Le procès de Marie-Josèphe-Angélique

Procès Marie Josèphe AngéliqueBeaugrand-Champagne, Denyse.  Le procès de Marie-Josèphe-Angélique.  Libre Expression, 2004, 295 p.

L’Histoire a ses préférences et ses sujets de prédilection, mais ces tendances qui débouchent parfois sur des débats interminables font en sorte qu’on relègue aux oubliettes d’autres faits intéressants qui méritent également leur place au sein de notre mémoire collective.  Craint-on à ce point de briser nos traditions en fermant les yeux sur des événements de notre passé qui ne correspondent pas à l’image que nous nous faisons de nous-mêmes?

C’est ce qu’a tenté de briser l’historienne Denyse Beaugrand-Champagne en jetant une lumière honnête sur le procès d’une esclave noire nommée Marie-Josèphe-Angélique.  Grâce à son travail et celui de l’actrice Tetchena Bellange, qui en a fait un documentaire, le nom de cette jeune femme s’est assuré une place dans notre histoire.

Tout commence le 10 avril 1734, vers 19h00, lorsqu’un terrible incendie détruit l’Hôtel-Dieu de Montréal et 45 maisons, jetant ainsi sur le pavé quelques centaines de personnes.  Par chance, on ne dénombre aucun blessé grave.

Bien qu’elle ait déjà tenté de fuir la Nouvelle-France avec un compagnon nommé Claude Thibault, la jeune femme, qu’on croit alors être âgée de 29 ans, a plutôt offert son aide aux sinistrés.  Pourtant, elle sera rapidement pointée du doigt et incarcérée.  L’auteure elle-même qualifiera les événements à venir comme le « plus important procès criminel pour incendie volontaire de l’histoire de Montréal ».

Beaugrand-Champagne dépeint les circonstances et un contexte qui nous permet de faire un saut dans le temps et de comprendre ce que pouvait être la vie à Montréal à cette époque.  On y voit aussi que le système judiciaire était plutôt expéditif et bien loin de celui que nous connaissons aujourd’hui, bien que le nôtre ne soit pas parfait.  En fait, il n’y avait pas de jury et c’est le juge qui soumettait toutes les questions.  Bref, on sent par moment que la pauvre femme était condamnée d’avance.

Il est évidemment difficile de rejuger cette cause 279 ans plus tard, mais on cherche encore les preuves solides ayant pu la faire condamner.  En ce faisant spectateur d’un tel procès, on aurait plutôt tendance à l’acquitter.  Le principe pourtant vieillot du fameux « hors de tout doute raisonnable » n’existait pas.

L’ouvrage est irréprochable sur le plan de la documentation, ce qui permet à l’historienne de nous dépeindre le tableau des immeubles affectés par l’incendie, mais aussi le contexte judiciaire et la description des principaux personnages.

L’injustice se manifeste dès l’instant où on comprend que Marie-Josèphe-Angélique a été accusée sur simple rumeur publique.  La pauvre femme finira par avouer son crime, mais quelle valeur ces aveux peuvent-ils avoir lorsqu’on apprend qu’ils ont été obtenus sous la torture?

Tetchena Bellange, à droite, campe le rôle de Marie-Josèphe-Angélique dans le film documentaire Les Mains Noires dont elle est aussi la réalisatrice.
Tetchena Bellange, à droite, campe le rôle de Marie-Josèphe-Angélique dans le film documentaire Les Mains Noires dont elle est aussi la réalisatrice.

La jeune femme fut exécutée le 21 juin 1734, apparemment pendue avant d’être jetée au feu.  Une autre version veut qu’on lui ait d’abord tranché une main avant de la brûler vive.  Comme de raison, les documents judiciaires du 18ème siècle ne sont pas aussi détaillés que les transcriptions sténographiques auxquelles nous avons droit depuis environ un siècle, mais on arrive tout de même à se faire une idée globale de ce drame judiciaire.

C’est en compagnie de l’auteure qu’on explore finalement la question selon laquelle la jeune esclave aurait, oui ou non, été victime d’une exécution exemplaire.  À titre de comparaison, elle soulève donc quelques autres condamnations de femmes pour cette même époque.  Finalement, elle nous confronte à différentes hypothèses pour expliquer l’origine de l’incendie, qui deviennent toutes aussi logiques les unes que les autres en raison du manque de certains éléments de preuve.

Cet épisode de notre histoire n’en est pas seulement un d’injustice apparente mais aussi de tout un pan encore trop peu connu de notre passé : l’esclavage en Nouvelle-France.  L’auteure elle-même ne manque d’ailleurs pas de rappeler que l’historien Marcel Trudel, qui fut une grande inspiration autant pour l’auteure que pour la documentaliste Bellange, avait dénombré pas moins de 4,000 esclaves dans la Vallée du St-Laurent entre 1627 et 1760.

Sensibilisée par cette histoire unique, l’actrice Tetchena Bellange en a fait un documentaire inoubliable intitulé Les Mains Noires, procès de l’esclave incendiaire, qui remporta le prix du Meilleur Documentaire au Festival International du Film PanAfricain de Cannes en 2011.  Son film a aussi été sélectionné par une pléiade de festivals à travers le monde.

Pour vous procurer le film de Bellange ou pour tout autre renseignement, je vous invite à consulter la page officielle du documentaire Les Mains Noires.

Pour le bénéfice de l’histoire québécoise et de l’histoire en général, on ne peut que souligner ces efforts déployés pour immortaliser le nom de cette femme qui semble avoir été une autre innocente victime de la folie humaine et de ses préjugés.

Le procès de Marie-Josèphe-Angélique (PDF)

Historique du bassin versant des rivières Shawinigan et Saint-Maurice

Le barrage La Gabelle entra en opération en 1924. Choisie en 1946 pour illustrer un timbre poste, il est considéré comme l’un des plus beaux au pays. (photo: E. Veillette 2011)

La Mauricie au temps de la préhistoire

Vers 9 000 ans avant notre ère, la glace avait commencé à se dégager de la rive nord du fleuve St-Laurent, si bien qu’en « Mauricie, on la retrouve alors à la hauteur de Saint-Narcisse, à la jonction de la plaine laurentienne et du contrefort des Laurentides »[1].  Cette fonte glaciaire laissa d’ailleurs des « dépôts morainiques qui créent une rupture de pente où coulent  actuellement les chutes de la Rivière-du-Loup, de Batiscan, et anciennement celle de La Gabelle »[2].

En 1934, Moïsette Olier eut sa façon bien particulière de décrire cette période lointaine en écrivant que « dans leur voyage antique, les glaciers millénaires, puissants tailleurs de pierre, ont frustré la montagne de son diadème impérial.  Ils ont passé comme des rabots sur ses membres anguleux, ont grugé son torse et creusé ses flancs, fait le métier de niveleurs, oubliant, ici et là, d’orgueilleuses arêtes »[3].

Avec le recul des glaces vers le nord, la mer salée de l’Atlantique vint remplir la vallée laurentienne, un immense bassin que l’on baptisera la mer de Champlain.  Le territoire de la Mauricie émergera des eaux entre 9 000 et 8 000 ans avant notre ère.  Suite à de nombreuses transformations, dont son assèchement, elle ne contient plus que de l’eau douce vers 7 800.  De nos jours, le Lac St-Pierre en est son héritier direct.  Vers 6 000 avant notre ère, la Mauricie était libérée de ses glaces mais le fleuve conservait toujours son ancien lit, qu’on peut toujours observer avec cette démarcation longeant la rive nord sur de nombreux kilomètres.

Ces transformations naturelles laissèrent dans la région de Shawinigan et de Grand-Mère des terrasses sablonneuses riches en matières organiques.  D’abord un marécage, la Basse-Mauricie se transforma vers 6 000 en « un couvert  végétal clairsemé, composé essentiellement  de sapins et de bouleaux »[4].  Et ainsi apparut également la rivière Saint-Maurice, qui compte de nombreux affluents, dont la rivière Shawinigan.

Comme de raison, on ne peut aborder le sujet des bassins versants des rivières Shawinigan et St-Maurice sans effleurer la première présence humaine dans le secteur.

C’est donc vers 6 000 avant notre ère que se fixait le réseau hydrographique de la Mauricie.  On croit que la présence humaine apparut peu de temps après, car on la situe au Québec pour la première fois lors de la période que les archéologues ont baptisés le Paléoindien (10 000 à 6 000 av. J.-C.).  Sur une période s’échelonnant sur des milliers d’années, des peuples de chasseurs-cueilleurs se déplacèrent lentement à partir de ce qui est aujourd’hui l’Ontario en direction de l’est.  On croit donc que les Paléoindiens ont pu séjourner en Mauricie car « des pointes de projectile affichant une influence paléoindienne  ont été trouvées au lac Nemiscachi, près du bassin de la rivière Manouane »[5].

