Freddy Pellerin, non coupable (2/3)

Autre cliché de l’intérieur du logement d’Arthur Boulanger, dont le meurtre n’a jamais été résolu.

Après que le Dr Rosario Fontaine eut livré les résultats de son autopsie, le coroner Adélard Tétreault appela le témoin suivant. Cécile Castonguay, une jeune fille de 19 ans, habitait à Yamachiche et travaillait comme servante chez Charles Édouard Girardin.

  • Le soir du 16 septembre, lui demanda le Dr Tétreault, est-ce que vous avez vu un homme, est-ce que quelqu’un s’est présenté chez monsieur Girardin?
  • Bien, il y en a pas rien qu’un, mais plusieurs se sont présentés.
  • Voulez-vous dire qui?
  • Il y avait un monsieur Samson, et deux messieurs Milette, leurs noms je ne les connais pas. Je les connais par leur nom de famille. Et puis monsieur Milot, après ils sont revenus, il y avait à ma connaissance monsieur Vaillancourt et monsieur Pellerin.
  • Est-ce que vous avez eu connaissance de leur conversation?
  • Oui.
  • Ils sont venus pour voir monsieur Girardin?
  • Monsieur Pellerin a demandé si monsieur Charles Denis Girardin était présent. Il était pas revenu encore.
  • Alors, est-ce qu’il est reparti après?
  • Oui, il a pas été bien, bien longtemps. Il a été 20 minutes. Ils sont revenus.
  • Monsieur Pellerin, comment était-il habillé?
  • Il avait un habit foncé, rayé. Je ne peux pas dire au juste si c’était bleu ou gris foncé. Je ne peux pas dire la couleur au juste, je sais qu’il était rayé, des petites barres fines.
  • Est-ce qu’il avait un chapeau?
  • Oui, gris.
  • Alors, ensuite, vous avez plus revu ces gens-là, ou plutôt sont-ils retournés, à votre connaissance?
  • Ils sont revenus, ils sont pas revenus à ma connaissance, parce que je me suis couchée, mais on m’a dit …

Le coroner Tétreault connaissait bien son métier, car il s’arrêta sur cette réponse. Il savait trop bien que si Cécile continuait de raconter ce qu’on lui avait dit cela aurait été du ouï-dire. Néanmoins, on lui laissa préciser l’heure de cette visite : 20h00.

Peu après, ce fut à Me Philippe Bigué d’interroger la jeune fille.

  • Au cours de la conversation que vous avez entendue, avez-vous remarqué quelque chose de particulier dans la conversation de Pellerin?
  • Bien non, j’ai pas remarqué grand-chose.
  • A-t-il demandé quelque chose à ceux qui l’accompagnaient?
  • Ils parlaient comme ça. Pour dire que j’ai porté bien, bien attention à sa conversation à lui, je sais qu’il a parlé un peu. C’était le soir de la convention[1] et ils parlaient de ça eux autres.
  • A-t-il parlé du lendemain, qu’est-ce qu’il y avait le lendemain?
  • Je le sais pas, il en a pas parlé.
  • A-t-il parlé de l’exposition de Saint-Barnabé qui avait lieu le lendemain?
  • Entre eux autres, j’en ai pas eu connaissance.
  • A-t-il été question d’argent?
  • Pour moi, je ne peux pas dire. À [ma] connaissance, non.

Freddy Pellerin, qui assistait malgré lui aux témoignages rendus devant le coroner, était défendu par Me Léopold Pinsonneault. Ce fut à ce dernier de soumettre quelques questions à Cécile.

  • À quelle heure est arrivé Pellerin chez vous?
  • Huit heures [20h00].
  • À quelle heure est-il parti?
  • Vers huit heures et vingt. Je ne peux pas dire au juste, à peu près.
  • Qu’est-ce qui vous a porté à remarquer l’heure de son arrivée et départ?
  • Parce que je me suis couchée à 20h30 et ça faisait à peu près 10 minutes qu’il était parti, moi je me suis couchée à 20h30.

Le témoin suivant était Roland Milette, 16 ans. Lui aussi habitait à Yamachiche. Milette confirma s’être rendu à Trois-Rivières le 16 septembre, jour de la convention du parti Libéral, en compagnie de Freddy Pellerin et de Josephat Milette. Les trois amis étaient partis de Grande Rivières avec un camion appartenant à Edgar Vaillancourt. Roland jura que Pellerin avait passé l’après-midi avec eux dans la ville de Laviolette. Ils étaient revenus à Yamachiche vers 18h00 alors qu’il faisait encore clair.

  • En arrivant à Yamachiche, qu’est-ce que vous avez fait?
  • On a débarqué à l’hôtel Paquin.
  • Vous étiez toujours avec les deux mêmes compagnons?
  • Oui.
  • Là, qu’est-ce que vous avez fait?
  • J’ai été chez Eugène Maillette, au garage, là. De là, on a parti pour aller chez monsieur Charles Girardin.
  • Là, pourquoi êtes-vous allé là?
  • Moi, j’ai pas rentré là, rien que Josephat Milette et Pellerin qui sont rentrés.
  • Vous ont-ils dit pourquoi ils entraient?
  • Non, ils n’ont rien dit.
  • Quand ils sont sortis non plus?
  • Non.
  • Pendant que vous étiez là, avez-vous attendu à la porte?
  • Oui, j’ai attendu aura le porteau [?].
  • Vous aviez votre cheval dans le temps?
  • Non.
  • Vous, vous êtes resté dehors, et il vous a rien dit, il a dit : « je vais arrêter ici »?
  • Oui.
  • Il est ressorti?
  • Oui, moi et Josephat on a parti, on a été atteler, lui a resté là.
  • Avec monsieur Girardin?
  • J’ai pas rentré, moi.
  • Il vous a pas dit pourquoi il avait été chez Girardin?
  • Non.
  • Ensuite, vous êtes allé atteler le cheval et quand vous êtes revenu vous avez pris Pellerin où?
  • Là, chez monsieur Girardin.
  • Vous êtes allé où ensuite?
  • On s’est en allé droit chez Arthur Milette.
  • Vous êtes resté ensemble?
  • Oui.
  • Tout le temps?
  • Je restais à coucher là, moi.
  • Les trois?
  • Non, moi.
  • Les autres?
  • Freddy a resté au village une secousse.
  • Vous vous êtes couché à quelle heure, vous?
  • À 22h30 j’étais couché. On était couché.
  • Monsieur Pellerin couchait chez vous?
  • Non, moi j’ai été couché chez Arthur Milette.
  • Lui, est-ce qu’il est allé coucher avec vous, Pellerin, ce soir-là?
  • Oui.
  • Vers quelle heure est-il arrivé?
  • Je le sais pas.
  • Est-ce qu’il faisait clair quand il est arrivé?
  • J’ai pas regardé.
  • Vers quelle heure est-il arrivé?
  • Je le sais pas.
  • Vous êtes-vous ouvert les yeux quand il s’est couché avec vous?
  • Non.
  • Vous en avez pas eu connaissance du tout?
  • Non.
  • Vous avez pas été éveillé par lui quand il s’est couché?
  • Du tout.
  • Il vous a pas éveillé du tout?
  • Non.
  • Le lendemain, vous lui avez parlé?
  • Oui.
  • Il est parti de bonne heure?
  • J’ai parti vers les 6h00 de là.
  • Lui?
  • Quand j’ai parti, il était couché.
  • Vous vous êtes couché à 22h30 et il était pas rentré?
  • Non.
  • À 22h30 d’Yamachiche?
  • Oui.
  • Et vous avez pas eu connaissance du tout quand il est entré, rien de ça?
  • Non.

Les questions du procureur Philippe Bigué permirent ensuite de comprendre que Roland n’avait pas l’habitude de dormir à Grande Rivières chez Arthur Milette, mais que Pellerin oui. Le jeune Roland dira être arrivé à cet endroit vers 21h00 ou 21h15.

