La formation du 4ème Régiment d’artillerie moyen


Gaston Toutant, à haut à gauche, lors de son entraînement avant le départ du 4ème Régiment pour l'Angleterre.
Gaston Toutant, en haut à gauche, lors de son entraînement avant le départ du 4ème Régiment pour l’Angleterre.

Je dois m’en confesser : cet article, je le promettais depuis 2010. La vie étant ce qu’elle est parfois, on repousse certains projets à plus tard, et cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne nous tiennent pas à cœur. Au contraire.

Avant même de rencontrer Gaston Toutant pour la première fois, en août 2008, j’avais conscience de l’énorme sacrifice que nombre de Canadiens ont fait pour enrayer le projet néfaste d’un assassin de masse comme Adolf Hitler. Bien que l’on sache à quel point nous leur en sommes reconnaissants, on prend rarement le temps de revenir sur la question, mis à part une brève journée commémorative ou un reportage télé occasionnel.

Pourtant, c’est en grande partie grâce à eux que nous vivons maintenant dans un monde libre. Certes, nous leur devons beaucoup. Et c’est ce simple « merci » que je n’ai pas eu le temps de dire à Gaston Toutant avant son ultime départ.

Difficile de retracer les actions et les moindres déplacements d’un régiment, car trop souvent ils se fondent dans cette masse historique en plus de se buter à une accessibilité très limité de certaines archives fédérales. Le 12 novembre 2010 j’essuyais d’ailleurs un refus à ma demande d’accès au dossier militaire de Gaston, mais s’il était décédé quelques mois auparavant et qu’il m’avait donné son accord.

De plus, lorsqu’on aborde le sujet de la Seconde Guerre, on entre rarement dans les détails. Nombre d’historiens et de vulgarisateurs s’en tiennent à l’étude des grandes lignes. Par chance, l’ouvrage de Jacques Gouin, lieutenant du 4ème Régiment, m’apporte un sérieux coup de pouce en ce sens. En effet, il s’agit là du seul volume connu consacré entièrement aux aventures du 4ème Régiment d’artillerie moyenne. Cet œuvre trop rare publié à compte d’auteur fut donc ma principale source d’information pour ce présent article[1].

Jacques Gouin justifiait rapidement le choix du titre de son ouvrage, Par la bouche de nos canons, par la légendaire réplique du Gouverneur Frontenac lors de la Bataille de Beauport en octobre 1690 face aux troupes de Phips. « Ce n’est qu’au cours de la Seconde Guerre mondiale que les artilleurs canadiens de langue française pourront enfin renouer, pour la première fois depuis le régiment français, la fière tradition créée par Frontenac et les frères Le Moyne », écrivait Gouin dans son livre de 1970.

Ce qui fait la particularité de ce régiment c’est qu’il a été « le seul régiment canadien d’artillerie de langue française, complet dans tous ses cadres, qui ait pourchassé l’ennemi commun jusqu’à la victoire finale en Allemagne, le 6 mai 1945 ».

Gouin ajoutait également, après avoir brièvement abordé la question du refus de servir la reine, ou les crises de conscription (à lire : Crise de la conscription, prémisse d’une société distincte?), que « par le récit qui va suivre, que, deux siècles après avoir été « brisés en tant que peuple », les Canadiens français furent encore capables de fournir « des capitaines et des combattants » à leur pays et au monde libre ».

Gaston Toutant s’engagea volontairement le 10 octobre 1940. Un peu plus d’un mois plus tard, soit le 19 novembre, on décrétait que les forces armées du Canada seraient maintenant englobées sous un seul titre, celui d’Armée canadienne.

Mobilisé au Québec à l’été de 1941, le 4ème Régiment connaîtrait plusieurs avatars avant de porter le nom sous lequel on le désigne aujourd’hui. Il fut d’abord mobilisé comme régiment de campagne, le 20ème, sans doute parce que la fabrication de canons de calibre moyen commençait à peine. On sentait alors l’urgence de renforcir les forces alliées, mais les effectifs manquaient.

Pour commander cette unité de langue française, le lieutenant-colonel H. M. de L. Panet fut rappelé du Royaume Uni. Trois autres commandants de batteries furent aussi rappelés : le major J.-H. Réal Gagnon à la 50ème, le major Maurice Archer à la 58ème et le major M. Hallé à la 72ème. Une campagne de recrutement fut lancée aussitôt dans les régions militaires de Montréal et de Québec.

En raison d’exigences plus sévères, il était plus difficile de recruter des artilleurs que des fantassins. Par exemple, Gouin nous dit que pour être artilleur il fallait mesurer au moins cinq pieds et six pouces alors que cinq pieds et quatre pouces suffisaient pour l’infanterie. Le recrutement fut si laborieux qu’en mars 1942 on cherchait encore des sous-officiers.

Le Capetown Castle.  C'est sur ce navire de 27,000 tonnes que les hommes du 4ème Régiment d'artillerie moyen firent la traversé de l'Atlantique en 1942.
Le Capetown Castle. C’est sur ce navire de 27,000 tonnes que les hommes du 4ème Régiment d’artillerie moyen firent la traversée de l’Atlantique en 1942.

À l’automne 1941, on cessa le recrutement du 20ème régiment pour se concentrer sur celui de la 4ème division blindée, promise à l’Angleterre pour sa défensive. Peu de temps après, le monde libre fut frappé par l’attaque surprise contre Pearl Harbor aux États-Unis, le 7 décembre 1941. Comme on le sait, les conséquences de cette offensive obligèrent les Américains à voir le conflit d’un autre œil.

Le 13 février 1942, Hitler renonçait à envahir l’Angleterre, mais la menace d’invasion continuera cependant d’être prise au sérieux jusqu’au grand débarquement de 1944.

Pendant ce temps, au cours de l’hiver 1942, les trois batteries de langue françaises étaient cantonnées à Valcartier. C’est finalement le 2 février 1942 que la Défense nationale ordonna la création officielle du 4ème Régiment d’artillerie moyenne en ces termes : « la formation immédiate du 4ème Régiment canadien d’artillerie moyenne est autorisée par la présente … Ce Régiment doit être prêt à traverser outre-mer aussitôt que possible après le 1er mai. Tout son personnel devra être de langue française.[2] »

Ce n’est que le 11 mars 1942 que le « ministère de la Défense nationale autorisera la formation d’un quartier général de l’Armée canadienne outre-mer », précisait Gouin. Dès le lendemain, le 4ème Régiment se regroupait à Petawawa.

Le 19 mars 1942, le major Gagnon fut nommé commandant en second du Régiment, tandis que le major Archer se retrouva commandant de la 50ème batterie, et le capitaine Codère promu major pour diriger la 58ème batterie. Au cours des trois mois qui suivirent, le Régiment se solidifia.

