Des deux côtés du miroir

Bloch, Jean-Marc; et Champseix, Rémi. Des deux côtés du miroir, itinéraire d’un flic pas comme les autres. Paris : Cherche midi, 2015, collection Documents, 223 p.

J’ai découvert l’existence de Jean-Marc Bloch il y a quelques années à travers la série Non Élucidé, disponible ici via YouTube. Ses interventions m’ont tout de suite impressionnées, à la fois par sa logique, sa justesse et son objectivité. Cela a d’ailleurs contribué à ce que Non Élucidé devienne ma série documentaire favorite en matière de faits divers, même si elle traite de dossiers exclusifs à la France. Elle est d’une justesse irréprochable, sobre et axée sur les victimes.

C’est d’ailleurs Arnaud Poivre d’Arvor, producteur et animateur de l’émission, qui préface cette autobiographie enrichissante, honnête et drôle. Dans un langage populaire qui pourrait agacer certains lecteurs québécois, mais que, personnellement, j’ai adoré, Bloch nous raconte son parcourt peu commun à travers les échelons de la police française, lui qui ne se destinait pourtant pas vers une carrière de flic. Une fois le doigt dans l’engrenage, il n’a cependant pu résister : « Au fil des mois, ce métier m’attirait de plus en plus. Il était varié, nourri quotidiennement de situations inattendues. J’appréciais beaucoup le poste d’observation extraordinaire que m’offrait le guichet d’accueil. Je compris que beaucoup de gens n’avaient aucun autre endroit, hormis le commissariat et l’hôpital, où se réfugier pour raconter leur(s) misère(s). Et que le seul fait d’être écoutés et de voir leurs malheurs consignés en dix lignes dans le grand cahier de la main courante leur faisait du bien. »[1]

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, sa vision de la société reste positive : « Ces quarante années passées dans la police ne m’ont pas rendu méfiant à l’égard de mes congénères, au contraire. Je sais qu’on est tous comme des icebergs, avec une part cachée plus ou moins importante et plus ou moins malsaine selon les individus. Je sais aussi que les pires monstres sont apparemment des types charmants. Mais globalement, les gens sont honnêtes, j’en suis certain. Quand on est spectateur, qu’on regarde la télé ou qu’on lit les journaux, on est terrorisé par le sentiment d’être entouré de malfrats. Mais quand on a pour mission de les arrêter, ces malfrats, on constate qu’on a bien du mal à les trouver : c’est bien la preuve qu’ils ne sont pas si nombreux! Et puis, entre un receleur de cartons de chaussettes volées dans un camion et un violeur de petites filles, il y a un monde »[2].

Jean-Marc Bloch a aussi travaillé à la BRI et pour l’antigang, en plus d’avoir connu le célèbre commissaire Broussard. Il garde malgré tout un regard objectif sur les choses, n’hésite pas à souligner ses bons coups comme les moins bons, au point d’admettre ses propres erreurs, ce qui en fait, selon moi, un homme encore plus grand.

Il est aussi un des rares qui ose aborder un sujet encore tabou, que ce soit ici ou en France : le suicide chez les policiers : « On déplore en France presque un suicide de policier par semaine, et ces drames sont souvent dus à l’accumulation de trois facteurs : des problèmes professionnels (dans un des métiers les plus stressants qui soient) auxquels s’ajoutent des galères personnelles (comme dans tous les couples) mais aussi, exclusivité policière, la présence permanente d’une arme à feu. Là où beaucoup de gens déprimés tentent de se suicider, les flics ont les moyens de réussir à coup sûr, en passant à l’acte sans se laisser le temps d’hésiter »[3].

Pour les amateurs de documentaires de faits divers, je vous invite à visionner les épisodes de Non Élucidé sur YouTube et je vous laisse sur ce teaser de deux minutes à propos du lancement du livre de Jean-Marc Bloch :

https://www.youtube.com/watch?v=OrMpXpYLlNA


[1] Bloch, p. 19.

[2] P. 23.

[3] P. 157.

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Blanche Garneau: l’origine de la rumeur?

Blanche Garneau - L'Action Catholique 30 juillet 1920
Blanche Garneau

            Un siècle plus tard, le meurtre non résolu de Blanche Garneau suscite toujours l’intérêt mais surtout les ragots.  En fait, cette affaire a bien mal commencée en 1920.  Le souhait de vouloir obtenir des réponses à tout prix a sans doute contribué à décocher des flèches dans toutes les directions.  Et si on ajoute à cela une incroyable incompétence ou paresse policière, tous les ingrédients sont réunis pour que justice … ne soit pas rendue.

            Au cours des dernières années, on m’a rapporté que certaines personnes se servent sporadiquement de cette affaire pour critiquer vertement le milieu politique, qu’il soit actuel ou passé.  Car, faut-il le préciser, l’affaire Blanche Garneau colporte son lot de rumeurs politiques.  En fait, on raconte encore à qui veut l’entendre que le meurtre de cette jeune femme a été couvert par certains politiciens en raison du fait que parmi les assassins on retrouvait des fils de députés libéraux.  Il ne suffit que d’un pas supplémentaire pour engouffrer dans cette théorie du complot le premier ministre lui-même, Louis-Alexandre Taschereau.

            Revenons d’abord sur les circonstances du crime.

            Le 22 juillet 1920, Blanche Garneau, 21 ans, ferma la boutique de thé dans laquelle elle travaillait sur la rue St-Vallier avant d’entamer son trajet habituel lui permettant de rentrer chez elle.  Accompagnée par une amie qui la laissa à l’entrée du pont de l’avenue Parent, qui conduisait dans le parc Victoria, il était 19h00 lorsqu’elle s’éloigna toute seule au-dessus de la rivière St-Charles.  Blanche habitait rue François 1er, dans le quartier de Stadacona.  Il lui fallait donc franchir un deuxième pont pour atteindre ce quartier.  Mais ce soir-là, elle n’y arriva jamais.  On ne devait plus la revoir vivante.