  • Quelle était la dernière maison où vous étiez entré avant de partir pour la Grande Rivière, à Yamachiche, la dernière place que vous aviez été?, questionna Me Bigué.
  • Chez Charles Girardin, on a arrêté là en passant.
  • C’est le maire, ça?
  • Oui.
  • Étiez-vous tous les trois, Josephat Milette, Freddy Pellerin et vous?
  • On l’a pris là quand on a monté.
  • Est-ce que c’était lui qui vous a dit de le prendre là?
  • Oui.
  • Vous étiez tous les trois en voiture, dans un buggy?
  • Un chariot.
  • À quelle occasion Freddy Pellerin vous a-t-il laissé pour aller chez Girardin? Qui conduisait le cheval?
  • C’était Josephat Milette.
  • Alors, je comprends qu’on a dû lui dire d’arrêter, quelque chose comme ça, pour arrêter, qu’il voulait arrêter chez Girardin?
  • Oui.
  • Pourquoi a-t-il dit d’arrêter chez Girardin?
  • Il a dit de le prendre là, qu’il entrait là.
  • Vous l’avez arrêté là, mais est-ce qu’il ne vous a pas dit pourquoi, quelle affaire il avait chez Girardin?
  • Non.
  • Vous l’avez laissé là?
  • Oui.
  • Vers quelle heure?
  • On l’a laissé à peu près cinq minutes.

Il semble que ce que le procureur souhaitait entendre de la bouche du témoin était une heure précise et surtout le motif de cet arrêt chez Girardin. Me Bigué devait déjà en avoir une bonne idée, à savoir que Pellerin avait demandé à emprunter de l’argent ce soir-là parce qu’il n’avait plus un sou en poche. Qu’à cela ne tienne, il finirait par obtenir ce détail de la part d’un autre témoin.

  • Quand il est remonté avec vous autres êtes-vous parti directement par la Grande Rivière?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que vous avez dit en embarquant?
  • J’ai pas compris ce qu’il a parlé en embarquant.
  • Il ne vous a pas dit ce qu’il était allé faire?
  • Non.
  • Êtes-vous débarqué, vous?
  • Non.
  • Lui, ensuite, a-t-il débarqué?
  • Quand on a eu un bout de fait il a débarqué.
  • Pour venir au village?
  • Oui.
  • Où étiez-vous quand Freddy Pellerin a débarqué?
  • Sur la grande route.
  • Sur la route nationale?
  • Oui.
  • Comment est-ce venu ça? Il a dû encore demandé pour débarquer, il a pas sauté en bas quand le cheval marchait?
  • Non, il a fait arrêter.
  • Qu’est-ce qu’il a dit?
  • Je le sais pas.
  • Étiez-vous tous les trois sur le même siège?
  • Non, j’étais en arrière.
  • Avec qui étiez-vous?
  • Josephat et Pellerin. Moi, j’étais debout en arrière.
  • Appuyé sur les deux d’en avant?
  • Oui.
  • Quand il a débarqué lui, il a dû dire quelque chose?
  • S’il a dit quelque chose il a rien dit à moi.
  • Vous étiez collés tous les trois ensembles, si vous étiez debout en arrière?
  • J’étais debout, comme je suis ici, moi.
  • Le siège était en avant?
  • Oui.
  • Vous étiez pris après le siège pour pas tomber?
  • Oui.
  • Comment ça se fait qu’il y avait rien qu’un siège?
  • Oui.
  • Pellerin était en avant, qu’est-ce qu’il a dit?
  • Il a dit d’arrêter.
  • Pourquoi?
  • Il a pas dit pourquoi.
  • Est-ce que ça se trouvait bien loin du village?
  • Aura [près de] l’hôtel Bellevue.
  • Dans le village?
  • Oui.
  • L’avez-vous attendu là?
  • Non, on a continué.
  • Ça se trouvait devant la maison de qui?
  • L’hôtel Lesieur.
  • Vous l’avez arrêté, vous l’avez laissé là et vous êtes partis?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il vous a dit : « je retournerai coucher chez vous »?, demanda le coroner Tétreault.
  • Oui, il a dit qu’il était pour venir coucher.
  • Vous a-t-il dit : « attendez-moi pas je vais rentrer tard »?
  • Non.
  • Quand il est arrivé, vous l’avez pas entendu arriver du tout?
  • Non.

Que ce soit attribuable aux réponses du témoin ou à l’imprécision du sténographe, ce témoignage nous laisse sur notre appétit. Vraisemblablement, on perçoit un possible manque de fiabilité de la part du témoin lorsque Me Pinsonneault, défenseur de Pellerin, lui demande à nouveau combien de temps Freddy était demeuré chez Girardin. La réponse sera immédiatement suivie d’une dernière question de Me Bigué qui suscitera une réponse que nous devons retenir.

  • À votre connaissance, fit Me Pinsonneault, combien de temps Pellerin est-il resté chez Girardin quand vous l’avez attendu?
  • Quand on l’a attendu là, ça je le sais pas.
  • Vous avez pas dit cinq minutes?, lui rappela Me Bigué.
  • Oui, à peu près.

Roland Milette affirmait ne pas savoir avant d’admettre une période de 5 minutes. Cécile avait plutôt parlé d’une vingtaine de minutes. Que doit-on tirer de cette contradiction?

Mare de sang autour de laquelle on aperçoit les gouttelettes mentionnées par le Dr Rosario Fontaine, expert légiste.

Il semble que Roland Milette soit devenu militaire peu de temps après les événements de Yamachiche. On le retrouve en 1945 lorsqu’il a épousé Lucia Côté dans la région de Rimouski.

Le témoin suivant fut Charles Denis Girardin, un contracteur de Yamachiche âgé de 26 ans. Le coroner espérait obtenir une version plus explicite des faits.

  • Le lundi le 16 septembre dans l’après-midi, est-ce que vous étiez à Yamachiche?, l’interrogea le Dr Tétreault.
  • Dans l’après-midi, je suis allé à Trois-Rivières.
  • À la convention?
  • Oui, monsieur.
  • Vous êtes allé là comment?
  • En machine.
  • Avec?
  • Un ami.
  • Un monsieur?
  • Une jeune fille[2].
  • Et vous êtes revenu à quelle heure, à l’heure de Yamachiche?
  • Environ 20h30, je crois.
  • Vous êtes allé chez vous?
  • Je suis rentré chez nous.
  • En rentrant, est-ce que votre mère vous a dit que quelqu’un était venu pour vous voir?
  • Non, je ne me rappelle pas du tout.
  • Vous êtes rentré chez vous?
  • Oui, j’ai pris mon journal pour commencer à lire.
  • Votre mère ne vous a pas dit que quelqu’un était allé pour vous voir?
  • Je ne me rappelle pas.
  • Comme ça, il a pas été question que personne était allée vous voir?
  • Quand je suis arrivé à la maison, quelque temps après, monsieur Freddy Pellerin est arrivé chez nous, me demandant de lui prêter 5$ pour aller à l’exposition de Saint-Barnabé, le lendemain matin. Il était environ 21h00 du soir, ça fait que j’ai dit, vu qu’il ne travaillait pas pour moi, j’ai dit que j’avais pas d’argent à lui prêter, plus ou moins pour me débarrasser de lui. J’ai dit : « mon père va arriver dans une heure ou deux heures d’ici, attends, peut-être qu’il t’en prêtera, lui. Maintenant, quand il est entré à la maison il était seul, il a été environ cinq minutes. Il était en boisson. Il était pas saoul. Maintenant, j’ai rien remarqué d’autre chose.
  • Évidemment, on vous demande ce que vous savez, pas plus. Il vous a demandé pour emprunter 5$ pour aller à l’exposition de Saint-Barnabé?
  • Oui, en disant qu’il me remettrait ça quand il travaillerait pour moi, qu’il me remettrait ça sur son salaire.

Questionné par Me Bigué, Girardin croyait avoir reconnu l’un des compagnons de Pellerin comme étant Josephat Milette, resté dans la voiture. Il spécifia cependant ne pas en être absolument certain.

