1678 – Le Breton

Homicide à motif indéterminé – par noyade

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Jean Brière dit Périgourdin, condamné à mort.

            Selon ce qu’on a pu apprendre, le matelot Périgourdin se serait approché de Le Breton en blasphémant, avant de le frapper d’un coup de poing à la tête. Il l’a ensuite jeté à l’eau, ce qui a causé une mort par noyade. On ignore tout de la suite du dossier.

L’Abolition, de Robert Badinter

Badinter, Robert. ― L’Abolition. ― [Paris?] : Fayard, 2000. ― 314 p.

J’ai entamé ce livre en cherchant des arguments solides, qu’ils soient pour ou contre cette question philosophique qui a soulevé les passions dans le monde entier, et cela durant des siècles. Vous aurez compris que je parlais de la peine de mort. Peut-être était-ce le vide de certaines lectures précédentes, mais j’avais l’impression qu’on se prononçait de manière convaincu, que ce soit pour ou que ce soit contre, mais sans nécessairement apporter d’arguments convaincants.

Les premières pages ont été à cette image. Toutefois, ma patience a fini par payer. Car Badinter, avocat de la défense qui a fini par abolir la peine capitale en 1981 en tant que ministre de la Justice sous François Mitterrand, n’est pas animé d’une quelconque arrogance. Il faut le lire, prendre le temps d’entrer dans son récit, qu’il ne veut aucunement personnel, nous offre une ambiance des débats qui ont eu lieu au cours des années 1970.

On pourrait croire que le livre de Badinter est dépassé, démodé. Et pourtant, il écrivait ceci en 2000 en soulignant que le combat contre la peine de mort était loin d’être terminé à travers le monde. Et 18 ans plus tard, force est d’admettre que la question n’est toujours pas réglée dans tous les coins de la planète. Et à voir le fonctionnement de certaines administrations, pourrait-on craindre un retour en arrière?

Badinter, toujours vivant au moment d’écrire ces lignes, y va d’un simple récit, le sien. Mais aussi celui de ces criminels qu’il a accepté de défendre, souvent contre vent et marée. En effet, on a accusé les abolitionnistes de prendre la défense des assassins. Parmi les premiers arguments, il mentionne évidemment que « partout où l’on avait aboli la peine de mort, la criminalité sanglante n’avait pas augmenté, qu’elle allait son chemin, indifférente à la présence comme à l’absence de la peine capitale dans la législation pénale »[1].

Il souligne aussi à quel point on lui attribuait « une vertu dissuasive qu’elle n’avait pas ». À force de tourner les pages, on comprend que la peine de mort est un moyen facile de se débarrasser d’un problème, de refuser de croire aux capacités de l’être humain, c’est-à-dire nous-même. C’est comme une finalité, devoir mourir après avoir commis un crime que la société a catalogué au niveau le plus élevé sur l’échelle de la gravité. Et Badinter va plus loin en écrivant que « dans le rituel de l’exécution s’inscrivait toujours le sacrifice expiatoire : la mort pour la mort, afin que s’apaise la colère des dieux, qui n’est autre que la projection de notre insurmontable angoisse »[2].

Une bonne partie de cette histoire de l’abolition passe par l’implication de Badinter dans l’affaire Patrick Henry, cet individu pratiquement condamné à l’avance pour le meurtre d’un jeune enfant. Pas facile de défendre les intérêts d’un meurtrier qui s’en prend aux victimes les plus fragiles et innocentes qui soient. Sans compter que l’ombre de Christian Ranucci plane tout au long du récit.

Parmi les sous-sujets rencontrés, on retrouve celui de l’échelle de la gravité. En effet, Badinter se posait lui-même cette question : « mais en quoi l’assassinat d’une octogénaire pour lui voler ses économies était-il moins odieux que le meurtre d’une fillette par un garçon de vingt ans? »[3]. L’aspect de l’horreur, les abolitionnistes l’utilisent également pour tenter d’attirer la pitié sur certains accusés, eux aussi des êtres humains.

