La marâtre: les années d’incarcération (2/5)

Victor Cavendish, duc du Devonshire, était Gouverneur Général du Canada au moment où il fallut décider du sort de Marie-Anne Houde. C’est à lui que la marâtre doit la vie, puisque sa sentence de mort a été commuée en emprisonnement à vie 48 heures avant sa pendaison.
Cavendish s’est éteint en 1938, soit deux ans après la marâtre.

Le 17 septembre 1920, moins de deux semaines avant la date prévue pour l’exécution de la marâtre, Robert Bickerdike, grand défenseur de l’abolition de la peine de mort et président de la Canadian Prisoners Welfare Association (ci-après la CPWA), réécrivait au ministre de la Justice, Charles Doherty. La lettre était accompagnée d’une pétition contenant des signatures provenant de toutes les classes de la société. Les signataires étaient d’avis que Marie-Anne Houde n’était peut-être pas saine d’esprit. Décidément, les auteurs de ce commentaire n’avaient pas assisté au procès. Ils auraient sans doute vu à quel point la théorie de la défense ne tenait pas la route.

Cette pétition, qui s’échelonne sur 28 pages, englobe des signataires de Longueuil, de Saint-Lambert, de Montréal, d’Outremont, de Westmount, et même d’Edmonton (Alberta). Pour la majorité, on l’aura deviné, ce sont des canadiens anglophones. Pourquoi les anglophones se sont-ils sentis aussi interpelés par la cause de la marâtre si ce n’est, peut-être, à cause de leur militantisme plus avancé que les Québécois en matière d’abolition de la peine de mort?

Le 22 septembre, Robert Bickerdike réécrivit au ministre Doherty pour lui envoyer une autre partie de la pétition, à croire que les membres de la CPWA s’étaient investis à récolter des signatures tout au long du mois de septembre.  On prit la peine de souligner que le révérend Henderson, principal représentant de l’Église méthodiste au Canada, avait pris la responsabilité de ces pétitions.  Bickerdike soulignait que « dont you think, sir, it would be something awful to hang this woman while she is still nursing those twins? ».

On a vu dans le premier article de cette série à quel point on se servait de l’argument selon lequel Marie-Anne Houde avait deux jeunes bouches à nourrir. Rapidement, cet argument s’est retrouvé dans la bouche de tous ceux et celles qui se prononcerait en faveur de la commutation de peine. La marâtre elle-même finirait par l’englober à son propre discours, comme nous le verrons bientôt.

Le 24 septembre 1920, c’est Madame J. A. Beaubien, une résidente du 51 Claire-Fontaine à Québec, qui s’identifiait elle-même comme « une mère de famille de Québec », qui se permit d’écrire au ministre. Cette lettre dactylographiée, je la reproduis ici dans son intégralité avec ses erreurs :

Dans huit jours Québec aura à enregistrer dans ses annales de 1920, la pendaison d’une femme, une mère de famille, la femme Gagnon.

N’est-ce pas quelque chose qui porte à la répulsion et qui fait passer dans tous les membres de chaque individu ce frisson glacial dont on se désempare difficilement. Cette pauvre misérable meurt déjà à chaque lever du jour, lorsque le soleil lui annonce une journée de moins à vivre par la pensée de la date finale de son existence.

Son crime a été odieux vous allez me dire, en faisant mourir à petit feu la petite martyre que l’on ne pourra jamais oublier.  J’en conviens, et c’est en mémoire de cette enfant que j’admets que toute âme bien née doit vouloir à son ou plutôt ses bourreaux, un châtiment bien mérité, sans pour cela rendre le mal pour le mal en enlevant la vie.

Nous vivons dans une province essentiellement catholique, et du haut des chaires de vérité, l’on entend sans cesse ceux qui nous dirigent développer les paroles de Dieu : « Tu rendras le bien pour le mal; Tu donneras si tu veux être pardonné ». Dieu a dit aussi; « Tu ne tueras point ». Il n’a pas dit : « Tu tueras celui qui aura tué ».

Enfin, dans notre pays comme dans bien d’autres que l’on dit civilisés, la loi veut la peine de mort, alors je m’incline devant elle tout en demeurant réfractaires de conviction. Seulement, il m’est bien permis de crier contre l’injustice apparemment commise, lorsque le compagnon de vie de la condamnée jouit de l’esistence [sic] au pénitencier, et qui, après avoir juré à l’autel de la protéger contre le mal, non seulement pour servir ses intérêts personnels, mais pour la sauvegarder elle-même, n’a pas su crier vengeance en présence de semblables cruautés infligées à son enfant propre, avant même qu’ellesf[1] fussent poussées jusqu’au crime.

On lui laisse la vie à cette brute de haute stature en face d’une femme de taille plutôt dérisoire (on a prétexté crainte pour la sauver) et n’était-ce pas lui qui devait la ramener à la raison et lui faire reconnaître son erreur lorsqu’en revenant de son travail, il trouvait la chair de sa chair couverte de plaies hideuses?

N’était-ce pas lui qui devait compren– sain de santé, n’ignorait pas dans quelle situation était sa femme? N’était-ce pas lui qui devait comprendre que par l’œuvre de Dieu les nerfs de cette femme étaient plus que jamais surrexcités [sic], alors qu’il aurait dû lui enlever sa proie et la placer en lieu sûr à l’abri de toute attaque? Il a cessé de frapper lui-même parce qu’il constatait que l’enfant devait en recevoir assez de sa belle-mère.

Je n’ai pas à refaire le procès du père à qui l’on a donné la liberté de vivre, j’admire plutôt son avocat, digne défenseur, dont l’éloquence aurait dû tout aussi bien toucher les jurés dans le cas de sa cliente; mais, s’il doit y avoir justice faite, que ce soit justice égale, et si le père de la victime a le droit de vivre, qu’il en soit ainsi de la pauvre désiquilibrée [sic].

Pouvons-nous compter bien des familles qui n’ont pas eu à souffrir de la non-responsabilité de la mère en temps importuns, que ce fut causé par l’excès de travail, l’absence de force physique, ou l’abattement complet du moral par la venue trop rapprochée d’un grand nombre d’enfants?

Que de mères sous l’œuvre de la création, ont eu à déplorer par la suite, la souvenance d’impatiences sans nombre parfois poussées à l’excès par plusieurs d’entre elles à l’égard de leur propres enfants.  Elles avaient peine à se reconnaître elles-mêmes tant leur nature était transformée; de même cette pauvre malheureuse a agi sous l’effet d’une dépression mentale.  Heureuses sont les familles pour qui ces moments regrettables n’ont été que passagers, tandis que bien d’autres se sont vues forcées de confier aux asiles ces pauvres mères qui ne devaient plus compter au foyer.

Il n’y a certainement pas de rapprochement à faire avec les monstruosités dont la femme Gagnon s’est rendu coupable, mais si l’on considère combien souventes fois ces humeurs massacrantes se sont faires sentir chez des personnes bien douées au point de vue du sens moral, on peut s’expliquer cette espèce de barbarie chez celle dont l’esprit est demeuré inculte; de son état normal à la folie, il n’y avait qu’un pas à faire, et c’est ainsi que cette femme, avec un sang-froid qui ne se rencontre que chez des dépourvus de toute lucidité d’esprit, a pu voir de ses yeux pendant des mois, les plaies qui résultaient des coups administrés par elle sur cette chair d’enfant qui demandait grâce.

