Double meurtre crapuleux au Cap

Ludger Delarosbil sera le seul accusé dans l'affaire Côté-Marchand en 1971.
Ludger Delarosbil sera le seul accusé dans l’affaire Côté-Marchand en 1971.

C’est ainsi que Le Nouvelliste titrait l’affaire le 19 juillet 1971.  Ce crime odieux, cependant, semble avoir été oublié depuis longtemps.

Dans ma tentative de déterrer ce vieux dossier, Bibliothèque et Archives Nationales du Québec (BANQ) m’a confirmé le 25 juillet dernier que les transcriptions sténographiques de l’enquête du coroner et du procès ont été détruits à une date indéterminée, tout cela apparemment pour alléger les entrepôts.  Devant cette perte pour notre patrimoine judiciaire, on devra donc s’en remettre aux articles de l’époque.

Dans l’après-midi du 16 juillet 1971, Gabrielle Côté, qui habitait au 70 de la rue Pierre Boucher au Cap-de-la-Madeleine[1], devait aller faire des travaux de peinture dans la nouvelle maison qu’elle venait d’acheter.  Sa fille Chantal, 12 ans, souhaitait venir avec elle mais comme il n’y avait pas de tâche à lui confier sa mère lui conseilla d’aller jouer au ballon-chasseur avec sa copine Carole Marchand, 13 ans, qui habitait tout près au 31 de la rue Pierre Boucher.

Chantal et Carole décidèrent cependant d’aller cueillir des bleuets en fin d’après-midi dans le secteur boisé du chemin des Grandes Prairies, à quelques pas de leur domicile.

Vers 16h30, des témoins les virent en train de s’adonner à la cueillette, mais peu de temps après un garçon de 12 ans, Alain Daigle, qui habitait au 115 de la rue Pierre Boucher, vit les deux jeunes filles monter à bord d’une voiture foncée de marque Buick.  Étonnement alerte pour son âge, il notera le numéro de plaque du véhicule : 294-620.

Gabrielle Côté, qui savait parfaitement que sa fille craignait l’obscurité, s’inquiéta rapidement.  Les parents des deux fillettes communiquèrent ensemble, mais leur inquiétude ne fit que s’accentuer.

Pendant ce temps, entre 19h00 et 19h15, dans le secteur du rang Saint-Malo, un dénommé Guilbert entendit un premier coup de feu.  Cinq minutes plus tard, il en entendit un deuxième.  Apeuré, il quitta rapidement les lieux.

Une fois la noirceur installée, Gabrielle Côté contacta les policiers madelinois.  Ceux-ci déclenchèrent des recherches intensives dès 22h00, dans ce qui s’avéra être une soirée pluvieuse.  La description fournie à cette époque décrivait Chantal Côté comme une fillette de 12 ans pesant 80 livres, mesurant 4 pieds et 8 pouces, portant les cheveux et les yeux bruns et le teint foncé.  Au moment de sa disparition elle portait des shorts rouges, un gilet bleu, des bas bleus pâles et des souliers blancs.

Quant à elle, Carole Marchand fut décrite comme une jeune fille de 13 ans, pesant 110 livres et mesurant 5 pieds et 4 pouces.  Ses cheveux étaient châtains, ses yeux verts et son teint pâle.    Elle portait aussi des shorts mais de couleur bleus, un gilet vert pâle, des bas bleus et des souliers bruns.

Les policiers furent rapidement mis au parfum des précieuses informations recueillies par le jeune Daigle.  Appuyés dans leurs recherches par le Club de radio-amateur XM-Routier, les policiers mirent tout en œuvre pour retrouver les deux disparues.

Le lendemain, vers 14h30, les recherches prirent une autre tournure lorsque les jeunes Alain Limoges et André Corbin, qui se baladaient en moto hors route communément appelé mini-trail, dans les bois du secteur Grandes-Prairies, ont découvert la fameuse Buick abandonnée.  Le jeune Limoges, familier avec les voitures du fait que son père possédait une cour de carcasses de véhicules, tenta de démarrer le moteur.  Le démarreur fonctionnait, mais le moteur refusa de rugir, apparemment faute de carburant.

Les deux garçons s’empressèrent alors d’aller retrouver le détective Emery Leblanc de la police municipale du Cap afin de lui faire part de leur découverte.  Accompagné de son collègue détective Robert Veillet, Leblanc se dirigea immédiatement vers le véhicule.  Veillet constata alors que le moteur était encore chaud.  Deux hypothèses se présentèrent aussitôt à eux : un crime venait tout juste de se commettre ou alors le moteur avait tourné toute la nuit jusqu’à la panne sèche.

Le corps de Carole Marchand, 13 ans, dans la position dans laquelle il fut retrouvé au cours de la journée du 17 juillet 1971.
Le corps de Carole Marchand, 13 ans, dans la position dans laquelle il fut retrouvé au cours de la journée du 17 juillet 1971.

De plus, la voiture s’était enlisée au point d’avoir vu son pare-choc arrière arraché.  Peu de temps après, les détectives Leblanc et Veillet, accompagnés de l’arpenteur madelinois Marcel Lampron, découvrirent le corps de Chantal Côté.  Il était alors 15h00.  La fillette de 12 ans était étendue face contre le sol et les bras croisés, à environ 75 pieds de la Buick.  Le Nouvelliste écrira que « la jeune Côté n’a pas été dépouillée de ses vêtements, ce qui écarte la possibilité d’un viol ».  Quoique hâtive, cette conclusion allait s’avérer exacte.

Puisque le corps se situait hors des limites de la ville du Cap-de-la-Madeleine, donc hors de la juridiction de ses policiers municipaux, on fit appel aux enquêteurs Claude Huot et Roland Beaulieu de la Sûreté du Québec (SQ) de Trois-Rivières.  Me Bertrand Lamothe, coroner pour le comté de Champlain, débarqua sur les lieux peu de temps après.

