Octobre 70: Charles De Gaule n’a rien inventé (6)

(BAnQ: E6S7SS1P701601 001)

Après les condamnations de Pierre Vallières et de Charles Gagnon, le FLQ se fit apparemment oublier durant un temps, ce qui pourrait laisser entendre que ces deux-là dirigeaient une cellule importante de l’organisation qui venait d’être paralysée par le travail des autorités.

Le 24 juillet 1967, le général Charles De Gaule traversait la province de Québec pour livrer à Montréal un bref discours qui allait cependant passer à l’Histoire.  Ce héros de la Seconde Guerre Mondiale lancera : « Vive le Québec!  … Vive le Québec libre! ».  Cette phrase fit vibrer une majorité de la population, mais savait-on vraiment le message que De Gaule voulait transmettre?  Et seulement, était-il conscient de l’intention qui se cachait derrière ces quelques mots?

Je n’entrerai pas dans les détails entourant ce discours et sa portée, car des auteurs et historiens débattent encore sur ce sujet.  Toutefois, il est clair que De Gaule n’était pas le premier à lancer le fameux slogan « Vivre le Québec libre! ».  François Schirm, braqueur de banques, tueur et terroriste, l’avait fait en 1965.  (voir chapitre 2).

Selon Gérard Pelletier, le FLQ posa entre 50 et 60 bombes entre 1968 et 1970.  Il faudrait une recherche exhaustive dans les journaux d’époque pour en énumérer soigneusement la liste.  Toutefois, je pense qu’un tel travail n’apporterait rien de plus à la présente série Octobre 70.  En fait, les chapitres précédant et celui-ci suffiront à nous faire comprendre l’ambiance de l’époque avant de nous plonger dans les événements qui ont conduit au meurtre de Pierre Laporte.

Ceci dit, il faut au moins souligner les émeutes survenues lors du défilé de la St-Jean-Baptiste le 24 juin 1968, une célébration qui tourna à l’émeute.   Dans sa biographie de Robert Bourassa publiée en 2012, Georges-Hébert Germain raconte comment se sont déroulés les actes commis sur la rue Sherbrooke à Montréal, où se trouvait le futur premier ministre du Canada Pierre-Elliott Trudeau : « Sur les estrades dressés devant la bibliothèque centrale de Montréal, face au parc La Fontaine, se trouvaient des dignitaires parmi lesquels on reconnaissait Pierre Elliott Trudeau qui, selon tous les sondages récemment réalisés, serait élu le lendemain premier ministre du Canada.  Et puis on entendit des cris, « Trudeau au poteau », « Vive le Québec libre ».  On vit la foule déchaînée, des policiers à cheval, matraque à la main.  Des bouteilles, des pierres furent lancées dans la direction de l’estrade, où les gens affolés se levèrent et s’enfuirent dans le plus grand désordre.  Tous, sauf Trudeau, qui fit un signe d’impatience à un garde du corps qui lui signifiait qu’il devait partir.  Il resta, il fit face à l’agressivité de la foule, brave, déterminé.  Ces images, qui montraient Trudeau s’opposant aux émeutiers, ont eu de spectaculaires répercussions au Canada anglais, où on verra désormais en lui le dirigeant idéal, l’homme solide, capable de contrer la menace du séparatisme québécois »[1].

Est-ce à dire que le FLQ avait contribué à l’élection de Trudeau?

Parmi les 290 personnes arrêtées ce soir-là[2], Jacques Lanctôt, qui avait déjà purgé quelques mois de prison pour avoir lancé un cocktail Molotov, perdit connaissance dans une bagarre qui l’opposa aux policiers.  Il retrouvera ses esprits dans le fourgon cellulaire alors qu’un autre militant du nom de Paul Rose lui épongeait le sang dans la figure.  C’est ainsi que les deux jeunes hommes, plus tard considérés comme les leaders de la Crise d’octobre, se seraient rencontrés pour la première fois[3].