  • Quand il vous a demandé pour emprunter 5$ pour aller à Saint-Barnabé, vous a-t-il dit autre chose au sujet de ses moyens, s’il avait ou n’avait pas d’argent, ou s’il était cassé?
  • Il m’a dit qu’il avait pas d’argent, et qu’il venait emprunter 5$ pour aller à l’exposition. J’ai dit que je ne tenais pas à lui prêter.

Me Léopold Pinsonneault se réserva quelques questions.

  • Est-ce qu’il ne devait pas commencer à travailler pour vous?
  • Il était supposé, j’attendais des contrats, il était supposé. Si j’avais eu le contrat, il aurait eu commencé à travailler pour moi. Ils sont venus le chercher …
  • Comme question de fait, le mercredi, le surlendemain, il a commencé pour vous?
  • J’ai été le chercher chez eux le mercredi pour venir travailler là-bas. Il était couché dans le temps. Il s’est montré en haut par le châssis, il a répondu que oui. Il s’est habillé, ça lui a pris cinq minutes. Il s’est habillé et je l’ai embarqué avec moi.

C’est l’intervention du coroner qui permit ensuite de comprendre qu’après les événements, Girardin avait amené Pellerin pour travailler à sa mine située à Almaville, près de Shawinigan. C’est là que les enquêteurs étaient venus cueillir Pellerin.

  • Vous passez par Trois-Rivières pour aller à la mine?
  • Oui, c’est-à-dire, moi j’avais affaire chez J. B. Loranger pour aller chercher des creens [?]. Ils sont partis deux pour aller à la taverne, quand j’ai eu fini j’ai remarqué qu’il manquait des hommes. J’ai pensé qu’il pouvait être rendu à la taverne, je me suis rendu là.
  • À quelle taverne?
  • Commercial, au coin près du marché.
  • À l’Hôtel Saint-Maurice?
  • Oui.
  • Vous êtes entré dans la taverne?
  • J’ai envoyé Philippe Vaillancourt pour les chercher. J’avais peur qu’ils prennent trop de temps, et j’y suis allé moi-même.
  • Il était assis?
  • Quand j’ai rentré dans la taverne, il sortait.
  • Est-ce qu’il avait pris quelque chose?
  • C’est évident qu’il allait là pour ça, j’ai pas vu, mais c’est évident qu’il allait là pour en boire.

Le témoin suivant fut Ludovic Milot, un journalier de 29 ans qui habitait à Yamachiche. Lui aussi avait vu Pellerin chez Girardin dans la soirée du 16 septembre vers 20h00. Ce soir-là, tout ce que Pellerin lui aurait demandé c’est de savoir quand il prévoyait retourner dans le bois.

Le jour de l’exposition, il l’avait revu au cours de la matinée, où Pellerin lui avait offert à boire. D’ailleurs, c’est Pellerin qui avait payé les deux bières. En plus de dire à Milot qu’il avait remboursé 1$ à un nommé Bourassa, il avait aussi acheté une bouteille de whiskey à 1$.

  • Il était habillé comment cette journée-là?, lui demanda Me Bigué.
  • Je ne peux pas dire l’habit, je sais qu’il avait un chapeau gris, il était habillé en bleu marin, un bleu rayé.
  • Là, vous avez été trois quarts d’heures avec lui?
  • Environ ça.
  • Après avoir été acheté cette bouteille de boisson-là, l’avez-vous laissé?
  • J’ai jasé quelques minutes avec et j’ai retourné faire le tour de l’exposition.
  • Vous l’avez vu quand?
  • Le soir. Pour le soir, il a pas été question de rien. Ensuite, je l’ai revu mercredi quand on est monté travailler ensemble, le 18.
  • Le jeudi?
  • On a travaillé ensemble là-bas.
  • Le jeudi, il vous a jamais donné d’argent?
  • J’ai changé de casque avec, il m’a donné 15¢ de retour.
  • C’est quand ça?
  • Jeudi.
  • Ensuite, c’est tout ce que vous savez?
  • Oui.
  • Il vous a pas parlé de rien à part ça?
  • Non.
  • Une fois rendu à la mine, là, qui est-ce qu’il y avait le soir que vous êtes arrivé, le soir de votre arrivée?
  • Moi, lui Freddy, Berthiaume.
  • Vous êtes-vous entretenu sur le meurtre qu’il [y] avait eu à Yamachiche?
  • Quand on l’a su, le jeudi soir là-bas.
  • Vous en avez parlé?
  • Oui, tous ensembles. Quand il arrive quelque chose dans notre place on en parle.
  • Freddy Pellerin qu’est-ce qu’il a dit à ce sujet-là?
  • On l’a pas remarqué, je peux pas dire s’il a parlé ou non.
  • Était-il bien ou pas bien ce soir-là?
  • On m’a dit qu’il était malade, il a pris une ponce, il a dit qu’il avait le rhume, qu’il avait la grippe.
  • À quel moment a-t-il demandé ça une ponce, est-ce une ponce de boisson?
  • Non, une ponce de gingembre, parce que de la boisson on en avait pas là-bas.
  • Étiez-vous à parler de ça quand il a demandé sa ponce?
  • On en a parlé durant la veillée, on a parlé de ça.

Le témoin suivant fut Lucien Ricard, un cultivateur de 19 ans. Encore une fois, le coroner fut le premier à l’interroger.

  • Mardi, êtes-vous allé à l’Exposition de Saint-Barnabé?
  • Oui.
  • Vous avez rencontré beaucoup de monde?
  • Oui, plusieurs.
  • Avez-vous rencontré monsieur Pellerin?
  • Oui, je l’ai rencontré.
  • Quand ça, dans l’avant-midi?
  • Vers 11h30, à peu près, je le sais pas.
  • Est-ce qu’il vous a remis de l’argent?
  • Non, cette fois-là il m’a rien donné du tout.
  • L’après-midi, l’avez-vous revu?
  • Je l’ai vu vers 12h30 ou 13h00, je le sais pas trop.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Il voulait avoir du fort.
  • Et puis?
  • On a été en chercher.
  • Vous étiez allé avec lui?
  • Oui.
  • Qui a payé ça?
  • Lui.
  • Ensuite, êtes-vous retourné par après encore?
  • Non, ça été la seule fois.
  • Là, il en a acheté pour combien?
  • Pour 2.00$ devant moi.
  • Il a payé devant vous?, questionna Me Bigué.
  • Oui.
  • D’une seule fois?
  • C’est lui qui a payé les deux fois.
  • 1.00$ chaque fois?
  • Oui.

Ce fut alors qu’on rappela Cécile Castonguay pour apporter une précision.

  • Mademoiselle Castonguay, fit Me Bigué, vous nous avez dit tout à l’heure que d’après vous Freddy Pellerin, le soir qu’il est allé chez Girardin, quand vous l’avez vu avait un habit foncé et rayé?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez pu l’identifier dans cette salle?
  • Oui, rien que les pantalons qu’il avait pas sur lui.
  • L’habit, était-ce le même habit?
  • Oui.
  • Vous dites que c’était pas les mêmes pantalons?
  • Non, pas qu’il avait sur lui.

Mme Eugène Maillette, 47 ans, dira avoir vu Pellerin au soir du 16 septembre entre 20h et 21h.

  • Est-ce qu’il vous a parlé à vous?, questionna le coroner Tétreault.
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Il m’a demandé si j’avais pas d’argent à lui prêter?
  • Pour emprunter de l’argent?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il a spécifié un montant?
  • Il m’a demandé 5.00$ à emprunter.
  • Vous a-t-il dit pourquoi?
  • C’était pour aller à l’exposition de Saint-Barnabé.
  • Lui en avez-vous prêté?
  • Non.
  • Vous avez pas voulu lui en prêter?
  • Non.
  • Est-ce qu’il vous a dit quelque chose là-dessus?
  • Non, il a pas insisté.
  • Il est reparti?
  • Oui.
  • Vous l’avez pas revu de la soirée?
  • Non.

On appela ensuite le témoin Joseph Milot, 37 ans, qui se disait de Grennanville dans le Massachusetts.  Le Dr Tétreault avait quelques questions pour lui. Il était cependant natif de la région mauricienne et connaissait Pellerin depuis longtemps. Toutefois, Milot dira ne jamais avoir travaillé avec lui.