En mai 1942, un mois après le plébiscite de Mackenzie King, « le Régiment commençait à se sentir assez chevronné pour se payer le luxe d’ordonner des cours martiales appelées à juger des cas de désertion et d’absence sans permission, symptômes assez typiques de tout régiment qui se respecte », écrivait Gouin.

Le même mois, le Régiment accueillait son premier médecin attitré, le lieutenant Bernard « Barney » Brosseau.

Le 3 juin 1942 on organisa une première soirée dansante pour les hommes du Régiment, ce qui semble indiquer que l’organisation se déroulait plutôt bien.

Le 15 juin, l’ordre de plier bagages arriva. Gaston Toutant et ses collègues devaient maintenant se préparer à la traversée outre-mer, prévue pour le 27. Cette date fut cependant reportée. Fait inusité, ce régiment d’artillerie n’avait toujours aucun canon à sa disposition, nous dit Gouin. À force de tergiverser, les absences sans permission commencèrent à se multiplier.

Le 4 juillet 1942, on annonça une nouvelle date de départ : le 14. Habitué aux fausses alertes, le Régiment organisa une autre soirée dansante le 8 juillet. Mais le 16, tous les officiers assistaient au mariage du major Roland Codère et de Mlle Yvette Beaudoin à Pembroke, près de Petawawa, après quoi tout le monde se transporta chez le major Réal Gagnon.

Le 30 juillet 1942 arriva l’ordre définitif du départ pour Halifax, en Nouvelle-Écosse, qui s’effectuera le 6 août à 18h30. Sur ordre militaire, tous devaient demeurer discrets à propos des déplacements.

Le 3 août à 14h00, on permit aux hommes de se confesser. Et c’est finalement à 7h00 au matin du 6 août 1942 qu’eut lieu une messe réunissant tout le personnel du Régiment. Répondirent à l’appel 28 officiers, 8 sergents-majors, 23 sergents, 15 caporaux et 440 canonniers, pour un grand total de 514 hommes. On sait que Gaston Toutant avait le grade de sergent major lors du débarquement en 1944, mais impossible de savoir s’il occupait déjà cette fonction avant le départ pour l’Europe.

Le train transportant le 4ème Régiment arriva à Halifax à 9h00 au matin du 8 août 1942. Dans le port mouillait déjà le Capetown Castle, un navire de 27,000 tonnes et sur lequel les hommes étaient prêts à partir dès 11h00.

Après une traversée de huit jours, le 17 août 1942, la côte irlandaise apparut à leurs yeux. Vers 18h00, le Capetown Castle était dans la Mersey, près de Liverpool. Deux jours plus tard, on lisait dans La Presse de Montréal l’annonce de l’arrivée du Régiment outre-mer. On ne rapporta aucune alerte de sous-marin ni de présence aérienne durant tout le périple.

Dès le lendemain, toutefois, le Régiment dût s’habituer aux sirènes car les alertes étaient nombreuses en Angleterre.

Le débarquement s’effectua le 18 août, après quoi le Régiment eut droit à une visite en bus à travers Liverpool avant de prendre un train pour Bookham, comté de Surrey. À l’aube du 19 août, le Régiment arrivait au cantonnement qu’on lui réservait sur le domaine Southey Hall, à Bookham. La demeure avait été autrefois habitée par lady Hamilton. C’est là que le 4ème Régiment allait passer ses 14 prochains mois, une période au cours de laquelle, graduellement, les aléas de la guerre avantageraient les Alliés.

Le lendemain de l’arrivée, cependant, le lieutenant colonel Panet, épuisé par les dernières semaines, tomba malade au point d’être hospitalisé. Le major Réal Gagnon le remplaça par intérim au commandement. Des officiers canadiens anglais, qui avaient accumulé de l’expérience durant la campagne d’Afrique, vinrent apporter leur appui afin de perfectionner les troupes.

Le 27 août 1942, la région de Bookham fut bombardée par l’aviation allemande. Déjà, les hommes eurent un avant-goût de ce qui les attendait deux ans plus tard. Cependant, à ce moment-là, ils ignoraient tout de ce qui allait suivre. La stratégie du grand débarquement demeurait un secret bien gardé. Gouin rappelle alors le choc de la réalité : « Décidément, on ne jouait plus au soldat. On était vraiment à la ligne de feu, côte à côte avec les imperturbables Anglais qui enduraient ce tintamarre lugubre et destructeur depuis 1940 ».

Le "padre" Lucien Clermont, à gauche, en compagnie de Gaston Toutant.
Le « padre » Lucien Clermont, à gauche, en compagnie de Gaston Toutant.

Au début, pour l’entraînement, le Régiment ne disposait que de deux obusiers de 6 pouces. Le soir, pour se détendre, les hommes exploraient les environs de Bookham, mais selon Gouin la moitié d’entre eux ne parlaient pas encore très bien l’anglais afin de socialiser avec les britanniques. Gouin explique cependant que cette barrière tomba assez rapidement en raison des charmes particuliers des belles anglaises et « les mariages devaient bientôt suivre! »

Le 1er septembre 1942, le Régiment reçut une voiture d’état-major, 6 jeeps, 5 camions d’une demi-tonne et 2 camions de trois tonnes. Quelques jours plus tard, on obtint cette fois 8 autres obusiers de 6 pouces. Le même jour, le major Archer et le lieutenant Laplante assistèrent aux funérailles du duc de Kent à Londres, où ils eurent l’honneur de voir en personne l’indomptable Winston Churchill.

L’arrivée du superviseur Kenalty fit en sorte de divertir quelque peu les troupes en organisant une visite de la tour de Londres et une autre au château Windsor, sans compter un simple bingo. En dépit de ces efforts, écrit Gouin, il semble que l’attrait principal demeurait les femmes de Leatherhead.

La nourriture n’était cependant pas à la hauteur, mais le courrier était abondant. Puis débarqua le padre, J.-A.-L. « Lucien » Clermont, grand amateur de bridge et d’échecs. Clermont aurait donné une raclée au chef de gare qui aurait osé le traiter de « son of a bitch » pour une raison inconnue. Drôle de pasteur!

« Le « padre », telle devait être l’appellation affectueuse qu’il devait toujours conserver », écrit Gouin en 1970. Et c’était vrai. En mars 2010, deux mois avant son décès, Gaston Toutant le désignait encore sous ce terme. « Le padre! », disait-il, ponctué d’un rire étouffé. « Il voulait toujours nous suivre partout ».

Gouin qualifiait le pasteur Clermont comme d’une légende au sein du 4ème Régiment. Il avait aussi comme compagnon une petite chienne nommée Brigitte.

