France Alain: le témoignage de Jean-Michel Trottier

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Intersection de Chemin Sainte-Foy et de Myrand, à Québec.  C’est sensiblement cette vue qu’on pouvait avoir en 1982 depuis l’immeuble abritant la station de radio CHRC.  Au centre, on aperçoit un Provisoir, autrefois le dépanneur où France Alain acheta quelques articles, quelques minutes seulement avant sa mort.

12 mars 1986

Après le témoignage du Dr Cavallo, expert de l’Institut médico-légal, on appela devant le coroner l’agent Jean-Michel Trottier, 33 ans.  Il était policier municipal pour la ville de Sainte-Foy depuis 11 ans.

  • Le 25 octobre 1982, demanda Me Parrot, est-ce que vous avez été appelé à vous rendre au coin de Chapdelaine et Belmont?
  • Oui, monsieur.
  • À peu près vers quelle heure vous êtes-vous rendu à cet endroit?
  • Aux environs de 19h46.
  • Lorsque vous êtes arrivé sur les lieux, est-ce qu’il y avait déjà de vos collègues qui y étaient déjà?
  • Il y avait déjà quatre policiers; deux véhicules sur les lieux.
  • Quand vous êtes arrivé sur les lieux, quelles ont été les opérations que vous avez effectuées ou qu’on vous a demandées de faire.
  • Moi, je me suis occupé des lieux, de la circulation, jusqu’à temps que la victime soit déposée sur la civière et en direction de l’hôpital.
  • Ceci étant fait, qu’est-ce que vous faites par la suite?
  • On fait la recherche à terre d’éléments qui pourraient provenir d’un véhicule qui aurait frappé la victime.
  • Et je comprends qu’à ce moment-là la plainte que vous avez au départ il d’agit de quoi, d’un délit de fuite?
  • Oui, monsieur.
  • Et à quel moment vous apprend-on qu’il s’agit d’un projectile d’arme à feu qui aurait blessé et tué la victime?
  • C’est …
  • Combien de temps êtes-vous sur les lieux avant d’apprendre cette nouvelle?
  • Environ 5 à 10 minutes après le départ de la victime. Il y a deux individus qui me donnent une information.  Un me dit que ça ressemblait à un tuyau d’échappement de véhicule qui avait explosé; un autre me donne l’information me disant que ça ressemblait à un coup de fusil.
  • Partant de ces informations-là, est-ce qu’à un certain moment donné vous avez effectué un travail et recueilli certaines affaires, certaines choses qui pourraient nous intéresser?
  • À ma demande, j’ai reçu l’information de l’hôpital que la victime qui avait été ramassée avait été frappée par balle.
  • Sachant ça, qu’est-ce que vous faites?

Apprenant cela, Trottier et ses collègues s’étaient mis à la recherche d’éléments pouvant s’apparenter à une arme à feu.

  • Est-ce que vous avez trouvé quelque chose?
  • J’ai trouvé, au coin de l’intersection, sur le pavé, deux bourres de plastique semi-transparent.
  • Est-ce que vous savez ce que c’est que des bourres, monsieur Trottier?
  • Oui, monsieur. Ça ressemble à un cylindre d’environ un demi-pouce.  Ça a cinq huitième de diamètre avec un bout fermé puis un bout ouvert.
  • Et cette pièce-là se retrouve comment dans une balle?
  • C’est entre la poudre et le plomb.
  • De telle sorte que lorsqu’il y a un projectile qui est tiré par une arme à feu cette bourre peut être retrouvée près de l’endroit où on a tiré?
  • Ça pourrait être aussi la bourre qui retient le plomb compacté près de la poudre.
  • Alors, quand les plombs sont éjectés, la bourre aussi peut être éjectée?
  • Oui, monsieur.

Me Parrot lui demanda d’identifier les deux bourres sur une photo prise le soir même du crime avant de faire dire au témoin qu’il avait lui-même remis ces preuves à un enquêteur.  Trottier précisa également que ces deux bourres se trouvaient l’une de l’autre à une distance d’environ un pied ou un pied et demi.  Conscient que le témoin n’était pas un expert dans le domaine, Me Parrot se risqua à lui poser la question concernant le calibre et Trottier, d’après le diamètre des bourres, parla d’un calibre .12.

Questionné par le coroner, il fut cependant incapable de se prononcer à savoir si ces deux bourres provenaient d’une même cartouche ou de deux.  De toute manière, le ministère public avait prévu de faire comparaître un expert sur cette question.

