L’affaire Shortis, une première en matière de folie?

Valentine Francis Cuthbert Shortis

Si à une certaine époque on parlait d’aliénation mentale, le terme qui est maintenant le plus approprié est celui de « non criminellement responsable ».  Du pareil au même, direz-vous?  Non.  Ce dernier terme est plus précis, quoique plus large, car il prévoit aussi ces moments d’égarement qui ne sont pas toujours associés à une maladie mentale.  Par exemple, un accusé aurait pu commettre un crime sous l’influence d’une substance quelconque sans pour autant souffrir d’une maladie mentale.

Au Québec, il faut remonter à la fin du 19ème siècle pour assister au tout premier cas où une plaidoirie de défense basée sur l’aliénation mentale semblait marquer des points.  L’affaire se passait en 1895 à Valleyfield.  L’accusé se nommait Francis Valentine Cuthbert Shortis.

Shortis est né le jour de la St-Valentin en 1875 à Waterford, en Irlande.  Il était le fils unique d’une famille riche.  Son père était un baron dans le domaine du bétail. Pour le façonner à son image, ce père le poussait constamment à faire mieux tandis que sa mère lui était étrangement dévouée.  Selon Martin L. Friedland, auteur de The case of Valentine Shortis a true story of crime and politics in Canada, plusieurs personnes croyaient qu’elle lui donnait trop d’attention.  Peut-être pour contrer cette maternisation, le père décida d’envoyer son fils devenir un homme au Canada.  En septembre 1893, à 18 ans, Valentine Shortis s’embarquait sur le S.S. Laurentian dans le port de Liverpool.  Selon Friedland, sa mère l’aurait accompagné jusqu’au quai.  Le jeune homme aurait pleuré abondamment avant de connaître la dépression durant la traversée.

Une fois à Montréal, Shortis loua une chambre en espérant se lancer dans la commercialisation de bicyclettes.  Selon des témoins, il ne parlait que de cela, ainsi que des armes à feu.  L’année suivant son arrivée, sa mère serait venue passer un mois avec lui pour l’aider à s’installer avant de retourner en Irlande.  Certaines personnes lui auraient conseillés de ramener son fils dans son pays natal, mais il n’en fut rien.

Peu après, Louis Simpson, le directeur de la Montreal Cotton Company basée à Valleyfield, engagea Shortis pour une période d’essai de deux mois.  Le jeune homme était si mauvais employé que Simpson décida de ne pas le garder avant même que les deux mois d’essai soient écoulés.  Toutefois, il continua de lui permettre de fréquenter l’usine pour apprendre les rouages du coton, mais sans salaire.  Ce privilège, cependant, Shortis le perdit en décembre 1894.

En fait, Simpson n’aurait pas apprécié la relation que Shortis entretenait avec la jeune Millie Anderson, au point de lui demander de briser cette relation.  Millie était la fille d’un important industriel et ancien maire de Valleyfield.  Et sa mère n’était pas en bon terme avec Simpson.  Shortis refusa de mettre fin à cette relation.  Au soir du vendredi 1er mars 1895, c’est d’ailleurs chez elle qu’il passa la soirée. Il était 22h00 lorsqu’il la laissa pour se mettre en route vers l’usine de coton.

Chaque vendredi, la compagnie recevait un magot de 12 000$ qui servait à payer les employés le lundi.  Les quatre employés chargés de déposer les billets de banque le firent devant Shortis.  Ils le savaient incompétent mais comme ils le connaissaient tous ils ne virent aucun inconvénient à l’avoir parmi eux pour passer le temps.  Shortis mangeait une pomme tout en les observant.

À un certain moment, le jeune irlandais demanda à voir le revolver qu’on gardait dans un bureau.  John Lowe refusa mais Shortis insista en prétextant vouloir vérifier le numéro de série.  Lowe accepta de lui tendre l’arme mais seulement après en avoir retiré les cartouches.  Shortis nettoya le revolver puis le remit à Lowe, qui replaça les cartouches dans le barillet.  Les hommes continuèrent de discuter et de compter l’argent.

Au moment où les employés s’apprêtaient à mettre l’argent dans le coffre, Shortis saisit le revolver et tira sur Hugh Wilson à bout portant.  John Loy se précipita vers le téléphone pour appeler un docteur, mais Shortis tira dans sa direction.  Un projectile pénétra dans son cerveau et Loy s’écroula, raide mort.  Quant à lui, Lowe prit l’argent et avec un autre employé nommé Arthur Leboeuf s’enferma dans la voûte.  Shortis leur cria de sortir en disant que Wilson était en train de mourir.  Lowe eut la présence d’esprit de lui répondre d’actionner le bouton de la combinaison pour leur permettre de sortir, ce que fit le dangereux tireur.  Toutefois, l’action eut plutôt l’effet contraire.  Cette fois, la voûte était verrouillée, mettant Lowe et Leboeuf à l’abri.