Peu après, le lieutenant-colonel Panet revenait à son poste avant que le Régiment ait droit à sa première inspection officielle par des officiers supérieurs de l’artillerie britannique et canadienne. Dès le lendemain, on leur expédiait 1,000 obus de 6 pouces. On organisa donc des exercices, des manœuvres et des concours de tir, ce qui permit aux hommes de se perfectionner.

Le 22 octobre, le Régiment comptait enfin 16 canons, ce qui allait représenter ses effectifs complets. Par la suite, le Régiment se rendit à Tottenham Corner, Epsom-Dawns, où se tenait une exposition de chars de combat alliés et ennemis, question de se familiariser avec ces véhicules. Mais, selon Gouin, l’invitation servait de prétexte à un exercice de mobilité. En plus des quelques 500 hommes du Régiment, le padre et Brigitte s’y trouvaient également.

Défiant les raids aériens, les hommes du Régiment organisèrent leur première soirée dansante à Southey Hall le 30 octobre. Au nombre des invités se trouvait le major-général Roberts, qui avait commandé le raid de Dieppe.

Tout au long du mois de novembre, les entraînements se multiplièrent. Les hommes devaient se perfectionner puisque les Allemands étaient redoutables depuis le début de cette guerre.

Le 24 décembre 1942, on eut droit à une messe de minuit et pour le jour de l’An à une soirée au mess des officiers.

Le 4 janvier 1943, le Régiment partit pour le vaste champ de tir de Sennybridge, dans les plaines montagneuses et désolées du pays de Galles. Sur une carte élaborés par Réal Gagnon et que Gaston Toutant conservait toujours jalousement à l’un des murs de sa maison en 2010 on pouvait justement noter que cette entraînement de tir s’était prolongé jusqu’en février.

Selon Gouin, le 14 janvier 1943 un espion nazi fut pendu à Londres « après avoir avoué qu’il avait reçu de ses chefs allemands l’ordre de se renseigner sur les forces et les emplacements des troupes canadiennes et américaines en Angleterre »[3].

Le 17 janvier 1943, un raid aérien fit rage durant deux heures dans la région de Bookham, ce qui n’empêcha pas le Régiment de se rendre à Sennybridge pour son premier exercice de tir authentique. Le tout se fit sous un déluge de pluie et dans la boue. Le 21 janvier, le général McNaughton assista à l’exercice. Bien qu’il y avait place à amélioration, on rapporta la cohésion parfaite du personnel.

Puis le Régiment reçut ses premiers canons de calibre 5,5 pouces. Ceux-ci allaient d’ailleurs leur rester fidèles jusqu’à la toute fin de la guerre.

Le 15 juin 1943, on reçut la visite du major-général Vanier, suivi d’une soirée dansante mondaine et joute de softball entre les officiers du Régiment et une équipe du CWAC de Londres.

Le 9 octobre 1943, le Régiment déménagea définitivement dans un autre coin du Surrey, c’est-à-dire à Caterham-on-the-Hill, en banlieue de Londres. Il allait y rester jusqu’en juillet 1944, au jour du départ pour la grande bataille de Normandie.

Canon britannique de 5,5 pouces semblable à ceux utilisés par les hommes du 4ème Régiment d'artillerie moyen.
Canon britannique de 5,5 pouces semblable à ceux utilisés par les hommes du 4ème Régiment d’artillerie moyen.

Une semaine plus tard, le Régiment passait sous la direction du 2ème groupe canadien d’artillerie, ce qui signifiait qu’il n’était pas encore prêt pour les campagnes de Sicile et d’Italie. Les exercices devinrent cependant de plus en plus rigoureux. En dépit de cela, une certaine monotonie s’installait. Il faut comprendre que les volontaires comme Gaston, qui avait d’abord voulu s’engager dans l’aviation, entretenaient un désir d’aller au front afin de faire leur part pour libérer la France et repousser le nazisme. Cette longue attente de recevoir enfin l’ordre final pouvait miner le moral de certains hommes.

Le Capitaine Sévigny, qui deviendrait plus tard un héros aux dires de Gouin, connaissait ses phases de mélancolie. Bref, l’impatience devenait palpable.

L’hiver 1944 fut marqué par une série d’exercices mais aussi de bombardements dont une bombe incendiaire atteignit la table sur laquelle était en train d’écrire le lieutenant Lévesque. Le 24 mars, un autre raid aérien obligea les hommes du Régiment à éteindre des incendies dans la région de Caterham. Le greffier de la ville de Caterham adressa, le 11 avril 1944, sa gratitude aux hommes du 4ème Régiment. Bien que ce fut une réaction défensive, c’était la première fois que Gaston Toutant et ses collègues amenaient leur aide directe aux forces alliées. Ce ne serait, bien sûr, qu’un début.

Pour des raisons de santé, le lieutenant colonel Panet dût abandonner définitivement le commandement du 4ème Régiment, le confiant aux jeunes mains de Réal Gagnon. Gouin reconnaissait que Panet avait beaucoup fait pour le Régiment en terme d’organisation et de logistique, mais Gagnon « allait accomplir davantage encore »[4], en raison de la guerre. « Le major Gagnon, grand sec à la démarche altière et décidée, joignait à une volonté ferme, une intelligence vive et une connaissance profonde des hommes. Ses cheveux, gris avant trente ans, devaient blanchir avant quarante : l’espace d’une compagnie militaire »[5].

Un régiment d’artillerie moyenne lors de la Seconde Guerre était composé de trois éléments principaux : un quartier général régimentaire et deux batteries de huit canons chacune. Chaque batterie composée de 252 hommes, pour un total de 570 hommes avec les officiers du quartier général. Le tir d’un canon nécessitait à lui seul les services d’un sergent et de neuf hommes.

Le 10 avril 1944, le Régiment participa à son dernier exercice en règle, surnommé SOD, après quoi il devait se tenir prêt à participer à l’opération Overlord, ou alors l’invasion de la Normandie. En mai, le maréchal Montgomery et le général Eisenhower, commandant suprême des forces alliées dans l’ouest de l’Europe, procédèrent à l’inspection ultime du 4ème Régiment.

On s’employa également à préparer les véhicules en vue d’un débarquement amphibie. C’est probablement à cette occasion que Gaston apprit la technique consistant à couvrir les prises d’air d’un véhicule Jeep pour éviter l’intrusion de l’eau dans certaines pièces mécaniques, comme il me le racontait en 2008.

Malgré cette atmosphère de plus en plus fébrile, le 20 mai marqua le mariage du lieutenant Guillaume Geoffrion avec une Anglaise de Londres. Ce fut probablement l’une des dernières occasions de festoyer librement avant de plonger au cœur de l’action.