Tandis que Huot et Beaulieu trouvaient des bouteilles de bière dans les environs, le directeur Guy Blanchette lança un appel à tous ses policiers afin de venir aider leurs confrères dans leurs recherches.  Maintenant convaincu qu’il s’agissait d’un meurtre, et qu’il fallait donc se lancer aux trousses d’un ou plusieurs assassins, on fit également appel à Robert Desruisseaux, un expert dans le dressage des chiens policiers.  Celui-ci entama alors des fouilles avec son berger allemand nommé Champs, propriété du Dr Jean-Louis Frenette du Lac-à-la-Tortue.  Jean-Jacques Thibeault et son chien Stringo, un bouvier des Flandre, se joignirent aussi aux recherches.

Vers 17h50, l’agent Gérald Fournier de la police municipale de Cap-de-la-Madeleine découvrit le corps de la petite Marchand à environ un quart de mille de la voiture suspecte.  Étrangement, son corps avait été laissé dans la même position que celui de sa compagne.  Elle aussi portait encore ses vêtements.

Si Le Nouvelliste rapporta la nouvelle le lundi 19 juillet en spécifiant que les corps ne portaient aucune trace de violence, les deux fillettes avaient été sauvagement abattues d’une balle dans la nuque.  Plus tard, les experts établirent que l’arme du crime était une carabine de calibre .303.  Les deux projectiles auraient d’ailleurs été retrouvés près des corps.

C’est Jean-Claude Simard de l’escouade des homicides de la Sûreté du Québec de Montréal qui hérita de l’affaire.  Déjà on parlait de similitudes avec le meurtre de la jeune Alice Paré, assassinée dans des conditions « presque identiques », selon Le Nouvelliste, dans la région de Drummondville quelques mois auparavant.

C’est en compagnie du caporal Gendron de la SQ de Trois-Rivières et du caporal Pierre Charron du Service de l’identité judiciaire de la SQ de Montréal que Simard étudia la scène de crime dans ses moindres détails.

 

Les funérailles des deux fillettes furent célébrées à l'église St-Odilon du Cap-de-la-Madeleine le 21 juillet 1971.
Les funérailles des deux fillettes furent célébrées à l’église St-Odilon du Cap-de-la-Madeleine le 21 juillet 1971.

Une station radiophonique fit l’erreur d’annoncer l’arrestation du ou des agresseurs au cours de la soirée du samedi 17 juillet, mais c’est seulement quelques jours plus tard qu’on finirait par mettre la main au collet de l’un des tueurs.  Le coroner Lamothe expliqua aux journalistes que dans le cas de Chantal Côté la balle aurait soulevé la calotte crânienne alors qu’une autre balle avait causée moins de dommages chez Carole Marchand.  Le décès des deux victimes fut constaté par le Dr Richard Jacob.  Le verdict du coroner Lamothe ne tiendra qu’en une seule ligne, précisant seulement que les deux jeunes filles ont été tuées d’une « balle de carabine ».

Les deux cadavres furent transportés à la morgue J. D. Garneau du Cap-de-la-Madeleine, où ils furent identifiés par les parents.  Peu après, on les expédia à l’Institut médico-légal (IML) de Montréal.  L’autopsie révéla que Carole Marchand, l’aînée des victimes, avait été la seule qui avait subi des sévices sexuels.  Si les premiers comptes rendus journalistiques parlèrent du fait que le double meurtre serait survenu entre 6h00 et 10h00 au matin du 17 juillet, on découvrirait plus tard au procès l’existence du témoin du rang Saint-Malo qui démontra que le drame s’était vraisemblablement déroulé dès la soirée du 16 juillet, c’est-à-dire au moment où les parents déclenchaient les recherches.

En revanche, les journalistes apprirent rapidement que la police recherchait deux hommes.  On pourra d’ailleurs lire dans Le Nouvelliste que « l’hypothèse la plus plausible pour l’instant est donc que les maniaques ont violé Carole, probablement au cours de la nuit de vendredi à samedi pour l’abattre, tôt samedi matin.  Pour qu’il ne reste aucune trace de leur horrible crime, ils ont également fait disparaître, celle qui devenait témoin du drame, la petite Chantal.  Les policiers semblent du moins s’attarder sur ces suppositions ».

Les funérailles de Carole Marchand et Chantal Côté, qui eurent lieu le mercredi 21 juillet à l’église St-Odilon du Cap-de-la-Madeleine, attirèrent quelques centaines de personnes.  Carole laissait dans le deuil ses parents, Paul Marchand et Huguette Hamelin, ainsi que son frère Donald, et ses sœurs Sylvie et Nicole.  Ses grands-parents étaient originaires de Champlain.

Pendant ce temps, la police se disait à la recherche de deux montréalais qui connaîtraient bien la région du Cap, au point d’y avoir déjà habité.  Ceux-ci avaient déjà appris que le propriétaire de la Buick était Stanley Smith, qui résidait au 77 rue Saint-Viateur, à Montréal.  Il s’agissait bien d’une Buick 1960 de couleur noire.

C’est aussi au cours de cette même semaine que les policiers s’adonnèrent à une fouille minutieuse des environs de la scène de crime tout en avouant connaître l’identité des deux présumés assassins.  Ces fouilles, qui conduisirent à plusieurs perquisitions, furent l’occasion pour le photographe Roland Lemire du Le Nouvelliste d’immortaliser un cliché sur lequel apparaît le détective Denis Leclerc de la police de Trois-Rivières, tenant une mitraillette dans ses mains.  Quand on connaît un tant soit peu le personnage, la scène n’étonne guère.  Leclerc sera suspendu peu de temps après la parution de cette photo mais pour des motifs qui n’avaient rien à voir avec cette affaire[2].

