Octobre 70: Le témoignage de François Roux (25)

François Roux

23 novembre 1970

Lorsque Me Jean-Guy Boilard de la poursuite voulut appeler le témoin François Roux, Me Claude Filion, qui défendait les intérêts de Roux, demanda à voir son client avant de commencer, ce que lui accorda volontiers le coroner Trahan.  Roux avait 21 ans et travaillait comme caméraman.  Il habitait au 3912 Parc Lafontaine.  Roux demanda aussitôt la protection de la Cour.

  • Alors, monsieur Roux, commença Me Jean-Guy Boilard, au cours des mois d’octobre et de novembre 70 est-ce que vous vous trouviez à Montréal?
  • Oui.
  • À quelle adresse habitiez-vous en octobre 70?
  • En octobre, j’habitais à 30 … je ne sais pas l’adresse de Roger Frappier, sur la rue Saint-Hubert, ensuite j’ai loué une chambre à 3884 Parc Lafontaine et ensuite je suis déménagé à 3912 Parc Lafontaine.
  • Pardon? Je n’ai pas saisi la dernière partie de votre réponse?
  • Ensuite je suis déménagé à 3912 Parc Lafontaine.
  • Au cours du mois d’octobre 70, et plus particulièrement le 20 octobre 1970, aviez-vous eu, avez-vous eu une conversation téléphonique avec Francine Bélisle?
  • Oui.
  • À quel sujet?
  • Je lui ai téléphoné simplement pour lui demander des nouvelles parce que ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vue, c’est tout.
  • Est-ce que vous l’avez vue ce 20 octobre 70?
  • Non.
  • Quand l’avez-vous vue suite à cette conversation téléphonique du 20?
  • On s’était donné rendez-vous pour le 22.
  • Alors, le 22 qu’est-ce qui est arrivé?
  • Le 22 elle est venue me rejoindre à ma chambre à 39 … pas à 3912, à 3884 Parc Lafontaine et puis c’est tout.
  • Alors on parle toujours, n’est-ce pas, du 22 octobre 1970?
  • Exactement.
  • Pour quelle raison est-elle allée vous rejoindre à votre chambre?
  • Bien, parce que c’était une de mes bonnes amies, c’était tout à fait normal, on avait eu un rendez-vous.
  • Est-elle restée à votre chambre?
  • Oui, elle est demeurée à ma chambre, je crois, jusqu’au 4 novembre. Je ne suis pas certain mais je pense que …
  • Lorsque vous l’avez vue à votre chambre le 22 octobre 1970 comment Francine Bélisle vous est-elle apparue?
  • Bien, maintenant, je traduis différemment la façon qu’elle pouvait être à ce moment-là. Elle était assez nerveuse, elle semblait assez nerveuse, c’est tout.
  • Vous-même, monsieur Roux, êtes-vous resté à votre chambre du 3884 Parc Lafontaine jusqu’au mois de novembre?
  • Je suis resté, je suis déménagé le lendemain de l’arrivée de Francine c’est-à-dire le … le lendemain ou le surlendemain de l’arrivée de Francine.
  • Est-ce qu’aux environs du 22 octobre 70 ou subséquemment au 22 octobre 70 vous avez eu l’occasion d’apprendre certaines choses par la voie des journaux ou de la radio ou de la télévision relativement à l’affaire Laporte, plus particulièrement avez-vous vu des photographies?
  • Oui.
  • Photographies de qui?
  • À ce moment-là, avant le 22 octobre, je pense qu’il y avait seulement la photographie de Paul Rose et de Carbonneau que je ne connaissais pas, absolument pas. Et puis après, je ne sais pas quand au juste, ils ont sorti la photo de Jacques Rose que je connaissais, que j’avais déjà vu.
  • Lorsque vous avez vu ces photographies dans les journaux en avez-vous parlé avec Francine Bélisle?
  • J’en ai parlé avec Francine, quand j’ai vu la photo de Jacques, j’ai appris que c’était le frère de Paul Rose, je ne le savais pas avant, et puis sans qu’elle me dise qu’il demeurait là quand même je savais que c’était l’ami de Colette Therrien, c’est tout. J’étais loin de penser qu’il pouvait demeurer là, puisque c’était l’ami de Colette.
  • En d’autres termes, c’est qu’au moment où vous auriez vu ces photographies dois-je comprendre que votre réponse est que Francine Bélisle ne vous a pas dit à ce moment-là que l’une quelconque des personnes dont vous aviez vu la photo était à l’appartement de la rue Queen Mary?
  • Non, on n’en a pas discuté comme ça parce que moi premièrement, parce que s’il y avait eu implication quelconque je ne voulais pas le savoir, alors je n’ai pas voulu en discuter.
  • Est-ce qu’à cette époque-là toujours, alors que Francine Bélisle occupait ou partageait, je l’ignore, votre chambre au 3884 Parc Lafontaine est-ce que Francine Bélisle vous a posé des questions relativement, disons, à ce qui pouvait attendre les complices des gens qui étaient recherchés par la police?
  • On en a discuté une fois. Elle m’a demandé ce qui pouvait arriver à quelqu’un qui aidait ou qui cachait des gens qui étaient recherchés et puis moi j’ai demandé à un de mes amis, je ne le savais pas, je ne connais absolument rien en droit. J’ai demandé à un de mes amis qui connaissait un avocat et puis après, bien, j’ai eu la réponse et je lui ai dit tout simplement.
  • Alors, vous avez reçu une réponse que vous avez communiquée à mademoiselle Bélisle?
  • Oui.
  • Et quelle est la réponse que vous avez communiquée à mademoiselle Bélisle?
  • Je ne me rappelle pas.
  • En substance?
  • Je pense que c’était, qu’ils étaient passibles de 5 ans d’emprisonnement, quelque chose comme ça.
  • Alors, à tout le moins, devons-nous comprendre que vous auriez répondu à mademoiselle Bélisle qu’une personne qui aidait ou qui cachait celui ou ceux recherchés par la police commettait à tout le moins une offense criminelle?
  • Oui.
  • Vers quel moment, monsieur Roux, auriez-vous quitté après l’arrivée de Francine Bélisle à votre chambre le 22 octobre 1970, alors vers quel moment auriez-vous quitté votre appartement du 3884 Parc Lafontaine pour en louer un autre?
  • Probablement le lendemain ou le surlendemain, je ne me rappelle pas exactement.
  • De l’arrivée de Francine Bélisle?
  • De l’arrivée de Francine Bélisle.
  • Que l’on situe au 22 octobre?
  • Au 22.
  • Est-ce que vous savez à quel moment Francine Bélisle a quitté l’appartement au 3880 Parc Lafontaine?
  • C’est 3884.
  • Je m’excuse.
  • Je sais qu’elle est partie un vendredi pour aller à Victoriaville. On avait rendez-vous le vendredi, je n’ai pas eu le temps d’aller la rencontrer.  Elle est partie pour Victoriaville puis elle est revenue le dimanche ou le lundi et je l’ai rencontrée ce soir-là.  Elle m’a dit qu’elle quittait l’appartement, je crois, le lendemain, je ne sais pas.
  • Alors, l’avez-vous rencontrée au 3884 Parc Lafontaine?
  • Quand elle est revenue de Victoriaville.
  • Alors, on va réparer ça. Au moment où Francine Bélisle vous a informé qu’elle quittait votre chambre ou votre ancienne chambre du Parc Lafontaine vous a-t-elle dit quelque chose relativement aux frères Rose et à d’autres personnes?
  • Elle m’a dit que Jacques Rose demeurait à son appartement à 3720 Queen Mary.
  • Queen Mary, appartement 12, je pense?
  • Exactement.
  • Vous a-t-elle mentionné qu’une autre personne que Jacques Rose logeait à cet appartement-là?
  • Non.
  • Alors, elle serait donc partie, c’est-à-dire je dis « elle », Francine Bélisle serait partie de votre chambre du Parc Lafontaine vers le 4 novembre ou est-ce le 4 novembre? Voulez-vous vérifier s’il vous plaît?
  • Je ne suis pas certain si c’est le … je ne le sais pas parce que moi je l’ai rencontrée soit le dimanche ou le lundi soir à l’appartement, ce qui est le 1er ou le 2 novembre. Le 2, elle m’a dit qu’elle quittait, je pense, le lendemain.  Je suis pas mal certain que c’est le lundi le 2 novembre qu’on s’est rencontré.
  • Alors, elle aurait quitté le 3?
  • Je pense, le 3 ou le 4, je ne suis pas certain.
  • D’accord, d’accord. Subséquemment à son départ le 3 ou le 4 novembre est-ce que Francine Bélisle a communiqué avec vous?
  • Oui, elle m’a téléphoné, elle a téléphoné. J’étais absent, à 3912 Parc Lafontaine la journée avant l’arrestation, c’est le 6.
  • Oui?
  • Pendant la nuit du 6 au matin.
  • Vers quelle heure vous a-t-elle …?
  • Je ne sais pas si elle a téléphoné pendant la nuit, moi j’ai eu le message pendant la nuit, quand je suis arrivé à l’appartement j’ai vu un message à côté du téléphone, c’était écrit « Francine. Important. Rappelez ».
  • D’accord. Alors, qu’est-ce que vous avez fait après avoir pris connaissance de ce message?
  • J’ai appelé Francine.
  • À quel endroit?
  • À l’hôpital. Parce que je savais qu’elle travaillait de nuit à l’hôpital.
  • Et qu’est-ce que Francine Bélisle vous a dit?
  • Elle m’a dit que quelqu’un voulait me rencontrer. Elle ne m’a même pas mentionné qui, elle m’a dit que quelqu’un voulait me rencontrer le lendemain matin à son appartement.  J’ai pensé que ça pouvait être Jacques Rose.
  • Est-ce que le lendemain vous avez rencontré Francine Bélisle?
  • Oui, on s’était donné rendez-vous à un restaurant voisin de chez Vito sur la rue Côte-des-Neiges et puis on s’est rencontré, je pense qu’il devait être à peu près huit heures, huit heures et demie, ensuite on s’est rendu à son appartement.
  • Au 39 …?
  • Au 3720.
  • Au 3720 plutôt Queen Mary?
  • Oui.
  • Est-ce que vous êtes pénétré à l’intérieur?
  • Oui.
  • Qui avez-vous vu à l’intérieur de l’appartement numéro 12?
  • Quand je suis rentré, je suis allé directement à la cuisine au bout du corridor et puis il y avait quelqu’un d’assis à la table. Je m’attendais à voir Jacques Rose. Je n’ai pas reconnu la personne lorsque je suis rentré parce que je ne le connaissais pas.  Je ne l’avais jamais vu.  Il avait la tête penchée comme ça.  Ensuite, je suis ressorti et puis là j’ai entendu Francine dire à Colette : « qu’est-ce que Paul fait là? ».  Je suis retourné, j’ai vu que c’était Paul Rose, il avait une cataracte.
  • Il avait quoi?
  • Une cataracte.
  • Comment était-il Paul Rose en somme, au point de vue physionomie, quels étaient ses cheveux, longs, courts, couleur ou quoi que ce soit? Qu’est-ce que vous avez remarqué à ce moment-là?
  • Il avait les cheveux teints roux puis rasés sur le dessus, sur le côté ils étaient longs. Il avait une couronne tout le tour puis sur le dessus il était rasé puis la couronne, ses cheveux étaient roux.
  • Roux?
  • Bien, roux châtain.
  • Est-ce que d’autres personnes à part Paul Rose sont venues dans la cuisine?
  • Il y a Francine Bélisle, bien entendu, qui est arrivée avec moi. Ensuite il y a Colette Therrien qui est arrivée dans la cuisine, et puis quelques minutes après, peut-être dix minutes, Jacques Rose est arrivé. Il venait de se lever.
  • Est-ce que vous connaissiez Jacques Rose avant ce moment-là?
  • Je l’avais rencontré à deux occasions.
  • Comment était-il de physionomie ou d’apparence extérieure lorsque vous l’avez vu ce 6 novembre 70 à l’appartement de Queen Mary?
  • Il n’avait rien de changé, il était exactement comme toutes les fois que je l’ai vu; il était exactement comme les photos qu’on pouvait voir dans les journaux, dans le journal aussi.
  • Est-ce qu’il y a eu une conversation entre vous, Paul Rose et Jacques Rose dans la cuisine de l’appartement 12?
  • Oui, on a parlé puisque j’ai demeuré là peut-être de 9h00 à 11h00.
  • Qu’est-ce qui s’est dit?
  • On a parlé, bien, premièrement ils m’ont … la première chose qu’ils m’ont dit, Paul Rose m’a parlé le premier, il m’a dit « tu dois savoir pourquoi on t’a fait venir ici ». J’ai dit « je ne le sais pas mais je m’en doute ».  Il a dit : « c’est pour savoir à qui t’aurais pu en parler si t’as parlé à quelqu’un ».
  • En parler de quoi?
  • Du fait que je savais que Jacques Rose était là et puis c’est pour tenir un cercle assez fermé des gens qui peuvent savoir que Jacques est ici et puis ensuite pour connaître si jamais il y avait un délateur qui est-ce qui pourrait être le délateur.  Ensuite, on a parlé des événements tels qu’ils en parlent dans les journaux avec aucun détail ni sur l’enlèvement ni sur la mort de particulier.  Je n’ai rien appris de nouveau à part ce qu’il y avait dans les journaux, exactement la même chose.
  • Est-ce que Jacques et Paul Rose vous ont demandé ou vous ont dit de faire ou de ne pas faire quelque chose relativement au but de votre visite là?
  • Ils n’ont pas au besoin de le dire mais j’ai senti sans qu’ils ne me disent absolument rien, quelqu’un qui fait venir quelqu’un pour lui dire « on veut savoir qui est-ce qui peut le savoir parce qu’on veut connaître le délateur si jamais il y en a un », ils n’ont pas besoin de me dire « Bien, c’est pour t’avertir qu’il faut que tu fermes ta gueule ».
  • Vous avez pigé le message immédiatement?
  • Je n’ai pas eu de menaces ouvertes comme ça, mais j’ai senti par …
  • À part les frères Rose, est-ce que vous avez vu quelqu’un d’autre évidemment à l’exception de Colette Therrien et de Francine Bélisle, est-ce que quelqu’un d’autre est venu dans la cuisine durant la conversation?
  • Oui, il y a Richard Therrien.
  • Connaissiez-vous Richard Therrien à cette époque-là?
  • Je ne l’ai pas reconnu parce que ça faisait plusieurs années que je ne l’avais pas vu. Je l’ai connu à l’âge de 12 ans, 13 ans ou 14 ans, je pense, à Victoriaville lorsqu’il demeurait à Victoriaville. Je demeurais là aussi à ce moment-là et puis depuis l’époque où il était parti pour le juvénat je ne l’avais jamais revu.
  • Vous avez mentionné tout à l’heure, je reviens un petit peu en arrière, que Francine Bélisle au moment de son départ de votre chambre sur Parc Lafontaine vous aurait mentionné que Jacques Rose était à l’appartement de Queen Mary?
  • Oui.
  • Est-ce que Francine Bélisle vous a également parlé d’une cachette qui existait à l’appartement 12?
  • Oui, elle m’a dit qu’il y avait une cachette dans une garde-robe.
  • Vous a-t-elle dit à quoi servait cette cachette-là?
  • Que c’était si jamais il arrivait quelqu’un que Jacques pouvait entrer là-dedans et se cacher.
  • Lorsque vous êtes allé à l’appartement le 6 novembre 70 est-ce que vous avez vu cette cachette?
  • Non.
  • Est-ce [que] quelqu’un en a parlé?
  • Même Francine m’avait bien averti de ne pas en parler à Jacques parce que Jacques l’avait avertie de ne pas en parler.  Et puis quand je suis arrivé à l’appartement je suis allé directement à la cuisine, je suis resté là tout le temps et quand je suis parti je suis allé directement à la porte.  J’ai vu quelqu’un d’étendu dans le salon avec des couvertes sur le dos, ça pouvait être n’importe qui, je ne sais absolument pas qui c’était.
  • Alors, lors de cette visite à l’appartement de la rue Queen Mary le 6 novembre, vous y avez vu Paul Rose, Jacques Rose, Colette Therrien, Francine Bélisle et Richard Therrien?
  • Exactement.
  • Il n’y avait pas d’autres personnes que vous avez vues?
  • Non, je n’ai vu personne d’autre. Bien, j’ai vu …
  • À part, évidemment, cette forme dans le salon?
  • Oui.
  • Que vous n’avez pas pu identifier?
  • Non.
  • Vous avez dit tout à l’heure que vous aviez vu une personne dans la cuisine assise au début que vous ne connaissiez pas, intervint le coroner. Qui est-ce que c’était cette personne-là?
  • C’était Paul Rose. Quand je suis retourné à la cuisine, j’ai pu l’identifier.