            Dans la soirée du 28 juillet, son corps fut retrouvé par un jeune garçon qui rôdait dans le secteur avec l’envie de se baigner dans la rivière St-Charles.  Le corps était recouvert d’un drap blanc.

            De nos jours, le commun des mortels connaît l’importance de protéger une scène de crime, que ce soit pour y figer dans les temps les différents éléments ou pour retrouver des indices supplémentaires.  Mais voilà!  Au soir du 28 juillet, bien que la police fut la première avertie, aucun détective de la section criminelle de la Ville de Québec ne se présenta sur les lieux.  Non seulement la scène ne fut pas protégée, mais le détective Lauréat Lacasse, le premier chargé de l’enquête, mit quelques jours avant de se rendre sur les lieux.  Et encore!  Il n’y resta que quelques minutes.

            Pour cette raison, les témoignages des premières personnes à débarquer sur les lieux prennent toute leur importance.  Et c’est peut-être là que se trouve la clé d’une incroyable mésentente qui dure toujours, près d’un siècle plus tard.

            Lors de l’enquête du coroner, conduite par Georges William Jolicoeur, on entendit le vieux gardien du parc qui fut alerté le 28 juillet par le jeune garçon qui venait de trouver le corps.  Celui-ci affirma ne pas avoir vu de traces humaines dans les herbes se situant entre le corps et la voie ferrée des tramways.  Rapidement, ses réflexions se retrouvèrent dans les journaux.  Selon lui, il fallait que le ou les tueurs soient passés par la rivière St-Charles pour y déposer le corps.  C’était la seule façon d’expliquer cette absence de traces de pas.

            Si on accepte cette théorie, il est vrai qu’on imagine aisément la présence d’au moins deux hommes pour pouvoir manipuler un corps à partir d’une petite embarcation.

            Le problème avec cette conception du complot, c’est que le gardien de parc était alors le seul à la soutenir.  Le thanatologue Ulric Moisan, qui se chargea d’emporter le corps, ce qui lui avait permis de noter plusieurs détails, se montra en désaccord avec le gardien.  Moisan mentionna avoir vu un petit sentier piétiné reliant les voies ferrées et le site du crime.  De plus, les deux garçons qui avaient sonné l’alerte ce soir-là se rangèrent derrière l’avis de Moisan.  Eux aussi avaient vu des signes de mouvements terrestres, au point de parler de quelques branches cassées.

            Malheureusement, l’idée du vieux gardien intéressa les journaux et l’histoire fit boule de neige.  Il a toujours été plus intéressant pour le commun des mortels de laisser son imagination divaguer vers des histoires rocambolesques et libres de toute contrainte plutôt que de s’attacher à une réflexion digne de ce nom à partir des éléments concrets d’une enquête judiciaire.

            Est-ce une réaction malhonnête que de se servir maladroitement d’une histoire ancienne comme celle de Blanche Garneau sans faire un minimum de vérifications?  Une étude exhaustive du dossier judiciaire éviterait-elle une telle déviance sociale?

            Ou alors est-ce une habitude malsaine entretenue par certains médias?  On se souviendra, encore une fois à Québec, à quel point on avait couvert le procès de Benoît Proulx au début des années 1990 dans l’affaire du meurtre de France Alain.  Certains animateurs de radio dépourvus de toute objectivité ont traîné cet animateur de radio dans la boue.  Heureusement, Proulx a fini par être acquitté et même dédommagé, et cela avec raison.  Après tout ce qu’il avait subi au sein de ce traitement malhonnête englobant peut-être d’autres instances que celles des médias radiophoniques, cet homme mériterait qu’on l’écarte définitivement des rumeurs de cette autre affaire non résolue.

            Car il est là le problème : certaines personnes se permettent de dire n’importe quoi.  Sans moyen pour les contrecarrer, le public finit par les croire.  Et le mal est fait!  Les rumeurs s’incrustent, au point d’être confondues parmi les faits historiques.

            Dans le cas de Blanche Garneau, les choses empirèrent constamment.  Après un procès qui frustra le public par un double acquittement à l’automne 1921, on voulut trouver des suspects à tout prix et les rumeurs reprirent de plus belles.  Ces ragots gagnèrent une telle ampleur que le gouvernement Taschereau ouvrit une Commission d’enquête royale à l’automne 1922 pour tenter de tirer les choses au clair.  En dépit de l’apparition de quelques éléments nouveaux, cette enquête se solda par un rapport tout à fait ridicule.  On ne blâmait personne, alors que la police de Québec n’avait visiblement pas fait son travail correctement.  De plus, les procureurs avaient omis certaines questions pourtant primordiales.

            En 1954, le très « crédible »[1] hebdomadaire Allô Police, se permettait un article sur l’affaire Blanche Garneau, dans lequel on parlait uniquement de la théorie du complet, en plus de présenter quelques faux éléments.  En 1978, une auteure peu rigoureuse reprit les informations contenues dans cet article sans trop se questionner.  La machine à rumeurs, apparemment, s’était déjà enclenchée.

            Il fallut attendre 1983 pour qu’un premier auteur sérieux, Réal Bertrand, accepte de confronter le dossier judiciaire.  Dans son livre Qui a tué Blanche Garneau?, il présentait beaucoup plus de détails que tout ce qui avait été publié avant lui.

Malheureusement, Bertrand commet plusieurs erreurs, dont certaines qui laissent croire qu’il n’a pas tout lu.  Car lui aussi hésite devant la théorie du complot.  Elle lui semble attirante, alors qu’en réalité le dossier ne comporte aucun élément probant en ce sens.

            Bref, le cas de Blanche Garneau est un exemple parfait et très direct de ce que les médias ne doivent pas faire, mais aussi une leçon qui cible le comportement du public.