Au matin du 6 juin 1944, la radio décrivit le progrès des forces alliées sur les plages de Normandie, soulevant l’enthousiasme du 4ème Régiment. En dépit de pertes énormes, l’invasion commençait. Tous les congés furent donc annulés. Il fallait être prêt pour un départ dans un délai de six heures.

Désespéré, Hitler lança une offensive à la mi-juin en utilisant ses nouveaux V-1, des engins autopropulsés destinés à créer des dégâts en Angleterre. La destruction devint alors son mot d’ordre, semble-t-il. Caterham se trouvait sur le trajet et fut touchée dès le 29 juin. Un de ces V-1 s’écrasa vers midi sur la maison habitée par les topographes du 4ème Régiment, ce qui causa la mort de quatre hommes en plus d’en blesser huit autres[6].

On ignore à quel moment précis Gaston Toutant est devenu sergent major, mais il l’était certes à ce moment-là puisqu’il me confiait que son grade d’officier le rendait responsable de « quelque chose »[7], dans son cas un véhicule Jeep.

Le 4 juillet, la 3ème division canadienne attaquait l’aéroport de Carpiquet, en banlieue de Caen. Le même jour, le 4ème Régiment quittait Caterham pour s’embarquer à Tilbury sur la Tamise. « Canons et camions furent d’abord chargés sur deux navires, le Fort Brunswick et le Fort Yale. Les hommes enfilèrent leur ceinture de sauvetage et empochèrent leurs francs français »[8].

La traversée se fit sans incident, prétend Gouin, mais à l’approche des côtes ils furent « accueillis par quelques Fucke-Wolfe, ce qui donna lieu à un feu d’artifice nourri, de la part de la D.C.A. »[9]. Malheureusement, Gouin ne s’est pas attardé aux détails de cette journée, ni à savoir ce qu’étaient les sentiments de ses collègues. Pourtant, Gaston Toutant se rappelait en 2008 que l’un des deux moteurs du navire sur lequel il prenait place tomba en panne, soulignant les jurons lancés alors par les matelots. Le navire dérivait, selon lui. « On s’en retournait au Canada, criss »[10], lançait-il avec son humour particulier.

Le 6 juin 1944 est devenu une date culte dans l’esprit de la plupart des gens, mais le débarquement de Normandie ne s’est pas effectué en une seule journée. Un mois plus tard, lorsque le 4ème Régiment d’artillerie moyenne débarquait, les combats étaient loin d’être terminés. C’est ce que nous verrons dans un prochain article.

 

Bibliographie :

 

GOUIN, Jacques. Par la bouche de nos canons, histoire du 4ème régiment d’artillerie moyenne 1941/1945. Compte d’auteur, 1970. 248 p.

 

[1] Gouin, Jacques. Par la bouche de nos canons, histoire du 4ème régiment d’artillerie moyenne 1941/1945. Compte d’auteur, 1970. 248 p.

 

[2] J. Gouin.

[3] Gouin, op. cit.

[4] Gouin, op. cit.

[5] Ibid.

[6] Selon la liste élaborée à la fin du livre de Gouin concernant les pertes humaines, ces quatre victimes étaient les canonniers F.-H. French, F. Poudrier, J.-A.-E. Sullivan, et G.-H. Tremblay.

[7] Gaston Toutant, Entrevue avec Gaston Toutant, collection privée, août 2008.

[8] Gouin, op. cit.

[9] Gouin, op. cit.

[10] Toutant, op. cit.

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Témoignage du Débarquement de 1944


Cette fois, Gaston Toutant nous livre son témoignage à propos des déserteurs qui se cachaient dans les bois à proximité du village de Champlain. Par la suite, il nous livre ses derniers souvenirs sur le débarquement. Portant le grade de sergent-major du 4ème Régiment d’artillerie moyen, il débarqua en Normandie au début d’août 1944. Cliquez sur le lien suivant pour entendre le témoignage : Déserteurs à Champlain et Débarquement de Normandie

Crise de la conscription, prémisse d’une société distincte?


En 1942, près des deux tiers des Canadiens se prononçaient en faveur de la conscription, tandis que 71% des Québécois disaient non[1].  Devant ces chiffres, ainsi que certaines réactions de l’époque, une question s’impose d’elle-même : le principe de société distincte est-il véritablement nouveau?

Au cours de mes lectures, j’ai découvert qu’André Laurendeau, rédacteur en chef du Devoir qui s’est aussi retrouvé à la tête d’un mouvement anti-conscription, se posait une question semblable à la mienne dès 1962[2].  En effet, il se demandait alors si la crise de la conscription n’avait pas été « une manifestation plus aiguë des difficultés qu’éprouvent Canadiens français et Canadiens anglais à vivre ensemble? »

Quand le Canada anglais livre ces mêmes chiffres, on laisse aussitôt sous-entendre la lâcheté des Québécois, mais est-ce la bonne interprétation?

Inutile de cacher aussi la seconde motivation derrière le choix de cette recherche, et j’ai nommé Gaston Toutant, décédé le 19 mai 2010 à l’âge de 91 ans.  Gaston était vétéran de la Bataille de Normandie en 1944, qualifiée par plusieurs comme l’une des plus imposantes de toute l’histoire de l’humanité.

La conscription de 1917

Du temps de la Nouvelle-France, « les gentilshommes qui refusaient de servir comme officiers étaient tenus de marcher comme miliciens. »[3]  Sous le régime britannique on tenta « d’amener les Canadiens à défendre les intérêts impériaux » lors de la Révolution américaine, « […] cependant, lorsqu’ils voulurent réunir et armer les habitants, ceux-ci, pour la plupart, se dérobèrent au service militaire.  […]  La proclamation de la loi martiale, le 9 juin 1775, et une tentative de mobiliser la milice sous les drapeaux britanniques ne firent que répandre et accroître le mécontentement; dans certaines paroisses, les menaces inconsidérées que firent des recruteurs trop zélés induisirent même les censitaires à prendre les armes pour souligner leur refus de servir. »[4]

Le refus de vouloir servir la reine n’est donc pas nouveau.  Il est vieux de plus de deux siècles.

Lorsque la guerre éclate en 1914, le Premier ministre Robert L. Borden déclara le Canada solidaire à la Grande-Bretagne[5].  « Les Canadiens s’enrôlent en grand nombre de façon spontanée avec l’intention de servir outre-mer et, éventuellement, sur le continent européen », disent Bernier et Castonguay[6].

Les volontaires canadiens anglais sont nombreux, car ils se sentent concernés par la guerre impliquant la Grande-Bretagne, ce qui n’est pas le cas des Québécois, qui ne ressentent évidemment pas la même chose.  Cependant, ceux-ci se disent prêts à se battre chez eux, sur leur territoire, comme en 1690 aux côtés du Gouverneur Frontenac.