C’est alors qu’on fit entrer dans la salle d’audiences Colette Therrien, Francine Bélisle et Richard Therrien.  Le témoin les identifia tous en nommant leurs noms.  Me Boilard lui montra ensuite une photo de Paul Rose et Roux dira que Rose, lorsqu’il l’avait vu, ne ressemblait pas du tout au look qu’il avait sur cette photo.  Tout cela prouve que Rose avait volontairement modifié son apparence parce qu’il se savait recherché par les autorités.

Me Boilard lui montra ensuite la photo no. 11 et Roux identifia clairement Jacques Rose.  Quant à l’homme apparaissant sur la photo no. 10, il dira ne pas le connaître et ne jamais l’avoir vu.  Il en sera de même pour la photo 17.

  • Lorsque Francine Bélisle est arrivée chez vous à votre chambre le 22 octobre 70 vous a-t-elle dit la raison pour laquelle elle voulait habiter à votre chambre?, questionna Me Boilard.
  • Je pense, moi je pensais que ça pouvait être … j’ai interprété ça à ma façon, c’était simplement une interprétation, je pensais que ça pouvait aller mal avec Colette ou quelque chose comme ça, mais quand j’ai appris que Jacques Rose était recherché, là j’ai pensé que c’était parce qu’elle avait peur qu’il y ait une perquisition chez Colette, vu que c’était l’amie de Jacques Rose.
  • Maintenant, le lendemain de cette visite, soit le 7 novembre 70, est-ce que vous avez eu l’occasion de faire un téléphone à l’appartement 12 sur Queen Mary relativement à Bernard Lortie?
  • Oui, j’ai téléphoné, je ne sais pas à quelle heure, 3h00 ou 4h00 du matin, à l’appartement.
  • Le matin du 7 novembre?
  • Du 7 novembre. Parce que vus que je suis cameraman j’avais eu une information, je fais de la nouvelle une fois de temps en temps.  J’avais eu une information disant que Bernard Lortie avait été arrêté chez trois infirmières.  J’étais donc certain que ce n’était pas là.  Alors j’ai téléphoné, je ne savais pas si Francine était là, je ne pensais pas que Francine soit là.  J’ai téléphoné pour le dire à Colette.
  • Qui vous a répondu?
  • Colette Therrien.
  • Qui [que] lui avez-vous dit?
  • Je lui ai dit, j’ai dit « bonjour, j’ai dit, je viens d’avoir une information me disant que Bernard Lortie a été arrêté chez trois infirmières ». C’est tout ce qu’on a dit.  Elle m’a dit « Merci ».  Elle avait l’air pressé.
  • Est-ce que Colette Therrien vous a répondu?
  • Elle a dit « Oui, merci ». C’est tout.
  • Maintenant, cette information, monsieur Roux, de qui l’aviez-vous obtenue?
  • Je l’avais eue d’un gars que je connais, un de mes amis qui m’avait informé pour couvrir la nouvelle si j’étais intéressé.
  • Qui est-il?
  • Robert Pagé.
  • Qu’est-ce qu’il fait ce monsieur Pagé?
  • Je pense que c’est un étudiant en sciences sociales, je ne sais pas au juste qu’est-ce qu’il fait.
  • De quelle façon cette nouvelle relativement à l’arrestation de Lortie vous est-elle parvenue de Robert Pagé?
  • Robert Pagé l’a eue d’un journaliste et puis il me l’a donnée, c’est tout.
  • Mais l’avez-vous eue à la suite d’une conversation téléphonique?
  • D’un téléphone.
  • Vous-même, à cette époque-là, monsieur Roux, vous habitez où?
  • À 3912 Parc Lafontaine, ce soir-là.
  • Puis ce soir-là est-ce que vous étiez chez Robert Pagé?
  • Non, non. J’étais chez moi.
  • Suite à l’arrestation de Bernard Lortie, avez-vous continué d’habiter votre chambre sur Parc Lafontaine ou si vous avez demeuré ailleurs?
  • Bien, le soir … attendez une minute, là. … Le lendemain, je pense, le 7 j’ai couché à mon appartement à 3912, ensuite je suis allé chez … je suis allé demeurer chez un de mes amis, Robert Pagé, le même ami, j’ai demeuré deux jours là, puis ensuite je suis allé chez mes parents à Victoriaville.
  • Lorsqu’on vous a informé de l’arrestation de Bernard Lortie, avez-vous tenté de rejoindre Francine Bélisle à l’hôpital Sainte-Justine?
  • Non, parce que j’avais déjà fait un téléphone à l’hôpital Sainte-Justice puis ça m’avait pris à peu près une demi-heure, trois quarts d’heure avant de la rejoindre. Alors moi, vu que pour moi ce n’était pas une nouvelle vraiment importante, vu que ce n’était pas chez elle, j’ai téléphoné là simplement pour lui dire, c’est tout.
  • Au cours du mois de septembre 70 est-ce que vous avez eu l’occasion d’aller à l’appartement 12 sur Queen Mary?
  • Je ne pense pas, pas au mois de novembre, non.
  • Au mois de septembre?
  • Au mois de septembre, oui. Au mois de septembre je suis allé lorsque Colette Therrien est déménagée là, Francine Bélisle venait d’arriver aussi.  J’étais allé simplement parce que je la connais.
  • Au cours de conversations que vous auriez eues à cette époque-là, toujours en septembre 70, avec Colette Therrien est-ce que cette dernière vous a parlé d’un voyage qu’elle songeait faire ou qui lui avait été offert, un voyage aux États-Unis?
  • Non, pas que je me rappelle en tous cas.
  • Est-ce que Francine Bélisle vous aurait parlé d’un tel voyage en septembre?
  • Non, ça j’en suis certain qu’elle ne m’en a pas parlé.
  • Lorsque vous avez appelé Colette Therrien le 7 novembre relativement à l’arrestation de Lortie où vous trouviez-vous à ce moment-là, au moment de l’appel?
  • J’étais dans une boîte téléphonique.
  • Qui se trouvait à quel endroit?
  • Ça se trouvait tout près de Chez Vito, je pense.
  • En somme, ce n’est pas une boîte téléphonique qui était à proximité de la chambre où vous logiez?
  • Non, parce que lorsque j’ai reçu mon appel je voulais savoir où est-ce que c’était pour [savoir] s’il y avait quelque chose à couvrir comme événement encore, si c’était possible à couvrir. Alors j’ai demandé à … vu que je suis sans auto, j’ai demandé à Robert Pagé de venir en auto et puis en s’en allant en auto je lui ai demandé d’arrêter à une boîte téléphonique qui se trouvait dans le bout de Chez Vito, je voulais passer dans le coin aussi.
  • Mais où étiez-vous lorsque vous avez reçu cette information relativement à Lortie?
  • Chez moi, à 3912 Parc Lafontaine.
  • Et dois-je comprendre que Pagé est venu vous chercher chez vous?
  • Exactement.
  • Maintenant, est-ce que c’est vous qui avez demandé à Pagé de venir vous prendre à votre chambre ou si c’est lui qui s’est offert de venir?
  • C’est moi qui lui ai demandé.
  • Dans quel but exactement lui demandiez-vous?
  • Bien, je voulais en savoir plus parce qu’au téléphone ça avait été assez court, on ne peut pas parler de toute façon au téléphone pendant des heures. Je voulais en savoir davantage sur l’arrestation de Lortie et puis lui ne le savait pas non plus.  Alors pour en savoir davantage il aurait fallu qu’il rejoigne le journaliste.  Et puis finalement, après mon téléphone, ça faisait … là, j’ai appris que l’arrestation avait eu lieu tôt, je ne le savais pas avant, avait eu lieu vers sept heures et demi, huit heures.  Alors je me suis dit « c’est inutile pour couvrir ça.  Il n’y a plus rien ».  Alors j’ai laissé tomber et il est venu me reconduire chez moi.  À ce moment-là, je voulais le rencontrer pour en savoir davantage, savoir où ça pouvait être, pour pouvoir couvrir également, je crois, je croyais que ça venait juste de se produire.
  • Maintenant, depuis combien de temps connaissiez-vous Jacques Rose?
  • Je ne me rappelle pas exactement, la première fois que je l’ai vu j’avais téléphoné à Francine Bélisle pour lui demander si elle voulait venir au cinéma ou Francine m’avait téléphoné pour aller au cinéma, je ne sais pas, pour voir le film Z et puis je l’ai rejoint pour y aller et elle était avec Colette Therrien qui était accompagnée de Jacques Rose.
  • Ça, c’est vers quel moment, ça?
  • Je ne le sais pas, ça peut faire peut-être un an de ça.
  • Mais est-ce que Francine Bélisle habitait sur Queen Mary à cette époque-là?
  • Non, elle habitait à Victoriaville, elle était étudiante-infirmière à Victoriaville. Elle était venue, je crois, passer la fin de semaine chez Colette Therrien.
  • Une dernière question, monsieur Roux. Après avoir appris de ce monsieur Pagé la nouvelle de l’arrestation de Bernard Lortie, voulez-vous expliquer à monsieur le coroner pour quelle raison vous ne vous êtes pas rendu à l’appartement de Queen Mary mais avez plutôt décidé de placer un téléphone ou un appel téléphonique d’une boîte qui se trouvait près de Chez Vito?
  • Parce que je savais que Jacques Rose était là, vu que je l’avais vu la journée d’avant et que je ne tenais pas du tout à mettre les pieds dans cet appartement-là. J’y avais été une fois parce que j’avais été obligé d’y aller mais je ne tenais pas à y retourner, jamais.
  • Pourquoi dites-vous que vous avez été obligé d’y aller?, intervint le coroner.
  • Bien, ils m’ont demandé d’y aller, quand Jacques Rose a demandé à Francine Bélisle de m’avertir qu’il voulait me rencontrer ce n’est pas obligé mais ce n’est pas loin quand même. J’ai senti que si je n’y allais pas, bien, ça pouvait entraîner quelque chose autour, je ne le sais pas.
  • Et quelle raison aviez-vous à ce moment-là d’appeler à l’appartement relativement à l’arrestation de Lortie?, reprit Me Boilard.
  • Alors, voici, s’objecta soudainement Me Claude Filion, qui représentait les intérêts de François Roux. Je me demande, on est quand même sur une enquête de coroner qui porte sur un assassinat et nous sommes rendus maintenant un mois plus tard.  Et ça porte, cette question-là porte sur des faits tout à fait accessoires, Votre Seigneurie, et loin d’être pertinents au sujet de l’enquête.  Je me demande s’il est utile de continuer dans cette voie-là.
  • Je pourrais répondre à mon confrère très facilement, répliqua Me Boilard. C’est évident qu’on fait une enquête présentement sur la mort de monsieur Pierre Laporte.  Il est évident qu’à l’heure actuelle vous siégez ès qualités de coroner et d’autre part, n’est-ce pas, non seulement vous êtes en droit de connaître les circonstances de la mort mais vous êtes également en droit de connaître tout ce qui a pu suivre, n’est-ce pas, le décès de monsieur Laporte lorsque l’on sait tous, n’est-ce pas, que vous avez des gens contre qui pèsent des mandats d’arrestation que vous avez signés et qui sont encore au large.  Je pense que c’est tout à fait pertinent, moi.