            Puisque mon étude exhaustive du dossier de Blanche Garneau, conservé dans les voûtes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), m’a permis de réaliser un manuscrit complet sur cette affaire, nous y reviendrons plus en détails.


[1] Évidemment, je suis sarcastique.

France Alain: le témoignage de Céline Doyle

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Descente de la rue Belmont.  À gauche, l’immeuble où habitaient France Alain et Céline Doyle en 1982.  C’est au bas de cette rue, sur le coin gauche, que le corps de France fut retrouvé.

Le 7 février 2015, je publiais un article résumant les faits entourant l’assassinat de France Alain, une étudiante sans histoire.  Le drame se passait sur le campus de l’Université Laval à Québec, en octobre 1982.  Le mystère entourant ce crime non résolu a suscité beaucoup de commentaires à la suite de mon article, comme quoi la mémoire de cette jeune victime n’a pas été effacée.  Pour rafraîchir votre mémoire, voici le lien pour lire ou relire cet article qui reconstituait la scène de meurtre : France Alain, une affaire non résolue.

         Plusieurs d’entre vous se souviennent probablement du battage médiatique qu’il y eut ensuite, d’abord lors de l’enquête du coroner, qui s’est ouverte seulement en 1986, et puis le procès intenté à Benoît Proulx, animateur de radio et ancien petit-ami de la victime, quelques années plus tard.  En dépit des rumeurs colportées par les mauvaises langues, Proulx a finalement été blanchi et même dédommagé pour tout ce qu’il a traversé au cours de ces années.  Et malgré cela – la société étant ce qu’elle est – plusieurs personnes continuent de le voir comme un meurtrier.

         Quand j’ai rédigé mon article du 7 février 2015, j’ai redoublé de prudence et surtout d’objectivité.  Pour des raisons qui m’appartiennent je suis convaincu de l’innocence de Proulx.  C’est d’ailleurs la position officielle du système judiciaire.  Avant de remettre en question un tel verdict, il faut des preuves solides.

         Je l’ai déjà dénoncé : il arrive fréquemment qu’on critique le système judiciaire ou le processus des procès criminels sans même connaître le dossier ni ses détails, ce qui donne lieu à des dérapages regrettables ainsi que de l’incompréhension.  Le système judiciaire n’est pas parfait, et c’est particulièrement vrai dans ce cas-ci.

         Pour tenter un exercice de compréhension, il faut se rapporter dans le contexte de 1982.  C’était bien avant les fusions municipales, et Sainte-Foy était contaminée par un corps policier à la rigueur douteuse.  Toutefois, comme j’aime à le croire, j’ose espérer que les éléments pourris représentaient un pourcentage minime au sein de cette force policière.  Ajoutez à cela une justice où tout le monde se connaît et un animateur de radio assez peu rigoureux, on se retrouve avec un drôle de cocktail.  Et pour quiconque possède un minimum de discernement, on sait à quel niveau se situe la valeur de certaines stations de radio de la Vieille Capitale.  Un procès sur la place publique est souvent voué à l’échec.  Si Benoît Proulx acceptait de nous partager son expérience, il serait probablement d’accord avec moi sur ce point.

         Comme j’ai l’habitude de le faire dans mes livres ou encore dans une série d’articles comme Les Faucheurs d’enfants, parue au cours de l’automne 2016, je vous laisserai forger votre opinion, si toutefois vous tenez absolument à en avoir une.  Voilà donc l’exercice que je propose : une série d’articles racontant l’histoire tout en se basant sur le dossier judiciaire, c’est-à-dire l’enquête du coroner.  Celle-ci fait plus de 2 000 pages, ce qui donnera lieu à plusieurs articles.

         Cependant, en raison d’un horaire chargé, il m’est impossible de prévoir les dates des parutions à l’avance.  Pour le moment, je propose donc une première incursion au cœur de cette affaire avec les débuts de cette enquête de coroner, ainsi qu’un premier témoignage entendu sous serment.  Pour ceux et celle que cette affaire passionne, je vous demanderais donc d’être patients.  Je tenterai de publier les articles suivants aussi souvent que possible.

         Après le meurtre de France Alain commis sur le campus de l’Université Laval en 1982, en pleine semaine de lecture, il fallut attendre presque 4 ans avant que l’enquête du coroner s’ouvre au palais de justice de Québec le 12 mars 1986 sous la présidence de Me Pierre Trahan.  Le procureur du ministère public était Me Robert Parrot tandis que Me Lawrence Corriveau représentait les intérêts de Benoît Proulx.

         Dès l’ouverture de son enquête, le coroner Trahan tint à préciser qu’il ne s’agissait pas d’un procès.

  • Alors, je tiens immédiatement à souligner ceci : ce n’est pas un procès ici. Il n’y aura pas la preuve de la Couronne puis la preuve de la défense.  Par contre, une partie intéressée peut soumettre, en vertu de la loi, que ce soit de l’ancienne ou de la nouvelle, peut soumettre au coroner des témoins, des noms de témoins afin qu’il les assigne et il appartient au coroner de décider si, oui ou non, il va de l’intérêt de la cause de les assigner.  C’est à lui de décider si ces témoins pourraient l’éclairer.

Avant même le début des témoignages, on déposa quelques pièces à conviction, à commencer par le certificat de décès de France Alain signé par le Dr Picard Marceau du Centre Hospitalier de l’Université Laval (CHUL), à Sainte-Foy.  La formule d’identification de la victime fut admise en preuve sous la cote C-2, identification faite par Fernand Alain le 25 octobre 1982.  Sous la cote C-3, on accepta en preuve le rapport d’autopsie réalisé par le Dr George Miller.

