Mafia Inc.

 

mafia-incCédilot, André; Noël, André.  Mafia Inc., grandeur et misère du clan sicilien au Québec.  Les Éditions de l’Homme, Montréal, 2010, 430 p., ISBN 978-2-7619-2985-1

Les noms pullulent et les crimes se succèdent à une vitesse effarante dans cet ouvrage magistral préfacé par Pierre de Champlain, ancien analyste du Service de renseignements criminels à Ottawa.  Ce bouquin, qui s’inscrit, d’une certaine manière, dans la même lignée que le classique de Jean-Pierre Charbonneau La Filière canadienne, est une œuvre de référence incontournable.  La rigueur de ces deux auteurs, issus du milieu journalistique, et dont l’un d’eux est devenu enquêteur au cours de la célèbre Commission Charbonneau, n’est plus à démontrer.

Ce n’est pas un roman à l’eau de rose, mais plutôt un document sérieux décrivant les crimes et les impacts réels de la vie mafieuse.  Rapidement, le lecteur est plongé dans le fameux triple meurtre du 24 mai 1981 à Ozone Park.  Cette exécution coûtera la vie à Alphonse « Sunny Red » Indelicato, Dominick Trinchera et Philip Giaccone.  La scène fut portée à l’écran dans le film Donnie Brascoe, mais ce qu’il faut surtout retenir c’est que l’un des tireurs était nul autre que Vito Rizzuto, le futur seigneur du crime organisé montréalais.  Son implication dans ce triple meurtre viendra d’ailleurs le hanter lorsqu’il sera arrêté en janvier 2004.

Cédilot et Noël présentent ensuite un historique fascinant, entre autre en nous racontant l’histoire de Giuseppe Spagnolo qui, en Italie, avait combattu la mafia avant d’être assassiné le 14 août 1955.  On y apprend que des siècles de conquête de la Sicile auraient contribués à cette tendance à se méfier des étrangers, ce qui développa du même coup l’importance des liens familiaux et la fameuse loi du silence.

Des signes de crimes organisés auraient été constatés dès 1823, alors que l’origine du mot mafia reste encore à déterminer.  Lorsque le gouvernement de Mussolini remplaça le pouvoir de la mafia en Italie, plusieurs Italiens s’installèrent en Amérique pour mieux reformer les rangs.  La naïveté des Québécois et l’ouverture indisciplinée de la Ville de Montréal a alors favorisé cette expansion du crime, qui, comme on le sait maintenant, atteignit les sphères de la politique.

Comme le titre l’indique, on se concentre plus précisément sur le crime organisé québécois, mais sans toutefois perdre de vue les connexions mondiales.  Le lecteur passe donc par l’époque des calabrais, en particulier celle des Cotroni, avant d’assister à la chute de ces derniers avec l’assassinat de Paolo Violi en janvier 1978.  Ensuite, les Rizzuto, des siciliens, prirent la relève.

Pour ceux et celles qui seraient tenté de ne voir que le côté romantique de la criminalité avec ses beaux costumes, ses cigares et ses voitures de luxe, Cédilot et Noël rappellent que « dans la mafia, les événements joyeux comme les mariages devancent les événements sanglants et leur succèdent avec la régularité d’un métronome.  Les tueurs d’aujourd’hui deviennent les cibles de demain.  Le temps de siffler un verre de champagne, les alliés du jour se transforment en adversaires.  La vie ne semble avoir de sens que si elle côtoie la mort ».

Ce livre, écrit avant les circonstances entourant la Commission Charbonneau, laissait déjà quelques pistes aux lecteurs quant aux nouvelles tendances de la mafia, à savoir leur implication dans des entreprises légales, incluant le milieu de la construction.  Il est d’ailleurs question de Jocelyn Dupuis, Tony Acurso et du gouvernement libéral fédéral qui semble avoir des atomes crochus avec le crime organisé.  Que dire de la réaction du premier ministre Jean Chrétien qui demande à un haut gradé de la GRC si la mafia existe réellement!