Malgré cette objection, le coroner permit à Me Boilard de terminer son interrogatoire, qui en était à ses derniers miles.  Roux fut donc obligé de répondre à la question.

  • C’était pour que Francine Bélisle quitte l’appartement à un moment donné parce qu’elle avait l’intention de partir de toute façon et de retourner seulement pour deux jours, je crois, deux, trois jours. Alors je savais qu’en téléphonant que si Francine apprenait que Lortie avait été arrêté elle aurait encore plus peur qu’elle avait eu peur depuis le début et qu’elle partirait de là.
  • Mais à ce moment-là toujours, n’est-ce pas, vous ne saviez pas que Lortie était à l’appartement 12 sur Queen Mary?
  • Je ne le savais pas, sans ça je n’aurais jamais téléphoné là.
  • Alors, monsieur le coroner, nous n’avons plus d’autres questions.
  • J’en aurais une question, intervint Me Claude Filion en se tournant vers son client. Quand vous avez logé ce coup de téléphone est-ce que vous vous êtes nommé au téléphone?
  • Oui.
  • Vous avez dit quoi exactement?
  • J’ai dit « c’est François qui parle ».
  • Pas d’autres questions.

Me Filion demanda qu’on libère son client, qui était détenu en vertu d’un mandat du coroner.  Mais la question demeura en suspens.

Le coroner entendit ensuite Richard L’Heureux, un policier travaillant à la section de l’Identité judiciaire de la Sûreté du Québec. Plus précisément, il s’occupait des empreintes et de la photographie.  Les 7, 11 et 18 novembre il avait pris des photos de l’intérieur de l’appartement 12 du 3720 Chemin Reine Marie à Montréal.  Sa présence à la cour du coroner servit principalement à déposer en preuve les photos de cette autre scène.  Entre autres choses, il avait immortalisé des clichés du fameux placard ayant servi à dissimuler les fugitifs, dont trois étaient encore au large.

 

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Octobre 70: La mère des frères Rose (23)

7 novembre 1970

En après-midi, les audiences reprirent, cette fois avec le témoignage du Dr Jean Hould, médecin pathologiste rattaché à l’Institut médico-légal de Montréal.  Son apparition fut assez brève car on lui demanda seulement s’il corroborait le témoignage de son collègue, le Dr Valcourt.  Une fois la chose faite, on le remercia et le Dr Hould put retourner à ses occupations.

On appela alors Yvon Prévost, médecin qui avait vu le corps de Laporte dans la nuit du 17 au 18 octobre près du hangar no. 12 de la base militaire de Saint-Hubert.  Étant donné qu’il était présent le matin même pour entendre le témoignage du Dr Valcourt, lui aussi fut en mesure de corroborer ses explications, ce qui permettait à tout le monde de sauver du temps.

Le témoin suivant, Michel Therrien, était lui aussi médecin.  Vers 1h00 dans la nuit du 18 octobre 1970, il avait vu le cadavre.  Point sans doute important pour défaire certaines théories loufoques mises en place par des conspirationnistes, soulignons que les docteurs Prévost et Therrien ne se connaissaient pas.

  • Je l’ai vu [le cadavre] après le docteur Prévost. Quand je l’ai constaté le docteur Prévost était à côté de moi mais je n’étais pas au courant qu’il était médecin à ce moment-là.
  • Vous n’étiez pas au courant qu’il était médecin, répéta Me Jacques Ducros. Vous étiez deux médecins et vous ne vous connaissiez pas?
  • Du tout.
  • Vous avez entendu le témoignage du Dr Valcourt, du Dr Hould et du Dr Prévost. Alors, je vous demande : est-ce que vous avez quelque chose que vous aimeriez ajouter ou retrancher à ces témoignages?
  • Non, monsieur.
  • Vous êtes parfaitement d’accord sur les conclusions qui ont été prononcées par ces trois médecins?
  • Parfaitement d’accord.

Avant de le remercier, le coroner Trahan eut une dernière question pour lui.

  • Juste une question, docteur. Quand vous êtes arrivé sur les lieux, vous, est-ce que vous pouvez nous dire quelle était la rigidité cadavérique?
  • Elle n’était certainement pas tellement avancée puisque j’ai, avant de constater qu’il avait des bandages autour des poignets, j’ai voulu prendre le bras qui était au-dessus de la tête, le bras droit, et j’ai pu le bouger sans effort exagéré. Je ne peux pas apprécier le degré de rigidité à ce moment-là mais il n’était certainement pas rigide très avancé.

Le témoin suivant fut Rosa Rose, la mère des frères Rose.

  • Votre occupation?, lui demanda le greffier.
  • Maîtresse de maison, mais je travaille le soir.
  • Votre adresse?
  • 1360 Beauchamp.

Ce fut ensuite à Me Yves Fortier de l’interroger.  Le public pourrait-il apprendre des détails croustillants de la bouche de la mère des principaux suspects?

  • Madame Rose, est-ce que vous êtes mariée?
  • Oui, monsieur.

Le coroner lui donna la protection de la Cour tout en lui expliquant que, pour pouvoir en bénéficier, elle devait dire la vérité.

  • Alors, madame Rose, reprit Me Fortier, depuis combien de temps êtes-vous mariée?
  • 28 ans, je crois, 29.
  • Est-ce que votre mari vit encore?
  • Oui.
  • Quel est son nom?
  • Paul Rose, Jean-Paul Rose.
  • Jean-Paul Rose. Est-ce que vous avez eu des enfants, madame Rose?
  • Oui, cinq, sept.
  • Vous avez eu sept enfants. Est-ce que vous pourriez s’il vous plaît les nommer et donner leur âge au coroner?
  • Paul, Lise … Voulez-vous que je donne l’âge à mesure?
  • S’il vous plaît, puis?
  • Paul, 27 ans; Lise, 24 ou 25, je pense, 25; Jacques, 23; Suzanne, 17; Claire, 11.

Sur la photo cotée 9 elle identifia son fils Paul et sur la photo no. 11 elle y reconnut facilement Jacques.  C’est ensuite que Me Fortier lui montra une photo de Bernard Lortie.

  • Oui, c’est Ben, dit-elle.
  • Pardon?
  • C’est Ben. Il est venu manger chez nous déjà.
  • Ben, ça c’est … Est-ce que vous savez son nom?
  • Je ne le savais pas son deuxième nom. Maintenant ils l’ont dit sur les journaux, c’est Bob…
  • Ben Lortie?
  • … Ben, Ben Lortie.
  • Bernard Lortie?
  • Oui.
  • Vous le connaissez ce monsieur-là?
  • Je l’ai vu parce qu’il est venu manger déjà chez nous avec mon fils.

Cette dernière photo fut déposée sous la cote 17.  Sur une autre photo, elle reconnut facilement Francis Simard.

  • Maintenant, monsieur Simard, Francis Simard, et puis Ben Lortie il y a combien de temps que vous les avez rencontrés?
  • Ben ça fait longtemps mais Francis j’ai été faire un voyage avec eux autres il n’y a pas longtemps, avec mes deux fils et puis Francis.
  • Ce voyage-là que vous avez fait avec Paul, Jacques et Francis Simard quand est-ce qu’il a pris place?
  • Là, je ne peux pas dire la date exacte. Je crois que c’est … en tout vas c’est un jeudi.
  • Oui, mais est-ce que c’est récemment?
  • Oui, avant, j’ai été quinze jours partie en tout cas.
  • Est-ce que c’est au mois de septembre 1970?
  • En tous les cas, oui, oui, oui.
  • Est-ce que ce pourrait être le 23 septembre 1970, environ?
  • C’est un jeudi, ça?
  • Oui.
  • Oui, bien, c’est ça.
  • Je vais vous montrer ici un calendrier.
  • C’est parce que les dates, je ne suis pas très, très bonne. Je sais que c’est un jeudi soir.  On est parti vers 18h30, alentour de ça.

Le coroner les corrigea en disant que si c’était réellement un jeudi soir, ce ne pouvait être un 23 mais plutôt un 24.

  • Ça serait le 24, oui, confirma Me Fortier. Alors, je vais rappeler à madame Rose que le 21, vous vous rappelez que le 21 octobre de cette année vous avez signé une déclaration, n’est-ce pas?
  • Oui.

Me Fortier lui présenta alors le document en question et Mme Rose confirma qu’il s’agissait bien de la déclaration qu’elle avait faite à la police.  Elle y reconnut également sa signature.