Puis on demanda aux témoins assignés dans cette cause de se retirer dans une autre salle afin de ne pas entendre ce que les autres avaient à dire.  Et ainsi on appela le premier témoin, Jules Gingras, 45 ans, sergent à l’identité judiciaire de la police de Sainte-Foy.  C’est lui qui avait été chargé de prendre les photos de la scène de crime le 25 octobre 1982, à l’intersection des rues Chapdelaine et Belmont.  Ainsi, il présenta une série de photos prises entre 22h00 et minuit.  Malheureusement, il m’est impossible de vous présenter ces clichés puisque les photographies judiciaires n’ont pas été déposées dans le dossier relatif à l’enquête du coroner et conservé à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

D’après le témoignage de Gingras, on sait cependant que l’une de ces photos représentait le coin sud-ouest de l’intersection Chapdelaine et Belmont.  En plus de ces images, on retrouvait des radiographies du corps de la victime, ainsi que des clichés de l’intérieur et de l’extérieur de la station de radio CHRC, là où travaillait Benoît Proulx à l’époque du drame.

À la demande de Gingras, la police de Sainte-Foy avait également élaboré un plan des lieux.  Puisque Me Corriveau n’eut aucune question pour le témoin, Gingras fut libéré.  C’est alors qu’on appela Céline Doyle, une jeune femme de 28 ans.

Tout d’abord, Me Parrot établit avec le témoin qu’en 1982 elle habitait dans l’appartement 110 de l’immeuble situé au 2175 Chapdelaine, c’est-à-dire le même qu’occupait France Alain.  Le logement de Doyle se situait au rez-de-chaussée.

  • Le soir du 25 octobre 1982, reprit Me Parrot, est-ce qu’à un certain moment donné votre attention a été attirée par un bruit quelconque?
  • Vous étiez à ce moment-là à quel endroit lorsque vous avez entendu un bruit?
  • Dans mon appartement.
  • Vos fenêtres et portes donnent accès à quel endroit?
  • Sur le balcon qui se trouve vis-à-vis, en face de la rue Chapdelaine.

Sur l’une des photos déposées par le policier Gingras, le procureur lui demanda d’identifier le balcon en question.

  • Quel genre de bruit avez-vous entendu?
  • Un coup.
  • Un coup?
  • Un coup qui se trouvait … mon appartement était fait en forme de L … Alors ça se trouvait, mettons qu’on dit, qu’on voit un L, c’est dans la … ça se trouvait être dans la direction opposée, le coup, du coup qui venait.
  • Vous pensiez que le coup provenait du sens opposé?
  • Donc, il provenait de l’arrière de votre bloc-appartements?
  • Toujours de la rue Chapdelaine.
  • De la rue Chapdelaine?
  • Au moment où vous entendez ce bruit-là, qu’est-ce que vous faites?
  • La première chose que j’ai faite c’est d’aller voir à la fenêtre mais c’était tellement noir que je n’ai rien vu. J’avais une porte-patio, alors comme le coup me semblait venir de l’autre côté, je me suis habillée puis j’ai sorti dans le portique pour voir qu’est-ce qu’il y avait parce que j’entendais des gémissements, des pleurs.  Comme si un enfant avait pleuré puis on lui avait mis la main dans la bouche pour l’empêcher de …  J’ai cru que c’était quelqu’un qui … un enfant qui … quelqu’un qui avait frappé le mur de la maison, assez violemment.
  • C’est assez violemment, le bruit était assez fort?
  • Très fort.
  • Il est à peu près quelle heure à ce moment-là, madame Doyle?
  • Environ … 19h00. Moins dix, peut-être.
  • Alors, à ce moment-là, madame Doyle, vous êtes sortie par la porte qui se trouve être … à donner accès sur Belmont ou sur Chapdelaine?
  • Ma porte d’appartement. Je suis sortie dans le … par le corridor puis j’ai été dans le portique qui se trouve être du côté de Chapdelaine.  Je ne suis pas sortie à l’extérieur.
  • Non, mais vous êtes allée dans le portique?
  • Puis j’ai regardé par la fenêtre.  Je pense, j’ai ouvert la porte mais c’est trop loin … je ne me souviens plus.
  • Est-ce que vous avez à ce moment-là, entendu quelque chose, au moment où vous allez à cette porte-là?
  • J’entendais tout le temps pleurer. J’entendais ça tout le temps.  Puis à un moment donné, quand j’ai vu qu’il n’y avait rien, j’ai dit, mon Dieu, ils l’ont ramassé, quelque chose.  Là, je suis retourné chez moi.
  • Je comprends qu’à cette époque-là c’était sombre ce coin-là?
  • C’était très noir.
  • Lorsque vous vous êtes rendue à la porte dans le portique en question, à la porte donnant accès à l’immeuble, est-ce que vous avez vu des gens à proximité?
  • Pas du tout.
  • D’autres bruits?
  • Pas du tout.
  • Voitures? Motocyclettes?
  • Je l’aurais entendu parce que je l’entendais pleurer puis j’ai de très bonnes … j’ai des bonnes oreilles.  J’aurais entendu un bruit d’auto.
  • Est-ce que vous avez eu connaissance que, par la suite, il s’est passé quelque chose?
  • Non, parce que j’ai été une des premières sur les lieux. Il n’y avait personne.
  • Mais après, quand vous dites que vous étiez une des premières sur les lieux, est-ce que vous êtes ressortie à un moment donné?
  • Vous êtes sortie?
  • Avant, il y a deux personnes qui sont venues me chercher.  Deux dames qui sont venues me chercher.  Là, j’ai appelé la police et je suis sortie tout de suite.
  • Combien de temps entre le moment où vous avez entendu le bruit, le coup très fort, combien de temps s’est-il passé approximativement entre l’audition de ce bruit-là et le moment où vous avez appelé la police de Sainte-Foy, à peu près?
  • 3 minutes, environ.
  • Ça pourrait être 5, ça pourrait être 2?
  • Non, ça ne pourrait pas être 5.
  • C’est 3 minutes au maximum?
  • À peu près, oui.
  • Ces dames-là sont allées vous voir et vous ont demandé d’appeler la police?
  • Ils m’ont dit qu’il y avait quelqu’un qui s’était … qu’ils avaient trouvé quelqu’un qui était étendu par terre. Alors moi, j’ai conclu que c’était un accident.  J’avais entendu le coup, alors j’ai appelé tout de suite la police sans que … ils cherchaient un téléphone.
  • Est-ce que vous êtes sortie de votre appartement pour vous rendre, en compagnie de ces dames, auprès de la personne en question?
  • Et qu’est-ce que vous avez vu? Qu’est-ce que vous avez constaté quand vous êtes arrivée à cet endroit, au coin de Chapdelaine et Belmont?
  • J’ai constaté … la première chose que … la façon qu’elle était étendue puis aussi que c’était tellement noir, qu’elle aurait pu passer la nuit là.  Si elle n’avait pas eu la pinte de lait en question, personne ne l’aurait jamais trouvée.