Le dernier chapitre, intitulé La débandade, en dit long sur le revirement de situation qui s’est produit depuis le début des années 2000.  Retour d’ascenseur oblige, la situation s’est violemment renversée au détriment du clan Rizzuto.  Il faudrait sans doute une mise à jour pour détailler les événements survenus depuis la publication – les meurtres de Nick Rizzuto et de Rocco Sollecito, pour ne nommer que ceux-là – mais on aura compris que le crime organisé est un phénomène en constante évolution et qui n’aura certainement pas fini de surprendre la population.

Il y a quelques mois, on nous annonçait que Mafia Inc. sera adapté pour le cinéma, dans un film réalisé par Podz (L’affaire Dumont, Minuit le soir, 19-02).  Il sera intéressant de voir ce que le milieu culturel retiendra de cette source d’inspiration inépuisable qu’est le crime organisé.

Publicités

Histoire du crime organisé à Montréal, de 1900 à 1980

gr_9782761940269DE CHAMPLAIN, Pierre. Histoire du crime organisé à Montréal, de 1900 à 1980. Les Éditions de l’Homme, Montréal, 2014, 502 p. ISBN : 978-2-7619-4026-9

Mon dernier compte rendu de livre remonte à loin déjà. C’est à la lecture du dernier ouvrage de Pierre De Champlain que cet intérêt a soudainement refait surface. Je profite d’ailleurs de l’occasion pour préciser que mes comptes rendus ne sont pas des critiques littéraires mais plutôt des révisions sommaires destinées à informer le lectorat de la pertinence que celui-ci pourrait développer envers une publication.

Pour certains, Pierre De Champlain se passerait de présentation, alors que pour d’autres son nom reste à découvrir. Cet ancien analyste à la Direction des renseignements criminels de la GRC n’en est pas à sa première publication, sans compter qu’il a laissé sa marque par une excellente préface dans Mafia Inc., d’André Cédilot et André Noël, en 2010.

Ce qu’il y a de fascinant, contrairement à d’autres publications, c’est que l’auteur nous fait remonter le temps jusqu’aux origines du crime organisé dans la région de Montréal. On se retrouve ainsi au début du 20ème siècle avec un personnage comme Antonio Cordasco et une organisation encore peu structurée, la Main Noire. Ce n’est qu’au fil des décennies que le crime organisé deviendra ce qu’il est aujourd’hui, bénéficiant entre autres de l’incontournable période de la prohibition.

Certes, les noms propres font légion, mais on nous explique les transitions et surtout l’évolution du crime organisé. D’autant plus que « les histoires de mafia » survivent souvent par le ouï-dire ou la passion que certains entretiennent pour le cinéma de gangsters, le livre de De Champlain va plus loin que ça. Remarquablement bien documenté et d’une plume qui traduit sa rigueur, l’auteur nous amène dans un énorme survol du 20ème siècle qui nous fait comprendre l’évolution du crime depuis les entourloupettes d’un Cordasco jusqu’à la corruption policière, et en passant par le milieu du trafic de drogue.

On nage donc à travers des commissions d’enquête, partant de celle du juge Cannon en 1909 jusqu’à la célèbre CECO des années 1970, en passant par celle du juge Caron au cours des années 1950, et j’en passe.

On assiste également aux changements de garde avec la montée en puissance des Cotroni, jusqu’à la transition des siciliens, les Rizzuto. Entre temps, des sous-chapitres détaillent des personnages comme Lucien Rivard, Harry Davis, Pax Plante, Jean Drapeau, les frères Dubois, Richard Blass, et plusieurs autres.

En fait, l’œuvre est si bien documenté que mon résumé ne peut lui rendre justice. J’oserais même ajouter que pour le néophyte en matière de Mafia, Histoire du crime organisé à Montréal mérite qu’on y jette un œil, ne serait-ce que pour être témoin de l’évolution de cette face cachée de notre société et ainsi comprendre un peu ce qui peut se produire en dehors de notre quotidien.

Pour les amateurs de faits divers et de causes judiciaires, c’est assurément un livre à ajouter à sa bibliothèque personnelle.