En octobre naissait le Parti québécois.  « La jeunesse, les artistes, l’intelligentsia se sont tout de suite ralliés à lui.  Lévesque, politicien charismatique, était entouré d’une équipe d’hommes et de femmes compétents qui avaient un projet social et national clairement défini »[4].  Malgré son projet clair de faire la souveraineté, le programme du PQ n’était apparemment pas suffisant pour le FLQ, qui continuera d’utiliser la violence.

Le 25 septembre 1968 décédait Daniel Johnson, qui fut remplacé par Jean-Jacques Bertrand.  Ce dernier se rendra peu populaire en votant la Loi 63 permettant aux immigrants d’inscrire leurs enfants dans les écoles anglophones.  Avec le départ, l’année suivante, de Jean Lesage, le père de la Révolution tranquille, il fallait que le Parti libéral fasse peau neuve.  Le candidat tout désigné s’appelait Robert Bourassa.  « On savait que Pierre Laporte et Claude Wagner voulaient se présenter.  D’autres pouvaient se manifester.  Mais il était peu probable qu’ils apportent des idées nouvelles.  « Il faut que le Québec ait une vue davantage orientée vers l’économie, le développement, la création d’emplois », répétait Bourassa »[5].

Dans son livre de 2012, l’avocat Jean Cournoyer écrira que « le 7 octobre 1969, l’avant-veille de l’élection, les 3 700 policiers et les 2 400 pompiers de Montréal s’étaient réunis au Centre Paul-Sauvé et avaient abandonné la ville à elle-même.  La foule en délire ayant saccagé et pillé plusieurs commerces du centre-ville, la Sûreté du Québec, la Gendarmerie royale et l’armée canadienne furent mandées à Montréal pour y assurer la paix.  Un agent de la Sûreté fut abattu en face des entrepôts de la compagnie d’autobus Murray Hill, particulièrement visée par le Mouvement de libération du taxi dont faisaient partie Jacques Lanctôt et Marc Carbonneau, membres du Front de libération du Québec (FLQ) »[6].

Le 17 octobre 1969, Robert Bourassa annonçait officiellement sa candidature à la chefferie du Parti libéral.  Dans les coulisses, il était déjà le chouchou de Lesage[7].  Georges-Hébert Germain parle aussi de cette rumeur selon laquelle Laporte frayait avec le monde interlope, ce qui aurait miné ses chances lors de cette course à la chefferie.  Quant à Claude Wagner, qui s’était forgé une réputation de justicier, il ne connaissait pas un grand succès auprès des jeunes.  Puis Bourassa entama une tournée à travers le Québec.  « Bourassa livrait de bons discours, essentiellement économiques, jamais vraiment partisans, toujours très simples : c’est en créant des emplois et de la richesse qu’on peut hausser le niveau de vie et réaliser le bien-être de la société.  Il ne parlait pas des rapports du Québec avec le Canada, ni de séparatisme, ni des programmes des partis adverses »[8].

Selon Germain, si Bourassa a accepté de donner son vote à la loi 63 c’était pour rester fidèle à la ligne du parti car dans le privé il ne se cachait pas du dégoût qu’il avait pour cette loi qui divisait les Québécois face aux immigrants et anglophones.  « Mais cette question de la langue le taraudait, il en parlait souvent à Jean-Claude Rivet, à sa femme.  Son père avait travaillé toute sa vie pour des patrons anglophones qui n’avaient pour lui aucune considération.  Lui-même, péagiste au pont Jacques-Cartier, avait vécu ces humiliations.  Et ça n’avait pas beaucoup changé.  Selon le rapport de la commission Laurendeau-Dunton, dont les membres avaient sillonné le Canada au cours des six années précédentes, de 1963 à 1969, 83% des administrateurs et des cadres du Québec étaient des anglophones »[9].

Mais cette course opposait Bourassa à un vieux routier : « Pierre Laporte, quarante-huit ans, journaliste, était le plus expérimenté des trois candidats.  Il connaissait bien la vie sur la colline parlementaire, où il avait été correspondant du Devoir pendant seize ans.  Il s’était fait connaître du grand public en 1958 en révélant le scandale du gaz naturel, dur coup qui avait miné considérablement la crédibilité de l’Union nationale »[10].  Le troisième candidat était Claude Wagner, ambitieux avocat devenu juge.  Il avait plaidé quelques causes pour la Couronne, dont celle du célèbre braqueur de banques Georges Marcotte et avait aussi aidé à résoudre le meurtre de Denise Therrien, survenu dans la région de Shawinigan, la région natale de Wagner.  Il prônait surtout la répression en ces temps de soi-disant désordre causé par le FLQ.

