Condamnation d’Alphonse Beaudry, autre temps autres moeurs

            Aujourd’hui, l’avortement est un droit reconnu. Pour comprendre une certaine partie des archives judiciaires, il faut donc se replacer dans un autre contexte. Avant 1969, l’avortement était considéré comme un crime.[1] Si les lois ont changées, c’est que les mœurs ont aussi changées. Et par conséquent, il en va de même pour la mentalité des hommes de loi et des châtiments réservés aux « fautifs ».

C’est en travaillant sur mon projet d’indexation des dossiers judiciaires (PMAJC) qu’il m’a été donné de tomber sur le cas d’Alphonse Beaudry. La justice lui reprocha d’avoir commis un avortement au Cap-de-la-Madeleine, le 4 janvier 1927. Selon l’acte d’accusation, il aurait non seulement pratiqué un avortement sur la personne d’Alice Duval, mais il lui aurait également fait subir un mauvais traitement.

Le 15 mars 1927, la condamnation de Beaudry faisait la première page du quotidien Le Nouvelliste, qui apprenait à ses lecteurs que le très vilain personnage se méritait une sentence de 15 ans de pénitencier. À cette époque, rappelons que les peines de pénitencier étaient purgées à l’intérieur du déjà vétuste établissement de St-Vincent-de-Paul, près de Montréal.

Selon cette même source, la condamnation est tombée le 4 mars. Le journal parlait « d’un crime d’une extrême gravité ». Le juge Aimé Marchand se montra particulièrement sévère dans les propos qu’il adressa au condamné : « Vous comprenez toute l’horreur de ce crime et vous aurez l’occasion de la comprendre encore mieux. Je pourrais retrancher toute votre vie de la vie des êtres humains qui vous entourent. En effet, ce crime peut être puni par l’emprisonnement à perpétuité. Je prends en considération le milieu où vous avez vécu, la formation et le destin qu’il est probable que les enfants que vous avez empêché de naître auraient eus »[2].

Lorsque le juge Marchand lui offrit l’occasion de dire quelque chose, « l’accusé était d’une pâleur de cire. Il balbutia quelque chose que l’on ne pouvait comprendre, et Mtre Léopold Pinsonneault, représentant le procureur de Beaudry, Mtre Jean-Marie Bureau, retenu à sa chambre par la maladie, implora la clémence du président du tribunal, rappelant que dans le cas de Beaudry, c’était le premier verdict de culpabilité rendu devant Sa Seigneurie ».

Lorsque le magistrat prononça la sentence, « la figure de Beaudry se congestionna soudain, et devint toute pourpre. Puis avant que les gardes qui se trouvaient à chaque extrémité eussent le temps de deviner ce qui se passait le malheureux pivota un peu sur lui-même, et s’affaissa lourdement comme une masse. On l’aurait assomé [sic] en plein front que l’effet n’eût pas été plus foudroyant. Un garde se pencha en même temps et releva Beaudry, puis M. Willie Poisson, gouverneur de la prison, le prit dans ses bras et le transporta dans une salle au dehors de l’enceinte de la Cour »[3].

Peu de temps après, l’état du condamné fut telle qu’on appela un médecin, le Dr Hudon Normand. Selon Le Nouvelliste, Beaudry avait pris la fuite en Haute Mauricie au milieu « d’un froid sibérien ». C’est le grand connétable Joseph Doyon qui l’avait retrouvé dans un camp de bûcherons avant de le ramener à Trois-Rivières.


Archives :

Procès expéditifs, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, R. c. Alphonse Beaudry (3A 06-5103B 1925-1927)


[1] https://www.educaloi.qc.ca/capsules/la-legalite-du-droit-lavortement

[2] Le Nouvelliste, 15 mars 1927.

[3] Ibid.