Tout comme son défenseur, je plaide folie momentanée, et au nom de toutes celles qui ont eu à subir plus d’une fois les angoisses de la maternité, j’implore pour l’existence de la condamnée.  À l’exemple de Dieu qui lui pardonne il y a déjà longtemps, qu’on lui laisse ce qu’Il a laissé à l’humanité condamnée à mourir; l’incertitude de l’heure et [du] jour, qui une fois connus, fait de l’attente de la mort, la pire torture morale.

On dit que Québec ne s’est pas montrée favorable à la requête en faveur de la commutation de la peine de mort, à en juger par la feuille qui est restée presque blanche.  Si ceux ou celles chargés de la produire ont brillé partout par leur absence, comme il en a été fait auprès de moi et de mon entourage, il n’y a rien d’étonnant que l’on n’en ait retiré que de l’insuccès.

J’aurais été heureuse ainsi que bien d’autres de signer une requête aussi humanitaire.

J’espère encore, et je crois être l’interprète de la majorité des femmes de Québec en implorant pour celle qui aurait pendant toute sa vie au pénitencier, le remords d’avoir fait d’un de ces anges que Dieu nous envoie, la petite martyre que fût Aurore Gagnon.

Pitié pour ceux à qui elle a donné le jour sous les murs d’une géole.  Que le souffle de vie qu’elle leur a inculqué lui soit transmis et qu’elle vive!

Une mère de famille de Québec.

Extrait du bottin Marcotte pour la Ville de Québec, 1920.

Difficile de rester sans commentaire devant cette lettre d’une autre époque. Tout d’abord, en vérifiant l’annuaire Marcotte de la ville de Québec, on constate que l’auteure de cette missive disait la vérité quant à son identité. Selon l’annuaire, à l’adresse 51 de la Claire-Fontaine, on retrouvait « Beaubien J. A., Lt-Col. 9e Regt. ».  La « mère de famille » était donc une épouse de militaire.

Selon le Guide des sources pour les unités du Corps expéditionnaire canadien, produit par Bibliothèque et Archives Canada (BAC), le Lieutenant-Colonel J. A. Beaubien a commandé le 5e Bataillon de la garnison Canadienne. Ce régiment a été créé en avril 1918 dans le District Militaire 5 avant d’être démantelé le 30 septembre 1919.  Beaubien était certes un militaire de carrière puisqu’on croise son nom en 1904 alors qu’il donnait sa démission avec plusieurs autres comparses pour des raisons que, toutefois, nous ignorons[2].

On aura aussi compris qu’il faut être prudent envers le discours religieux. Il est toujours risqué d’appuyer ses propos en citant la Bible, ce recueil de 72 livres différents qui sont loin d’être des documents de référence en Histoire. Certains de ses arguments prouvent aussi qu’elle n’a pas assisté au procès. D’autre part, son opinion contre la peine de mort reste respectable en comparaison aux autres lettres contenues dans le dossier judiciaire.

C’est aussi le 24 septembre qu’une lettre inusitée fut adressée au ministère de la Justice. Elle portait cet en-tête peu banal: « Professor Wm. H. Maccabee, Occult Investigator of Crime, Missing Persons Located, Mysteries Solved ». La lettre provenait de Brooklyn.  Ce personnage voulait obtenir les détails à propos des naissances des jumeaux pour un besoin astrologique, afin de savoir ce que le futur allait leur réserver.  Il prétendait que ces informations seraient d’une aide précieuse pour des professeurs qui enseignaient les sciences occultes.  Bref!

Le 25 septembre, le Dr R. Fortier informa le ministre qu’il avait examiné les deux enfants de Houde et que le fait de supprimer l’allaitement maternel par un allaitement artificiel « serait de nature à compromettre leur santé parce qu’un allaitement artificiel est toujours préjudiciable à l’enfant avant le sixième mois.  De plus, parce que les soins donnés par la mère valent toujours mieux que ceux donnés par n’importe quelle mercenaire ».

Le 27 septembre, c’est une lettre de la St.Mary’s Rectory de Montréal qui arrivait sur le bureau du ministre Doherty. En anglais, on demandait la clémence sans toutefois minimiser l’horreur du crime commis. R. Y. Overing, recteur de la St.Mary Church, se permettait d’écrire : « j’ai été convaincu depuis que j’ai lu les rapports du procès que la femme n’est pas normale. En ma capacité de membre du clergé je suis venu en contact avec la nature humaine dans des manifestations variées et j’ai vu le bon côté de l’existence ».

De quels « rapports » parlait-il?  Des comptes rendus des journaux? Avait-il lu uniquement les rapports des experts de la défense?

Évidemment, il est facile mais inexacte de déclarer quelqu’un anormal simplement en lisant des articles de presse. Il en va de même en se fiant uniquement sur des rapports préparés pour la défense. Ce n’est là qu’étudier une seule facette du problème. Pour obtenir un point de vu éclairé et surtout honnête, il faut assister au procès et en étudier toutes les subtilités.

Le 27 septembre, à 23h10, un certain Thomas Vien envoya un télégramme au ministre Doherty pour lui demander s’il serait à Ottawa le lendemain afin de lui parler de l’affaire Marie-Anne Houde.

Le 28 septembre, c’est une lettre signée par Mary Hunt Johnson de l’Ontario qui partageait au ministre son opinion selon laquelle la justice devrait plutôt suivre son cours, car ce serait la meilleure façon de prévenir d’autres actes horribles que pourrait commettre la marâtre.

Le 29 septembre, M. F. Gallagher, chef du Services des Pardons, envoya un memo au ministre de la Justice pour lui signaler qu’il se sentait enclin à recommander la commutation de la sentence. Pour en arriver à cette décision, il utilisait le fait qie Marie-Anne Houde avait enfanté en juillet et que ces poupons n’avaient pas encore atteint l’âge de 3 mois. Selon une note manuscrite apparaissant dans la marge, cette première opinion venant d’un officiel fut transmise au Gouverneur Général à 19h00 au soir du 29 septembre. L’urgence commençait à se faire sentir puisque la pendaison de la marâtre était prévue pour le 1er octobre.

Toujours le 29 septembre, Thomas Mulvey, sous-secrétaire d’État, envoya un télégramme au Shérif du district de Québec pour l’informer que « Son Excellence le Gouverneur Général s’est montré en faveur pour commuer en emprisonnement à vie la sentence de mort passée par M. le Juge Pelletier sur Marie-Anne Houde ou Gagnon. » Le tout annonçait qu’il y aurait confirmation par lettre le lendemain. Malheureusement, l’heure de transmission du télégramme, effectuée par la Great North Telegraph Company of Canada, n’est pas indiquée. Mais en sachant que le Gouverneur Général a reçu l’avis de Gallagher à 19h00, on peut imaginer que ce télégramme a été envoyé d’urgence dans les quelques heures qui ont suivis. À tout le moins avant minuit.

Simultanément, Mulvey envoya aussi un télégramme au Juge Pelletier pour l’informer de la commutation de peine. On imagine, en regard de ce qu’il avait exprimé dans une lettre, sa déception. Marie-Anne Houde, reconnue coupable du meurtre d’Aurore Gagnon, évitait donc la pendaison.

Le 30 septembre, Robert Bickerdike envoya une pétition au ministère de la Justice. Bel effort, mais son souhait avait déjà été réalisé la veille au soir. Peu après, le Shérif Cléophas Blouin renvoya un télégramme à Mulvey pour confirmer avoir reçu la décision du Gouverneur. À cette époque, le Gouverneur Général du Canada était Victor Cavendish, duc du Devonshire. Il occuperait cette fonction jusqu’au 19 juillet 1921. C’est donc à lui que Marie-Anne Houde devait la vie.

Télégramme annonçant la décision du Gouverneur Général Cavendish sur la question de la commutation de la peine de Marie-Anne Houde.