 

Michel Joly, le principal suspect dans cette affaire de double meurtre, ne sera finalement jamais traduit en justice.
Michel Joly, le principal suspect dans cette affaire de double meurtre, ne sera finalement jamais traduit en justice.

Au lendemain des funérailles, Le Nouvelliste identifia publiquement un premier suspect : Michel Joly, 22 ans, un résidant de Montréal qui aurait déjà habité la région du Cap.  On le disait tatoué dans le dos, à la poitrine et sur les bras.  Sur le bras gauche, un tatouage illustrait une femme à moitié nue avec l’inscription « Haine amour ».  Joly avait les cheveux châtains tombant sur ses épaules et les yeux bruns.  Il mesurait 5 pieds et 10 pouces, pesait 147 livres.  Puisque le mandat d’arrêt a été émis contre lui dès le 20 juillet, on pourrait croire que les enquêteurs aient offert l’opportunité aux familles de pleurer les disparues avant de rendre publique cette information.

Joly n’était pas un enfant de chœur.  Il avait été libéré de prison en juin 1971 et on le connaissait pour possession de drogue et tentative de meurtre.  Malgré cette publicité tapageuse, son complice sera le premier à être arrêté.  Il sera aussi le seul.

Le 24 juillet, Ludger Dearosbil était appréhendé au 3806 de la rue St-André à Montréal par trois policiers.  Dans la voiture qui le conduisit au quartier général de la rue Parthenais, le suspect resta muet.  Une fois sur place, cependant, il fit rapidement certaines déclarations au sergent Marcel Ste-Marie et à l’agent Jean-Louis Savard.

Delarosbil, un jeune braqueur originaire de Gaspésie, fit une première déclaration verbale sans qu’aucune question ne lui soit soumise.  L’agent Jean-Claude Simard et le caporal Jean-Noël Hains, tous deux à Trois-Rivières, furent immédiatement rappelés à Montréal.  Devant ces deux flics, Delarosbil répéta ce qu’il avait dit précédemment, à la différence que cette fois on consigna par écrit ses aveux, ce qui donna lieu à un texte de trois pages.

Selon Delarosbil, c’est en compagnie de Michel Joly qu’il aurait volé une voiture sur la rue Alexandre de Sève à Montréal au cours de la journée du 15 juillet.  Le lendemain, à l’aube, les deux jeunes hommes débarquaient dans la région de Trois-Rivières.  Dans l’après-midi, les deux fillettes auraient été enlevés à la pointe d’une arme avant d’être conduites dans un boisé.  « Joly qui s’était fait passer pour un policier est parti seul avec l’une d’elles, Carole Marchand.  Il est revenu par la suite vers Delarosbil à qui il aurait dit : « j’ai eu des relations sexuelles et je l’ai tuée pour éviter les problèmes ».  Puis, il s’est éloigné de nouveau, cette fois avec Chantal Côté pour revenir seul »[3].  Delarosbil dira avoir entendu un coup de feu à chacun des départs de son compagnon.  Les deux suspects auraient ensuite quitté la région en autobus afin de retourner à leur appartement de la rue Ontario, à Montréal.

Selon ces aveux, Joly aurait caché l’arme du crime derrière une station service située sur la rue Sherbrooke.  Quand on le questionna sur l’endroit où se cachait son complice, Delarosbil répondit ne pas l’avoir revu « depuis mardi de la semaine dernière ».

Michel Joly ne sera cependant jamais repris vivant.  Il préféra s’enlever la vie avec l’arme du crime mais non sans laisser une lettre sur laquelle il avait griffonné « je suis le seul coupable et l’autre que vous recherchez n’y est pour rien ».

Ludger Delarosbil sera donc le seul à faire face à la justice.  C’est Me Gilles Lacoursière, mandaté par l’Assistance judiciaire, qui se porta à sa défense.  Ce dernier demanda d’ailleurs un changement de venue pour que son client puisse être jugé hors de la région de Trois-Rivières, prétextant que l’affaire avait connu une publicité préjudiciable contre son client.  Le juge Roger Laroche, chargé de présider le procès, entendit durant deux heures plusieurs journalistes.  « C’est ainsi qu’on a vu défiler dans la boîte des témoins les journalistes Jean Fortier et Jean-Paul Arsenault du Nouvelliste, Magloire Gagnon, directeur de l’information à CHLN, Claude Poirier, reporter à Radio-Mutuelle, au Dimanche-Matin et à CFTM-TV de Montréal et Jacques Gingras de CJTR, un collaborateur du Journal de Montréal »[4].

Le détective Denis Leclerc, de la police municipale de Trois-Rivières, semble avoir offert tout un spectacle en se baladant avec une mitraillette lors de la chasse à l'homme déclenchée à la suite du double meurtre.
Le détective Denis Leclerc, de la police municipale de Trois-Rivières, semble avoir offert tout un spectacle en se baladant avec une mitraillette lors de la chasse à l’homme déclenchée à la suite du double meurtre.

Après ces comparutions, Me Pierre Houde, procureur de la Couronne, fit valoir qu’en raison des moyens de communications modernes il était difficile de limiter localement de telles informations.  « Que nous partions de Trois-Rivières et que nous allions ailleurs ne change rien dans le contexte actuel puisque la publicité sur cette affaire a été répandue partout au Québec », dira-t-il.  Il rappela également que la lettre de Joly publiée au lendemain de l’enquête du coroner pouvait, elle aussi, rendre préjudice à la cause puisque celle-ci laissait déjà entendre que Joly prenait tout le blâme.