En revanche, Trottier estimera les avoir retrouvé dans la rue à environ 5 pieds du trottoir.  D’ailleurs, Trottier avait produit un croquis pour préciser l’endroit où se trouvaient ces bourres et qui fut déposé sous la cote C-44, tandis que les bourres le furent sous C-43[1].

L’un des points susceptibles de devenir important dans cette affaire concernait les conditions dans lesquelles les fouilles de la scène de crime avaient été effectuées.  Et c’est sur ce point que Me Parrot questionna ensuite le policier.

  • Ce soir-là, monsieur Trottier, est-ce qu’il est à votre connaissance personnelle qu’un certain nombre de policiers de Sainte-Foy ont effectué des recherches pour ratisser le secteur?
  • Après avoir pris connaissance des circonstances des événements, nous étions environ une douzaine à faire des recherches dans le secteur.
  • Et ces recherches-là ont débuté vers quelle heure?
  • Ah, je dirais aux environs de 20h15, 20h30.
  • Jusqu’à quelle heure?
  • Ce qui concerne les patrouilleurs, je pourrais mettre 22h30, 23h00.
  • Évidemment, suite à ces recherches-là, on n’a rien retrouvé d’autre que ces bourres dont vous avez pris possession?
  • Non, monsieur.
  • Au niveau de l’éclairage, ce coin de rue-là, comment il était?
  • C’est un coin de rue qui était sombre.
  • Il n’y avait pas de lampadaire tout près?
  • Non, monsieur. Il y en avait un à proximité mais pas à cet endroit-là.
  • Est-ce que vous avez été témoin que, pour faire les recherches, on a utilisé un appareillage quelconque, la Sûreté Municipale de Sainte-Foy pour faciliter la tâche?
  • C’est aux environs de 20h30 qu’un opérateur d’incendie nous amena sur les lieux le véhicule d’urgence qui est muni de phares halogènes, que j’ai moi-même mis en place à l’intersection pour éclairer les alentours du meurtre.

L’agent Trottier était donc en mesure d’établir que le site avait été bien éclairé pour permettre aux policiers de fouiller les lieux et de rechercher d’autres éléments de preuve.  Selon lui, tout a été fouillé minutieusement, y compris les stationnements intérieurs et extérieurs, les conteneurs à déchets, les poubelles, le terrain de balle surnommé Don Bosco, le centre des loisirs, et le Ski Myrand.

  • Tous les bâtiments ont été faits, dira Trottier.
  • Tous les bâtiments?
  • Oui.
  • Y compris la roulotte qu’on voit ici, qui semble être une … enfin…?
  • Oui.

Lentement, cette roulotte dite de construction prenait toute son importance.  Et on pourra bientôt comprendre pourquoi.

  • Y compris la roulotte, ç’a été investigué?, demanda Me Parrot.
  • Le stationnement. Même le chalet intérieur a été fait.  Tous les alentours, le long de la clôture, tout ce qui était de boisé, de foin, on l’a fait à ce moment-là.

Trottier assurera qu’on avait aussi illuminé le secteur de cette roulotte à l’aide du camion d’urgence muni de quatre puissants phares halogènes qui pouvaient être hisser à une douzaine de pieds dans les airs.  En plus de ces phares, les hommes disposaient de lumières portatives de 500 watts muni d’un filage leur permettant d’obtenir une certaine autonomie.  Sur ce, Me Parrot annonça en avoir terminé du témoin et confia celui-ci à Me Corriveau.

  • Monsieur Trottier, commença Me Corriveau, le défenseur de Benoît Proulx, étiez-vous le premier sur les lieux?
  • Non, monsieur.
  • Il y a d’autres policiers qui ont arrivé avant vous?
  • Oui, monsieur.
  • Alors, vous, vous êtes arrivé à quelle heure?
  • Je suis arrivé, peut-être 30 secondes, une minute, après que l’appel a été lancé parce que, au moment que l’appel a été lancé, je n’étais pas loin.
  • Alors, vous êtes arrivé sur les lieux à quelle heure?
  • Ça peut être une minute après l’appel.
  • Oui, mais l’appel était à quelle heure?
  • À 19h46, monsieur.