Le lendemain, Thomas Mulvey écrivit une confirmation selon laquelle on pouvait annoncer publiquement que la marâtre évitait la corde.

Le 30 septembre, le public pouvait lire la nouvelle à la dernière page de L’Action catholique. On y soulignait que le bourreau Arthur Ellis se trouvait déjà à Québec dans le but de préparer l’exécution. Selon cet article, on apprend que c’est Me Francoeur, dans la soirée du 29 septembre, qui s’était rendu à la prison pour annoncer la nouvelle à sa cliente. Et ainsi « la femme Gagnon éclata en sanglots et au milieu de ses larmes elle disait : « je suis heureuse pour mes enfants ».  Depuis quelques semaines la femme Gagnon réalisait  très bien sa pénible position mais elle ne se plaignit jamais elle-même. L’avenir de ses enfants la préoccupait continuellement et à plusieurs occasions elle dit à ceux qui lui rendaient visite : Si mes enfants sont placés dans des familles privées, je mourrai heureuse ».

Le fait qu’on précise qu’elle ne se plaignait pas est un fait qui allait changer avec les années, comme on le verra dans les lettres qu’elle nous a laissées.

C’est Thomas Vien, membre du bureau légal Francoeur, qui se trouvait à Ottawa pour intercéder en faveur de Houde, qui a appris la bonne nouvelle.  « Questionné ce matin au sujet de cet événement, M. Francoeur dit que ce qui a aidé fortement à obtenir la commutation de sentence c’est le fait que dix sur les douze jurés, qui avaient rendu un verdict de coupable contre la femme Gagnon, ont signé une requête demandant au Gouvernement de changer la sentence ».

On rapportait d’Ottawa que le cabinet des ministres s’était réunis pour en venir à décider qu’il était préférable de commuer la sentence.  L’article prévoyait, avec une exactitude surprenante, que Houde passerait encore quelques mois en prison avant d’être transférée dans un pénitencier fédéral à Kingston et que : « une famille de Québec s’est offerte à adopter les deux enfants et il semble certain que le désir de la femme Gagnon sera accompli ».

Dès qu’il a appris la nouvelle, c’est-à-dire le 30 septembre, le juge Pelletier envoya une petite note à Thomas Mulvey pour lui signaler qu’il avait bien été mis au courant, tout en se permettant, en anglais, le commentaire suivant : « je suppose que la seule chose logique à faire maintenant serait d’amender le statut pour exempter les femmes de la peine capitale ».

On serait tenté d’imaginer le stress éprouvé par Marie-Anne Houde dans l’attente de son exécution. Malheureusement, dans les lettres écrites de sa main conservées dans les archives, elle n’en fait aucune allusion. Ces lettres, que nous verrons de plus près à partir de la semaine prochaine, nous dévoileront une autre partie de sa personnalité.

La marâtre était-elle une manipulatrice meurtrière ou finirait-elle par regretter réellement son geste?


[1] Les mots ou les lettres raturés sont retranscris tel que vu dans le document original.

[2] Cette information est tirée du journal des débats de la Chambre des communes du Canada, 1904, Vol. 38, no. 6, documents de la session 12-16.

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L’arme du crime retrouvée dans les archives

Cette barre de fer, qui a servi à commettre un meurtre en 1932, a récemment été retrouvée dans les archives de BAnQ.

C’est au moment d’organiser une exposition sur les condamnés à mort (en lien avec la vieille prison de Trois-Rivières) dans le cadre des Journées de la culture à l’automne 2017 que les employés de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) a fait une découverte étonnante.  Parmi des dossiers non classés, on a eu la surprise de découvrir l’arme du crime utilisée par Alfred Coulombe pour assassiner sa victime en 1932.  Historiquement Logique a publié un résumé de cette affaire en juillet 2015[1].

De plus, cette découverte peu commune est accompagnée des quelques pages de transcriptions de l’enquête préliminaire qui s’est déroulé au cours de l’été 1932 et qui nous permet de ressortir quelques détails supplémentaires.  Rappelons que d’après ce que nous savions déjà de ce meurtre, Marie-Louise Paquin Valcourt, 47 ans, avait été battue à mort par une barre de fer quelconque et pour un mobile inconnu.  Il m’a cependant été possible de trouver dans les archives, comme je le mentionnais brièvement dans l’article de 2015, qu’un autre dossier de vol avait créé un litige entre Marie-Louise Paquin Valcourt et Alfred Coulombe en 1928.  Est-ce que cette affaire de voiture volée pourrait expliquer le meurtre survenu 4 ans plus tard?

Les documents découverts récemment permettent-il d’appuyer ou de réfuter cette hypothèse?

L’enquête préliminaire s’ouvrit le 29 juillet 1932 devant le juge François-Xavier Lacoursière, qui entendra trois témoins.  Le premier fut le Dr Louis Thomas Caron, 65 ans.  Il avait vu le corps sur les lieux même du crime, c’est-à-dire près de la maison d’Édouard Houde à Saint-Léon, dans la région de Louiseville.

  • Vous avez été appelé par qui, vous?, lui demanda le procureur de la Couronne Me Philippe Bigué.
  • C’est le docteur Plante de Louiseville qui m’a appelé.
  • Lorsque vous êtes arrivé sur les lieux, qui y avait-il sur les lieux, près du cadavre?
  • Beaucoup de monde.

C’est aussi le Dr Caron qui avait constaté le décès.

La Couronne appela ensuite Donat Arsenault (ou Arseneault), un jeune cultivateur de 23 ans qui s’était marié en 1927 à une certaine Irène Houde.  Il s’avéra qu’Arsenault connaissait aussi bien l’accusé que la victime.

  • Voulez-vous dire à la Cour ce qui s’est passé en votre présence le 20 juillet courant?, lui demanda Me Philippe Bigué.
  • J’ai vu aller Madame Valcourt à la beurrerie chercher du beurre.
  • C’est Marie-Louise Paquin, ça?
  • Oui, monsieur. Quand elle a descendu, monsieur Coulombe a voulu lui parler.
  • Où passait-elle quand vous l’avez vue?
  • Devant la maison de monsieur Coulombe.
  • Vous demeurez à quelle place, vous?
  • En face de monsieur Coulombe.
  • Vous avez vu passer madame Valcourt dans le chemin?
  • Monsieur Coulombe a voulu lui parler et puis elle refusa de lui parler.
  • Ensuite?
  • Monsieur Coulombe a parti pour la poigner par le bras en voulant toujours lui parler, il a sorti des papiers, et madame Valcourt a pas voulu les voir. Là, elle a crié « au secours ».  Elle a appelé Édouard Houde.

Ici, soulignons seulement que, d’après cette réponse, Arsenault laissait clairement entendre qu’il ne se serait écoulé aucun délai particulier entre l’apparition de Mme Valcourt et l’altercation avec Coulombe.  Or, la suite des transcriptions nous fera bientôt voir qu’il existe une autre version sur ce point.  À noter également la présence de ces mystérieux « papiers ».  Quelle était la nature de ces documents?