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Gargantua: les dessous de l’enquête

blass

Pendant mes recherches sur les victimes du 21 janvier 1975, j’attendais après l’enquête du coroner auprès des archives. Je m’attendais à une seule et grosse enquête pour l’ensemble des faits. Selon eux, un rapport détaillé doit avoir été fait par le Commissaire des incendies. Ils ont toutefois trouvé les dossiers aux noms des victimes. Une enquête par personne avait été faite afin de s’assurer de faire la lumière sur les événements. Les rapports d’autopsie ont tous la même conclusion, soit la mort par asphyxie, excepté pour Réjean Fortin qui fût tué par balles. Le coroner en chef pour cette enquête était Cyrille Delage, le commissaire provincial aux incendies.

gargantua 1

J’ai réussi à obtenir le rapport de délit de police de la C.U.M. Dans celui-ci, on apprend entre autre qu’un autre gérant du bar Gargantua (Les Entreprises Rénald ltée), ayant quitté ce soir-là à 20h00, s’était présenté sur les lieux pendant que les pompiers tentaient de maîtriser le feu.  Il aurait dit à un lieutenant de la caserne 14 que ça ne servait à rien de défoncer le panneau d’en arrière. Que ce n’était qu’une remise à boisson. Ils se sont toutefois acharné sur le juke-box pour défoncer la porte et y trouver les 13 corps étendus au sol. Ça a été noté.

À cette même époque, le coroner en chef pour le district de Montréal, Maurice Laniel, accusé (et innocenté en juillet 1975) d’avoir dérobé de l’argent sur une dépouille, s’est vu suspendu sans solde après une violente prise de bec avec le Dr Valcourt, médecin-légiste en chef de l’Institut médico-légal du Québec. Des familles des victimes du bar Gargantua avaient rapporté à La Presse que lors de leur visite à la morgue pour l’identification, elles avaient dû enjamber les corps, empilés par terre comme des rouleaux à tapis au lieu d’être sur des dalles pourtant libres.

J’ai ensuite sorti l’enquête de Richard Blass. Pourquoi? Je ne le sais pas mais je n’y ai pas vu grand-chose non plus. Deux pages seulement. Et pas mal plus formel que substantiel. Comment se peut-il qu’un dossier sur une mort aussi connue et controversée peut être aussi chétif? Selon les articles de l’époque, Richard Blass a été trouvé avec un fusil à la main droite alors qu’il était supposément gaucher. Des empreintes partielles et non-satisfaisantes avaient été trouvées sur l’arme alors qu’une préhension complète aurait pu offrir un résultat plus franc. Les policiers auraient changé leur récit des faits quand l’autopsie fût révélée, passant d’un Blass debout à accroupi lorsqu’ils ont tiré.  Mon hypothèse est que les rigidités cadavériques ne concordaient pas avec la position. Même le médecin légiste de l’enquête, Jean Hould, avait confié à La Presse être surpris du manque de corrélations entre les dires des policiers et les résultats de l’autopsie (résultats qui brillent eux aussi par leur absence dans le dossier de Richard). Les trois témoins et amis de Blass qui étaient présents au chalet de Val-David disent avoir entendu ce dernier crier « Je me rends ! » alors que les policiers maintenaient qu’il a plutôt dit « Mes hosties! » en pointant une arme vers eux. Ces mêmes témoins, qui étaient alors menottés à l’extérieur ont dit avoir pourtant noté un délai d’environ 3 minutes avant d’entendre les détonations. Le caporal Lacoste s’est justifié en disant que sa mitraillette s’était enrayée. Certains diront que les témoins ont été discrédités en raison de leur parcours criminel. Est-ce que les policiers ont décidé de la mort de Blass?  Encore aujourd’hui, il n’y a aucune certitude à ce sujet, sauf pour ceux qui étaient présents. Même en inscrivant tous les noms des intervenants dans cette altercation sur les archives, je ne trouve rien qui a l’étoffe d’entretenir ma curiosité.

J’ai finalement trouvé un paquet de feuilles sur le procès-verbal de l’enquête du coroner au sujet du massacre au Gargantua. Ce n’était pas dans le dossier de Richard. Je l’ai trouvé dans le dossier d’une des treize victimes. Pourquoi? On pourrait extrapoler. Toujours est-il que ces notes manuscrites pratiquement illisibles parce qu’elles sont 15 générations de photocopies d’une photocopie me sont tombées entre les mains entre deux rapports d’autopsie.

Et que contiennent-elles? La liste des exhibits en preuve. Soit des photos, un rapport d’incendie, le cadenas qui était sur la porte, le plan des lieux, les rapports d’autopsie, le rapport d’un chimiste, un rapport météorologique et les autorisations pour intercepter et écouter les communications téléphoniques entre la sœur de Fernand Beaudet (complice de Blass) et celui-ci au sujet du 21 janvier 1975. Il y a aussi les noms de tous les témoins. Il y en aurait eu 43 en tout. On y retrouve aussi les preuves de la Couronne. On a les demandes de remises en liberté émises par l’avocat Frank Shoofey, la plupart refusées. On a les heures exactes où il y a eu suspension de la cour. Dernière intervention sur les feuilles : le refus de Beaudet de témoigner.