  • Ça c’est une déclaration que vous avez fait librement et volontairement aux officiers de police qui vous ont interrogé?
  • Oui, oui.
  • Alors, est-ce que vous … Je lis ici que le 23 septembre 1970 vous seriez partie en voyage avec Paul …
  • Jacques.
  • … Jacques et puis Francis Simard?
  • C’est ça.
  • Alors, est-ce que vous pourriez s’il vous plaît, nous expliquer les circonstances de ce voyage-là? Comment est-ce que vous en êtes venue à aller faire un voyage avec vos fils?
  • Mes fils sont venus chez nous, ils m’ont demandé si je voulais aller … avant ils avaient reçu, Jacques avait reçu un chèque de 600$ de, vous savez, comment qu’ils appellent ça, du CN. En tout cas, qu’est-ce qu’il a payé durant tant d’années qu’il avait travaillé, là.  C’est comme …
  • Il avait reçu un chèque de 600$?
  • Oui, de 600$, et puis c’est moi qui a été l’échanger à la Caisse Populaire puis ils m’ont demandé si je voulais aller avec eux autres. Ils voulaient s’en aller aux États-Unis tous les deux.  Ils ne m’ont pas parlé de Francis Simard pour le moment.
  • Alors, qui est-ce qui devait être du voyage?
  • Paul, Jacques, et puis Francis ils ne m’en ont pas parlé. Après j’ai vu Francis quand on a été se rencontrer pour s’en aller.
  • Alors, quand vous vous êtes rencontrés pour partir, là, où est-ce que cette réunion…?
  • Chez ma fille.
  • Excusez-moi. Laissez-moi finir ma question.  Où est-ce que cette réunion-là a eu lieu?
  • Pas une réunion.
  • Où est-ce que la rencontre a eu lieu?
  • Bien, ils m’ont attendue chez ma fille et puis moi j’ai monté…
  • Ça c’est quelle fille, ça, madame?
  • C’est Lise.
  • C’est votre fille, Lise Rose?
  • Oui.
  • Alors, vous vous êtes rendue chez votre fille?
  • Oui, et puis ils m’attendaient. Moi j’ai monté chez ma fille pour lui dire … parce que ma fille elle mange chez nous tous les soirs, hein, elle vient souper chez nous.
  • Où demeure-t-elle votre fille Lise?
  • Sur la rue Dorion dans Longueuil.
  • Est-ce que vous vous rappelez de l’adresse exacte sur la rue Dorion?
  • Non, je ne sais pas son numéro mais c’est 11, je ne sais pas quoi, là. En tout cas c’est sur la rue Dorion.
  • Alors là, vous vous êtes rendue là chez votre fille Lise. Est-ce que vous étiez seule quand vous y êtes allée ou si vous étiez accompagnée?
  • J’étais avec Lise, j’étais avec Suzanne et j’étais avec Claire.
  • Alors, c’était donc toutes les filles de la famille Rose?
  • Oui, qui s’en allaient chez Lise. Lise soupe chez nous, vous savez.  Elle revient de son ouvrage puis après son ouvrage elle vient souper chez nous tous les soirs, parce qu’elle me donne 25$ par semaine, elle ne reste pas chez nous mais elle vient souper chez nous, ensuite je vais la mener chez elle tous les soirs.  Là j’ai été la mener comme d’habitude parce qu’après je ne voulais pas partir de chez nous parce qu’on ne voulait pas le dire à mon mari tout de suite, il n’aurait peut-être pas aimé…
  • L’idée du voyage?
  • Oui, c’était ça.
  • Alors vous vous êtes rendue chez Lise avec elle?
  • Je me suis rendue chez Lise. Nous autres on est parti avec … il y avait Francis, là, et puis mon garçon a dit « on va emmener Francis mais parles-en pas ».
  • Parlez-en pas?
  • Pour le moment.
  • Ça c’est Francis Simard, hein?
  • Oui.
  • Vos fils Paul et Jacques ont dit « Parlez-en pas qu’on emmène Francis », mais « parlez-en pas » à qui?
  • À personne. Ils ont dit « parles-en pas à personne, on va l’emmener, dis-le pas à papa non plus, ce n’est pas nécessaire qu’il le sache ».
  • Est-ce qu’ils vous ont dit pourquoi ils vous demandaient de …?
  • Pourquoi qu’ils voulaient, qu’ils s’en allaient? Ils m’ont dit qu’ils s’en allaient…
  • Non, est-ce qu’ils vous ont dit pourquoi ils vous demandaient de ne pas dévoiler que Francis Simard allait être du voyage?
  • Non, non, j’ai pensé peut-être parce qu’il voulait se sauver de chez eux, je ne sais pas.
  • Aviez-vous raison de croire qu’il voulait se sauver?
  • Ah, peut-être, je ne sais pas. Je sais que c’est un type qui voyageait souvent.
  • Alors là, vous êtes donc rendue chez votre fille Lise et puis le voyage …?
  • Là on a parti.
  • …se prépare?
  • Oui.
  • Dans quelle voiture est-ce que vous êtes partis?
  • Dans mon char.
  • Votre automobile à vous?
  • Oui, oui.
  • Pouvez-vous décrire cette automobile-là?
  • C’est une … c’est jaune, la licence je ne m’en souviens pas.
  • Quelle sorte de voiture est-ce?
  • Valiant
  • Vous êtes partie en voyage le ou vers le 23, 24 septembre 1970?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il y avait quelque chose sur le toit de la voiture?
  • Non, sur ma voiture à moi?
  • Oui?
  • Non, pas du tout.
  • Est-ce que vous saviez, madame Rose, quel était le but de ce voyage que vos fils entreprenaient aux États-Unis?
  • Mes fils ont dit qu’ils voulaient s’installer là, qu’ils avaient un montant d’argent … parce qu’ils doivent beaucoup vous savez, dans les finances, ces affaires-là, ils voulaient s’en aller.
  • Ils voulaient s’en aller?
  • C’est ce qu’ils m’ont dit. J’étais bien contente qu’ils s’en aillent parce que ça faisait deux ans qu’on était bien inquiète pour eux autres.
  • Alors vous avez accepté d’aller avec eux?
  • Oui, j’étais fière qu’ils se débarrassent de cette vie-là.
  • Alors jusqu’où êtes-vous allés?
  • On a été jusqu’au Texas.
  • Jusqu’au Texas?
  • Oui.
  • Et en cours de route, avant d’arriver au Texas, est-ce qu’ils vous disaient toujours qu’ils voulaient s’en aller pour ne pas revenir?
  • Ils avaient toujours cette idée-là mais seulement … c’est assez dur à dire. Ils ont arrêté à plusieurs places pour s’acheter des revolvers.  Ils voulaient s’acheter chacun un revolver, je leur ai demandé pourquoi.  Ils m’ont dit que là dans cette place-là tous les Américains avaient des revolvers.
  • Alors durant le voyage ils se sont …
  • Non, ils n’en n’ont pas acheté. Personne n’a voulu leur en vendre, j’étais bien contente.  Ils ont arrêté à bien des places pour en acheter.
  • Ils n’ont pas eu de succès?
  • Non.
  • Qu’est-ce que c’est qui est arrivé, madame Rose, qui a causé le retour à un moment donné?
  • Hélas, le retour, s’ils étaient restés là probablement … En tout cas, c’est que quand on était au Texas on a entendu dans la radio qu’il y avait un type qui s’était fait enlever, monsieur Cross.
  • Monsieur Cross … ça, vous avez entendu cela à la radio?
  • Oui, je crois que c’était dans la nuit et là ils ont résolu de s’en venir à toute vitesse et puis là, mon fils Paul a dit : « c’est-tu pas épouvantable, c’est-tu pas fou, des beaux niaiseux… ». Une chose comme cela, ils savent bien que le gouvernement ne pliera pas pour un homme comme cela, voyons donc.  Ça, c’est ça qu’ils ont … ils sont retournés, maintenant ils ont résolu de s’en venir.
  • Durant le voyage, madame Rose, le retour, est-ce qu’en aucun temps ils ont devant vous, soit Francis, Jacques ou Paul, émis des opinions à savoir qui aurait pu enlever monsieur Cross?
  • Ils ont dit que c’était peut-être, mais oubliez pas là je ne veux pas accuser personne, eux autres aussi ont fait des hypothèses comme moi je peux en faire. Ils ont dit que ça pouvait être probablement Jacques, Pierre et Alain, c’est probablement eux autres.
  • Jacques, Pierre et Alain?
  • Peut-être, c’était simplement des hypothèses.
  • Ils n’en ont pas dit plus que cela?
  • Non, ils n’ont pas dit que c’était eux autres mais ils ont dit que ça doit être …
  • Alors vous êtes donc revenus au Québec?
  • Oui, en peu de temps je vous le jure.
  • Est-ce que vous conduisiez presque …
  • Non.
  • Est-ce que vos fils conduisaient …
  • Oui, chacun leur tour.
  • Est-ce que vous étiez en voiture presque 24 heures par jour?
  • Oui, presque toujours, oui.
  • Et quand vous êtes revenus au Québec, quand vous êtes revenus dans la province de Québec qu’est-ce que vous avez fait?
  • On est arrivé à Woolco[1], chez Woolco vers le matin, au petit jour, j’ai été déjeuner avec eux autres, on est allé déjeuner tous les quatre.
  • Vous rappelez-vous de la date à laquelle vous êtes revenus, vous êtes arrivés?
  • Un jeudi aussi.
  • C’était le jeudi après l’enlèvement…?
  • Quinze jours après.
  • Alors, le jeudi après l’enlèvement de monsieur Cross?
  • Oui.
  • Alors, on serait le jeudi 8 octobre 1970?
  • Ça doit. Je n’avais pas regardé…
  • Qu’est-ce que vous avez fait quand vous êtes arrivée?
  • J’avais hâte de retourner chez nous. J’ai été déjeuner … je ne voulais pas déjeuner mais eux autres voulaient déjeuner et puis ensuite eux autres m’ont demandé si je voulais leur passer le char pour qu’ils aillent se chercher une chambre.  On est resté en dedans moi et ma petite fille, ils sont partis avec le char, je ne sais pas s’ils s’en sont trouvé une, en tous les cas Jacques est revenu et il m’a donné 20$ américain, il m’a dit : « Maman, vos springs sont pas mal à terre, vous ferrez réparer vos springs » et puis il m’a fait, il m’a dit ses adieux, bonjour et il est parti.
  • Ça, c’est Jacques?
  • Oui, ça c’est Jacques.
  • Est-ce que vous l’avez revu depuis le 8 octobre, Jacques Rose, votre fils?
  • Ils sont venus un mercredi, un mercredi ils sont venus tous les deux.
  • Est-ce que ce serait …?
  • Ils n’ont pas été longtemps par exemple et puis ils n’avaient pas l’air énervés du tout, rien. Ça n’avait pas l’air qu’ils avaient eu quelque chose de grave.  En tous les cas, ils sont venus, ils se sont pris chacun un coat, un windbreaker [coupe-vent] et puis ils se sont en allés, ils m’ont dit bonjour, ils ont été je pense … ils étaient arrivés dans l’après-midi vers 14h00, 14h30, peut-être 15h00.  Je ne peux pas vous dire au juste mais ils n’ont pas soupé chez nous, ils sont partis.
  • Ils étaient seuls, Paul et Jacques?
  • Oui, seuls.
  • Et ça, c’est le mercredi dans la semaine qui a suivi votre retour des États-Unis?
  • Oui, je le crois, la semaine d’ensuite, je le crois.
  • Mercredi le 14 octobre?
  • Oui, ça doit être cela, je ne peux pas certifier par exemple si c’était mercredi ou jeudi, je ne m’en souviens pas bien, bien, mais dans ces jours-là.
  • Est-ce qu’ils sont arrivés à pied ou en voiture?, demanda le coroner.
  • À pied. Des voitures, je pense qu’ils ne pouvaient plus en avoir parce qu’ils étaient tous les deux … ils ne pouvaient plus avoir de char, ils avaient eu des accidents je pense, quelque chose comme cela.
  • Est-ce que c’est la seule fois, madame Rose, que vous avez vu vos fils?
  • Oui, c’est la dernière fois.
  • Est-ce que vous leur avez parlé au téléphone?
  • Oui, une fois, Paul m’a appelé une fois. Il était chez Mme Venne.
  • Est-ce que vous vous rappelez de la date de cet appel?
  • Non, je ne m’en souviens pas mais je sais qu’il m’a appelée une soirée, il m’a dit : « maman, bonjour, comme[nt] ça va. Il dit « je suis chez Mme Venne ».  Je lui ai dit : « pourquoi tu ne viens pas me voir? ». Il m’a dit : « pas tout de suite, j’irai, ne soyez pas inquiète, ne parlez pas à personne que j’ai appelé ».  C’est cela qu’il m’a dit.
  • Ne parlez pas à personne…?
  • Ne dites pas à personne que j’ai appelé.
  • Est-ce qu’il vous a demandé quelque chose durant cette conversation-là?
  • Non, il m’a dit bonjour, simplement. Il m’a demandé si ça allait bien, c’est tout.
  • Est-ce qu’il vous a donné des nouvelles de Jacques?
  • Non, aucune nouvelle de Jacques, il ne m’a pas donné de nouvelles du tout et Jacques je ne l’ai pas revu, rien depuis le mercredi.
  • Madame Rose, je vous montre ici un gilet qui a été coté plus tôt ce matin comme pièce numéro 3, est-ce que vous pourriez s’il vous plaît en prendre connaissance et dire au coroner si vous avez déjà vu ce gilet-là?
  • C’est à un de mes fils, c’est-à-dire que les deux portent presque toujours … c’est-à-dire qu’ils changent de linge, ils vivent en gang ça fait qu’ils se prêtent leur linge mais c’est à un de mes fils.
  • Pourquoi dites-vous qu’il appartient à un de vos fils?
  • Parce que je le reconnais, il y a de petites affaires de déchirures quelque part, je ne sais pas où.
  • Prenez votre temps. Regardez le gilet.
  • Bien, vous savez, je pense qu’ils en avaient deux, trois semblables comme cela mais c’est à un de mes fils.
  • Vous êtes certaine que c’est à un de vos fils?
  • Ah! Oui.
  • Est-ce que vous vous rappelez quand vous … est-ce que vous vous rappelez quand ce gilet-là aurait été remis à un de vos fils? Est-ce que c’est durant la période qui a précédé votre voyage au Texas?
  • Non, je crois … c’est que je leur voyais sur le dos des fois … sur eux autres.

En lui montrant à nouveau le gilet, le procureur constata la présence d’un trou dans la manche droite.

  • Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion de constater ce trou durant les journées précédentes et … est-ce que ça vous rappelle quelque chose ce trou-là?
  • C’est un petit trou, bien petit mais … c’est parce que … quand c’est à Jacques ça sent le gaz mais lui ne sent pas tellement, mais je crois que c’est à eux autres.

Le procureur offrit ensuite au témoin de s’asseoir, ce qu’elle accepta.  Il lui montra un couvre-pied qu’elle avait confectionné elle-même.

  • C’est un couvre-pied que j’avais mis sur mon char pour aller reconduire un canot qu’ils étaient venus chercher dans ma cour, un de leurs canots. Pour ne pas grafigner le dessus du char j’avais mis ce couvre-pied-là.
  • C’est un couvre-pied que vous avez donné à vos enfants?
  • Oui.
  • Paul et Jacques?
  • Oui.