  • Où était-elle?
  • En face de chez monsieur Houde.
  • Édouard Houde et vous-même vous demeurez en face de chez Coulombe?
  • Là, elle a appelé au secours, c’est-à-dire elle a appelé Édouard Houde.  Édouard Houde et moi, on a parti pour aller à son secours, et là on a dépris monsieur Coulombe d’après madame Valcourt.
  • De quelle manière il l’avait?
  • Par le bras.
  • Vous lui avez fait lâcher le bras?
  • Là, madame Valcourt s’est sauvée chez monsieur Édouard Houle, la maison en face de chez Coulombe.
  • Elle a traversé le chemin?
  • Oui, elle s’est sauvée en arrière de la maison d’Édouard Houde. Là, Coulombe a parti par derrière [elle], nous sommes partis pour protéger madame Valcourt, moi et mon beau-frère Édouard Houde.  Coulombe nous a dit de ne pas approcher que c’était mieux pour nous autres.
  • Comment a-t-il dit ça?
  • « Vous autres approchez pas, c’est mieux ». On a approché quand même et là on a dépris le bras droit de Coulombe d’après madame Valcourt.
  • Ensuite?
  • Et puis là, il a donné une poussée à mon beau-frère Édouard Houde sur l’épaule. Mon beau-frère a reculé de deux pas en reculant, là il a sorti une barre de fer qu’il avait dans sa ceinture.  Il a fait ça de même (le témoin indique comment Coulombe a sorti sa barre de fer)[2].
  • Qu’est-ce que c’était cette barre de fer-là?
  • Come une lame de ressort de machine.
  • Un bout de ressort de machine?
  • Oui, d’à peu près une douzaine de pouces de long, et là il s’est élancé vers nous autres. Avant, il nous a dit de ne pas approcher, que c’était mieux.  On a reparé le coup, et là il a frappé madame Valcourt.
  • Il l’a frappé où?
  • Sur la tête.
  • Qu’est-ce qui s’en est suivi?
  • Madame Valcourt a tombé à terre et il a continué de frapper de nouveau.
  • Plusieurs fois?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui s’est produit alors?
  • Là, nous avons appelé Bergeron qui était chez Coulombe. Bergeron est venu.  Là, nous avons crié : « au meurtre ».
  • Eugide [?] Bergeron?
  • Oui, on a crié : « au meurtre ». On disait à Coulombe, « qu’est-ce que tu fais là? ».
  • Dans quel état était madame Valcourt?
  • À terre.
  • Était-elle morte ou vivante?
  • Du premier coup, elle a dû mourir, du premier coup, d’après moi, parce que le coup a été donné très fort.
  • Êtes-vous resté là près du cadavre ou supposé cadavre?
  • Après que Coulombe a eu fini de frapper, nous avons téléphoné, moi et Bergeron, au coroner Caron et au prêtre.
  • Avez-vous assisté à l’enquête du coroner?
  • Oui.
  • Avez-vous été voir madame Valcourt? Étiez-vous avec le docteur qui a constaté la mort?
  • Oui, le docteur Plante et le docteur Caron.
  • C’était bien la même personne que vous aviez vu assommée dans le chemin?
  • Oui, monsieur.

Le juge s’adressa directement au témoin pour lui demander de spécifier l’heure du crime.  Arsenault l’estimera aux alentours de 17h00, ajoutant que l’enquête du coroner s’était déroulée le soir même de l’homicide.  Le témoin fut ensuite contre-interrogé par Me Beaulac, l’avocat de l’accusé.

  • Monsieur Arseneault, vous venez de jurer que l’accusé avait tenté de parler à madame Valcourt, la victime, qu’il avait appelé la victime madame Valcourt pour lui parler?
  • Oui.
  • Voulez-vous dire à la Cour à quel endroit précis était l’accusé à ce moment-là?
  • Il était dans sa porte, dans sa maison.
  • Madame Valcourt, elle, était dans le chemin?
  • Justement.
  • À quelle distance environ?
  • À peu près 15 pieds du chemin à la maison.
  • Vous, où étiez-vous?
  • Dans la maison de Édouard Houde.

Malheureusement, Arsenault n’avait rien entendu des paroles échangées entre Coulombe et sa victime.

  • Vous n’avez pas entendu?, répéta Me Beaulac.
  • J’ai entendu quelques mots de même. Monsieur Coulombe a dit à madame Valcourt qu’il avait affaire à lui parler, j’ai entendu rien que ça parce que le châssis était ouvert.
  • Avez-vous pu entendre ce qu’elle a répondu?
  • J’ai rien entendu que ça, qu’elle avait pas d’affaires à lui.
  • Comment se fait-il que vous [n’]avez pas entendu autre chose?
  • On était en dedans de la maison, eux autres étaient plus passés la maison. Madame Valcourt a continué à marcher quand même.

Selon le témoin, il s’était écoulé de 5 à 10 minutes avant qu’il sorte de la maison son beau-frère après avoir entendu Marie-Louise appeler au secours.  Voilà qui laisse un vide de 5 à 10 minutes.  Que se sont dit Coulombe et sa victime pendant toutes ces minutes?

Soulignons qu’au moment d’être interrogé par Me Bigué, Arsenault avait semblé dire qu’il ne s’était écoulé aucun délai entre le moment de l’apparition de Marie-Louise et l’altercation avec Coulombe.  Était-il en train de se contredire?

Pour la durée de l’altercation, Arsenault l’estima au maximum à une minute.

  • Vous n’avez pas pu empêcher ça?, demanda Me Beaulac.
  • Non.
  • Avez-vous fait une tentative quelconque?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que vous avez fait?
  • Nous avons démanché monsieur Coulombe d’après madame Valcourt.
  • Avez-vous eu connaissance de dettes qui auraient pu être question de dettes entre l’accusé et la victime?
  • Non.
  • Au moment où vous êtes sorti?
  • Non, j’ai vu des papiers, mais je ne savais pas ce qu’il y avait dessus. J’ai vu les papiers de la maison.
  • Quelle était la raison d’être de ses [ces] papiers-là?
  • Je n’en connais absolument rien.
  • Vous ne savez pas quelle sorte de papiers c’était?
  • Non.
  • Qui avait ces papiers-là en main?
  • Coulombe.
  • Êtes-vous bien, bien certain que ce n’était pas la victime?
  • Certainement que c’était monsieur Coulombe.

La Couronne appela ensuite Édouard Houde, 29 ans, qui corrobora essentiellement ce qu’Arseneault venait de dire.  Cependant, son passage dans la boîte des témoins permit de mettre en lumière quelques détails supplémentaires.  Par exemple, Marie-Louise lui aurait dit, alors qu’il tentait de lui venir en aide : « as-tu vu une chose semblable, il ne veut pas me lâcher ».  Au cours de la bagarre, elle aurait ajouté : « Édouard, fais-moi lâcher ».

Houde admit qu’au moment où Coulombe dégainait sa barre de fer il avait eu lui-même peur d’être blessé, ce qui l’avait convaincu de reculer de quelques pas.

Autre détail, Houde expliqua avoir vu la victime couchée sur son côté droit au moment de quitter les lieux pour aller chercher du secours et qu’à son retour, 5 à 10 minutes plus tard, elle « était couchée en plein sur le dos, bien étendue ».  Elle aurait poussé trois soupirs avant de s’éteindre.

Encore une fois, le contre-interrogatoire fit ressortir un détail intéressant, voir troublant.  Après lui avoir fait admettre qu’il était parvenu à séparer Coulombe et Valcourt sans difficulté, et cela à deux reprises, Me Beaulac lui posa une question toute simple.

  • Dans quel état est-ce que paraissait l’accusé à ce moment-là?
  • Il paraissait en parfait état, à mon point de vue.
  • La victime paraissait-elle énervée, elle?
  • Non.
  • L’accusé non plus?
  • Parce qu’ils se parlaient tous les deux en souriant.
  • À ce moment-là, vous n’avez pas cru qu’il y avait quelque chose de tragique dans cette affaire-là?
  • Du tout.

Peut-on réellement imaginer que Coulombe et sa victime discutaient avec le sourire aux lèvres quelques secondes seulement avant que survienne le meurtre?