Pendant ce temps, Wilson avait eu le temps de se traîner plus loin mais Shortis se mit à gratter des allumettes afin de le suivre dans le noir.  Lorsqu’il le retrouva à l’autre bout de l’usine, il lui mit une balle dans la tête.  Il revint ensuite à la voûte, où il alluma un feu pour tenter de forcer Lowe et Leboeuf à sortir.  Vers minuit, le gardien Maxime Leboeuf, le frère d’Arthur, effectua sa ronde de sécurité habituelle.  Ne se doutant de rien, il tomba dans l’embuscade de Shortis, qui l’abattit froidement.  Leboeuf serait mort sur le coup.

Étonnement, Wilson n’était toujours pas mort.  Il se traîna encore, au point de déclencher l’alarme.  Un médecin arriva sur place et donna les premiers soins à Wilson.  Ensuite, armé d’une barre de fer et d’un autre employé, il confronta Shortis, qui accepta finalement de se rendre.  On l’attacha avant de contacter la police.  Lorsqu’un constable le fouilla, il découvrit sur lui une autre arme, celle-là de calibre .22.

À l’époque, on envisagea trois hypothèses pour expliquer cette tuerie.  Il y avait bien sûr le mobile du vol.  En effet, il semblait difficile de parler de coïncidence alors que Shortis avait choisi de se présenter à l’usine durant le seul moment de la semaine où on recevait l’argent pour les salaires.  D’autres se demandèrent s’il n’avait pas voulu se venger indirectement de l’interdiction que Simpson lui avait imposée de ne plus voir Millie Anderson.  Après tout, il sortait de chez elle au soir du drame.

Finalement, le mobile de la folie sembla par la suite prendre le dessus.  Après que la famille Shortis eut été informée du drame, il semble que cette hypothèse fut privilégiée.

Les habitants de Valleyfield étaient prêts à reconnaître que Shortis était quelque peu excentrique, mais certainement pas fou.  On l’avait vu, par exemple, ouvrir le feu sur des ouvriers avec un revolver dans chaque main, comme à la mode des cow-boys.  D’autres ont aussi prétendu que Millie et son jeune frère Jack faisaient partie du complot pour mettre la main sur le magot.  Leur rôle aurait été de fournir un alibi après coup.

L’enquête de coroner permit de déterminer que la seule balle retrouvée dans le corps de Loy provenait de l’arme appartenant à la compagnie, tandis que les trois projectiles retrouvés dans celui de Leboeuf (deux dans la tête et une dans le corps) étaient plutôt compatibles avec l’arme que Shortis avait dissimulée sur lui.  Selon les journalistes, Shortis demeura nonchalant tout au long de cette enquête.

À un journaliste, Shortis confia qu’il n’avait jamais pensé à se sauver après son forfait et qu’il ne réalisait toujours pas ce qui se passait.  « Ça me semble être un horrible cauchemar duquel je ne me réveillerai jamais », confia-t-il.

George Bury, un homme d’affaire ami de la famille Shortis, engagea l’avocat Henri Saint-Pierre pour représenter le jeune homme lors de son enquête préliminaire.  Selon Friedland, Saint-Pierre était probablement le meilleur criminaliste de l’époque dans toute la province de Québec.  Il avait défendu plusieurs criminels et tous avaient évité la pendaison.  Son père avait été un Patriote de 1837 et lui-même avait été un collègue de classe de Louis Riel au Collège de Montréal.  Lors de la Guerre de Sécession (1861-65) il s’était battu pour l’armée nordiste.  Blessé à la bataille de Mine Run, près de Fredericksburg, en Virginie, on l’avait cru mort au point d’organiser ses funérailles au Québec.  Son retour causa toute une surprise.

Saint-Pierre discuta une heure avec Shortis, après quoi le criminaliste confia aux journalistes que son client n’était pas moralement responsable.

Les funérailles des victimes attirèrent quelques milliers de curieux, un événement sans précédent dans l’histoire de Valleyfield.  Lors de l’arrivée de Shortis à son enquête préliminaire, il y eu des rumeurs de lynchage et beaucoup de protestation.  Ces menaces furent si sérieuses que le procureur Macmaster fit transporter le prisonnier en pleine tempête de neige pour qu’il arrive finalement à la prison de Beauharnois à 3h00 de la nuit, à une quinzaine de miles de là.  On le transféra éventuellement à Montréal.  Évidemment, Macmaster était convaincu que Shortis était sain d’esprit et qu’il avait commis ces meurtres dans l’intention de mettre la main sur le magot, tandis que Saint-Pierre était plutôt convaincu que son client n’était pas sain d’esprit et que, par conséquent, il n’était pas responsable de ses actes.

Le 20 avril 1895, la mère de Shortis débarquait dans la province et on lui permit de visiter son fils durant une heure.  Selon le Montreal Star, c’était la première fois que Shortis manifestait des sentiments normaux.  Au début de mai, il tomba malade et les autorités permirent à sa mère de rester à son chevet durant une nuit particulièrement critique.  Pendant ce temps, la défense tentait d’obtenir un changement de venue, croyant que leur client ne pourrait avoir un procès équitable à Beauharnois et que sa sécurité était compromise.  Les audiences pour cette motion eurent lieu le 7 juin.  Selon le nouveau Code criminel, entré en vigueur le 1er juillet 1893, le changement de venue était à la discrétion du juge. La requête fut refusée, confirmant que le procès se déroulerait bien à Beauharnois.  En 1986, l’auteur Friedland était d’avis qu’on aurait maintenant accepté ce changement de district mais il faut admettre juger le passé d’après une vision contemporaine est une entreprise complexe, surtout lorsqu’il s’agit d’une question d’appréciation comme celle d’un changement de venue.