Mais la guerre s’éternise et « les pertes deviennent nombreuses.  Les échecs comme les victoires coûtent cher à tous les belligérants.  Ainsi, en avril 1917, en s’emparant de la crête de Vimy, haut fait d’armes, le Corps canadien a perdu 10 602 hommes, soit 3 598 morts et 7 004 blessés. »[7]

Par crainte de manquer d’hommes, Borden envisagea la conscription en mai 1917[8].  « Bien que la conscription soit présentée comme un recrutement sélectif, elle recueille très peu d’appuis auprès des Canadiens français qui estiment que le Canada a déjà fait plus que sa part dans une guerre qui ne le concerne pas directement.  Leur désapprobation s’exprime parfois bruyamment et violemment, entre autres lieux à Québec. »[9]

Une foule descendit dans les rues pour s’attaquer aux vitrines de deux journaux de Québec qui appuyaient le projet de loi, The Quebec Chronicle-Telegraph et L’Événement.

« Le 21 mai, environ 10 000 personnes, réunies dans le quartier Saint-Sauveur, à l’invitation de la Jeunesse libérale, crient à leur tour leur opposition à la conscription.[10] »  Ils reçoivent également l’appui de la Ligue anticonstitutionnelle des ouvriers, à la tête de laquelle se trouve l’échevin Eugène Dussault.  Quotidiennement, le quartier Saint-Roch devient le théâtre de manifestations.

Dans l’édition du 21 mai 1917 de L’Action Catholique de Québec on peut lire que Sir Wilfrid Laurier, pour atténuer la grogne, soumet un amendement à la loi, et peut-être même « proposera-t-il de faire des élections sur ce thème. »

Laurier faisait lui-même face à un dilemme, car le Docteur Clark de Red Deer et M. MacLean d’Halifax menaçaient de faire défection s’il se prononçait contre la conscription.  « On prétend que les députés ministériels canadiens-français de la province de Québec vont appuy[e]r la conscription. »[11]

On informa le public qu’on ferait d’abord appel aux célibataires de 18 à 25 ans, puis ensuite aux 18-30 ans, avant de passer aux hommes de 18 à 35 ans sans enfants, et finalement les hommes mariés avec famille.  Par la même occasion, on laissait sous-entendre que tous les hommes de cette génération étaient potentiellement susceptibles de faire la guerre.[12]

Étonnement, on y apprend également que certains journaux anglophones se prononçaient contre la conscription, dont le News Telegram de Calgary et le Saskatoon Phonix.

On rapporte une manifestation à St-Anne-de-Bellevue, tout en soulignant que le Général Wilson prévoyait pouvoir dénicher 10,000 hommes à Montréal et 25,000 à l’échelle provinciale[13].  Mais ces protestations n’étaient rien à comparer à celles qui allaient se présenter l’année suivante.

« Adoptée fin août 1917, la loi comprend de telles possibilités d’exemptions qu’elle ne produit pas les effets escomptés.  Lorsque, au printemps 1918, la plupart des échappatoires sont éliminés, des émeutes éclatent à Québec.  L’ordre est sévèrement rétabli par des unités ontariennes amenées sur place : quatre Québécois sont ainsi tués le 1er avril 1918.  La conscription divise le Canada en deux camps, celui du Québec, d’une part, et celui des autres provinces, d’autre part. »[14]

Le 1er avril, l’Action Catholique publiait justement un appel au calme en imprimant une lettre du Cardinal Bégin se terminant par le message suivant : « En attendant, restez chez vous.  Vous rendrez le plus grand service au pays, à votre province et à votre race. »  Henri Lavigueur, maire de Québec, y allait également de son appel au calme.

Le lendemain, le même quotidien parlait des troupes ontariennes en ces termes : « Mais il faut d’abord que l’ordre se rétablisse, et que les semences d’anarchie que des meneurs étrangers propagent en sous main dans notre ville, soient arrachées. »[15]

Tout comme Bernier et Castonguay, Luc Bertrand affirmait qu’il y avait eu quatre victimes lors des émeutes, tandis que L’Action Catholique du 2 avril 1918 annonce plutôt cinq victimes civiles, dont « la plupart étaient des curieux ou des passants, plusieurs militaires blessés, l’épicerie Canton et le magasin Lajeunesse saccagés. […] Des briques furent lancées de la toiture de certaines maisons et on entendit des coups de feu.  […] L’infanterie et la cavalerie firent plusieurs charges dans la foule, mais le rassemblement se reformait aussitôt qu’elles étaient retournées.  Les soldats s’efforçaient de tirer aux endroits d’où les coups de feu leur semblaient partir, mais cela n’arrêta pas les émeutiers, et on eût recours aux mitrailleuses. »[16]

Dans cette dernière phrase, on comprend que certains émeutiers étaient bien armés, mais la sortie des mitrailleuses était-elle véritablement nécessaire?

« Le combat principal qui se livra près du Boulevard Langelier dura jusqu’après minuit.  C’est là que la plupart des soldats furent blessés.  On les transporta chez le Dr Leclerc rue Saint-Joseph.  […]  Sur le carré Jacques-Cartier seulement, il y avait sept cent hommes munis de quatre mitrailleuses.  Toutes les côtes donnant accès à la Haute-Ville étaient gardées et des piquets circulaient dans les rues.  La ville semblait absolument sous la loi martiale sans qu’elle ne fut proclamée. »[17]

On estimait le nombre des militaires entre 1,200 et 1,500 dans le quartier Saint-Roch.  C’est vrai, il y eut d’abord quatre victimes : Arthur Laperrière, George Hamel, A. Trépanier, et B. Demeule.  Une cinquième, Édouard Tremblay, 19 ans, succomba à ses blessures quelques heures plus tard.  Il était « élève mécanique de dernière année à l’École Technique. »  Laperrière aurait reçut un projectile à la tête alors qu’il revenait de son travail.  Il venait à peine de rentré de vacances auprès de sa parenté à La Malbaie pour la période de Pâques.  Il a été atteint « par une gerbe de mitrailleuses.  Il eut du coup la jambe et le bras droit cassé, et le corps criblé de balles. »  On le transporta à l’Hôtel-Dieu, mais en vain.

Valère Létourneau fut également listé comme blessé.

Quant aux blessés militaires, on comptait un certain Maybe, J.-L. Pelerine, Jack Martel, S.-George Checkley et Leroy Johnston, blessé d’une balle à la mâchoire.

L’Action Catholique rapportait une épaisse brume lors des événements, ce qui aurait pu ajouter à la confusion.  Les tirs de mitrailleuses criblèrent de balles la maison du Docteur Gosselin sur la rue Saint-Valier.