Rien sur les deux expulsions de Maître Shoofey par Jean-Louis Taillon, le coroner en chef de l’enquête. Rien sur l’atmosphère apparemment à couper au couteau. Rien sur un Beaudet endoctriné qui s’exclame de sa fanatique phrase « Vive Richard Blass! ».

Ça finit donc ainsi, entre deux feuilles de l’autopsie d’un père de famille décédé dans le même événement où cet homme refuse de témoigner.

Au terme de cette même enquête de coroner, Fernand Beaudet a été reconnu criminellement responsable.  Il a ensuite été libéré un mois plus tard, lors de l’enquête préliminaire, faute de preuve.

Enquête sur le fonctionnement boiteux de la morgue de Montréal, par J.P Charbonneau, La Presse, 13 février 1975.

Le coroner Taillon retient la version des 2 policiers, par Réjean Tremblay, La Presse, 14 février 1975.

Comment s’est passé la mort de Blass?  On l’ignore encore…, par Gilles Normand, La Presse, 22 février 1975

Pour les enquêtes de coroner, rapport de délit, rapports d’autopsie et procès verbal: BAnQ Vieux-Montréal, 535avenueVigerEst,Montréal.

Richard Blass

imagesCAXO1572                Qu’on le veuille ou non, dans l’histoire judiciaire québécoise son nom est devenu un incontournable.  On le déteste pour sa tête brûlé ou alors on l’admire pour son audace démesurée.  Quoi qu’on en dise, Richard Blass a laissé sa propre signature dans nos annales criminelles du 20ème siècle.

Dans un article de Daniel Proulx paru dans La Presse le 15 décembre 1991, on apprenait que Blass était issu d’une famille modeste et qu’à son école du quartier de Rosemont il laissait « le souvenir d’un élève dissipé mais doué.  Sa neuvième année terminée, il décroche des petits jobs de peintre en bâtiment ».  Dès l’âge de 18 ans, à 5 pieds et 6 pouces, il était un habitué de la Cour juvénile en raison de sa réputation de bagarreur.  Les accusations s’accumulèrent rapidement, que ce soit pour assauts, coups et blessures, possession d’outils de cambriolage, vol, recel, ou possession d’armes.

À 23 ans, alors qu’il se trouvait à la tête d’une bande, il s’opposa au pouvoir détenu par la mafia italienne dans le centre de la ville de Montréal parce qu’il en avait assez de jouer le second rôle.  Le gang de Blass, essentiellement composée de francophones, empiéta sur le territoire de la Mafia en semant la bagarre dans leurs repaires, un comportement qui déclencha automatiquement des conflits dangereux et irréversibles.

Proulx écrivait que « le torchon brûle déjà depuis quelques mois entre les deux groupes quand, le 4 mai 1968, l’irréparable est accompli.  À leur sortie de l’endroit [Le Petit Baril situé boulevard St-Laurent], deux amis de Blass, Gilles Bienvenu et Albert Ouimet, tombent sous les balles de l’ennemi.  C’est le début d’un enchaînement d’atrocités ».  Richard Blass et ses complices décidèrent alors de se venger en abattant de trois balles à la tête un jeune garçon de table de 20 ans nommé Giuseppe « Pinouche » Colizza le 26 mai.  L’incident eut lieu dans une ruelle donnant accès au Tabouret, un établissement géré par Willie Pomerleau, un ami du clan italien.

Quelques jours plus tard, Robert « Ti-Cul » Allard, le bras droit de Blass, ouvrit le feu sur Joey DeMarco, qui restera paralysé suite à ses blessures.  Bien que DeMarco était italien, il n’avait aucun lien avec le crime organisé.

Un autre soir, alors que Richard Blass entrait au Tabouret, Willie Pomerleau lui demanda de sortir avant de dégainer une arme.  Pomerleau le visa à la tête mais la balle se logea dans l’avant-bras de Blass, qui avait tenté de se protéger en relevant instinctivement son bras.