Faisant apparemment référence à l’affaire Raymond Goyette, c’est-à-dire le double meurtre survenu au Primo Gourmet le 24 juillet 1971[5], Me Lacoursière dira que « la Couronne a deux poids, deux mesures.  Dans une cause récente, elle a demandé un changement de venue parce que la population était sympathique à l’accusé; elle semble prendre ce qui fait son affaire ».  Il termina sa plaidoirie en suggérant le district judiciaire de Joliette.

Le lendemain, 13 novembre 1971, le juge Laroche pencha en faveur de la Couronne.  La cause serait bel et bien entendue à Trois-Rivières.

Le procès s’ouvrit deux jours plus tard, soit le 15 novembre 1971.  Cette première journée fut cependant consacrée à la sélection des jurés puisqu’on entendit 130 candidats jusqu’à 18h45 avant d’en choisir douze qui puissent satisfaire au rôle d’impartialité exigé par la justice.

Le 16 novembre, ce fut en se promenant de long en large dans la salle d’audience et en pesant bien ses mots que Me Houde s’adressa aux jurés.  Il leur présenta le dossier en leur expliquant son intention de prouver que Joly et Delarosbil étaient bien présents sur les lieux du crime.  Il se dit également prêt à prouver et à présenter des témoins pouvant attester que les deux victimes avaient quitté le domicile pour aller cueillir des bleuets.  En fait, des témoins les auraient vus en train de cueillir vers 16h45 dans la journée du 16 juillet.  Sur l’heure du souper, on les aurait vus monter à bord d’une voiture.

Vers 19h15, deux coups de feu tirés à intervalles de quelques minutes furent entendus par d’autres témoins.  Il racontera également comment Joly avait été retrouvé, apparemment suicidé d’une balle de calibre .303 dans la bouche.

Sept ou huit témoins furent exemptés de comparaître lorsque la défense accepta de déposer en preuve la confession de Delarosbil.  On raconta ensuite l’arrestation du 24 juillet effectuée à 9h30 par les policiers Raynald Boisvert, Jean-Louis Savard et Jean Chalin.

Le témoignage de Gabrielle Côté, la mère de Chantal, eut de quoi bouleverser les cœurs sensibles.  Cette dernière déclara que « Chantal voulait nous suivre cette journée-là mais nous avions des travaux de déménagement à faire et je lui ai dit d’aller jouer avec son amie Carole Marchand ».

Le témoignage du pathologiste de l’IML de Montréal, Louis-Raymond Trudeau, celui qui avait pratiqué la double autopsie, permit aux jurés de comprendre que les deux fillettes avaient été tirées à bout touchant.  La mort avait été causée par une hémorragie massive externe.  « En vulgarisant son témoignage, le docteur Trudeau l’a attribuée à l’éclatement de la boîte crânienne au passage d’un projectile d’arme à feu.  Les experts en balistique ont par la suite établi qu’il s’agissait d’un calibre .303.

Alain Limoges, le garçon de 12 ans qui avait découvert la Buick avec un copain, expliqua bien connaître les voitures puisque son père possédait une « cour de scrap », ce qui lui avait permis de côtoyer plusieurs modèles de véhicules au cours de sa jeune existence.  Limoges expliqua que « nous nous promenions en mini-trail dans le bois et nous avons vu une Buick 1961 brune, qui était dans un fossé.  J’ai tourné la clé et le démarreur a fonctionné mais l’auto n’a pas parti.  Il y avait des bleuets sur le siège arrière ».

Un autre témoin du nom de Guilbert se trouvant près du rang Saint-Malo, « non loin de l’aéroport du Cap-de-la-Madeleine », écrira Le Nouvelliste, a entendu vers 19h00 ou 19h15 dans la soirée du 16 juillet deux coups de feu séparés d’environ cinq minutes l’un de l’autre.  Guilbert ajoutera avoir quitté en raison de la peur éprouvée à cet instant précis.

Le biologiste Roland Gosselin de l’IML expliqua que Chantal Côté n’avait pas subi d’assaut sexuel avant d’être abattue par un projectile de calibre .303.  Il se montra cependant catégorique à l’effet que sa compagne avait été violée.  Une couverture sale et humide remise à Gosselin comportait des taches de sang en plusieurs endroits.  Il avait aussi découvert du sperme sur un short bleu et un caleçon blanc.  Les prélèvements vaginaux effectués sur le corps de Carole Marchand révélèrent également la présence de sperme.  Il fut établi que cette relation sexuelle avait eu lieu dans les 24 heures précédents le décès.  Gosselin admettra cependant qu’on pouvait aussi parler d’une dizaine de minutes.

Il semble que la lettre de Michel Joly hanta une partie du procès puisque vers la fin des audiences elle ne faisait toujours pas l’unanimité, au point où le juge spécifia que cette pièce à conviction ne constituait pas une preuve de véracité des faits.

On comprendra par les articles de journaux qu’il y eut un vif débat concernant l’admissibilité de cette note, mais aussi sur le simple fait de mentionner l’affaire Carole Marchand.  Puisque le procès portait uniquement sur le meurtre de Chantal Côté, Me Lacoursière s’objecta à de nombreuses reprises sur ce détail.

  • Mais quel procès au juste fait-on aujourd’hui?, se serait écrié Me Lacoursière. Mon client va subir un autre procès pour l’autre cas et nous n’en sommes pas rendus là à ce que je sache.

Pour sa part, Me Houde fit valoir qu’on se devait de considérer le mobile du crime, c’est-à-dire le viol.  Et puisque c’est Carole Marchand qui avait été victime de ce viol, il devenait difficile de faire passer son cas sous silence.

Finalement, le juge trancha en faveur de la Couronne, rappelant cependant que cela pourrait avantager l’accusé puisque tout au long du procès il était presque toujours question de Joly lorsqu’on décrivait les actes commis.