En revanche, la défense demanda que Shortis soit examiné par des aliénistes et qu’une commission rogatoire soit envoyée en Irlande pour interroger ses proches et amis. Au cours des six semaines suivantes, le Dr Anglin lui rendit visite régulièrement en prison afin de l’évaluer.  Il en vint à la conclusion que l’accusé n’était pas sain d’esprit.  D’autre part, il n’existe aucune preuve que la Couronne ait fait examiner Shortis par des psychiatres.  Toutefois, le juge permit à la défense d’organiser à ses frais une commission rogatoire.  Le tout s’est fait avec l’accord du Dr Anglin, qui était d’avis que pour mieux évaluer l’accusé il fallait nécessairement connaître son passé.

Le procureur Macmaster s’est opposé à cette commission, soulignant que les amis de Shortis feraient tout en leur pouvoir pour lui sauver la vie et que cette enquête outre-mer ne serait pas impartiale.  Lorsque la commission fut autorisée, Macmaster insista pour faire le voyage afin de contre-interroger lui-même les témoins et de minimiser les effets.  On lui accorda un budget de 500$, plus 50$ par jour.

Durant la traversée, la mère de Shortis lui préparait tous ses repas.  En Irlande, les audiences débutèrent le 18 juillet.  On entendit 60 témoins en cinq jours.  À son retour au Québec, Me Greenshields, l’un des avocats de la défense, affirma que la preuve récoltée permettait d’établir que Shortis avait fait preuve de cruauté envers les animaux, qu’il avait déjà poignardé l’un des chiens de son père, qu’il riait et hurlait sans raison comme un véritable maniaque.  De plus, il avait ouvert le feu sur un chat attaché simplement pour savoir combien de projectiles il lui faudrait pour le faire mourir.  Selon un témoin, il avait aussi tiré sur une jeune fille, la balle effleurant son bras.  Tous ces faits étaient apparemment inconnus de ses parents, ce qui poussa certaines personnes à croire que l’équipe de la défense les avait fabriqués pour sauver la peau à leur client.

Le 22 septembre 1895, les parents de Shortis débarquaient à Montréal.  Le père, Francis Shortis, remercia les journaux anglophones d’avoir bien traité l’affaire, mais il blâma les journaux francophones puisque ceux-ci y voyaient une inégalité entre anglais et français.  Le procès débuta à Beauharnois le 1er octobre 1895.  La Northwestern Telegraph Company installa 17 miles de ligne supplémentaire pour mieux desservir les reporters.  Selon le Herald, il s’agirait du plus grand débat en cour criminel que la province ait connue jusque-là.  Le procès fut présidé par le juge Michel Mathieu, nommé juge en 1881 par John A. MacDonald.

En fait, on assista au plus long procès que le Canada avait vu jusque-là puisqu’il s’étendit sur 29 jours.  À son arrivée par le train, Shortis était menotté mais fumait sans cesse la cigarette.  Les procureurs Donald Macmaster et Charles Laurendeau représentaient le Couronne, tandis que la défense était assurée par Mes Greenshields et Foster.  Me Saint-Pierre se trouvait toujours à Montréal pour tenter de dénicher des éléments en faveur du plaidoyer de folie.

Shortis entra dans le prétoire d’un air désinvolte, au point de demander à Macmaster comment il allait.  Après qu’il eut plaidé non coupable, Greenshields annonça le plaidoyer d’aliénation mentale.  On sélectionna ensuite un jury mixte, c’est-à-dire moitié anglophone et moitié francophone.  Durant une heure, Macmaster livra au jury la façon dont il entendait présenter la cause, soulignant qu’un verdict d’aliénation ne garantissait pas la prison à vie.  Ensuite, Laurendeau présenta une allocution similaire en français.

John Lowe vint témoigner à l’effet que Shortis était parfaitement au courant pour la livraison d’argent.  Dans l’audience, plusieurs jeunes femmes en admiration pour l’accusé cherchaient à obtenir une place de choix, ce qui fit dire au Herald que si les femmes devaient être admises comme jurées l’accusé serait automatiquement acquitté.  Dans une autre cause contemporaine à celle de Shortis, l’affaire Demers, le juge Wurtele avait choisi d’expulser toutes les femmes du prétoire.

Après le témoignage de Hugh Wilson, blessé lors de la fusillade, la défense présenta le contenu de sa Commission rogatoire qui comptait 575 pages pour 48 témoins.  Ainsi, on apprit que le grand-père et un oncle de l’accusé avaient été internés.  D’autres racontèrent la maltraitance dont il avait fait preuve envers les animaux, sa tendance à la pyromanie et aussi à tirer sur des gens.