Petit clin d’œil utile, peut-être, on fait référence à ce qui se passe ailleurs dans le monde en matière de peine de mort, comme par exemple en se remémorant le cas spectaculaire de Gary Gilmore aux États-Unis, mais aucun mot sur la situation canadienne. Pourtant, la peine de mort a été abolie au Canada en 1976, au beau milieu de la période couverte par le livre de Badinter.

Comme on le sait, Badinter devra attendre l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand pour remporter la lutte de sa vie. Ce dernier le nomme ministre de la Justice, ce qui lui permettra, enfin, d’obtenir l’abolition le 30 septembre 1981. Ainsi, la France devenait le dernier pays d’Europe à se débarrasser de cette pratique archaïque.


[1] P. 23.

[2] Ibid.

[3] P. 76.

Un autre roman qui critique la justice?

juge-fouDans son roman Une justice à la dérive, l’auteure Claire Bergeron se permet une critique sévère du système judiciaire.  Dans le résumé apparaissant en quatrième de couverture, elle parle même de procès bâclé.  En plus d’un titre qui se veut lui aussi très critique, elle présente la dédicace suivante : « à chacun d’entre vous qui fut le témoin ou la victime d’une justice aveugle ».

Ce n’est pas tout.  Le ton s’amplifie avec une dédicace de Montesquieu qui se veut toujours aussi cinglante : « il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec la couleur de la justice ».

Je le concède : tout cela donne envie d’aller voir plus loin, de comprendre les faits qui ont poussés l’auteure à offrir ce regard d’opinion.  Mais ça rebute aussi les esprits rationnels qui cherchent encore les arguments solides pour appuyer cette idée.  Ça me rappelle le documentaire Novembre 84 qui dès son ouverture critiquait vertement le travail policier avant même qu’on sache de quoi on allait parler.

Manque de profondeur ou d’objectivité?  Attendons de voir un peu.

On en arrive à la page suivante, c’est-à-dire la note de l’auteure, laquelle se lit intégralement comme ceci : « ce roman est inspiré d’une histoire réelle.  Mais les personnages et les circonstances ont été modifiés au gré de mon imagination; Une justice à la dérive est une œuvre de fiction.  Ce que j’ai retenu des divers documents consultés à Bibliothèque et Archives Canada, à Ottawa, est, que si le jury est le pilier de notre système judiciaire pénal, il n’en demeure pas moins qu’il est composé de douze personnes que rien dans leur existence n’a préparées à cette tâche cruciale et qu’elles délibèrent uniquement à partir de faits portés à leur connaissance.  La mort étant irréversible, la peine capitale ne devrait plus, dans aucun pays, constituer une condamnation admissible ».

Cette dernière phrase est une belle façon de dénoncer la peine de mort, mais peut-être devrait-on rappeler à Mme Bergeron qu’elle a été aboli au Canada il y a maintenant plus de 40 ans!

Le reste du livre laisse place au roman, sans aucune autre note pouvant nous permettre d’identifier clairement « l’histoire vraie » qui se cache derrière cette inspiration.

1675191-gfUne critique saine envers le système judiciaire, je veux bien.  Mais pour cela, il faut présenter des arguments solides, comme l’a fait, par exemple, Me Clément Fortin en parlant de « fraude judiciaire » après avoir étudié l’ensemble du dossier concernant le meurtre de l’hôtelière de Percé en 1969[1].

Tout d’abord, le titre que Claire Bergeron donne à son œuvre est très explicite.  En un mot, elle qualifie la justice de système « à la dérive ».  Ce n’est pas rien, car cette interprétation laisse entendre qu’il se dégrade continuellement et qu’il est pratiquement irrécupérable.  En plus de cette citation soigneusement choisie, elle s’attaque sévèrement au rôle des jurés.  Quels sont ses arguments?  Puisque le reste de son roman est une « fiction », comment peut-on prétendre apporter des arguments valables pour remettre en question un système qui a fait ses preuves depuis des siècles et que, de toute évidence, elle ne semble pas s’être donné la peine de comprendre?