« Dans son éditorial du 14 janvier [1970], trois jours avant le congrès du Colisée, l’austère Claude Ryan avouait clairement sa préférence, décrivant Bourassa comme « un homme supérieur à ses deux rivaux ».  Wagner était trop à droite à ses yeux.  Quant à Laporte, son ex-journaliste, Ryan savait fort probablement qu’il avait entretenu de compromettantes amitiés dans le milieu interlope et qu’il faisait l’objet d’une enquête policière »[11].  Laporte était-il un politicien corrompu qui frayait avec le crime organisé?  Nous verrons plus loin que d’autres auteurs ne sont pas d’accord avec cette rumeur à laquelle nous tenterons de trouver une réponse.

Laporte reprocha tout de même à Bourassa que sa campagne avait coûté 1$ million, et Germain de souligner que la machine du Parti libéral appuyait uniquement Bourassa alors qu’elle aurait dû traiter équitablement les trois candidats.  « Laporte n’avait pas tort quand il disait, ulcéré, que les dés étaient pipés.  Ce favoritisme presque outrancier leva un nuage noir sur la convention.  Bourassa serait longtemps perçu par ses détracteurs comme la créature d’un establishment tout-puissant »[12].

Le 17 janvier 1970, Robert Bourassa était élu à la tête du Parti libéral.  Parmi les trois candidats en lisse, Laporte se classa bon dernier.  « Pierre Laporte, bien qu’il eût publiquement manifesté sa colère et déclaré à qui voulait l’entendre que cette course à la chefferie avait été faite au mépris des valeurs démocratiques et libérales, a accepté de se rallier au nouveau chef, qui l’a nommé leader parlementaire.  Les choses se sont moins bien passées avec Claude Wagner qui, amer et hargneux, ne s’est pas gêné pour répéter haut et fort que la lutte avait été inégale »[13].  Wagner démissionna et un mois plus tard le premier ministre Bertrand le nommait juge à la Cour des sessions de la paix.

Le 26 mars 1970, Bertrand annonça qu’il y aurait des élections provinciales prévues pour le 29 avril.  Dès le début avril, Bourassa lançait sa campagne en promettant 100 000 emplois et son nouveau slogan : « Québec au travail! ».  La machine de Bourassa fit son œuvre.  « La victoire fut totale.  À 20 heures, le 29 avril 1970, Radio-Canada annonçait que, si la tendance se maintenait, Robert Bourassa serait le vingt-deuxième premier ministre du Québec »[14].  À 22h00, c’est en tant que premier ministre qu’il livra son premier discours à la population.  « Il a répété que son parti voulait permettre aux jeunes de travailler au Québec et pour le Québec.  Il a parlé du défi que le Parti libéral allait relever au cours des prochaines années.  […]  Il n’a invoqué le spectre du séparatisme que dans le court laïus qu’il a adressé aux Anglais »[15].

Et avec le nombre de nouveaux visages que le Parti libéral portait au pouvoir, on pouvait croire que les électeurs avaient choisi le changement.

Le changement, la Révolution tranquille en avait amené plusieurs depuis l’élection de Jean Lesage en 1960.  L’État s’était enfin libéré du clergé – il était temps, selon plusieurs – et fait avancer la cause québécoise.  Bourassa voulait publiquement poursuivre ce changement.  Apparemment, cela ne suffisait pas à satisfaire le projet utopique du FLQ.  D’autres militants ayant pris la relève s’apprêtaient à commettre un coup d’éclat, à commettre un crime qui ne s’était encore jamais vu en Amérique du Nord.


 

[1] Georges-Hébert Germain, Robert Bourassa, 2012, p. 103.

[2] Le 25 juin 1968, en première page, La Presse parlait plutôt de 292 arrestations.