À l’époque dite Archaïque (6 000 à 1 000 av. J.-C.), « le paysage mauricien continue de se transformer, mais d’une façon moins radicale que par le passé.  Ainsi, dans le sillage d’un réchauffement climatique, la végétation de la Basse-Mauricie, jusque-là dominée par les conifères, fait place à une forêt mixte au sein de laquelle figurent toujours les sapins, les pins et les bouleaux, mais où les érables à sucre s’imposent désormais comme l’espèce dominante »[6].  C’est vers 3 000 que les archéologues situent l’apparition du couvert végétal à peu près tel que nous le connaissons maintenant.

Des outils de pierre appartenant aux peuples archaïques furent d’ailleurs retrouvés à Red Mill, entre le Cap-de-la-Madeleine et Champlain, ainsi qu’à Bécancour et autour de Trois-Rivières.  Rien n’a été découvert jusqu’à maintenant concernant leurs habitations, mais la localisation des objets retrouvés permet d’établir que plusieurs groupes se sont installés en bordure des cours d’eau propices à la pêche.  Selon toute vraisemblance, ils auraient donc été les premiers humains à avoir une influence sur les lacs et cours d’eau de la Mauricie, ainsi que sur les berges.

L’hiver, ces peuples se déplaçaient en raquettes et l’été en canots d’écorce, profitant ainsi de ce que les voies navigables avaient à leur offrir comme moyen de transport, autant sous forme liquide que solide.

La période dite Sylvicole, c’est-à-dire de 1 000 avant notre ère jusqu’à l’arrivée de Jacques Cartier, vit les occupants de la région se sédentariser progressivement en se tournant vers l’agriculture.  Au cours du Sylvicole inférieur (1 000 à 400 av. J.-C.), il y aurait eu une population de quelques centaines d’individus dans la région de la Basse-Mauricie.  Certains de leurs équipements ont été retrouvés à Trois-Rivières, Red Mill et Pointe-du-Lac.

Au Sylvicole moyen (400 av. J.-C. à 1 000) l’observation de certaines différences culturelles, notamment dans les poteries, permettent de penser que les peuples de la Mauricie se détachaient de ceux d’Hochelaga par exemple.

Vers l’an 1 000, la sédentarisation et l’agriculture amèna les Iroquoiens à se retirer « des plans d’eau pour s’installer plus à l’intérieur des terres, là où des clairières sablonneuses et bien drainées peuvent être défrichées et mises en culture.  Comme la culture se fait sur brûlis et que l’engrais n’est pas utilisé, les sols s’épuisent rapidement et il faut déménager les villages à tous les dix ou douze ans »[7].  Ces déplacements sont également justifiés par l’épuisement des ressources en bois de chauffage et la détérioration des habitations.

À l’arrivée de Jacques Cartier en 1534, on estime qu’il y avait « une douzaine de villages en aval de Hochelaga, regroupant entre 4,000 et 5,000 individus de langue iroquoienne »[8].

Grâce aux travaux archéologiques, on sait qu’il y eut présence humaine dès le Sylvicole inférieur sur les Lacs Mékinac, Bouchet et Nemiscachi; au Sylvicole moyen sur le Lac Manouane et la Rivière Bostonnais; ainsi qu’au Sylvicole supérieur sur le Lac Wapizagonke.  « En somme, depuis au moins 6 000 ans la Mauricie est occupée, des rives du fleuve jusqu’à la source du Saint-Maurice ».

La Nouvelle-France

En 1608, l’arrivée de Samuel de Champlain changea la donne.  L’évolution rapide des Occidentaux transforma à jamais la silhouette géographique de la région.  Très tôt, il semble que le grand explorateur français ait manifesté le souhait de s’aventurer vers la source même de la rivière Saint-Maurice mais « en 1610 et 1611, ils [les Algonquins] refusent d’aider Champlain à remonter le Saint-Maurice pour éviter qu’il ne rencontre les nations du nord »[9].

Le poste de Trois-Rivières fut officiellement fondé en 1634 et cinq ans plus tard plus de 800 Algonquins s’y présentèrent pour le commerce.  Rapidement, le secteur devint hostile en raison de la montée de violence des Iroquois.  Le père Jacques Buteux en paiera d’ailleurs le prix ultime.  Le 27 mars 1651, c’est avec une quarantaine d’Atikamekw qu’il partit en expédition « dans le nord du bassin de la rivière Saint-Maurice et confirme la présence de plusieurs rassemblements d’Amérindiens répartis dans une grande partie du bassin »[10].  Par la même occasion, Jacques Buteux sera donc le premier européens à décrire la chute Shawinigan, le rapide des Hêtres et la chute de la Grand-Mère, laissant ainsi les plus vieilles traces archivistiques en lien avec le secteur.

L’année suivante, il retourna en expédition dans la même région mais le 10 mai 1652 il tomba dans une embuscade tendue par les Iroquois.  Buteux succombera à ses blessures peu de temps après.  Le lieu de l’attaque n’est toujours pas établi de manière exacte[11].

L’industrialisation du 19ème siècle

Tout au long du 18ème siècle, alors que la Nouvelle-France tombait aux mains des britanniques suite à la bataille des Plaines d’Abraham de 1759, le territoire de Shawinigan semblait intéresser assez peu la population en général.  Tout cela allait bien sûr changer radicalement avec l’industrialisation du siècle suivant.

En 1828, l’arpenteur Joseph Bouchette entama une impressionnante expédition depuis Trois-Rivières en remontant le Saint-Maurice, couvrant ensuite les bassins de l’Outaouais et du Saguenay, sans oublier bien sûr celui du Saint-Maurice.  En 1846, le Canton de « Shawenegane » fut ouvert à la colonisation, mais cela ne semblait pas suffire à attirer les nouveaux arrivants.  Il fallut donc attendre 1851 pour que la Chambre d’assemblée de la province du Canada vote un montant de 40,000$ « pour l’aménagement de la rivière Shawinigan et de la Grand-Mère.  La même année, on ouvre le poste des Piles pour la coupe de bois »[12].  Quelques colons s’y installèrent, si bien que le village de Sainte-Flore fut officiellement fondé le 17 janvier 1863.  Une douzaine de jours plus tard, Théophilus Rickaby en fut élu premier maire.

La population, continuant de se propager progressivement, assista en 1879 à l’extraction du minerai de fer près de Lac-à-là-Tortue, ce qui attira les colons et le clergé, au point de voir le curé Théophile Sicard de Carufel célébrer la première messe en 1882 dans la gare de Lac-à-la-Tortue.

Deux ans plus tard, l’industriel montréalais John Forman établissait la Laurentide Pulp Co, une usine de pulpe de bois actionnée par une turbine de 5,000 chevaux vapeur.  Pour assurer le transport de sa production, il créera également un traversier.

Le 29 octobre 1897 l’Américain John Joyce obtenait de Québec les droits d’exploitation hydroélectrique de la rivière Saint-Maurice pour 50,000$, obligé cependant d’investir 100,000$ dans la construction d’une centrale, en plus de 2$ millions supplémentaires au cours des 30 prochains mois.

Le 15 janvier suivant, le village de Grand-Mère était fondé.  « Grand-Mère est la première ville née de l’industrie en Mauricie »[13].  Elle vivra cependant longtemps sous l’influence  de son unique grande entreprise, la Laurentide, qui deviendra la Consolidated Paper dans les années 1930.  Pendant ce temps, dans un hôtel de Montréal, John Joyce, H.H. Melville et J. Edward Aldred incorporaient la Shawinigan Water and Power.  Cette dernière changerait à jamais le visage de la Mauricie en y apportant la puissance de l’hydroélectricité.

Profitant de ce développement, le capitaine Jos Veilleux acheta en 1899 un traversier afin de relier les rives est et ouest de la rivière Saint-Maurice en amont des chutes.  Il s’occupera de son traversier, baptisé le Marie-Louise, jusqu’en 1913.

Le 17 février 1899, la Shawinigan Water and Power acheta de John Forman la Pointe à Bernard sur la rive ouest des chutes, une zone qui allait bientôt devenir le village de Shawinigan Falls.

20ème siècle

Au début du 20ème siècle, Shawinigan était la ville qui connaissait la plus grande expansion démographique au centre de la Mauricie, tout en prenant la tête sur le plan économique.  « À l’instar de Trois-Rivières, Shawinigan est l’hôte de plusieurs entreprises de grandes tailles.  D’où son dynamisme économique et démographique qui lui permet de rivaliser avec Trois-Rivières »[14].

