Freddy Pellerin, non coupable (3/3)

Le témoignage de Marie Bournival, épouse d’Omer Lacerte, a apporté un élément mystérieux au procès de Freddy Pellerin.

Depuis le premier article de cette série de trois, nous savons que Freddy Pellerin a été le principal et probablement le seul suspect ciblé par les enquêteurs. Au fait, qui était Freddy Pellerin?

Il est difficile de dresser un portrait détaillé, mais nous savons que Jules Freddy Pellerin est né à St-Étienne-des-Grès le 28 juillet 1907. Ses parents étaient Désiré Pellerin et Annie Milette. Son parrain se nommait Jules Milot et sa marraine Aldéa Pellerin. Le dossier retrouvé dans le fonds d’archives des procès expéditifs permet de décrire Freddy, au moment des événements de 1935, comme un jeune homme de 27 ans, célibataire, et catholique. Il habitait à Yamachiche depuis cinq mois. Il savait lire et écrire, et traînait des antécédents criminels pour « boisson ».

Récemment, il m’a été possible de faire un recoupement très intéressant. Pour cela, permettez-moi d’ouvrir une petite parenthèse. En août 1926, après avoir sauvagement assassiné sa fille dans sa maison du 4e rang à St-Étienne-des-Grès, le septuagénaire Alexandre Lavallée est allé frapper à la porte de ses voisins vers minuit, faisant mine d’avoir retrouvé le corps ensanglanté de sa fille. Et devinez qui étaient ces voisins? La famille de Désiré Pellerin.

Au moment de ce crime, Freddy venait d’avoir 19 ans. Habitait-il encore avec ses parents? Si oui, il s’est probablement retrouvé aux premières loges de ce crime odieux puisque selon les journaux et ce qui a survécu du dossier judiciaire relatif à Lavallée, on comprend que Désiré Pellerin et sa femme se sont immédiatement déplacé chez leur voisin pour voir de leurs yeux la scène de crime. En fait, hormis Lavallée, ils ont été les premiers à découvrir l’horreur de cette scène. Si leur fils habitait encore avec eux, faudrait-il en déduire que Freddy a été marqué par cette scène horrible? Le côté scabreux du crime aurait-il pu le hanter jusqu’à l’inspirer pour commettre son propre crime 9 ans plus tard?

Rappelons-nous que dans les deux cas les victimes – Rose-Anna Lavallée et Arthur Boulanger – ont toutes deux été tuées par des coups portées à la tête par un objet contondant qui n’a jamais été retrouvé. Dans l’affaire Lavallée, on a brièvement parlé d’une barre de fer et pour Boulanger un quartier de bois. Mais là s’arrête la comparaison, car le meurtre de Rose-Anna était à caractère sexuel tandis que celui de Boulanger aurait eu le vol pour mobile. De plus, du sang retrouvé sur les vêtements de Lavallée, jumelé à son comportement étrange, aurait tendance à confirmer le verdict qui lui a ensuite coûté la vie sur l’échafaud. N’empêche que cette coïncidence, rendue publique pour la première fois, est plutôt étonnante.

Une recherche dans les journaux permet aussi de trouver quelques-unes des traces de Pellerin. Par exemple, dans Le Nouvelliste du 15 décembre 1931, on le retrouve à une « réunion d’amis » organisée à l’occasion de la visite de Mlles Auréa Bouchard et Délia Bouchard chez leur sœur Mme Wilfrid Lamy. Parmi la longue liste des invités que l’on dit être de St-Étienne, on remarque un Freddy Pellerin. L’article se termine ainsi : « tous se séparèrent à une heure assez avancée ».

Dans Le Nouvelliste du 7 novembre 1931, c’est un texte consacré aux funérailles d’Oliva Gélinas, veuve de Frédéric Boisvert, qui retient notre attention. Lors des funérailles de cette femme, qui eurent lieu le 26 octobre à St-Thomas de Caxton, on peut lire qu’elle laissait dans le deuil plusieurs descendants, dont un « Freddy Pellerin des Trois-Rivières, […] ».

Malheureusement, le dossier retrouvé dans les archives nationales de BAnQ-TR ne contient pas les transcriptions du procès, ce qui signifie que nous sommes incapables de réviser la cause dans ses moindres détails. Néanmoins, nous tenterons un léger survol à l’aide des journaux, une source envers laquelle j’essaie constamment d’être prudent.

Le procès de Pellerin s’est ouvert le 29 octobre 1935 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge H. A. Fortier. La Couronne était représentée par Me Philippe Bigué et Me Jean-Marie Bureau, deux anciens adversaires à l’époque de l’affaire Alexandre Lavallée et Andrew Day. Pour sa part, Pellerin était défendu par Me Gustave Poisson, assisté par le sénateur Charles Bourgeois et par Me Heaton.

L’échantillon de mousse de bois prélevé dans la mare de sang a été préservé dans le dossier judiciaire de BAnQ-TR.

Malgré le fait que cette affaire soit aujourd’hui méconnue, il semble qu’à cette époque elle ait attirée les foules. En effet, Le Nouvelliste soulignait que « cette cause soulève un intérêt considérable dans notre ville et la salle d’audience est trop petite pour contenir tous les curieux qui voudraient suivre cette cause. Un grand nombre de personnes ont guetté, hier, son arrivée au Palais de Justice ou son départ au commencement des séances »[1].

Avant même que ne débute la sélection des jurés, Me Poisson fit une requête afin de demander à ce que la défense puisse examiner les objets saisis dans la garde-robe de l’accusé le 20 septembre. Me Bigué s’y objecta et le juge lui donna raison. Ce dernier expliqua à la défense qu’elle pourrait jouir de cette permission une fois que les objets auront été déposés en preuve.

Il ne fallut qu’une heure pour choisir les douze jurés[2], après quoi on entendit sept premiers témoignages. Parmi les pièces à conviction déposées, on comptait les pantalons « maculés de sang qui furent identifiés par Mlle Cécile Castonguay comme ceux que portait Pellerin dans la veillée qui précéda le meurtre lorsqu’il vint chez Mme C. E. Girardin où elle travaille ».

Le Dr Langis est venu témoigner sur les détails entourant la découverte du corps le 18 septembre. Le chef de police Rosario Lemire et le détective provincial J. E. Gauthier racontèrent quant à eux l’arrestation de Pellerin. Puisqu’on n’a pas entendu ces deux hommes à l’enquête du coroner il aurait été intéressant d’avoir à notre disposition les transcriptions du procès pour connaître tous ces détails supplémentaires qui, finalement, resteront inconnus.

Il semble y avoir eu un intéressant duel entre Me Bigué et Me Poisson. Le premier, qui représentait la Couronne, aurait reproché au criminaliste de multiplier les motions et d’utiliser des tactiques dans le seul but d’étirer le procès. On apprit que le relevé topographique de la scène de crime n’a été réalisé que le 24 septembre sous les indications d’un certain Alphonse Lamy, qui désignait la position des meubles dans la cuisine. Celui-ci se fiait évidemment à sa mémoire des lieux enregistrée lors de la dernière visite qu’il avait faite à Boulanger, quelques heures avant le crime.

Le Dr Langis serait retourné chez lui après la découverte du corps pour téléphoner au coroner Tétreault à Trois-Rivières, et c’est ce dernier qui lui avait demandé de retourner rapidement sur la scène pour verrouiller les portes. Autre raison pour laquelle il aurait été pertinent d’avoir les transcriptions du procès, car certains éléments nouveaux apparurent uniquement devant le juge Fortier. Par exemple, « le Dr Langis expliqua que Boulanger tenait un petit restaurant mais que c’était un fait notoire qu’il vivait surtout du produit de la vente de liqueurs alcooliques. Ces paroles devaient d’ailleurs être confirmées par le chef Rosario Lemire et le détective Gauthier qui déclarèrent avoir trouvé des spiritueux cachés dans le hangar en dessous d’une corde de bois, sous le plancher de l’écurie et sur le sommet des fenêtres dans la cuisine »[3].

Autre cliché du corps d’Arthur Boulanger, 51 ans, tel qu’il a été retrouvé en 1935.

C’est Albert Plouffe, chef de l’information au quotidien Le Nouvelliste, qui a pris les photos du cadavre qui nous sont parvenus aujourd’hui via les archives. « Il se trouvait là lorsque le Dr Fontaine vint faire l’autopsie et c’est alors qu’il prit les deux photographies du cadavre qui ont servi à faire des agrandissements qui ont été produits devant la cour ». Est-ce à dire que ni la police ni le laboratoire de l’Institut médico-légal ne possédait toujours aucun protocole en ce qui concernait le fait d’immortaliser les scènes de crime sur pellicule?  Pourtant, on sait aujourd’hui à quel point les photos de scène de crime peuvent devenir des outils essentiels pour reconstituer les faits entourant un crime.

On apprit aussi que c’est le détective Gauthier qui avait été chargé de l’enquête dès la découverte du corps. Gauthier s’était rendu à Yamachiche en compagnie des détectives Duchesnay et Galibois, ainsi que du capitaine Roussin. C’est le Dr Langis qui lui avait ensuite remis les clés de la maison de Boulanger. C’est alors qu’on arrive à comprendre ce que contient l’échantillon qui a été conservé dans le dossier archivé à BAnQ-TR. « Le détective Gauthier identifia la mousse du bois produite devant la cour comme celle qui était sur la mare de sang pour un des fragments. L’autre fut pris par lui-même sur un morceau de bois dans le hangar ».

Bref, par cette technique on tentait de relier le crime avec une éventuelle arme du crime, en l’occurrence un quartier de bois trouvé dans le hangar. Est-ce que cela correspondait? L’article du Le Nouvelliste ne nous permet pas de le savoir.

Le chef Rosario Lemire a raconté comment, le 20 septembre, il s’était rendu à la mine de C. E. Girardin à Almaville, où travaillait Pellerin, afin de procéder à son arrestation. Pellerin avait alors dans ses poches 2.05$. Le détective s’était ensuite rendu chez Mme Arthur Milette pour se rendre dans la chambre de Pellerin et y saisir ses vêtements : un habit bleu marin rayé de blanc, une chemise et un chapeau gris. Quand il demanda à Pellerin si c’était bien les habits qu’il portait le lundi soir, Freddy aurait répondu : « oui, mais ce n’est pas la chemise que je portais ».

Le détective Gauthier aurait ensuite été le premier à constater la présence d’une tache de sang sur le bas du pantalon. Lemire s’était aussitôt rendu au bureau du Dr Fontaine à Québec pour lui remettre les vêtements.

Le jeune André Gendron dira avoir vu Pellerin chez son oncle environ un mois plus tôt alors que Boulanger avait refusé de lui vendre de la boisson en disant : « sacre ton camp, je la paie cette boisson-là ».

Mme C. E. Girardin avait vu Pellerin à deux reprises au soir du 16 septembre. La première fois, il était venu avec Roland Milette, Josaphat Milette, Ludovic Milot et un nommé Samson vers 20h00. Une trentaine de minutes plus tard, il revenait mais encore une fois on avait refusé de lui prêter de l’argent. Parmi les autres détails importants, Mme Girardin aurait été éveillé à trois reprises en une trentaine de minutes par les aboiements de son chien. « Elle se rendit à sa fenêtre et vit chaque fois un homme qui lui sembla le même, un homme de taille plutôt petite, habillé d’un habit foncé et d’un chapeau pâle, qui s’en allait sur la rue dans la direction de la maison de Boulanger ».

Cette description physique correspondait-elle à celle de Pellerin? On l’ignore.

Cécile Castonguay, la jeune servante des Girardin, se rappelait surtout que lors de sa première visite Pellerin portait justement un habit bleu marin rayé de blanc et un chapeau gris pâle.

Heureusement, le plan du village nous permet de jeter un œil à cette distance qu’il y avait entre les résidences de Girardin et de Boulanger.

Selon La Presse du 2 novembre 1935, la Couronne s’est investi à démontrer les dépenses faites par Pellerin au lendemain du meurtre, afin de prouver indirectement qu’il avait bien pris l’argent dans les poches de la victime. Alors qu’il était sans le sou la veille, il avait prêté une piastre à Henri Bourassa, payé 2.25$ à Josaphat Milette et Charles Milot, et dépensé 3$ pour des bouteilles de whiskey.