[3] https://www.youtube.com/watch?v=fiYJ0OAHJg0 [consulté le 9 octobre 2017].

[4] Germain, op. cit., p. 104.

[5] Germain, op. cit., p. 107.

[6] Jean Cournoyer, Dans le feu de l’action, 2012, p. 92.

[7] Germain, op. cit., p. 108.

[8] Ibid., p. 111.

[9] Ibid, p. 112.

[10] Ibid, p. 114.

[11] Ibid, p. 115.

[12] Ibid, p. 115-116.

[13] Ibid, p. 119.

[14] Ibid, p. 127.

[15] Ibid.

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Révélations d’un espion de la SQ

Espion de la SQ                      Lavallée, Claude.  Révélations d’un espion de la SQ.  Éditions de l’Homme, Montréal, 2010, 264 p.

Enrichi d’une préface signée de l’ancien journaliste d’enquête Jean-Pierre Charbonneau, célèbre pour son inoubliable livre de référence sur le crime organisé La Filière canadienne, Claude Lavallée se raconte en toute simplicité et avec une transparence étonnante.

En plus d’avoir été un alpiniste et un plongeur de la Sûreté du Québec (SQ), son livre nous fait quelques révélations auxquelles la plupart des lecteurs ne sont sans doute pas habitués.  Entre autre, il nous étonne en relatant la mort mystérieuse d’un policier qui faisait de la filature auprès de certains membres du crime organisé.  « Jacques Girard avait vingt-deux ans et comptait dix mois au sein de la police », écrit-il.  « Tout portait à croire qu’il avait été projeté dans le canal par ces bandits (malgré ce qu’avait rapporté la presse, à qui nous cachions de nombreux secrets) ».

Ainsi, on comprend que certaines morts dites « accidentelles » peuvent quelques fois dissimuler d’autres faits bien réels.

Lavallée raconte s’être retrouvé parmi les premiers policiers d’une escouade spéciale de la SQ visant à faire de l’écoute électronique dans les années 1960.  C’est nul autre que Roger D. Landry, qui deviendra plus tard le grand patron de La Presse, qui le recruta.  Landry, aujourd’hui conseiller du maire Yves Lévesque de Trois-Rivières, a aussi édité les romans écrits conjointement par les juges Céline Lacerte-Lamontagne et Suzanne Coupal.  Bien peu de gens se souviennent que Landry avait d’abord été un espion de la SQ avant de contrôler une partie de l’information au Québec.  On regrette peut-être le fait que l’auteur ne puisse développer davantage cette partie de l’histoire.

L’une des premières enquêtes d’écoute électronique de Lavallée impliquait Léo-Aldéo Rémillard, l’ancien maire de la ville de Jacques Cartier, qui avait des liens confirmés avec de dangereux membres du crime organisé.  Or, l’auteur prend la peine de souligner que « Léo-Aldéo est le père de Lucien – le milliardaire propriétaire de RCI Environnement, la plus grande entreprise québécoise de traitement des déchets ».

Quant à Frank Cotroni, adulé par le milieu artistique, Lavallée ne garde pas sa langue dans sa poche en précisant qu’il était « un baron notoire de l’industrie du crime qui semblait contrôler tous les secteurs : fraude, extorsion, abus de confiance, trafic de drogue et d’influence, racket de protection, prostitution, jeu clandestin et tutti quanti.  Il n’hésitait pas non plus à « lancer un contrat » sur quelqu’un – c’est-à-dire, en bon langage codé, à faire exécuter froidement ses ennemis ».

S’il dénonce avec une pointe d’humour noir le fait qu’on ait relâché 73 colombes blanches aux funérailles de Cotroni en 2004, Lavallée a peut-être oublié de mentionner que des personnalités comme René Angélil ont payé des fleurs au mafioso qui s’est éteint d’un cancer du cerveau.  D’autres artistes ont aussi voulu lui rendre hommage mais en fuyant les caméras.  Voilà qui est très édifiant pour notre showbizz!