De son côté, La Tuque servait de relais entre le monde forestier et la région du Lac-Saint-Jean, car plusieurs Latuquois en étaient originaires.

Bien entendu, tous ceux qui ont un regard écologique avisé, tels que les élèves de la 6ème cohorte en Gestion des Eaux du Collège Shawinigan, sont en mesure de soupçonner le développement industriel d’être la cause d’impacts directs sur les écosystèmes.  Mais qu’en est-il vraiment?  Ces grandes usines ayant donné un essor considérable à la Mauricie ont-elles laissées derrière elles des dommages irréversibles?

De l’évolution du 20ème siècle, on pourrait sans doute tracer un portait plus détaillé mais d’une longueur inappropriée dans le cadre de la présente étude.  On notera à tout le moins que bon nombre d’usines situées tout le long de la rivière Saint-Maurice allaient fermer leurs portes.  En 1995, le flottage du bois cessait et les usines restantes se dotaient d’un système pour traiter leurs eaux usées.

Quant à l’histoire du bassin versant de la Shawinigan et de la Saint-Maurice au 21ème siècle, il n’en reste plus qu’à nous d’en écrire les prochaines lignes.

BIBLIOGRAPHIE

BELLAVANCE, Claude.  Shawinigan Water and Power 1898 – 1963.  Boréal, 1994, 446 p.

DUFOUR, Johanne.  Les Centrales de la Mauricie.  Hydro-Québec, 1985, 43 p.

HARDY, René et SÉGUIN, Normand, et al.  Histoire de la Mauricie.  Sainte-Foy, IQRC, 2004, 1137 p.


[1] René Hardy, Normand Séguin et al., Histoire de la Mauricie, IQRC, 2004, p. 21.

[2] Ibid.

[3] Moïsette Olier, Cha8inigane, Éditions du Bien Public, 1934, p. 7.

[4] Hardy et Séguin, op. cit., p. 21.

[5] Ibid., p. 24.

[6] Ibid., p. 26.

[7] Ibid., p. 33.

[8] Ibid.

[9] Ibid., p. 41.

[10] Ibid., p. 50.

[11] Trois hypothèses se disputent le site de cette embuscade historique : le portage de la chute de la Grand-Mère; celui du rapide des Hêtres; ou le portage de la chute Shawinigan.

[12] Ville de Shawinigan, www. … consulté 15 décembre 2011.

[13] Hardy et Séguin, op. cit., p. 613.

[14] Ibid., p. 614.

Qui était le Chevalier de Clermont?

Le 5 août 1689 survenait le Massacre de Lachine, près de Montréal.  Dès l’aube, des Iroquois s’infiltraient dans le village pour massacrer un minimum de 26 colons, incluant femmes et enfants.

L’incident souleva immédiatement la colère.  Peu de temps après, Frontenac revenait au pays assumer pour la seconde fois le rôle de gouverneur, et il encouragea les représailles.  Trois raids vengeurs furent organisés sur la Nouvelle-Angleterre.

À leur tour, les Anglais, qui fournissaient en armes les Iroquois, se tournèrent vers une solution navale.  Décidés à s’emparer de la Nouvelle-France une bonne fois pour toute, ils s’attaquent d’abord à l’Acadie avant de foncer vers Québec.  C’est là que survint la Bataille de Beauport, où le Gouverneur Frontenac lancera sa célèbre réplique : « je vous répondrai par la bouche de mes canons… »

Les victimes françaises ne furent pas nombreuses, mais parmi elles on retrouve un mystérieux personnage qu’on désigne parfois comme « sieur de Clermont » ou encore « Chevalier de Clermont ».  Qui était-il?

Lors du recensement fait en Nouvelle-France en 1681, rien ne permet de relier un des habitants à ce nom partiel.  Peut-on alors en déduire que son arrivée remonterait plus tard, à l’époque où la France expédia des soldats pour contrer la violence des Iroquois?

En 1915, Eugénie Lassalle, dans ses deux livres consacrés à l’histoire du village de Champlain, précisait que « le 23 octobre,[1690] dans l’église de Beauport, un service funèbre fut chanté pour le jeune seigneur de la Touche et le chevalier Clermont.  Au registre, le curé a inscrit : « les susdits décédés donnèrent leur vie pour soutenir leur religion et leur patrie. » »

Dans le registre original de Beauport, consulté à la Société de Généalogie de Trois-Rivières, on constate que Lassalle a fait une erreur de datation.  Ces funérailles se sont plutôt déroulées le 25 octobre 1690.

Avec l’aide de Mme Hélène Leboeuf, je peux retranscrire ici le texte original : « Le vingtcinquième [sic] octobre par moy soussigné curé de Beauport ont été enterrés les nommés ci-dessous à savoir écuyer, sieur De Clermont lieutenant de La Compagnie de Joseph et un autre engagé vagabond et [illisible] ayant été tués le dix-huitième du dit mois dans le combat qui fut livré par ce dit lieu par nos ennemis Les Anglais [illisible] où les susdits décédés donnant leur vie pour soutenir leur religion et leur patrie auquel enterrement ont assisté Noël et Pierre Vachon […] garçons du dit Beauport. »

La « Compagnie de Joseph », telle que cité dans ce document d’archive, était-elle celle de Joseph Desjordy de Cabanac?

En 1694, quatre ans après la bataille, Joseph Desjordy de Cabanac fut parrain de Balthasar Dubord à Champlain, tandis que la marraine était Marie de la Touche, sœur du défunt Daniel Pézard, tué lui aussi à Beauport à l’âge de 24 ans.  Or, dans le rapport de l’archiviste on apprend que le « 1733, 28 mai – Engagement de Pierre Dubord dit Clermont à Jacques Rouillard dit St-Sir pour faire voyage à la Baye ».

Ainsi, on apprend que les Dubord, célèbre famille de Champlain, portaient aussi le nom de Clermont, à une certaine époque du moins.  Toutefois, les Dubord utilisaient également le nom de Lafontaine.

Ceci nous amène à relater le baptême de Daniel Dubord Lafontaine le 27 octobre 1688, fils de Julien et de Catherine Guérard.  Le parrain de l’enfant était nul autre que Daniel Pézard de la Touche, tué à Beauport deux ans plus tard.  Julien, le père de l’enfant, pouvait-il être celui qu’on cherche?

Non, car Julien Dubord était toujours vivant en 1694, date à laquelle il apparaît à Champlain comme le père d’un autre fils.

Noël et Paul Vachon ont été les seuls témoins, selon les registres originaux de Beauport, à avoir assisté aux funérailles de Daniel Pézard de la Touche et de Clermont le 25 octobre 1690, mis à part le curé, bien sûr.  Qu’est-ce qui expliquerait leur présence?  Un lien de parenté avec les défunts?

J’ai d’abord envisagé que Clermont ait pu être leur frère Vincent.  Encore une fois, cependant, cette piste mène vers un cul-de-sac, car Vincent Vachon apparaît comme témoin à un mariage qui se déroula en 1691.  Il ne s’agit pas non plus du père, Paul Vachon, puisque celui-ci mourut après le tournant du siècle.

Si Clermont était nouvellement arrivé en Nouvelle-France, en tant que soldat par exemple – après tout ne le désigne-t-on pas sous le titre de chevalier – et qu’il n’y a aucune famille, alors il faut chercher ailleurs.

Le nom de Clermont est celui d’une seigneurie située en Dauphinée, en Anjou, en Normandie.  Cette dernière daterait de 1560.  La maison des Bourbon s’est d’abord appelée « de Clermont ».  Sommes-nous sur une piste?

Ce détail reliant le nom de Bourbon à celui de Clermont m’a amené à envisager la candidature d’un certain Jean Bourbon, tué par les Iroquois le 4 septembre 1690, un mois avant les conflits de Beauport.  Son inhumation, selon Michel Langlois, eut lieu le 3 décembre 1690 à Laprairie.  Pourquoi un délai aussi important entre le décès et l’inhumation?  Se serait-on trompé sur la date?  Aurait-il plutôt perdu la vie à Beauport, sous le nom de Clermont?

Je ne crois pas qu’on ait pu se tromper, car rien ne nous permet de remettre en question la fiabilité du registre de Beauport, qui fait de Clermont un homme enterré six pieds sous terre dès le 25 octobre 1690.

Georges Bordonove, expert sur l’histoire des rois de France, nous apprend que les origines du roi Henri IV sont « issus du comte Robert de Clermont, cinquième fils de Saint Louis, les Bourbons ont crû à l’ombre du chêne capétien. »

Peut-on en déduire que les Clermont ont toujours eu un lien de proximité avec la famille royale?  Mieux encore, un lien de sang?