  • Vous l’avez rencontré ici quand?
  • Le jour de l’exposition.
  • Ça se trouvait mardi le 17 septembre?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • C’était la première fois qu’on se voyait, on s’est donné la main, on a parlé de différentes affaires, des États-Unis. Il m’a demandé pour aller prendre un coup.
  • Il a payé combien?
  • Il avait une bouteille sur lui.
  • À part de ça, il a pas été question d’argent, de rien de ça?
  • Oui, il m’a dit qu’il avait retiré 18.00$ de monsieur Charles Girardin, et qu’il avait un autre 5.00$ sur lui, et que ce 5.00$ qu’il se l’était fait voler.
  • Il a dit qu’il avait retiré 18.00$ de Girardin?
  • Oui, monsieur.
  • Il vous a payé la traite?
  • Oui, deux coups.
  • Il vous a dit qu’il avait retiré 18.00$ et qu’il s’était fait voler 5.00$?
  • Oui.
  • Vous a-t-il dit quand il avait eu cet argent-là?
  • Non.

Comme cette réponse entrait en contradiction avec le témoignage de Girardin et qu’on venait très probablement de démontrer que Pellerin avait menti pour expliquer la présence de cet argent dans ses poches, Me Bigué tenait à en savoir un peu plus. Ainsi, le témoin lui répéta que Pellerin avait dit avoir « retiré » cet argent. Par exemple, il n’avait pas utilisé le mot « prêter » ou « donner ».

Me Pinsonneault sentit alors le besoin de venir soumettre quelques questions.

  • A-t-il dit qu’il avait 23.00$?
  • Il m’a dit qu’il avait retiré 18.00$ et qu’il avait 5.00$ à part de ça, et que le 5.00$ il se l’était fait voler.
  • À propos de quoi est venue cette question d’argent?
  • On parlait des États-Unis, il disait que ça prenait plus de temps à gagner 18.00$ ici que chez nous.
  • Vous a-t-il demandé à emprunter de l’argent?
  • Non.

Donat Marcotte, un journalier de Yamachiche âgé de 48 ans, connaissait Pellerin seulement de vue. Il dira avoir vu Boulanger à Trois-Rivières le jour de la convention du parti Libéral.

  • On est descendu ensemble de l’autobus.
  • Qui y avait-il dans l’autobus?
  • Moi et lui, on était assis en arrière, j’ai pas remarqué les autres.
  • Vous avez passé l’après-midi avec lui?
  • Pas tout l’après-midi.
  • Jusqu’à vers quelle heure?
  • Quand on a débarqué de l’autobus on a été prendre une bouteille de bière. Je l’ai laissé, et on s’est revu avant de partir.
  • Êtes-vous revenu avec lui?
  • Non, il m’a dit qu’il prenait le train pour Louiseville.
  • Est-ce qu’il vous a dit le but de son voyage?
  • On descendait à la convention, et il a dit qu’il retournait à Louiseville après.
  • Est-ce qu’il avait de l’argent?
  • Oui, il avait un peu d’argent.
  • Il en avait sur lui?
  • Oui.
  • Vous ne savez pas combien?
  • Non.
  • Monsieur Pellerin, l’avez-vous vu cette journée-là?
  • Oui, à Trois-Rivières.
  • L’après-midi?
  • Oui.

Les questions de Me Bigué permirent ensuite de comprendre que cette bière dégustée en compagnie de Boulanger avait été consommée à l’hôtel St-Maurice et que c’est Boulanger qui avait payé. La Couronne essayait-elle déjà de démontrer que Pellerin aurait pu croiser Boulanger à Trois-Rivières et voir que celui-ci avait beaucoup d’argent en poche?

  • Lui avez-vous vu sortir de l’argent?, demanda Me Bigué.
  • Oui.
  • Par rapport à l’argent qu’il avait, combien pouvait-il avoir?
  • Suivant moi, je prétendais qu’il avait une soixantaine de piastres, il avait des 1$, des 2$, des 5$, des 100$, que j’ai pu voir. Je les ai pas comptées, il a sorti un rouleau d’argent de sa poche en arrière.
  • De sa poche de fesse comme on dit?
  • Oui.
  • À gauche?
  • Non, à droite.

Freddy Pellerin fut ensuite appelé à témoigner. Cependant, le jeune homme se montra assez peu coopératif. Malgré cela, il est préférable de reproduire ici l’intégral de son témoignage.

  • Avez-vous quelque chose à nous dire?, lui demanda le coroner.
  • Non.
  • Voulez-vous mettre la main sur l’Évangile?
  • Non.
  • Vous avez rien à dire?
  • Non.
  • Vous êtes libre, on ne peut pas vous forcer. Vous ne connaissez rien au sujet du meurtre de Boulanger?
  • Non, monsieur.
  • Alors, vous préférez ne pas parler?
  • Non.
  • Voulez-vous rendre témoignage?, lui demanda franchement Me Bigué.
  • Non.
  • C’est par mon conseil que monsieur Pellerin ne rend pas témoignage, finira par déclarer Me Pinsonneault.

Comme dernier témoin, on rappela le Dr Fontaine afin de le questionner sur les résultats de son analyse réalisée sur une paire de pantalons. Il se trouvait à Québec en face du Parlement lorsqu’on lui avait remis le complet bleu rayé de blanc, et il avait ensuite apporté le tout à Montréal afin de réaliser ses analyses.

  • J’ai trouvé en bas des deux jambes du pantalon des petites giclures de sang, très fines. Sur les deux côtés, il y en avait au moins une trentaine de ces petites gouttelettes, très fines, de même nature et de même apparence et dimension que celles que j’avais constatées sur le plancher où la victime était étendue. J’ai fait les examens et j’ai constaté qu’il s’agissait de sang humain. Vous voyez ici aux endroits marqués au savon, tous ces petits trous, qui étaient autant de gouttelettes de sang, j’en ai laissé plusieurs évidemment, et j’en ai pris plusieurs pour faire mon examen. Il y en a encore ici, tous ces petits endroits marquent des gouttelettes de sang.
  • Gouttelettes qui correspondaient quant à la dimension avec les gouttelettes de sang sur le plancher, chaque côté de la tête de la victime?, lui demanda Me Bigué.
  • Certainement.
  • C’était du sang humain?
  • Oui, monsieur.
  • Docteur, intervint Me Pinsonneault, quelle quantité de sang avez-vous recueilli sur le pantalon?
  • C’est difficile à dire, parce que tous ces petits morceaux que j’ai détachés, je les ai mis dans une solution de sérum physiologique, j’ai obtenu une solution d’après, [à] peu près un millième de sérum, qui était plus que suffisant pour faire mon examen.
  • Et avec cette quantité, très petite, vous en avez eu suffisamment pour pouvoir jurer que c’était du sang humain?
  • J’en avais plus que suffisamment, j’aurais pu avec deux ou trois petites gouttes déterminer la nature du sang et j’en avais trente.

C’est ainsi que se termina l’enquête du coroner. Le Dr Tétreault en avait suffisamment entendu pour déclarer Freddy Pellerin criminellement responsable de la mort d’Arthur Boulanger. Le jeune homme devrait donc subir un procès pour meurtre.

Avec le recul, peut-on se demander si, d’après les témoignages entendus, c’était suffisant pour comprendre que Pellerin était responsable de la mort de Boulanger?

Dans un premier temps, il avait demandé à emprunter de l’argent mais on lui avait refusé. Pourtant, le lendemain, il avait plusieurs billets de banque en poche. Il a d’ailleurs menti en disant avoir obtenu 18$ de Girardin, alors que ce dernier a dit sous serment ne pas lui en avoir prêté. Et que dire de ces gouttelettes de sang humain sur le bas de ses pantalons?

Je vous laisse le soin de répondre.

Le troisième et dernier article nous permettra de faire un survol médiatique du procès.

 

[1] Le 16 septembre 1935 une convention du parti Libéral s’était tenue à Trois-Rivières.

[2] Cette jeune fille ne sera jamais nommée.