Évidemment, Me Beaulac cherchait à éclaircir tous ces détails dans le but évident d’éloigner la possibilité que son client soit reconnu coupable de meurtre avec préméditation, ce qui, à l’époque, conduisait automatiquement vers une condamnation à mort.  Or, puisqu’on sait que Coulombe a finalement été pendu en janvier 1933, il faut en déduire que la Couronne a fini par prouver au jury qu’il y avait eu préméditation.  Malheureusement, les transcriptions du procès demeurent introuvables, du moins pour le moment.  Ce vide archivistique nous empêche de comprendre comment la Couronne est parvenu à prouver la préméditation, et peut-être même de connaître le mobile.

Puisque l’arme du crime vient à peine d’être retrouvée, espérons qu’il en sera de même un jour pour le procès.

 

[1] https://historiquementlogique.com/2015/07/23/laffaire-alfred-coulombe/

[2] Les mots entre les parenthèses apparaissent ainsi dans les transcriptions.

La dernière femme pendue au Canada était-elle innocente?

         En matière de prétendues injustices, l’affaire Coffin trône au sommet.  Bien sûr!  Il s’est écrit tellement de choses sur cette affaire sans pour autant qu’on se donne la peine de réviser sérieusement le dossier, comme l’a fait Me Clément Fortin dans son livre L’affaire Coffin : une supercherie?, publié en 2007.  Si on en croit ceux qui se sont donné la peine de lire et d’étudier sérieusement le procès – j’y inclus évidemment Me Fortin – il s’en trouve aucun pour continuer à crier à l’injustice.  Il faut d’ailleurs garder à l’esprit qu’il est important de faire une différence entre une opinion sur la peine de mort et un verdict de meurtre.  On peut tout à fait être en désaccord avec la peine de mort mais se montrer en faveur d’un verdict de culpabilité bien argumenté.

Non, Coffin ne devait pas être pendu.  Mais oui, on devait le condamner pour triple meurtre.

Parmi les autres cas que l’on croit pouvoir classer parmi les injustices, certains racontent encore que la dernière femme pendue au Canada, Marguerite Ruest Pitre, était innocente.  Mais l’était-elle vraiment?  La justice canadienne l’a-t-elle pendue injustement?  Est-ce une terrible erreur judiciaire ou une autre idée farfelue émanant de l’esprit de quelques conspirationnistes?

Selon certaines personnes, la moitié des procès survenus dans l’histoire du Québec furent des escroqueries.  Mais où sont les arguments pour appuyer cette théorie?

Au contraire, le système judiciaire canadien est reconnu pour être l’un des plus sûrs.  Évidemment, cela n’exclus pas la possibilité d’erreurs judiciaires, mais de là à atteindre un taux de 50%, la marge est énorme, pour ne pas dire folle.  On s’imagine mal, par exemple, – à moins de très mal connaître notre système – qu’une affaire comme celle de Steven Avery aux États-Unis puisse se produire au Canada[1].

Dans les cinq procès qu’il a étudiés en détails, Me Clément Fortin n’en a trouvé qu’un seul qu’il a qualifié de « fraude judiciaire ».  Il s’agit de celui de Jacques Mesrine en 1971.

Dans ceux que j’ai personnellement étudiés jusqu’à maintenant, le seul qui semble causer problème, sans toutefois être une réelle injustice, a été celui qu’on a fait à deux accusés du meurtre de Blanche Garneau en 1921[2].

D’un autre côté, il faut aussi prendre en considération que la peine de mort n’existe plus depuis 1976.  Il ne faudrait donc pas que cela joue dans l’appréciation du verdict avec nos yeux du 21e siècle.  Théoriquement, pour celui ou celle qui n’est pas en faveur de la peine de mort, toutes les causes qui se sont terminées au bout d’une corde deviennent susceptibles d’être des erreurs judiciaires.  Mais ce serait là s’attarder uniquement à la sentence, et non à tous les éléments qui ont conduit au verdict.

Quant à Marguerite Pitre, rappelons d’abord les faits.

En 1993, le tout premier épisode de la télésérie Les grands procès, diffusé sur les ondes de TVA, était consacré à Marguerite Ruest Pitre.  Cette péripétie de 45 minutes s’intitulait péjorativement « La femme Pitre ».  Rappelons seulement que cette femme, âgé dans la quarantaine, a acheté de la dynamite dans une quincaillerie de Québec pour le compte de son ami bijoutier, Albert Guay.  Celui-ci s’en est servi pour faire fabriquer une bombe par son associé Généreux Ruest, le frère aîné de Marguerite.  Cette bombe servit à éliminer Rita Morel, la femme de Guay.  Mais puisque l’engin diabolique a été placé à bord d’un DC-3, ce crime passionnel devait aussi entraîner la mort de 22 autres personnes.  Une première en Amérique du Nord.  L’avion s’écrasa à Sault-au-Cochon, dans la région de Charlevoix, le 9 septembre 1949.

Dès la première minute de l’épisode consacré à cette affaire, Pierre Nadeau, le narrateur, affirmait que des « juristes » et des « historiens » remettaient en cause la culpabilité de Marguerite.  Qui sont ces historiens et juristes?  Il ne m’a pas été possible d’en trouver un seul.

Était-ce une façon très subjective d’amener le sujet et d’installer le doute dès le départ dans la tête des téléspectateurs?  Pensait-on réellement que d’affirmer une sottise devant les caméras la transformerait en fait établi?

En fait, mis à part cet épisode, les documents qui remettent en question la culpabilité de Marguerite Pitre se font plutôt rares.  La question est-elle seulement légitime?

Si on en croit le ton utilisé par Pierre Nadeau, il faudrait crier à l’injustice au nom de cette femme.  Or, est-ce que Mme Pitre était réellement coupable?

Nadeau allait encore plus loin.  Pour l’ouverture de la première scène, il posait une autre question : Marguerite était-elle condamnée à l’avance?  Une telle question implique automatiquement la possibilité d’une lourde critique envers le travail des jurés, laissant entendre que ceux-ci auraient pu se laisser influencer par la vindicte populaire et que, par conséquent, ils ne s’en étaient pas tenu uniquement à la preuve entendue devant eux dans le prétoire, comme l’exige le processus d’un procès criminel.  D’ailleurs, le document n’apporte aucune argumentation pour appuyer cette allégation.

De plus, cette dramatisation escamotait toutes les procédures ayant précédées le procès de Marguerite.  C’est donc dire à quel point on extirpait ce qu’on voulait bien du contexte.

Ensuite, on affirmait qu’en juin 1950 Albert Guay avait finalement dénoncé ses deux complices : Généreux Ruest et Marguerite Ruest Pitre, « que l’on appelait alors la femme Pitre », prétendait Nadeau.  On laissait entendre par là qu’on manquait de respect envers l’accusée.  Mais d’un point de vue historique, le surnom de « la femme Pitre » n’est aucunement péjoratif, ou du moins ce n’est pas un cas isolé.  Peut-être que l’expression nous parait aujourd’hui dépréciative, mais les journaux de l’époque avaient cette habitude.  Pour les femmes accusées de meurtre, on les surnommait souvent ainsi.  Ce fut le cas d’ailleurs pour « la femme Houde », ou la marâtre, si vous préférez.

Le comédien qui campe le rôle de Giroux, ce commis de la quincaillerie Samson & Filion qui a vendu la dynamite à Marguerite le 18 août 1949, désigne l’accusée comme « la femme Pitre », deux fois plutôt qu’une.  Or, cette expression n’a jamais été utilisée lors du procès, que ce soit par Giroux ou n’importe quel autre témoin.  Voilà donc une autre invention des concepteurs de la série.