En principe, nous devrions en rester là.  Son argumentation est non seulement faible mais carrément inexistante.  Pour une critique honnête, on s’attendrait plutôt à un récit des faits de cette affaire criminelle qu’elle a consulté dans les archives.  En reconstituant fidèlement le véritable procès, sa critique aurait-elle été la même?

Devant un roman, le lecteur ne peut évidemment pas se faire une opinion sur des faits qui ont été modifiés, transformés ou effacés.  L’approche est incorrecte et biaisé.  Tout de même, j’ai eu la curiosité de me mettre au défi de découvrir la véritable affaire criminelle qui se cache derrière ce roman.  Pour cela, il faut d’abord en extraire les points importants qui peuvent être comparés à des faits connus.

Dès le premier chapitre, il est question d’un verdict de culpabilité pour meurtre prémédité prononcé à Amos le 6 octobre 1944.  Le condamné se nomme Florent Lamonde.  Il a 20 ans.  Son crime?  Un double meurtre.  En fait, il a tué une femme enceinte dans des circonstances que l’on découvre seulement plus loin.  L’avocat de la défense a pour nom Félix-Xavier Gagnon, alors que le juge s’appelle Adjutor Blondeau.  Le ton utilisé laisse également entendre une critique sur la durée des délibérations : 19 minutes.  D’ailleurs, le premier point qu’elle remet en question, par l’entremise d’un personnage qui se fait journaliste, est justement la brièveté de cette délibération.   Elle la considère comme une première preuve d’un procès bâclé.  Sans doute faudrait-il rappeler qu’à cette époque, et même pour la période où l’on pendait au Canada, c’est-à-dire de 1867 à 1976, les délibérations qui ont durées plus de quelques heures ont été rares.  Elle oublie que les jurés ne forgent pas uniquement leur opinion lors de cette dernière étape, mais tout au long du procès, que ce soit en écoutant attentivement les témoins ou les plaidoiries des procureurs.  Cet argument est donc vide de sens.

            Par la suite, le personnage de Florent tombe amoureux d’une belle polonaise prénommée Irena.  Mais l’argent qu’il gardait pour l’épouser, il doit le sacrifier pour placer son jeune frère malade de tuberculose dans un sanatorium, ce qui repousse le mariage d’une autre année puisque Florent peut seulement amasser sa fortune sur les chantiers.  Mais voilà.  La belle Irena ne le prend pas et décide de le quitter.  Désemparé, Florent se tourne alors vers le dernier moyen à sa portée : le vol.  C’est donc en cambriolant ses voisins, les Sicard, que les choses tournent mal et Mme Sicard, enceinte, perd la vie.  À retenir : les Sicard prévoyaient s’installer dans une nouvelle maison puisqu’ils habitaient une cabane plutôt désuète et inconfortable.

            Voilà donc la version romantique, à peu de choses près.

Puisque le personnage de Florent Lamonde est condamné à être pendu, je me suis dit qu’il était sans doute possible de retracer le cas réel qui se cache derrière ce roman.  Nous avons donc un jeune homme de 20 ans condamné pour double meurtre à Amos devant un juge nommé Blondeau en 1944.

 Parmi tous les condamnés à mort que le Québec a connu depuis la Confédération de 1867 jusqu’à l’abolition de 1976, celui qui semble correspondre le plus au profil s’appelait Laurent Lamirande.  Lui aussi avait 20 ans lorsqu’il commit un double meurtre à Authier, en Abitibi, dans la nuit du 25 au 26 mars 1942.  Ses victimes étaient Mme Richard et Paulette Richard, cette dernière étant âgée de 9 ans.  Le procès de Lamirande a eu lieu à Amos devant le juge Noël Belleau, du 29 septembre au 2 octobre 1942.