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Cédrika, un documentaire de Radio-Canada

ScreenHunter_695 Jul. 18 19.39         Le 31 juillet 2007, il y a presque 10 ans maintenant, Cédrika Provencher disparaissait près d’un parc à Trois-Rivières.  On se souvient encore de la publicité médiatique réalisée autour de cette affaire.  La disparition avait conduit la population à la rechercher partout, au point où l’affaire s’est étendue à l’échelle provinciale, et peut-être même au-delà.  Certaines personnes voyaient Cédrika dans leur soupe tellement elles avaient envie de donner un coup de main.

         En décembre 2015, le dossier de disparition devenait officiellement une affaire de meurtre avec la découverte des ossements de la fillette en bordure de l’autoroute 40.  Quelques mois plus tard, une rumeur tenace éclatait publiquement avec l’arrestation du suspect favori du public : Jonathan Bettez.  Depuis, tout le monde se demande ce que devient le dossier.  Aucune accusation officielle n’a été portée contre Bettez en relation avec le meurtre de Cédrika.  Au sein de la population, on est partagé.

         Depuis longtemps, un documentariste controversé promettait un film sur l’affaire alors que Martin Provencher, le père de la victime, déposait contre lui une mise en demeure il y a de cela quelques semaines.  Ce sera finalement Radio-Canada qui brisera la glace en présentant son documentaire le samedi 29 juillet 2017 à 21h00 sur les ondes d’Ici Radio-Canada télé.  Le film est de Pierre Marceau, un journaliste objectif et bien établi en Mauricie.  Il connaît le dossier pour en avoir couvert les principaux faits saillants.  Il travaillait sur ce dossier depuis deux ans.  Il a bien gardé le secret pour prendre finalement tout le monde par surprise.

         Historiquement Logique connaît le sérieux de Pierre Marceau et invite tous ses abonnés à suivre ce documentaire qui, croit-on, sera fort intéressant, objectif et touchant.  D’ailleurs, on y reviendra suite à la diffusion.

Bon visionnement à tous!

France Alain: le témoignage de Jean-Michel Trottier

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Intersection de Chemin Sainte-Foy et de Myrand, à Québec.  C’est sensiblement cette vue qu’on pouvait avoir en 1982 depuis l’immeuble abritant la station de radio CHRC.  Au centre, on aperçoit un Provisoir, autrefois le dépanneur où France Alain acheta quelques articles, quelques minutes seulement avant sa mort.

12 mars 1986

Après le témoignage du Dr Cavallo, expert de l’Institut médico-légal, on appela devant le coroner l’agent Jean-Michel Trottier, 33 ans.  Il était policier municipal pour la ville de Sainte-Foy depuis 11 ans.

  • Le 25 octobre 1982, demanda Me Parrot, est-ce que vous avez été appelé à vous rendre au coin de Chapdelaine et Belmont?
  • Oui, monsieur.
  • À peu près vers quelle heure vous êtes-vous rendu à cet endroit?
  • Aux environs de 19h46.
  • Lorsque vous êtes arrivé sur les lieux, est-ce qu’il y avait déjà de vos collègues qui y étaient déjà?
  • Il y avait déjà quatre policiers; deux véhicules sur les lieux.
  • Quand vous êtes arrivé sur les lieux, quelles ont été les opérations que vous avez effectuées ou qu’on vous a demandées de faire.
  • Moi, je me suis occupé des lieux, de la circulation, jusqu’à temps que la victime soit déposée sur la civière et en direction de l’hôpital.
  • Ceci étant fait, qu’est-ce que vous faites par la suite?
  • On fait la recherche à terre d’éléments qui pourraient provenir d’un véhicule qui aurait frappé la victime.
  • Et je comprends qu’à ce moment-là la plainte que vous avez au départ il d’agit de quoi, d’un délit de fuite?
  • Oui, monsieur.
  • Et à quel moment vous apprend-on qu’il s’agit d’un projectile d’arme à feu qui aurait blessé et tué la victime?
  • C’est …
  • Combien de temps êtes-vous sur les lieux avant d’apprendre cette nouvelle?
  • Environ 5 à 10 minutes après le départ de la victime. Il y a deux individus qui me donnent une information.  Un me dit que ça ressemblait à un tuyau d’échappement de véhicule qui avait explosé; un autre me donne l’information me disant que ça ressemblait à un coup de fusil.
  • Partant de ces informations-là, est-ce qu’à un certain moment donné vous avez effectué un travail et recueilli certaines affaires, certaines choses qui pourraient nous intéresser?
  • À ma demande, j’ai reçu l’information de l’hôpital que la victime qui avait été ramassée avait été frappée par balle.
  • Sachant ça, qu’est-ce que vous faites?

Apprenant cela, Trottier et ses collègues s’étaient mis à la recherche d’éléments pouvant s’apparenter à une arme à feu.

  • Est-ce que vous avez trouvé quelque chose?
  • J’ai trouvé, au coin de l’intersection, sur le pavé, deux bourres de plastique semi-transparent.
  • Est-ce que vous savez ce que c’est que des bourres, monsieur Trottier?
  • Oui, monsieur. Ça ressemble à un cylindre d’environ un demi-pouce.  Ça a cinq huitième de diamètre avec un bout fermé puis un bout ouvert.
  • Et cette pièce-là se retrouve comment dans une balle?
  • C’est entre la poudre et le plomb.
  • De telle sorte que lorsqu’il y a un projectile qui est tiré par une arme à feu cette bourre peut être retrouvée près de l’endroit où on a tiré?
  • Ça pourrait être aussi la bourre qui retient le plomb compacté près de la poudre.
  • Alors, quand les plombs sont éjectés, la bourre aussi peut être éjectée?
  • Oui, monsieur.

Me Parrot lui demanda d’identifier les deux bourres sur une photo prise le soir même du crime avant de faire dire au témoin qu’il avait lui-même remis ces preuves à un enquêteur.  Trottier précisa également que ces deux bourres se trouvaient l’une de l’autre à une distance d’environ un pied ou un pied et demi.  Conscient que le témoin n’était pas un expert dans le domaine, Me Parrot se risqua à lui poser la question concernant le calibre et Trottier, d’après le diamètre des bourres, parla d’un calibre .12.

Questionné par le coroner, il fut cependant incapable de se prononcer à savoir si ces deux bourres provenaient d’une même cartouche ou de deux.  De toute manière, le ministère public avait prévu de faire comparaître un expert sur cette question.

En revanche, Trottier estimera les avoir retrouvé dans la rue à environ 5 pieds du trottoir.  D’ailleurs, Trottier avait produit un croquis pour préciser l’endroit où se trouvaient ces bourres et qui fut déposé sous la cote C-44, tandis que les bourres le furent sous C-43[1].

L’un des points susceptibles de devenir important dans cette affaire concernait les conditions dans lesquelles les fouilles de la scène de crime avaient été effectuées.  Et c’est sur ce point que Me Parrot questionna ensuite le policier.

  • Ce soir-là, monsieur Trottier, est-ce qu’il est à votre connaissance personnelle qu’un certain nombre de policiers de Sainte-Foy ont effectué des recherches pour ratisser le secteur?
  • Après avoir pris connaissance des circonstances des événements, nous étions environ une douzaine à faire des recherches dans le secteur.
  • Et ces recherches-là ont débuté vers quelle heure?
  • Ah, je dirais aux environs de 20h15, 20h30.
  • Jusqu’à quelle heure?
  • Ce qui concerne les patrouilleurs, je pourrais mettre 22h30, 23h00.
  • Évidemment, suite à ces recherches-là, on n’a rien retrouvé d’autre que ces bourres dont vous avez pris possession?
  • Non, monsieur.
  • Au niveau de l’éclairage, ce coin de rue-là, comment il était?
  • C’est un coin de rue qui était sombre.
  • Il n’y avait pas de lampadaire tout près?
  • Non, monsieur. Il y en avait un à proximité mais pas à cet endroit-là.
  • Est-ce que vous avez été témoin que, pour faire les recherches, on a utilisé un appareillage quelconque, la Sûreté Municipale de Sainte-Foy pour faciliter la tâche?
  • C’est aux environs de 20h30 qu’un opérateur d’incendie nous amena sur les lieux le véhicule d’urgence qui est muni de phares halogènes, que j’ai moi-même mis en place à l’intersection pour éclairer les alentours du meurtre.