Dans son adresse au jury, le juge Laroche expliqua que la preuve de la Couronne en était une de circonstances.  Il leur dira également que « plusieurs individus peuvent être présents lors de la commission d’un crime et seulement un d’entre eux peut l’avoir commis.  Dans la présente cause, la preuve soumise fait état que celui qui a assassiné Chantal Côté, c’est Michel Joly ».  Toutefois, il questionna le jury à savoir pourquoi Delarosbil n’avait rien fait pour empêcher son complice de tuer si sauvagement les deux fillettes.  Il fut également question que le 15 juillet, le duo Joly – Delarosbil avait raté une tentative de braquage dans une épicerie de Montréal.

De plus, le juge leur suggéra de réfléchir à la question de savoir pourquoi Chantal Côté, après le meurtre de Carole, n’avait-t-elle pas pu prendre la fuite en direction de la voie ferrée.  Il laissait évidemment sous-entendre la possibilité que Delarosbil se soit rendu complice du double meurtre en la retenant de force.

 

Après la lecture du verdict, Ludger Delarosbil était raccompagné par des agent correctionnels.
Après la lecture du verdict, Ludger Delarosbil était raccompagné par des agents correctionnels.

Le 23 novembre, le jury rendit son verdict après trois heures de délibération : coupable.  La lecture de ce verdict entraîna de tels soupirs de soulagement dans la salle que le greffier dut rappeler les curieux à l’ordre en leur imposant le silence.  Le juge Laroche demanda alors au condamné s’il avait quelque chose à déclarer, mais celui-ci se contenta de lancer : « je n’ai rien à dire ».

  • Alors, fit le juge, la cour n’a d’autre discrétion, dans cette cause de meurtre, que de vous condamner à l’emprisonnement à perpétuité.

Selon Le Nouvelliste, « tout au long de son procès, Ludger Delarosbil a écouté tout ce qui s’est dit à son sujet assez calmement.  Hier, cependant, mais quelques instants seulement avant le verdict, il a fait montre de signes de nervosité.  Au moment précis où on le déclara coupable, il leva les yeux vers le plafond tandis que la mère de Chantal Côté jetait vers lui un regard furtif… ».

Dès sa sortie du palais de justice, Me Lacoursière annonça aux journalistes qu’il allait porter la cause en appel.  Selon le plumitif, cependant, cette demande d’appel fut rejetée en février 1974.

Delarosbil était-il coupable ou a-t-il seulement payé les pots cassés de son collègue, qui lui, avait préféré s’enlever la vie plutôt que de faire face à la musique?

Sans les transcriptions du procès, il est maintenant impossible d’aborder cette affaire dans ses moindres détails, ce qui pourrait nous permettre de se faire une idée plus juste des faits.  Devrions-nous avoir plus de respect pour la conservation de notre patrimoine judiciaire?

[1] Ville fusionnée à Trois-Rivières au début des années 2000.

[2] Denis Leclerc sera congédié et condamné à une peine d’emprisonnement suite à l’enquête de la Commission de Police du Québec (CPQ) en 1982.  En 1996, il sera appelé à témoigné lors de la commission d’enquête publique sur les circonstances entourant la mort de Louis-Georges Dupont.  On croit qu’il est décédé en 2010.

[3] Le Nouvelliste, 18 novembre 1971.

[4] Le Nouvelliste, 13 novembre 1971.

[5] Cette cause a bénéficiée d’un changement de venue dans la ville de Québec.

L’affaire Sclater, chapitre 1

Je vous présente ici l’intégral du premier chapitre de mon livre L’affaire Sclater.  Bonne lecture!

Affaire Sclater - couverture 02

St-Théodore-de-la-Grande-Anse, Haute Mauricie
5 mars 1905

Entre les rivières au Rat et Matawin, à une cinquantaine de kilomètres au sud de La Tuque, le nom de Grande Anse avait été attribué depuis le milieu du 19ème siècle à cette région reconnaissable sur les cartes topographiques par un demi-cercle distinctif.  Le premier à s’y installer en 1863 se nommait Théodore Olscamp, qui offrit dès lors un gîte et un restaurant aux voyageurs.  Une dizaine d’années plus tard, il construisait une chapelle avant de périr noyé en 1878 dans les eaux de la rivière St-Maurice en compagnie de sa femme et d’un jeune enfant fraîchement baptisé.  Cette tragédie, dit-on, avait fait l’objet d’une célèbre complainte.

En 1887, l’évêque du district de Trois-Rivières, monseigneur Laflèche, donna officiellement à cette mission le nom de Saint-Théodore-de-la-Grande-Anse en souvenir du brave pionnier.  En Mauricie, cependant, la plupart des gens continuèrent de faire référence à l’endroit en utilisant seulement le nom de Grande Anse.

Tout comme le fondateur des lieux, Percy Howard Sclater, un ancien agent de la Compagnie de la Baie d’Hudson basé dans la petite réserve indienne de Coucoucache, un poste qu’il aurait occupé durant 22 ans, possédait à la Grande Anse une auberge accueillant non seulement les voyageurs mais aussi quelques pensionnaires.  De par son ancien métier et celui qu’il exerçait maintenant, il connaissait assez bien la plupart des ouvriers forestiers de la région.  Depuis plusieurs décennies, la Haute Mauricie connaissait une certaine activité en raison de l’exploitation forestière et certains y avaient flairé une bonne affaire.  Sa propriété, en plus de l’auberge qui comptait 18 chambres, dix à l’étage et huit au rez-de-chaussée, englobait aussi une écurie contenant quelques chevaux d’attelage.  Chaque semaine, dit-on, il hébergeait une cinquantaine de clients.  Né le 4 juin 1867, Sclater était un homme mûr âgé de 37 ans.  Sa femme, Mary Annie Skeene, en était encore dans la jeune vingtaine.

