Octobre 70: Charles De Gaule n’a rien inventé (6)

(BAnQ: E6S7SS1P701601 001)

Après les condamnations de Pierre Vallières et de Charles Gagnon, le FLQ se fit apparemment oublier durant un temps, ce qui pourrait laisser entendre que ces deux-là dirigeaient une cellule importante de l’organisation qui venait d’être paralysée par le travail des autorités.

Le 24 juillet 1967, le général Charles De Gaule traversait la province de Québec pour livrer à Montréal un bref discours qui allait cependant passer à l’Histoire.  Ce héros de la Seconde Guerre Mondiale lancera : « Vive le Québec!  … Vive le Québec libre! ».  Cette phrase fit vibrer une majorité de la population, mais savait-on vraiment le message que De Gaule voulait transmettre?  Et seulement, était-il conscient de l’intention qui se cachait derrière ces quelques mots?

Je n’entrerai pas dans les détails entourant ce discours et sa portée, car des auteurs et historiens débattent encore sur ce sujet.  Toutefois, il est clair que De Gaule n’était pas le premier à lancer le fameux slogan « Vivre le Québec libre! ».  François Schirm, braqueur de banques, tueur et terroriste, l’avait fait en 1965.  (voir chapitre 2).

Selon Gérard Pelletier, le FLQ posa entre 50 et 60 bombes entre 1968 et 1970.  Il faudrait une recherche exhaustive dans les journaux d’époque pour en énumérer soigneusement la liste.  Toutefois, je pense qu’un tel travail n’apporterait rien de plus à la présente série Octobre 70.  En fait, les chapitres précédant et celui-ci suffiront à nous faire comprendre l’ambiance de l’époque avant de nous plonger dans les événements qui ont conduit au meurtre de Pierre Laporte.

Ceci dit, il faut au moins souligner les émeutes survenues lors du défilé de la St-Jean-Baptiste le 24 juin 1968, une célébration qui tourna à l’émeute.   Dans sa biographie de Robert Bourassa publiée en 2012, Georges-Hébert Germain raconte comment se sont déroulés les actes commis sur la rue Sherbrooke à Montréal, où se trouvait le futur premier ministre du Canada Pierre-Elliott Trudeau : « Sur les estrades dressés devant la bibliothèque centrale de Montréal, face au parc La Fontaine, se trouvaient des dignitaires parmi lesquels on reconnaissait Pierre Elliott Trudeau qui, selon tous les sondages récemment réalisés, serait élu le lendemain premier ministre du Canada.  Et puis on entendit des cris, « Trudeau au poteau », « Vive le Québec libre ».  On vit la foule déchaînée, des policiers à cheval, matraque à la main.  Des bouteilles, des pierres furent lancées dans la direction de l’estrade, où les gens affolés se levèrent et s’enfuirent dans le plus grand désordre.  Tous, sauf Trudeau, qui fit un signe d’impatience à un garde du corps qui lui signifiait qu’il devait partir.  Il resta, il fit face à l’agressivité de la foule, brave, déterminé.  Ces images, qui montraient Trudeau s’opposant aux émeutiers, ont eu de spectaculaires répercussions au Canada anglais, où on verra désormais en lui le dirigeant idéal, l’homme solide, capable de contrer la menace du séparatisme québécois »[1].

Est-ce à dire que le FLQ avait contribué à l’élection de Trudeau?

Parmi les 290 personnes arrêtées ce soir-là[2], Jacques Lanctôt, qui avait déjà purgé quelques mois de prison pour avoir lancé un cocktail Molotov, perdit connaissance dans une bagarre qui l’opposa aux policiers.  Il retrouvera ses esprits dans le fourgon cellulaire alors qu’un autre militant du nom de Paul Rose lui épongeait le sang dans la figure.  C’est ainsi que les deux jeunes hommes, plus tard considérés comme les leaders de la Crise d’octobre, se seraient rencontrés pour la première fois[3].

En octobre naissait le Parti québécois.  « La jeunesse, les artistes, l’intelligentsia se sont tout de suite ralliés à lui.  Lévesque, politicien charismatique, était entouré d’une équipe d’hommes et de femmes compétents qui avaient un projet social et national clairement défini »[4].  Malgré son projet clair de faire la souveraineté, le programme du PQ n’était apparemment pas suffisant pour le FLQ, qui continuera d’utiliser la violence.