La défense fit entendre sept témoins, dont Yvonne Milette, qui avait pressé les pantalons de Pellerin au matin du 17 septembre avant son départ pour l’exposition de Saint-Barnabé. Étonnamment, elle dira n’y avoir vu aucune trace de sang. Quant à elle, Mme Arthur Milette a déclaré que Pellerin était rentré se coucher vers 23h00 au soir du 16 septembre.

Josaphat Milette dira qu’au matin du 17 septembre Pellerin avait l’air de quelqu’un qui avait plutôt bien dormi. Toutefois, rappelons ici que Milette s’était levé et avait quitté avant lui. Pour faire une telle affirmation, il devait certainement se baser sur l’allure que Pellerin avait eue plus tard dans la journée, à Saint-Barnabé.

L’élément le plus intéressant présenté par la défense vint probablement par la bouche de Mme Adonias Lacerte et de Mme Omer Milette, des voisines de Boulanger. « Environ trois semaines avant son assassinat, elles ont eu connaissance que Boulanger reçut la visite d’un étranger avec qui il se querella. L’étranger qui portait un habit pâle et était venu en automobile demanda à Boulanger de lui payer de l’argent qu’il lui devait et partit en lui disant « qu’il lui casserait la gueule » »[4].

Cette carte nous permet de situer la résidence de Girardin par rapport à celle de la victime, Arthur Boulanger.

Boulanger a-t-il été assassiné par un tueur qui n’a jamais été identifié? Ce doute a-t-il suffit à influencer les jurés?

Ce n’était pas tout, car La Presse ajouta ceci : « dans la soirée du 16, vers 9h p.m., Mme Lacerte eut affaire à sortir sur sa galerie et elle vit un homme dans le chemin près d’un bosquet de broussailles. Croyant avoir reconnu un de ses voisins, elle cria son nom mais ne reçut pas de réponse. C’était un homme de taille moyenne qui lui sembla porter un chapeau pâle ».

Il semble que les jurés ne se sont jamais laissé convaincre de la culpabilité de Freddy Pellerin. Au bout du compte, ils délibérèrent durant 35 minutes avant de rendre un verdict d’acquittement qui a été reçu par des applaudissements. Le 4 novembre, Le Nouvelliste souligna qu’il s’agissait d’une « brillante victoire pour ses deux jeunes procureurs, Mes Gustave Poisson et Hamilton Heaton ». Me Poisson était avocat depuis seulement 3 ans, tandis que Me Heaton était installé à Trois-Rivières depuis un mois seulement. Ayant obtenu une bourse pour se perfectionner à Oxford, il commençait à peine à pratiquer le droit. Les deux avocats avaient accepté de défendre Pellerin environ cinq jours avant le début des assises criminelles, ce qui les avait obligé à mettre les bouchées double, aussi bien de jour et de nuit.

Le Nouvelliste souligna que Pellerin était resté froid tout au long du procès, « sans montrer la moindre appréhension a reçu son verdict d’acquittement de la même façon. Lorsque Me Gustave Poisson eut demandé sa mise en liberté, Pellerin quitta le banc des accusés au milieu des applaudissements de la foule et il se rendit immédiatement serrer la main de ses avocats pour les remercier et les féliciter ».

D’après les heures estimées par la Couronne, il existait un vide d’une dizaine de minutes au cours desquelles Pellerin aurait dû franchir à pied les deux milles entre la résidence de la victime et celle d’Arthur Milette à Grande Rivière pour être physiquement capable de commettre le meurtre.

Évidemment, plusieurs questions restent sans réponse. Ces heures sont-elles fidèles à la réalité? Pourquoi la présence de sang sur les pantalons prouvée par les analyses du Dr Fontaine n’ont pas su convaincre les jurés?

Le 6 décembre 1951, c’est dans la paroisse de Saint-Dominique à Québec que Freddy Pellerin épousait Anne-Marie Myrand, fille de Mederic Myrand et de Marie Ida Bédard. S’installait-il dans la Vieille Capitale pour tenter de se faire oublier?

En dépit des nombreuses questions qui continueront de hanter ce dossier, il nous faut respecter le verdict rendu par le jury. Pellerin a été déclaré innocent et il avait droit à son retour à une vie normale.

Anne-Marie, son épouse, s’est éteinte le 16 mai 1979 à Ste-Foy. Pellerin lui survivra durant une dizaine d’années. Il est mort à Ste-Foy le 26 septembre 1989.


[1] Le Nouvelliste, 30 octobre 1935.

[2] Les douze jurés au procès de Freddy Pellerin étaient : Arthur Lacombe, de Shawinigan; Gédéon Carignan, de Bécancour; Jacques Blais, de Pointe-du-Lac; Donat Baillargeon, de Saint-Célestin; Sandy Lefebvre, de Saint-Théophile du Lac; Alcide Minville, de Pointe-du-Lac; Jean-Baptiste Tessier, de Saint-Narcisse; François Charrette, de Trois-Rivières; Pierre Desruisseaux, de Nicolet; Napoléon Boulanger, d’Almaville; Édouard Doucet, de Saint-Wenceslas; et Louis Laurent du Cap-de-la-Madeleine. Deux jurés furent exemptés seulement. Le premier, Edmond Bourassa, tombé subitement malade. Le second était Médéric Béliveau de Shawinigan.

[3] Le Nouvelliste, 30 octobre 1935.

[4] La Presse, 2 novembre 1935.

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Freddy Pellerin, non coupable (1/3)

Le corps d’Arthur Boulanger tel qu’il a été retrouvé dans son logement de Yamachiche, en septembre 1935.

En 2015, Historiquement Logique! a publié un article pour rendre public une affaire criminelle qui reste à la fois méconnue et non résolue. À cette époque, le dossier judiciaire paraissait introuvable[1].

Une découverte réalisée en janvier 2018, grâce à l’indexation des dossiers en lien avec le projet PMAJC, une partie du mystère archivistique a été éclairci. En fait, le dossier retrouvé n’est pas tout à fait celui du procès, mais il contient néanmoins plusieurs éléments. Entre autres, on y retrouve les transcriptions sténographiques de l’enquête du coroner, les photos judiciaires de la scène de crime, un plan des lieux, et même un mystérieux échantillon. Tous ces documents contribueront à présenter les faits suivants, à savoir l’histoire la plus complète jamais publiée sur cette affaire.

Revoyons d’abord les grandes lignes.

Arthur Boulanger, 51 ans[2], habitait au-dessus de son restaurant qu’il tenait en face de la gare de Yamachiche. Il était marié mais depuis des années sa femme vivait séparément à Montréal. Au cours de l’après-midi du 16 septembre 1935, il s’est rendu à Trois-Rivières avec un ami pour assister à une convention du parti Libéral. Selon certains, il avait 300$ dans ses poches. Selon les médias, on l’aurait vu ce soir-là revenir chez lui en compagnie de deux hommes. Ceux-ci auraient pris quelques verres en sa compagnie avant de quitter. Toutefois, cette hypothèse ne trouve aucun appui dans ce qui reste aujourd’hui du dossier.

Le 18 septembre 1935, le neveu de Boulanger tenta de rendre visite à son oncle mais toutes les portes étaient verrouillées et les toiles aux fenêtres baissées. Le même jour, on découvrit son corps étendu sur le plancher de son logement. Selon toute vraisemblance il avait été sauvagement battu à la tête par un objet contondant. Aucune trace de lutte n’était apparente, tandis que l’arme du crime ne fut jamais retrouvée.

Dès la médiatisation du crime, le journal montréalais La Patrie croyait connaître le mobile en spécifiant que la victime portait 300$ dans ses poches. Selon les rumeurs de l’époque, Boulanger ne se préoccupait pas beaucoup de son restaurant.

Avant de sombrer dans les détails issus du ouï-dire, profitons plutôt de ce que l’enquête du coroner peut maintenant nous apprendre.

Le Dr Langis, le premier témoin entendu lors de l’enquête conduite par le Dr Adélard Tétreault de Trois-Rivières, a été demandé sur les lieux par Joseph Gendron à 12h30. Celui-ci tenait à ce qu’il l’accompagne chez Arthur Boulanger, son beau-frère, « parce qu’il était inquiet »[3]. Ainsi, les deux hommes se sont rendus à la demeure de Boulanger, sur la rue Saint-Pierre à Yamachiche. Tout était « fermé excepté une porte en arrière de la maison. En pénétrant dans la maison, nous avons trouvé M. Boulanger couché face contre terre baignant dans une mare de sang. Il était mort déjà depuis plusieurs heures. Il portait à la tête plusieurs plaies contuses. J’ai immédiatement communiqué le cas au coroner ».

Selon Joseph Gendron, 52 ans, son beau-frère Boulanger habitait seul à Yamachiche depuis un an et demi. Il visitait son beau-frère à tous les 8 ou 15 jours. La dernière fois remontait à la semaine précédant le crime.  Gendron ajoutera que « ce matin vers midi le 18 septembre Robert Lacerte est venu à la maison me dire que mon beau-frère était couché sur le plancher de la cuisine. Il avait été envoyé par un monsieur Millette ».

À partir du moment où il est allé chercher le Dr Langis, le récit de Gendron corrobore celui du jeune docteur, non sans préciser que la porte arrière était fermée mais non verrouillée. « Les rideaux étaient baissés de partout. […] Nous ne lui avons pas touché ». Une fois le coroner Tétreault contacté, les deux hommes étaient revenus pour verrouiller la porte et ainsi protéger les lieux, comme Tétreault leur avait demandé.

Le Dr Rosario Fontaine, fidèle successeur du Dr Wilfrid Derome à l’Institut médico-légal de Montréal, et qui s’était chargé de faire l’autopsie, fut le témoin suivant. Les déclarations d’un médecin légiste sont souvent plus laborieuses et techniques, mais selon les circonstances je pense qu’il sera intéressant de les présenter intégralement.[4]