Encore une fois, Me Corriveau reprit sa place après avoir soumis peu de questions au témoin.  Trottier fut donc libéré.  Le coroner Trahan prit alors la décision de prononcer un ajournement pour permettre à tout le monde d’aller dîner.


[1] Je rappelle, pour ceux et celles qui n’auraient pas suivi l’affaire depuis le début de la série d’articles sur l’enquête du coroner relative à l’assassinat de France Alain, que le dossier consulté pour cette recherche ne contenait aucune des pièces à conviction mentionnées, incluant les photos, croquis, etc.

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Blanche Garneau: l’origine de la rumeur?

Blanche Garneau - L'Action Catholique 30 juillet 1920
Blanche Garneau

            Un siècle plus tard, le meurtre non résolu de Blanche Garneau suscite toujours l’intérêt mais surtout les ragots.  En fait, cette affaire a bien mal commencée en 1920.  Le souhait de vouloir obtenir des réponses à tout prix a sans doute contribué à décocher des flèches dans toutes les directions.  Et si on ajoute à cela une incroyable incompétence ou paresse policière, tous les ingrédients sont réunis pour que justice … ne soit pas rendue.

            Au cours des dernières années, on m’a rapporté que certaines personnes se servent sporadiquement de cette affaire pour critiquer vertement le milieu politique, qu’il soit actuel ou passé.  Car, faut-il le préciser, l’affaire Blanche Garneau colporte son lot de rumeurs politiques.  En fait, on raconte encore à qui veut l’entendre que le meurtre de cette jeune femme a été couvert par certains politiciens en raison du fait que parmi les assassins on retrouvait des fils de députés libéraux.  Il ne suffit que d’un pas supplémentaire pour engouffrer dans cette théorie du complot le premier ministre lui-même, Louis-Alexandre Taschereau.

            Revenons d’abord sur les circonstances du crime.

            Le 22 juillet 1920, Blanche Garneau, 21 ans, ferma la boutique de thé dans laquelle elle travaillait sur la rue St-Vallier avant d’entamer son trajet habituel lui permettant de rentrer chez elle.  Accompagnée par une amie qui la laissa à l’entrée du pont de l’avenue Parent, qui conduisait dans le parc Victoria, il était 19h00 lorsqu’elle s’éloigna toute seule au-dessus de la rivière St-Charles.  Blanche habitait rue François 1er, dans le quartier de Stadacona.  Il lui fallait donc franchir un deuxième pont pour atteindre ce quartier.  Mais ce soir-là, elle n’y arriva jamais.  On ne devait plus la revoir vivante.

            Dans la soirée du 28 juillet, son corps fut retrouvé par un jeune garçon qui rôdait dans le secteur avec l’envie de se baigner dans la rivière St-Charles.  Le corps était recouvert d’un drap blanc.

            De nos jours, le commun des mortels connaît l’importance de protéger une scène de crime, que ce soit pour y figer dans les temps les différents éléments ou pour retrouver des indices supplémentaires.  Mais voilà!  Au soir du 28 juillet, bien que la police fut la première avertie, aucun détective de la section criminelle de la Ville de Québec ne se présenta sur les lieux.  Non seulement la scène ne fut pas protégée, mais le détective Lauréat Lacasse, le premier chargé de l’enquête, mit quelques jours avant de se rendre sur les lieux.  Et encore!  Il n’y resta que quelques minutes.

            Pour cette raison, les témoignages des premières personnes à débarquer sur les lieux prennent toute leur importance.  Et c’est peut-être là que se trouve la clé d’une incroyable mésentente qui dure toujours, près d’un siècle plus tard.

            Lors de l’enquête du coroner, conduite par Georges William Jolicoeur, on entendit le vieux gardien du parc qui fut alerté le 28 juillet par le jeune garçon qui venait de trouver le corps.  Celui-ci affirma ne pas avoir vu de traces humaines dans les herbes se situant entre le corps et la voie ferrée des tramways.  Rapidement, ses réflexions se retrouvèrent dans les journaux.  Selon lui, il fallait que le ou les tueurs soient passés par la rivière St-Charles pour y déposer le corps.  C’était la seule façon d’expliquer cette absence de traces de pas.

            Si on accepte cette théorie, il est vrai qu’on imagine aisément la présence d’au moins deux hommes pour pouvoir manipuler un corps à partir d’une petite embarcation.