Le 25 septembre 1968 décédait Daniel Johnson, qui fut remplacé par Jean-Jacques Bertrand.  Ce dernier se rendra peu populaire en votant la Loi 63 permettant aux immigrants d’inscrire leurs enfants dans les écoles anglophones.  Avec le départ, l’année suivante, de Jean Lesage, le père de la Révolution tranquille, il fallait que le Parti libéral fasse peau neuve.  Le candidat tout désigné s’appelait Robert Bourassa.  « On savait que Pierre Laporte et Claude Wagner voulaient se présenter.  D’autres pouvaient se manifester.  Mais il était peu probable qu’ils apportent des idées nouvelles.  « Il faut que le Québec ait une vue davantage orientée vers l’économie, le développement, la création d’emplois », répétait Bourassa »[5].

Dans son livre de 2012, l’avocat Jean Cournoyer écrira que « le 7 octobre 1969, l’avant-veille de l’élection, les 3 700 policiers et les 2 400 pompiers de Montréal s’étaient réunis au Centre Paul-Sauvé et avaient abandonné la ville à elle-même.  La foule en délire ayant saccagé et pillé plusieurs commerces du centre-ville, la Sûreté du Québec, la Gendarmerie royale et l’armée canadienne furent mandées à Montréal pour y assurer la paix.  Un agent de la Sûreté fut abattu en face des entrepôts de la compagnie d’autobus Murray Hill, particulièrement visée par le Mouvement de libération du taxi dont faisaient partie Jacques Lanctôt et Marc Carbonneau, membres du Front de libération du Québec (FLQ) »[6].

Le 17 octobre 1969, Robert Bourassa annonçait officiellement sa candidature à la chefferie du Parti libéral.  Dans les coulisses, il était déjà le chouchou de Lesage[7].  Georges-Hébert Germain parle aussi de cette rumeur selon laquelle Laporte frayait avec le monde interlope, ce qui aurait miné ses chances lors de cette course à la chefferie.  Quant à Claude Wagner, qui s’était forgé une réputation de justicier, il ne connaissait pas un grand succès auprès des jeunes.  Puis Bourassa entama une tournée à travers le Québec.  « Bourassa livrait de bons discours, essentiellement économiques, jamais vraiment partisans, toujours très simples : c’est en créant des emplois et de la richesse qu’on peut hausser le niveau de vie et réaliser le bien-être de la société.  Il ne parlait pas des rapports du Québec avec le Canada, ni de séparatisme, ni des programmes des partis adverses »[8].

Selon Germain, si Bourassa a accepté de donner son vote à la loi 63 c’était pour rester fidèle à la ligne du parti car dans le privé il ne se cachait pas du dégoût qu’il avait pour cette loi qui divisait les Québécois face aux immigrants et anglophones.  « Mais cette question de la langue le taraudait, il en parlait souvent à Jean-Claude Rivet, à sa femme.  Son père avait travaillé toute sa vie pour des patrons anglophones qui n’avaient pour lui aucune considération.  Lui-même, péagiste au pont Jacques-Cartier, avait vécu ces humiliations.  Et ça n’avait pas beaucoup changé.  Selon le rapport de la commission Laurendeau-Dunton, dont les membres avaient sillonné le Canada au cours des six années précédentes, de 1963 à 1969, 83% des administrateurs et des cadres du Québec étaient des anglophones »[9].

Mais cette course opposait Bourassa à un vieux routier : « Pierre Laporte, quarante-huit ans, journaliste, était le plus expérimenté des trois candidats.  Il connaissait bien la vie sur la colline parlementaire, où il avait été correspondant du Devoir pendant seize ans.  Il s’était fait connaître du grand public en 1958 en révélant le scandale du gaz naturel, dur coup qui avait miné considérablement la crédibilité de l’Union nationale »[10].  Le troisième candidat était Claude Wagner, ambitieux avocat devenu juge.  Il avait plaidé quelques causes pour la Couronne, dont celle du célèbre braqueur de banques Georges Marcotte et avait aussi aidé à résoudre le meurtre de Denise Therrien, survenu dans la région de Shawinigan, la région natale de Wagner.  Il prônait surtout la répression en ces temps de soi-disant désordre causé par le FLQ.