Une centaine de personnes furent arrêtées et détenues à la citadelle de Québec « et les autorités militaires refusent pour le moment d’en donner les noms. »[18]  On laissait cependant entendre que certains d’entre eux n’avaient rien à voir avec les émeutes, comme par exemple « M. J. Devarennes, propriétaire de la salle de quilles Frontenac, rue Notre-Dame des Anges. »[19]  Le même jour, le maire Lavigueur devait rencontrer le Général Lessard afin de le convaincre de tous les libérer.

Et comme si ce n’était pas assez, « des soldats étrangers saccagent un magasin et frappent le propriétaire à coups de crosse de fusil », et que M. Lecours, propriétaire d’un magasin de bonbons à Québec, « a été frappé à coups de crosse de carabine.  On a enfoncé sa vitrine et fait main basse sur des marchandises pour une valeur de $250.  La caisse a été vidée; elle contenait environ $20. »  Les agresseurs étaient décris comme des soldats « étrangers à notre ville. »

Une exposition automobile fut également suspendue en raison de l’ampleur des émeutes.

Le politicien Armand Lavergne croyait que « le choix et le manque de tact des agents de la police fédérale chargés de l’application de la Loi du service étaient la cause des désordres et que dans son humble opinion, il serait possible de calmer les émeutiers en leur promettant que les agents contre lesquels il existait des griefs seraient renvoyés et que l’on mettrait fin au déploiement de troupes dans les rues de la ville. »[20]

Lavergne se porta volontaire pour aller à la rencontre d’un groupe composé de 300 à 400 émeutiers afin de leur livrer la promesse qu’on lui avait faite : faire disparaître les agents anglophones.  Lavergne se rendit ensuite sur la Place Jacques Cartier, où on estimait les émeutiers à environ 6,000.  À lui seul, il parvint à convaincre la foule de se disperser, après quoi il retourna au Château Frontenac annoncer la bonne nouvelle au Colonel Machin.

La table était mise.  Les Québécois étaient nettement différents.  En s’exprimant contre la guerre, peut-être le faisaient-ils aussi envers la bêtise humaine?

Finalement, 124,588 jeunes canadiens seront conscrits, mais seulement 24,132 auront le temps de passer en France avant la fin de la guerre, qui se termine le 11 novembre 1918.

Au total, cependant, on estime à 600,000 le nombre de Canadiens qui se sont battus au front entre 1914 et 1918.  10% d’entre eux ne devaient jamais revenir.

En parlant de cette conscription, Bernier et Castonguay qualifient cette mesure militaire d’ « échec sur toute la ligne. »[21]

1942 : la crainte d’une guerre civile

Réputé pour converser avec les esprits, en particulier avec sa mère décédée, le premier ministre canadien Mackenzie King joue un rôle important.  Il s’avérera être un bon politicien en dépit de son mysticisme.  Célibataire endurci, son plus fidèle compagnon de l’époque était son chien, Pat.

Dès 1939, il se retrouva devant un défi politique énorme : celui d’éviter la guerre civile.  Le souvenir de la crise de 1917 et 1918 était encore bien présent.  Sensible, il voulait à tout prix éviter les regrettables bains de sang.

Si au cours de la Première Guerre le Canada suivait la Grande-Bretagne telle un enfant tenant la main d’un parent, la situation de 1939 fut bien différente, du moins selon certains.  Cette fois, « le Canada décide librement de s’impliquer. »[22]  Ce n’est pourtant pas ce que laissait entendre Laurendeau en 1962.

Le 1er septembre 1939, les troupes hitlériennes envahissent la Pologne.  Le 3, la Grande-Bretagne s’empresse de déclarer la guerre aux nazis.  Le 7, le Parlement canadien lui emboîte le pas.  Le même jour, des régiments canadiens commençaient déjà à recruter des volontaires.

Quatre jours seulement de différence!  Quatre jours et une même décision pour deux pays.  Peut-on appeler ça une implication libre?

Mackenzie King prit une décision : aussi longtemps qu’il restera au pouvoir il fera tout pour éviter un bain de sang en sol canadien.  Il promet donc au Québec qu’il n’y aura pas de conscription pour le service outre-mer.

En juin 1940, c’est Dunkerque et la chute inattendue de la France.  Les Québécois ressentent avec tristesse cette défaite française.  La Grande-Bretagne est donc seule face à l’ennemi.  Les nazis ont réussi à consterner la terre entière par leur avance fulgurante.  Dans son livre de 1962, Laurendeau accusait Mackenzie King de profiter du désarroi de juin 1940, alors que « l’opinion assommée est prête à subir n’importe quoi », et « il exploite nos sentiments »[23].

« Au cours des mois qui suivent, le Canada enrôle ainsi près [de] 150 000 hommes.  La plupart servent au pays, tandis que des effectifs restreints le font en Alaska, à Terre-Neuve, au Labrador et dans l’île de Kiska. »[24]  Ces hommes chargés de défendre le sol canadien seront surnommés les zombies.

Puis l’attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, changea le rythme de la guerre.  « Après l’ouverture du front du Pacifique, en décembre 1941, le gouvernement se croit forcé de revoir sa politique concernant les conscrits.  En avril 1942, il organise un plébiscite pour demander aux Canadiens de le relever de ses engagements antérieurs quant au service militaire outre-mer.  Près des deux tiers de la population canadienne votent en faveur de cette proposition et 71% des Québécois s’y opposent.  Aucun conscrit n’est encore envoyé en Europe.  Mais, en novembre 1944, approximativement 13 000 conscrits y sont envoyés : de ce nombre, 2 463 serviront au sein d’unités combattantes. »

Le plébiscite du 27 avril 1942 posait la question suivante à la population : « Consentez-vous à libérer le gouvernement de toute obligation résultant d’engagements antérieurs restreignant les méthodes de mobilisation pour le service militaire? »

En dépit d’une majorité canadienne en faveur de la conscription, Mackenzie King fait tout pour la retarder, investissant tout ce qu’il a afin de garder le pays uni.

Au cours des trois mois suivant le débarquement de juin 1944, 18,500 Canadiens sont tués.  Le premier ministre ne peut finalement plus repousser la conscription.  Vers la fin de l’année, il annonce donc qu’il faut recruter 15,000 hommes.  Chubby Power, qui s’était toujours prononcé contre la conscription, démissionne.  Il aura tenu sa parole jusqu’au bout.

Les premiers conscrits quittent le pays le 3 janvier 1945, mais la guerre s’achève.  12,500 d’entre eux furent envoyés en Grande-Bretagne, et 2,500 iront se battre au front.  De ce nombre, seulement 69 conscrits perdirent la vie au combat.