Toujours selon Nadeau, la tactique de Me Noël Dorion, le fameux procureur de la Couronne qui a conduit les trois procès de l’affaire de Sault- au-Cochon, était de prouver l’intention criminelle en démontrant que l’accusée avait acheté la dynamite, en plus d’avoir utilisé un faux nom pour signer le registre.  En grande partie, c’est vrai.  Mais il ne faut pas non plus oublier tout le contexte, qui est primordial dans cette affaire.  Car Marguerite n’a pas uniquement témoigné qu’à son propre procès, mais aussi à celui de Guay et de son frère, et c’est seulement en étudiant ces témoignages que l’on note une évolution de son mensonge.  Oui, Marguerite Ruest Pitre était une menteuse!

On assiste également à certaines confrontations, entre autre avec l’avocat de la défense (René-Richard Cyr) et un témoin (Mme Parent).  Les transcriptions du procès nous montrent qu’il n’y a eu aucune confrontation entre ces deux-là.

Bref, encore une fois – j’en suis arrivé à la même conclusion dans L’affaire Aurore Gagnon – les concepteurs de cette série n’ont jamais consulté le dossier judiciaire pour recréer ce que le public était en droit de s’attendre à une reconstitution fidèle du procès.

Preuve en est faite qu’il faut éviter de se fier aux documents visuels lorsqu’on souhaite faire une recherche exhaustive sur une cause judiciaire.  Et cela ne s’arrête pas uniquement à cette télésérie.  Il faut également se montrer prudent envers les documentaires.

Suite à la diffusion de cet épisode rappelant le procès de la dernière femme pendue au Canada, TVA fit un sondage téléphonique auprès de ses téléspectateurs.  Ceux-ci répondirent dans une proportion de 93% en faveur de l’innocence de Marguerite Pitre.  Il est évident que ce jugement a été biaisé par l’interprétation des comédiens, la façon de présenter le dossier et aussi par le scénario qui s’inspirait probablement des comptes rendus journalistiques de l’époque plutôt que des véritables transcriptions du procès.

On en revient donc avec la question du départ : Marguerite était-elle innocente?

Je ne peux répondre de manière définitive à cette question, mais mon étude exhaustive des quelques milliers de pages de ces trois procès me permet jusqu’à maintenant de demeurer prudent quant à la possibilité d’une injustice.  D’ailleurs, cette réponse ne saurait être brève.  Il faut s’imprégner du contexte, des détails et de toutes les preuves déposées devant les jurés.  Les grands procès n’en ont présenté qu’une infime partie, et ce dans un contexte qui n’est pas fidèle à l’authenticité du dossier.  S’il y a injustice dans cette affaire, c’est là qu’il faut chercher.

 

[1] Steven Avery a purgé 18 ans de prison dans le Wisconsin pour un viol n’a pas commis.  Il a été disculpé par l’ADN.  Mais peu de temps après avoir été libéré et qu’il ait intenté une poursuite contre les policiers qui avaient conspiré pour le faire enfermé, on l’accusait d’un meurtre.  À voir dans le documentaire Making a murderer sur Netflix.

[2] Eric Veillette, L’affaire Blanche Garneau, Bouquinbec, autoédition, 2017.

Un autre roman qui critique la justice?

juge-fouDans son roman Une justice à la dérive, l’auteure Claire Bergeron se permet une critique sévère du système judiciaire.  Dans le résumé apparaissant en quatrième de couverture, elle parle même de procès bâclé.  En plus d’un titre qui se veut lui aussi très critique, elle présente la dédicace suivante : « à chacun d’entre vous qui fut le témoin ou la victime d’une justice aveugle ».

Ce n’est pas tout.  Le ton s’amplifie avec une dédicace de Montesquieu qui se veut toujours aussi cinglante : « il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec la couleur de la justice ».

Je le concède : tout cela donne envie d’aller voir plus loin, de comprendre les faits qui ont poussés l’auteure à offrir ce regard d’opinion.  Mais ça rebute aussi les esprits rationnels qui cherchent encore les arguments solides pour appuyer cette idée.  Ça me rappelle le documentaire Novembre 84 qui dès son ouverture critiquait vertement le travail policier avant même qu’on sache de quoi on allait parler.

Manque de profondeur ou d’objectivité?  Attendons de voir un peu.

On en arrive à la page suivante, c’est-à-dire la note de l’auteure, laquelle se lit intégralement comme ceci : « ce roman est inspiré d’une histoire réelle.  Mais les personnages et les circonstances ont été modifiés au gré de mon imagination; Une justice à la dérive est une œuvre de fiction.  Ce que j’ai retenu des divers documents consultés à Bibliothèque et Archives Canada, à Ottawa, est, que si le jury est le pilier de notre système judiciaire pénal, il n’en demeure pas moins qu’il est composé de douze personnes que rien dans leur existence n’a préparées à cette tâche cruciale et qu’elles délibèrent uniquement à partir de faits portés à leur connaissance.  La mort étant irréversible, la peine capitale ne devrait plus, dans aucun pays, constituer une condamnation admissible ».

Cette dernière phrase est une belle façon de dénoncer la peine de mort, mais peut-être devrait-on rappeler à Mme Bergeron qu’elle a été aboli au Canada il y a maintenant plus de 40 ans!

Le reste du livre laisse place au roman, sans aucune autre note pouvant nous permettre d’identifier clairement « l’histoire vraie » qui se cache derrière cette inspiration.

1675191-gfUne critique saine envers le système judiciaire, je veux bien.  Mais pour cela, il faut présenter des arguments solides, comme l’a fait, par exemple, Me Clément Fortin en parlant de « fraude judiciaire » après avoir étudié l’ensemble du dossier concernant le meurtre de l’hôtelière de Percé en 1969[1].

Tout d’abord, le titre que Claire Bergeron donne à son œuvre est très explicite.  En un mot, elle qualifie la justice de système « à la dérive ».  Ce n’est pas rien, car cette interprétation laisse entendre qu’il se dégrade continuellement et qu’il est pratiquement irrécupérable.  En plus de cette citation soigneusement choisie, elle s’attaque sévèrement au rôle des jurés.  Quels sont ses arguments?  Puisque le reste de son roman est une « fiction », comment peut-on prétendre apporter des arguments valables pour remettre en question un système qui a fait ses preuves depuis des siècles et que, de toute évidence, elle ne semble pas s’être donné la peine de comprendre?

En principe, nous devrions en rester là.  Son argumentation est non seulement faible mais carrément inexistante.  Pour une critique honnête, on s’attendrait plutôt à un récit des faits de cette affaire criminelle qu’elle a consulté dans les archives.  En reconstituant fidèlement le véritable procès, sa critique aurait-elle été la même?

Devant un roman, le lecteur ne peut évidemment pas se faire une opinion sur des faits qui ont été modifiés, transformés ou effacés.  L’approche est incorrecte et biaisé.  Tout de même, j’ai eu la curiosité de me mettre au défi de découvrir la véritable affaire criminelle qui se cache derrière ce roman.  Pour cela, il faut d’abord en extraire les points importants qui peuvent être comparés à des faits connus.