On entendit ensuite des témoins québécois, qui allèrent dans le même sens en décrivant le comportement excentrique de l’accusé.  Finalement, Millie Anderson fut appelée à la barre.  Elle n’aurait regardé l’accusé qu’une seule fois, c’est-à-dire au moment de l’identifier, alors que Shortis ne posa jamais les yeux sur elle.  Le jour du crime, dira-t-elle, il se sentait surveillé et  avait continuellement mal à la tête.  Shortis ne lui aurait jamais fait de proposition indécente et encore moins de promesse de mariage.  Au moment du drame, elle prétendit être sur le point de rompre avec lui parce qu’il devenait de plus en plus fou.  Au lendemain de sa comparution à la barre des témoins, Millie aurait démontré sa frustration à l’effet qu’il n’y ait pas une seule photo d’elle dans les journaux, puisqu’elle s’était donné beaucoup de mal pour se faire belle.

Appelé à son tour comme témoin, le père de l’accusé dira que son fils n’avait pas parlé avant l’âge de 4 ans et qu’il souffrait de violents maux de tête.  Le dernier témoin de fait fut Mary Shortis, la mère de l’accusé.  Selon elle, son fils avait reçu une roche sur la tête au cours de sa jeunesse et il serait devenu violent entre l’âge de 12 et 15 ans.

Quatre psychiatres témoignèrent pour la défense à titre d’experts, tandis que trois autres aidaient la Couronne en prenant uniquement des notes pour aider Macmaster lors de ses contre-interrogatoires. Dans les années 1890, les psychiatres croyaient beaucoup en l’hérédité.  Pour Shortis, les experts de la défense décrivirent son comportement comme une « folie morale », terme courant dans le domaine à cette époque.  Friedland fait remarquer que c’est seulement à partir de 1896 que le concept de schizophrénie est apparu et que Freud a parlé de psychanalyse.

L’un des psychiatres, R. M. Bucke, décrit par Friedland comme excentrique, croyait en la conscience cosmique, convaincu que des personnes comme le Christ et le poète Walt Whitman l’avaient atteint et qu’un jour tout le monde accèderait à ce niveau de conscience.  Il pensait aussi que le recueil de poèmes Leaves of grass de Whitman deviendrait la nouvelle Bible pour les prochains millénaires.  Toutefois, dans une lettre à sa fille, Bucke mentionne que M. Shortis aurait dépensé entre 30 000$ et 50 000$ pour « sauver » son fils.  Après avoir rencontré l’accusé à trois reprises, Bucke était d’avis qu’il était irrécupérable et décrivit son geste comme impulsif.  Me Macmaster le prit au piège en lui parlant de préméditation, ce qui allait à l’encontre de l’impulsivité.

Le Code criminel de 1892[1], le premier dont s’est doté le Canada, permettait à un accusé de témoigner pour sa défense, ce qui n’était pas permis auparavant.  Shortis n’a cependant pas fait ce choix.  La Couronne présenta donc une contre-preuve qui débuta avec le témoignage de Louis Simpson.  Celui-ci parla de l’incompétence de Shortis au travail, mais aussi de sa conviction selon laquelle Shortis était complice avec Millie et Jack Anderson.  D’après lui, si Shortis n’avait pas été arrêté à l’usine il serait retourné auprès de ses amis avec l’argent et ceux-ci lui auraient fournis un alibi.  En terminant son témoignage, Simpson offrit de serrer la main à Shortis, mais ce dernier refusa.

Deux médecins témoignèrent pour la Couronne mais pas en tant qu’experts.  Vers la fin du procès, la Couronne dut avouer qu’elle avait envoyé le Dr Georges Villeneuve pour examiner l’accusé mais que ce dernier l’avait renvoyé après quelques questions.  Macmaster expliqua cependant que la Couronne n’était pas intéressé à faire une expertise psychiatrique de l’accusé.

Au total, 133 témoins furent entendus en 22 jours d’audiences.  Après la plaidoirie de Greenshields en anglais ce fut celle de Saint-Pierre en français.  On a souvent souligné la longueur exceptionnelle de sa plaidoirie, qui s’échelonna sur trois jours, mais Friedland fait remarquer que l’avocat a été interrompu plusieurs fois en raison de problèmes de santé parmi les jurés.

En s’adressant aux jurés, Me Donald Macmaster leur parla de l’inutilité pour la Couronne d’appeler des experts aliénistes car elle ne croyait pas en la folie de l’accusé.  Selon lui, le comportement de Millie et Jack Anderson demeurait suspect.

Le 3 novembre 1895, le jury déclara l’accusé coupable.  Millie Anderson prenait son déjeuner à l’Hotel Kelley de Beauharnois lorsqu’on lui apprit la nouvelle.  Elle se serait précipitée vers la sortie, en larmes.  En après-midi, ce fut au tour de la mère de Shortis de recevoir le verdict.  Elle s’est littéralement effondrée.

Lorsque le juge demanda au condamné s’il avait quelque chose à déclarer, Valentine Shortis répondit seulement : « No, thank you! ».  Le juge fixa alors son exécution au 3 janvier 1896.  On raconte que Shortis aurait quitté le prétoire avec le sourire aux lèvres.

Le père de Shortis retourna en Irlande afin de récolter des pétitions pour la commutation de peine de son fils, tandis que sa mère resta au pays pour multiplier les efforts.  Le 31 décembre 1895 à 22h30, la nouvelle tomba : la commutation de peine était acceptée.  Shortis éviterait donc la pendaison.