Le 20 août 1968, Blass était attablé dans une taverne lorsque deux tueurs entrèrent pour lui régler son compte.  Devinant ce qui était en train de se produire, Blass, qui pour une rare fois n’était pas armé, sortit en vitesse par derrière et une poursuite s’engagea sur la Plaza Saint-Hubert.  Réfugié chez un disquaire et n’écoutant que son instinct, il profita de l’entrée d’un client pour foncer droit vers l’extérieur, où l’attendaient les deux tueurs.  Surpris, ceux-ci vidèrent leur chargeur sans pouvoir atteindre leur cible, qui s’échappa pour la seconde fois.

« Une semaine plus tard, Claudette et André Corbeil, un jeune couple associé au clan italien, sont retrouvés ligotés et étranglés dans le coffre de leur Cadillac.  Ils ont été vus en compagnie de Blass et de son ami Claude Ménard dans un restaurant de la rue Saint-Hubert, quelques heures avant d’être exécutés.  Les enquêteurs leur mettent la main au collet, les cuisinent : sans résultat »[1].

Richard Blass échappera à une autre tentative de meurtre au Manoir de Plaisance dans les Laurentides, où se déclara également un violent incendie, et ce sera à partir de cet instant qu’il se mérita le surnom « Le Chat », faisant ainsi référence aux neuf vies dont il disposait en raison de sa chance incroyable vis-à-vis ses ennemis italiens.

Richard Blass lors de son arrestation d'octobre 1969.
Richard Blass lors de son arrestation d’octobre 1969.

Le 10 octobre Claude Ménard passa le chercher à bord de sa Lincoln pour se rendre chez un carrossier du quartier Saint-Michel.  « La Lincoln s’engage dans l’atelier de réparations, on referme aussitôt la porte derrière eux.  Trois tireurs embusqués font feu sur le duo qui n’a pas le temps de descendre de voiture.  Ménard est touché au cou, Blass s’est effondré, atteint de trois balles à la tête.  Le premier n’a pas perdu conscience, il met la voiture en marche arrière, appuie sur le champignon et fonce dans la porte qui vole en éclats »[2].

Étonnement, aucune balle n’avait atteint Blass à une zone vitale et après une intervention chirurgicale à l’hôpital Jean-Talon le jeune bandit audacieux se présenta à l’enquête préliminaire des trois tireurs : Willie Pomerleau, Rocco Girolamo et Jacques Coe.  La tête bandée par les pansements, Blass s’approcha tranquillement des trois tueurs, les regarda calmement dans les yeux avant de déclarer ne reconnaître aucun d’eux.  Par ce refus de dénoncer ses agresseurs, il se mérita un énorme respect au sein du milieu criminel.

En janvier 1969, Richard Blass tenta un braquage dans la ville de Sherbrooke mais l’affaire tourna au fiasco avant de se transformer en une poursuite dans les rues de la ville, au terme de laquelle il fut capturé.  Par la suite, il se fit silencieux durant quelques mois et ce sera au cours de cette période que son acolyte Robert Allard sera froidement abattu par des membres de la Mafia italienne, dont Jimmy Di Maulo.

Le 17 octobre 1969, Richard Blass était en route vers le Palais de Justice de Montréal dans une fourgonnette de transport.  À l’intersection des rues Berri et Sauvé, les neuf prisonniers se trouvant à bord, dont l’un avait réussi à se procurer une arme, maîtrisèrent les gardiens avant de s’évaporer dans les rues.  Blass sera cependant capturé dès le lendemain matin grâce à un coup de fil anonyme.

Le 30 novembre, il devait répondre devant les tribunaux d’une accusation d’évasion.  En pleine Cour, il frappa l’un des policiers qui avait participé à son arrestation pour l’avoir tiré par les cheveux et avoir blessé sa femme.  Le voyou poussa l’audace en invitant le policier à venir régler ses comptes dans sa cellule.  À cette époque, la justice songeait déjà à déclarer Blass comme criminel d’habitude.