Lavallée dénonce d’ailleurs le romantisme qu’une partie de la population réserve au milieu du crime organisé, ce qui se traduit par exemple par la glorification qu’on en fait au cinéma avec un film comme Le Parrain ou une série télévisée,  telle Les Sopranos.  Voilà qui sert bien le milieu mafieux.  En effet, pendant qu’on se divertit avec le crime, on empêche la population de voir la réalité en face.

Après quelques longueurs, où l’auteur extrapole sur les détails de certains découpages de voiture lors d’une surveillance qui l’avait amené à se camoufler au sommet d’un arbre et une description assez peu pertinente du fonctionnement des systèmes d’écoute de l’époque, il passe au sujet retentissant de l’évasion de Lucien Rivard, le 2 mars 1965.  Si on a cru longtemps que le célèbre caïd s’était évadé en demandant aux gardiens d’aller arroser la patinoire, il rappelle qu’André Cédilot, spécialiste du crime organisé, révélait en 2002 avec preuves à l’appui que Rivard avait tout simplement obtenu les clés de la grande porte.

On devine ensuite pourquoi Lavallée nous amène habilement sur ce terrain, car on apprend qu’il a lui-même participé à l’arrestation de Rivard.

On l’accompagne également quand il confirme certains soupçons du passé, comme par exemple le mafieux Frank Dasti qui « communiquait régulièrement avec un dénommé Jean-Jacques Côté, tavernier et organisateur politique du Parti Libéral du Québec.  À la fin de 1969, il s’était plus particulièrement occupé de la campagne de Pierre Laporte ».

Frank Cotroni assista à un congrès du Parti Libéral, où on retrouva également Robert Bourassa et l’ancien ministre de la Justice Claude Wagner.  L’auteur souligne que le 16 avril 1970 « on a obtenu la preuve que Pierre Laporte, député de Chambly, avait tenu une réunion avec Di Iorio et Dasti en compagnie de son organisateur, Jean-Jacques Côté ».  La Mafia s’attendait apparemment à ce que Laporte soit nommé ministre de la Justice, mais au lieu de ça il se retrouva à la tête du ministère du Travail et de l’Immigration.

Quant à l’enlèvement de Pierre Laporte en octobre 1970, Lavallée souligne que cela « signifiait l’échec de notre patiente enquête sur la corruption de l’homme politique par la pègre, qui devait prochainement mener – j’en étais convaincu – à l’inculpation du ministre du Travail.  En revêtant le rôle d’otage, de victime, Pierre Laporte devenait automatiquement inattaquable, pensais-je ».  Ainsi nous laisse-t-il entendre que toute la lumière est loin d’avoir été faite dans cette affaire.

L’ancien espion de la SQ ne manque pas non plus de dénoncer le fait que l’écrivain Pierre Vallières avait développé une théorie du complot autour de la mort de Laporte.  Toutefois, il ne fourni pas de preuve directe pour contrecarrer l’œuvre de Vallières.

Lavallée reconnait toutefois qu’à la SQ on retrouvait de l’incompétence à tous les niveaux et que la hiérarchie était désorientée.  Bien qu’il n’en fasse pas mention, peut-être contraint de ne pouvoir encore tout révéler malgré son âge avancé et le recul des événements, il est clair que la population ne sait pas tout sur cette affaire.  Il est sans aucun doute difficile de défaire l’image mythique de Laporte.

Bref, tout cela fait penser qu’au Québec on assiste aux lancements de certains livres qui attirent la clientèle en promettant de grosses révélations, mais on sait bien que certaines choses dormiront à jamais dans les archives alors que d’autres s’envoleront en même temps que les décès des principaux acteurs.  Pour le reste, la censure des éditeurs fait bien son travail, surtout lorsqu’on pense que plusieurs d’entre eux sont des pions de l’empire Québécor.