« Dans son éditorial du 14 janvier [1970], trois jours avant le congrès du Colisée, l’austère Claude Ryan avouait clairement sa préférence, décrivant Bourassa comme « un homme supérieur à ses deux rivaux ».  Wagner était trop à droite à ses yeux.  Quant à Laporte, son ex-journaliste, Ryan savait fort probablement qu’il avait entretenu de compromettantes amitiés dans le milieu interlope et qu’il faisait l’objet d’une enquête policière »[11].  Laporte était-il un politicien corrompu qui frayait avec le crime organisé?  Nous verrons plus loin que d’autres auteurs ne sont pas d’accord avec cette rumeur à laquelle nous tenterons de trouver une réponse.

Laporte reprocha tout de même à Bourassa que sa campagne avait coûté 1$ million, et Germain de souligner que la machine du Parti libéral appuyait uniquement Bourassa alors qu’elle aurait dû traiter équitablement les trois candidats.  « Laporte n’avait pas tort quand il disait, ulcéré, que les dés étaient pipés.  Ce favoritisme presque outrancier leva un nuage noir sur la convention.  Bourassa serait longtemps perçu par ses détracteurs comme la créature d’un establishment tout-puissant »[12].

Le 17 janvier 1970, Robert Bourassa était élu à la tête du Parti libéral.  Parmi les trois candidats en lisse, Laporte se classa bon dernier.  « Pierre Laporte, bien qu’il eût publiquement manifesté sa colère et déclaré à qui voulait l’entendre que cette course à la chefferie avait été faite au mépris des valeurs démocratiques et libérales, a accepté de se rallier au nouveau chef, qui l’a nommé leader parlementaire.  Les choses se sont moins bien passées avec Claude Wagner qui, amer et hargneux, ne s’est pas gêné pour répéter haut et fort que la lutte avait été inégale »[13].  Wagner démissionna et un mois plus tard le premier ministre Bertrand le nommait juge à la Cour des sessions de la paix.

Le 26 mars 1970, Bertrand annonça qu’il y aurait des élections provinciales prévues pour le 29 avril.  Dès le début avril, Bourassa lançait sa campagne en promettant 100 000 emplois et son nouveau slogan : « Québec au travail! ».  La machine de Bourassa fit son œuvre.  « La victoire fut totale.  À 20 heures, le 29 avril 1970, Radio-Canada annonçait que, si la tendance se maintenait, Robert Bourassa serait le vingt-deuxième premier ministre du Québec »[14].  À 22h00, c’est en tant que premier ministre qu’il livra son premier discours à la population.  « Il a répété que son parti voulait permettre aux jeunes de travailler au Québec et pour le Québec.  Il a parlé du défi que le Parti libéral allait relever au cours des prochaines années.  […]  Il n’a invoqué le spectre du séparatisme que dans le court laïus qu’il a adressé aux Anglais »[15].

Et avec le nombre de nouveaux visages que le Parti libéral portait au pouvoir, on pouvait croire que les électeurs avaient choisi le changement.

Le changement, la Révolution tranquille en avait amené plusieurs depuis l’élection de Jean Lesage en 1960.  L’État s’était enfin libéré du clergé – il était temps, selon plusieurs – et fait avancer la cause québécoise.  Bourassa voulait publiquement poursuivre ce changement.  Apparemment, cela ne suffisait pas à satisfaire le projet utopique du FLQ.  D’autres militants ayant pris la relève s’apprêtaient à commettre un coup d’éclat, à commettre un crime qui ne s’était encore jamais vu en Amérique du Nord.


 

[1] Georges-Hébert Germain, Robert Bourassa, 2012, p. 103.

[2] Le 25 juin 1968, en première page, La Presse parlait plutôt de 292 arrestations.

[3] https://www.youtube.com/watch?v=fiYJ0OAHJg0 [consulté le 9 octobre 2017].

[4] Germain, op. cit., p. 104.

[5] Germain, op. cit., p. 107.

[6] Jean Cournoyer, Dans le feu de l’action, 2012, p. 92.

[7] Germain, op. cit., p. 108.

[8] Ibid., p. 111.

[9] Ibid, p. 112.

[10] Ibid, p. 114.

[11] Ibid, p. 115.

[12] Ibid, p. 115-116.

[13] Ibid, p. 119.

[14] Ibid, p. 127.

[15] Ibid.