  • Voulez-vous dire à ces messieurs [les jurés du coroner] ce que vous avez constaté lorsque vous êtes arrivé sur les lieux?, questionna le coroner Thétreault.
  • Le 18 septembre, sur l’ordre du Procureur Général je me suis rendu à Yamachiche pour y faire l’examen et l’autopsie d’un nommé Arthur Boulanger, trouvé assassiné à sa maison, située en face de la gare. À mon arrivée sur les lieux, dans la fin de l’après-midi du 18 septembre, le cadavre était étendu face contre terre, la tête dans une mare de sang, dans une pièce de sa maison, je pense qui tenait lieu à la fois de cuisine et de salle à dîner, et de lieu de réunion. C’est la seule grande pièce qui existe dans la maison. Il en existe une autre en avant, une petite pièce, il y a un restaurant, et une autre en arrière de la même pièce, qui tient lieu de chambre à coucher. Le cadavre était donc étendu dans la pièce principale, la tête dans la direction de la porte de la chambre à coucher. Avant de procéder à l’examen du cadavre et d’en faire l’autopsie, j’ai fait quelques perquisitions dans la maison qui m’ont permises de faire des constatations intéressantes. D’abord, je vous ai dit que le cadavre avait la tête dans une mare de sang, face contre terre, et autour de cette mare de sang, j’ai constaté des petites giclures qui allaient jusqu’à la fournaise. La présence de ces giclures ne pouvait s’expliquer que par le fait que la tête de la victime avait frappé contre terre sous les coups de l’assassin. Elles ne pouvaient pas être dues aux hémorragies parce que dans les hémorragies, les artères qui saignent donnent de grosses gouttes de sang. Il s’agissait là de petites gouttelettes très fines. Après avoir fait cette constatation et d’autres moins intéressantes j’ai fait transporter le cadavre dans le restaurant, c’est-à-dire dans la petite pièce de côté en avant et j’ai procédé à l’examen du cadavre. Il s’agissait d’un homme d’une cinquantaine d’années, très bien constitué, de forte corpulence, pouvant peser 200 livres. Sa taille était d’environ cinq pieds sept pouces ou cinq pieds huit pouces. Les habits de la victime ne montraient aucune trace de lutte. Ils consistaient dans un gilet foncé, bleu, moins le veston, moins le coat. À l’examen extérieur, d’abord j’ai constaté qu’il y avait encore de la rigidité cadavérique, ce qui veut dire que la putréfaction n’était pas commencée. À l’examen extérieur j’ai constaté sur le côté gauche de la figure, je dis bien, sur le côté gauche de la figure, à la partie supérieure, un ecchymose considérable, c’est-à-dire une hémorragie en-dessous de la peau. La peau à ce niveau-là, au niveau du front, et à la partie supérieure de la joue, avait été éraflée, ce qui avait pu déterminer une petite hémorragie. J’ai constaté – en outre – je dois dire que cette hématome, ces éraflures étaient dus à un coup porté à ce niveau. J’ai constaté en outre deux blessures, deux grandes plaies contuses au front, à la partie supérieure du front, à la naissance des cheveux. Une de ces blessures mesurait un pouce et demi de longueur et l’autre deux pouces et demi. Au sommet, une autre blessure à peu près du même type. Enfin deux blessures transversales en de la focette ou la nuque[5]. Toutes ces blessures, ces six blessures, celle de la figure et les cinq du crâne avaient été faites au moyen d’un instrument contondant à bord tranchant, un quartier de bois par exemple, ou encore un morceau de fer aurait pu les causer. Ces blessures ne pouvaient pas avoir été faites au moyen d’une hache, parce que les bords étaient très irréguliers, ce qui indiquaient que les instruments ou l’instrument était un instrument contondant et non pas un instrument coupant. À l’autopsie, j’ai constaté que le crâne était broyé à gauche, j’ai vu là neuf fragments que j’ai pu enlever avec mes mains. Ensuite, il existait une fracture à la partie du sommet du crâne et qui descendait en bas là où commence la colonne vertébrale. Le cœur montrait une affection chronique, une maladie chronique, de même que les reins. L’estomac était rempli d’aliments en voie de digestion, mais comme il existait là de l’alcool en quantité, l’estomac dégageait une forte odeur d’alcool, et il nous est impossible d’établir d’une façon précise à quelle heure, et à quel temps la victime avait pris son dernier repas, parce que l’alcool contracte les aliments et retarde la digestion, et peut la retarder d’une façon considérable. En outre, l’alcool peut faire contracter les glandes ou sécrétion de l’estomac. L’analyse du sang a révélé la présence de 4,5 % d’alcool, ce qui indiquait que la victime était en état d’ivresse très avancé au moment de la mort. On peut dire que M. Boulanger était saoul au moment de la mort. En résumé, la mort de Boulanger était due à de multiples fractures du crâne à la suite de coups répétés au moyen d’un instrument contondant sur la tête.
  • Les petites gouttes de sang étaient-elles dues aux coups donnés et qui faisaient rejaillir ce sang-là?, demanda le juré Hélie.
  • Oui, d’ailleurs, les deux coups transversaux, dans cette direction-là, que l’on constatait à la nuque, ne pouvaient pas être frappés autrement qu’alors que la victime était couchée sur le plancher. Ce ne sont pas les coups mêmes qui ont fait rejaillir ce sang-là, ce sont les coups de la tête sur la mare de sang qui existait déjà. C’est la seule façon dont on puisse les expliquer.

Ce fut ensuite à Me Philippe Bigué, procureur de la Couronne bien connu dans la région mauricienne pour avoir fait condamner Alexandre Lavallée à la pendaison en 1927 et avoir conduit la poursuite contre Andrew Day en 1929, qui interrogea le médecin pathologiste afin de tirer quelques détails supplémentaires.

  • Quand vous l’avez trouvé, avait-il la face tournée contre terre?
  • Oui.
  • À plat ventre?
  • Oui, les deux bras en-dessous de lui.
  • Portait-il son veston, son habit?
  • Il avait son gilet, c’est-à-dire sa veste, mais son veston manquait. Mais au côté du cadavre, c’est-à-dire non loin du cadavre, près de l’évier, il y avait une chaise, et sur cette chaise, un chapeau.
  • Quant à la position, apparemment il se trouvait dans la même position où il avait été laissé?
  • Le cadavre a sûrement pas été remué, on voyait ça par la mare de sang.
  • Avez-vous remarqué quelque chose dans son pantalon, le pantalon qu’il avait sur lui, la victime?
  • J’ai constaté d’abord, j’ai demandé à des gens qui étaient là de regarder dans sa poche, mais auparavant on a constaté, je ne sais pas si c’est moi ou un autre, on a constaté à côté de la poche, sur le plancher, un petit paquet de mousse de même nature que celle que l’on trouve dans les poches d’habits, j’en ai conclus et les autres avec moi qu’on avait fouillé ses poches, parce que la présence de ces petits paquets de mousse ne pouvait pas s’expliquer autrement, et elle se trouvait juste à côté de la poche.
  • Est-ce [que] sa poche était retournée?
  • Sa poche était pas retournée.
  • Dans quelle position était sa poche? Vous avez parlé de mousse, est-ce de la mousse ordinaire qui se ramasse dans les poches?
  • Oui, dans le coin des poches. Je pense que j’en ai dans ma poche ici. … Non, j’en ai pas. Ensuite, sur la mare de sang, j’ai constaté qu’il y avait une petite écorce, ou la partie superficielle d’écorce de bois. Comment expliquer la présence de cette écorce-là à la surface de la mare de sang? Évidemment, j’ai cru que l’instrument qui avait servi au crime était un quartier de bois.
  • Est-ce que la maison était chauffée au bois?
  • Au moyen d’une fournaise qui chauffait au bois.
  • Qu’on appelle une fournaise tortue?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il y avait du bois là?
  • J’ai constaté qu’il y avait du bois, je ne sais pas s’il y avait plus qu’un quartier, je pense qu’il y avait rien qu’un quartier ou deux.
  • Est-ce que quand vous avez observé le cadavre, tourné face contre terre, est-ce que ses poches étaient normales, ou s’il y avait des poches qui étaient retournées?
  • Ses poches n’étaient pas complètement retournées, elles étaient à peu près comme ça …
  • À demi sorties?
  • Pas à demi, non, mais en tout cas, pas à l’état normal.
  • La doublure de la poche était sortie un peu?, intervint encore le juré Hélie.
  • Un peu. Ensuite, une partie de la mare de sang était complètement desséchée, ce qui me permet d’affirmer que la mort remontait déjà à plus de 24 heures. Et la mort pouvait remonter, par l’aspect de cette mare de sang, à la nuit de lundi ou mardi, et sûrement pas à la nuit précédente, par l’épaisseur de la mare de sang.
  • Du 16 au 17 septembre?
  • Oui.

Le témoignage du Dr Fontaine nous permet de comprendre un peu mieux la scène de crime et les circonstances qui l’entourent. Boulanger a été frappé à plusieurs reprises mais une fois qu’il s’est écroulé, son corps n’a pas été déplacé. Seule sa tête aurait rebondi sous quelques coups supplémentaires – sans doute les blessures à l’arrière du crâne – ce qui a créé les gouttelettes autour de la mare de sang.

Intérieur du logement de Boulanger. On constate la présence du chapeau, à gauche, tel que mentionné dans le témoignage du Dr Fontaine.

Quant à son ivresse, que doit-on en retenir? Que cela a fait de lui une victime plus vulnérable?

Les autres témoignages, que nous étudierons la semaine prochaine, permettront de comprendre ce qui a pu pousser les enquêteurs de l’époque à soupçonner Freddy Pellerin, un journalier de 27 ans originaire de Saint-Étienne-des-Grès.


[1] https://historiquementlogique.com/2015/06/27/meurtre-non-resolu-a-yamachiche-laffaire-boulanger/

[2] Selon le registre de l’État civil il est né en 1884.

[3] Déclaration du Dr Langis lors de l’enquête du coroner.

[4] Quelques corrections de base ont été apportées aux transcriptions originales afin d’en améliorer la lecture.

[5] Cette phrase est retranscrite telle qu’elle apparaît dans les transcriptions sténographiques, mais je suis incapable d’en expliquer le sens exact.

L’arme du crime retrouvée dans les archives

Cette barre de fer, qui a servi à commettre un meurtre en 1932, a récemment été retrouvée dans les archives de BAnQ.

C’est au moment d’organiser une exposition sur les condamnés à mort (en lien avec la vieille prison de Trois-Rivières) dans le cadre des Journées de la culture à l’automne 2017 que les employés de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) a fait une découverte étonnante.  Parmi des dossiers non classés, on a eu la surprise de découvrir l’arme du crime utilisée par Alfred Coulombe pour assassiner sa victime en 1932.  Historiquement Logique a publié un résumé de cette affaire en juillet 2015[1].

De plus, cette découverte peu commune est accompagnée des quelques pages de transcriptions de l’enquête préliminaire qui s’est déroulé au cours de l’été 1932 et qui nous permet de ressortir quelques détails supplémentaires.  Rappelons que d’après ce que nous savions déjà de ce meurtre, Marie-Louise Paquin Valcourt, 47 ans, avait été battue à mort par une barre de fer quelconque et pour un mobile inconnu.  Il m’a cependant été possible de trouver dans les archives, comme je le mentionnais brièvement dans l’article de 2015, qu’un autre dossier de vol avait créé un litige entre Marie-Louise Paquin Valcourt et Alfred Coulombe en 1928.  Est-ce que cette affaire de voiture volée pourrait expliquer le meurtre survenu 4 ans plus tard?

Les documents découverts récemment permettent-il d’appuyer ou de réfuter cette hypothèse?

L’enquête préliminaire s’ouvrit le 29 juillet 1932 devant le juge François-Xavier Lacoursière, qui entendra trois témoins.  Le premier fut le Dr Louis Thomas Caron, 65 ans.  Il avait vu le corps sur les lieux même du crime, c’est-à-dire près de la maison d’Édouard Houde à Saint-Léon, dans la région de Louiseville.

  • Vous avez été appelé par qui, vous?, lui demanda le procureur de la Couronne Me Philippe Bigué.
  • C’est le docteur Plante de Louiseville qui m’a appelé.
  • Lorsque vous êtes arrivé sur les lieux, qui y avait-il sur les lieux, près du cadavre?
  • Beaucoup de monde.

C’est aussi le Dr Caron qui avait constaté le décès.

La Couronne appela ensuite Donat Arsenault (ou Arseneault), un jeune cultivateur de 23 ans qui s’était marié en 1927 à une certaine Irène Houde.  Il s’avéra qu’Arsenault connaissait aussi bien l’accusé que la victime.

  • Voulez-vous dire à la Cour ce qui s’est passé en votre présence le 20 juillet courant?, lui demanda Me Philippe Bigué.
  • J’ai vu aller Madame Valcourt à la beurrerie chercher du beurre.
  • C’est Marie-Louise Paquin, ça?
  • Oui, monsieur. Quand elle a descendu, monsieur Coulombe a voulu lui parler.
  • Où passait-elle quand vous l’avez vue?
  • Devant la maison de monsieur Coulombe.
  • Vous demeurez à quelle place, vous?
  • En face de monsieur Coulombe.
  • Vous avez vu passer madame Valcourt dans le chemin?
  • Monsieur Coulombe a voulu lui parler et puis elle refusa de lui parler.
  • Ensuite?
  • Monsieur Coulombe a parti pour la poigner par le bras en voulant toujours lui parler, il a sorti des papiers, et madame Valcourt a pas voulu les voir. Là, elle a crié « au secours ».  Elle a appelé Édouard Houde.

Ici, soulignons seulement que, d’après cette réponse, Arsenault laissait clairement entendre qu’il ne se serait écoulé aucun délai particulier entre l’apparition de Mme Valcourt et l’altercation avec Coulombe.  Or, la suite des transcriptions nous fera bientôt voir qu’il existe une autre version sur ce point.  À noter également la présence de ces mystérieux « papiers ».  Quelle était la nature de ces documents?