En revanche, si le Clermont qu’on cherche était un proche parent de Louis XIV, par exemple, n’aurait-on pas rapatrié sa dépouille en France?

On se rappellera que, dans son rapport de 1690, Champigny le mentionnait à la tête d’une trentaine d’hommes vers août 1690, l’identifiant comme « Sieur de Clairmont, Cappitaine reformé ».  Et Champigny terminait sa lettre en faisant un bilan annuel : « Nous avons perdu cette année 179 hommes, compris les Sieurs Desmarets, le Chevalier de Clermont et LaMothe, cappitaine reformés, Murat, Lieutenant et Colombet, Lieutenant reformé. »

Si Clermont était chevalier, c’est donc dire qu’il faisait partie de l’élite des combattants.

Quatre Clermont ont fait partie des célèbres mousquetaires : Charles-Joseph, marquis de Clermont-Tonnerre, comte de Thoury (1720 – 1791); Louis-Claude de Clermont, marquis de Montoison, (1722 – 1787); Louis de Clermont-Chaste, marquis de Chaste, comte de Roussillon, (1688 – 1734); et Joseph-Claude 1er de Clermont-Tonnerre (1781 – 1859).

Comme de raison, aucun d’eux n’a vécu à l’époque correspondant au Clermont que nous cherchons.

Qui était donc le Chevalier de Clermont mort à Beauport en 1690?

Pour le moment, le mystère reste complet.

La Bataille de Beauport

C’est après le Massacre de Lachine, en 1689, que s’organise la riposte au retour du Gouverneur Frontenac.  Celui-ci expédie trois raids vengeurs, un premier en partance de Montréal, un deuxième de Trois-Rivières et un dernier de Québec.  Des colons anglais sont à leur tour massacrés en guise de représailles et finalement survient la flotte de Phipps qui, après avoir saccagé Port-Royal en Acadie, fonce droit vers la ville de Québec.  La Bataille dite de Beauport se déroule donc en octobre 1690.

En 2009, on a vu dans les médias qu’il fut mis beaucoup d’emphase afin de faire annuler la reconstitution de la Bataille des Plaines d’Abraham, survenue le 13 septembre 1759.  L’argument massue était alors de vouloir éviter de revivre une défaite.

La question qu’on peut se poser c’est pourquoi avoir investi tant d’énergie pour annuler un événement historique rappelant une défaite alors qu’on aurait parfaitement pu s’organiser pour reconstituer, du moins en partie, la Bataille de Beauport?

Car celle-ci, on l’a fièrement gagné!

Malheureusement, il n’existe aucune liste officielle des participants à cette bataille.  Toutefois, il m’a été permis de reconstituer la bataille selon la description qui va suivre.

Le retour urgent de Frontenac vers Québec : 8-14 octobre 1690

Tout commence donc avec la première alerte arrivée directement à Québec.  L’historien Eccles a d’ailleurs soulevé le fait que « le 8 octobre [1690] le Sieur [François] Provost, commandant de la ville de Québec fut avisé par les Abénakis d’Acadie, qu’une flotte en provenance de Boston était en route vers le Saint-Laurent.  Il envoya aussitôt en reconnaissance une petite embarcation pour descendre le fleuve ainsi qu’un canot à Montréal pour aviser Frontenac. »

Très certainement, Eccles se basait directement sur les écrits de Frontenac remisés aux archives.

Toujours selon lui, Frontenac était déjà sur le point de retourner vers Québec lorsqu’il « apprit l’imminence de l’attaque.  Il s’embarqua aussitôt ainsi que l’intendant sur un canot.  Le lendemain [9 octobre], à la nouvelle que la flotte ennemie se trouvait au large de Tadoussac, il se hâta d’agir, envoya l’ordre à Callières d’amener toutes les troupes et milices disponibles, ne laissant que le minimum de forces à Montréal.  Aux Trois-Rivières, il ne s’arrêta que le temps d’envoyer tous les hommes à Québec. »

Paul T. Veillette, qui prétendait que la nouvelle était venue d’un prisonnier Iroquois, se contredisait en écrivant que « Encore à Montréal au début d’octobre [1690], Frontenac apprit par un éclaireur que le contingent d’Albany se repliait.  Selon son plan d’action, il ordonna immédiatement le départ vers Québec de la force concentrée à Montréal.  « Tout au long du parcours » ajouta Frontenac, « vous recruterez tout homme en bonne santé et il se joindra à nous pour participer à la défense de Québec. »  C’est ainsi que les effectifs de la défense de la Capitale allaient dépasser les 2,000 hommes. »

À ce sujet, Frontenac écrivait le 12 novembre 1690 que « j’étais près de m’embarquer pour y descendre de Montréal à Québec après avoir expédié toutes les affaires de Montréal et avoir même fait la distribution des quartiers d’hiver pour les troupes qui devaient rester dans ce gouvernement, lorsque je reçus, le 10 octobre, à 3 heures après-midi, une lettre du major de Québec, par laquelle il me donnait avis qu’un Abénaquis considérable du côté de l’Acadie était venu exprès par ordre de sa nation, pour m’avertir qu’il y avait plus d’un mois, qu’il était parti de Boston une flotte très nombreuse avec beaucoup de troupes dessus, dans le dessein de venir attaquer et prendre Québec. »

Par la même occasion, on voit donc que Frontenac n’a pas été alerté par un prisonnier Iroquois ni une rumeur quelconque.  C’est un allié Abénaquis qui s’est alors révélé être un atout fort précieux pour le destin de la colonie.  Toutefois, il a fallu une seconde alerte pour attirer réellement l’attention du gouverneur.

Laissons d’ailleurs Frontenac poursuivre la suite de l’histoire avec « cet avis auquel je n’ajoutais pas une entière croyance, ne me fit pas différer mon départ, mais le bâtiment sur lequel je m’embarquai ayant couler bas par une voie d’eau, qu’on n’avait pas aperçue, nous fûmes sur le point de périr, Mr l’intendant et moi, avec tout ce qui était dedans, de sorte que nous fûmes obligés de prendre des canots, et nous ne pûmes aller coucher qu’à 4 ou 5 lieues de Montréal dont nous repartîmes le lendemain [11 octobre] à la pointe du jour; nous ne fûmes pas à six lieues du lieu où nous avions passé la nuit que je reçus un second avis qui m’apprenait que la flotte des ennemis était vers Tadoussac, c’est-à-dire à 30 lieues de Québec.  Je ne balançai plus alors d’envoyer en toute diligence un ordre à Mr de Callières de descendre le plus promptement qu’il pourrait avec toutes les troupes qu’il avait, en laissant seulement quelques compagnies dans la ville de Montréal, et de prendre en passant le plus d’habitants qu’il lui serait possible.  Je marchai ensuite jour et nuit, et malgré un furieux coup de vent que nous essuyâmes, et les mauvais temps qu’il fit, je ne laissai pas d’arriver à Québec le 14 octobre, à 10 heures du matin, où j’appris que les ennemis avaient fait la traverse, c’est-à-dire qu’ils étaient à sept lieues de Québec. »

C’est par cette déclaration « prendre en passant le plus d’habitants qu’il lui serait possible » et aussi « tout au long du parcours vous recruterez tout homme en bonne santé et il se joindra à nous pour participer à la défense de Québec » qu’il nous est permis de croire que plusieurs de nos ancêtres ont répondu à l’appel.  La situation était urgente et toute la colonie était sur un pied d’alerte depuis le Massacre de Lachine.  On sait que de Callières s’est arrêté à la seigneurie de Champlain puisqu’il est formellement reconnu que Daniel Pézard de la Touche, Jacques Sauvage, Jacques de Noray et Jacques Lafranchise se sont joint à lui pour marcher en direction de Québec.

Un petit calcul rapide nous montre que cette probabilité devient tout à fait plausible.  Au recensement de 1685, on dénombrait un total de 1,791 hommes et 1,522 « grands garçons » dans toute la Nouvelle-France.  Cinq ans plus tard, on peut croire que la majorité de ces « grands garçons » avaient eu le temps de grandir et de changer de catégorie.  Dans celle des hommes, toutefois, il faut déduire le nombre des vieillards qui n’étaient pas en état de se battre, un chiffre qui nous est malheureusement inconnu.  Or, on estime que les volontaires ayant répondus à l’appel de Frontenac étaient environ 2,000.

Combien y avait-il d’hommes adultes en 1690?  Environ 2,000?  2,500?  Plus?

Bien que le chiffre demeurera à tout jamais un mystère, il faut aussi additionner à ce bilan les soldats venus de France au cours de ces cinq années.

On peut cependant se permettre de croire qu’une majorité des néo-français en âge de se battre se trouvaient à Beauport lors des engagements.