Publicités

Octobre 70: introduction

         Dès l’instant où mes mains se sont introduites dans le dossier judiciaire concernant l’affaire Paul Rose, dans les locaux de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Montréal, j’ai compris que je ne pourrais en faire un livre.

Pourquoi?  La raison est simple.

Les transcriptions du procès ne s’y trouvent pas.  En fait, une restriction de 100 ans plane toujours au-dessus de ce dossier, ainsi que sur plusieurs boîtes relatives à l’enquête faite par la Sûreté du Québec en lien avec les enlèvements de James Richard Cross, Pierre Laporte et autres crimes commis par le Front de Libération du Québec (FLQ).  Oui, vous avez bien lu : 100 ans.

Malgré le fait que je sois né après la crise d’octobre 1970, il me sera impossible de consulter tous les documents relatifs à cette cause judiciaire.  Plusieurs d’entre eux, semble-t-il, sont toujours sous le coup d’une restriction.  J’aurai près de 100 ans moi-même au moment de la levée du scellé et n’aurai sans doute plus la concentration nécessaire pour en faire une bonne synthèse.  Voilà qui est très malheureux.  Nous devrons laisser le soin de ces découvertes aux prochaines générations, qui elles auront une approche toute différente face à cette affaire.

Pourquoi une telle restriction?  C’est l’une des questions auxquelles nous tenterons de répondre au cours de cette série d’articles.  Car si un livre représenterait un projet fort incomplet en raison de cette inaccessibilité, je crois sincèrement qu’une série hebdomadaire s’avérera fort intéressante.  Car si le procès – ainsi que d’autres documents dont nous ignorons la nature – ne seront disponibles que pour nos petits-enfants, il n’en reste pas moins qu’il m’a été possible de consulter l’enquête du coroner relative au meurtre de Pierre Laporte.  Et puisque celle-ci compte environ 1 500 pages, nous pourrons en tirer quelque chose de potable et peut-être même des faits permettant de corriger certaines idées reçues.

Ces transcriptions sténographiques de l’enquête menée par le coroner Jacques Trahan nous permettront de dépeindre le contexte de l’époque, de nous imprégner des témoignages de plusieurs personnages, en plus de rectifier quelques faits.

Au cours des prochaines semaines, Historiquement Logique présentera donc une série d’article intitulé Octobre 70.  À raison d’une publication chaque dimanche à 20h00 à compter de la semaine prochaine.

Depuis que j’ai fondé le blogue Historiquement Logique en 2010, je crois avoir suffisamment démontré mon recul total face à toute allégeance politique.  Je suis d’avis que pour pouvoir être objectif il faut être neutre ou complètement détaché des histoires politiques et religieuses.  L’auteur mécréant peut se permettre de parler des bons ou des mauvais coups de l’une ou l’autre des religions lorsque l’occasion se présente.  Mais cette position à elle seule ne suffit pas.  Il faut également un travail sérieux de réflexion et d’analyse tout en demeurant détaché du point de vue politique.

La politique est un sujet dynamique.  Elle est en constante transformation.  C’est aussi un milieu où les opinions changent constamment.  Peu importe l’allégeance, on trouvera des arguments pour faire valoir ses points.  C’est un milieu de perceptions.  Pour moi, il est illogique de croire que l’on puisse voter de façon éclairée en se fiant uniquement sur des impressions qui nous parviennent à travers des reportages télé ou des commentaires captés sur des réseaux sociaux.  Bref, c’est un milieu en constante mouvance que le citoyen moyen n’a pas le loisir d’approfondir; tout le contraire de ce que je fais et de ce qui m’attire dans l’étude des archives judiciaires.  Et j’ai nommé ici l’exhaustivité et le respect des documents légaux.

Sincèrement, je pense que cela me place dans une position neutre.  D’un point de vue philosophique, on pourrait certainement débattre longtemps à savoir si l’objectivité parfaite existe réellement.  Je crois qu’elle est possible sans être innée.  Il s’agit d’un effort de tous les instants.  Et malgré cela, je sais que certaines personnes mal intentionnées m’accuseront d’entretenir un parti pris.  Peu importe.  Si on s’arrêtait constamment à ces commentaires insipides les recherches historiques n’avanceraient pas d’un seul centimètre alors qu’elles ont encore tant de choses à nous apprendre.