ScreenHunter_682 May. 26 20.23Dans La Gazette du Nord, voici ce qu’on racontait le 3 avril 1942 à propos du crime : « Jeudi, le 26 mars, la paroisse St-Jude d’Authier fut plongée dans l’émoi par la mort tragique et accidentelle de madame Henri Richard et de sa jeune fille de 8 ans.  C’est un des voisins, M. Adélard Bergeron, qui, à l’aube du jour, trouva les restes des deux victimes dans un brasier fumant, la maison qui les abritait ayant été brûlée de fond en comble.  Madame Richard vivait seule avec sa jeune fille, dans sa demeure, sur le lot de terrain que la famille Richard a acquis il y a 25 ans; son époux travaillait à l’extérieur depuis plusieurs mois dans le but de se faire des épargnes pour se bâtir une maison qui aurait remplacé le « shack » primitif, chacun de son côté s’imposait les sacrifices nécessaires pour arriver au but projeté; on se réjouissait, à l’avance, à la pensée que l’on pourrait enfin jouir dans une maison confortable.  Hélas!  La Providence y a mis son doigt, dans une nuit affreuse et malheureuse, nous avons vu disparaître, l’épouse, la fille et l’argent, tout est brûlé avec le modeste logis, tout est consumé.  Le chef abandonnera sa paroisse pour aller continuer son travail près de Val d’Or où il demeurera avec sa fille et son gendre M. Foreagin ».

Quoique l’incident passa d’abord pour un incendie accidentel, l’enquête policière détermina qu’il s’agissait d’un double meurtre.

On retrouve un autre point où le roman rejoint la réalité, lorsque La Gazette du Nord écrivait, le 2 octobre 1942, que « l’accusé est un jeune homme de 20 ans à l’air calme et placide, d’un aspect plutôt sympathique.  Rasé de frais, il est vêtu avec élégance et n’a rien de la plupart des figures qui défilent à la barre des accusés ».  Le personnage de la romancière passait également pour un bon et beau garçon.

Lors du véritable procès, la Couronne était représentée par Me Gérald Fauteux de Montréal, et assisté de Me Henri Drouin, d’Amos.  Quant à l’accusé, il était défendu par Me Lucien Gendron.

Cet article nous apprend aussi que le canon brûlé d’une carabine a été retrouvé dans le brasier et qu’il y avait une somme d’argent considérable dans la maison.  De plus, le socle de la lampe au kérosène aurait été retrouvé à bonne distance de ses autres pièces, ce qui semblait éliminer la possibilité de l’avoir accroché accidentellement, comme le prétendra la défense.

Dans la parution du 9 octobre 1942 du même journal on apprend, ô surprise, que les délibérations s’échelonnèrent sur 55 minutes.  Henri-Julien Richard, le mari et le père des victimes, s’était éteint à l’âge de 61 ans le 13 juin, quelques mois seulement après le drame.  Malgré l’absence de ce témoin potentiel, la Couronne arriva à prouver que celui-ci avait envoyé, depuis les chantiers, la somme de 400$ ou 450$ à sa femme.  « Cet argent était destiné à la construction d’une maison plus grande et plus confortable qui devait remplacer la modeste maison de bois de sa famille ».  Voilà donc un autre détail qui confirme la chose : la romancière s’est inspirée de l’affaire Lamirande.

Lamirande aurait fait une première confession en affirmant que deux inconnus lui auraient emprunté sa carabine pour aller commettre un vol chez les Richard.  Pour son aide, on lui aurait donné 100$.  Mais le lendemain, il livrait une autre version aux détectives et selon laquelle entre 23h00 et minuit il s’était rendu chez les Richard « la porte de la maison n’étant pas verrouillée, il y est entré et a pénétré dans la chambre de Madame Richard éclairée par une lampe basse. Madame Richard s’est levée.  Lamirande lui a lancé sa carabine d’une distance de trois ou quatre pieds et Madame Richard est tombée sur son lit, pour ne pas se relever.  La fillette Paulette Richard ne s’est pas réveillée.  L’accusé se serait alors emparé de l’argent contenu dans la saccoche [sic] qui reposait sur le bureau, environ 200$ mais qu’en faisant un faux mouvement il aurait renversé la lampe allumée.  Rentré chez lui il aurait caché l’argent entre le moteur à essence et le moulin à faucher dans la grange de son père, se serait couché et serait ensuite allé au feu »[2].