  • Où était-elle?
  • En face de chez monsieur Houde.
  • Édouard Houde et vous-même vous demeurez en face de chez Coulombe?
  • Là, elle a appelé au secours, c’est-à-dire elle a appelé Édouard Houde.  Édouard Houde et moi, on a parti pour aller à son secours, et là on a dépris monsieur Coulombe d’après madame Valcourt.
  • De quelle manière il l’avait?
  • Par le bras.
  • Vous lui avez fait lâcher le bras?
  • Là, madame Valcourt s’est sauvée chez monsieur Édouard Houle, la maison en face de chez Coulombe.
  • Elle a traversé le chemin?
  • Oui, elle s’est sauvée en arrière de la maison d’Édouard Houde. Là, Coulombe a parti par derrière [elle], nous sommes partis pour protéger madame Valcourt, moi et mon beau-frère Édouard Houde.  Coulombe nous a dit de ne pas approcher que c’était mieux pour nous autres.
  • Comment a-t-il dit ça?
  • « Vous autres approchez pas, c’est mieux ». On a approché quand même et là on a dépris le bras droit de Coulombe d’après madame Valcourt.
  • Ensuite?
  • Et puis là, il a donné une poussée à mon beau-frère Édouard Houde sur l’épaule. Mon beau-frère a reculé de deux pas en reculant, là il a sorti une barre de fer qu’il avait dans sa ceinture.  Il a fait ça de même (le témoin indique comment Coulombe a sorti sa barre de fer)[2].
  • Qu’est-ce que c’était cette barre de fer-là?
  • Come une lame de ressort de machine.
  • Un bout de ressort de machine?
  • Oui, d’à peu près une douzaine de pouces de long, et là il s’est élancé vers nous autres. Avant, il nous a dit de ne pas approcher, que c’était mieux.  On a reparé le coup, et là il a frappé madame Valcourt.
  • Il l’a frappé où?
  • Sur la tête.
  • Qu’est-ce qui s’en est suivi?
  • Madame Valcourt a tombé à terre et il a continué de frapper de nouveau.
  • Plusieurs fois?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui s’est produit alors?
  • Là, nous avons appelé Bergeron qui était chez Coulombe. Bergeron est venu.  Là, nous avons crié : « au meurtre ».
  • Eugide [?] Bergeron?
  • Oui, on a crié : « au meurtre ». On disait à Coulombe, « qu’est-ce que tu fais là? ».
  • Dans quel état était madame Valcourt?
  • À terre.
  • Était-elle morte ou vivante?
  • Du premier coup, elle a dû mourir, du premier coup, d’après moi, parce que le coup a été donné très fort.
  • Êtes-vous resté là près du cadavre ou supposé cadavre?
  • Après que Coulombe a eu fini de frapper, nous avons téléphoné, moi et Bergeron, au coroner Caron et au prêtre.
  • Avez-vous assisté à l’enquête du coroner?
  • Oui.
  • Avez-vous été voir madame Valcourt? Étiez-vous avec le docteur qui a constaté la mort?
  • Oui, le docteur Plante et le docteur Caron.
  • C’était bien la même personne que vous aviez vu assommée dans le chemin?
  • Oui, monsieur.

Le juge s’adressa directement au témoin pour lui demander de spécifier l’heure du crime.  Arsenault l’estimera aux alentours de 17h00, ajoutant que l’enquête du coroner s’était déroulée le soir même de l’homicide.  Le témoin fut ensuite contre-interrogé par Me Beaulac, l’avocat de l’accusé.

  • Monsieur Arseneault, vous venez de jurer que l’accusé avait tenté de parler à madame Valcourt, la victime, qu’il avait appelé la victime madame Valcourt pour lui parler?
  • Oui.
  • Voulez-vous dire à la Cour à quel endroit précis était l’accusé à ce moment-là?
  • Il était dans sa porte, dans sa maison.
  • Madame Valcourt, elle, était dans le chemin?
  • Justement.
  • À quelle distance environ?
  • À peu près 15 pieds du chemin à la maison.
  • Vous, où étiez-vous?
  • Dans la maison de Édouard Houde.

Malheureusement, Arsenault n’avait rien entendu des paroles échangées entre Coulombe et sa victime.

  • Vous n’avez pas entendu?, répéta Me Beaulac.
  • J’ai entendu quelques mots de même. Monsieur Coulombe a dit à madame Valcourt qu’il avait affaire à lui parler, j’ai entendu rien que ça parce que le châssis était ouvert.
  • Avez-vous pu entendre ce qu’elle a répondu?
  • J’ai rien entendu que ça, qu’elle avait pas d’affaires à lui.
  • Comment se fait-il que vous [n’]avez pas entendu autre chose?
  • On était en dedans de la maison, eux autres étaient plus passés la maison. Madame Valcourt a continué à marcher quand même.

Selon le témoin, il s’était écoulé de 5 à 10 minutes avant qu’il sorte de la maison son beau-frère après avoir entendu Marie-Louise appeler au secours.  Voilà qui laisse un vide de 5 à 10 minutes.  Que se sont dit Coulombe et sa victime pendant toutes ces minutes?

Soulignons qu’au moment d’être interrogé par Me Bigué, Arsenault avait semblé dire qu’il ne s’était écoulé aucun délai entre le moment de l’apparition de Marie-Louise et l’altercation avec Coulombe.  Était-il en train de se contredire?

Pour la durée de l’altercation, Arsenault l’estima au maximum à une minute.

  • Vous n’avez pas pu empêcher ça?, demanda Me Beaulac.
  • Non.
  • Avez-vous fait une tentative quelconque?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que vous avez fait?
  • Nous avons démanché monsieur Coulombe d’après madame Valcourt.
  • Avez-vous eu connaissance de dettes qui auraient pu être question de dettes entre l’accusé et la victime?
  • Non.
  • Au moment où vous êtes sorti?
  • Non, j’ai vu des papiers, mais je ne savais pas ce qu’il y avait dessus. J’ai vu les papiers de la maison.
  • Quelle était la raison d’être de ses [ces] papiers-là?
  • Je n’en connais absolument rien.
  • Vous ne savez pas quelle sorte de papiers c’était?
  • Non.
  • Qui avait ces papiers-là en main?
  • Coulombe.
  • Êtes-vous bien, bien certain que ce n’était pas la victime?
  • Certainement que c’était monsieur Coulombe.

La Couronne appela ensuite Édouard Houde, 29 ans, qui corrobora essentiellement ce qu’Arseneault venait de dire.  Cependant, son passage dans la boîte des témoins permit de mettre en lumière quelques détails supplémentaires.  Par exemple, Marie-Louise lui aurait dit, alors qu’il tentait de lui venir en aide : « as-tu vu une chose semblable, il ne veut pas me lâcher ».  Au cours de la bagarre, elle aurait ajouté : « Édouard, fais-moi lâcher ».

Houde admit qu’au moment où Coulombe dégainait sa barre de fer il avait eu lui-même peur d’être blessé, ce qui l’avait convaincu de reculer de quelques pas.

Autre détail, Houde expliqua avoir vu la victime couchée sur son côté droit au moment de quitter les lieux pour aller chercher du secours et qu’à son retour, 5 à 10 minutes plus tard, elle « était couchée en plein sur le dos, bien étendue ».  Elle aurait poussé trois soupirs avant de s’éteindre.

Encore une fois, le contre-interrogatoire fit ressortir un détail intéressant, voir troublant.  Après lui avoir fait admettre qu’il était parvenu à séparer Coulombe et Valcourt sans difficulté, et cela à deux reprises, Me Beaulac lui posa une question toute simple.

  • Dans quel état est-ce que paraissait l’accusé à ce moment-là?
  • Il paraissait en parfait état, à mon point de vue.
  • La victime paraissait-elle énervée, elle?
  • Non.
  • L’accusé non plus?
  • Parce qu’ils se parlaient tous les deux en souriant.
  • À ce moment-là, vous n’avez pas cru qu’il y avait quelque chose de tragique dans cette affaire-là?
  • Du tout.

Peut-on réellement imaginer que Coulombe et sa victime discutaient avec le sourire aux lèvres quelques secondes seulement avant que survienne le meurtre?

Évidemment, Me Beaulac cherchait à éclaircir tous ces détails dans le but évident d’éloigner la possibilité que son client soit reconnu coupable de meurtre avec préméditation, ce qui, à l’époque, conduisait automatiquement vers une condamnation à mort.  Or, puisqu’on sait que Coulombe a finalement été pendu en janvier 1933, il faut en déduire que la Couronne a fini par prouver au jury qu’il y avait eu préméditation.  Malheureusement, les transcriptions du procès demeurent introuvables, du moins pour le moment.  Ce vide archivistique nous empêche de comprendre comment la Couronne est parvenu à prouver la préméditation, et peut-être même de connaître le mobile.

Puisque l’arme du crime vient à peine d’être retrouvée, espérons qu’il en sera de même un jour pour le procès.

 

[1] https://historiquementlogique.com/2015/07/23/laffaire-alfred-coulombe/

[2] Les mots entre les parenthèses apparaissent ainsi dans les transcriptions.

Procès pour bigamie à Trois-Rivières, 1923

screenhunter_551-mar-01-18-58Le 3 octobre 1923, c’est devant l’honorable juge François-Xavier Lacoursière que s’ouvrit le procès de Trifone Petcoff[i], un immigrant d’origine bulgare, accusé de bigamie en vertu de l’article 307 du Code criminel de 1906.  L’accusé avait choisi de subir un procès expéditif, c’est-à-dire devant juge seul.  Me Philippe Bigué occupa le rôle de procureur de la Couronne, tandis que l’accusé fut représenté par Me Léo Désilets.

         C’est dans la paroisse de Ste-Marie-Madeleine, dans la ville de Cap-de-la-Madeleine, que l’accusé, sous le nom de « Joseph Trifon Petcoff », avait épousé Rose Anna Laganière le 5 novembre 1919 avec l’accord de monseigneur François-Xavier Cloutier[ii].  Les registres démontrent qu’il était le fils de Joseph Petka Christophe et d’Evanka Petcova.  Pour sa part, Rose Anna était la fille d’Henri Laganière et d’Emma Champagne de la paroisse Ste-Famille, au Cap.  Ce fut d’ailleurs celle-ci que la Couronne appela comme premier témoin.

Lorsqu’elle révéla au greffier être âgée de 19 ans et six mois, on comprit que Rose Anna n’avait que 15 ans au moment de son mariage avec Petcoff.  D’entrée de jeu, Me Philippe Bigué lui demanda de consulter un document qui avait été déposé sous la cote P-1 au moment de l’enquête préliminaire, à savoir l’extrait de son mariage de 1919.  Par la suite, elle dut authentifier un autre document prouvant que Petcoff s’était fait baptiser le 24 octobre 1919, toujours dans la paroisse de Ste-Marie-Madeleine.  Ce baptême lui avait permis de se convertir au catholicisme pour mieux épouser la jeune adolescente, quelques jours plus tard.

Le dépôt en preuve d’un extrait de baptême concernant un bébé de sexe féminin démontra que le couple avait eu une fille.  Tout au long du procès, cependant, il ne sera plus question de cet enfant, ni même de son identité.  Et par le dépôt d’un second acte de naissance (P-4), on comprit qu’elle avait eu un second enfant baptisé le 4 avril 1923 sous le nom de Trifone Armand Petcoff.  Seul ce nom laissait entendre que le couple avait eu un second enfant, car le témoignage de Rose Anna permit d’apporter des précisions importantes.

  • C’est à moi cet enfant-là, mais pas à lui, dit-elle.
  • Mais c’est pendant l’union de votre mariage avec lui?, lui demanda Me Bigué.

Si les transcriptions du procès ne le disent pas, le registre des baptêmes permet de savoir que l’enfant reçut également le nom de Barrière, c’est-à-dire le nom du second mari de Rose-Anna.  Si la réponse de cette dernière laissa entendre qu’elle était encore mariée à Petcoff au moment de concevoir et d’accoucher de ce fils, un autre document prouva que leur mariage avait été annulé le 9 novembre 1921 par un tribunal ecclésiastique.  Elle avait donc commis une erreur.

  • Maintenant, lui demanda Me Bigué, à la suite de ce jugement-là, qui a cassé votre mariage avec Petcoff, avez-vous contracté un autre mariage?

Me Désilets s’objecta à cette question, affirmant qu’elle était irrégulière et illégale, mais le juge Lacoursière la permit, sous réserve.