Par conséquent, la question se pose à nouveau.  Votre ancêtre, s’il était établi en Nouvelle-France en 1690, était-il à Beauport?

16 octobre 1690

Eccles n’est pas clair en mentionnant les dates, mais en lisant entre les lignes, on croit déceler qu’il place l’arrivée de Frontenac à Québec le 13 octobre 1690.  Or, comme nous l’avons vu précédemment, Frontenac précisait lui-même le moment de son arrivée « le 14 octobre, à 10 heures du matin ».  Le gouverneur de la Nouvelle-France était alors accompagné de 200 à 300 hommes de troupes, mais d’autres allaient bientôt venir.  « Son arrivée avec ces renforts », précise Eccles, « et la nouvelle que tous les hommes disponibles de la colonie étaient en marche pour aider à la défense de la ville, contribua à renforcer grandement le courage de la population. »

Selon Paul T. Veillette, « le 14 octobre, la compagnie dont Jean [Veillet] faisait partie entra à Québec, marchant près de l’état-major de Frontenac. »  Les troupes de Trois-Rivières ont probablement fait leur arrivée le même jour, ou peut-être même avant.

Il était temps que Frontenac arrive car, selon Eccles, « trois jours plus tard, la flotte de Boston, commandée par Sir William Phipps, était en vue. »  Ce qui porterait donc la date de l’arrivée des navires anglais devant Québec le 16 octobre 1690.  Or, pour cette journée, Paul T. Veillette mettant en scène son ancêtre dans son roman historique en expliquant que « sous le couvert de la végétation, une centaine d’éclaireurs de Vaudreuil se déployaient sur la rive nord du Fleuve.  Le nez rougi sous l’effet du froid, les soldats réalisaient que les gelées matinales d’octobre étaient glaciales.  Cheminant à travers broussailles et marécages, Jean avait les pieds trempés jusqu’aux os et commençait à se soucier des conséquences d’engelures toujours possibles dans de telles circonstances. »

Mignonne petite scène cousue de fil blanc!

Bien sûr, l’auteur du roman historique omettait de préciser si la flotte de Phipps était déjà en vue devant Québec.

Sans toutefois préciser la date, Lacoursière mentionne que les Anglais auraient tenté, avant la demande de reddition, de débarquer à Rivière-Ouelle.  « Le curé de la paroisse, Pierre de Francheville, lance un appel général à ses paroissiens pour qu’ils repoussent l’ennemi.  Il revêt son capot bleu, met son tapabord, prend son fusil et, à la tête de ses paroissiens, il commande l’attaque. »  Ceux-ci ouvrirent le feu sur les chaloupes anglaises, coupant net cette tentative de débarquement.

Paul T. Veillette reprenait ensuite que « […] au petit matin – avant 3 heures – Frontenac recevait l’information : la flotte des Bostonnais comprenait 34 bâtiments dont seulement quatre étaient des navires de guerre; tous étaient bondés de personnel et de matériel.  C’était un assortiment disparate d’embarcations de tout genre : cargos, caboteurs, yatchs de plaisance, bateaux de pêche, etc. »

Lacoursière, quant à lui, parle plutôt d’une flotte de « 32 navires ayant à leur bord environ 2,000 miliciens du Massachusetts, et une armée de 2,500 hommes (1,000 Anglais et 1,500 Amérindiens). »  Frontenac lui-même parlait de « 34 voiles, dont il y avait 4 gros vaisseaux, quelques autres moindres et le reste cutters et autres petits bâtiments, sur lesquels on nous a dit qu’il y avait au moins 3,000 hommes. »

« Charpentier de marine de son état », ajoutait Veillette, « Phipps prévoyait que Québec capitulerait immédiatement à la vue d’une flotte si imposante et qu’ensuite l’occupation du territoire se ferait en un tour de main. »

En laissant sous-entendre que le premier contact entre les deux adversaires s’est produit le 16 octobre, Paul T. Veillette poursuivait en ces termes : « Du poste d’observation situé sur le promontoire de Québec, la sentinelle française vit soudain, arborant le drapeau blanc, une chaloupe se détacher du navire amiral; évidemment, il s’agissait d’un émissaire qui, sitôt débarqué, fut conduit auprès du Gouverneur-Général. »

Lacoursière confirme ce premier contact en expliquant que « le 16 octobre, à six heures du matin, les navires anglais arrivent en face de Québec.  Les petits bâtiments se rangent au côté de la côte de Beauport et les gros se mettent un peu plus au large.  Sur les dix heures du matin, une chaloupe quitte le navire amiral et s’avance vers la terre portant à son avant un pavillon blanc. »  Cette chaloupe transportait en fait le Major Savage, qui apportait tout bonnement une demande de reddition à Frontenac.

Pour rehausser l’intérêt de son roman historique, Paul T. Veillette s’avance en terrain glissant en plaçant son ancêtre, qui est aussi le mien, près de la porte du château St-Louis, où se déroula la rencontre entre le Major Savage et le Gouverneur Frontenac.  Il s’amusait également à décrire quelques-uns des compagnons de Jean Veillet comme étant « Jean Baradat, maître-chirurgien et originaire de la province du Béarn; Sergent François Dumontier, favori de Vaudreuil; Jean-Baptiste Papillau, de la province de Saintonge; Antoine Bruslé, d’origine indéterminée; et Paul Bertrand, de la Normandie. »

Dans sa biographie des Desjordy de Cabanac publiée en 1930, Auclair écrivait « le 16 octobre (1690), Phipps et ses vaisseaux étaient rendus à l’île d’Orléans à une portée de canon de Québec.  L’amiral envoya aussitôt un parlementaire, sur une barque portant pavillon blanc, sommer le gouverneur français de se rendre, et cela en termes très cavaliers, étant convaincu qu’il ne pouvait lui résister.  M. de Frontenac lui répondit fièrement, dans les termes que l’on connaît.  La bataille commença.  Le premier boulet tiré de la citadelle abattit le drapeau du vaisseau amiral, qui s’en alla à la dérive et que les Canadiens s’en furent à la nage chercher sous les yeux des Anglais.  Ceux-ci continuèrent pas moins leur canonnade qui ne produisit que quelque dégâts matériels.  Pendant ce temps, M. de Callières arrivait de Montréal avec 700 hommes, dont probablement nos deux de Jordy, M. de Maricourt (un frère de d’Iberville) venait du Saguenay, avec un autre renfort, et M. de Rouville amenait les milices de Trois-Rivières. »

Précisons ici que ce frère de Pierre Le Moyne d’Iberville était Paul Le Moyne de Maricourt.

Curieusement, Auclair ne faisait aucune mention de la journée du 17 octobre, pas même le moindre tir de mousquet.  Il n’a d’ailleurs accordé que peu d’importance à cette célèbre rencontre entre Savage et Frontenac, la prenant probablement pour acquis dans la tête de ses lecteurs.

Ironiquement, les événements du 17 octobre 1690, que d’autres placent plutôt le 16, comme on vient de le voir, ont fait l’objet d’une capsule historique télévisée au tournant du 20ème et 21ème siècle au Québec, financée par le fameux « scandale des commandites » qui s’est soldé par la cuisante défaite du parti libéral fédéral et du départ de plusieurs politiciens.

Si Paul T. Veillette, Lacoursière et Auclair placent ce fameux affrontement verbal entre Savage et Frontenac dans la journée du 16 octobre 1690, d’autres se montrent d’un avis différent.

Nous le verrons au prochain article concernant la journée du 17 octobre.

17 octobre 1690

Eccles raconte que  « peu avant dix heures, le lendemain 17 octobre, une pinasse battant pavillon blanc fut détachée du bateau amiral, ayant à bord un envoyé, le major Savage.  Lorsque la pinasse atteignit la rive, le major eut les yeux bandés et fut conduit au château Saint-Louis où l’attendait Frontenac entouré de l’intendant et des officiers supérieurs. »

C’est ici que Frontenac prononça sa célèbre phrase.  Selon Paul T. Veillette, qui affirmait rapporter les propos de l’auteur Parkman, il aurait répliqué à cette demande de reddition par un « je répondrai à votre maître par la bouche de mes canons ».