Le couvre-pied fut déposé sous la cote 18.  Puis il lui en présenta un autre, qu’elle reconnut aussitôt.

  • C’est moi qui l’ai faite mais cela ça fait longtemps qu’ils l’ont, depuis la Maison du Pêcheur, je leur avais donné.
  • C’était un effet que vous avez donné à Paul et à Jacques?
  • Oui.

Ce deuxième couvre-pied fut déposé en preuve sous la cote 19.  Il lui fit reconnaître un rideau qui sera déposé sous la cote 20.  On lui montra ensuite une paire de bottes, qu’elle identifia comme appartenant à ses enfants.

  • C’est à Paul ou à Jacques, parce qu’ils les mettaient tous les deux individuellement. Ils se prêtaient leurs affaires.

Les bottes furent déposées sous la cote 21 avant de lui montrer un couvre-lit.

  • Non, ce n’est pas à moi, ça. Je n’ai jamais fait cela.  Je n’ai pas de métier [à tisser], moi.  C’est fait au métier.
  • Alors, cela vous ne reconnaissez pas cela?
  • Non, ce n’est pas à moi cela.
  • L’avez-vous déjà vu en possession de vos deux fils?, demanda le coroner.
  • Non, jamais.
  • Est-ce que vous reconnaissez ce qui semble être des serviettes, ici?, reprit Me Fortier.
  • Est-ce que vous êtes capable d’identifier cela?
  • Ça, je regrette mais ce n’est pas à moi.
  • Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion de donner des taies d’oreiller à vos fils Paul ou Jacques?
  • Ah! Peut-être qu’ils en ont pris, ça se peut des fois parce que des fois ils venaient coucher à la maison mais … quand ils faisaient des voyages en machine des fois, ils prenaient un couvre-pied ou un oreiller.
  • Est-ce que vous pouvez identifier cet oreiller comme étant un oreiller qui vous aurait déjà appartenu?
  • Non, je ne le crois pas. Je ne me souviens pas mais…  Non, non.  Je n’en ai pas eu comme cela, de ce genre-là.
  • Madame Rose, je vous montre encore une fois le gilet que vous avez identifié plus tôt sous la cote numéro 3, est-ce que vous vous rappelez que le 21 octobre de cette année il y a des policiers qui vous ont montré ce gilet-là et que vous l’avez regardé, vous l’avez senti et vous l’avez identifié positivement comme ayant appartenu à Paul ou à Jacques?
  • Oui, mais j’ai dit que … lui sentait le gaz, hein! Ses affaires à Jacques, mais j’ai dit que je ne pouvais pas dire si c’était à Jacques ou à Paul parce qu’ils en avaient …
  • Ah bon! Mais vous l’avez identifié comme …
  • Comme étant à mes enfants.
  • À soit Paul ou à Jacques?
  • Oui.

La mère des frères Rose fut ensuite remerciée. Son apparition devant le coroner n’avait toujours pas permis d’éclaircir les circonstances de ce mystérieux voyage aux États-Unis.


 

[1] Ancien magasin à grande surface.

Octobre 70: Les aveux de Bernard Lortie (22)

Bernard Lortie , le jour de sa comparution devant le coroner Trahan.

Samedi, 7 novembre 1970

Les procureurs du ministère public appelèrent à la barre Bernard Lortie, 19 ans.  Lorsque Me Jacques Ducros lui demanda s’il souhaitait obtenir les services d’un avocat, Lortie refusa.  Le coroner lui posa à nouveau la question pour être bien certain mais Lortie n’avait pas changé d’idée.

On se souviendra que Lortie avait participé à l’enlèvement de Pierre Laporte en compagnie des frères Paul et Jacques Rose, ainsi que Francis Simard.  Est-ce que le public allait en apprendre davantage sur cette affaire à travers la bouche d’un des ravisseurs?

  • Quelle est votre occupation?, questionna le greffier.
  • Qu’est-ce que vous faites dans la vie?, se reprit-il en espérant cette fois obtenir une réponse.
  • On va dire étudiant. J’étais étudiant.
  • Quelle est votre adresse?
  • La plus récente, je ne le sais pas. C’est en face du Musée de Cire, je ne le sais pas l’adresse.

Après ces quelques questions d’usage, Me Jacques Ducros commença son interrogatoire en espérant pouvoir tirer quelque chose de valable de ce jeune homme.

  • Monsieur Lortie, je comprends que vous avez été arrêté hier soir?
  • Oui, monsieur.
  • Et que vous avez donné une déclaration aux policiers sur les circonstances ayant entouré l’enlèvement de monsieur Pierre Laporte?
  • C’est ça.
  • Vous avez une copie de votre déclaration. Est-ce que vous voudriez dire à la Cour, à l’aide de votre déclaration ou autrement, ce que vous savez sur l’enlèvement et la mort de Pierre Laporte?  … Monsieur Lortie, je vais vous demander de parler fort et de parler dans le micro.

Le coroner intervint alors pour offrir au jeune homme s’il voulait demander la protection de la Cour, mais il est clairement écrit entre parenthèses dans les transcriptions sténographiques de l’enquête : « ici M. Bernard Lortie fait un signe négatif de la tête ».  Il s’apprêtait donc, apparemment, à jouer franc jeu.  Me Ducros put donc reprendre son interrogatoire, permettant à Lortie de lire sa déclaration.

  • Monsieur Lortie, voulez-vous raconter, relater à la Cour ce que vous savez? Je vais vous donner l’original.
  • Depuis environ deux heures que je parle avec le capitaine Bellemare et le sergent Ste-Marie de la Sûreté Provinciale [sic], que je raconte tout ce que je sais en rapport avec l’enlèvement de monsieur Laporte, et que maintenant je veux faire une synthèse écrite des faits. Je déclare donc librement, volontairement tout ce qui suit concernant l’enlève … l’enlèvement de monsieur Laporte.  J’ai connu Paul Rose, la personne que je vous identifie sur la présente photo à la Maison du Pêcheur en 69.  C’est le même que … que vous me montrez sur la photo portant le numéro D-102646.

Pour une question de précision et de clarté, Me Ducros demanda au greffier que l’on indique que l’on parlait de la photo déposée en preuve sous la cote P-9[1].

  • Écoutez, reprit Me Duclos, vous pouvez relater tous les faits de la façon dont vous l’entendez. Ce n’est pas nécessaire de lire votre déclaration pour relater les faits.
  • C’est ce que j’ai déclaré et d’ailleurs je ne pourrais pas me rappeler, eeeh…
  • Alors, intervint le coroner, vous préférez vous servir de la déclaration que vous avez faite pour rendre témoignage ce matin?
  • Oui.
  • Alors, continuez?
  • C’est pas mal trop long, Votre Honneur. « … sur la présente photo dont j’inscris la date et l’heure que je l’ai identifiée ».  De plus, j’ai connu, j’ai reconnu Francis Simard sur une photo que j’initiale avec la date et l’heure.
  • Pourriez-vous me dire si vous la voyez la photo, si c’est bien celle-là?, reprit Me Ducros.
  • J’ai également connu d’autres personnes concernées dont Jacques Rose, la personne que vous montrez sur la présente photo dont j’inscris la date et l’heure que je l’ai identifié.  C’est celle-là. (P-11).  Je vais donc raconter tout ce que je sais à présent que je veux … même si je m’embarque je dis tout.  Moi, Jacques Rose, Paul Rose et Francis Simard nous avions pensé et discuté depuis longtemps d’enlever quelqu’un.  Pis après l’enlèvement de monsieur Cross quand je les ai rencontrés à la maison, au 5630 rue Armstrong, à cause des événements, vu que monsieur Cross ne faisait pas assez bouger les autorités en place on s’est préparé à enlever monsieur Laporte.  Je suis arrivé sur la rue Armstrong vers les 14h00 de l’après-midi.  Jacques était venu me chercher au centre d’achat sur le chemin Chambly.
  • Jacques, c’est Jacques Rose?
  • Jacques Rose. Il m’avait téléphoné chez moi sur – bien, chez moi, sur le boulevard Therrien, je ne sais pas quelle adresse, mais c’est à Longueuil ou Jacques-Cartier.
  • C’est quel jour, ça, que ça se passe?
  • C’est le vendredi, la journée, la même journée que l’enlèvement.
  • La journée de l’enlèvement? Le samedi, c’est ça?
  • Je restais aux Productions 18-25 où demeuraient également Jean-Luc Arène, Lise Balcer, Normand Turgeon, un gars qu’on dénommait l’Indien, Denis, Clément Roy, puis un dénommé Albert, ça c’est …
  • Qui c’est Albert?
  • … son nom.
  • Albert, savez-vous son nom?
  • Son nom de famille. Et aussi Pierre-Marc Beauchamp.  Je les avais connus à cet endroit sur le Boulevard Therrien.  Donc je vous disais que Jacques Rose est venu me chercher avec le Chevrolet 67 de couleur bleue dans le bas et le toit en vinyle.  Il portait la licence 9J2420.  Il était enregistré, je crois, au nom de Paul Fournier.
  • Paul Fournier, c’est qui ça?
  • C’est un nom fictif.
  • Nom fictif de qui?
  • De monsieur Rose.
  • Lequel?
  • Paul.
  • Paul Rose?
  • Jacques Rose m’a conduit sur la rue Armstrong au 5630. Là, il y avait son frère, Paul, Francis Simard.  Jacques et Francis sont allés spoter la maison de monsieur Laporte sur la rue Robitaille.  Ils sont revenus pour nous dire que monsieur Laporte était bel et bien là.  Une heure ou deux après, je suis retourné sur la rue Robitaille avec Jacques pour savoir si monsieur Laporte était encore là et, son auto étant là, nous avons convenu qu’il était là.  Par la suite nous sommes revenus à la maison pour écouter la conférence de monsieur Choquette[2].  Nous sommes partis de la maison sur la rue Armstrong en compagnie de Francis Simard, Jacques Rose, Paul Rose et moi-même.  Nous avons voyagé dans la Chevrolet 67, licence 9J2420.  C’est Jacques Rose qui conduisait.  Nous avions en notre possession deux fusils M-1 dont vous me montrez présentement.  C’est bien ça.

Les deux M-1, l’une munie d’une corde blanche et l’autre d’une courroie de cuir noir furent déposées en preuve.