La journée du 5 mars 1905, au cours de laquelle le mercure connut un minimum de -15°C, Sclater la passa en grande partie chez lui.  En ce début de mars, qui annoncerait bientôt le printemps, les travaux des chantiers forestiers avaient commencés à ralentir.  Les bûcherons et autres ouvriers des bois ne pouvaient pratiquement plus travailler lors de la fonte des neiges.  Les chemins devenaient impraticables et les pattes des chevaux de traits s’enlisaient, rendant ainsi très difficile l’extirpation des billots.  L’hiver représentait la saison idéale pour ce dur labeur.  En l’absence des moustiques, on pouvait compter sur une neige battue pour faire glisser les arbres abattus afin de les couper en billots et de les rapprocher des cours d’eau avant de les acheminer vers les nombreuses scieries installées partout à travers le territoire.

L’industrie forestière s’était considérablement développée tout au long du 19ème siècle.  On faisait flotter le bois sur les lacs et les rivières pour l’acheminer majoritairement vers Québec, le principal port d’exportation.  La Grande-Bretagne n’était toutefois pas la seule consommatrice puisqu’une partie de ce bois demeurait dans la province pour des fins de construction et autres développements.  À la suite du crash boursier de 1873, cependant, l’industrie forestière avait connu des heures difficiles, si bien qu’il avait fallu attendre la fin du siècle pour que l’industrie des pâtes et papiers viennent donner un nouveau départ à toute la Mauricie.

Ce matin-là, Sclater accueillait sous son toit, outre sa femme et leurs trois enfants, sa belle-sœur Ursule Duchêsne Skeene, deux pensionnaires répondant aux noms d’Arthur Chandonnet et Wallace McCraw.  En dépit de certains différents qu’il y aurait eu entre les deux hommes, racontait-on dans les parages, McCraw était son employé sur la ferme.  Celui-ci occupait une chambre à l’étage, située près de l’escalier.

L’épouse de Sclater, Mary Annie Skeene, était alitée depuis deux ou trois semaines et recommençait à peine à reprendre vie après avoir souffert d’une maladie qui semblait attirer le mystère autour de la maisonnée.

Après le dîner, Sclater, qui était attablé dans sa cuisine avec Chandonnet et McCraw, entendit des pas dans la neige avant que la porte arrière de la cuisine s’ouvre pour laisser entrer une brise hivernale.  Son voisin d’en face, Aimé Dontigny, qui habitait à une quinzaine de minutes à pied de l’autre côté de la rivière, entra rapidement.

–         Dépêches-toi de refermer la porte, lança Sclater.  On veut garder notre chaleur à l’intérieur.

Dontigny était accompagné d’un autre habitant du coin, Urcisse Labelle[1], que l’on surnommait également Ti-Mousse.  Ce dernier afficha un certain bonheur en constant la présence de verres de whiskey sur la table de la cuisine, déduisant que Sclater et ses deux pensionnaires avaient déjà commencé à se détendre en ce dimanche après-midi.  Comme il ne détestait pas la boisson, Labelle espérait qu’on l’invite à la table pour y passer à tout le moins quelques minutes.

–         Qu’est-ce qui t’amènes?, questionna Sclater.

–         Je fais une collecte, répondit Dontigny.

–         Une collecte?  Pourquoi?

–         Bin, pour le voisin qui est passé au feu.

–         Oui, c’est vrai.  J’oubliais.  Viens donc t’asseoir.

Après avoir secoué leurs bottes, Dontigny et Labelle vinrent s’asseoir à la table.  Labelle ne refusa évidemment pas les verres qu’on lui offrit par la suite.  Les amis s’enivrèrent quelque peu, blaguant sur différents propos et riant aux éclats.  Un peu plus tard, Dontigny annonça qu’il était temps pour lui de rentrer à la maison.  Pour sa part, Labelle ne put refuser les verres offerts et resta fêter avec Sclater et ses pensionnaires.

*

En fin d’après-midi, Sclater se porta volontaire pour reconduire Labelle jusque chez lui.  Les deux hommes marchèrent d’abord jusqu’à l’écurie, où Sclater attela l’un de ses chevaux à un traîneau, pour ensuite y monter avec Labelle.  Ensemble, les deux amis s’éloignèrent dans la neige sous le son des cloches fixées à l’attelage et qui avaient pour fonction d’alerter les autres voyageurs pour éviter de possibles collisions lors de tempêtes de neige.  Mais en cet après-midi, le ciel était clair et rien n’annonçait l’accumulation de flocons supplémentaires à toute cette neige emmagasiné au sol au cours des derniers mois.

Il se passa environ une heure avant que Sclater revienne, seul, après avoir rendu une dernière visite chez un dénommé Adams.  Si Chandonnet mangea à la table familiale ce soir-là, McCraw sembla éprouver un certain malaise, probablement en raison de la quantité de whiskey ingurgité au cours de la journée, et il choisit plutôt de monter se coucher.  Quelques heures de sommeil lui feraient le plus grand bien.  Cette disparition soudaine ne plut pas tellement à Sclater, qui voyait là une façon que son employé avait d’éviter de faire son ouvrage.  Maugréant quelques paroles impolies, il sortit avec un fanal à la main pour se rendre jusqu’à l’écurie afin d’y faire le train.

Peu après, Arthur Chandonnet quitta à son tour pour aller passer la veiller chez Dontigny.  Sans doute commençait-il à trouver qu’il n’y aurait plus grand plaisir à rester à l’auberge.