On pense souvent à tort que tout a été dit à propos d’une affaire criminelle.  Si telle est votre pensée, mettez-vous tout de suite un doigt dans l’œil.  Jusqu’à maintenant, mes études ont démontrées que rien n’est plus faux.  Tous les dossiers étudiés rigoureusement, qu’ils aient été médiatisés ou non, ont beaucoup de choses à nous apprendre.  Il en va de même pour les dossiers étudiés par Me Clément Fortin au cours des dernières années.

Quoi qu’il en soit, la série Octobre 70 se voudra tout à fait neutre sur le plan politique.  Elle s’attardera plutôt aux faits.  Car c’est là le rôle d’un dossier judiciaire.  Pour la justice, on ne devait pas tenir compte des opinions politiques de tout un chacun, mais plutôt de juger un homme sur le meurtre commis à l’endroit d’un autre homme.  Il ne sera donc pas question de tergiverser sur les raisons idéologiques qui ont menées un groupe de jeunes gens à procéder à l’enlèvement du ministre Pierre Laporte avant de causer sa mort, mais plutôt des faits qui entourent ce crime.  Car si on écarte le FLQ, le débat politique, le projet d’indépendance et tout le reste, nous parlons ici de la mort d’un homme sur laquelle plane toujours un mystère.  Il s’agit d’un meurtre, d’une affaire judiciaire.

Malgré cela, il faudra présenter quelques chapitres introductifs qui passeront en revue les événements des années 1960, cette période largement surnommée Révolution tranquille et qui a pourtant été témoin de la montée du mouvement du FLQ.  Pour les plus jeunes, remettre les faits dans un ordre chronologique aidera très certainement à apprécier la valeur historique de ce dossier et de mieux comprendre la séquence, qu’elle soit logique ou non, des événements.

Pour la suite, nous étudierons les événements au jour le jour, en particulier à partir de l’enlèvement de James Richard Cross le 5 octobre 1970, jusqu’à l’arrestation des frères Paul et Jacques Rose, ainsi que Francis Simard, à la fin de décembre.  Certes, la frustration de ne pas avoir accès au procès m’amènera à voir ce qu’en ont dit les journaux.  Malgré cet exercice, je vous mets en garde que cela ne vaudra jamais le pouvoir réel d’étudier les transcriptions du procès dans ses moindres détails.  Car si on veut remettre en cause la décision d’un jury il faut avoir l’honnêteté d’étudier ce qui a été admis en preuve devant eux puisque ce sont sur ces éléments que leur décision s’est forgée.  Il faut donc retenir tout de suite que, pour être honnête, nous resterons limité dans nos conclusions jusqu’en 2070.  À moins de faire comme certains auteurs et risquer des hypothèses parfois loufoques!

Hormis les transcriptions de l’enquête du coroner, nous utiliserons quelques ouvrages à titre comparatif, puisqu’il est toujours fascinant de relever les contradictions entre les auteurs.  Pour ce faire, nous étudierons donc l’ouvrage de Pierre Vallières, lui-même membre du FLQ et auteur militant pour la cause indépendantiste.  Son livre intitulé L’exécution de Pierre Laporte, publié en 1977 peu après l’entrée au pouvoir du Parti Québécois, présente une impressionnante théorie du complot.  À le croire, les frères Rose n’auraient même pas été impliqués dans l’enlèvement ni le meurtre de Laporte.  Ses théories tiennent-elles toujours la route?  Certaines de ses réflexions valent-elles la peine qu’on s’y attarde?  Le FLQ devrait-il être adulé plutôt que réprimé pour ses actes de violence?

À cette étude nous ajouterons La crise d’octobre de Gérard Pelletier, paru dès 1971.  Dans son avant-propos, il assurait le lecteur qu’il ne fallait pas voir ses écrits comme une version officielle des faits.  « Je ne parle qu’en mon nom et n’engage que moi-même », écrivait-il.  Parmi ses motivations, il écrivait ce livre « parce que la crise d’octobre a creusé le fossé qui séparait déjà, dans notre pays, ceux que des options politiques contraires et des situations différentes éloignent graduellement les uns des autres ».  Depuis la conquête britannique deux mentalités s’opposaient avec une vigueur croissante quant à savoir comment devait survivre le peuple québécois.  D’un côté il y avait donc les conservateurs, contrôlés par un clergé puissant qui s’efforçait d’entretenir les valeurs du terroir et de vanter les mérites de vivre à la campagne.  De l’autre, le libéralisme qui prônait une liberté de choix, de l’individualisme et de prendre ses distances de la religion, à l’image de ce qui s’était déjà produit en France.  Rappelons que Pelletier, ancien journaliste, était un homme politique libéral de niveau fédéral au moment des événements[1].

