rendu méfiant à l’égard de mes congénères, au contraire. Je sais qu’on est tous comme des icebergs, avec une part cachée plus ou moins importante et plus ou moins malsaine selon les individus. Je sais aussi que les pires monstres sont apparemment des types charmants. Mais globalement, les gens sont honnêtes, j’en suis certain. Quand on est spectateur, qu’on regarde la télé ou qu’on lit les journaux, on est terrorisé par le sentiment d’être entouré de malfrats. Mais quand on a pour mission de les arrêter, ces malfrats, on constate qu’on a bien du mal à les trouver : c’est bien la preuve qu’ils ne sont pas si nombreux! Et puis, entre un receleur de cartons de chaussettes volées dans un camion et un violeur de petites filles, il y a un monde »[2].

Jean-Marc Bloch a aussi travaillé à la BRI et pour l’antigang, en plus d’avoir connu le célèbre commissaire Broussard. Il garde malgré tout un regard objectif sur les choses, n’hésite pas à souligner ses bons coups comme les moins bons, au point d’admettre ses propres erreurs, ce qui en fait, selon moi, un homme encore plus grand.

Il est aussi un des rares qui ose aborder un sujet encore tabou, que ce soit ici ou en France : le suicide chez les policiers : « On déplore en France presque un suicide de policier par semaine, et ces drames sont souvent dus à l’accumulation de trois facteurs : des problèmes professionnels (dans un des métiers les plus stressants qui soient) auxquels s’ajoutent des galères personnelles (comme dans tous les couples) mais aussi, exclusivité policière, la présence permanente d’une arme à feu. Là où beaucoup de gens déprimés tentent de se suicider, les flics ont les moyens de réussir à coup sûr, en passant à l’acte sans se laisser le temps d’hésiter »[3].

Pour les amateurs de documentaires de faits divers, je vous invite à visionner les épisodes de Non Élucidé sur YouTube et je vous laisse sur ce teaser de deux minutes à propos du lancement du livre de Jean-Marc Bloch :

https://www.youtube.com/watch?v=OrMpXpYLlNA


[1] Bloch, p. 19.

[2] P. 23.

[3] P. 157.

Blanche Garneau: l’origine de la rumeur?

Blanche Garneau - L'Action Catholique 30 juillet 1920
Blanche Garneau

            Un siècle plus tard, le meurtre non résolu de Blanche Garneau suscite toujours l’intérêt mais surtout les ragots.  En fait, cette affaire a bien mal commencée en 1920.  Le souhait de vouloir obtenir des réponses à tout prix a sans doute contribué à décocher des flèches dans toutes les directions.  Et si on ajoute à cela une incroyable incompétence ou paresse policière, tous les ingrédients sont réunis pour que justice … ne soit pas rendue.

            Au cours des dernières années, on m’a rapporté que certaines personnes se servent sporadiquement de cette affaire pour critiquer vertement le milieu politique, qu’il soit actuel ou passé.  Car, faut-il le préciser, l’affaire Blanche Garneau colporte son lot de rumeurs politiques.  En fait, on raconte encore à qui veut l’entendre que le meurtre de cette jeune femme a été couvert par certains politiciens en raison du fait que parmi les assassins on retrouvait des fils de députés libéraux.  Il ne suffit que d’un pas supplémentaire pour engouffrer dans cette théorie du complot le premier ministre lui-même, Louis-Alexandre Taschereau.

            Revenons d’abord sur les circonstances du crime.

            Le 22 juillet 1920, Blanche Garneau, 21 ans, ferma la boutique de thé dans laquelle elle travaillait sur la rue St-Vallier avant d’entamer son trajet habituel lui permettant de rentrer chez elle.  Accompagnée par une amie qui la laissa à l’entrée du pont de l’avenue Parent, qui conduisait dans le parc Victoria, il était 19h00 lorsqu’elle s’éloigna toute seule au-dessus de la rivière St-Charles.  Blanche habitait rue François 1er, dans le quartier de Stadacona.  Il lui fallait donc franchir un deuxième pont pour atteindre ce quartier.  Mais ce soir-là, elle n’y arriva jamais.  On ne devait plus la revoir vivante.

            Dans la soirée du 28 juillet, son corps fut retrouvé par un jeune garçon qui rôdait dans le secteur avec l’envie de se baigner dans la rivière St-Charles.  Le corps était recouvert d’un drap blanc.

            De nos jours, le commun des mortels connaît l’importance de protéger une scène de crime, que ce soit pour y figer dans les temps les différents éléments ou pour retrouver des indices supplémentaires.  Mais voilà!  Au soir du 28 juillet, bien que la police fut la première avertie, aucun détective de la section criminelle de la Ville de Québec ne se présenta sur les lieux.  Non seulement la scène ne fut pas protégée, mais le détective Lauréat Lacasse, le premier chargé de l’enquête, mit quelques jours avant de se rendre sur les lieux.  Et encore!  Il n’y resta que quelques minutes.

            Pour cette raison, les témoignages des premières personnes à débarquer sur les lieux prennent toute leur importance.  Et c’est peut-être là que se trouve la clé d’une incroyable mésentente qui dure toujours, près d’un siècle plus tard.