Luc Bertrand écrivait en 2000 que « l’historien militaire Serge Bernier note avec raison que la réélection du gouvernement de Mackenzie King (contrairement à la défaite du gouvernement unioniste en 1920) a démontré que dans leur approche de la problématique les libéraux fédéraux avaient su, à l’époque, reconnaître le caractère distinct de la société canadienne-française. »

 

Les Québécois, des lâches?

Lorsqu’on évoque les statistiques de 1942, on a tendance à y déceler un jugement péjoratif, comme si on pointait les Québécois du doigt en les traitant subtilement de lâches.  L’argument est-il vraiment valable?  Ne devrait-on pas éliminer cette question une bonne fois pour toute?

Le 10 octobre 1940, Gaston Toutant, un Québécois de Saint-Sulpice, près de Montréal, s’engageait dans l’armée avec le souhait de devenir pilote.  C’était à l’époque où l’aviation britannique réussissait des miracles avec des effectifs de tiers monde[25].  Malheureusement pour ses ambitions initiales, Gaston fut refusé par l’aviation en raison de son daltonisme.  En revanche, il se retrouva dans le 4ème Régiment d’Artillerie Moyenne, une unité d’élite exclusivement composé de Canadiens français.  Tous étaient volontaires!

Le régiment, sous les ordres du Colonel Réal Gagnon, débarqua sur les plages normandes le 9 juillet 1944, après quoi il repoussa, au fil des semaines, les Allemands jusqu’à Berlin.

Pour les autres, le refus n’est-il pas celui du service militaire?  Le refus d’une armée fondamentalement hiérarchisée?

Il faudrait sans doute remonter très loin dans le temps pour seulement commencer à comprendre la motivation des hommes à se regrouper pour faire la guerre.  Avant le 20ème siècle, quels ont été les chefs militaires qui ont eu recours à la conscription?  N’utilisait-on pas des arguments comme ceux des profits du pillage, la religion ou les conquêtes territoriales?

Il y eut toujours une panoplie de raisons pour vouloir faire la guerre, et le contraire est probablement vrai.  Alors, prétendre que les Québécois se distinguent par leur lâcheté serait une grave erreur.  Après tout, ce refus ne serait-il pas synonyme de prise de conscience?

Ce serait probablement une erreur de penser qu’une longue histoire de paix en sol québécois puisse expliquer ce qu’on pourrait interpréter comme du pacifisme.  Après tout, le Canada anglais a un passé similaire, si on le compare à l’Europe, par exemple, où chaque génération a pratiquement connue sa guerre.

Alors, comment l’expliquer?  Serait-ce que les Québécois sont distincts depuis déjà longtemps?  Et si nous l’avions toujours été?

Lors de la Bataille de Beauport, en octobre 1690, devant les troupes anglaises de Phipps, Louis XIV refusait d’envoyer des renforts en Nouvelle-France.  Les néo-français, ces ancêtres d’une majorité de Québécois contemporains, durent donc se responsabiliser et prendre les armes pour défendre leur patrie face à l’ennemi, qui fut vaincu en quelques jours.

Cette distinction colorée de fierté ne serait-elle pas venue au monde cette année-là?

Et n’oublions pas que les Canadiens français de l’époque défendaient déjà leurs terres depuis quelques décennies face aux attaques répétitives des Iroquois, à qui les Anglais fournissaient des armes justement dans le but de nuire à la colonisation française.  La distinction, donc, semble remonter à loin.  Héritière de cette haine lointaine entre la France et l’Angleterre?

Un autre aspect qui entretient malheureusement cette image de soi-disant lâcheté est celle des déserteurs, ces hommes cachés dans des cabanes au fond des bois.  En août 2008, Gaston Toutant me racontait être allé rendre visite à de jeunes hommes se dissimulant dans des cabanes à sucres situées au nord du village de Champlain[26].  Peu de temps après, disait-il, il s’embarquait pour l’Angleterre avec son régiment.

D’ailleurs, on utilise parfois à tord le terme de déserteur.  Après tout, pour être déserteur ne faut-il pas faire d’abord partie de l’armée?  Il faut nécessairement déserter quelque chose.  Dans plusieurs cas, donc, il s’agissait de conscrits qui refusaient de faire le service militaire et par conséquent la guerre.

Gaston Toutant fut cependant la preuve vivante que l’image de lâcheté ne devrait pas s’incruster une seconde de plus à celle des Québécois.  Il a fait la guerre comme volontaire, bombardant les Allemands avec vigueur, et tout cela sans jamais vouloir se vanter de ses exploits.  Le 4ème Régiment d’Artillerie Moyenne, « unité d’artillerie de langue française, s’illustre en Normandie et durant la campagne au nord-ouest de l’Europe », confirment Bernier et Castonguay.  Certains témoignages normands rapportés par Jacques Gouin rappellent aussi l’efficacité de leurs tirs.

N’oublions surtout pas que tous les Canadiens, français et anglais, ayant participé au grand Débarquement de Normandie en 1944 étaient tous volontaires[27].

Si la position des Québécois face à la conscription ne s’explique pas par la lâcheté, alors comment?

Pourrait-on oser un parallèle audacieux avec la crainte de glorification de la violence?

Bien que cette question relèverait de la sociologie, elle aurait pour avantage d’expliquer, peut-être, la raison pour laquelle les Québécois ont accordé si peu d’intérêt envers leurs vétérans.  C’est ce que Nathalie Worthington[28] explique dans le reportage des Francs Tireurs diffusé le 22 septembre 2010 sur les ondes de Télé-Québec.  Directrice du Centre Juno Beach à Caen, en France, elle affirme avoir vu d’abord de nombreux vétérans anglophones revisiter les lieux du débarquement.  Les vétérans québécois ont mis, quant à eux, beaucoup de temps à y faire leur apparition.  On peut évidemment l’expliquer par un autre refus, celui-là d’éviter de se rappeler des souvenirs horribles.  Ou alors parce que les Québécois ressentent un malaise face à l’aspect violent de l’Histoire?

Si tel est le cas, un autre parallèle pourrait alors se dessiner avec le milieu culturel.  À la sortie d’un film comme Monica la Mitraille ou L’Instinct de Mort, qui relate le passage de Jacques Mesrine au Québec, on sent ce questionnement dans les médias, cette peur de verser vers la glorification de la criminalité, et par conséquent celle de ce qu’on pourrait appeler les faits d’armes.  Bref, la violence!

À l’opposée semble se situer la position de nos voisins du sud, qui n’hésitent pas à revenir à la charge avec des films comme The assassination of Jesse James by the coward Robert Ford et bien d’autres encore qui seraient inutiles de nommer ici et qui pourtant glorifient de grands criminels comme John Dellinger et Al Capone, en passant par Bonnie & Clyde.