L’agent Trottier était donc en mesure d’établir que le site avait été bien éclairé pour permettre aux policiers de fouiller les lieux et de rechercher d’autres éléments de preuve.  Selon lui, tout a été fouillé minutieusement, y compris les stationnements intérieurs et extérieurs, les conteneurs à déchets, les poubelles, le terrain de balle surnommé Don Bosco, le centre des loisirs, et le Ski Myrand.

  • Tous les bâtiments ont été faits, dira Trottier.
  • Tous les bâtiments?
  • Oui.
  • Y compris la roulotte qu’on voit ici, qui semble être une … enfin…?
  • Oui.

Lentement, cette roulotte dite de construction prenait toute son importance.  Et on pourra bientôt comprendre pourquoi.

  • Y compris la roulotte, ç’a été investigué?, demanda Me Parrot.
  • Le stationnement. Même le chalet intérieur a été fait.  Tous les alentours, le long de la clôture, tout ce qui était de boisé, de foin, on l’a fait à ce moment-là.

Trottier assurera qu’on avait aussi illuminé le secteur de cette roulotte à l’aide du camion d’urgence muni de quatre puissants phares halogènes qui pouvaient être hisser à une douzaine de pieds dans les airs.  En plus de ces phares, les hommes disposaient de lumières portatives de 500 watts muni d’un filage leur permettant d’obtenir une certaine autonomie.  Sur ce, Me Parrot annonça en avoir terminé du témoin et confia celui-ci à Me Corriveau.

  • Monsieur Trottier, commença Me Corriveau, le défenseur de Benoît Proulx, étiez-vous le premier sur les lieux?
  • Non, monsieur.
  • Il y a d’autres policiers qui ont arrivé avant vous?
  • Oui, monsieur.
  • Alors, vous, vous êtes arrivé à quelle heure?
  • Je suis arrivé, peut-être 30 secondes, une minute, après que l’appel a été lancé parce que, au moment que l’appel a été lancé, je n’étais pas loin.
  • Alors, vous êtes arrivé sur les lieux à quelle heure?
  • Ça peut être une minute après l’appel.
  • Oui, mais l’appel était à quelle heure?
  • À 19h46, monsieur.

Encore une fois, Me Corriveau reprit sa place après avoir soumis peu de questions au témoin.  Trottier fut donc libéré.  Le coroner Trahan prit alors la décision de prononcer un ajournement pour permettre à tout le monde d’aller dîner.


[1] Je rappelle, pour ceux et celles qui n’auraient pas suivi l’affaire depuis le début de la série d’articles sur l’enquête du coroner relative à l’assassinat de France Alain, que le dossier consulté pour cette recherche ne contenait aucune des pièces à conviction mentionnées, incluant les photos, croquis, etc.

Blanche Garneau: l’origine de la rumeur?

Blanche Garneau - L'Action Catholique 30 juillet 1920
Blanche Garneau

            Un siècle plus tard, le meurtre non résolu de Blanche Garneau suscite toujours l’intérêt mais surtout les ragots.  En fait, cette affaire a bien mal commencée en 1920.  Le souhait de vouloir obtenir des réponses à tout prix a sans doute contribué à décocher des flèches dans toutes les directions.  Et si on ajoute à cela une incroyable incompétence ou paresse policière, tous les ingrédients sont réunis pour que justice … ne soit pas rendue.

            Au cours des dernières années, on m’a rapporté que certaines personnes se servent sporadiquement de cette affaire pour critiquer vertement le milieu politique, qu’il soit actuel ou passé.  Car, faut-il le préciser, l’affaire Blanche Garneau colporte son lot de rumeurs politiques.  En fait, on raconte encore à qui veut l’entendre que le meurtre de cette jeune femme a été couvert par certains politiciens en raison du fait que parmi les assassins on retrouvait des fils de députés libéraux.  Il ne suffit que d’un pas supplémentaire pour engouffrer dans cette théorie du complot le premier ministre lui-même, Louis-Alexandre Taschereau.

            Revenons d’abord sur les circonstances du crime.

            Le 22 juillet 1920, Blanche Garneau, 21 ans, ferma la boutique de thé dans laquelle elle travaillait sur la rue St-Vallier avant d’entamer son trajet habituel lui permettant de rentrer chez elle.  Accompagnée par une amie qui la laissa à l’entrée du pont de l’avenue Parent, qui conduisait dans le parc Victoria, il était 19h00 lorsqu’elle s’éloigna toute seule au-dessus de la rivière St-Charles.  Blanche habitait rue François 1er, dans le quartier de Stadacona.  Il lui fallait donc franchir un deuxième pont pour atteindre ce quartier.  Mais ce soir-là, elle n’y arriva jamais.  On ne devait plus la revoir vivante.

            Dans la soirée du 28 juillet, son corps fut retrouvé par un jeune garçon qui rôdait dans le secteur avec l’envie de se baigner dans la rivière St-Charles.  Le corps était recouvert d’un drap blanc.

            De nos jours, le commun des mortels connaît l’importance de protéger une scène de crime, que ce soit pour y figer dans les temps les différents éléments ou pour retrouver des indices supplémentaires.  Mais voilà!  Au soir du 28 juillet, bien que la police fut la première avertie, aucun détective de la section criminelle de la Ville de Québec ne se présenta sur les lieux.  Non seulement la scène ne fut pas protégée, mais le détective Lauréat Lacasse, le premier chargé de l’enquête, mit quelques jours avant de se rendre sur les lieux.  Et encore!  Il n’y resta que quelques minutes.

            Pour cette raison, les témoignages des premières personnes à débarquer sur les lieux prennent toute leur importance.  Et c’est peut-être là que se trouve la clé d’une incroyable mésentente qui dure toujours, près d’un siècle plus tard.

            Lors de l’enquête du coroner, conduite par Georges William Jolicoeur, on entendit le vieux gardien du parc qui fut alerté le 28 juillet par le jeune garçon qui venait de trouver le corps.  Celui-ci affirma ne pas avoir vu de traces humaines dans les herbes se situant entre le corps et la voie ferrée des tramways.  Rapidement, ses réflexions se retrouvèrent dans les journaux.  Selon lui, il fallait que le ou les tueurs soient passés par la rivière St-Charles pour y déposer le corps.  C’était la seule façon d’expliquer cette absence de traces de pas.

            Si on accepte cette théorie, il est vrai qu’on imagine aisément la présence d’au moins deux hommes pour pouvoir manipuler un corps à partir d’une petite embarcation.

            Le problème avec cette conception du complot, c’est que le gardien de parc était alors le seul à la soutenir.  Le thanatologue Ulric Moisan, qui se chargea d’emporter le corps, ce qui lui avait permis de noter plusieurs détails, se montra en désaccord avec le gardien.  Moisan mentionna avoir vu un petit sentier piétiné reliant les voies ferrées et le site du crime.  De plus, les deux garçons qui avaient sonné l’alerte ce soir-là se rangèrent derrière l’avis de Moisan.  Eux aussi avaient vu des signes de mouvements terrestres, au point de parler de quelques branches cassées.

            Malheureusement, l’idée du vieux gardien intéressa les journaux et l’histoire fit boule de neige.  Il a toujours été plus intéressant pour le commun des mortels de laisser son imagination divaguer vers des histoires rocambolesques et libres de toute contrainte plutôt que de s’attacher à une réflexion digne de ce nom à partir des éléments concrets d’une enquête judiciaire.

            Est-ce une réaction malhonnête que de se servir maladroitement d’une histoire ancienne comme celle de Blanche Garneau sans faire un minimum de vérifications?  Une étude exhaustive du dossier judiciaire éviterait-elle une telle déviance sociale?