Les mémoires de Me Jean Cournoyer, publiées en 2012 sous le titre Dans le feu de l’action, nous accompagneront également en quelques occasions.  La même année, l’ancien policier Claude Léveillée publiait un livre intéressant dans lequel il révélait certaines informations récoltées lors d’enquêtes menées sur le FLQ.  Là encore, nous aurons droit à quelques surprises et peut-être même quelques secrets que les restrictions archivistiques nous empêchent d’exploiter.

Parmi les autres monographies qui nous serviront de base pour reconstruire le contexte, on retrouve l’ouvrage de William Tetley, Octobre 1970, Dans les coulisses de la Crise, publié d’abord en anglais en 2007 et en français trois ans plus tard.  Quoique partial, l’auteur, qui a connu Robert Bourassa en plus d’être un contemporain de la Crise d’octobre (Tetley est né en 1927), il présente un livre bien documenté.

Question de survoler le point de vue du premier ministre, j’ai partiellement consulté trois ouvrages sur le personnage de Robert Bourassa.  Le premier est l’œuvre de Georges-Hébert Germain, célèbre biographe qui s’est intéressé à plusieurs de nos personnages québécois, dont Céline Dion et Monica La Mitraille.  Le deuxième est de Julien Brault publié en 2010 aux éditions Les Malins, et le troisième Robert Bourassa la passion de la politique, de Charles Denis, paru en 2006.  Soulignons tout de suite que Denis était un proche collaborateur de Bourassa à l’époque des événements qui nous intéressent.

Finalement, j’ai ajouté à mes sources Le petit tricheur Robert Bourassa derrière le masque, de Jean-François Lisée, publié en 2012.  Bien qu’il n’accorde que quelques pages à la période pourtant tumultueuse de la Crise d’octobre, il sera intéressant d’avoir l’avis de celui qui est actuellement le chef du Parti québécois.

Pour finir, il reste l’ouvrage de l’historien spécialiste en histoire politique Jean-Charles Panneton qui nous a donné en 2012 Pierre Laporte, chez Septentrion.  On a beaucoup parlé de Laporte comme victime mais Panneton a eu le courage d’offrir au lectorat l’opportunité de découvrir qui était réellement Laporte.  En ce sens, si vous souhaitez mieux vous préparer aux articles de la série Octobre 70, l’ouvrage de Panneton est le seul que je vous suggère de lire avant les prochaines semaines.  Trop de Québécois voient encore Laporte comme une vulgaire victime sans rien savoir à son sujet.

Je l’ai dit, et je le répète, le but de cette série d’articles n’est pas de faire de la politique.  Ces biographies nous aiderons simplement à dresser le portrait de la situation avant de nous plonger plus sérieusement dans les détails de l’enquête du coroner.

En cours de route, nous tenterons de répondre à plusieurs questions, alors que pour d’autres il faudra attendre la conclusion.  Laporte a-t-il été victime d’un accident ou d’un meurtre prémédité?  Était-il encore vivant au moment d’être déposé dans le coffre de la Chevrolet retrouvée au soir du 17 octobre 1970?  Aurait-on pu le sauver grâce à une intervention plus rapide?  Le complot politique est-il toujours réaliste?  Laporte était-il un politicien corrompu?  Si oui, est-ce que cela minimise les conséquences du geste commis par les assassins?  Comment s’est déroulée sa détention?  Quant à ses ravisseurs, étaient-ils des révolutionnaires, des idéologues ou de vulgaires terroristes?

Voilà autant de questions auxquelles nous tenterons d’apporter des réponses en étudiant de près les témoignages rendus à l’enquête du coroner Trahan.  Est-ce que le dévoilement public de cette partie du dossier judiciaire fera en sorte de faire avancer un peu plus l’Histoire?

Espérons-le!

[1] Né en 1919 à Victoriaville, Pelletier s’est éteint le 22 juin 1997.