Dès le premier chapitre, il est question d’un verdict de culpabilité pour meurtre prémédité prononcé à Amos le 6 octobre 1944.  Le condamné se nomme Florent Lamonde.  Il a 20 ans.  Son crime?  Un double meurtre.  En fait, il a tué une femme enceinte dans des circonstances que l’on découvre seulement plus loin.  L’avocat de la défense a pour nom Félix-Xavier Gagnon, alors que le juge s’appelle Adjutor Blondeau.  Le ton utilisé laisse également entendre une critique sur la durée des délibérations : 19 minutes.  D’ailleurs, le premier point qu’elle remet en question, par l’entremise d’un personnage qui se fait journaliste, est justement la brièveté de cette délibération.   Elle la considère comme une première preuve d’un procès bâclé.  Sans doute faudrait-il rappeler qu’à cette époque, et même pour la période où l’on pendait au Canada, c’est-à-dire de 1867 à 1976, les délibérations qui ont durées plus de quelques heures ont été rares.  Elle oublie que les jurés ne forgent pas uniquement leur opinion lors de cette dernière étape, mais tout au long du procès, que ce soit en écoutant attentivement les témoins ou les plaidoiries des procureurs.  Cet argument est donc vide de sens.

            Par la suite, le personnage de Florent tombe amoureux d’une belle polonaise prénommée Irena.  Mais l’argent qu’il gardait pour l’épouser, il doit le sacrifier pour placer son jeune frère malade de tuberculose dans un sanatorium, ce qui repousse le mariage d’une autre année puisque Florent peut seulement amasser sa fortune sur les chantiers.  Mais voilà.  La belle Irena ne le prend pas et décide de le quitter.  Désemparé, Florent se tourne alors vers le dernier moyen à sa portée : le vol.  C’est donc en cambriolant ses voisins, les Sicard, que les choses tournent mal et Mme Sicard, enceinte, perd la vie.  À retenir : les Sicard prévoyaient s’installer dans une nouvelle maison puisqu’ils habitaient une cabane plutôt désuète et inconfortable.

            Voilà donc la version romantique, à peu de choses près.

Puisque le personnage de Florent Lamonde est condamné à être pendu, je me suis dit qu’il était sans doute possible de retracer le cas réel qui se cache derrière ce roman.  Nous avons donc un jeune homme de 20 ans condamné pour double meurtre à Amos devant un juge nommé Blondeau en 1944.

 Parmi tous les condamnés à mort que le Québec a connu depuis la Confédération de 1867 jusqu’à l’abolition de 1976, celui qui semble correspondre le plus au profil s’appelait Laurent Lamirande.  Lui aussi avait 20 ans lorsqu’il commit un double meurtre à Authier, en Abitibi, dans la nuit du 25 au 26 mars 1942.  Ses victimes étaient Mme Richard et Paulette Richard, cette dernière étant âgée de 9 ans.  Le procès de Lamirande a eu lieu à Amos devant le juge Noël Belleau, du 29 septembre au 2 octobre 1942.

ScreenHunter_682 May. 26 20.23Dans La Gazette du Nord, voici ce qu’on racontait le 3 avril 1942 à propos du crime : « Jeudi, le 26 mars, la paroisse St-Jude d’Authier fut plongée dans l’émoi par la mort tragique et accidentelle de madame Henri Richard et de sa jeune fille de 8 ans.  C’est un des voisins, M. Adélard Bergeron, qui, à l’aube du jour, trouva les restes des deux victimes dans un brasier fumant, la maison qui les abritait ayant été brûlée de fond en comble.  Madame Richard vivait seule avec sa jeune fille, dans sa demeure, sur le lot de terrain que la famille Richard a acquis il y a 25 ans; son époux travaillait à l’extérieur depuis plusieurs mois dans le but de se faire des épargnes pour se bâtir une maison qui aurait remplacé le « shack » primitif, chacun de son côté s’imposait les sacrifices nécessaires pour arriver au but projeté; on se réjouissait, à l’avance, à la pensée que l’on pourrait enfin jouir dans une maison confortable.  Hélas!  La Providence y a mis son doigt, dans une nuit affreuse et malheureuse, nous avons vu disparaître, l’épouse, la fille et l’argent, tout est brûlé avec le modeste logis, tout est consumé.  Le chef abandonnera sa paroisse pour aller continuer son travail près de Val d’Or où il demeurera avec sa fille et son gendre M. Foreagin ».

Quoique l’incident passa d’abord pour un incendie accidentel, l’enquête policière détermina qu’il s’agissait d’un double meurtre.

On retrouve un autre point où le roman rejoint la réalité, lorsque La Gazette du Nord écrivait, le 2 octobre 1942, que « l’accusé est un jeune homme de 20 ans à l’air calme et placide, d’un aspect plutôt sympathique.  Rasé de frais, il est vêtu avec élégance et n’a rien de la plupart des figures qui défilent à la barre des accusés ».  Le personnage de la romancière passait également pour un bon et beau garçon.

Lors du véritable procès, la Couronne était représentée par Me Gérald Fauteux de Montréal, et assisté de Me Henri Drouin, d’Amos.  Quant à l’accusé, il était défendu par Me Lucien Gendron.

Cet article nous apprend aussi que le canon brûlé d’une carabine a été retrouvé dans le brasier et qu’il y avait une somme d’argent considérable dans la maison.  De plus, le socle de la lampe au kérosène aurait été retrouvé à bonne distance de ses autres pièces, ce qui semblait éliminer la possibilité de l’avoir accroché accidentellement, comme le prétendra la défense.

Dans la parution du 9 octobre 1942 du même journal on apprend, ô surprise, que les délibérations s’échelonnèrent sur 55 minutes.  Henri-Julien Richard, le mari et le père des victimes, s’était éteint à l’âge de 61 ans le 13 juin, quelques mois seulement après le drame.  Malgré l’absence de ce témoin potentiel, la Couronne arriva à prouver que celui-ci avait envoyé, depuis les chantiers, la somme de 400$ ou 450$ à sa femme.  « Cet argent était destiné à la construction d’une maison plus grande et plus confortable qui devait remplacer la modeste maison de bois de sa famille ».  Voilà donc un autre détail qui confirme la chose : la romancière s’est inspirée de l’affaire Lamirande.

Lamirande aurait fait une première confession en affirmant que deux inconnus lui auraient emprunté sa carabine pour aller commettre un vol chez les Richard.  Pour son aide, on lui aurait donné 100$.  Mais le lendemain, il livrait une autre version aux détectives et selon laquelle entre 23h00 et minuit il s’était rendu chez les Richard « la porte de la maison n’étant pas verrouillée, il y est entré et a pénétré dans la chambre de Madame Richard éclairée par une lampe basse. Madame Richard s’est levée.  Lamirande lui a lancé sa carabine d’une distance de trois ou quatre pieds et Madame Richard est tombée sur son lit, pour ne pas se relever.  La fillette Paulette Richard ne s’est pas réveillée.  L’accusé se serait alors emparé de l’argent contenu dans la saccoche [sic] qui reposait sur le bureau, environ 200$ mais qu’en faisant un faux mouvement il aurait renversé la lampe allumée.  Rentré chez lui il aurait caché l’argent entre le moteur à essence et le moulin à faucher dans la grange de son père, se serait couché et serait ensuite allé au feu »[2].

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Le juge Noël Belleau, qui prononça la sentence de mort contre Laurent Lamirande en 1942.

 Dans une troisième version, il avoua : « j’ai fait l’incendie des Richard, par découragement, par découragement d’amour, je voulais me marier et je n’avais pas d’argent ».  C’est apparemment cette dernière déclaration qui a convaincu le jury de le déclarer coupable de meurtre avec préméditation et non d’homicide involontaire.  D’après ce compte rendu, il n’y a donc pas matière à crier à l’injustice, et encore moins de parler de « dérive ».  Encore faudrait-il une étude exhaustive de tout le dossier pour en avoir le cœur net.