En conclusion

Si on doit rejeter définitivement l’idée de la lâcheté, la crise de la conscription reste certainement à l’image de la société distincte qu’est le Québec.

Et si on imposait à nouveau un vote sur la conscription?  Le pays se déchirerait-il encore une fois?

Cette différence, qui s’applique aux opinions, à la culture et à la langue n’est pas née d’hier.  Il n’est donc pas complètement futile de retrouver cette devise sur nos plaques de voitures : je me souviens.

Mais se souvenir doit-il être synonyme de rancœur?

Bibliographie :

–          Bédarida, François.  Normandie 44, du débarquement à la libération.  Albin Michel, 1987.  320 p.

–          Bernier, Serge et Jacques Castonguay.  « Québec ville militaire au 20ème siècle ».  Odette Allaire et Serge Bernier, dir.  Québec ville militaire 1608-2008.  Montréal, Ville, éditions, 2007.  … p.

–          Bertrand, Luc.  L’énigmatique Mackenzie King.  Montréal, les Éditions l’Interligne, 2000.  154 p.

–          Cartier, Raymond.  La Seconde Guerre Mondiale.  Paris, Larousse, 1966.

–          Frégault, Guy.  « Conscription ».  Encyclopédie Grolier.  1960.

–          Laurendeau, André.  La crise de la conscription.  Montréal, les Éditions du Jour, 1962.  157 p.

–          Mourre, Michel.  « Conscription ».  Dictionnaire Encyclopédique d’Histoire.  1978.

–          Pickersgill, J. W.  The Mackenzie King Record 1939-1944.  Vol. 1.  Toronto, University of Toronto Press, 1960.  723 p.

–          Relations des Jésuites.  1642.  p. 45 et 56.

Périodiques/journaux :

–          L’Action Catholique, 21 mai 1917.

–          L’Action Catholique, 22 mai 1917.

–          L’Action Catholique, 1er août 1917.

–          L’Action Catholique, 1er avril 1918.

–          L’Action Catholique, 2 avril 1918.

Audiovisuel :

–          Buffie, Erna.  Mackenzie King et la crise de la conscription.  Film cinématographique, Office national du film, 31 minutes, [en ligne], www.onf.ca

–          Dominik, Andrew.  The Assassination of Jesse James by the coward Robert Ford.  Film cinématographique.   2007.  … min.  DVD.

–          Houle, Pierre.  Monica la Mitraille.  Film cinématographique.  2004.

–          Langmann, Thomas.  L’Instinct de mort.  Film cinématographique.  2009.  …min.  DVD.

–          Langman, Thomas.  L’Ennemi public No 1.  Film cinématographique.  2009.  … min.  DVD.

–          Les Francs Tireurs.  22 septembre 2010.  Télé-Québec.

–          France Inter.  2000 ans d’Histoire.  « 6 juin 44 la préparation du débarquement ».  Émission radiophonique diffusée le 2 juin 2004.

–          France Inter.  2000 ans d’Histoire.  « 6 juin 44 les derniers jours avant le débarquement ».  Émission radiophonique diffusée le 3 juin 2004.

–          France Inter.  2000 ans d’Histoire.  « 6 juin 44 Le jour J ».  Émission radiophonique diffusée le 4 juin 2004.

–          France Inter.  2000 ans d’Histoire.  « 6 juin 44 La bataille de Normandie ».   Émission radiophonique diffusée le 7 juin 2004.

–          Castle Films. The Bombing of Pearl Harbor.  1942.

–          Société Radio-Canada, les archives de Radio-Canada.  Mesrine, l’ennemi public, est abattu.   Diffusé 2 novembre 1979, dernière mise à jour 2 novembre 2009, http://archives.radio-canada.ca/societe/criminalite_justice/clips/17051/

–          Francoeur, Louis.  La situation ce soir.  Société Radio-Canada, les archives de Radio-Canada.  Diffusé le 15 juillet 1940.

Entrevue :

–          Toutant, Gaston.  Entrevue avec Gaston Toutant, 30 août 2008 et mars 2010.  Collection privée.  Bande sonore disponible sur demande.

La Toile

–          Centre Juno Beach.  Site du Centre Juno Beach, [en ligne] www.junobeach.org (page consultée le 10 octobre 2010).


[1] Chiffres donnés par Serge Bernier et Jacques Castonguay, Québec ville militaire 1608-2008, 2007.  La première source consultée le 29 septembre 2010, Wikipédia, donnait plutôt le chiffre de 83% pour les Canadiens en faveur de la conscription contre 75% pour les Québécois se prononçant contre.  En 1962, André Laurendeau fournissait quant à lui le chiffre de 71,2% pour le refus québécois, alors qu’en 2000 Luc Bertrand avançait 78%.

[2] Laurendeau, André, La crise de la conscription, 1962.  En introduction, Laurendeau admettait : « […] je ne suis pas historien.  […]  Mais j’ai vécu de près, et activement, la crise de la conscription. »

[3] Frégault, Guy, Encyclopédie Grolier, p. 477.

[4] Id.

[5] Encyclopédie Grolier, « sir Robert Laird Borden ».

[6] Serge Bernier et Jacques Castonguay, chapitre 7, Québec ville militaire 1608-2008, 2007.

[7] Id.

[8] Id, p. 260.

[9] Id.

[10] Id.

[11] « La Conscription », dans l’Action Catholique, 21 mai 1917.

[12] Id.

[13] L’Action Catholique, 22 mai 1917, p. 2.

[14] Bernier et Castonguay, Québec ville militaire 1608-2008, 2007.

[15] L’Action Catholique, 2 avril 1918, p. 1.

[16] Id., p. 4.

[17] Id.

[18] Id., p. 10.

[19] Id., p. 10.

[20] Id.

[21] Bernier et Castonguay, Québec ville militaire 1608-2008, 2007, p. 263.

[22] Id, p.263.

[23] Laurendeau, André, La crise de la conscription, 1962.

[24] Bernier et Castonguay, Québec ville militaire 1608-2008, 2007.

[25] Gaston dira plus tard à sa fille, cependant, que la raison de son enrôlement volontaire était le manque d’emploi.

[26] Village situé immédiatement à l’est de la ville de Trois-Rivières, au Québec.

[27] Les Francs Tireurs, émission du 22 septembre 2010, Télé-Québec, avec Richard Martineau et Ghislain Simard.

[28] Dans le reportage des Francs Tireurs (voire bibliographie) on écrivait son nom Woerthington, alors que sur le site du Centre Juno Beach, où elle est directrice, on l’écrit Worthington.