Le 21 juin 1974, vers 10h00, un camion de la buanderie s’immobilisait devant les portes du pénitencier Saint-Vincent-de-Paul, d’où s’étaient évadés Jacques Mesrine et Jean-Paul Mercier en août 1972.  « Soudain, cinq détenus bondissent des chariots de linge sale où ils étaient cachés.  Ils sautent sur deux gardiens et le chauffeur du camion, les maîtrisent, les ligotent et les bâillonnent.  Les grilles sont ouvertes, un des pirates prend le volant, les voilà qui passent ce premier obstacle, ils roulent à toute vapeur vers la dernière porte qui les sépare de la liberté.  La clef est dans les poches d’un des gardiens, on s’en empare, un prisonnier saute du camion dès qu’il est freiné, il déverrouille la porte, les voilà libres! »[3].

Le lendemain, encore informé par un appel anonyme, les policiers cernaient une maison de la rue Boyer dans le nord de Montréal.  Blass et son complice Jacques Massey prirent la fuite par une ruelle.  Massey parvint à semer les policiers, tandis que Le Chat fut repris.  Le 15 août 1974, il comparaissait à nouveau en Cour, cette fois accompagné de cinq gardes armés jusqu’aux dents, alors qu’on lui avait lié les mains et les pieds avec des chaînes.

Peu après, Richard Blass fit savoir au célèbre chroniqueur judiciaire Claude Poirier, en qui il avait une grande confiance, qu’il préparait une autre évasion.

Le 23 octobre 1974, une semaine avant que le système judiciaire le reconnaisse officiellement comme criminel d’habitude, Blass s’évadait à nouveau, cette fois en compagnie de Jean-Paul Mercier, Pierre Vincent, Armand Frappier et Edgar Roussel.  Selon Claude Poirier, Blass recevait ce jour-là la visite de son fils au parloir « à l’occasion de son neuvième anniversaire de naissance ».  Deux femmes, dont Jocelyne Deraîche, l’ancienne copine de Jacques Mesrine, se présentèrent au parloir avec une idée bien arrêtée.

Proulx écrit que c’est l’un des détenus qui a soudainement fracassé la vitrine du parloir pour provoquer l’évasion, tandis que Poirier écrivait en 1978 dans son livre Otages que « une des jeunes femmes avait brisé une vitre isolant les détenus et balancé par l’ouverture un sac à main contenant trois revolvers ».

Quoi qu’il en soit, les évadés se précipitèrent dehors, où les attendait une rutilante Ford Thunderbird dont le moteur tournait déjà.  Ce sera la dernière cavale de Richard Blass.

Le 31 octobre, Jean-Paul Mercier était abattu en pleine rue par les policiers qui lui avaient tendu un piège, tandis que Blass démarrait sa campagne personnelle pour dénoncer les conditions de détention dans les pénitenciers, une tendance reprise plus tard par Mesrine en France.  Pour ce faire, il utilisa la confiance qu’il avait envers Claude Poirier, mais la missive qu’il lui adressa aurait été interceptée par des policiers qui, croit encore Poirier, le surveillaient.  Blass se tourna alors vers son avocat Frank Schoofey pour que ce dernier organise une conférence de presse.

Le 30 octobre 1974, Blass débarquait au bar Le Gargantua, un revolver dans chaque main, et accompagné d’Edgar Roussel.  « Il s’amène à la table de Raymond Laurin et Roger Lévesque, des « amis » qu’il soupçonne de trahison, et les crible de balles sans autre forme de procès »[4].  Si Poirier ne donne pas les noms des deux victimes de ce soir-là, il expliquera cependant que Blass souhaitait se venger de l’un d’eux, qui l’avait déjà dénoncé.  Poirier écrira : « à l’annonce de ce double meurtre, je ne fus guère surpris; depuis longtemps, Blass avait juré d’abattre l’homme qu’il tenait pour responsable de sa capture, à la suite de sa première évasion.  Il pouvait donc désormais se tenir pour satisfait.  Son honneur était sauf.  Personne n’oserait plus lui reprocher de menacer en vain »[5].

Le 24 décembre 1974, Blass quittait le restaurant Fiesta Bar-B-Q en compagnie des frères Roger et Serge Côté.  Les cadavres de ces derniers furent retrouvés le lendemain, criblés de balles.  Poirier ne s’expliquait pas ce double meurtre, écrivant seulement que « j’ignorais alors que Richard Blass tuait désormais sans motif, par simple goût du meurtre ».  Déterminé, il semble que Blass était bien décidé à régler ses comptes tout en passant le point de non retour.