On a tendance à voir l’affaire Shortis comme la première cause où le plaidoyer d’aliénation mentale a été accepté.  Pourtant, seul le contraire semble vrai.  En fait, le procès a plutôt conclu au meurtre prémédité.  Le jury a rejeté la théorie de la défense.  Quant à la commutation de peine, qui a été décidé des semaines après le procès par des politiciens, il faudrait savoir quels ont été les arguments qui ont pesé le plus dans la balance.  N’oublions pas que plusieurs condamnés avaient vu leur peine de mort être commuée en emprisonnement à vie sans même avoir plaidé la folie.

Après avoir purgé quelques années au pénitencier St-Vincent-de-Paul, Shortis fut transféré à Kingston, puis à Guelph, en Ontario.  Il fit même un séjour à la Ferme Industrielle de Burwash.  Il retrouva sa liberté le 3 avril 1937.  Après plus de 40 ans de prison, Shortis alla vivre à Toronto, où il se mit à marcher plusieurs kilomètres par jour afin de se familiariser avec sa nouvelle époque.  Le 30 avril 1941, il entra dans une pharmacie sur Bloor Street.  Il se plaignit à l’effet qu’il se sentait devenir malade.  Le pharmacien lui donna un médicament pour le soulager mais le célèbre tueur mourut dans l’heure qui suivit.  L’enquête du coroner conclut à une attaque cardiaque.

Est-ce qu’une contre-expertise psychiatrique faite par la Couronne aurait bloqué la possibilité d’une commutation de peine?  Est-ce que le mobile du crime était le vol?  Shortis avait-il comploté avec Millie et Jack Anderson?

Je ne pense pas qu’on puisse voir cette affaire comme une première victoire de la défense en matière d’aliénation mentale, mais ce fut certainement la première fois que l’idée de non responsabilité criminelle faisait autant de chemin dans un procès québécois, voire canadien.


Bibliographie :

Friedland, Martin L.  The case of Valentine Shortis, a True Story of Crime and Politics in Canada.  University of Toronto Press, Toronto, 1986, 1995, 2001, 324 p.


[1] Accepté en 1892, ce premier Code criminel entrerait en vigueur seulement le 1er juillet 1893.

Guy Turcotte: ruse ou folie

screenhunter_552-mar-03-18-10FORTIN, Clément.  Guy Turcotte, ruse ou folie.  Saint-Sauveur : [s.n.], 2017.  500 p. (ISBN : 978-2-9805679-7-1)

            Je sais, je me répète : ce livre je l’attendais depuis plus de deux ans.  J’ai également dit que j’attendrais de le lire avant de me forger une opinion à propos de cette affaire qui n’a laissé personne indifférent.  Et bien voilà!  Le moment est venu.

Selon l’entente conclue avec le juge André Vincent (qui a président le second procès de Turcotte), Me Clément Fortin m’avait expliqué pourquoi il ne pouvait aller sous presse avec son manuscrit avant que la cause ne soit officiellement terminée.  Ce processus impliquait évidemment les démarches effectuées auprès de la Cour d’appel.  Or, le 3 décembre 2016 c’est Guy Turcotte lui-même qui se désistait.  Le manuscrit pouvait enfin se transformer en livre et atteindre directement les lecteurs.

            Les docu-roman de Me Fortin ne sont pas des nouveaux venus dans ma section « comptes rendus de livres », mais celui-ci est, je pense, susceptible de créer un peu plus de réactions que les autres.   Dès les premières pages, il souligne son désaccord avec la tenue du deuxième procès.  Pour s’expliquer, l’avocat retraité principalement deux arguments, dont l’un, assez étrange en effet, sur le fait que l’infirmière Chantal Duhamel dira au second procès que Turcotte lui aurait dit avoir fait « ça » pour faire « chier sa femme ».  Voilà qui fait dire à l’auteur : « comment une information aussi importante peut-elle surgir six années plus tard [?] ».  En fait, Duhamel n’avait rien dit de tel lors de ses deux précédents témoignages (à l’enquête préliminaire et au premier procès).

            « Un deuxième procès prend une tout autre forme », explique Fortin.  « Les témoins ont discuté de leurs témoignages, ils ont lu les journaux et entendu les nouvelles à la radio et à la télévision.  L’interrogatoire et le contre-interrogatoire qu’ils ont subis ont mûri dans leurs esprits.  Ils ne sont plus des néophytes.  Ils ont perdu leur spontanéité ».

Dès les premières pages, on nous offre une belle matière à réflexion.

            L’auteur s’interroge également à savoir si les réseaux sociaux, ou ce cinquième pouvoir, ont réussi à manipuler le système judiciaire afin que celui-ci prononce la sentence désirée.  Si cela fut réellement le cas, il faudrait sans doute y voir un grave problème de société, en plus d’une contradiction flagrante selon laquelle les internautes qui se plaignent de leur non confiance envers le système judiciaire arrivent eux-mêmes à le rendre injuste en le manipulant.