Rappelons qu’au moment d’être atteinte par un tir d’arme à feu, France Alain revenait avec un sac de victuailles dans les bras.  Parmi ces articles se trouvait une pinte de lait.

  • Il y avait une pinte de lait qui était à proximité de là …?
  • Il y avait des choses sur le trottoir et tout ce qu’on voyait c’était le bout de ses souliers, puis c’était … c’était noir. Puis là, je l’ai … j’avais amené une couverte, j’ai …
  • Est-ce que la personne en question, vous avez pu en déterminer l’âge à ce moment-là, à peu près?
  • Les jeunes filles m’avaient dit « un enfant », puis moi j’ai vu que ce n’était pas … qu’elle était un peu plus vieille.
  • Est-ce qu’elle parlait?
  • Non, elle ne parlait pas.
  • Elle vous semblait encore vivante?
  • Oui, elle était vivante. Elle avait des … beaucoup de bruits dans la gorge, elle semblait très congestionnée.  Alors, ce que j’ai fait, c’est de lui tourner un peu la tête puis lui ouvrir la bouche, c’est tout.  Puis elle gémissait.
  • Est-ce que ça a pris beaucoup de temps avant que les policiers arrivent sur les lieux?
  • Ah non.
  • À peu près combien de temps?
  • Moins de temps que le temps qu’il y a entre les …
  • Moins de 3 minutes, si je comprends bien?
  • Ça été très rapide.
  • Est-ce que d’autres personnes se sont regroupées auprès de vous et les deux autres femmes pour constater qu’est-ce qui se passait sur le coin de la rue à ce moment-là?
  • Je ne m’en souviens pas mais je crois que la police est arrivée avant qu’il y ait des gens qui …

Me Parrot la coupa en annonçant ne plus avoir de question pour le témoin.  Pour sa part, Me Corriveau expliqua n’avoir aucune question pour Céline Doyle.  La jeune femme, toujours aux études, put donc se lever et retourner vaquer à ses occupations.

À suivre …


Source :

Enquête du coroner concernant le décès de France Alain, 1986, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

Les Faucheurs d’enfants: 2ème partie, Sébastien Métivier et Wilton Lubin

Au cours de la soirée du 1er novembre 1984, quelques heures seulement après que Maurice Viens se soit évaporé dans la nature, on rapportait les disparitions de deux autres garçons, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve.  Il s’agissait de Wilton Lubin[1], un haïtien de 12 ans, et son ami Sébastien Métivier, 8 ans.  Lubin habitait au 1445 Desjardins.  Il était le fils de Pélissier Lubin et de Rose-Mélanie, une femme de 52 ans.

Des amis les auraient aperçus dans le secteur du Stade olympique, ce qui n’était pas impossible puisque la police de la CUM[2] révéla que Lubin avait des copains dans le secteur du métro McGill.  Toujours selon André Cédilot, Lubin et Métivier seraient partis ce soir-là à la chasse aux voyous puisque la veille les deux amis s’étaient fait voler leurs friandises récoltées dans le cadre de la fête de l’Halloween.  Toutefois, selon une autre version (La Presse), les deux garçons devaient se rendre ensemble à leur cours de bricolage.  On les aurait aperçus devant la porte, mais ils ne sont jamais entrés.

Ce qui est sûr, c’est que Métivier et Lubin se sont littéralement évaporés ce soir-là, portant à trois le nombre d’enlèvements d’enfants à survenir le même jour.  C’était du jamais vu au Québec.

Martha Gagnon, qui couvrait aussi l’affaire Maurice Viens, écrira dans La Presse que Wilton Lubin était un enfant chétif et anémique, ce qui l’obligeait à suivre une médication.

Il s’écoulerait un mois avant que cette affaire connaisse quelques développements. Dans son livre de 2013, le chroniqueur judiciaire Claude Poirier écrivait que « les policiers déclenchent tout de suite d’importantes recherches et ne négligent aucune piste.  Tous les terrains vagues de l’est de Montréal sont ratissés, tous les édifices abandonnés du quartier sont fouillés et des affiches sont placardées d’un bout à l’autre de la ville.  Mais les recherches ne donnent rien »[3].

Le 2 décembre 1984, Pierre Bessette, un homme de 29 ans[4], se rendit à l’Île Charron vers 7h15, à l’extrémité sud-ouest, pour observer les canards.  C’est là qu’il aperçut un corps humain flottant à la surface de l’eau.  Bessette s’approcha prudemment.  Au bout d’un instant, il constata qu’il s’agissait d’un enfant.  Sans tarder, il fit demi-tour pour alerter la police.