Or, Eccles reste beaucoup plus précis sur les événements en détaillant que « c’était en de semblables scènes que Frontenac excellait; il savait mieux que personne conduire un débat avec un sens consommé de la mise en scène, comme à Versailles ou peut-être au théâtre.  Lorsque le major Savage fut libéré de son bandeau, il se trouva dans un vestibule majestueux rempli de personnages aux allures martiales parés comme pour le lever du roi, de dentelles d’or et d’argent, la tête couverte de chapeaux emplumés et enrubannés, les cheveux poudrés et bouclés, et les visages n’exprimant à aucun degré la crainte des événements à venir.  Visiblement impressionné, le major tendit à Frontenac un ultimatum qui commençait par ces mots : « Les guerres entre les deux couronnes d’Angleterre et de France ne sont pas seulement un suffisant motif mais la destruction faite par les Français et les Sauvages sous votre commandement et encouragement sur les personnes et biens des sujets de Leurs Majestés de la Nouvelle-Angleterre sans aucune provocation de leur côté, les oblige de faire cette expédition pour leur propre sûreté et satisfaction. »  Il continuait en réclamant la reddition immédiate des forts de la colonie, la livraison des munitions et des entrepôts militaires.  Frontenac avait une heure pour accéder à cette requête, à défaut de quoi, Phips déclara que la ville de Québec serait prise d’assaut.  Tandis que les officiers se hâtaient de traduire cet ultimatum à Frontenac, le major Savage, ayant retrouvé son assurance, tira froidement une montre de sa poche, la tendit à Frontenac et annonça qu’il attendait une réponse pour onze heures, mais pas une minute de plus.  Frontenac, tout aussi froidement, répliqua qu’il ne ferait pas attendre l’amiral aussi longtemps, et, désignant ses officiers, il demanda en riant au major Savage s’il pensait réellement que ces Messieurs consentiraient à ce que leur gouverneur acceptât des conditions aussi dures.  Le major demanda à Frontenac de vouloir bien lui remettre sa réponse écrite; c’est alors que Frontenac fit sa célèbre réponse : « Non, je n’ai point de réponse à faire à votre général que par la bouche de mes canons et à coups de fusils; qu’il apprenne que ce n’est pas de la sorte qu’on envoye [sic] sommer un homme comme moy [sic], qu’il fasse du mieux qu’il pourra de son côté comme je feray [sic] du mien. »  Là-dessus, on banda de nouveau les yeux de l’envoyé qui fut reconduit à sa chaloupe. »

Jacques Lacoursière, qui place plutôt cette scène le 16 octobre, explique que quatre chaloupes canadiennes sont allées à la rencontre de celle du Major Savage pour l’amener avec eux.  « Provost lui fait bander les yeux » et Thomas Savage est conduit devant Frontenac.  Au cours de cette marche, cependant, Lacoursière cite un document écrit de la main de la mère Juchereau détaillant comment on se moqua de l’officier anglais avant qu’il n’atteigne le château Saint-Louis.

Lacoursière ajoute qu’au « milieu des rires et des airs enjoués, l’émissaire de Phips présente au gouverneur Frontenac une lettre le sommant de rendre la ville d’ici une heure. »  Il rapporte lui aussi l’histoire de la montre et enchaîne avec la célèbre réplique de Frontenac comme étant celle-ci : « Je ne vous ferai pas tant attendre.  Dites à votre général que je ne connais point le roi Guillaume et que le prince d’Orange est un usurpateur qui a violé les droits les plus sacrés du sang en voulant détrôner son beau-père.  Non, je n’ai point de réponse à faire à votre général que par la bouche de mes canons et à coups de fusil; qu’il apprenne que ce n’est pas de la sorte qu’on envoie sommer un homme comme moi; qu’il fasse du mieux qu’il pourra de son côté, comme je ferai du mien. »

À propos des tracas éprouvés par Phipps, Paul T. Veillette expliquait que « la situation pour lui [Phipps] était grave et il se demandait s’il devait, ou non, tenter le débarquement et lancer l’assaut.  Après avoir financé cette opération à même sa propre fortune, il avait navigué six semaines pour en arriver à un tel résultat.  Après réflexion, il crut encore logique de poursuivre le siège et donna alors l’ordre d’organiser le débarquement. »

Au cours de la soirée du 17 octobre, selon Eccles, les troupes de Phipps apprirent que les Français étaient prêts à se battre.  Par la même occasion, Phipps ne jouissait pas d’une grande marge de manœuvre en raison des froids qui approchaient rapidement.

Et en raison de la marée, il était hors de question pour les Anglais de débarquer le 17 octobre.  L’action allait donc commencer le lendemain.

18 octobre 1690

Bien qu’Eccles soit le seul parmi les sources consultées à prétendre qu’il n’y ait pas eu de véritable bataille, Paul T. Veillette nous dit que « le 18 octobre, juste avant midi, on entendit le roulement des tambours à bord des navires anglais; ensuite, au son du clairon, des centaines d’Anglais s’écrièrent en chœur : « Que Dieu sauve le Roy Guillaume. »  Peu après, à deux milles en aval de Québec, 1,200 miliciens anglais débarquèrent, portant leur poudre à fusil au-dessus de l’eau, pataugeant laborieusement dans les eaux boueuses et glaciales.  Les troupes françaises chargées de repousser le débarquement, furent incapables d’empêcher les Anglais de prendre pied à terre. »

En se fiant à un rapport rédigé à la fin d’octobre 1690, dont l’auteur reste malheureusement inconnu, on apprend justement que « l’on fit crier dans les vaisseaux vive « le Roy Guillaume », battant la caisse, sonnant de la trompette et jouant du hautbois. »  Une demi-heure plus tard, les chaloupes débarquaient les soldats anglais entre Beauport et Québec.

Quant à Eccles, il racontait que « les Anglais essayèrent de débarquer sur les terrains plats de Beauport.  La tempête ne permit qu’à un seul vaisseau d’atteindre la rive et ses combattants rencontrèrent à terre de grandes difficultés, se faisant tirer dessus par les habitants de Beauport avant que la marée suivante leur permit de se retirer. »

La description dressée par Lacoursière est, en somme, assez brève.  Il se contente de dire que les troupes anglaises débarquèrent le 18 octobre « malgré la chaude réception que leur réservent les miliciens venus de Trois-Rivières et de Montréal. »  Cela voudrait donc dire que Daniel Pézard de la Touche, fils du seigneur de Champlain, et les frères Desjordy se trouvaient parmi les premiers à ouvrir le feu sur les envahisseurs.  Peut-on imaginer les Desjordy créant des liens d’amitié avec Daniel avant de connaître le seigneur Pézard lui-même l’année suivante?

On verra plus tard que les Desjordy, oncle et neveu, se sont installés un temps dans le village de Champlain, situé à l’est de Trois-Rivières.

Bien sûr, tout cela n’est que spéculation, mais les recoupements et les coïncidences nous forcent à garder à l’esprit certaines de ces images d’époque.  De simples possibilités, somme toute, mais des possibilités quand même.

Malgré environ 500 coups de canons sur la ville, Lacoursière stipule qu’il n’y eut qu’un seul mort; « un fils de bourgeois tué », selon le rapport anonyme de 1690.

« Le 18 octobre », écrit Auclair, « Walley débarquait à Beauport avec 1,500 hommes.  On arrêta tout de suite son mouvement d’approche. »  C’est tout ce qu’Auclair expliquait sur cette journée avant de se transporter directement au 20 octobre.

Le rapport de 1690 précisait quant à lui un débarquement de 2,000 Anglais, ce qui représentait à peu près le même nombre que les troupes françaises rassemblées en toute hâte par Frontenac.  Il précisait aussi que les quatre plus gros navires vinrent s’installer devant Québec.  L’auteur anonyme ne manquait pas d’humour en écrivant que « nous les saluasmes les premiers et, ensuite, ils commencèrent leurs cannonades assez vigoureusement, on leur répondit de mesme. »

19 octobre 1690

Paul T. Veillette raconte que « le lendemain [19 octobre], après avoir manœuvré ses navires de guerre à portée de canon, Phipps entama, avec les fortifications de Québec un futile échange d’artillerie – futile pour les Anglais car leurs troupes débarquées la veille se trouvaient encore trop bas, en aval, pour bénéficier des effets de la canonnade.  Des bâtiments anglais furent endommagés au cours de l’engagement; leurs munitions, d’ailleurs, s’épuisaient à un rythme alarmant et le bilan des pertes de vie chez les Anglais dépassait la trentaine.  À terre, les choses n’allaient pas mieux pour les Bostonnais, débarqués : ils se rendirent à l’évidence, après 4 jours d’escarmouches, que les Hauteurs de Québec demeureraient imprenables.  Phipps comprit enfin qu’un seul recours lui restait : la retraite.  Ils plièrent donc bagages et repartirent vers la Nouvelle-Angleterre.  Plusieurs batiments [sic] s’abîmèrent en route, et la petite vérole continua ses ravages à bord des navires.  La flotte de Sir William Phipps, dans un état lamentable, rentra enfin à Boston vers la fin de novembre. »

Quatre jours d’escarmouches?  Cela voudrait dire que les combats duraient depuis le 15 octobre?