            Le problème avec cette conception du complot, c’est que le gardien de parc était alors le seul à la soutenir.  Le thanatologue Ulric Moisan, qui se chargea d’emporter le corps, ce qui lui avait permis de noter plusieurs détails, se montra en désaccord avec le gardien.  Moisan mentionna avoir vu un petit sentier piétiné reliant les voies ferrées et le site du crime.  De plus, les deux garçons qui avaient sonné l’alerte ce soir-là se rangèrent derrière l’avis de Moisan.  Eux aussi avaient vu des signes de mouvements terrestres, au point de parler de quelques branches cassées.

            Malheureusement, l’idée du vieux gardien intéressa les journaux et l’histoire fit boule de neige.  Il a toujours été plus intéressant pour le commun des mortels de laisser son imagination divaguer vers des histoires rocambolesques et libres de toute contrainte plutôt que de s’attacher à une réflexion digne de ce nom à partir des éléments concrets d’une enquête judiciaire.

            Est-ce une réaction malhonnête que de se servir maladroitement d’une histoire ancienne comme celle de Blanche Garneau sans faire un minimum de vérifications?  Une étude exhaustive du dossier judiciaire éviterait-elle une telle déviance sociale?

            Ou alors est-ce une habitude malsaine entretenue par certains médias?  On se souviendra, encore une fois à Québec, à quel point on avait couvert le procès de Benoît Proulx au début des années 1990 dans l’affaire du meurtre de France Alain.  Certains animateurs de radio dépourvus de toute objectivité ont traîné cet animateur de radio dans la boue.  Heureusement, Proulx a fini par être acquitté et même dédommagé, et cela avec raison.  Après tout ce qu’il avait subi au sein de ce traitement malhonnête englobant peut-être d’autres instances que celles des médias radiophoniques, cet homme mériterait qu’on l’écarte définitivement des rumeurs de cette autre affaire non résolue.

            Car il est là le problème : certaines personnes se permettent de dire n’importe quoi.  Sans moyen pour les contrecarrer, le public finit par les croire.  Et le mal est fait!  Les rumeurs s’incrustent, au point d’être confondues parmi les faits historiques.

            Dans le cas de Blanche Garneau, les choses empirèrent constamment.  Après un procès qui frustra le public par un double acquittement à l’automne 1921, on voulut trouver des suspects à tout prix et les rumeurs reprirent de plus belles.  Ces ragots gagnèrent une telle ampleur que le gouvernement Taschereau ouvrit une Commission d’enquête royale à l’automne 1922 pour tenter de tirer les choses au clair.  En dépit de l’apparition de quelques éléments nouveaux, cette enquête se solda par un rapport tout à fait ridicule.  On ne blâmait personne, alors que la police de Québec n’avait visiblement pas fait son travail correctement.  De plus, les procureurs avaient omis certaines questions pourtant primordiales.

            En 1954, le très « crédible »[1] hebdomadaire Allô Police, se permettait un article sur l’affaire Blanche Garneau, dans lequel on parlait uniquement de la théorie du complet, en plus de présenter quelques faux éléments.  En 1978, une auteure peu rigoureuse reprit les informations contenues dans cet article sans trop se questionner.  La machine à rumeurs, apparemment, s’était déjà enclenchée.

            Il fallut attendre 1983 pour qu’un premier auteur sérieux, Réal Bertrand, accepte de confronter le dossier judiciaire.  Dans son livre Qui a tué Blanche Garneau?, il présentait beaucoup plus de détails que tout ce qui avait été publié avant lui.

Malheureusement, Bertrand commet plusieurs erreurs, dont certaines qui laissent croire qu’il n’a pas tout lu.  Car lui aussi hésite devant la théorie du complot.  Elle lui semble attirante, alors qu’en réalité le dossier ne comporte aucun élément probant en ce sens.

            Bref, le cas de Blanche Garneau est un exemple parfait et très direct de ce que les médias ne doivent pas faire, mais aussi une leçon qui cible le comportement du public.

            Puisque mon étude exhaustive du dossier de Blanche Garneau, conservé dans les voûtes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), m’a permis de réaliser un manuscrit complet sur cette affaire, nous y reviendrons plus en détails.


[1] Évidemment, je suis sarcastique.

France Alain: le témoignage de son frère

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France Alain était âgée de 23 ans lorsqu’elle a été assassinée en 1982.