            Il faut bien admettre que sur Facebook on a assisté à tous les commentaires imaginables, comme si le fait de dénigrer ou de juger Guy Turcotte sur la place publique avait un effet rassembleur.  Mais cette malsaine solidarité se donne rarement la peine de tenter de comprendre le système judiciaire, ou plus précisément le processus d’un procès criminel.  Il est toujours plus facile d’ouvrir la bouche que de se plonger dans des centaines d’heures d’études sur un seul dossier.  Aussi, il faut certainement se donner comme leçon que le désir de vouloir comprendre n’est pas automatiquement un pas en matière de défense pour l’accusé.

            Combien de ces commentateurs (trices) ont assisté au procès ou lu les transcriptions sténographiques?  Poser la question c’est y répondre, comme le dit la vieille expression.

            L’analyse de Me Fortin, qui va jusqu’à suggérer l’idée selon laquelle Turcotte aurait pu être victime d’une injustice en raison de l’issue du second procès, n’est peut-être pas à la portée de tous.  Entre les lignes, il nous fait comprendre que cette affaire complexe mérite qu’on étudie l’ensemble de la preuve avant d’y jeter le moindre jugement.  Pour aider le lecteur à s’imprégner du contexte, les premiers chapitres se réservent justement à la reconstitution des faits.

            On remonte d’abord en 1999, lors de la première rencontre entre Isabelle Gaston et Guy Turcotte dans un bar de Québec.  Les deux étudiaient déjà en médecine.  Isabelle deviendra urgentologue et Guy se spécialisera pour finir cardiologue.  On la dépeint comme une professionnelle au cœur volage et qui prend cette relation plus à la légère que lui, au point où Guy doit lui demander de couper les ponts avec un jeune homme qu’elle continuait de fréquenter.  Malgré cela, la mésentente s’installe rapidement dans le couple.  Turcotte, victime d’intimidation dans sa jeunesse, semble avoir du mal à s’affirmer et subit les foudres de sa fiancée.  En mars 2001, il n’en peut plus.  C’est d’ailleurs lui qui demande la séparation.  Il quitte Isabelle.  Peu après, cependant, elle reprendra contact avant de le convaincre de revenir auprès d’elle.

            Accaparé par des horaires exigeants, le couple connaît des hauts et des bas.  D’après ces premiers chapitres, c’est Guy qui veut avoir des enfants.  Le 27 avril 2003 naît leur fils Olivier.  Leur couple continue de battre de l’aile, mais Guy veut avoir une vraie famille, et pour cela un seul enfant n’est pas suffisant.  Alors, il demande à Isabelle de lui en faire un autre.  C’est alors qu’Anne-Sophie voit le jour, le 8 décembre 2005.

            La situation s’envenime.  Guy ne se sent même plus chez lui, puisqu’Isabelle décide de refaire la décoration de leur maison selon ses propres goûts.  Lors d’un voyage, elle fera vivre l’enfer aux parents de Guy tellement son caractère semble particulier.

            Détail intéressant, une bouteille de lave-glace qu’Isabelle avait laissé traîner en 2008 est à l’origine d’un incident.  Croyant qu’Anne-Sophie, qui manipulait le contenant, en avait ingurgité, la fillette est conduite à Sainte-Justine.  Heureusement, les tests toxicologiques démontrent qu’elle n’a rien bu.  Mais comme on le sait, le lave-glace jouera un rôle principal dans cette affaire.

            Les choses atteignent leur apogée le jour de l’An 2009, lors d’un party avec un couple d’amis.  Isabelle se conduit de façon inappropriée avec Martin Huot, un ami du couple qui fréquente une autre femme, Patricia Giroux.  La façon qu’ils ont de danser fait naître les soupçons de Patricia, non sans remarquer que la femme médecin se laisse aussi aller à embrasser le barman.  Guy se sent tellement mal qu’il doit sortir marcher prendre l’air.

            La conjointe de Martin Huot sonnera l’alarme en téléphonant au cardiologue pour lui apprendre sa récente découverte : Isabelle Gaston entretient une liaison sérieuse avec Martin Huot.  Le couple Turcotte était sur le point de faire un voyage au Mexique avec les enfants.  Puisque ceux-ci rêvaient de ce périple depuis un certain temps, Turcotte prend la décision de parler à Isabelle seulement à leur retour.  Encore une fois, il pense d’abord aux enfants.

            La séparation est donc inévitable, mais Guy se sent trahi par une autre femme.  Son amie Patricia Giroux, la conjointe de Huot, crève l’abcès le jour du départ des Turcotte pour le sud, alors qu’elle avait promis à Guy d’attendre leur retour de voyage.  L’expédition mexicaine se déroule donc dans la haine et la méfiance.  Au retour, Guy emménage dans une résidence louée, à Piedmont.  Le soir même, Martin Huot s’installe avec Isabelle, dans cette maison qu’elle décide une fois de plus de refaire la décoration.  Elle avait besoin de changer d’air, paraît-il.