Par tous les moyens, la défense tenta de sauver la vie de son client, mais le 13 avril 1943 la Cour d’appel confirma le verdict et renvoya le condamné subir sa sentence.  Le 4 juin 1943, Lamirande devint le premier condamné canadien à être pendu de nuit, à 0h30 plus précisément.  Son décès fut constaté à 0h49.  La veille, « il pleura à plusieurs reprises dans la soirée, disant regretter son crime », pourra-t-on lire dans La Patrie.

Quand je pense à d’autres romanciers comme André Mathieu, qui a fortement critique le procès de Marie-Anne Houde sans jamais l’avoir lu, je me demande jusqu’à quel point il n’existe pas une culture visant à critiquer le système judiciaire sans même se donner la peine de le connaître?


[1] Voir : https://historiquementlogique.com/2012/11/22/mesrine-le-tueur-de-perce-une-fraude-judiciaire/

[2] La Gazette du Nord, 9 octobre 1942.

Tom Nulty, le drame de Rawdon

screenhunter_505-jan-05-20-26RIOPEL, Simon.  Tom Nulty, le drame de Rawdon.  Québécor, Outremont, 1995, 232 p.

Dans son prologue, l’auteur justifie son intérêt par le fait qu’il vient lui-même de Rawdon et qu’il avait probablement quelques connaissances reliées à cette vieille affaire qui ne datait pas encore tout à fait d’un siècle au moment de sa publication.

En précisant lui-même que « ce récit est donc plus une biographie qu’un roman », il nous laissait entrevoir la possibilité que son texte puisse parfois verser dans l’imaginaire.  Heureusement, il n’en est rien.

Riopel rassure vite ses lecteurs les plus rigoureux en démontrant son respect pour le dossier judiciaire, ou, si vous préférez, les transcriptions sténographiques du procès.  On ne le dira jamais trop souvent, mais ces documents légaux représentent la base de toute histoire criminelle qui s’est soldé par un procès.  Les informations qui émanent de d’autres sources deviennent généralement bien secondaires.

D’après le dossier de Bibliothèque et Archives du Canada, l’auteur nous plonge dans un bref survol de la personnalité de Tom Nulty, un jeune homme trouble qui se faisait connaître pour jouer du violon dans la majorité des fêtes célébrées dans la région de Rawdon.  On comprendra que celui qui s’apprête à devenir l’un des plus sanglants meurtriers de notre passé collectif est un paysan difficile à cerner, surtout à une époque où on considérait l’alcool responsable de tous les maux et l’épilepsie comme une maladie pouvant expliquer le comportement des tueurs fous.

Le 4 novembre 1897, sans aucune raison apparente, Tom Nulty profita de l’absence de ses parents pour se glisser dans la grange et s’en prendre à l’une de ses sœurs.  Il l’assassine froidement à l’aide d’une hache.  Malheureusement, son crime ne s’arrête pas là.

En sortant du bâtiment, Tom fauche une autre de ses sœurs, avec lesquelles il n’avait pourtant aucun conflit.  Cette fois, une troisième sœur, ainsi que son frère cadet Patrick, l’auraient vu commettre ce crime.  Digne d’un film d’horreur, l’auteur nous fait imaginer la suite.  Les deux enfants se seraient réfugiés dans la maison avant que Tom réussisse à s’y introduire pour continuer son massacre.

Laissant ses quatre victimes derrière lui, Tom Nulty s’éloigne de la ferme pour reprendre un semblant de vie normale.  Il faudra attendre l’enquête du coroner pour que le détective Kenneth P. McCaskill obtienne les aveux de Nulty.  D’ailleurs, cet épisode n’est pas sans rappeler la vitesse étonnante avec laquelle ce détective controversé a obtenu les aveux de Cordélia Viau à la même époque, ainsi que ceux de la veuve de Percy H. Sclater en 1905, et tout cela après avoir passé moins d’une heure avec l’accusé(e).  Dans l’affaire Sclater, le jury n’accordera aucune importance à la version de McCaskill.

Quoi qu’il en soit, le sort de Nulty était scellé.  Probablement inspirée de l’affaire Shortis, la première dans l’histoire du Québec à avoir obtenu un verdict de non responsabilité criminelle pour cause d’aliénation mentale, la défense plaidera la folie.  Ce sera toutefois sans succès.  Nulty sera condamné et pendu en mai 1898.  Le même jour, Rosa Lespérance, sa soi-disant petite amie, fut arrêtée pour avoir abandonné son enfant.  Évidemment, la rumeur fit de ce dernier le fruit de son union avec le supplicié.

Personnellement, n’écoutant que mon désir de toujours étudier la preuve en profondeur, j’aurais apprécié qu’on nous présente de plus longs extraits du procès, question de mieux apprécier les témoignages.  Cette technique aurait peut-être permis d’éviter ou d’éclairer le chapitre que l’auteur consacre à une rumeur transmise plus tard par des voisins.  Selon celle-ci, Tom aurait pu bénéficier de l’aide d’un complice.  En fait, on soupçonnait les parents de l’avoir aidé à commettre les crimes ou, à tout le moins, d’avoir été au courant de ce qui se préparait.

Mais là encore, l’énigme demeure complète.

Cela nous amène vers le mobile du crime, le grand mystère de ce quadruple meurtre.  C’est d’ailleurs la question qui revient toujours lorsqu’on fait face à des drames « inexplicables » et particulièrement horribles.  On a connu le même questionnement envers l’affaire de l’octuple meurtre d’Andrew Day en 1929.  La populace a besoin de comprendre l’incompréhensible.

Le curé Baillargé, qui a connu et pris la défense de Nulty, expliquait le massacre par le fait que le jeune meurtrier aurait eu l’intention de se marier et d’emménager à la ferme de ses parents.  Sa mère aurait cependant rejeté son idée en lui expliquant qu’il y avait déjà suffisamment de bouches à nourrir au sein de leur pauvre famille.

Et comme dans tous les drames du genre, le texte de Riopel nous fait comprendre que les retombées furent énormes sur les épaules des survivants.  Bien souvent, on se refuse d’en parler.  La loi du silence s’impose d’elle-même, tel un tabou naturel.  Les affaires sont pratiquement oubliées, et redonnent des munitions aux commères avant que les dossiers soient revisités par les auteurs ou les historiens.

Ces derniers ne sont toutefois pas assez nombreux pour faire revivre tous les drames de notre passé.  L’establishment historique semble avoir tendance à lever le nez sur ce genre de dossiers, peut-être par leur aspect morbide ou cette façon qu’on a de toujours les rabaisser en les liants à la catégorie péjorative des faits divers.  Ces affaires n’ont pourtant rien à voir avec les chiens écrasées ou les incendies de fond de ruelle.  Ces histoires de meurtres ont profondément bouleversé des familles entières, si ce n’est toute une communauté.  On y retrouve des détails permettant aussi de reconstituer des personnalités entière, de revoir un procédé judiciaire souvent mal compris, de croiser des hommes de loi qui ont laissé leurs traces, etc.

Si l’Histoire générale est justement une science humaine permettant d’étudier le comportement de nos ancêtres, les faits judiciaires représentent une façon très louable de le faire envers une classe particulière de notre collectivité.  Et à ce titre, Riopel a fait un travail honnête.  Malheureusement, son livre est aujourd’hui devenu trop rare.  Il faut le consulter en bibliothèque.

Je terminerai en soulignant que l’historienne Vicky Lapointe m’a récemment mis au courant de la sortie très récente du roman La visiteuse de Lynda Amyot, qui reprend à sa manière le fameux drame de Rawdon.  C’est d’ailleurs ce qui a motivé ma lecture de l’ouvrage de Simon Riopel.  Reste maintenant à voir ce que l’œil de la romancière apportera de plus à cette affaire criminelle.