  • Vous avez dit que vous étiez en possession de deux M-1?
  • Oui.
  • Qu’on vous a montrés?
  • Je les reconnais, une à une corde blanche, c’est moi qui ai fait le nœud…
  • Vous avez fait le nœud, oui?
  • … puis l’autre il y a une strap de cuir noir que j’ai mis après. C’est une strap de boîtier de longue-vue.  Je dois dire que j’ai même réparé une poignée loose, je l’avais défait pour la resserrer.  Je continue donc à vous dire que Jacques Rose conduisait le char.  Nous avons quitté la rue Armstrong après la conférence de presse du ministre Choquette.  Moi j’étais assis en avant à droite, Paul Rose était assis à droite en arrière de moi, Francis Simard en arrière à gauche.  Les armes étaient dans l’auto.  On avait un douze automatique tronçonné ou chopé en-dessous du siège avant; il y avait deux M-1, ceux que j’identifie.  Ils étaient par terre pour que l’on puisse les prendre par en arrière.  Nous sommes arrêtés sur la route 9 devant un restaurant, on a téléphoné chez monsieur Laporte.  C’est Jacques qui a appelé.  Il nous a dit que madame Laporte avait répondu que monsieur Laporte venait de sortir dehors.  Immédiatement après on s’est rendu sur la rue Robitaille.  Monsieur Laporte traversait la rue pour attraper le ballon, il jouait avec un jeune.  On s’est arrêté.  Paul est sorti avec le M-1.  En même temps je suis sorti, je l’ai attrapé par le bras – je parle de monsieur Laporte.  Il n’a pas offert de résistance et je l’ai attiré vers l’auto où je l’ai poussé.  Après ça, on est rembarqué et puis on est parti.  Je crois que nous avons pris la rue Tiffin, on a débouché sur le boulevard Taschereau.  Monsieur Laporte était couché dans le fond entre les deux sièges.  Il y avait un coat par terre et nous en avions mis un par-dessus.  Il s’agissait d’un trench, il y en avait deux blancs et deux foncés.  En arrivant sur le boulevard Taschereau on a fait descendre Francis Simard pour aller porter le communiqué.  Nous avons continué toujours sur le boulevard Taschereau pour rejoindre la route 9 et se rendre au rond-point – c’est à Saint-Hubert.  En traversant la voie ferrée nous avons croisé une auto-patrouille de la police de Saint-Hubert.  Nous avons traversé la base pour arriver sur la rue Armstrong.  C’est moi qui a ouvert la porte du garage, nous sommes entrés dans le garage et nous avons fait passer monsieur Laporte du garage dans la maison.  Je dois vous dire que nous avions pratiqué une ouverture dans la maison du garage à une chambre.  Nous avions enlevé une feuille de donnacona [?] noire.  Avant de faire entrer monsieur Laporte dans la maison nous avions bandé ses yeux avec des Kleenex et du tape vert par-dessus.  C’était un tape environ deux pouces de large.  D’ailleurs, vous avez dû en trouver dans les poubelles sur la rue Armstrong.  Là, on l’a fait coucher sur un lit dans la chambre de droite au fond en entrant.  C’était proche de la toilette.  Nous l’avons menotté de deux paires de menottes, menottes raboutées, dont un bout au poignet et l’autre bout à la base du lit.  Nous avons fait une surveillance sur trois chiffres [shift] changeant de surveillant.  Toute la nuit il avait les yeux bandés vu que l’on ne savait pas comment il réagirait.  Monsieur Laporte a déjeuné le matin.  Il a mangé une [sic] sandwich au jambon et un thé.  Le midi, le dimanche, le 11 octobre, il n’y avait plus rien à manger, seulement du pain et du beurre.  Je lui ai fait une beurrée de beurre puis il restait aussi une tranche de fromage.  De temps en temps, il demandait du thé.  Il semblait aimer le thé, il n’aimait pas le café.  Je ne me rappelle pas du tout ce qui s’est passé au point de vue communiqués ces jours-là car Paul Rose voyageait souvent en taxi.  Il téléphonait et d’autres fois il partait en taxi.  Francis Simard a dû revenir le mardi ou le mercredi tandis que Paul Rose qui était parti le mercredi le 14 octobre n’est pas revenu car il nous a dit qu’il avait été suivi deux jours de temps.  Francis ou Paul écrivaient à la main pour ensuite être écrit au type.  C’était surtout Paul quand il y était là ou encore Francis ou Jacques.  Dans la maison nous avions deux clavigraphes sur la table de la cuisine, un gros et un petit.  Quant à Paul Rose, depuis qu’il s’était senti suivi, il n’est pas … il n’est pas revenu.  Vendredi ou plutôt mercredi ou jeudi il y a eu une descente près de la maison.  C’était … c’était la police.  Monsieur Laporte commençait à être nerveux, il avait vu ce qui s’était passé ou plutôt s’était aperçu.  Nous autres aussi on était nerveux.  Le vendredi, le 16 octobre 70, la fameuse journée arrive.  Vers 16h30 on écoutait les nouvelles.  Moi, Francis et Jacques nous écoutions les nouvelles et monsieur Laporte était attaché avec une chaîne ou une laisse, on peut dire une laisse à chien, et après les deux menottes et le lit. Tout d’un coup on a entendu un bruit de vitres cassées.  Ça venait de la chambre de monsieur Laporte.  Jacques s’est précipité car monsieur Laporte s’était lancé au travers du châssis dans sa chambre de détention.  Il s’était lancé par le châssis en haut, au bas il y avait un mousquetaire, … un[e] moustiquaire.  Monsieur Laporte saignait aux poignets, pour commencer au gauche, une entaille assez profonde, à la base du pouce il était coupé en cercle.  Il avait une coupure sur la poitrine droite.  Il saignait beaucoup du poignet gauche.  Il voulait aller à l’hôpital.  Nous lui avons fait tous les trois des garrots aux poignets c’est-à-dire aux deux pour arrêter le sang.  On lui a dit que ce n’était pas le moment pour aller à l’hôpital vu les patrouilles.  Par la suite on a fait, j’ai fait des pansements.  Il était dans le salon.  J’ai lavé ses blessures dans la toilette.  Nous avons lavé ses blessures dans la toilette.  Nous avons bandé ses blessures.  Ensuite il fallait avertir Paul Rose.  Jacques m’a dit de me rendre dans le bout de Berri et Demontigny où je rencontrerais Paul Rose.  À la noirceur, vers les 18h30, je suis parti.  J’ai pris l’autobus 8 de Chambly Transport à la base de Saint-Hubert jusqu’à la station de métro de Longueuil.  Je prends le métro et je me rends sur la rue en bas de la côte non loin de CJMS.  J’ai rencontré Paul Rose.  Je lui raconte ce qui s’est passé.  Il m’a dit que c’était impossible d’y aller.  Il a téléphoné, il m’a dit : « Va à une adresse à Montréal », chez une famille dont je ne peux vous dévoiler le nom.  Là, j’ai resté environ dix jours.  Je n’ai pas eu de nouvelles mais quelqu’un a téléphoné là pour me dire que la police me cherchait, qu’ils avaient été voir ma sœur qui demeure en concubinage avec Jean Magnee [Magny?] de Longueuil.  Je suis parti de là pour aller rester chez Colette Therrien, non loin du Musée de Cire.  Jacques m’avait donné cette adresse le vendredi que je suis parti.  Il y avait Colette Therrien, Francine Belisle et Richard Therrien.  Ils savaient que la police me recherchait.  Richard a parlé, m’a parlé de l’enlèvement.  Je lui ai raconté que nous avions enlevé monsieur Laporte.  Les deux filles le savaient également.  C’est … c’est … ce sont eux qui payaient la chambre et le manger.  Je demeurais dans la maison.  Je suis demeuré là jusqu’à ce que la police m’arrête.
  • Monsieur Lortie, pouvez-vous nous dire comment monsieur Laporte était vêtu alors qu’il a été enlevé?
  • Il avait une chemise blanche avec des barres vertes dedans, c’était du vert pâle, puis il portait des pantalons foncés, des bas bruns ou … bruns ou noirs puis des souliers, je ne me rappelle pas de la couleur.
  • Je vous montre une paire de pantalons …
  • Je la reconnais.
  • … qui a été cotée 4. C’est bien les pantalons.  Les bas?
  • Les bas, je ne les reconnais pas.
  • Les bas vous ne les reconnaissez pas. Les souliers?
  • Les souliers, non, non.
  • Vous ne les reconnaissez pas?
  • Je n’ai pas remarqué.
  • Je vous montre un chandail?
  • C’est un chandail que je lui ai passé après qu’il ait, qu’il ait enlevé sa chemise. Sa chemise était tachée de sang, alors …
  • Ça, c’est après l’incident de la fenêtre?
  • Oui.
  • Vous lui avez passé, c’est vous-même qui lui avez passé ça?
  • Oui.
  • Vous le reconnaissez?
  • Tout de suite après que j’ai eu nettoyé ses plaies.
  • Où est-ce que vous l’avez pris ce chandail-là?
  • C’est un chandail qui était dans la maison. Je ne sais pas à qui.  Ça peut appartenir à … il est assez grand, à Paul ou à Jacques.  Ça appartenait plutôt à tout le monde.
  • Qu’est-ce qu’il y avait dans ses poches, là?
  • Dans ses poches, il y avait un porte-cartes de crédit avec toute une série de cartes de crédit puis une carte d’identification du gouvernement du Québec.
  • Est-ce qu’il y avait de l’argent?
  • Il avait une soixantaine de dollars environ.
  • Est-ce qu’il avait une montre?
  • Oui, il avait une montre électrique.
  • Est-ce que vous en avez parlé de la montre?
  • Oui, il m’avait dit que la pile elle durait un an, en passant.
  • Comment est-ce que monsieur Laporte était habillé quand il s’est lancé à travers la fenêtre?
  • Il avait sa chemise, il était en semelles de bas, il avait sa chemise, ses pantalons, il était en semelles de bas.
  • Qu’est-ce que vous avez fait à ce moment-là?
  • Bien, Jacques s’est précipité pour le retirer parce qu’il était sorti au moins jusqu’ici.
  • Quand vous dites « jusqu’ici », ça veut dire où?, demanda le coroner pour que les notes sténographiques soient plus précises.
  • Ça veut dire …
  • En bas des épaules?
  • Il avait la tête puis les épaules sorties. Bien, ça je ne l’ai pas vu mais, d’après sa coupure qu’il avait ici, j’ai convenu qu’il ne pouvait pas aller plus loin.
  • Comment a-t-il fait?, reprit Me Ducros. Il était toujours menotté quand il s’est jeté?
  • C’est-à-dire qu’il a réussi à démancher la chaîne.
  • La laisse?
  • Parce que je l’avais … une chaîne que j’avais mis[e] la veille pour qu’il se sente plus … pour qu’il puisse bouger un peu plus.  Il commençait à … je veux dire, il n’aimait pas bien ça rester sans bouger.  C’est un gars qui bougeait beaucoup.
  • Maintenant, à l’occasion vous deviez le …?
  • Oui, on lui faisait prendre une marche de temps en temps puis quand on le faisait manger on lui enlevait son bandeau.
  • Une marche à l’extérieur ou à l’intérieur?
  • À l’intérieur.
  • Vous enleviez son bandeau juste quand?
  • Pour le faire manger puis quand il demandait, des fois il disait « j’ai mal aux yeux », ça fait que …
  • Comment monsieur Laporte faisait pour préparer ses communiqués?
  • Il les écrivait puis c’est lui qui les a préparés. Les lettres qu’il a envoyées ça ne lui a pas été soufflé, excepté un mot, il était question de … pour le FLQ qu’ils s’attaquent à toutes les … c’était écrit comme ça, s’attaqueront à toutes les autres classes de la société, ce qui n’était pas … ce qui n’était pas exact.
  • Ça, vous lui avez fait enlever ça?
  • Il a barré ce mot-là puis il a écrit « d’autres classes ».
  • Là, monsieur Laporte, si je comprends bien, il est pas mal blessé? Il saigne?
  • Oui, il a perdu au moins une demi-pinte de sang.
  • Qui est-ce qui s’est occupé de le …?
  • C’est moi.
  • C’est vous. Vous ou d’autres?
  • Vous voulez dire …
  • Vous seul ou vous avec d’autres?
  • Avec d’autres, avec d’autres on a fait les garrots puis les pansements et j’ai lavé ses blessures moi-même.
  • Les autres c’était qui ça?
  • Il y avait Francis Simard, puis Jacques Rose.
  • Quand vous avez enlevé, là, monsieur Laporte, vous étiez les quatre que vous avez mentionnés. Vous étiez habillés de quelle façon et déguisés de quelle façon?
  • Il y avait deux trench blancs et deux trench foncés. Puis Jacques, il avait une perruque.
  • Jacques Rose, ça?
  • Il avait une perruque grise, style playboy, un peu par-dessus les oreilles, Francis également mais en plus il avait une moustache, une fausse moustache.  Puis Paul, il avait une perruque blonde, une perruque d’homme avec des cheveux blonds.
  • Puis vous?
  • Moi j’avais une casquette de l’armée avec une toile en arrière puis j’avais fait des trous pour les yeux.
  • Où est-ce que vous avez fait, préparé tout ça, là, où est-ce que vous vous êtes maquillés?
  • À la maison.
  • La maison …?
  • Sur la rue Armstrong.
  • Et les M-1 que vous avez identifiés dont vous vous êtes servi lors de l’enlèvement pouvez-vous dire si vous savez où vous vous êtes procurés ces carabines?
  • Personnellement, je ne les ai pas achetées mais ça a dû être acheté dans le bas de la ville sur la rue Notre-Dame, dans un pawn shop, dans les surplus de l’armée.
  • Mais vous personnellement, vous ne le savez pas?, questionna le coroner.
  • Je ne sais pas quel endroit exactement.
  • Et ça faisait combien de temps que vous les aviez ces deux M-1?, poursuivit Me Ducros.
  • C’était tout récemment, je pense, mais je ne sais pas combien de jours, combien de jours que ça faisait qu’ils étaient là.
  • Et les menottes dont vous vous êtes servi pour monsieur Laporte, pour le menotter à son lit, savez-vous qui les a achetées et où?
  • C’est moi. Je les ai achetées au 900 quelque chose rue Notre-Dame.  J’en avais acheté quatre paires.
  • Ouest ou est?, intervint encore le coroner Trahan.
  • Sur la rue Notre-Dame.
  • Ouest ou est?
  • Je pense que c’est ouest.
  • Monsieur Lortie, reprit Me Ducros, l’argent qui servait à payer la nourriture, entre autres les poulets B-B-Q, où est-ce que vous aviez pris ça cet argent-là?
  • C’était de l’argent de monsieur Laporte, qu’il nous avait offert lui-même parce qu’on n’était pas bien, bien argenté.
  • Monsieur Lortie, monsieur Rose, lui, la dernière fois que … Paul Rose, la dernière fois que vous l’avez vu voulez-vous nous dire s’il était, s’il ressemblait à la photo que vous avez identifié ou s’il y a des changements?
  • Il était rasé puis il était plutôt peigné ou les cheveux plus courts.
  • Vous rappelez-vous si vous avez laissé du linge, vous, quand vous êtes …?
  • Oui.
  • …parti de la rue Armstrong?
  • Une veste de suède brune.
  • Monsieur Laporte est-ce qu’il avait quelque chose dans le cou?
  • Il avait une chaînette avec une médaille de couleur or, une médaille ovale ou ronde.

Me Ducros lui présenta alors la chaînette et après que Lortie l’eut identifié, on la déposa en preuve sous la cote 2.