Le 12 mars 1986, l’enquête de coroner se poursuivit avec le témoignage de Bertrand Alain, le frère de la victime.  Maintenant âgé de 23 ans, il se décrivit comme comédien.  En 1982, c’est avec sa sœur qu’il partageait le logement no. 405 du 2185 rue Chapdelaine.  Il y avait également deux autres étudiantes comme colocataires.

Les premières questions de Me Parrot servirent à comprendre qu’au moment du drame Bertrand étudiait au Conservatoire d’arts dramatiques.  Il y avait alors 3 ans qu’il partageait ce logement avec sa sœur.  Quoiqu’il s’agissait de la semaine de lecture, il expliqua avoir subi un examen au cours de l’après-midi du 25 octobre 1982 au Conservatoire d’Arts Dramatiques, rue Saint-Denis.

Questionné sur la fin de semaine précédente, il dira l’avoir passé chez ses parents à Montmagny en compagnie de France.

  • À cette époque, monsieur Alain, connaissiez-vous un monsieur Benoît Proulx?, lui demanda Me Parrot.
  • Vous le connaissiez de quelle façon?
  • D’abord, je le connaissais parce qu’il habitait ma région puis qu’il était un ami d’une gang d’amis. Je ne le connaissais pas personnellement à l’époque, mais je savais qu’il existait.  Je savais qu’il était annonceur de radio.  Je l’avais rencontré peut-être une ou deux fois.
  • Est-ce que vous vous souvenez à quelles occasions vous l’aviez rencontré?
  • Oui, c’était le soir. Je ne pourrais pas dire à quelle époque, ça doit être en septembre, sans doute, fin septembre.  Un soir où il était venu chercher ma sœur pour sortir puis je l’avais rencontré à ce moment-là.
  • Il était allé chercher votre sœur au domicile de vos parents ou …
  • À Sainte-Foy.
  • À votre appartement?
  • Et il était déjà allé à votre appartement à Sainte-Foy où vous habitiez, vous et votre sœur?
  • En tout cas, pas en ma présence. Là, c’était la première fois que moi j’y étais.  Autrement, je ne peux pas dire.
  • Est-ce qu’il était à votre connaissance personnelle que votre sœur fréquentait à cette époque Benoît Proulx?
  • Est-ce que vous saviez depuis combien de temps ils se fréquentaient, à peu près?
  • Depuis le milieu de l’été, j’ai l’impression. Le début août, je … oui, 1982.

À cette époque, Proulx habitait également la région de Montmagny.

Ensuite, Me Parrot fit dire au témoin que la station de CHRC était située tout près, soit à un coin de rue de leur appartement.  Après son examen du Conservatoire, Bertrand était sorti avec des amis.

  • Après l’examen, dit-il, on est partis avec un groupe d’amis. On est allés prendre une bière dans un bar, dans le Vieux-Québec.  Ensuite, vers 19h00, j’ai l’impression, c’est que c’était une journée aussi de grève des autobus puis, bon, je suis venu avec une copine sur le pouce.  On est partis de sur le boulevard Saint-Cyrille et je suis débarqué au coin de Myrand.  Et là, j’ai descendu la rue Myrand, ensuite la rue Belmont, puis j’ai rencontré France.
  • À ce moment-là?
  • Au milieu de la côte.
  • Êtes-vous capable de nous situer à quel endroit vous l’avez rencontrée?
  • C’était sur la rue Belmont, à peu près à la moitié de la côte. Je pense qu’il y a un bloc qui est le … le 770, c’était vis-à-vis.

Me Parrot lui demanda de préciser l’endroit exact en lui montrant une photo déposée en preuve.

  • Pourriez-vous raconter le plus fidèlement possible quelle a été la discussion avec votre sœur et vous-même?
  • On s’est salué, puis, évidemment, c’était mon premier examen important au Conservatoire. J’en ai fait le résumé.  Ç’avait bien été, puis, c’est ça, on a échangé brièvement parce qu’elle voulait aller de suite au dépanneur.
  • Est-ce qu’elle vous a dit qu’elle s’en allait au dépanneur?
  • Vous dites que vous avez discuté sommairement de l’examen que vous veniez de subir?
  • Oui, dans le genre : « Ç’a bien été, je suis bien content ».
  • Qu’a-t-elle dit face à ça? Est-ce qu’elle a répondu quelque chose pour en savoir plus long à l’égard de votre examen?
  • Ç’a été, peut-être un commentaire, bon, tant mieux ou c’est « le fun » mais pas … pas plus élaboré que ça.
  • Vous a-t-elle dit qu’elle vous en reparlerait au moment où elle reviendrait?
  • Oui, c’est ça. Moi, j’ai dit que je m’en allais à l’appartement puis que je l’attendrais.
  • Il est à peu près quelle heure? Vous avez dit 19h20 tout à l’heure?
  • C’est difficile à dire. Tout ce que je sais c’est que quand je suis rentré chez moi, j’ai allumé la télévision puis c’était à peu près le début de l’émission suivante.  Donc, il devait être à peu près 19h30, le temps que j’ai enlevé mon manteau, que je sois chez moi.  Donc, là, il était peut-être près de 19h25.
  • Est-ce que cette semaine-là, les deux jeunes filles qui habitaient dans le même appartement, s’y trouvaient?
  • Elles étaient parties pour la semaine.  Elles n’avaient pas été là durant la fin de semaine.