            Bref, Turcotte continue de gérer sa vie sans rien laisser paraître, ce qui appuiera plus tard sa défense, dans le sens où rien dans son comportement ne laissait croire à ses intentions.  Du moins, pas avant la soirée du 20 février 2009.  Ce soir-là, il est seul dans sa nouvelle maison avec les enfants.  C’est en lisant les courriels échangés entre Isabelle et Martin, fournis par Patricia Giroux, que tout semble s’écrouler.  Vers 20h30, Guy parle au téléphone avec sa mère.  Son discours sera répétitif et désespéré.  Il lui demande de dire à tous combien il les aime.

            Inquiets, ses parents débarquent le lendemain matin.  Tout indique que leur fils est à la maison, mais personne n’ouvre.  On appelle la police.  C’est le drame.  Olivier et Anne-Sophie sont retrouvés assassinés, les tripes à l’air.  Olivier a reçu 27 coups de couteau et sa petite sœur 19.  Guy Turcotte, lui, se cache sous son lit, complètement mou et désorienté.

C’est alors que débute l’une des plus grandes sagas judiciaires qu’ait connu le Québec depuis le début du 21ème siècle.  Ce sera aussi celle qui suscitera le plus d’indignation et de réactions incontrôlées.  Le fait qu’un père assassine froidement ses deux enfants est incompréhensible.  De surcroît, le fait qu’il soit médecin spécialiste ajoute à cette impéritie.

            Pourquoi?

Reste à savoir si c’est bien la bonne question.  Ne serait-il pas plus sage de se demander d’abord « comment? ».

            Le procès s’ouvre le 19 avril 2011 au palais de justice de Saint-Jérôme, devant le juge Marc David.  Dès le début, la défense reconnaît les meurtres d’Olivier et d’Anne-Sophie.  En quelque sorte, l’accusé reconnaissait son crime, comme s’il plaidait coupable mais à une seule partie de l’accusation.  La Couronne aurait donc le fardeau de prouver l’intention criminelle et la préméditation puisqu’on tenterait de le condamner pour meurtre au premier degré.

Ses avocats, les frères Pierre et Guy Poupart, allaient cependant devoir démontrer l’absence de préméditation et l’irresponsabilité criminelle de leur client pour trouble mental.

            Certains commentaires persistent toujours, six ans plus tard, à propos de l’option d’acquittement.  Là encore, il faut rétablir certains commentaires gratuits et disgracieux d’internautes qui ne savaient visiblement pas de quoi ils parlaient.  En plaidant « la folie », c’était une façon de reconnaître les faits.  Pour ceux et celles qui ont lu mon livre L’affaire Aurore Gagnon ils reconnaîtront ce passage où Marie-Anne Houde a plaidé la folie pour tenter de s’en sortir.  Automatiquement, elle reconnaissait avoir causé la mort d’Aurore.  L’option de l’acquittement disparaissait automatiquement.

            D’ailleurs, dans ses directives aux jurés, le juge Marc David expliquera les quatre verdicts qui s’offraient à eux : 1. Criminellement non responsable; 2. Coupable de meurtre au premier degré; 3. Coupable de meurtre au deuxième degré; et 4. Coupable d’homicide involontaire coupable.  Je vous fais remarquer que l’acquittement n’était pas au menu.

            Aussi, on a souvent entendu des commentateurs malhabiles remettre en question la sincérité de Guy Turcotte quant à sa réelle volonté de vouloir s’enlever la vie.  De manière crue, on affirme encore qu’avec son expérience en médecine il aurait dû « réussir » son suicide sans le moindre problème.  Mais en parcourant les pages de ce docu-roman, on en vient justement à se demander si c’est la bonne façon de présenter le problème.

            Me Fortin ne répond pas directement à cette question, mais à la lecture des témoignages, il faut être honnête : la préméditation n’a pas été prouvée.  Au contraire, Turcotte vivait, jusqu’à peu de temps avant le drame, de façon tout à fait normal.  Au point d’avoir des rendez-vous fixés au-delà de la date fatidique.  Jusqu’à l’appel téléphonique passé à sa mère au soir du 20 février 2009, rien ne laissait entendre que les choses allaient mal tourner, si ce n’est que le ton inhabituel qu’il avait ce soir-là.  Serait-il possible que ce soit en regardant les courriels échangés entre sa femme et son amant qu’il ait soudainement pété les plombs?  Cela pourrait-il expliquer son désarroi, son manque de planification, ce qui l’a convaincu de se tourner vers le seul moyen qui se trouvait alors à sa porte : la fameuse bouteille de lave-glace?

            D’ailleurs, la chimiste et toxicologue judiciaire Anne-Marie Faucher vint témoigner sous serment que la quantité de méthanol dans l’organisme de Turcotte au moment de son arrivée à l’hôpital était mortelle.  Sans le traitement qu’on lui a imposé (malgré son refus de recevoir les soins on l’a tout de même traité), il serait mort dans une plage de temps située entre 6 et 30 heures.  Pour ceux et celles qui prétendent encore que Turcotte a « raté » son suicide, peut-être faudrait-il plutôt se demander s’il n’avait pas prévu passer tout le week-end seul avec ses enfants, c’est-à-dire pour une période suffisante lui permettant de mourir.

            En ce sens, l’intervention de ses parents, en quelque sorte, lui aura sauvée la vie.