  • Les M-1, lors de l’enlèvement, est-ce qu’elles étaient chargées?
  • Oui, il y avait deux magazines [chargeurs] de trente balles dans les M-1 puis il y avait, il y en avait cinq ou six de réserve, des gros de trente balles également, puis il y en avait deux autres de quinze balles dont il y en avait un qui était vide.
  • Quand monsieur Laporte s’est précipité et a brisé la vitre de la chambre où il était détenu …?
  • Oui.
  • … est-ce que quelqu’un a ramassé les débris de vitre ou a lavé la vitre brisée?
  • Tout ce que je sais c’est que Francis il a fait le tour de la maison pour aller ramasser l’oreiller. Après ça …
  • Pour aller ramasser…?
  • L’oreiller. Il a lancé l’oreiller.
  • Alors, monsieur Laporte vous avez dit qu’il avait perdu pas mal de sang?
  • Au moins une demi-pinte de sang.
  • À part la Chevrolet, là, que vous avez mentionnée, là, est-ce que vous vous êtes servi d’autres voitures sur la rue Armstrong à l’occasion de ces agissements-là?
  • Il y avait une Chevelle ou Chevy II 62, sur un nom fictif dont je ne me rappelle pas du tout.
  • De quelle couleur?
  • Il était blanc, licence du Québec, puis l’auto Jacques s’en est servie une fois pour aller chercher de la nourriture.
  • Est-ce que vous êtes membre du Front de Libération du Québec?
  • Oui.
  • Est-ce que les autres l’étaient à votre connaissance?
  • Est-ce que Paul Rose était un membre du Front de Libération du Québec?
  • Il l’est devenu.
  • Jacques Rose?
  • Oui, également.
  • Francis Simard?
  • Également.
  • Vous faisiez partie de quelle cellule?
  • La cellule Chénier.
  • Qu’est-ce que voulait faire la cellule Chénier en enlevant Laporte?
  • Appuyer la cellule de Libération pour faire libérer les 24 prisonniers politiques.
  • Appuyer l’autre cellule?
  • Oui.
  • La cellule de monsieur Cross?
  • Oui.
  • Les tourniquets, les garrots c’est vous qui les avez faits?
  • On l’a fait à trois.
  • Vous l’avez fait à trois. De quelle façon avez-vous fait ça?  Pouvez-vous nous donner les détails, la position, combien de temps?
  • On les a serrés assez, même que … qu’on ne voulait pas le serrer trop, trop, mais il disait qu’il fallait qu’on le serre parce qu’il saignait, il disait : « envoie, serre, ça ne fait pas mal. Je vais te le dire si ça fait mal ».
  • C’est monsieur Laporte qui disait ça?
  • Oui.
  • Tous les trois vous les avez serrés. Vous avez serré ça pendant combien de temps?
  • Bien, le temps qu’il a fallu pour que le sang se coagule et puis après ça, moi, je suis parti aux environs de 18h30.
  • Vous, vous êtes parti pour aller voir Paul Rose?
  • Ça fait que je ne suis pas au courant de ce qui s’est passé après.
  • Est-ce que vous connaissez un monsieur Marc Carbonneau?
  • J’en ai bien entendu parler mais je ne l’ai pas vu personnellement.
  • Vous ne l’avez jamais vu personnellement?
  • Non.
  • Est-ce que vous lui avez parlé personnellement au téléphone pendant cette période-là?
  • Carbonneau, non. Il n’est pas … à ma connaissance … s’il y a eu communication avec lui ce n’est pas moi qui l’ai fait.
  • Est-ce que les autres membres qui étaient avec vous, là, Rose, Jacques, Paul, Paul et Jacques Rose et Simard vous ont fait rapport qu’ils parlaient à Marc Carbonneau?
  • Qu’ils quoi…?
  • Qu’ils avaient communiqué avec Marc …?
  • Non.
  • Vous avez dit que vous en aviez discuté de cet enlèvement-là dans les jours précédents. C’est ça?
  • Hum, hum.
  • Et ces discussions c’était quoi exactement?
  • Bien, vous voulez dire …
  • Que vous aviez décidé d’enlever monsieur Laporte?
  • Pas nécessairement, je veux dire, on savait où il demeurait, on était déjà passé par là, on avait remarqué que c’était écrit « Pierre Laporte – Avocat » sur la devanture de la maison.
  • Avez-vous pensé d’enlever d’autres personnes?
  • Il n’avait pas été convenu, je veux dire, il n’y avait pas de noms qui étaient sortis.
  • Monsieur Lortie, ce matin je comprends que vous vous êtes promené. Voulez-vous dire ce que vous avez fait ce matin?
  • On a refait le trajet de l’enlèvement.
  • Vous avez … avec les policiers?
  • Hum, hum.
  • Vous êtes allé, vous avez tout refait le trajet de l’enlèvement, vous avez indiqué aux policiers tous les lieux dont vous avez parlé?
  • Oui.
  • Le trajet que vous avez fait ce matin c’est après votre déclaration, ça?
  • Oui.
  • Quels policiers vous accompagnaient?
  • Un dénommé Bellemare ici présent, puis le sergent Ste-Marie.
  • Le voyez-vous quelque part?
  • Oui.
  • Vous êtes allé avec eux leur indiquer ce matin après votre déclaration tout le trajet dont vous avez parlé?
  • Oui.
  • Est-ce que vous êtes entré dans la maison?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez indiqué où monsieur Laporte était détenu, la vitre?
  • Oui.

Me Ducros lui fit ensuite identifier la montre de Laporte, qui fut déposée sous la cote 14, puis un étui à lunettes et des lunettes, dont un verre était brisé.  Et aussi un étui pour cartes de crédit.

  • Qu’est-ce que vous avez fait avec les cartes de crédit qui se trouvaient dans ce …?, commença Me Ducros.
  • On s’en est servi pour … en envoyant des communiqués pour …
  • Des communiqués que vous avez envoyés?
  • Oui.
  • Comment alliez-vous les porter ces communiqués-là?
  • Bien, les premiers jours ça s’est fait en taxi.
  • Qui est-ce qui allait les porter?
  • Surtout Paul.
  • Vous, est-ce que vous en avez porté?
  • Non.
  • Les cartes c’est Paul qui les apportait aussi en même temps.  C’est ça?
  • C’est ça.
  • Quand vous appeliez les stations de radio …?
  • Oui.
  • …vous faisiez ça de où? Qui est-ce qui appelait?
  • N’importe où, n’importe quand.
  • Et qui appelait?
  • C’est la personne qui allait porter les communiqués.
  • Vous, personnellement, en avez-vous fait des appels?, demanda le coroner.
  • Non.
  • Vous n’étiez pas… il n’y en a pas eu d’appel qui a été fait de la rue Armstrong?
  • Non.
  • Monsieur Lortie, avez-vous d’autre chose que vous aimeriez ajouter?
  • Je crois que c’est tout.

Alors qu’on croyait le témoignage de Lortie terminé, le coroner suggéra à Me Ducros de lui montrer les bandages déposés en preuve sous les cotes P-7 et P-8.  Lortie reconnu en P-8 l’un des bandages ayant servi à panser les blessures de Laporte.  « C’est un drap qu’on a déchiré », dira-t-il.

  • Le bleu, c’est un drap?
  • Oui, il y avait des petites serviettes mais c’est resté là-bas.
  • Le reste, ça se trouve à être dans l’appar … dans la maison rue Armstrong. Puis le contenu de l’enveloppe numéro 7 (P-7) voulez-vous me dire si …?
  • Ça, non.
  • Vous ne savez pas ce que c’est?
  • Non, je ne sais pas.
  • Vous ne reconnaissez pas du tout. Vous pouvez regarder?
  • Je ne m’étais pas servi de ça.
  • Alors, conclut le coroner, vous, vous êtes parti le vendredi soir?
  • Le vendredi aux environs de … à la nuit tombante, aux environs de 18h30.
  • Et vous n’avez pas retourné là?
  • Non.

Ainsi prit fin le témoignage de Bernard Lortie, qui, en quelque sorte, venait de mettre la table quant aux faits réels de cette affaire.  Ce n’était pas encore le procès, évidemment, mais il venait tout de même de témoigner contre ses complices.  Malheureusement, comme il n’était pas présent le jour du meurtre, il ne pouvait apporter aucune précision quant aux événements du 17 octobre 1970.

Quant à savoir s’il disait la vérité sur toute la ligne, valait mieux attendre la suite des choses.  Comme l’avait précisé le coroner Trahan dès l’ouverture de son enquête, il fallait attendre la fin et le dépôt de toutes les preuves avant de juger d’une affaire.

Après le départ de Lortie, le coroner ajourna les audiences jusqu’à 14h00 pour permettre à tout le monde d’aller casser la croûte.


[1] Cette photo est absente du dossier judiciaire consulté à BAnQ Montréal en 2017.

[2] À cet endroit précis des transcriptions sténographiques, on voit la phrase « Immédiatement on est allé l’enlever », mais cette dernière a été biffée au stylo par une personne non identifiée.  Est-ce les correctifs apportés par le sténographe lui-même?  En effet, on constate plusieurs erreurs d’omission dans ces transcriptions ainsi que des notes correctrices apportées à la main.

Octobre 70: Le point de non retour (20)

Photo judiciaire de la voiture dans laquelle le corps du ministre Laporte a été retrouvé. La poudre blanche sur le véhicule a servi à relever les empreintes.

Dimanche, 18 octobre 1970

Au lendemain de la découverte du corps de Pierre Laporte, alors que s’activait les enquêteurs pour récolter des indices et retrouver les ravisseurs, Robert Bourassa s’adressait aux Québécois via la radio :

Mes chers compatriotes.

         Le Québec traverse aujourd’hui l’un des moments les plus dramatiques de son histoire.  Nous sommes tous profondément affligés par le crime inqualifiable qui a été commis hier contre un homme dont le plus grand tort, aux yeux de ses assassins, était d’avoir été élu démocratiquement et de servir son peuple dans une tâche difficile et importante.

         Pierre Laporte a été une victime de la haine, une haine criminelle que n’avaient pas encore connue le Québec et les Canadiens.  Il a payé de sa vie la défense des libertés fondamentales.

         Je dis à ces individus qui l’ont assassiné qu’ils sont à tout jamais indignes d’être Québécois, indignes d’être des Canadiens français.

         Ce meurtre ignoble d’un homme innocent est un témoignage du genre de société que voudraient établir ces mouvements.  Mais quelques individus ne peuvent écraser la volonté de tout un peuple, quelles que soient leur cruauté et l’ignominie de leur chantage.  La foi dans le régime démocratique est trop profonde et trop authentique au Québec pour qu’elle se laisse détruire ainsi.  Je demande à tous les Québécois de rester calmes et de garder confiance dans leurs institutions.  Le coup qui nous est porté aujourd’hui, comme peuple, est terrible, mais c’est là un test pour notre sang-froid et notre ferme détermination à faire triompher la justice et la liberté.

         Le gouvernement que je dirige ne se laissera pas abattre par une telle épreuve.  Il y fera face de la façon la plus ferme.

         C’est ensemble, et seulement ensemble, que nous allons surmonter cette crise.  J’ai confiance que nous le pouvons parce que nous sommes des Québécois.

Selon William Tetley et plusieurs autres observateurs, le meurtre de Laporte fit chuter le capital de sympathie que plusieurs personnes, en particulier des jeunes, avaient pour le FLQ.  Le mouvement indépendantiste aux méthodes de guerre venait de dépasser les bornes.  La question est toutefois de savoir si ces bornes n’avaient pas déjà été dépassées.

Il est triste de constater qu’il ait fallu le meurtre d’un ministre pour qu’enfin le FLQ soit vu sous son vrai jour.  Il semble que, malheureusement, les morts de O’Neil, de Morin, de Corbo et de quelques autres n’aient pas suffit à ouvrir les yeux.  Un scénario semblable allait se produire lors de la guerre des motards criminalisés au tournant du 21e siècle lorsque la tentative de meurtre à l’endroit du journaliste Michel Auger finit par réveiller les consciences alors que d’autres innocentes victimes en avaient payé de leur vie au cours des années précédentes.

Le 28 octobre 1970, « le Parti Québécois imprimait en particulier 500 000 exemplaires d’une brochure de huit pages intitulée C’est notre drame, à nous d’en sortir qui passait sous silence la position adoptée par le PQ et ses têtes dirigeantes (René Lévesque, Camille Laurin et Jacques Parizeau) pendant les journées fatidiques du 5 au 17 octobre 1970.  La brochure passait aussi sous silence le manque de pondérations du PQ durant la Crise et le fait qu’il n’avait pas cru bon, avant le 16 octobre, de condamner sans équivoque le FLQ.  La brochure du PQ s’en prenait plutôt au gouvernement fédéral qu’elle blâmait pour la perte des libertés en vertu de la Loi sur les mesures de guerre et pour son intrusion dans ce qu’elle considérait être une affaire québécoise »[1].