            Lors de l’enquête du coroner, conduite par Georges William Jolicoeur, on entendit le vieux gardien du parc qui fut alerté le 28 juillet par le jeune garçon qui venait de trouver le corps.  Celui-ci affirma ne pas avoir vu de traces humaines dans les herbes se situant entre le corps et la voie ferrée des tramways.  Rapidement, ses réflexions se retrouvèrent dans les journaux.  Selon lui, il fallait que le ou les tueurs soient passés par la rivière St-Charles pour y déposer le corps.  C’était la seule façon d’expliquer cette absence de traces de pas.

            Si on accepte cette théorie, il est vrai qu’on imagine aisément la présence d’au moins deux hommes pour pouvoir manipuler un corps à partir d’une petite embarcation.

            Le problème avec cette conception du complot, c’est que le gardien de parc était alors le seul à la soutenir.  Le thanatologue Ulric Moisan, qui se chargea d’emporter le corps, ce qui lui avait permis de noter plusieurs détails, se montra en désaccord avec le gardien.  Moisan mentionna avoir vu un petit sentier piétiné reliant les voies ferrées et le site du crime.  De plus, les deux garçons qui avaient sonné l’alerte ce soir-là se rangèrent derrière l’avis de Moisan.  Eux aussi avaient vu des signes de mouvements terrestres, au point de parler de quelques branches cassées.

            Malheureusement, l’idée du vieux gardien intéressa les journaux et l’histoire fit boule de neige.  Il a toujours été plus intéressant pour le commun des mortels de laisser son imagination divaguer vers des histoires rocambolesques et libres de toute contrainte plutôt que de s’attacher à une réflexion digne de ce nom à partir des éléments concrets d’une enquête judiciaire.

            Est-ce une réaction malhonnête que de se servir maladroitement d’une histoire ancienne comme celle de Blanche Garneau sans faire un minimum de vérifications?  Une étude exhaustive du dossier judiciaire éviterait-elle une telle déviance sociale?

            Ou alors est-ce une habitude malsaine entretenue par certains médias?  On se souviendra, encore une fois à Québec, à quel point on avait couvert le procès de Benoît Proulx au début des années 1990 dans l’affaire du meurtre de France Alain.  Certains animateurs de radio dépourvus de toute objectivité ont traîné cet animateur de radio dans la boue.  Heureusement, Proulx a fini par être acquitté et même dédommagé, et cela avec raison.  Après tout ce qu’il avait subi au sein de ce traitement malhonnête englobant peut-être d’autres instances que celles des médias radiophoniques, cet homme mériterait qu’on l’écarte définitivement des rumeurs de cette autre affaire non résolue.

            Car il est là le problème : certaines personnes se permettent de dire n’importe quoi.  Sans moyen pour les contrecarrer, le public finit par les croire.  Et le mal est fait!  Les rumeurs s’incrustent, au point d’être confondues parmi les faits historiques.

            Dans le cas de Blanche Garneau, les choses empirèrent constamment.  Après un procès qui frustra le public par un double acquittement à l’automne 1921, on voulut trouver des suspects à tout prix et les rumeurs reprirent de plus belles.  Ces ragots gagnèrent une telle ampleur que le gouvernement Taschereau ouvrit une Commission d’enquête royale à l’automne 1922 pour tenter de tirer les choses au clair.  En dépit de l’apparition de quelques éléments nouveaux, cette enquête se solda par un rapport tout à fait ridicule.  On ne blâmait personne, alors que la police de Québec n’avait visiblement pas fait son travail correctement.  De plus, les procureurs avaient omis certaines questions pourtant primordiales.

            En 1954, le très « crédible »[1] hebdomadaire Allô Police, se permettait un article sur l’affaire Blanche Garneau, dans lequel on parlait uniquement de la théorie du complet, en plus de présenter quelques faux éléments.  En 1978, une auteure peu rigoureuse reprit les informations contenues dans cet article sans trop se questionner.  La machine à rumeurs, apparemment, s’était déjà enclenchée.

            Il fallut attendre 1983 pour qu’un premier auteur sérieux, Réal Bertrand, accepte de confronter le dossier judiciaire.  Dans son livre Qui a tué Blanche Garneau?, il présentait beaucoup plus de détails que tout ce qui avait été publié avant lui.

Malheureusement, Bertrand commet plusieurs erreurs, dont certaines qui laissent croire qu’il n’a pas tout lu.  Car lui aussi hésite devant la théorie du complot.  Elle lui semble attirante, alors qu’en réalité le dossier ne comporte aucun élément probant en ce sens.

            Bref, le cas de Blanche Garneau est un exemple parfait et très direct de ce que les médias ne doivent pas faire, mais aussi une leçon qui cible le comportement du public.

            Puisque mon étude exhaustive du dossier de Blanche Garneau, conservé dans les voûtes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), m’a permis de réaliser un manuscrit complet sur cette affaire, nous y reviendrons plus en détails.


[1] Évidemment, je suis sarcastique.