Là où l’auteur révèle sans doute l’une des plus grandes réalités méconnues de notre société, qui se refuse à toute introspection, c’est lorsqu’il écrit que « les politiciens passent, mais les fonctionnaires restent, comme c’est le cas des puissants enquêteurs des services secrets fédéraux qui ne sont jamais connus du grand public , mais qui, de fait, maîtrisent la machine… »

On comprend donc pourquoi l’enquête sur Laporte a été expéditive.  S’il mentionne brièvement que l’autopsie sur le corps de Laporte a conduit à un verdict de meurtre, il oublie cependant de souligner que l’un des pathologistes au dossier était nul autre que le Dr Jean Hould, qui avait aussi trempé dans une autre affaire lourdement controversée, c’est-à-dire celle du sergent-détective Louis-Georges Dupont retrouvé mort dans sa voiture de service en novembre 1969 à Trois-Rivières.  Bien des années plus tard, son travail bâclé a dû être recouvert par les autres pathologistes de l’Institut médico-légal de Montréal.  D’ailleurs, il est pertinent de rappeler que l’Institut médico-légal (IML) est situé au 1701 rue Parthenais, là où on retrouve également les locaux de la haute direction de la SQ et du coroner en chef du Québec.

Cette petite collusion des pathologistes de l’IML n’avait cependant pas impressionné le juge Ivan St-Julien en 1995, qui en arriva à un verdict de meurtre dans l’Affaire Dupont.

Mais revenons à l’auteur de ce livre qui mérite néanmoins sa place dans la section policière de tout amateur du genre.  Il conclut cet épisode de l’histoire québécoise en révélant avoir lui-même installé les micros ayant servis à enregistrer les aveux de Paul Rose auprès de son avocat, ce qui représentait donc une intrusion du secret professionnel.  Selon Lavallée, Rose y explique avoir trouvé Laporte ensanglanté après que le ministre se soit lui-même blessé en essayant de franchir une vitre.  Ne pouvant le conduire à l’hôpital, Rose avoua l’avoir achevé en l’étranglant avec sa chaînette.

Lavallée explique cependant ignorer pourquoi son enregistrement n’a jamais été déposé comme preuve lors du procès de Paul Rose.

Ce que cet ouvrage nous apprend aussi, c’est qu’il n’est pas très rassurant d’apprendre que des agents de la SQ peuvent enfreindre les lois pour pénétrer par effraction afin de justifier un éventuel mandat de perquisition.  Il n’est d’ailleurs pas plus confortable d’apprendre que la police a ses failles et qu’à l’époque les agents contournaient les interdits afin d’arranger leurs rapports pour en arriver à une seule et même version des faits.

Certes, il faut éviter de s’enliser dans une quelconque paranoïa collective, les souvenirs de Lavallée sont là pour rappeler qu’il y a justement une réalité que nous refusons trop souvent de regarder en face.

Révélations d’un espion de la SQ (PDF)

Québecgate, la conspiration du silence

« Québecgate » a été publié en 1992 à compte d’auteur alors qu’il aurait dû susciter l’intérêt d’un éditeur responsable et désireux d’offrir aux Québécois une image authentique de leur système judiciaire.

Québecgate, la conspiration du silence, par John Tardif et Michel Papineau.  Éditions J. T. P. M. Enr., 1992, 509 pages.

Publié à compte d’auteur en 1992, ce livre malheureusement trop rare dont le titre s’inspire directement du célèbre scandale américain du Watergate fait d’importantes révélations sur le système politique et judiciaire québécois, si bien que tous les Québécois auraient intérêt à lire cette brique de 509 pages.

Si on pourrait leur reprocher un style littéraire simpliste et la présentation de certains récits sous forme robotique, les auteurs ont cependant pour avantage d’être clairs et très précis.

Il s’agit des ex-enquêteurs John Tardif et Michel Papineau.  Le premier a travaillé à la police de  Sainte-Foy et participé à des enquêtes à tous les niveaux, aussi bien municipales, provinciales que nationales.  Le second travaillait pour le Service de sécurité de la Gendarmerie royale du Canada, devenu par la suite le Service canadien de renseignements et de sécurité (SCRS).

Les auteurs, que l’on sent amoureux de la véritable justice, commencent par expliquer leurs nobles intentions avant d’entrer dans l’action à l’aide du double meurtre des policiers Jacques Giguère et Yves Têtu, survenu le 5 juillet 1985.  Les deux policiers n’avaient pas eu le temps de dégainer leurs armes.  On comprendra par la suite qu’ils avaient été assassinés par un collègue, le sergent Serge Lefebvre.  L’affaire eut pour conséquence de révéler certaines irrégularités et un manque de compétence flagrant des autorités puisque Lefebvre était reconnu depuis longtemps pour être un voleur doublé d’un maniaque de la gâchette.