  • Oui, monsieur, répondit Rose-Anna.
  • Vous vous êtes mariée avec Alexandre Barrière?

C’est en se tournant vers les registres de la paroisse Ste-Famille qu’on apprend que ce second mariage, cette fois avec Alexandre Barrière, avait eu lieu le 4 juin 1922.  Donc, son fils, bien que portant le même prénom que son premier mari, semblait avoir été conçu dans les règles de la légalité religieuse de l’époque.  Au moment de ce mariage, Alexandre Barrière était décrit comme ingénieur, fils de parents cultivateurs établis à St-Bernard-de-Lacolle.

  • Est-ce que vous avez eu connaissance du baptême de Trifone Petcoff quand il s’est fait baptiser pour vous marier?, questionna Me Bigué.
  • Était-ce une condition que vous aviez exigée de lui pour contracter mariage avec lui?
  • Oui, monsieur.
  • Avant de le marier, aviez-vous des doutes au sujet de savoir si, oui ou non, il avait une femme vivante?
  • Je ne le savais pas.
  • Lorsque vous avez comparu devant le tribunal ecclésiastique aviez-vous des doutes sur la validité de votre mariage?
  • Est-ce que quelqu’un vous avait donné des informations dans ce temps-là au sujet de votre mari Petcoff?
  • J’avais entendu parler que monsieur Christoff avait dit qu’il avait une femme en Bulgarie, mais ils n’avaient pas de preuve eux autres non plus.
  • Par qui en avez-vous entendu parler?
  • Par William Christoff. Il avait parlé de ça à mon père.
  • En apprenant ça, qu’avez-vous fait?
  • On lui a dit de faire venir des papiers.
  • Des papiers comme quoi qu’il n’était pas marié?
  • Dois-je comprendre qu’il a prétendu alors qu’il n’était pas marié?
  • Nous constatons par le jugement du tribunal ecclésiastique que l’évêque a annulé votre mariage avec Petcoff?
  • Oui, monsieur.
  • Et c’est après ça que vous vous êtes mariée devant l’église catholique, encore, avec Barrière?
  • Oui, monsieur.

C’est en avouant ne jamais avoir fait de démarche pour approfondir la question selon laquelle Trifone avait été marié ou non en Bulgarie que Rose Anna fut ensuite contre-interrogée par Me Désilets.

  • Trifone Armand Petcoff est-il l’enfant de votre union avec Barrière?
  • Oui, monsieur.
  • Cet enfant-là est-il né après votre second mariage avec Barrière?
  • Oui, monsieur.
  • Ce mariage avec Barrière a été contracté devant l’église catholique?
  • Est-ce vous-même qui avez fait les démarches pour prendre une action devant l’autorité ecclésiastique pour annuler votre mariage avec Petcoff?
  • Vous n’aviez donc pas alors de doute sur la validité de votre mariage?
  • Quel est l’avocat qui s’est occupé de ça?
  • L’avocat Bourgeois.
  • Est-ce vous-même qui êtes venue le voir?
  • Je suis venu le voir une fois avec le père Fusey.
  • C’est lui, le curé Fusey[iii], qui vous a dit qu’il avait des doutes sur la validité de votre mariage?
  • Oui, monsieur.
  • Est-ce lui qui vous a dit de comparaître devant le tribunal ecclésiastique?
  • Oui, monsieur.
  • Aviez-vous alors des doutes vous-même?
  • Non, monsieur.
  • Vous avez contracté mariage avec Trifone Petcoff, l’accusé, devant le père Bertrand?
  • Au Cap-de-la-Madeleine?
  • Est-ce devant le même prêtre que Trifone Petcoff a été baptisé?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Maintenant, le curé Bertrand, avant de bénir votre mariage, a-t-il demandé à Trifone Petcoff, l’accusé, des preuves qu’il n’était pas marié?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Vous avez dit tout à l’heure que Trifone Petcoff avait fait venir des papiers de chez lui?
  • Et ces papiers ont-ils été montrés?
  • Oui, à monsieur Fusey.
  • Quand?
  • Avant de me marier.
  • Avant votre premier mariage avec Petcoff?, demanda le juge.
  • Oui, monsieur.
  • Étiez-vous présent quand ces papiers ont été montrés au curé Fusey?, reprit Me Désilets.
  • Je n’étais pas chez monsieur Fusey, j’étais chez nous et il est venu avec Christo montrer les papiers.
  • Les avez-vous vu ces papiers-là?
  • Était-ce des lettres?
  • Des lettres.
  • Les avez-vous vues le même jour que Petcoff est allé les montrer au curé Fusey?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Ces lettres-là vous ont-elles été lues?
  • Étaient-elles écrites en bulgare?
  • Est-ce qu’on vous les a traduites en français?
  • C’est monsieur Petcoff qui m’a dit ce qu’il y avait de marqué dessus et c’est Christo qui a été les montrer, ces papiers-là, avec Petcoff et il les a lus lui-même en français.
  • Ces papiers-là déclarent-ils qu’il était marié?
  • Qu’il était garçon.
  • Avant votre mariage avec Petcoff, avez-vous revu monsieur le curé Fusey?
  • Oui, monsieur.
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Me Philippe Bigué, procureur de la Couronne au procès de Petcoff, en 1923.  Quelques années plus tard, il fera condamner Alexandre Lavallée à la pendaison en plus de conduire le procès contre Andrew Day en 1930, cet homme accusé du pire familicide jamais commis à l’arme blanche de toute l’histoire du Canada.

En revenant devant elle, Me Bigué lui fit préciser que c’était Petcoff lui-même qui avait traduit les lettres à Rose Anna, démontrant ainsi qu’il avait menti en affirmant que ces papiers prouvaient son célibat en Bulgarie.

Me Désilets, qui cherchait naturellement des circonstances atténuantes pour son client, obtint du témoin que le père Turgeon avait finalement accepté de la marier après avoir essuyé un refus de la part du curé Fusey.  L’intention de l’avocat était-il de laisser planer un doute quant à la compétence du clergé, ou du moins celle du père Turgeon?

  • Après l’annulation de votre mariage par l’autorité ecclésiastique, vous vous êtes remariée à Barrière?, questionna Me Désilets.
  • Qui vous a marié avec Barrière?
  • Monsieur Fusey.
  • Lui avez-vous demandé si vous pouviez vous remarier?
  • Oui, monsieur.

Les procureurs semblaient s’arracher le témoin, puisqu’il y eut plusieurs retours à la barre de leur part.  Par exemple, après que Me Bigué soit revenu pour lui demander uniquement si elle était catholique, question à laquelle elle répondit par l’affirmative, Me Désilets reprit immédiatement son contre-interrogatoire.

  • Êtes-vous la seule à avoir vu les papiers que Trifone Petcoff, l’accusé, a fait venir de chez lui?, questionna Me Désilets.
  • Qui les a vus à part le curé Fusey?
  • Mon père, ma mère et Christoff et Decho.
  • Maintenant, intervint Me Bigué, pour vous aussi bien que pour votre père et votre mère, ces papiers ne voulaient pas dire grand-chose?
  • Et vous vous êtes fiés à la traduction faite par Petcoff?

La Couronne appela ensuite Decho Irénée Stoychieff, 28 ans, né en Bulgarie le 10 février 1894.  Arrivé au pays en 1912, ce jeune homme s’était converti à la religion catholique en se laissant baptiser le 13 mai 1917 au Cap-de-la-Madeleine.  Deux mois plus tard, le 16 juillet 1917, il épousait Delina Lahaie à St-Alban.  Le recensement de 1921 démontre que le jeune couple résidait alors au 82 de la rue St-Laurent, au Cap-de-la-Madeleine, mais au moment d’apparaître à ce procès il semblait avoir changé d’adresse puisque le greffier nota que ce témoin habitait « à Pont St-Maurice » (ancienne appellation de la rue Fusey ou St-Maurice?).

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L’une des lettres écrites en bulgare ayant été déposée parmi les pièces à conviction lors du procès de Petcoff en 1923.

Interrogé par Me Bigué, Stoychieff se souvenait avoir connu Petcoff vers 1917 ou 1918.  « Il est venu par ici », dit-il, « moi j’étais par ici au Cap et on a travaillé ensemble, une secousse [période] à la St-Maurice[iv] ».  Stoychieff se souvenait que Petcoff lui avait parlé du fait qu’il sortait avec Rose Anna Laganière, ajoutant son intention de l’épouser.  Toutefois, le témoin fut incapable de situer cette conversation sur l’échelle du temps.  Le procureur souhaitait surtout en venir sur de possibles confidences que Petcoff aurait pu lui faire en lien avec son mariage bulgare avant de tromper la confiance de Rose Anna en 1919.

  • A-t-il été question avec vous si, oui ou non, il était marié?, lui demanda Me Bigué.
  • Il m’a toujours dit qu’il était marié et que sa femme était morte, qu’il était veuf.
  • Il ne vous a pas dit qu’il était garçon, il vous a dit qu’il était marié mais que sa femme était morte?
  • Oui, il m’a dit ça, mais je ne sais pas si c’était bien vrai.
  • Vous venez de me dire que Petcoff vous a dit qu’il était marié et qu’ensuite il a dit que sa femme était morte?
  • Vous a-t-il dit ça en même temps qu’il était marié et que sa femme était morte, ou bien donc s’il a commencé par vous dire qu’il était marié et quelque temps après il vous a dit que sa femme était morte?
  • Il m’a dit qu’il était marié et après ça que sa femme était morte.
  • Quand vous a-t-il dit ça?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Longtemps avant de se marier avec Rose Anna Laganière?
  • … Ah! Je ne peux pas dire la date.  Ça devait être quand on a travaillé ensemble à la St-Maurice, en 1918.
  • Est-ce pendant, avant ou après qu’il a dit qu’il devait se marier avec Rose Anna Laganière?
  • Avant son mariage.
  • Dans ce temps-là sortait-il avec Rose Anna Laganière?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Vous a-t-il dit, oui [ou] non, à ce moment-là qu’il devait marier Rose Anna Laganière?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • L’avez-vous rencontré après qu’il eut été marié?
  • Avez-vous eu connaissance que Rose Anna Laganière s’est remariée avec monsieur Barrière?
  • J’en ai pas eu connaissance. J’en ai entendu parler.
  • Mais vous savez, comme tout le monde du Cap, qu’elle s’est remariée avec Barrière?
  • Oui, monsieur.
  • Avez-vous continué à avoir des conversations avec Petcoff dans ce temps-là, après qu’elle eut été remariée avec Barrière?
  • Il n’était pas par ici.
  • Avant de partir et depuis qu’il est revenu, vous en a-t-il parlé?
  • Il ne m’en a pas parlé du tout.
  • Vous jurez ça?
  • Bien, il m’a parlé, je ne me rappelle pas ce qu’il a dit. J’ai entendu parler après qu’ils se sont remis ensemble.
  • Lui-même a dit ça?
  • Oui, et j’ai déjà été chez eux.
  • Vous êtes allé chez eux après qu’elle se fut remariée avec Barrière?

Me Désilets s’objecta mais le juge Lacoursière permit à Me Bigué de poursuivre.