Après de longues minutes, Ursule Duchêsne Skeene et sa belle-sœur s’inquiétèrent du fait que Sclater ne revenait pas.  Madame Sclater grimpa alors à l’étage pour tenter de réveiller McCraw afin que ce dernier se rende à l’écurie et de vérifier ce qui se passait.  En fait, Sclater ne mettait jamais autant de temps à faire son train.  Et même si l’écurie se situait à moins d’une minute de marche, les deux femmes avaient beaucoup trop peur de s’y rendre.  Il est vrai que l’aubergiste aimait les armes à feu et qu’il était reconnu pour se rendre fréquemment jusqu’à Trois-Rivières, à la fois pour affaires et pour boire.  Mais que savait-on réellement à son sujet?

Wallace McCraw, encore sous l’effet de l’alcool, accepta finalement de sortir précipitamment par la porte de devant avant d’apparaître peu de temps après à la porte arrière, celle de la cuisine.  N’ayant apparemment pas eu le temps d’enfiler ses bottes, il ne portait alors que ses chaussettes.  C’est alors que la tragédie frappa la maisonnée lorsqu’il annonça que Sclater était mort dans l’écurie.

Par la suite, les événements s’enchaînèrent rapidement.  Tandis que madame Sclater refusait de quitter la maison, Ursule finira par accepter de suivre McCraw jusqu’à l’écurie pour découvrir le corps reposant face contre le sol, juste derrière les stalles des chevaux.  D’abord, cette position aurait fait croire à la belle-sœur que Percy avait été victime d’une violente ruade, mais il apparut rapidement que l’incident avait une teneur beaucoup plus tragique.  À environ un pied de sa main droite gisait un revolver.  Sclater semblait avoir été atteint de plusieurs coups de feu dans le dos.  Un récipient servant à distribuer la moulée aux chevaux reposait également près de lui, de même que son chapeau feutré qui accusait une mystérieuse perforation et un fanal éteint.

McCraw tenta d’atteler l’un des chevaux pour aller chercher du secours.  L’animal se montra cependant trop énervé par ce dont il avait été témoin à quelques pieds de lui dans le bâtiment de ferme qu’il refusa de se laisser manipuler.  Devant cet insuccès, Ursule décida finalement de se rendre elle-même jusqu’à la résidence d’Aimé Dontigny, un trajet qui lui demanda entre 10 et 15 minutes de marche dans la neige.  À cette heure-là, la noirceur avait déjà enveloppé la Haute Mauricie.  Revenant avec Dontigny et Arthur Chandonnet, on observa encore une fois le corps avec stupéfaction, ne sachant trop que faire.  Lorsqu’Arthur manifesta son refus de toucher au cadavre en raison de sa crainte des morts, Dontigny s’absenta pour aller demander l’aide de d’autres voisins.  Finalement, le corps fut transporté dans le salon de la résidence, où il fut enveloppé dans des couvertures et déposé sur le sofa.  Les hommes rentrèrent ensuite chez eux.  Plutôt que de dormir sur place cette nuit-là, Arthur Chandonnet se réfugia chez son frère.

Tout au long de ces procédures, celle qu’on désignerait maintenant comme la veuve de Sclater resta enfermé dans sa chambre avec ses enfants.  Pendant ce temps, Ursule D. Skeene et Wallace McCraw veillèrent le corps jusque vers 3h00 de la nuit, après quoi ils allèrent dormir durant deux ou trois heures.  Au moment d’aller au lit, ni l’un ni l’autre n’avait encore envisagé, semble-t-il, qu’il puisse s’agir d’un meurtre.

*

Quoiqu’il n’y ait eu aucun mot de la tragédie dans les journaux provinciaux en ce lundi matin, on ferait par la suite courir certaines rumeurs au sujet de la victime.  Le quotidien montréalais La Patrie écrirait à ce propos qu’en juillet 1904 Sclater aurait été pris en flagrant « délit de vendre de la boisson sans s’être muni du permis nécessaire.  Il fut condamné à une forte amende par le magistrat de district »[2].  Aucune trace de cette condamnation n’a cependant pu être retrouvée dans les archives judiciaires.  On ajouta également que « l’imagination populaire le représente comme fils de millionnaire.  On avait appris que son père était un puissant banquier d’Angleterre et qu’à des époques fixées, il expédiait à son fils des sommes folles »[3].  De ces affirmations, on en apprendra très peu, si ce n’est que les parents de Sclater se nommaient Edward Sclater et Juliet Gates.

Ursule Duchêsne Skeene[4] était âgée de 25 ans et résidait à l’auberge depuis quelques mois.  Après cette nuit presque blanche, elle demanda à McCraw de se rendre jusqu’à la réserve indienne de Coucoucache pour annoncer la triste nouvelle au père de madame Sclater.  Pendant ce temps, consciente du fait que sa responsabilité serait maintenant de prendre soin de sa belle-sœur, elle se rendit auprès d’elle.  Les deux femmes étaient du même âge.  En fait, Mary Annie Skeene avait vu le jour le 11 octobre 1879 à St-Prime, dans la région de Chicoutimi[5].  Heureusement, il lui restait encore ses trois enfants, dont Henri, 5 ans, et Ida, âgée d’environ 4 ans[6].

Le premier journal à annoncer le drame dès le 7 mars fut Le Trifluvien.  Par la suite, d’autres médias montréalais emboîtèrent le pas et chacun tenta de reconstituer à sa manière les événements du 5 mars.  Au retour de Sclater à la maison, vers 15h00 dira Le Patrie, le caractère de celui-ci aurait radicalement changé, au point de pénétrer dans la chambre à coucher de sa femme pour lui « faire une scène excessivement violente ».  Quant à lui, Le Trifluvien, seul journal local à couvrir les événements, plaça plutôt cette scène à 16h00.