Après avoir démontré l’incompétence et les mauvaises intentions de la Commission de Police du Québec (CPQ), maintenant dissoute, les auteurs abordent ensuite le cas d’abus sexuelle commis auprès de trois jeunes amérindiennes mineures survenue à la Baie James en janvier 1973 afin de démontrer la lenteur des autorités et le manque de volonté de celles-ci à régler certains problèmes.  L’administration judiciaire et politique fut si lente à réagir que les trois suspects dans cette affaire furent finalement oubliés.

L’une des plus grandes révélations du livre arrive ensuite.  Lors de la crise d’Oka en 1990, Papineau présenta des preuves selon lesquelles on avait signé des permis d’inhumation en blanc, approuvés par le gouvernement, le sceau de la reine et signés par coroner J. Léonard Julien.  Ces permis permettaient donc de couvrir les morts éventuelles et suspectes de certains amérindiens qui pouvaient se montrer récalcitrants.  Bref, un excellent moyen administratif et de haute stratégie pour faire disparaître les « éléments nuisibles » d’une société apparemment démocratique.  Un permis de tuer, quoi!

L’un des héros du livre est le policier Armand Lelièvre, un incorruptible qui écouta sa conscience en dénonçant les pratiques irrégulières du système judiciaire.  Sa dénonciation le heurta toutefois à la CPQ et à différents bureaucrates.  Bien sûr, on le força à démissionner.  Lelièvre dût d’ailleurs subir de lourdes conséquences dans sa vie personnelle, comme on s’en doute.

Tardif et Papineau ne manquent pas d’érafler les réputations de quelques personnages publiques comme l’ancien premier ministre Robert Bourassa, la mairesse de Sainte-Foy Andrée Boucher et Me Guy Bertrand.  Après avoir promis de les aider, Me Bertrand changea soudainement son fusil d’épaule en refusant d’aller plus loin concernant la demande d’une commission d’enquête sur le fonctionnement du système judiciaire au Québec.  Cette perspective nous aide d’ailleurs à mieux comprendre le combat solitaire de Me Marc Bellemare.

Et parmi les décideurs moins connus mais tout aussi puissants au sein de cette machine bien rodée qu’est celle de la conspiration du silence, les auteurs écorchent directement Me Pierre Drouin en précisant à son sujet que « Me Drouin ressemble plutôt à un crocodile qui fait sa sieste au soleil et qui, bouche bée, se laisse curer les dents par les moineaux de la Baie-James ».

Ce n’est là qu’un exemple car pour mieux comprendre les rouages politiques et judiciaires que subissent les Québécois sans même le savoir il faut nécessairement lire le livre dans son entier, appuyé d’ailleurs par une annexe fortement documentée.

On en ressort toutefois avec une vision différente de la démocratie et de notre chère province qui se vante d’une réputation affable mais qui en réalité dissimule une corruption et un manque de volonté inimaginable.

Au cours des dernières années, on se souviendra des dénonciations répétées concernant la corruption au Québec mais il est triste de constater qu’un livre comme Québecgate n’ait pas connu la popularité qu’il aurait pourtant mérité alors qu’il dénonçait déjà en 1992 le fonctionnement diabolique de notre « beau » système.  Et pire encore, car dans l’Affaire Dupont, qui s’est également mesurée à la douteuse CPQ à deux reprises, la corruption judiciaire est dénoncée depuis 1969[1].

Un cas soulevé par les auteurs semble d’ailleurs avoir certaines similitudes avec l’Affaire Dupont, en ce sens que Tardif et Papineau reviennent sur le meurtre mystérieux de Madeleine Lacombe, 28 ans, mère de trois enfants.  Le drame se déroulait en 1966 en Gaspésie.  Le mari de celle-ci était le Dr Jean Grenier, qui en 1992 était devenu le Coroner en chef de la province de Québec.  En plus d’un comportement étrange, celui-ci semble avoir étouffé l’affaire, sans compter d’autres irrégularités.  Plutôt que de faire une véritable enquête du coroner on se contenta d’un simple « cas de recherche », exactement comme on avait procédé avec Dupont en 1969.  De plus, « l’enquête policière effectuée par la Sûreté du Québec se révéla lamentable » selon les auteurs.