  • Vous êtes allé chez eux après qu’il fut retourné avec Rose Anna Laganière?
  • Là, il a dû être question de la condition dans laquelle il se trouvait?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Vous n’avez pas trouvé ça drôle de les voir ensemble?
  • Je ne trouve pas ça drôle.
  • Est-ce qu’il a été question de ça?
  • A-t-il été question de ça, oui ou non, qu’il était marié de l’autre côté [de l’Atlantique] à ce moment-là?
  • Il n’a pas été question de ça.
  • Vous jurez qu’il n’en a pas été question?
  • Pas dans ce moment-là, surtout.
  • Dans quel moment?
  • Ça ne fait pas longtemps de ça, il restait en haut de chez monsieur Picard.
  • En a-t-il été question à ce moment-là?
  • Il m’a toujours dit qu’il était marié et que sa femme était morte. C’est tout ce que je peux dire, moi.  Je ne connais pas chez eux.
  • Pour vous rafraîchir la mémoire, a-t-il été question, oui ou non, si Petcoff vous a demandé s’il ne pourrait pas se procurer des faux documents de l’autre côté pour démontrer qu’il n’était pas marié?
  • De quelle manière et comment vous a-t-il demandé ça?
  • Il m’a dit qu’il voulait actionner le clergé et il voulait avoir des documents pour se servir de ça.
  • Après, en procès ecclésiastique?
  • Et qu’il voulait avoir des faux documents pour prouver quoi?
  • Qu’il n’était pas marié.
  • Qu’est-ce que vous lui avez répondu à ce propos-là?
  • J’ai répondu qu’il essaie à en avoir. Il a écrit toujours et vous avez ses lettres.
  • Vous lui avez répondu d’essayer, que vous ne vouliez pas vous en charger, vous?
  • Comme question de fait, vous en êtes-vous occupé, vous?
  • Pas du tout.
  • Vous lui avez répondu de s’arranger avec ça?
  • Vous venez de dire qu’il a écrit et qu’on avait les lettres de sa femme?

Lorsque Me Bigué tenta de produire en preuve ces fameuses lettres venues directement de Bulgarie, Me Désilets s’objecta en prétextant que le témoin n’était pas de compétence à en prouver la provenance.  Le juge maintint l’objection.

  • L’accusé vous a-t-il montré les réponses qu’il avait reçues?, reprit Me Bigué.
  • Il ne m’a rien montré.
  • L’accusé vous a-t-il dit qu’il avait reçu une réponse de sa femme?
  • Il ne m’a pas dit ça.
  • Il vous a dit qu’il devait écrire?
  • Quand on a parlé ensemble, je ne sais pas à quelle date, j’ai dit s’il veut en avoir, écrit. Si t’es pas marié, tu vas en avoir.
  • Vous a-t-il dit qu’il devait écrire ou qu’il avait écrit?
  • Il ne m’a pas dit ça.
  • Vous a-t-il dit qu’il était pour écrire?
  • Oui, monsieur.

Henri Laganière

         Le père de Rose-Anna, âgé de 52 ans, fut d’abord interrogé par Me Bigué, qui lui demanda de consulter le document déposé sous la cote P-11.  Henri le reconnut comme étant la lettre qu’il avait lui-même ouverte avant d’ajouter avoir pris sa fille et Christo comme témoin afin d’aller rencontrer Petcoff, la lettre en main.

  • Où était-il Petcoff dans ce temps-là?
  • À Détroit, Michigan. J’ai été trouvé Petroff en pension chez monsieur Beaumier.  J’avais été averti qu’il avait reçu deux lettres, il avait l’autorisation de les retirer à la malle au Cap-de-la-Madeleine.  J’ai pris Christo pour voir les lettres, pour voir si ça nous intéressait.
  • Vous êtes allé avec Christo chez Ivon Petroff, chez monsieur Beaumier, pour prendre connaissance de ces deux lettres?
  • Celle que je viens de vous exhiber, c’en est une?
  • Qui fait partie de la liasse produite à l’enquête préliminaire comme exhibit P-11?
  • Qu’est-ce qui s’est passé?
  • J’ai décacheté la lettre et j’ai dit à Henri Christo « es-tu capable de la traduire en français pour voir si c’était une lettre qui nous intéressait? ». Il dit « oui, ça vient de sa femme et de ses enfants ».  J’ai gardé les lettres et j’ai été chez monsieur le curé Fusey et il m’a dit « connaissez-vous deux bulgares qui sont capables de traduire en français? ».

Rapporter les paroles d’une conversation à laquelle l’accusé n’était pas présent est considéré comme du ouï-dire, ce qui est inadmissible en Cour.  Pourtant, dans les transcriptions on note aucune intervention de Me Désilets à ce sujet, ni de celle du juge.  Cette pratique, transmise par la Common Law depuis fort longtemps n’était certainement pas ignorée des membres de cette Cour.

  • Vous dites que vous avez décacheté les deux lettres et que vous les avez fait traduire par Christo?, reprit Me Bigué.
  • Vous a-t-il donné le résultat de la traduction immédiatement, séance tenante?

Me Désilets s’objecta sur la manière de procéder, alors Me Bigué demanda au témoin de produire les documents apparaissant sous la cote P-11, ce à quoi Me Désilets s’objecta à nouveau.  Celui-ci fit valoir que ces lettres avaient été prises « chez Ivon Petroff qui n’est pas l’accusé ignorait la réception de cette lettre et de plus que l’on ne peut pas faire la production de cette lettre vu que le témoin n’est pas compétent ».  Malgré tout, le juge permis la production de cette preuve, encore une fois sous réserve.

  • C’est la lettre du fils de Trifone Petcoff, en date du 4 avril 1921?, demanda Me Bigué.

Il lui demanda ensuite de prendre connaissance d’une autre lettre qui avait été déposée sous la cote P-9 lors de l’enquête préliminaire.  Le témoin admit avoir également ouvert cette autre lettre.  Encore une fois, Me Désilets s’objecta à l’admissibilité de cette preuve mais la réponse du juge Lacoursière fut la même.

  • Maintenant, reprit Me Bigué, voulez-vous dire à la Cour sous quelles circonstances vous avez mis la main sur cette lettre-là?
  • J’ai mis la main sur la lettre par rapport que ça m’intéressait, voyant la position que ma fille, vu que son mari était parti et que monsieur Petroff avait l’autorité de les retirer et de les renvoyer à Détroit. J’ai pris Henri Christo comme témoin.
  • Monsieur Henri Christo était témoin?
  • Oui, et je l’ai fait traduire en français. Ça intéressait une de sa femme et une de son enfant.  J’ai gardé les lettres et j’ai été chez le curé Fusey.  Il m’a dit : « connaissez-vous deux bulgares capables de traduire en français ».  J’ai dit « oui et la lettre a été traduire [traduite] par Henri Christo en français ».  Après que monsieur Henri Christo a eu traduit les lettres que j’ai décachetées et j’ai eu l’autorité de les transporter à monsieur William Christoff et après ça, je ne me suis plus occupé de rien.
  • Ils vous ont donné la traduction?
  • Pas à moi, à monsieur le curé.
  • Ils vous les ont traduites?
  • Oui, en français.

Ce fut ensuite à Me Léo Désilets de contre-interroger le témoin, qui lui fit d’abord admettre que la traduction avait été réalisée par Henri Christo.  Le père répéta que les lettres avaient été retirées de la poste par Ivon Petroff, un homme qui ne sera d’ailleurs jamais appelé à la barre des témoins, tout en précisant que l’accusé n’était pas présent.  Petcoff se trouvait alors à Détroit.  Et ce fut alors que Me Désilets sortit un lapin de son chapeau.

  • Votre fille a remarié un nommé Barrière?
  • Où est-il aujourd’hui?
  • Il est en prison pour 3 ans de suite. Après ça, le gouvernement fédéral y verra plus tard.
  • C’est vous-même qui l’avez fait mettre en prison?
  • Oui, monsieur.

Rose-Anna avait-t-elle finalement trouvé un second mari encore pire que Petcoff?

Le fait d’ouvrir des lettres qui appartiennent à une autre personne peut représenter un crime fédéral, mais le témoin Laganière venait de dire sous serment que ce Petroff avait une autorisation pour s’occuper du courrier de Petcoff.  Malheureusement, ce mystérieux Petroff ne sera jamais appelé à la barre des témoins pour fournir de plus amples explications sur le sujet.

Henri Christo

Henri Christo était un journalier de 27 ans qui habitait maintenant à Montréal.  Lors du recensement de 1921, il résidait au 103 rue Notre-Dame au Cap-de-la-Madeleine avec sa femme Helida Christo et leurs deux fils : Marcel Christo, 3 ans; et Léo Paul Christo, âgé de moins d’un an.  Alors que devant le greffier il se décrivit comme simple journalier, ce recensement en faisait plutôt un ingénieur.

D’abord interrogé par Me Philippe Bigué, il prit connaissance des lettres en provenance de Bulgarie.  Sur l’une d’entre elles était inscrit le nom d’une certaine Vulca, un détail qu’il ne put expliquer.

  • Vous constatez tout de même que la lettre est adressée à Trifone Petcoff?
  • Oui, sur l’autre bord de l’enveloppe.
  • Sur la face même de l’enveloppe?
  • Qu’est-ce qu’il y a d’écrit en haut sur l’enveloppe?
  • C’est marqué le village de Bachovitza Province.
  • C’est bien l’étampe de votre pays?, demanda le juge?
  • Quand vous en avez eu connaissance pour la première fois?, reprit Me Bigué.
  • Je jure au meilleur de ma connaissance, quand ces lettres-là sont arrivées, j’en ai eu connaissance avant monsieur Laganière, parce qu’Ivon Petroff me l’a montrée avant. Il l’avait dans sa poche.  Il est parti avec cette lettre-là.  Moi, j’ai dit qu’il devait laisser ça au bureau de poste, il n’était pas autorisé à les avoir.  Seulement, cette lettre-là, le postmaster [maître de poste] il connaissait les deux, il ne faisait pas de différence et Ivon Petroff a retiré les lettres, sans le dire que c’était à Trifone.

Voilà qui contredisait le témoignage de Laganière, qui avait affirmé que Petroff était autorisé à ouvrir le courrier de Petcoff.  Qui croire?

  • Vous en avez eu connaissance, vous dites, avant Laganière?
  • Oui, j’en ai eu connaissance de cette lettre-là. Monsieur Ivon Petroff les avait et puis Ivon Petroff est parti avec ces deux lettres-là.  Il a été faire un tour, suivant la track du Pacifique qui descend à la Wayagamack.  Il a été parlé là, je ne sais pas ce qu’il a fait avec.  Après ça, il est revenu.  Il a demandé ce qu’il pourrait faire avec.  J’ai dit « tu pourras faire autrement de donner à madame Petcoff ou à monsieur Laganière ».
  • Alors, ça ne vous a pas surpris quand vous avez vu les lettres entre les mains du père Laganière?
  • Non, parce que je les avais vu avant.
  • Qu’est-ce que monsieur Laganière vous a demandé?
  • Il m’a demandé si je serais assez bon pour lui traduire cette lettre-là, pour voir s’il y avait quelque chose qui l’intéressait. J’ai répondu que je la traduirais bien tel que c’était marqué sur la lettre.  Je ne faisais aucune différence.  Je l’ai traduit et ç’a resté de même.

Le témoin authentifia ensuite la traduction française en confirmant qu’elle était fidèle au contenu original.

  • Est-ce que vous connaissez l’accusé depuis longtemps?, reprit Me Bigué.
  • Je le connais depuis 1917.
  • Vous demeuriez au Cap-de-la-Madeleine durant ce temps-là, quand ces lettres ont été traduites et reçus?
  • Oui, monsieur.
  • Est-ce que vous aviez d’autres compatriotes? Est-ce que vous connaissiez d’autres personnes qui portaient le même nom que Trifone Petcoff au Cap-de-la-Madeleine durant ce temps-là?
  • C’est dans ce moment-là.
  • En quelle année?
  • C’est quand le chemin de macadam est passé au Cap-Madeleine.  Il y en [avait] qui s’appelaient Trifone Petcoff, mais je ne les connaissais pas.
  • Mais dans ce temps-là, il n’y en avait pas d’autre?
  • Je remarque que les enfants de Petcoff, si l’on en croit par cette lettre que vous venez de lire, signent Triphonoff?
  • Dans notre pays on porte toujours le nom du père. Si j’étais chez nous et si j’étais marié, mes enfants s’appelleraient pas Christo, ils s’appelleraient Henri.
  • Qu’est-ce que ça veut dire « off »?
  • Ça veut dire que c’est les enfants à lui.

En pouvait donc déduire de ce témoignage qu’à une certaine époque il y avait eu deux autres personnes portant le même nom au Cap, mais au moment des lettres l’accusé était le seul.  Par conséquent, la Couronne établissait que ces lettres s’adressaient réellement à l’accusé et qu’on ne pouvait donc plaider l’erreur d’identité.