Décidément, les calculs de Veillette ne paraissent pas très fiables, à moins qu’il se soit mal exprimé.  D’autant plus que son compte-rendu n’est qu’un mince survol des événements.

Plus minutieux dans sa description, Eccles écrivait à propos du 19 octobre que « le major John Walley qui commandait les forces de terre, fit débarquer douze ou treize cents hommes à La Canardière sur les terrains plats de Beauport, juste de l’autre côté de la rivière Saint-Charles en venant de Québec.  À marée basse, on pouvait passer la rivière à gué en deux endroits, l’un près de l’embouchure, l’autre un peu plus haut; et selon le plan établi, les petites embarcations avaient pour mission de transporter les canons de campagne et le ravitaillement sur la rive du fleuve située du côté de Québec, puis d’établir un tir de barrage avec ces canons, afin de protéger le passage de l’armée.  Simultanément, quelques vaisseaux parmi les plus gros, devaient remonter le Saint-Laurent jusqu’en un point situé en face de la ville.  Au moment où le signal indiquerait que le gros de l’armée traversait la Saint-Charles et commençait l’assaut de la colline vers la haute-ville, ces vaisseaux devaient débarquer deux cents hommes sur le rivage, au-dessus des positions des canons français, et protéger leur ascension de la falaise vers la haute-ville.  Les autres bateaux de guerre avaient pour mission de se rendre au-delà de Québec pour attirer une partie des forces défensives afin de repousser un débarquement éventuel de ce côté-là. »

Curieusement, Frontenac ne s’opposa pas au débarquement.  Eccles en expliquait les deux principales raisons.  Tout d’abord, il ne pouvait être certain de l’endroit exact où les navires allaient accoster et il ne pouvait faire traverser la rivière à ses hommes à marée haute.  Une fois le débarquement effectué, Frontenac continua d’attendre.  Lorsque les Anglais se mirent à progresser sur un terrain plus élevé, « ils se trouvèrent pris sous le feu des Canadiens », écrivait Eccles.  « Ce tir meurtrier continua de les accompagner tout au long de leur avance en direction des gués de la rivière.  Plus tard dans la journée, les vaisseaux de Boston remontèrent le fleuve en face de la ville et se mirent à la bombarder.  En dehors de la frayeur causée aux pauvres religieuses de l’Hôtel-Dieu qui en perdirent quasiment la tête, ils firent peu de dégâts.  Lorsque l’armée campa pour la nuit, on amena un déserteur des Troupes de la Marine.  Les renseignements qu’il fournit, quant à la force et la disposition des troupes françaises, convainquirent le major Walley et ses officiers de l’état désespéré de la situation. »

Toutefois, souvenons-nous que l’auteur du rapport de 1690 stipulait que 2,000 Anglais avaient débarqué, non pas le 19 octobre mais le 18.  Pour la journée du 19 octobre, tout semblait déjà être en place pour les hostilités puisqu’il disait que « le jeudy 19e, à la pointe du jour, nous commençasmes encore les premiers. »

Il poursuivait en ces termes : « Il sembloit que les ennemys avoient un peu ralenty le feu, le contre Admiral qui avoit tiré le plus vigoureusement se trouvant sy incommodé de nos canons qu’il fust obligé de relascher aussy bien que le premier Admiral qui le suivit de près avec bien de la précipitation.  Il avoit reçu plus de vingt boulets dans le corps de son vaisson, dont plusieurs l’avoient percé à l’eau.  Touttes ses manœuvres avoient esté coupez et son grand mast presque cassé, auquel on a esté obligé de mettre des jumelles.  Les deux aultres levèrent l’ancre à marée montante et se campèrent à une lieue au dessus de Québec pour nous occuper du monde et diminuer nos forces. »

C’est au cours de cette journée du 19 octobre que le village de Champlain perdit l’un de ses fils.  Daniel Pézard de la Touche, fils du seigneur, tomba sous les balles.  Évidemment, selon les comptes-rendus disponibles, il nous est impossible de détailler les circonstances exactes dans lesquelles il a perdu la vie.  On peut présumer qu’il a été mortellement touché d’une balle anglaise ou alors des conséquences du bombardement.  Pour le reste, cependant, le mystère demeure entier.  Se trouvait-il près de ses camarades au moment d’être touché?  Était-il à genoux derrière un buisson?  Est-il mort sur le coup?  A-t-il eu le temps de prononcer quelques mots avant d’agoniser?

Chose certaine, il a vu les soldats britanniques de près et il a certainement échangé des coups de feu avec eux.

20 octobre 1690

Pour les événements du 20 octobre 1690, Eccles rapportait que « la matinée suivante n’apporta aucune amélioration.  Depuis leur débarquement les hommes n’avaient rien eu d’autre à manger que deux biscuits chacun, et les réserves de rhum étaient épuisées.  La nuit avait été extrêmement froide, et comme ils n’avaient ni vêtements secs ni couvertures ils avaient cruellement souffert.  N’abandonnant cependant pas l’espoir que la flotte apporterait du ravitaillement et protégerait l’armée par son tir, au moins le temps de traverser à gué la Saint-Charles, le major Walley fit approcher ses troupes de Québec.  Pendant ce temps-là, les quatre gros vaisseaux de Phips commencèrent à bombarder la ville dès le lever du jour.  Ils furent bientôt contraints d’arrêter ce duel d’artillerie lorsqu’ils furent atteints plusieurs fois à la ligne de flottaison et eurent leurs éparts endommagés.  À cinq heures du soir ils remontèrent le fleuve et tentèrent un débarquement en amont du Cap Diamant, mais ils furent repoussés et subirent quelques pertes. »

Walley continuait d’espérer les ravitaillements, qui ne vinrent jamais.

C’est apparemment le montréalais Jacques Le Moyne qui abattit d’un coup de canon le pavillon du navire amiral de Phipps, le Six Friends.  Malheureusement, blessé durant la bataille, Jacques Le Moyne de Sainte-Hélène mourut après la victoire de ses camarades.  Charles Le Moyne, premier baron de Longueuil et frère de Jacques, était capitaine lors des combats.  Secondé par des Hurons et des Abénaquis, il fut affecté à la surveillance des mouvements de la flotte de Phipps.

Selon Eccles, une épidémie de variole s’abattit également sur les soldats anglais à une vitesse foudroyante.  Finalement, il fut décidé de regagner les navires.  Selon ce que Frontenac écrivit lui-même un peu plus de deux semaines après les affrontements, « Le sieur de Villiers, lieutenant réformé, a parfaitement bien fait son devoir dans le dernier combat, qui a duré trois heures, et la perte que les ennemis y ont faite les a obligés à s’embarquer la nuit suivante. »

« Le 20 », prétendait Auclair, « ce général [Walley] tenta un suprême effort pour traverser la Canardière, village situé sur la rive gauche de la rivière Saint-Charles (aujourd’hui Limoilou [Auclair écrivait ceci en 1930]), que défendaient les Canadiens et les sauvages.  Le combat dura jusqu’à la nuit.  Déconcertés par la résistance de gens qui se battaient à l’indienne, c’est-à-dire cachés derrière les arbres et dans les plis du terrain, les Anglais se rembarquèrent à la hâte. »

Et que disait le rapport de 1690 sur cette sanglante journée?

« Le 20e au matin, on battit la général en leurs campements et deux heures après nous les vismes mettre en bataille avec des lunettes d’approche.  Ils y demeurèrent jusques à 10 heures, criant sans cesse « vive le Roy Guillaume », ensuite de quoy ils firent des mouvements à nous faire connoistre qu’ils voulaient marcher sur la ville. »

Mais, évidemment, les Anglais ne marchèrent jamais sur Québec.  Du moins, pas cette année-là.  C’était 69 ans avant la Bataille des Plaines d’Abraham.

L’auteur anonyme poursuivait en expliquant que les Anglais « avoient des pelotons à la teste de leurs ailes et des Sauvages de leur païs à la teste de l’avant-garde. »  Il est étonnant ici de constater que ce rapport est le seul document d’archive mentionnant la présence d’Indiens aux côtés des forces anglaises.  Comme de raison, en parlant de « Sauvages de leur païs », il n’était pas ici question de l’Angleterre mais plutôt de la Nouvelle-Angleterre.  Et par conséquent, ces Indiens étaient probablement des Iroquois.