À 7h30, le détective André Emery reçut l’appel du sergent Landry.  C’est en compagnie de ce dernier qu’il se rendit sur les lieux, où il arriva à 7h35, pour y rencontrer les constables Drolet (1126) et Lapointe (1242).  Emery rencontra ensuite Bessette pour lui poser quelques questions et prendre ses coordonnées avant de le laisser aller.  Il paraissait évident que l’homme n’avait rien à voir avec ce qui avait déjà l’apparence d’un meurtre.

Il était 7h40 lorsque le détective Emery descendit sur la berge pour voir le corps de plus près.  Dès lors, il estima que ce garçon devait être âgé entre 10 et 13 ans.  Il mesurait cinq pieds et avait les cheveux noirs courts.  Il portait encore ses vêtements, soit un coupe-vent en nylon bleu marin avec rayures bleues pâles, une chemise marine et beige, un jeans bleu, une espadrille, des bas blancs et une chaîne couleur or autour de son cou.  Le cadavre se trouvait à environ quatre pieds de la rive, sur le dos, la tête pointant vers l’ouest.  « Les pieds semblait [sic] accroché[s] au fond de l’eau dans les roches », écrivit Emery dans son rapport.

screenhunter_203-sep-11-21-05C’est au moment de retirer le corps de l’eau que les policiers constatèrent la présence d’une lacération au cou s’étendant sur une longueur de plusieurs pouces.  Dès 8h15, ceux-ci faisaient un lien probable avec les disparitions du 1er novembre.  D’ailleurs, la description des vêtements correspondait à celle de Wilton Lubin.  La seule chose qui ne collait pas était la couleur de la peau.  Toutefois, on sera en mesure de comprendre rapidement que cette blancheur cutanée s’expliquait par une perte de pigmentation dû à une longue exposition dans l’eau.

À 8h30, Emery contacta le Dre Sourour pour lui transmettre ces faits, et celle-ci lui conseilla de protéger les mains de la victime et de toucher le moins possible au corps.  On notera aussi dans le rapport d’Emery que le constable Parisien (1165) prit des photos de la scène avant que le corps soit emporté.  Par la suite, les enquêteurs s’investirent à fouiller les lieux dans l’espoir de trouver d’autres indices.

Vers 11h00, le constable Galarneau trouvait sur la rive ouest, à mi-chemin entre le point où se trouvait le cadavre et l’épave d’un bateau incendié, sur le sol, une espadrille droite de marque Puma.  Celle-ci correspondait à la chaussure manquante de Lubin.

En après-midi, l’identification du corps fut officialisée par son demi-frère, Camille Fist[5], habitant lui aussi au 1445 Desjardins à Montréal.  L’autopsie fut pratiquée par le Dr Claude Pothel, qui en arriva à la conclusion que Lubin avait été étranglé à mains nues puisqu’il y avait eu fracture de l’os hyoïde et du cartilage thyroïde du larynx.  Le pathologiste nota également une fracture de la mâchoire inférieure gauche.  L’enfant avait été poignardé dans la poitrine, au point où la 8ème côte était sectionnée.  Bien sûr, la même arme semblait avoir servi à lui trancher la gorge.

Le coroner Maurice C. Laniel écrivit dans son rapport qu’une « enquête publique ne serait d’aucune utilité en ce moment », étant donné que les policiers ne détenaient aucun suspect sérieux dans cette affaire.  Or, il n’y aura jamais d’enquête de coroner proprement dite, du moins pas comme on les faisait avant la nouvelle loi sur les coroners de 1986.

Quant au corps de Sébastien Métivier, il ne sera jamais retrouvé.

En se basant sur le fait qu’il y eut trois enlèvements d’enfants le même jour, il devient pratiquement impensable de croire que Métivier n’ait pas été assassiné au même titre que les deux autres.  Malheureusement, le fait de n’avoir jamais retrouvé son corps priva les enquêteurs de certaines informations.  Le tueur s’y était-il pris autrement avec Métivier qu’avec Lubin?  Pouvait-il y avoir des liens entre ce cas et celui de Maurice Viens au niveau du mode opératoire ou de la signature?

À première vue, exception faite de ces trois enlèvements en un jour, rien ne nous permet de relier les deux dossiers, exception faite, peut-être, qu’une seule espadrille fut retrouvée aux pieds de Viens et Lubin.  Là encore, c’est terriblement mince.  Les victimes auraient très bien pu perdre une chaussure en se débattant par exemple.

Viens a été torturé et battu avec un objet contondant, tandis que Lubin a été poignardé en plus d’être étranglé à mains nues.

Malheureusement, il faudra attendre un autre crime horrible pour y voir une similitude troublante et commencer à établir des liens.

(la semaine prochaine : 3ème partie, Denis Roux-Bergevin)

enquete-coroner-wilton-lubin-1984

[1] Wilton est né le 22 mars 1972.  Ses parents étaient Pélissier Lubin et R. M. Fils.  Son père est mort quatre ans plus tard, à Montréal-Nord, le 2 octobre 1988.

[2] Communauté Urbaine de Montréal.  Aujourd’hui, SPVM (Sécurité Publique de la Ville de Montréal).

[3] Bernard Tétrault, Claude Poirier, 10-04, 2013, p. 116.

[4] Il est né le 30 octobre 1955.

[5] Celui-ci est né le 29 septembre 1954.

Les Faucheurs d’enfants: 1ère partie, Maurice Viens

Maurice Viens 4 ans
Maurice Viens

Maurice Viens a vu le jour le 14 mai 1980.  Ses parents, Raymond Viens et Francine Legault, se marièrent seulement quelques jours plus tard, soit le 24 mai, à Boucherville.