Lorsque Me Désilets contre-interrogea le témoin, il fut question que ce mystérieux Petroff avait été la première personne que le témoin avait vu être en possession de la lettre.  C’est seulement plus tard au cours de la même journée que le document avait abouti entre les mains de Laganière, le père de Rose Anna.

  • Quand monsieur Laganière vous a montré cette lettre, où était-il?, questionna Me Désilets.
  • Si je me rappelle bien, je pense qu’il est venu me chercher chez nous, si je ne me trompe pas. Je ne suis pas certain.
  • Êtes-vous resté chez vous?
  • Non, j’ai parti avec monsieur Laganière et on a été chez lui.
  • Vous êtes allé chez Laganière?
  • Oui, monsieur.
  • Étiez-vous seul avec lui?
  • Il y avait sa famille.
  • L’a-t-il ouverte devant vous?
  • Oui, monsieur. Je ne me rappelle pas si c’est Laganière ou mademoiselle Laganière, Rose-Anna.  C’était l’un des deux.
  • Et ces lettres-là ont été ouvertes par monsieur Laganière chez lui?
  • Oui, je pense que c’est chez lui. Ça fait longtemps de ça.  Je ne peux pas me rappeler de tout.
  • Dans ce cas-là, à votre connaissance, vous jurez que ce n’est pas Laganière qui les a retirées?
  • Votre nom c’est Henri Christo?
  • Oui, monsieur.
  • Vous souvenez-vous d’avoir paru comme témoin en cour civile, dans une cause de Laganière contre Petcoff?
  • Oui, monsieur.
  • Vous avez été assermenté alors comme témoin?
  • Oui et comme interprète, les deux.
  • Dans le temps, avez-vous juré quant à la provenance, la même chose que vous jurez aujourd’hui?

Me Bigué s’objecta à cette question.  Bien que les transcriptions ne permettent pas de connaître la réponse du juge, on présume que l’objection fut retenue puisque Me Désilets enchaîna avec une autre question.

  • En prenant connaissance de cette lettre-là, avez-vous constaté si cette lettre-là était écrite en bon bulgare?
  • Seulement ce n’est pas écrit par un avocat.
  • Ce n’est pas écrit correct?
  • Non, c’est écrit par les enfants. Ils n’écrivent pas aussi bien qu’une grande personne.
  • Lorsque vous avez connu Trifone Petcoff c’était en 1917 à peu près?
  • Oui, monsieur.
  • Voulez-vous dire à la Cour si c’est avant cette année-là qu’il y avait au Cap-de-la-Madeleine, à votre connaissance, des individus qui portaient le nom de Trifone Petcoff?
  • Je sais bien, c’est quand le chemin a été fait au Cap-de-la-Madeleine, il y avait bien des Trifone Petcoff. Il y en avait un ou deux, parce que moi je tenais la grocerie [épicerie] dans le temps et ils venaient acheter chez nous.  Je me rappelle qu’il y en avait, mais depuis je ne sais pas où ils sont.  Ça fait pas mal longtemps, ça fait 6 ans dans le moins.
  • Et ces gens qui donnaient le nom de Trifone Petcoff étaient des gens qui demeuraient au Cap-de-la-Madeleine?
  • Il y en avait au moins deux?
  • Oui, mais je ne peux pas dire combien. Vous savez, je n’étais pas intéressé dans ça.
  • Ces gens-là achetaient chez vous?
  • Oui, je tenais justement avec Stoycheff.
  • Sur la lettre que vous auriez vue pour la première fois entre les mains d’Ivon Petroff, y avait-il au crayon « Vulca »?
  • Je ne peux pas dire, parce qu’Ivon ne m’a pas donné les lettres pour les examiner. Il me les a montrées seulement.  Il m’a dit qu’il avait retiré deux lettres appartenant à Trifone et le postmaster les avait données à lui.  Il pensait que c’était Ivon.

En somme, le maître de poste avait remis les lettres à Petroff en croyant qu’il s’agissait de Petcoff, et Petroff de les montrer ensuite à Christo avant de les remettre au père de la mariée.  Christo avait finalement hérité de la tâche d’en traduire le contenu, et on connaît la suite.  De nos jours, on pourrait certainement se questionner quant à la façon dont ces lettres avaient été obtenues.  Une telle preuve serait maintenant inacceptable en Cour, d’autant plus que ce Petroff aurait pu s’exposer à des accusations puisque le vol de courrier est un crime fédéral.

Ce fut alors que Me Bigué revint le temps de deux questions.

  • C’est lui, Ivon Petroff, qui vous a montré ces deux lettres-là et vous lui avez dit « tu devrais donner ça à sa femme ou à son beau-père »?
  • Pour commencer, je lui ai dit qu’il n’avait pas le droit de les retirer et il a demandé quoi faire avec. J’ai dit « il n’y a pas autre chose que de les donner à sa femme ou bien à son beau-père, monsieur Laganière ».
  • Comme vous l’avez dit tout à l’heure, dans ce moment-là il n’y avait pas d’autre Trifone Petcoff au Cap-de-la-Madeleine?
  • Pas dans ce moment-là.
  • Monsieur Christo, reprit ensuite Me Désilets, vous dites que vous avez connu deux Trifone Petcoff au Cap-de-la-Madeleine?
  • Avant 1917, oui.

Ce fut ensuite au juge Lacoursière de soumettre quelques questions au témoin, qui se montra désireux de préciser la date en rapport avec cette construction de route mentionnée un peu plus tôt par Christo.

  • En quelle année la construction du chemin?
  • Je ne m’en rappelle pas.
  • Vous voulez dire le ciment?
  • Oui, le chemin de Québec au Cap-de-la-Madeleine[v], je ne me rappelle pas si c’est avant ou après.
  • Dans tous les cas, vous teniez dans le temps [un] magasin et il [y] avait deux Trifone Petcoff qui achetaient chez vous?
  • Est-ce que l’accusé en était un?
  • Je me rappelle qu’il y en avait un qui était pas mal vieux, dans les 50 ans, et au meilleur de ma connaissance il y avait un jeune garçon.  Je ne peux pas jurer au juste.
  • Quel âge?
  • À peu près 17 ans.

Me Bigué revint à nouveau devant le témoin pour lui demander d’examiner la lettre déposée sous la cote P-9 et Christo dira l’avoir vu pour la première fois dans les mains de Laganière.  En fait, si on venait d’établir que Petroff avait pris cette lettre directement du maître de poste, le procureur voulut préciser qui l’avait ouverte.

  • Elle a été décachetée devant vous chez Laganière?, questionna Me Bigué.

Le témoin identifia ensuite une autre de ces lettres, qu’il avait également traduite, tout en précisant qu’elle provenait d’un cousin de Petcoff.  Il en avait aussi traduite une autre, celle-là provenant de la première femme de Petcoff, apparemment restée en Bulgarie.

Puis, une dernière fois, Me Désilets, qui avait constaté deux écritures différentes dans ces traductions, s’approcha du témoin pour lui faire admettre qu’il n’avait pas lui-même écrit les traductions.  En fait, Christo dira avoir dicté les traductions, qui avaient finalement été écrites par la sœur du curé Fusey.

L’abbé Philippe Normand

         Le témoin suivant fut l’abbé Philippe Normand, 30 ans, vice-chancelier à l’évêché de Trois-Rivières.  Me Bigué l’invita à consulter le document qui avait été déposé sous la cote P-5 lors de l’enquête préliminaire et qui était, en fait, le jugement du tribunal ecclésiastique du diocèse.  Rappelant qu’à l’enquête préliminaire il avait justement comparé ce document à l’original, paragraphe par paragraphe, l’abbé Normand l’authentifia.  Ce témoignage, quoique bref, servit à établir que l’évêché était aussi en possession de témoignages rendus par Christo, tel que mentionné par celui-ci un peu plus tôt.  Me Désilets n’eut aucune question pour l’abbé Normand, et le juge ajourna les audiences au lendemain.

William Christoff

         Le 4 octobre 1923, on entendit un seul et dernier témoin en la personne de William Christoff, 27 ans, qui se décrivit comme un ébéniste demeurant à Montréal.  Me Bigué lui présenta alors le document déposé sous la cote P-9 et le témoin se rappela que le curé Fusey lui avait apporté cette lettre dans le but de la traduire.  Il confirma avoir fait la traduction mais sans toutefois l’avoir écrite.

  • Vous l’avez dicté?, questionna Me Bigué.
  • Oui, et après je l’ai relue pour voir si c’était correct.
  • Est-ce une traduction fidèle?
  • Maintenant, l’autre partie est écrite par sa femme?
  • Oui, c’est la même lettre.

Autre précision que permit d’apporter ce témoin, c’est que le curé Fusey s’était déplacé jusqu’à Montréal pour traduire la lettre.  Me Bigué lui demanda de déposer en preuve ces traductions sous les cotes P-7 et P-8.  Le témoin les authentifia en précisant qu’une seule erreur était survenu : à un endroit il était écrit 12ème jour alors qu’il aurait plutôt fallu y lire 2ème jour.

C’est seulement ensuite que Me Désilets contre-interrogea le témoin.

  • Avant que le curé Fusey vous les apporte, vous ne savez pas du tout où ils avaient été pris?
  • C’est-à-dire que monsieur le curé est venu me chercher chez nous pour aller les traduire chez le notaire.  Je ne me rappelle pas du nom.
  • C’est la traduction que vous avez faite?
  • Ces papiers m’ont été montrés par le notaire. Ils étaient entre les mains du notaire.
  • À Montréal?
  • Ils étaient sur la table du notaire et monsieur le curé m’a demandé de les traduire.
  • Vous avez traduit la lettre qui viendrait de Pena, qui est sensée être une femme?
  • Qui écrit à Trifone Petcoff?
  • Où trouvez-vous la lettre de la femme?
  • C’est de ce côté-ci de la page.
  • Comment signe-t-elle?
  • Votre épouse Pena.
  • C’est tout, ça?
  • Qui a écrit les traductions?
  • C’est ma belle-mère.
  • Au Cap?
  • Pena, c’est un nom de fille?, questionna le juge.
  • C’est un nom de femme ou fille.
  • Comment distinguez-vous entre le nom d’une femme et le nom d’une fille?
  • Dans notre habitude, après que la femme est mariée, c’est son nom de baptême pareil comme avant ou bien le nom de son mari.
  • Dans ce cas-là, la personne qui a signé « Pena » portait-elle dans son temps de fille le nom de Pena?

Ainsi se termina le procès de Petcoff.

Le verdict

Le juge Lacoursière se retira pour prendre le tout en délibéré.  C’est le 13 octobre 1923 qu’il fit connaître son verdict en ces termes :

D’abord, il justifia sa décision d’avoir accepté de produire les documents en preuve parce que ceux-ci avaient déjà été produits et lus lors de l’enquête préliminaire.  L’accusé en connaissait donc la teneur.  Ensuite, il incombait à la Couronne de prouver trois choses : le premier mariage; le second mariage; et que la première femme de l’accusé était vivante lors du second mariage.  Il dira également que les admissions de l’accusé étaient suffisantes pour prouver le premier mariage.  « Si nous ajoutons à ces admissions les documents officiels constatant son premier mariage, nous sommes en présence d’une preuve complète, qui doit être acceptée en fait et en droit », écrit le juge Lacoursière.

Quant à savoir si la première femme était encore vivante au moment du second mariage, le juge souligna que la lettre de l’épouse bulgare datée du 21 février 1921 représentait une preuve suffisante.  Et le juge d’ajouter : « Tous ces faits, cet enchaînement de circonstances, constituent une preuve accablante contre l’accusé, ou tout au moins, une preuve de présomption suffisante pour laisser à l’accusé la charge de la détruire.  L’accusation de bigamie est une des rares offenses pour lesquelles le Code Criminel offre des excuses comme moyens de défense à celui qui s’en rend coupable.  Ces excuses se trouvent au paragraphe 3 de l’art. 307 C.C.  L’accusé n’a pas jugé à propos de s’en prévaloir, c’était son droit.  D’ailleurs, je ne crois pas qu’il pouvait être plus habilement défendu qu’il l’a été par son procureur.  Je déclare l’accusé coupable de bigamie, suivant l’accusation telle que portée ».

Ce verdict valut à Petcoff une sentence de 2 ans d’emprisonnement.