Le 21 janvier 1975, Richard Blass se présenta à nouveau au Gargantua.  Selon Daniel Proulx, il exécuta deux hommes sur place, avant d’en laisser sortir d’autres avant d’en enfermer une dizaine dans un réduit.  Avant de quitter les lieux avec son complice, Blass mit le feu.  Les pompiers dénombrèrent 13 cadavres.  Au nombre des victimes, Poirier précisera qu’il y avait le gérant Réjean Fortin, ex-policier de Montréal, et il sera encore une fois le plus précis en spécifiant que Blass était accompagné de Fernand Beaudet mais que l’enquête publique ne permit pas de prouver hors de tout doute leur implication dans ce massacre.  Néanmoins, Poirier ajoutera que Le Chat avait pris le temps de boire une bière avant de quitter les lieux, le temps de s’assurer que les flammes étaient bien prises.

Peu après, Richard Blass aurait reçu les conseils de son jeune frère Michel et de son chauffeur Benoît Vinet à l’effet qu’il était préférable pour lui de se réfugier dans un chalet de Val-David.  Ce que les deux hommes ignoraient, cependant, c’est qu’ils avaient été suivis par la police.

Le 24 janvier 1975, le chalet dans lequel se cachait Richard Blass abritait également sa plus récente copine Lucette Smith, ainsi que Benoît Vinet et Ginette Charron.  Vers 4h30 du matin, la Brigade de choc de la police de Montréal, appuyée par des agents de la Sûreté du Québec, encerclèrent discrètement le chalet.  Parmi ces policiers, Claude Poirier expliquera que Jean Dagenais avança le premier avec un porte-voix à la main, suivi de Marcel Lacoste, Jacques Durocher et Albert Lysacek, tous trois armés de pistolets-mitrailleurs de marque Smith & Wesson de calibre 9 mm.  Dagenais aurait crié les sommations d’usage mais après un certain silence « Marcel Lacoste tenta de défoncer la porte avec son pied avant de projeter la crosse de sa mitraillette dans la vitre.  Le premier, il entra dans la place », écrira Poirier en 1978.

Dans la chambre, Blass aurait conseillé à Lucette Smith de sortir en s’identifiant, ce qu’elle fit.  Lacoste aurait demandé à nouveau si Blass était là, et ce dernier, toujours selon Poirier, aurait répondu par l’affirmative en demandant qu’on le laisse sortir.  « Marcel Lacoste et Jacques Durocher, suivis d’Albert Lysacek, marchèrent vers la chambre, laissant Jean Dagenais grimper seul au premier étage où dormaient Benoît Vinet et Ginette Charron.  Deux rafales de mitraillette, une courte et une longue, furent clairement entendues par tous les témoins.  Quand d’autres agents firent irruption dans la pièce, Richard Blass était mort, le corps transpercé de 27 balles ».

Le corps de Blass criblé de 27 balles par les mitraillettes des policiers.
Le corps de Blass criblé de 27 balles par les mitraillettes des policiers.

Poirier ajouta que l’enquête du coroner avait ensuite conclu « à une mort violente sans responsabilité criminelle », sans même avoir entendu Albert Lysacek parmi les témoins.  Poirier dira également que « la veille de sa mort, Richard Blass avait gagné seul sa chambre pour rédiger deux lettres : la première était destinée à son avocat; la seconde m’était adressée.  Pourquoi ces lettres ne furent-elles jamais remises à leurs destinataires? ».

Pour bon nombre de personnes, en particulier chez les jeunes truands, Richard Blass avait été froidement assassiné par la police.  D’ailleurs, le mystère demeure toujours et c’est un autre dossier qui fait preuve du manque de transparence des forces policières.  Cette fin tragique allait d’ailleurs affecter certains dossiers de prises d’otages dans lesquels sera plus tard impliqué Claude Poirier, puisque tout le monde semblait avoir perdu le peu de confiance qu’ils pouvaient encore avoir envers la police.

 

Pour en savoir plus :

Arrestation de Richard Blass (16 octobre 1969), archives de Radio-Canada : http://archives.radio-canada.ca/societe/criminalite_justice/clips/17167/

POIRIER, Claude.  Otages.  Stanké Québécor Média, Montréal, 1978, réédité en 2005.

 


[1] Daniel Proulx, « Les truands de légende : Richard Blass », La Presse, 15 décembre 1991.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Claude Poirier, Otages, 1978, réédité 2005, p. 93.