            L’intention de la poursuite était de démontrer que Turcotte avait agis pour se venger de sa femme, pour la faire souffrir.  Mais alors, souligne l’auteur, comment expliquer pourquoi il n’avait pas annulé une police d’assurance de 900 000$ dont la bénéficiaire était Isabelle Gaston?

Ce n’est là qu’un élément parmi d’autres qui illustrent le manque de preuve visant à établir hors de tout doute raisonnable que l’accusé avait agis avec préméditation et pour se venger de cette séparation.  Au contraire, la défense alléguait qu’il avait assassiné ses enfants pour éviter à ceux-ci de découvrir son corps le lendemain.

            En conclusion, Me Fortin ne manque pas de revenir sur les rôles qu’ont joués certains affabulateurs dans notre patrimoine judiciaire, comme Jacques Hébert et Pauline Cadieux, dans d’autres dossiers médiatisés.  Voilà qui lui fait dire, en partie, pourquoi les gens semblent manifester sporadiquement leur manque de confiance envers le système judiciaire.  Dans ce cas-ci, l’auteur cible surtout Isabelle Gaston : « Le rôle que les médias ont permis à Isabelle Gaston de jouer s’apparente à celui d’Hébert et de Cadieux.  Profitant de son talent de communicatrice et son état de mère éploré, toutes les tribunes lui ont été offertes.  Rappelez-vous, entre autres, sa brillante apparition à Tout le monde en parle.  Ne vous étonnez donc pas de la réaction du public au verdict du jury de Saint-Jérôme [second procès]».

            Selon l’auteur, les médias devraient redoubler de prudence dans leurs propos, d’autant plus que les jurés ne sont plus séquestrés comme autrefois.

            Les réseaux sociaux ne sont pas les seuls fautifs.  Le roman à succès La Justicière s’est servi de l’affaire Turcotte pour « se faire virtuellement justice », sans toutefois approfondir la cause.  Le souffre-douleur de notre société devient alors le personnage de Gérard Tanguay (à noter que les initiales sont les mêmes) dans ce récit qui milite en faveur de la peine de mort.  Sous la plume de Marc Aubin, Gérard Tanguay finira écartelé et poignardé dans une atmosphère sadomasochiste.  Même les romanciers préfèrent manquer d’objectivité pour suivre la vindicte populaire.

            Au passage, Clément Fortin dénonce également la lenteur du processus judiciaire mais aussi la longueur inutile de certains procès.  Toutefois, il se fait défenseur du système des procès devant jury, « un rouage important de notre démocratie », écrit-il.  Je suis entièrement d’accord avec lui sur ce point.  Ce serait un manque flagrant de transparence que d’éliminer cette fonction.

            Au final, en rappelant une étude de 2016 qui prétendait que 50% des Québécois étaient des analphabètes fonctionnels, « je n’espère pas faire comprendre à tout le monde les tenants et aboutissants du procès de Guy Turcotte », ajoute Fortin.

Rappelant que la justice populaire est souvent mal renseignée et pourtant avide de faire valoir ses commentaires, il rappelle que « à ce chapitre, Isabelle Gaston a une page Facebook [qui compte plus de 42 000 adeptes] sur laquelle des internautes lui manifestent leur soutien dans sa lutte pour obtenir justice, soit la condamnation de Guy Turcotte ».

            Finalement, Me Fortin est en accord avec le verdict du premier procès.  Si j’avais été l’un des jurés, j’aurais peut-être hésité entre le verdict de non responsabilité criminelle et celui d’homicide involontaire coupable, mais je me range à son opinion.  Bien sûr, il faut au moins faire l’effort de lire cette brique de 500 pages pour bien comprendre tous les détails de l’affaire.

Des cinq causes qu’il a étudiées au cours des dernières années, seul le procès de Jacques Mesrine, en 1971, était pour lui une fraude judiciaire.  La leçon revient à dire qu’il faudrait sans doute prendre la peine de bien se renseigner et surtout de comprendre les détails d’une cause avant de se manifester ou de cracher sa colère sur Facebook.

            « On ne peut juger cette affaire en glanant quelques faits rapportés dans les journaux même s’ils sont fidèles à ceux qui ont été mis en preuve devant le jury.  Les témoignages sont fleuves.  Malgré tous les efforts que j’ai déployés, il ne m’a pas été possible de rapporter le procès dans son entier.  J’ai été obligé de faire des choix ».  D’où l’importance de bien s’imprégner des témoignages.

            Malgré cela, Fortin avoue aussi que certains journalistes font du travail irréprochable.  Il ne faudrait quand même pas les mettre tous dans le même panier.  Il se refuse aussi de blâmer les procureurs de la poursuite ou de la défense.  Tous ont fait un travail remarquable au cours de ce premier procès.

            Pour avoir une opinion complète, je vous invite à lire cette étude très intéressante, même si votre opinion entre en conflit avec ce que vous venez de lire.  Une fois la poussière retombée, peut-être pourra-t-on espérer retrouver notre esprit critique.  De tels livres ne changent peut-être pas les verdicts officiels, mais on éviterait sans doute la publication d’œuvres propagandistes comme ceux de Cadieux, Hébert, Corbin, Lefebvre, Mathieu, et j’en passe.