Épilogue

Decho Irénée Stoychieff, l’un des témoins dans cette affaire, s’éteignit à Greenfield Park le 17 mai 1971.

La seule enfant que Rose Anna Laganière aurait eu avec Trifone Petcoff, celle dont il a été question lors du procès sans qu’on en révèle l’identité, s’appelait Rose Emma Petcoff.  Le 18 juillet 1936, cette fillette devenue femme épousa Eusèbe Nolet dans la paroisse Ste-Marie-Madeleine du Cap-de-la-Madeleine.  Cependant, rien n’indique que ses parents aient assistés à la cérémonie.

D’ailleurs, après le verdict de l’honorable juge Lacoursière, on perd la trace de Trifone Petcoff.  Serait-il retourné auprès de sa première épouse en Bulgarie après avoir purgé sa sentence?

Et qu’est devenue Rose Anna auprès de ce second mari turbulent?

Le curé Éphrem Fusey fut inhumé le 31 décembre 1930 dans la paroisse Ste-Famille.  Il était le fils du notaire Georges Fusey et de Léocadie Dugas.  C’est en son honneur qu’on nomma la rue Fusey au Cap-de-la-Madeleine, un nom qui survécut aux fusions municipales au tournant du 21ème siècle.


[i] Encore une fois, comme c’est de coutume dans les archives et autres faits historiques, l’orthographe du nom connaît quelques variantes à travers le dossier, par exemple « Triphone ».

[ii] Né le 2 novembre 1848 à Ste-Geneviève-de-Batiscan, il reçut l’ordre le 22 septembre 1872 à la cathédrale de Trois-Rivières.  En plus d’avoir approuvé une apparition de la vierge Marie qui se serait déroulé en 1880 à la basilique du Cap-de-la-Madeleine, il confirma le miracle du fameux pont de glace de 1879, mythe bien intégré dans l’histoire de la ville.  Monseigneur Cloutier s’est éteint le 18 septembre 1934 à l’âge de 85 ans.

[iii] Éphrem Fusey fut curé fondateur de la paroisse Ste-Marie-Madeleine du Cap-de-la-Madeleine de 1918 à 1931.  C’est en son honneur que fut baptisé la rue Fusey.

[iv] S’agissait-il de la St-Maurice Pulp and Paper Co. De Trois-Rivières ou alors de la St-Maurice Lumber Co. Au Cap-de-la-Madeleine?

[v] Le témoin semblait faire référence au chemin du roi, que l’on désigna par la suite comme la route 2 avant de la baptiser finalement route 138.

L’affaire Blais, le témoignage du chef Longval

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Le chef Napoléon Longval, de la police de Shawinigan.

Dans certaines causes criminelles, on découvre de petits incidents intéressants qui ont marqués les salles d’audience d’autrefois. C’est le cas de l’affaire Ildège Blais, ce jeune homme qui fut le dernier pendu dans l’enceinte de la vieille prison de Trois-Rivières en 1934. La justice l’avait condamné pour le meurtre de son père, survenu à Shawinigan deux ans plus tôt. Le 25 janvier 2015, je présentais d’ailleurs un résumé de l’affaire dans l’article Ildège Blais, le dernier pendu à la prison de Trois-Rivières.

 

Au moment de l’enquête préliminaire, alors que Blais était accusé de tentative de meurtre – son père n’avait pas encore succombé à ses blessures – le chef de la police de Shawinigan, Napoléon Longval, donna un point de vu intéressant à propos d’un couteau trouvé sur le suspect lors d’une « deuxième » fouille.

Né à Saint-Maurice en 1883, Longval s’était installé à Shawinigan en 1899 avant de faire son entrée dans les forces policières de sa ville d’adoption en 1917. Quatre ans plus tard, il atteignait le grade de chef. Au moment de prêter serment dans cette enquête préliminaire de 1932, il était âgé de 49 ans.

C’est sur la rue Tamarac à Shawinigan que Longval avait procédé à l’arrestation de Blais, une vingtaine de minute après le drame, dit-il. Ensuite, il avait pratiqué une première fouille corporelle. Toutefois, c’est seulement au cours d’une seconde fouille qu’il découvrit un couteau, tombé au sol au moment où Blais retira ses chaussures.

L’apparence de cette arme blanche et son niveau de dangerosité donna lieu à l’échange suivant entre Longval et l’avocat Talbot :

  • Ce couteau est un couteau de poche ordinaire, c’est un canif comme on appelle ça vulgairement?, minimisait l’avocat de la défense.
  • C’est un gros canif, répliqua Longval.
  • Oui, mais tout de même, c’est un couteau de poche ordinaire avec un tire-bouchon, un[e] espèce d’appareil pour gratter?
  • C’est un coupe-vitre ça.
  • Dans tous les cas, c’est un canif ordinaire d’ouvrier?
  • C’est un gros canif, s’entêta le chef Longval.
  • Oui, je comprends mais c’est un canif?
  • C’est un couteau.
  • Ce n’est pas un poignard?
  • Non.
  • Par elle-même, ce n’est pas une arme dangereuse?
  • Ah oui. J’ai aussi peur de ça comme du revolver.
  • Bien, vous êtes sous serment, monsieur Longval?
  • Ah oui, certainement. Je le sais. C’est aussi dangereux comme le revolver ce couteau-là.
  • Vous jurez que vous avez aussi peur de ce couteau comme d’un revolver?
  • Oui, monsieur.

Que l’objet en question ait été un couteau ou un canif multifonctions[i], Me Talbot avait réussi à démontrer la partialité du témoin quant à l’interprétation de l’arme.

Au cours du procès d’Ildège Blais, qui s’ouvrit le 7 novembre 1933 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge Aimé Marchand, c’est sur la description de l’arme du crime que les compétences du chef Longval furent mises à l’épreuve.

Précisons d’abord que l’arme utilisée par Ildège Blais dans le meurtre de son père était un pistolet automatique de marque Savage et de calibre .32. Pour être précis, un pistolet est une arme de poing comportant un chargeur et un mécanisme à culasse permettant le chargement automatique dans le canon d’une nouvelle cartouche après chaque pression de la détente. Le revolver, quant à lui, comporte un barillet rotatif contenant généralement six cartouches[1].

Mais avant d’en venir à ses connaissances sur les armes, Longval dut admettre avoir intercepté Blais à l’intersection de Tamarac et de la 5ème rue, entre 19h30 et 20h00. Cela nous portait à plus d’une heure après le drame. Pourtant, lors de l’enquête préliminaire, il avait parlé d’une vingtaine de minutes.

Au moment de procéder à la première fouille du suspect, Longval dira avoir trouvé sur Blais une boîte de cartouches de calibre .32. C’est seulement un peu plus tard au cours de cette même soirée, vers 21h00, que le chef se décida à procéder à une fouille plus complète. C’est à ce moment que le couteau tomba au sol lorsque Blais retira ses chaussures. Pourquoi ce délai entre ces deux fouilles? Le chef de la police de Shawinigan avait-il fait preuve d’imprudence ou d’incompétence? Et si Blais avait choisi de se servir de ce couteau après la première fouille?

Évidemment, le but du procès était de se concentrer sur un seul crime et non de mettre les policiers au banc des accusés. Tout de même, on peut se questionner.

Lorsque Longval décrivit sous serment la crise que Blais leur fit après la découverte du couteau, on serait en droit de se demander si l’individu était mentalement dérangé. Voilà qui rejoindrait d’ailleurs un commentaire que la mère de l’accusé émettra au moment de témoigner pour la défense.

  • Quand on a voulu le fouiller la deuxième fois, expliqua Longval, il était pas consentant qu’on le fouille. Il ne voulait pas. Il a fallu prendre des moyens.
  • Quels moyens avez-vous pris?
  • On l’a serré un peu. On l’a mis par terre.
  • De quelle manière se défendait-il? Qu’est-ce qu’il disait en opposition à vos fonctions?
  • Il se débattait, il ne voulait pas qu’on le fouille.
  • Parlait-il?
  • Très peu.
  • Alors, vous avez dû le serrer?
  • On l’a serré et on a pris les moyens pour le fouiller.
  • Dois-je comprendre que vous procédez de cette manière-là quand vous arrêtez quelqu’un?
  • Il faut prendre certains moyens des fois.

Au moment où Me Philippe Bigué, procureur de la Couronne, demanda au chef Longval de décrire l’arme du crime, certaines réponses peuvent aujourd’hui faire sourire.

  • Quelle espèce de revolver [sic] est-ce, d’abord?, demanda Me Bigué.
  • Automatique.
  • Qu’est-ce que ça veut dire automatique?
  • On a rien qu’à tenir le doigt sur la clanchette [sic], il marche continuellement.

Pour être précis, il décrivait là le mécanisme d’une mitraillette, dont la salve ne s’arrête que lorsqu’on relâche la détente ou que le chargeur soit vide. L’utilisation du terme « automatique » dans le cas du pistolet Savage, comme dans tous les autres pistolets modernes fabriqués depuis, pourrait porter à confusion. Si le terme désigne le fait que les cartouches s’engagent automatiquement dans la chambre après chaque mise à feu, incluant l’extraction de la douille, le terme semi-automatique serait plus approprié.

Heureusement, le juge Aimé Marchand s’était rendu compte de cette imprécision.

  • Autant de fois vous pressez la détente, autant de coups de feu qu’il y a de balles dans le magasin?, proposa-t-il au témoin.
  • Oui, justement, fit Longval.

Si Me Bigué crut bon de revenir sur l’imprécision entendu un peu plus tôt, le chef Longval démontra une fois de plus sa méconnaissance des armes.

  • Faut-il presser la détente à chaque coup pour en obtenir un coup?, lui demanda le procureur.
  • Vous voyez, à chaque fois qu’on tire une balle, le revolver fait ça.
  • À chaque fois que vous pressez la détente le revolver fait ça, le canon avance?
  • Oui, et la balle vide sort.

Le canon n’avance pas sur un pistolet; c’est la culasse qui recule.

En faisant répéter au chef Longval qu’il fallait presser la détente pour obtenir chaque tir, Me Bigué réduisait par la même occasion la vraisemblance de la théorie des tirs accidentels. Pour sa part, le juge Marchand avait fait ses devoirs car en dépit des imprécisions du chef on ne parlait pas ici d’un véritable mécanisme automatique comme sur une mitraillette.

Le contre-interrogatoire dirigé par Me Gariépy permit de faire ressortir certains détails quant à l’équipement de la police shawiniganaise. Entre autres choses, il fit dire au chef que lui et ses collègues utilisaient des armes de marque Savage mais surtout des Colt.

  • Est-ce que pour viser on se sert d’un revolver de la même façon dont on se sert d’une carabine?, questionna Me Gariépy.
  • Ah non. Ce n’est pas la même chose.
  • Quel est le principe avec une carabine? Je comprends que l’on vise, on fixe l’endroit, avec un revolver est-ce que l’on fixe l’endroit?
  • Pas aussi bien qu’avec une carabine.
  • De quelle façon procèdent les experts qui veulent viser avec un revolver?
  • Avec un revolver on n’est pas capable de viser. Quand on tire notre coup, le revolver relève.
  • Alors, avec un revolver est-ce qu’il y a une façon spéciale de viser?
  • Certainement.
  • Quelle est cette façon-là?
  • Ça, j’ai jamais pratiqué bien, bien, avec le revolver.
  • Vous êtes chef de police?
  • Oui.
  • Faites-vous pratiquer vos policiers des fois?
  • De temps à autres.
  • Quel est le principe qu’on leur enseigne pour bien viser avec un revolver?
  • Ordinairement, on tire comme ça.
  • Comme si vous montriez avec votre index?, intervint le juge.
  • Oui.

 

 

[1] C’est aussi le revolver, inventé par Samuel Colt, qui est habituellement utilisé pour les plus puissants calibres, tels le .357, .44 ou plus récemment l’impressionnant .500 S & W.

[i] Puisque Me Talbot a mentionné dans ces questions cette possibilité selon laquelle la couteau était aussi muni d’un tire-bouchon, on serait tenté de le voir comme un canif multifonctions plutôt qu’un simple couteau.