            Ou alors est-ce une habitude malsaine entretenue par certains médias?  On se souviendra, encore une fois à Québec, à quel point on avait couvert le procès de Benoît Proulx au début des années 1990 dans l’affaire du meurtre de France Alain.  Certains animateurs de radio dépourvus de toute objectivité ont traîné cet animateur de radio dans la boue.  Heureusement, Proulx a fini par être acquitté et même dédommagé, et cela avec raison.  Après tout ce qu’il avait subi au sein de ce traitement malhonnête englobant peut-être d’autres instances que celles des médias radiophoniques, cet homme mériterait qu’on l’écarte définitivement des rumeurs de cette autre affaire non résolue.

            Car il est là le problème : certaines personnes se permettent de dire n’importe quoi.  Sans moyen pour les contrecarrer, le public finit par les croire.  Et le mal est fait!  Les rumeurs s’incrustent, au point d’être confondues parmi les faits historiques.

            Dans le cas de Blanche Garneau, les choses empirèrent constamment.  Après un procès qui frustra le public par un double acquittement à l’automne 1921, on voulut trouver des suspects à tout prix et les rumeurs reprirent de plus belles.  Ces ragots gagnèrent une telle ampleur que le gouvernement Taschereau ouvrit une Commission d’enquête royale à l’automne 1922 pour tenter de tirer les choses au clair.  En dépit de l’apparition de quelques éléments nouveaux, cette enquête se solda par un rapport tout à fait ridicule.  On ne blâmait personne, alors que la police de Québec n’avait visiblement pas fait son travail correctement.  De plus, les procureurs avaient omis certaines questions pourtant primordiales.

            En 1954, le très « crédible »[1] hebdomadaire Allô Police, se permettait un article sur l’affaire Blanche Garneau, dans lequel on parlait uniquement de la théorie du complet, en plus de présenter quelques faux éléments.  En 1978, une auteure peu rigoureuse reprit les informations contenues dans cet article sans trop se questionner.  La machine à rumeurs, apparemment, s’était déjà enclenchée.

            Il fallut attendre 1983 pour qu’un premier auteur sérieux, Réal Bertrand, accepte de confronter le dossier judiciaire.  Dans son livre Qui a tué Blanche Garneau?, il présentait beaucoup plus de détails que tout ce qui avait été publié avant lui.

Malheureusement, Bertrand commet plusieurs erreurs, dont certaines qui laissent croire qu’il n’a pas tout lu.  Car lui aussi hésite devant la théorie du complot.  Elle lui semble attirante, alors qu’en réalité le dossier ne comporte aucun élément probant en ce sens.

            Bref, le cas de Blanche Garneau est un exemple parfait et très direct de ce que les médias ne doivent pas faire, mais aussi une leçon qui cible le comportement du public.

            Puisque mon étude exhaustive du dossier de Blanche Garneau, conservé dans les voûtes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), m’a permis de réaliser un manuscrit complet sur cette affaire, nous y reviendrons plus en détails.


[1] Évidemment, je suis sarcastique.

France Alain: le témoignage de son frère

France Alain 02
France Alain était âgée de 23 ans lorsqu’elle a été assassinée en 1982.

Le 12 mars 1986, l’enquête de coroner se poursuivit avec le témoignage de Bertrand Alain, le frère de la victime.  Maintenant âgé de 23 ans, il se décrivit comme comédien.  En 1982, c’est avec sa sœur qu’il partageait le logement no. 405 du 2185 rue Chapdelaine.  Il y avait également deux autres étudiantes comme colocataires.

Les premières questions de Me Parrot servirent à comprendre qu’au moment du drame Bertrand étudiait au Conservatoire d’arts dramatiques.  Il y avait alors 3 ans qu’il partageait ce logement avec sa sœur.  Quoiqu’il s’agissait de la semaine de lecture, il expliqua avoir subi un examen au cours de l’après-midi du 25 octobre 1982 au Conservatoire d’Arts Dramatiques, rue Saint-Denis.

Questionné sur la fin de semaine précédente, il dira l’avoir passé chez ses parents à Montmagny en compagnie de France.

  • À cette époque, monsieur Alain, connaissiez-vous un monsieur Benoît Proulx?, lui demanda Me Parrot.
  • Vous le connaissiez de quelle façon?
  • D’abord, je le connaissais parce qu’il habitait ma région puis qu’il était un ami d’une gang d’amis. Je ne le connaissais pas personnellement à l’époque, mais je savais qu’il existait.  Je savais qu’il était annonceur de radio.  Je l’avais rencontré peut-être une ou deux fois.
  • Est-ce que vous vous souvenez à quelles occasions vous l’aviez rencontré?
  • Oui, c’était le soir. Je ne pourrais pas dire à quelle époque, ça doit être en septembre, sans doute, fin septembre.  Un soir où il était venu chercher ma sœur pour sortir puis je l’avais rencontré à ce moment-là.
  • Il était allé chercher votre sœur au domicile de vos parents ou …
  • À Sainte-Foy.
  • À votre appartement?
  • Et il était déjà allé à votre appartement à Sainte-Foy où vous habitiez, vous et votre sœur?
  • En tout cas, pas en ma présence. Là, c’était la première fois que moi j’y étais.  Autrement, je ne peux pas dire.
  • Est-ce qu’il était à votre connaissance personnelle que votre sœur fréquentait à cette époque Benoît Proulx?
  • Est-ce que vous saviez depuis combien de temps ils se fréquentaient, à peu près?
  • Depuis le milieu de l’été, j’ai l’impression. Le début août, je … oui, 1982.

À cette époque, Proulx habitait également la région de Montmagny.

Ensuite, Me Parrot fit dire au témoin que la station de CHRC était située tout près, soit à un coin de rue de leur appartement.  Après son examen du Conservatoire, Bertrand était sorti avec des amis.

  • Après l’examen, dit-il, on est partis avec un groupe d’amis. On est allés prendre une bière dans un bar, dans le Vieux-Québec.  Ensuite, vers 19h00, j’ai l’impression, c’est que c’était une journée aussi de grève des autobus puis, bon, je suis venu avec une copine sur le pouce.  On est partis de sur le boulevard Saint-Cyrille et je suis débarqué au coin de Myrand.  Et là, j’ai descendu la rue Myrand, ensuite la rue Belmont, puis j’ai rencontré France.
  • À ce moment-là?
  • Au milieu de la côte.
  • Êtes-vous capable de nous situer à quel endroit vous l’avez rencontrée?
  • C’était sur la rue Belmont, à peu près à la moitié de la côte. Je pense qu’il y a un bloc qui est le … le 770, c’était vis-à-vis.

Me Parrot lui demanda de préciser l’endroit exact en lui montrant une photo déposée en preuve.

  • Pourriez-vous raconter le plus fidèlement possible quelle a été la discussion avec votre sœur et vous-même?
  • On s’est salué, puis, évidemment, c’était mon premier examen important au Conservatoire. J’en ai fait le résumé.  Ç’avait bien été, puis, c’est ça, on a échangé brièvement parce qu’elle voulait aller de suite au dépanneur.
  • Est-ce qu’elle vous a dit qu’elle s’en allait au dépanneur?
  • Vous dites que vous avez discuté sommairement de l’examen que vous veniez de subir?
  • Oui, dans le genre : « Ç’a bien été, je suis bien content ».
  • Qu’a-t-elle dit face à ça? Est-ce qu’elle a répondu quelque chose pour en savoir plus long à l’égard de votre examen?
  • Ç’a été, peut-être un commentaire, bon, tant mieux ou c’est « le fun » mais pas … pas plus élaboré que ça.
  • Vous a-t-elle dit qu’elle vous en reparlerait au moment où elle reviendrait?
  • Oui, c’est ça. Moi, j’ai dit que je m’en allais à l’appartement puis que je l’attendrais.
  • Il est à peu près quelle heure? Vous avez dit 19h20 tout à l’heure?
  • C’est difficile à dire. Tout ce que je sais c’est que quand je suis rentré chez moi, j’ai allumé la télévision puis c’était à peu près le début de l’émission suivante.  Donc, il devait être à peu près 19h30, le temps que j’ai enlevé mon manteau, que je sois chez moi.  Donc, là, il était peut-être près de 19h25.
  • Est-ce que cette semaine-là, les deux jeunes filles qui habitaient dans le même appartement, s’y trouvaient?
  • Elles étaient parties pour la semaine.  Elles n’avaient pas été là durant la fin de semaine.