On lui demanda ensuite d’identifier le dépanneur au toit rouge sur le chemin Ste-Foy, où il avait l’habitude de se rendre avec sa sœur afin de faire les courses.  Bertrand ajoutera n’avoir rien remarqué de spécial dans le comportement de sa sœur ce soir-là, au moment de la croiser pour la dernière fois.

  • À quel moment avez-vous commencé à vous inquiéter de l’absence de France?
  • Encore là, je ne pourrais pas mettre d’heure sauf que, encore là, c’est parce que j’écoutais la télévision après avoir soupé, puis l’émission suivante était commencée. Donc, il devait être … je ne sais pas, moi, je suis toujours resté avec l’idée que c’était vers 20h15 environ, 20h10.
  • À ce moment-là, je comprends que vous vous inquiétiez de son absence prolongée?
  • Parce que je l’attendais puis j’avais hâte de lui parler.
  • Qu’avez-vous fait?
  • J’étais sur le divan puis je l’attendais. Puis, là, les policiers sont arrivés.
  • Vous vous êtes rendu au coin de Chapdelaine et Belmont?
  • Les policiers m’ont demandé de m’habiller en vitesse puis à ce moment-là je suis descendu puis ils ne m’ont rien dit.  Ils ne m’ont pas dit ce qui se passait mais ils m’ont embarqué dans une voiture.  J’ai attendu là quelques minutes pour que, finalement, ils viennent me dire ce qui s’était passé.  Puis, ensuite, on est allé à l’hôpital.  Ils m’ont conduit.

Bertrand Alain affirmera qu’au cours de la journée du 25 octobre 1982 il avait quitté l’appartement vers 13h15 et que France y était à ce moment-là.  Elle était en train d’étudier.

  • Elle devait étudier cette semaine-là ou cette journée-là?
  • Cette journée-là, en tout cas, fallait qu’elle étudie parce que, à la fin de la semaine, je pense qu’elle devait partir pour Montréal puis après avoir fini ses travaux.
  • Alors, dans la matinée, elle était présente, au moment où vous quittez elle est toujours présente?
  • On a passé tout l’avant-midi ensemble puis je l’ai quitté à 13h15.
  • Vous n’avez pas reçu de communication téléphonique dans la matinée, d’aucune façon?

Après avoir passé la fin de semaine à Montmagny, Bertrand et France auraient quitté la résidence de leurs parents vers 18h30 le dimanche 24 octobre 1982 pour rentrer à leur appartement du 2185 rue Chapdelaine.  Leurs parents étaient venus les reconduire puisque ni l’un ni l’autre ne possédait de voiture.

  • Cette fin de semaine-là, est-ce que votre sœur France est sortie avec des amis, des copains?
  • Il me semble que non. Il me semble qu’elle avait passé la fin de semaine justement très en famille, dans la maison.
  • Est-ce qu’elle avait reçu des communications téléphoniques chez vos parents?
  • A-t-elle fait des communications téléphoniques en votre présence?
  • Est-ce que vous avez observé quelque chose de particulier à l’égard de France quant au champ qu’elle observait … je parle le champ visuel qu’elle observait?
  • J’ai le souvenir qu’à un moment donné elle s’est tournée vers le bas de la côte. Elle a regardé puis j’ai fait la même chose qu’elle.  J’ai regardé puis je n’ai rien vu, en tout cas, je n’ai pas eu de …  Ça s’est passé, ça, au milieu de l’entretien, à peu près.
  • Est-ce qu’elle vous a paru pressée ce soir-là?
  • Pas vraiment, non. Bien, moi, l’impression que j’ai eue, c’était pressée d’être de retour.