Dans une lettre visant à discréditer complètement le manuscrit de Québecgate, Me Guy Bertrand utilisa le mot « assassiner » en revenant sur cette affaire gaspésienne, alors que les auteurs eux-mêmes n’avaient parlé que du comportement bizarre du mari de la victime, en l’occurrence le Dr Grenier.  Les auteurs affirmaient d’ailleurs détenir la documentation nécessaire pour clore ce dossier en quelques heures seulement.

Concernant un cas célèbre, Tardif et Papineau émettent un reproche plus important encore, à savoir « pourquoi le bureau du coroner de la province de Québec n’a pas institué une enquête publique dans la pire tuerie du Canada, le massacre de l’École Polytechnique de Montréal.  Pourquoi les policiers montréalais ont-ils tant attendu, pratiquement figés au garde-à-vous, avant qu’on leur donne l’ordre de donner l’assaut?  Pendant ce temps, [Marc] Lépine le forcené pouvait tranquillement continuer sa boucherie et abattre des étudiantes sans défense ».

Décidément, les auteurs nous donnent de quoi entretenir nos pensées selon lesquelles les institutions protègent leurs erreurs entre elles!

Si les auteurs promettent à quelques reprises de ne jamais abandonner leur combat au nom de la justice, force est d’admettre que, 20 ans après la publication de Québecgate, ils sont passés à l’oubli.  C’est très malheureux car ils nous promettaient encore de lourdes vérités concernant notre « beau » système.

Dans une lettre datée du 11 décembre 1991, soit peu avant la publication, Me Guy Bertrand reprochait aux auteurs que « contrairement à ce que vous croyez, ce document ne sera jamais un livre historique et cela, pour plusieurs raisons ».  Il leur reprochait leur imagination fertile, l’utilisation malhonnête de certains documents, etc.  Bref, le baratin habituel d’un habile avocat qui n’a plus que sa parole comme défense.  Mais si Me Bertrand laissait entendre par cette phrase bâtir l’histoire mieux que quiconque, il est nécessaire de rencontrer à l’occasion des auteurs comme Tardif et Papineau qui n’ont pas froid aux yeux et qui acceptent de prendre des risques sérieux pour que justement on puisse construire une histoire moins naïve et plus authentique de notre province.

Descendre dans les rues pour dénoncer est un geste louable, mais ce n’est là qu’une étape avant de frapper au cœur du problème.  Il faut mieux cibler la dénonciation.  Qui seront les prochains Louis-Georges Dupont, Armand Lelièvre, John Tardif et Michel Papineau pour donner un coup de main à la population dans leur quête de connaître enfin la vérité?

La question n’est d’ailleurs pas sans rappeler qu’en ce moment même des policiers incorruptibles se battent tant bien que mal contre un système policier et judiciaire souvent difficile à comprendre mais qui, visiblement, ne tourne pas rond.  Il y a encore des policiers et policières foncièrement honnêtes; mais encore faut-il les trouver!

Si on aime bien les incorruptibles dans les romans policiers et au cinéma, il serait à peu près temps de leur accorder notre admiration dans la réalité et de laisser nos craintes injustifiées de côté pour mieux les épauler.  Après tout, il en va du fondement même de la justice et de la démocratie.  Voilà l’essentiel du message laissé par Québecgate!


[1] Le sergent-détective Louis-Georges Dupont était retrouvé mort dans sa voiture de service en 1969, à Trois-Rivières.  En dépit de nombreuses preuves appuyant le meurtre, les autorités s’obstinent toujours à conserver la thèse officielle du suicide.  La famille Dupont, avec l’appui de la population, se bat toujours pour changer le verdict et surtout obtenir justice.  Pour plus de détails voir l’article L’Affaire Dupont : assassinat d’un incorruptible; ou alors le site officiel de l’Affaire Dupont.