On lui demanda ensuite d’identifier le dépanneur au toit rouge sur le chemin Ste-Foy, où il avait l’habitude de se rendre avec sa sœur afin de faire les courses.  Bertrand ajoutera n’avoir rien remarqué de spécial dans le comportement de sa sœur ce soir-là, au moment de la croiser pour la dernière fois.

  • À quel moment avez-vous commencé à vous inquiéter de l’absence de France?
  • Encore là, je ne pourrais pas mettre d’heure sauf que, encore là, c’est parce que j’écoutais la télévision après avoir soupé, puis l’émission suivante était commencée. Donc, il devait être … je ne sais pas, moi, je suis toujours resté avec l’idée que c’était vers 20h15 environ, 20h10.
  • À ce moment-là, je comprends que vous vous inquiétiez de son absence prolongée?
  • Parce que je l’attendais puis j’avais hâte de lui parler.
  • Qu’avez-vous fait?
  • J’étais sur le divan puis je l’attendais. Puis, là, les policiers sont arrivés.
  • Vous vous êtes rendu au coin de Chapdelaine et Belmont?
  • Les policiers m’ont demandé de m’habiller en vitesse puis à ce moment-là je suis descendu puis ils ne m’ont rien dit.  Ils ne m’ont pas dit ce qui se passait mais ils m’ont embarqué dans une voiture.  J’ai attendu là quelques minutes pour que, finalement, ils viennent me dire ce qui s’était passé.  Puis, ensuite, on est allé à l’hôpital.  Ils m’ont conduit.

Bertrand Alain affirmera qu’au cours de la journée du 25 octobre 1982 il avait quitté l’appartement vers 13h15 et que France y était à ce moment-là.  Elle était en train d’étudier.

  • Elle devait étudier cette semaine-là ou cette journée-là?
  • Cette journée-là, en tout cas, fallait qu’elle étudie parce que, à la fin de la semaine, je pense qu’elle devait partir pour Montréal puis après avoir fini ses travaux.
  • Alors, dans la matinée, elle était présente, au moment où vous quittez elle est toujours présente?
  • On a passé tout l’avant-midi ensemble puis je l’ai quitté à 13h15.
  • Vous n’avez pas reçu de communication téléphonique dans la matinée, d’aucune façon?

Après avoir passé la fin de semaine à Montmagny, Bertrand et France auraient quitté la résidence de leurs parents vers 18h30 le dimanche 24 octobre 1982 pour rentrer à leur appartement du 2185 rue Chapdelaine.  Leurs parents étaient venus les reconduire puisque ni l’un ni l’autre ne possédait de voiture.

  • Cette fin de semaine-là, est-ce que votre sœur France est sortie avec des amis, des copains?
  • Il me semble que non. Il me semble qu’elle avait passé la fin de semaine justement très en famille, dans la maison.
  • Est-ce qu’elle avait reçu des communications téléphoniques chez vos parents?
  • A-t-elle fait des communications téléphoniques en votre présence?
  • Est-ce que vous avez observé quelque chose de particulier à l’égard de France quant au champ qu’elle observait … je parle le champ visuel qu’elle observait?
  • J’ai le souvenir qu’à un moment donné elle s’est tournée vers le bas de la côte. Elle a regardé puis j’ai fait la même chose qu’elle.  J’ai regardé puis je n’ai rien vu, en tout cas, je n’ai pas eu de …  Ça s’est passé, ça, au milieu de l’entretien, à peu près.
  • Est-ce qu’elle vous a paru pressée ce soir-là?
  • Pas vraiment, non. Bien, moi, l’impression que j’ai eue, c’était pressée d’être de retour.

Puis Me Parrot en vint ensuite au fait que le frère de la victime avait été suspecté un moment donné au cours de l’enquête.

  • Monsieur Alain, vous avez été enquête par les policiers de Sainte-Foy?
  • Vous avez été longuement interrogé par les policiers de Sainte-Foy?
  • J’ai été interrogé, oui.
  • Vous avez même volontairement participé à un test polygraphique à Montréal?

Bertrand précisa lui-même qu’il avait été considéré comme un témoin important, en particulier parce qu’il avait été l’une des dernières personnes à avoir vu sa sœur vivante.

  • Votre comportement, monsieur Alain, avec votre sœur, comment c’était?
  • Bien, on était des grands amis.
  • Je comprends que ça faisait quand même 3 ans que vous habitiez dans le même appartement?
  • Et quand même, les relations étaient cordiales entre vous et votre sœur?
  • Très, très bonne.  Oui.  On avait beaucoup de choses en commun et tout.

Après quelques tergiversations entre le coroner et les procureurs, c’est le coroner Trahan lui-même qui soumit une question au témoin.

  • Vous avez dit, fit Trahan, qu’elle s’est retournée vers le bas de la rue Belmont et que vous-même ça vous a fait retourner dans la même direction. Elle regardait vers le bas de la rue Belmont.  Comment ça se fait que ç’a attiré votre attention, ça, pour que vous nous le racontiez ou que vous l’ayez déjà raconté aux policiers?
  • Bien, c’est qu’évidemment, par la suite, le lendemain, ç’a été le temps des interrogatoires puis, vu les faits, je n’avais rien … je n’avais rien à dire sauf que ce souvenir-là m’est revenu puis il pouvait peut-être avoir une certaine importance, puis …
  • Ç’a attiré assez votre attention pour vous souvenir de ce geste-là?
  • Parce que vous-même vous avez également porté attention vers le bas de la rue?, reprit Me Parrot.
  • Parce que votre sœur avait, évidemment, semblait …
  • Mais c’était dans un geste machinal, évidemment.

Ce simple geste peut-il laisser entendre que France ait présagé quelque chose, que ce soit une menace ou tout simplement une appréhension de devoir se rendre au dépanneur sous cette noirceur d’encre?  Ce geste pourrait-il avoir un lien avec le fait qu’après ses courses elle ait choisi de marcher jusqu’à l’intersection plutôt que de retourner à son appartement en réutilisant la porte arrière de l’immeuble?

Ou alors, ce geste fut-il seulement machinal, sans importance?

         Ensuite, Me Parrot fit admettre au témoin qu’il s’agissait d’un quartier étudiant et que dans l’immeuble où il logeait avec sa sœur il s’y trouvait plusieurs autres jeunes femmes âgées dans la vingtaine.  Le procureur voulait-il soumettre subtilement l’idée selon laquelle le tireur ait pu se tromper de cible?  Évidemment, Bertrand fut d’accord avec l’idée que le quartier regorgeait de filles âgées dans la vingtaine.

         Ce fut alors que le coroner y alla de questions suggérant des réponses très hypothétiques et basées sur des estimations très approximatives à propos des autres locataires de l’immeuble.

         Concernant l’apparence de la scène de crime, en particulier la luminosité, le témoin se rappela du fait que c’était sombre et que, en particulier, il n’y avait aucune lumière de rue à cette intersection.

  • À votre connaissance personnelle, demanda Me Parrot, est-ce que France avait certaines craintes de circuler dans des endroits où c’était sombre?
  • Bien, je pense que, comme toutes les filles de ce secteur-là, tout le monde était méfiant parce que, bon, il y avait eu le boisé de l’Université en arrière où il y avait eu beaucoup de viols, des choses comme ça. Je pense que les filles étaient méfiantes, en général.

Sur ce, Me Parrot confia le témoin à Me Lawrence Corriveau, qui ne s’était pas tellement démarqué jusqu’à présent.  D’entrée de jeu, celui-ci lui demanda comment sa sœur était vêtue ce soir-là.  Selon le souvenir de Bertrand, elle portait des jeans, un manteau noir et un foulard.  Aussi, il décrivit la texture du manteau comme une imitation de « mouton de perse ».  Ce sera là la seule question de Me Corriveau.