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Le juge Noël Belleau, qui prononça la sentence de mort contre Laurent Lamirande en 1942.

 Dans une troisième version, il avoua : « j’ai fait l’incendie des Richard, par découragement, par découragement d’amour, je voulais me marier et je n’avais pas d’argent ».  C’est apparemment cette dernière déclaration qui a convaincu le jury de le déclarer coupable de meurtre avec préméditation et non d’homicide involontaire.  D’après ce compte rendu, il n’y a donc pas matière à crier à l’injustice, et encore moins de parler de « dérive ».  Encore faudrait-il une étude exhaustive de tout le dossier pour en avoir le cœur net.

Par tous les moyens, la défense tenta de sauver la vie de son client, mais le 13 avril 1943 la Cour d’appel confirma le verdict et renvoya le condamné subir sa sentence.  Le 4 juin 1943, Lamirande devint le premier condamné canadien à être pendu de nuit, à 0h30 plus précisément.  Son décès fut constaté à 0h49.  La veille, « il pleura à plusieurs reprises dans la soirée, disant regretter son crime », pourra-t-on lire dans La Patrie.

Quand je pense à d’autres romanciers comme André Mathieu, qui a fortement critique le procès de Marie-Anne Houde sans jamais l’avoir lu, je me demande jusqu’à quel point il n’existe pas une culture visant à critiquer le système judiciaire sans même se donner la peine de le connaître?


[1] Voir : https://historiquementlogique.com/2012/11/22/mesrine-le-tueur-de-perce-une-fraude-judiciaire/

[2] La Gazette du Nord, 9 octobre 1942.

Le goudron et les plumes!

C’est bien connu, la réalité rejoint parfois la fiction.  Le fameux supplice du goudron et des plumes, tel que vu par Morris et Goscinny dans Daisy Town, s’est retrouvé dans la réalité, comme en témoigne un vieil article de journal datant de 1873 et dans lequel on peut lire qu’un jeune homme de 28 ans nommé Charles Kelsey, pas très apprécié pour son physique anormal, composait des poèmes pour celle qu’il aimait, une dénommée Julia Smith.  Mais un jour, le village apprit que celle-ci s’était fiancée à M. Royal Sammis.  Irritée de voir Kelsey la suivre partout, Julia en avertir son fiancé et c’est ce dernier qui entreprit de régler le compte du jeune rêveur par une méthode peu conventionnelle :

Le matin du 4 novembre dernier, Charles Kelsey reçut une lettre, au bas de laquelle on avait contrefait la signature de Miss Smith, lui donnant rendez-vous pour le soir même derrière la maison habitée par la famille de cette demoiselle.  On peut penser qu’il courut au rendez-vous.  Mais il y trouva, au lieu de l’objet de son culte, cinq ou six hommes masqués qui le dépouillèrent de ses vêtements, lui enduisirent le corps de goudron, collèrent dessus une multitude de plumes, lui rasèrent les cheveux, puis allumant des lampes contraignirent le pauvre diable tondu et emplumé à s’exhiber devant la verandah [sic] sur laquelle étaient assises plusieurs dames riant à gorge déployée, entre autres miss Smith.  Kelsey avait résisté de toutes ses forces à ses bourreaux et avait réussi à arracher les masques de quelques-uns.  « Je vous connais, s’écria-t-il, et vous payerez cher cet affront. »