En 1984, Maurice, alors âgé de 4 ans, vivait avec sa mère et son frère Alexandre au 2142 de la rue Dorion dans un quartier pauvre du Centre-sud de Montréal, à quelques pas du pont Jacques-Cartier.  Selon un texte d’André Cédilot publié en 1994 dans le cahier Les Grands Procès du Québec, consacré à l’affaire Léopold Dion[1], on apprend que le 1er novembre 1984 Maurice rentrait de la prématernelle.  Peu après, c’est sans demander la permission à sa mère qu’il se serait dirigé vers le parc Rouen avec son ami Emmanuel (ou Manuel) Gagnon, lui aussi du même âge.  C’est ainsi que Cédilot décrivait l’enlèvement :

Sur le chemin du retour, les deux bambins s’amusent dans la ruelle de la rue Dorion, à deux pas de leurs foyers respectifs.  Il est environ 13h15 quand un inconnu, au volant d’une voiture, s’immobilise et invite les enfants à monter, en leur promettant des bonbons.  Le petit Maurice acquiesce, tandis que son compagnon, plus craintif, court avertir Francine Viens.  « Maurice est parti avec un monsieur », annonce-t-il à celle-ci.

En 2014, dans le documentaire Novembre 84, la version de Gagnon, maintenant devenu adulte, laisse entendre qu’il n’avait rien vu.  Il se serait simplement retourné sur le trottoir pour constater la disparition de Maurice.  Selon ce film, c’est par crainte que les parents de Gagnon lui auraient demandé de mentir à l’époque[2].  Toutefois, dans un article de Martha Gagnon publié dans La Presse le lendemain de la disparition, on peut lire : « sous le regard étonné des policiers, Emmanuel Gagnon, 4 ans, recommence à faire des pirouettes sur le trottoir, las d’avoir raconté des dizaines et des dizaines de fois comment un inconnu dans une voiture brune avait enlevé son meilleur ami, Maurice Viens, qui a le même âge ».

Quoi qu’il en soit, toutes ces informations contradictoires brouillent les pistes au point où tout cela serait aujourd’hui difficilement recevable devant un tribunal.  Il ne faut donc pas s’étonner si les policiers ont manifesté assez peu d’intérêt envers ce témoin[3].  Toujours selon La Presse, le petit Gagnon rapporta à la mère de Maurice que l’inconnu l’avait attiré en lui promettant d’aller acheter des bonbons.  « Les deux enfants s’étaient éloignés de la maison pour aller jouer dans un parc, après la pré-maternelle.  Sur le chemin du retour, ils auraient rencontré cet inconnu.  […]  Pour l’instant, Emmanuel est incapable de donner une description du « monsieur » qui a enlevé Maurice, il sait seulement que la voiture était de couleur foncé, possiblement brune »[4].

Selon la version du petit Gagnon, « l’inconnu leur a seulement demandé de monter dans l’auto pour se rendre au magasin afin d’acheter des bonbons.  Maurice qui, la veille, avait fêté l’Halloween comme la plupart des enfants, a sans doute cru que la fête se continuait », écrivait Martha Gagnon.

Quoi qu’il en soit, la police boucla rapidement le quartier pour organiser d’imposantes recherches auxquelles se joignirent plusieurs bénévoles, ainsi que 500 militaires.

Trois jours plus tard, on retrouvait le blouson de Maurice le long d’une route à Saint-Antoine-sur-Richelieu[5].  La police tenait enfin une piste, mais celle-ci n’augurait rien de bon.  En fait, le corps de Maurice fut retrouvé quatre jours plus tard.

Il existe cependant deux façons de raconter les circonstances de cette triste découverte du 6 novembre.

Selon la première, qui doit être envisagée avec beaucoup de prudence, on raconte que le policier Steven Lynch de la Sûreté du Québec de Portneuf et l’hypno-thérapeute Yvan Gagnon, auraient eux-mêmes mis sous hypnose un homme d’affaires de la rive nord de Montréal qui souhaitait garder l’anonymat.  Ce Monsieur X, comme on le surnommerait par la suite, se disait doué de sens extra-sensoriels.  Il aurait « vu » un enfant s’amuser avec un homme, une étroite route de campagne, la traverse d’une voie ferrée et un chalet délabré[6].

Sous les indications de ce « sensitif », Yvan Gagnon se serait rendu au lieu indiqué le 6 novembre pour y découvrir le corps de Maurice Viens, dans une maison en construction plutôt délabrée située au 156 Monseigneur Gravel, à St-Antoine sur Richelieu.

Selon Jacques Duchesneau, qui enquêta longtemps sur ce dossier en plus d’expliquer sa version dans le documentaire de Loïc Guyot[7] diffusé à l’origine dans le cadre de la série Homicides, sur Canal D, il faudrait rejeter complètement la version controversée de Monsieur X.  Selon Duchesneau, Lynch et Gagnon avaient fait partie des équipes de recherche mais sans même jamais trouvé le corps.  C’est seulement après que la police eut décidé d’élargir le périmètre de recherches que le petit cadavre avait été retrouvé au 156 Monseigneur Gravel.

Pour ceux et celles qui vouent une confiance aveugle à ce genre de phénomènes inexpliqués, il faut savoir qu’il n’existe aucune transcription des conversations qui ont eu lieu entre ces trois personnes, et encore moins de la séance d’hypnose.  Quels furent les termes exacts échangés?  On ne le saura jamais.  Et demandons-nous si ces témoignages seraient admissibles en preuve lors d’un procès.  Rien n’est moins certain!

De plus, comme il n’y a pas eu de procès dans cette affaire, et qu’il n’y en aura probablement jamais, une partie importante de la preuve continue de dormir dans les archives de la police.  Ainsi, certains mystificateurs peuvent dire pratiquement ce qu’ils veulent.  Il ne faut donc pas s’étonner que Monsieur X ait été l’un des premiers suspects visés, tout comme le père de Maurice, d’ailleurs.  On a raconté qu’Yvan Gagnon a par la suite abandonné l’hypno-thérapie tout en refusant de commenter l’affaire.[8]  Qui s’en étonnerait?