Puis Me Parrot en vint ensuite au fait que le frère de la victime avait été suspecté un moment donné au cours de l’enquête.

  • Monsieur Alain, vous avez été enquête par les policiers de Sainte-Foy?
  • Vous avez été longuement interrogé par les policiers de Sainte-Foy?
  • J’ai été interrogé, oui.
  • Vous avez même volontairement participé à un test polygraphique à Montréal?

Bertrand précisa lui-même qu’il avait été considéré comme un témoin important, en particulier parce qu’il avait été l’une des dernières personnes à avoir vu sa sœur vivante.

  • Votre comportement, monsieur Alain, avec votre sœur, comment c’était?
  • Bien, on était des grands amis.
  • Je comprends que ça faisait quand même 3 ans que vous habitiez dans le même appartement?
  • Et quand même, les relations étaient cordiales entre vous et votre sœur?
  • Très, très bonne.  Oui.  On avait beaucoup de choses en commun et tout.

Après quelques tergiversations entre le coroner et les procureurs, c’est le coroner Trahan lui-même qui soumit une question au témoin.

  • Vous avez dit, fit Trahan, qu’elle s’est retournée vers le bas de la rue Belmont et que vous-même ça vous a fait retourner dans la même direction. Elle regardait vers le bas de la rue Belmont.  Comment ça se fait que ç’a attiré votre attention, ça, pour que vous nous le racontiez ou que vous l’ayez déjà raconté aux policiers?
  • Bien, c’est qu’évidemment, par la suite, le lendemain, ç’a été le temps des interrogatoires puis, vu les faits, je n’avais rien … je n’avais rien à dire sauf que ce souvenir-là m’est revenu puis il pouvait peut-être avoir une certaine importance, puis …
  • Ç’a attiré assez votre attention pour vous souvenir de ce geste-là?
  • Parce que vous-même vous avez également porté attention vers le bas de la rue?, reprit Me Parrot.
  • Parce que votre sœur avait, évidemment, semblait …
  • Mais c’était dans un geste machinal, évidemment.

Ce simple geste peut-il laisser entendre que France ait présagé quelque chose, que ce soit une menace ou tout simplement une appréhension de devoir se rendre au dépanneur sous cette noirceur d’encre?  Ce geste pourrait-il avoir un lien avec le fait qu’après ses courses elle ait choisi de marcher jusqu’à l’intersection plutôt que de retourner à son appartement en réutilisant la porte arrière de l’immeuble?

Ou alors, ce geste fut-il seulement machinal, sans importance?

         Ensuite, Me Parrot fit admettre au témoin qu’il s’agissait d’un quartier étudiant et que dans l’immeuble où il logeait avec sa sœur il s’y trouvait plusieurs autres jeunes femmes âgées dans la vingtaine.  Le procureur voulait-il soumettre subtilement l’idée selon laquelle le tireur ait pu se tromper de cible?  Évidemment, Bertrand fut d’accord avec l’idée que le quartier regorgeait de filles âgées dans la vingtaine.

         Ce fut alors que le coroner y alla de questions suggérant des réponses très hypothétiques et basées sur des estimations très approximatives à propos des autres locataires de l’immeuble.

         Concernant l’apparence de la scène de crime, en particulier la luminosité, le témoin se rappela du fait que c’était sombre et que, en particulier, il n’y avait aucune lumière de rue à cette intersection.

  • À votre connaissance personnelle, demanda Me Parrot, est-ce que France avait certaines craintes de circuler dans des endroits où c’était sombre?
  • Bien, je pense que, comme toutes les filles de ce secteur-là, tout le monde était méfiant parce que, bon, il y avait eu le boisé de l’Université en arrière où il y avait eu beaucoup de viols, des choses comme ça. Je pense que les filles étaient méfiantes, en général.

Sur ce, Me Parrot confia le témoin à Me Lawrence Corriveau, qui ne s’était pas tellement démarqué jusqu’à présent.  D’entrée de jeu, celui-ci lui demanda comment sa sœur était vêtue ce soir-là.  Selon le souvenir de Bertrand, elle portait des jeans, un manteau noir et un foulard.  Aussi, il décrivit la texture du manteau comme une imitation de « mouton de perse ».  Ce sera là la seule question de Me Corriveau.