Quoiqu’il en soit, en se fiant aux médias, Sclater aurait demandé à sa femme de lui donner son revolver.  Bien sûr, il faut comprendre que celle-ci était la seule à savoir où il était caché car elle n’aimait apparemment  pas voir son mari avec cette arme en main.  Devant son refus, il l’aurait donc menacé de la tuer avant de s’enlever lui-même la vie.  Il en aurait rajouté en proférant également des menaces à l’endroit de sa belle-sœur.  Qu’est-ce qui avait bien pu causer ce saut d’humeur?  L’alcool?  Une discussion envenimée chez Adams ou Labelle?

Les médias, qui mentionnèrent la présence de plusieurs armes à feu fixées aux murs de la salle à manger, soulignèrent évidemment la consommation d’alcool sans toutefois pouvoir en préciser la quantité ingurgité par chacun des hommes.  Si la science permettait déjà en 1905 de réaliser un examen toxicologique pour estimer la teneur en alcool dans le sang de la victime, il semble qu’il n’y ait jamais eu d’expertise faite en ce sens.

C’est Ursule qui aurait servi les repas aux hommes ce soir-là, elle-même se retirant en prétextant n’avoir aucun appétit.  L’heure du départ de Chandonnet varia selon les versions entre 17h45 et 18h15, tandis que McCraw montait se coucher et que Sclater sortait faire son train, vers 18h30 selon certains.  Bref, la précision concernant les heures représenta dès le début de cette affaire une confusion assez importante.  Il serait donc préférable pour le public d’attendre les versions livrées sous serment devant le tribunal avant de pouvoir se faire une opinion valable.

Bref, on ira aussi jusqu’à dire que Sclater était tellement ivre qu’il tituba dans la neige pour atteindre son écurie.  Comme de raison, il ne s’agit là que des premières informations lancées par les médias écrits, qui n’apparurent qu’à partir du 9 mars.  Trois jours plus tôt, cependant, cette première journée qui s’annonçait sans la présence de Sclater allait stigmatiser à jamais la région de la Haute Mauricie mais aussi celle de la ville de Trois-Rivières en lui offrant sa première célèbre cause criminelle digne d’attirer l’attention de toute la province de Québec.

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[1] Dans les journaux de l’époque, son nom fut épelé de différentes façons.  On utilisa aussi Urcisse et Narcisse pour déterminer son prénom.

[2] « Le drame mystérieux de la Grande-Anse », La Patrie, 9 mars 1905.

[3] Ibid.

[4] Selon les journaux, son nom de fille était Ursule Duchêsne.  Elle a épousé George Skeene, le frère de Mary Annie Skeene Sclater.  Le nom de Skeene est aussi épelé Skene dans le dossier d’archive.

[5] Dans le dossier judiciaire de l’affaire Sclater on retrouve l’acte de naissance de Mary Annie Skene signé le 21 mars 1905 par le prêtre Auclair qui stipule : « extrait du régistre, en double, des actes de naissances et baptêmes, mariages, décès et sépulture, tenu pour l’église paroissiale catholique romaine de la paroisse catholique romaine de St-Prime, dans le diocèse catholique romain de Chicoutimi, dans le district de Chicoutimi dans la province de Québec, Canada, pour l’année mil huit cent soixante dix-neuf.  Le sept novembre mil cent soixante et dix neuf [sic], nous, prêtre, soussigné, avons baptisé Marie Anna, née le onze octobre de la présente année enfant légitime de Robert Skene et de Elmyre Lachance, de la mission de St-Félicien.  Parrain Elzéar Lachance, marraine Arcélie Lachance, lesquels n’ont su signer.  Lecture faite ».

[6] La généalogie permet d’identifier six enfants nés de leur union, dont trois sont probablement mort très jeunes.  Pour identifier le troisième enfant vivant en 1905, il faut donc choisir entre Charles, né le 27 mars 1898, Wilbrod, né en 1899, William ou Robert, tous deux nés à des dates inconnues.  On ne s’explique pas la présence de quatre enfants apparaissant sur la photo publié en page couverture, à moins que l’un d’eux soit décédé après la prise de ce cliché.

L’affaire Sclater: le livre

Affaire Sclater - couverture 02Dans mon tout dernier livre intitulé L’affaire Sclater, que je lance officiellement aujourd’hui, je présente la reconstitution des trois procès engendrés par cette affaire de meurtre du début du 20ème siècle.  Le 5 mars 1905, le corps de Percy Howard Sclater, 37 ans, était retrouvé dans son écurie de St-Théodore-de-la-Grande-Anse, en Haute Mauricie.  L’aubergiste avait été atteint de plusieurs projectiles d’arme de poing.

Après une enquête de coroner, l’affaire s’est transportée au Palais de Justice de Trois-Rivières.  Si cette affaire est aujourd’hui méconnue, il n’en reste pas moins qu’elle a été un cas unique dans les annales judiciaires de la région.  Non seulement elle impliquait des juristes reconnus de l’époque, mais elle présenta également quelques rebondissements dignes d’une véritable intrigue policière.

Entre autres choses, l’arrivée soudaine du détective Kenneth McCaskill changera la donne.  Après avoir passé moins d’une heure en compagnie de la veuve, celle-ci changeait soudainement sa déclaration pour s’avouer coupable, en plus de désigner Wallace McCraw, un employé de son défunt mari, comme son complice.  Ces aveux précipités feront l’objet d’un débat lors des procédures judiciaires.

En 1906, les deux premiers procès furent présidés par le juge Lawrence John Cannon, un ami du premier ministre canadien Wilfrid Laurier qui se fera aussi connaître pour avoir conduit la commission d’enquête sur la corruption municipale à Montréal en 1909.

Au pupitre de la défense on retrouverait des criminalistes de renoms, tels que Me Napoléon-Kemner Laflamme de Montréal et Me Joseph-Alfred Désy de Trois-Rivières.  Devenu juge quelques années plus tard, Désy présidera le procès dans l’affaire d’Aurore Gagnon (l’enfant martyr) en 1920.

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