Revenons plutôt à la scène de crime.

Certains prétendirent que Maurice Viens avait été sodomisé et violemment battu, alors qu’en 1994 Cédilot précisait déjà que le petit garçon n’avait subi aucun sévice sexuel : « le corps mutilé de l’enfant gît à demi-nu dans un trou du plancher…  Ses pantalons et ses sous-vêtements sont rabattus sur ses talons, il a été battu, il porte des marques de violence sur le visage et sur le bas du dos.  L’autopsie révèle qu’il a souffert le martyre avant de mourir des coups de bâton qui lui ont été assénés et qu’en dépit des apparences, il n’a pas subi de sévices sexuels ».

Selon le rapport du coroner, c’est vers 19h00, dans la soirée du 6 novembre, que Teresa Z. Sourour, médecin pathologiste à l’Institut Médico-légal de Montréal, se rendit sur la scène de la découverte, au 156 Monseigneur Gravel.  Dans ce qui pourrait être décrit comme un sous-sol ou plancher non complété, le cadavre de l’enfant se trouvait face contre terre « à plat ventre, les bras repliés, le bras droit sous le corps et le bras gauche reposant sur le sol.  On notait que l’enfant était revêtu d’une chemise bleu[e] pâle et les pantalons et le[s] sous[-]vêtements étaient descendus autour des chevilles », écrira le Dr Sourour.

Parmi les éléments les plus importants à retenir, elle ajoutait ceci : « sur place, on notait déjà le postérieur de l’enfant, les deux fesses et le dos des cuisses jusqu’aux genoux, montraient des traces traumatiques et étaient de couleur contusionnée rouge foncé.  Le soulier gauche était au pied de l’enfant.  Le pied droit ne portant qu’un bas blanc ».

Sur la scène, près du corps, elle nota aussi la présence d’un gros rouleau de papier goudronné noir portant une étiquette sur laquelle il y avait une « substance rouge vraisemblablement des traces de sang », ce qui laissait croire que des coups avaient été portés sur place.  Il s’agissait très probablement du lieu où s’était déroulé le meurtre.  Le corps était figé par le froid mais les rigidités cadavériques étaient sur le point de disparaître.  « Dans les poches des pantalons du petit garçon se retrouvaient deux (2) sacs de bonbons, emballage de l’Halloween », écrit-elle encore.

Le Dr Sourour quitta finalement les lieux en même temps que le corps, vers 22h00.  Le lendemain, assistée de Maurice Labrie, elle procéda à l’autopsie en deux étapes, d’abord de 9h30 jusqu’à midi, puis de 13h30 à 16h00.  À sa demande, on aurait pris environ 33 photos du corps et des plaies.  Le lecteur aura compris que ces photos n’accompagnent pas le rapport d’autopsie que j’ai obtenu pour ma recherche.  Puisqu’il s’agit d’une affaire non résolue, il est tout à fait normal que la police conserve ces éléments dans l’éventualité de confondre un suspect.

Outre des blessures au visage, on constate que les plaies mortelles ont été portées au crâne.  Il faut également prendre le temps de s’arrêter à ces blessures infligées au dos, aux fesses et à l’arrière des cuisses.  À ce sujet, laissons encore la parole au Dr Sourour : « on note des contusions formant des plages étendues impliquant toute la partie du dos à partir du niveau de la ceinture, les deux fesses, le dos des cuisses jusqu’au pli des genoux.  Il s’agit de multiples empreintes superposées d’une surface contondante et répétant une mesure de 4 cm de largeur avec éraflures linéaires sur les bords de l’empreinte contusionnée et aussi des éraflures et des abrésions [sic] linéaires superposées et entrecroisées (donnant une impression de multiples impacts avec une surface contondante appliquée à cette région dont certains sont superposés).  Ces marques décrites s’étendent jusqu’au niveau de la hanche gauche vers la partie antérieure ».

Et finalement, l’apparence des reins à l’examen interne était « compatible avec un état de choc aigu terminal ».  Sa conclusion : la mort avait été causée par les coups à la tête.  Il n’y avait aucune trace d’agression sexuelle quelconque.

(la semaine prochaine : 2ème partie, Sébastien Métivier et Wilton Lubin)

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[1] André Cédilot, « Jeudi noir », Les Grands Procès du Québec, no. 5, 1994, Les Éditions de la rue Querbes, p. 28 à 31.

[2] Voir la section commentaire à la suite de l’article L’affaire Viens-Métivier-Lubin : https://historiquementlogique.com/2015/10/05/laffaire-viens-metivier-lubin/

[3] Voir la section « commentaires » au bas de cette page : https://historiquementlogique.com/2015/10/05/laffaire-viens-metivier-lubin/

[4] Martha Gagnon, La Presse, 2 novembre 1984.

[5] À noter que dans son livre de 2013, Claude Poirier situe plutôt la découverte de ce blouson trois jours après la découverte du corps de Wilton Lubin, ce qui nous transporterait au 5 décembre 1984.

[6] Il est possible de visionner un documentaire diffusé dans le contexte d’une émission ésotérique à l’adresse suivante : http://www.mystere-tv.com/un-sensitif-retrouve-un-enfant-disparu-v493.html

[7] Pour visionner ce documentaire : https://www.youtube.com/watch?v=wGO0CIYO41A

[8] Dans son livre de 2013, Claude Poirier fournira un peu plus d’informations sur la vision qu’aurait eue ce sensitif.  Les amateurs de paranormal n’hésitent pas à se servir de ce cas pour « prouver » l’existence de phénomènes inexpliqués, mais il faut comprendre qu’il serait imprudent pour la police de faire confiance à ce domaine, qui est loin d’être une science prouvée, et encore moins une science exacte.  Mentionnons au passage que ces amateurs font rarement la différence entre le ouï-dire et la preuve légale.