Son supplice terminé, on le laissa reprendre ses vêtements et rentrer chez lui.  Il monta d’abord dans sa chambre, mais redescendit bientôt dans la cour pour aller puiser de l’eau à la citerne.  Un long temps s’étant écoulé sans qu’il reparût, ses frères inquiets descendirent à leur tour, mais ne le trouvèrent pas.  Ils remarquèrent que la cour avait été piétinée comme pendant une lutte désespérée, devant la porte il y avait des traces de pieds de chevaux et de roues de voitures.  La nuit était trop noire pour permettre de continuer les recherches; mais, le lendemain matin, la piste fut suivie jusqu’au bord de l’eau, à l’endroit dit Lloyd’s Beach, et l’on ramassa successivement sur la baie une chemise ensanglantée, une botte et divers lambeaux de vêtements, tous objets qui furent reconnus pour avoir appartenu à Charles Kelsey.  On s’informa auprès d’un résident de ce lieu, James Hood, qui déclara avoir vu pendant la nuit deux hommes prendre place dans un bateau avec un gros paquet, gagner le large en ramant, puis revenir sans le paquet.  Il ne fut pas possible d’obtenir d’autres renseignements, et de ce jour les frères et les amis de Kelsey eurent la conviction que celui-ci avait été assassiné par ceux qui l’avaient déjà goudronné et emplumé, afin de rendre impossibles, faute de témoin, des poursuites judiciaires contre eux.

Cependant, deux des auteurs de l’affront infligé à Kelsey, Royal Sammis et le docteur George Banks, avaient été reconnus par lui et dénoncés à ses frères, qui instituèrent des poursuites contre eux.  Ces messiers furent arrêtés; mais, étant au mieux avec les autorités judiciaires, ils furent relaxés sous une caution dérisoire, en attendant leur jugement, fixé au mois d’octobre prochain.  Ceci, comme il est dit plus haut, se passait au commencement de novembre.  Plusieurs mois s’étant écoulés et Kelsey n’ayant pas reparu, la prolongation de son absence confirma ses amis dans la pensée qu’il avait été assassiné.  Les amis de MM. Sammis et Banks soutenaient au contraire que Kelsey, honteux de l’outrage qu’il avait subi, se tenait caché quelque part, mais qu’il reparaîtrait certainement à l’époque du jugement.

Telle était la situation quand, jeudi dernier, des pêcheurs d’Oyster Bay ont retiré de l’eau, la moitié inférieure d’un corps humain.  Cette épave a été placée sur de la glace dans une caisse et déposée sous bonne garde à l’endroit dit Lewis’ Wharf.  Le bruit de la découverte s’étant aussitôt répandu, les curieux sont arrivés en foule, et ces tristes débris ont été reconnus, au goudron et aux plumes qui les recouvraient encore, ainsi qu’à une chaîne de montre trouvée dans la poche du pantalon, pour la dépouille mortelle du malheureux poète.  Dès que cette constatation d’identité a été connue, les amis de MM. Sammis et Banks sont accourus en force d’Huntington, avec l’intention, à ce qu’on présume, de s’emparer de ces débris humains et de les faire disparaître.  Mais, en présence du nombre et de l’attitude résolue des gardes, ils n’ont pas essayé d’exécuter le projet qu’on leur prête.

Le docteur Banks est actuellement dans le Connecticut.  On dit que, lorsqu’il a appris la découverte des restes de Kelsey, il a été subitement frappé d’aliénation mentale, et qu’on est obligé de le surveiller constamment pour l’empêcher d’attenter à ses jours.

Quant à Royal Sammis, qui est aujourd’hui le mari de miss Julia Smith, car il l’avait épousée peu de temps après la mystérieuse disparition de son premier adorateur, il n’était pas à Huntington lorsque le corps de son ancien rival a été retiré de l’eau, et l’on assure qu’il s’est embarqué pour l’Europe, fait qui crée une grande indignation parmi les amis de Kelsey, car, disent-ils, il était facile aux autorités d’empêcher ce départ.[1]


[1] « Goudronné, emplumé et assassiné », L’Opinion Publique, 11 septembre 1873.