Le rapport de 1690 terminait cette journée en précisant qu’un parti de 200 autres volontaires fut formé pour « leur couper chemin à la faveur des espèces de broussailles et leurs fismes lascher pied par les descharges continuelles que nous faisions.  Tout ce qu’ils purent faire ce fut de gagner un lieu couvert pour attraper leurs campemens sans essuyer de nouvelles descharges. »

21 octobre 1690

« Le lendemain matin [21 octobre] », rapportait Eccles, « la glace des étangs était assez épaisse pour supporter le poids d’un homme, rappelant lugubrement que l’hiver arrivait à grands pas, et les Canadiens renouvelèrent leurs attaques.  Tard dans la soirée, le major Walley tenta de faire regagner les vaisseaux à ses troupes; après minuit donc, les régiments se retirèrent silencieusement vers un point de ralliement près de la plage.  Avant l’aube, les embarcations commencèrent à se diriger vers la rive, mais les hommes se précipitèrent en trop grand nombre sur la place, désirant tous se trouver parmi les premiers à s’embarquer.  Voyant la confusion qui allait s’ensuivre, et l’impossibilité de les embarquer tous avant le jour, Walley abandonna son projet et donna l’ordre aux embarcations de retourner aux vaisseaux. »

Lacoursière conclut rapidement en expliquant que « le 21 octobre, les Anglais subissent une défaite à Beauport et réembarquent.  Les nuits sont de plus en plus froides.  Phips note qu’il y eut deux pouces de glace un soir.  Il ne tient pas à hiverner dans le Saint-Laurent. »

Les seuls mouvements de troupes détaillées nous viennent, pour la journée du 21 octobre, de l’historien Ferland cité par Auclair en 1930 : « Le samedi, 21 octobre, les Anglais (les 1,500 hommes de Walley), étaient encore assez rapprochés de la ville pour entendre le battement des tambours, le tintement des cloches et le bruit des voix.  Ils en conclurent que Frontenac allait les attaquer avec des forces supérieures.  Ainsi demeurèrent-ils sous les armes toute la journée.  Quelques détachements, conduits par les sieurs de Villieu [Charles Le Gardeur sieur de Villiers?], de Cabanac, de Duclos, de Beaumanoir, étaient en effet sortis de la ville et avaient traversé la rivière (Saint-Charles) pour inquiéter les Anglais.  De Villieu commença l’escarmouche sur les deux heures de l’après-midi et attira l’ennemi dans une embuscade.  Un gros détachement des Anglais, s’avançant alors au secours des leurs, alla donner contre les milices de Beauport, de la côte de Beaupré et de l’île d’Orléans, auxquels s’étaient joints les petits corps de Cabanac et de Beaumanoir…  Le combat dura jusqu’à la nuit.  Malgré les renforts que recevait l’ennemi, il ne put se rendre maître de la position.  Dans cette lutte prolongée, Walley perdit un bon nombre de soldats, tandis que les Français n’eurent qu’un écolier tué et un sauvage blessé.  Une nuit obscure et une pluie glaciale mirent fin à la lutte.  Le commandant anglais en profita pour rembarquer ses hommes, laissant sur la côte cinq canons et diverses munitions. »

Évidemment, Auclair se sentait excité de citer un historien qui décrivait le déplacement de Joseph Desjordy de Cabanac, l’un des deux principaux sujets de son livre.  Ces quelques détails nous aident à nous plonger un peu mieux dans le contexte, mais nous ne saurons jamais tout ce que ces hommes ont réellement vécu sur le terrain.

Et que sont devenus ces cinq canons abandonnés par les Anglais en sol néo-français?  Question sans réponse également.

Le rapport de 1690 mentionne effectivement le retrait des troupes anglaises vers les navires en fin de journée.  Avant cela, toutefois, on y comprend qu’au cours de la nuit on avait fait envoyer des munitions aux troupes anglaises au sol.  Au matin du 21 octobre, « un de leurs bataillons se destacha pour courir après des bestiaux qu’ils apercevoient près du campement où ils les y amenèrent, dont ils firent grande boucherie et en mangèrent avec grande avidité. »

Une viande qui leur a servi à leur redonner des forces pour reprendre les combats.  Ils le firent cependant avec un manque de discipline, « l’épée à la main, espérant y faire une brèche, mais malheureusement pour eulx, ils nous trouvèrent, ce jour là, dans le mesme lieu où nous les avions attaquez, cy-devant.  Nous les saluasmes de la manière que nous avions desjà faict. »

Certes, il nous faut comprendre que cette salutation équivalait à une ou plusieurs salves.

Le rapport poursuivait en précisant que les Anglais avaient répliqué par quelques coups de canon qui heurtèrent seulement les haies et les broussailles.  En tentant de fuir, cependant, les hommes de Phipps furent interceptés et les Français firent une « seconde descharge de trois balles dans chaque fusil. »

« Il seroit difficile de [dé]nombrer les coups de fusils qu’ils nous tirèrent desquels il n’y eut que trois ou quatre de nos gens tuez ou blessez, vu que chacun se mettoit le ventre à terre dans les broussailles. »  Malheureusement, le rapport ne précise aucunement l’identité de ces trois ou quatre victimes, mais nous aide cependant à comprendre la façon dont le combat s’est déroulé, « ventre à terre dans les broussailles ».  Par-là, nous voyons que l’influence indienne est marquante.  On ne se battait plus à l’ancienne, c’est-à-dire à découvert, mais en utilisant les obstacles qu’offrait le terrain.  Voilà qui a sans doute contribué à dérouter les Anglais et à favoriser la victoire française.

Le rapport stipule ensuite que les coups de feu se multiplièrent jusqu’à ce que les Anglais se rendent compte qu’ils ne pourraient jamais investir la ville de Québec, les obligeant à « recourir à leur camp maudissant les bandits qui battoient en brèche, disoient-ils, cachez dans les buissons comme les Indiens. »

Et à la nuit tombée, « je ne sçais quelle inspiration les porta à se retirer en diligence dans leurs vaisseaux et à nous abandonner leurs cinq pièces de canon.  Il falloit sans doute qu’ils eussent devinez que nous avions besoing d’artillerie », complétait l’auteur de sa touche personnelle.

22 octobre 1690

Pour raconter la fin de cette bataille, Eccles expliquait que « le lendemain [22 octobre], nouvelles escarmouches, puis, dès la tombée de la nuit, l’armée se retira vers le rivage, un demi-régiment à la fois. »

Les troupes anglaises se sont retirées dans une totale indiscipline.  En les laissant s’enfuir sans intervenir, Frontenac fut plus tard accusé d’avoir manqué une belle occasion de leur infliger une défaite écrasante.  Peut-être était-il simplement humain et se refusait à frapper sur l’ennemi alors que ce dernier se trouvait déjà par terre?

Auclair décrivait très brièvement la retraite des Anglais en ces termes : « Le 22 octobre, il [Phipps] levait l’ancre et regagnait Boston. »

Jacques Lacoursière conclut, quant à lui, en apportant une précision supplémentaire sur le fait que « les 23 et 24 [octobre], on négocie l’échange de prisonniers.  Puis la flotte reprend le chemin de Boston, n’ayant pas réussi à s’emparer de Québec. »

L’échange des prisonniers?  Parlait-on ici des Acadiens capturés par Phipps quelques semaines plus tôt?

En effet, Frontenac écrivit lui-même dans sa lettre datée du 12 novembre 1690 que « je donnai au Sr de la Vallière, capitaine de mes gardes, la commission de faire cet échange, dont il s’est si bien acquitté que nous avons eu plus de Français qu’il n’a rendu d’Anglais qui n’étaient que des femmes, filles et enfants à la réserve du capitaine Davis qui avait été pris par le Sr de Portneuf, qu’il a fallu donner pour le Sr de Granville et pour recevoir notre ecclésiastique. »

Cet « ecclésiastique », tel qu’il le citait lui-même, était le sulpicien Claude Trouvé.

Encore une fois, l’auteur anonyme du rapport de 1690 est plus précis quant aux dernières escarmouches, détaillant que les Français se pressèrent vers le bord du rivage pour récupérer les pièces d’artillerie.  À ce moment, des chaloupes anglaises tentaient une autre approche, mais ils rebroussèrent chemin en les apercevant sur le rivage, rembarquant dans leurs navires qui « allèrent mouiller à deux lieues au dessoubs vis-à-vis de l’Arbre Sec.[1] »

Finalement, il précisait que l’échange des prisonniers s’effectua le 24 octobre.  « Trois heures après, ils appareillèrent et continuèrent leur voyage » vers Boston.  Il estimait les pertes anglaises à 450, incluant morts et blessés.

Décidément, les colons français avaient de quoi être fiers de cette victoire, d’autant plus que la France n’avait fourni aucun appui.  Louis XIV préférait adopter alors une politique de défense.  Du même coup, cela ne coûtait rien au royaume puisque les défenseurs mobilisés par Frontenac ont été volontaires, ne touchant aucun salaire et fournissant même leurs armes, négligeant du même coup leurs terres.


[1] St-Pierre de l’Ile d’Orléans.