Rappelons que William Tetley a spécifié que l’argument selon lequel tous les droits d’expression et de liberté auraient été brimés avec cette Loi ne tient plus la route.  En effet, personne n’a muselé qui que ce soit dans les médias – René Lévesque continuait d’écrire dans Le Journal de Montréal par exemple – ni empêché la tenue de rassemblements, de manifestations et autres.  En somme, on était encore très loin du régime nazisme.

Pendant tout ce temps, chose qui nous concerne davantage pour les prochains chapitres, les policiers réalisaient un travail remarquable.  Si les frères Rose et Francis Simard demeuraient toujours insaisissables, certains sympathisants furent identifiés et arrêtés.  Bien sûr, il est impossible de reconstituer les événements policiers qui ont conduits à ces premières arrestations puisque les dossiers de police sont toujours inaccessibles pour le grand public, et nous verrons pourquoi dans la conclusion.  Toutefois, ces premiers gains allaient permettre l’ouverture de l’enquête du coroner sur les circonstances entourant la mort de Pierre Laporte.  Comme dans les cas que nous avons étudiés lors des premiers chapitres de la série, certains complices allaient se mettre à table.


[1] Tetley, p. 19.

Octobre 70: Meurtre ou accident? (19)

Photo judiciaire du corps de Pierre Laporte, tel qu’il a été retrouvé dans un coffre de voiture au soir du 17 octobre 1970.

Samedi, 17 octobre 1970

C’est au cours de la soirée du 17 octobre que le FLQ laissera savoir à la station CKAC « que Pierre Laporte a été « exécuté » à 18h18 et que son corps repose dans le coffre arrière d’une voiture, au parc de stationnement de l’aéroport de Saint-Hubert.  Les reporters se rendent sur les lieux, repèrent la voiture, appellent un photographe et la police qui, environ vingt-quatre minutes après minuit, ouvre le coffre de l’automobile et y découvre le corps inanimé de Pierre Laporte »[1].  Le communiqué daté du même jour se terminait par cette autre menace : « P.-S. Les exploiteurs du peuple québécois n’ont qu’à bien se tenir ».

Dans son numéro du lundi 19 octobre, le premier à paraître suite à la découverte du corps, La Presse annonçait que les autorités étaient déjà à la recherche de Paul Rose, 27 ans, et de Marc Carbonneau, 37 ans.  On délivra contre eux des mandats d’amener à travers tout le Canada et les États-Unis.  Les deux individus étaient connus des policiers.  Carbonneau avait été blessé d’une décharge d’arme à feu lors de la fusillade de Murray Hill, le 7 octobre 1969, alors qu’il était en compagnie de Jacques Lanctôt, autre membre du MLT (Mouvement de Libération des Taxi).  Il aurait été identifié par Mme Cross comme étant l’un des ravisseurs de son mari.  « Quant à Paul Rose, il s’est fait connaître comme membre fondateur de la Maison du pêcheur à Percé, qui avait tenu les policiers et la population de Percé en état d’alerte presque continuellement au cours des mois de juillet et août »[2].  De plus, Rose avait été impliqué dans les émeutes survenues l’automne précédent à Saint-Léonard.

Selon un article de Michel Auger, c’est au matin du 19 octobre qu’on découvrit la maison où avait été détenu Laporte.  « Cette maison située dans une petite rue, à quelques centaines de pieds du lieu de la découverte de son cadavre, samedi soir, n’était pas piégée », précisa Auger.  « C’est une équipe de détectives de l’escouade de sécurité de la Sûreté du Québec, dirigée par le sergent Albert Lisacek, qui a localisé la maison, vers 2h ce matin, au 5630 de la rue Armstrong, à Saint-Hubert ».

C’est Lisacek lui-même, qui deviendrait un policier vedette quelques années plus tard, entre autres pour avoir pourchassé le truand Richard Blass, qui aurait été le premier à entrer après avoir défoncé la porte.  Quand il a aperçu une malle suspecte dans le salon, une brigade de déminage fut appelée sur les lieux.  Il fallut une heure de travail pour comprendre que, finalement, elle ne contenait aucune bombe.

On aura compris que la mort de Pierre Laporte était confirmée et qu’on recherchait déjà des suspects.

Dans son livre de 1977, Pierre Vallières écrivait que « les médias du monde entier annonçaient « l’exécution » de Pierre Laporte ».  La Presse, qui annonça la nouvelle seulement le lundi 19 octobre, en raison de l’absence de publication le dimanche, n’utilisa pourtant pas le terme d’exécution.  Le gros titre en première page se lisait plutôt comme suit : « la maison où était détenu Laporte est trouvée, vide ».  La Presse utilisait plutôt le mot « assassiné » pour décrire le crime.  Quant à lui, Le Devoir parlerait de « meurtre ».

D’ailleurs, c’aurait été un énorme manque d’objectivité de la part des médias que de décrire la mort de Laporte comme une « exécution », un mot sur lequel Vallières insista à plusieurs reprises et dont il ne comprenait visiblement pas l’origine ni la signification.  Le terme d’exécution provient du mot latin executio, qui signifie achèvement. Et Larousse de préciser qu’on parlerait de la mise à mort d’un condamné.  Or, Laporte n’a jamais été condamné par un système de justice.

Le plus étonnant, c’est de voir Vallières écrire : « jamais d’ailleurs, comme on l’a vu précédemment, le FLQ n’avait eu l’initiative des événements.  Il était tombé tête baissée dans le piège qu’on lui avait tendu »[3].  Faudrait-il supposer que les membres du FLQ sont tombés dans un piège en commettant le crime de deux enlèvements?  Le fait d’avoir tué Pierre Laporte était-il un autre piège?  Les felquistes étaient encore de pauvres victimes?

Certes, il faut un culot étonnant pour affirmer que le FLQ n’avait eu aucune initiative dans ces « événements ».  Et de plus, doit-on faire remarquer que Vallières, en aucun temps, ne transmet une quelconque part de sympathie pour les membres de la famille Laporte?

         Dans cette même lignée de l’illogisme, il poursuit en disant : « pourtant, le FLQ n’avait aucun intérêt à ce que l’un des otages soit tué ou même meure accidentellement »[4].  Voilà une belle phrase vide de sens qui ne cadre d’ailleurs pas avec les faits.  Il suffit de penser à cette note laissée avec le corps de Laporte – P.-S. Les exploiteurs du peuple québécois n’ont qu’à bien se tenir – qui démontre bien l’absence de regret.  Au contraire, cette phrase démontre à quel point ils souhaitaient poursuivre dans leurs idées délirantes.

Peu importe sa situation, personne n’a intérêt à tuer quelqu’un, et pourtant cela se produit continuellement.  Quant à prétendre que le FLQ n’avait aucun intérêt dans une mort accidentelle, il aurait d’abord fallu avoir l’intelligence d’éviter de se mettre les pieds dans les plats en procédant à un enlèvement.  En prenant la décision de kidnapper Laporte, ces hommes ont eux-mêmes rehaussé le niveau de risque.  Et il ne faudrait pas non plus oublier les armes qu’ils avaient préparées pour commettre leur méfait, ce qui prouvait nettement leur intention criminelle, leur préméditation.  Voilà qui me fait dire que l’ouvrage de Pierre Vallières perd ici le peu de crédibilité qui lui restait dans ce travail de comparaison et de recherche.  Il continuera cependant de nous accompagner puisque les théoriciens du complot fondent beaucoup de confiance en son livre.

Vallières remettait aussi en question le fait que les Rose et Simard aient pu eux-mêmes aller déposer le cadavre à Saint-Hubert en expliquant qu’il y avait des barrages partout, et même sur le chemin de la Savanne.  Pourtant, on vient de voir dans l’article de Michel Auger que la maison de la rue Armstrong se trouvait seulement à quelques centaines de pieds du lieu de la découverte.  Les ravisseurs devaient donc plutôt bien connaître les allées et venues du quartier.  Il n’y a donc rien de surnaturel dans cette partie de l’histoire.

La perversion de Vallières allait jusqu’à laisser entendre que la mort de Laporte faisait partie du méchant complot fédéral, qui prenait de l’ampleur depuis des années : « Pour le FLQ, tuer Laporte équivalait à un suicide politique, sans compter qu’un tel geste mettait en grave danger de répression massive l’ensemble des forces progressistes au Québec.  D’ailleurs, l’imposition, la veille, des Mesures de guerre ne pouvait laisser subsister aucun doute à ce sujet.  Ni le FLQ ni la population n’avaient donc intérêt à ce que Pierre Laporte soit exécuté; par contre, le pouvoir central pouvait profiter d’une mort survenant en un aussi bon moment psychologique »[5].

Facile à dire avec quelques années de recul (il écrivait ceci en 1977), mais au moment des événements il paraît beaucoup plus vraisemblable que ces terroristes se moquaient de la vie ou de la mort de Laporte.

En 1982, Simard écrira : « La certitude, la conviction que tout irait bien a commencé à diminuer jusqu’à ce que soit proclamé la Loi des mesures de guerre et le refus définitif du gouvernement.  Là, Laporte a « craqué » et sans que notre attitude face à lui ne change.  Il ne parlait plus, ne réagissait plus.  Il était comme … sans vie, absent.  Tout comme si on lui avait enlevé la vie.  Autant il a pu être convaincu que le gouvernement allait accepter, autant avec l’annonce du refus et l’envoi de l’armée au Québec il s’est effondré.  La Loi des mesures de guerre a été annoncée durant la nuit du 16 octobre à 4 heures du matin, par le gouvernement fédéral »[6].

Le livre de Simard ne nous aide pas beaucoup à situer précisément les événements dans le temps.  On ignore l’heure où Laporte aurait tenté de s’évader.  Son style littéraire n’est pas clair quant à savoir si le meurtre de Laporte s’est produit le même jour que cette tentative de fuite.  Quoiqu’il en soit, en se fiant aux autres informations, il est certainement plus fiable de continuer de croire que la tentative d’évasion ait eu lieu quelque part au cours de la journée du 16 octobre et que le meurtre eut lieu le lendemain.  Là encore, notre étude plus exhaustive de l’enquête du coroner, que nous verrons au cours des prochaines semaines, viendra nous aider à mettre certains détails en place.

         Parmi les questions qui subsistent, je pense qu’il y a celle où plusieurs personnes se demandent encore si la mort de Laporte a été un meurtre, c’est-à-dire un geste prémédité, ou alors un banal accident.  Pour envisager l’accident, il faudrait placer la tentative d’évasion le même jour et ainsi croire en la possibilité qu’en plus de s’être blessé sur le verre Laporte se serait étranglé par accident avec sa chaîne.  Est-ce possible?

Bien sûr, on sait que pour étrangler quelqu’un il faut au minimum de trois minutes, et puisque Simard a déjà avoué que lui et ses amis s’étaient tout de suite aperçu de la tentative – ils avaient apparemment entendu un bruit – alors il faut prendre en considération que les ravisseurs seraient intervenu sans délai et que si la chaîne causait un dommage quelconque ceux-ci aurait immédiatement aidé Laporte à s’en dégager.  N’oublions pas un fait : selon l’autopsie pratiquée ensuite, il ne fera aucun doute que la mort a été causée par une strangulation à l’aide de la chaînette que Laporte portait à son cou. Il faut donc oublier le scénario de l’accident.

Voilà qui nous oblige à nous tourner vers le seul dénouement possible : le meurtre ou l’homicide involontaire.

Laissons à Simard le soin d’expliquer, ou du moins tenter de le faire, le fil des événements qui ont conduit à la décision ultime : « Nous avions la sensation que Laporte était déjà mort.  Il était comme quelqu’un à qui on a enlevé toute vie.  Il avait l’air complètement « vidé ».  Tu sentais que, pour lui, on l’avait déjà tué.  C’était comme si, pour lui, il était déjà mort »[7].

Dans cette dépersonnalisation de la victime, on semble se donner l’excuse de le considérer déjà comme mort pour minimiser le geste qui allait suivre.  À lire Simard, on a l’impression qu’il s’apprêtait à lui rendre service en le tuant.  Tout simplement odieux!

Après avoir souligné la présence militaire dans les rues et la fin des négociations avec le gouvernement, Simard en arrive au grand questionnement ultime, sans toutefois décrire les débats que l’on devine vaguement entre les trois ravisseurs.  Puis, encore une fois, on remet la faute sur la Loi des mesures de guerre : « on la met en application en pleine nuit, en cachette, en même temps qu’on a envoyé l’armée, pour faire peur.  Mais ça ce n’est pas du terrorisme.  Bien non!  C’est légal!  Avec cette loi-là on arrête sans mandat, on défonce les portes des maisons, on remplit les prisons.  Mais ça, encore une fois, ce n’est pas du terrorisme, c’est la démocratie en pratique!  Tu sais que tu es rendu à l’échéance.  Ça ne vaut plus la peine d’envoyer un autre communiqué.  Tu es rendu au choix : Pierre Laporte va être libéré ou il va mourir »[8].

On le sent sur le point d’avouer, et c’est ce qu’il fait, noir sur blanc.  En dépit de quelques doutes sur son livre, il faut donner à Simard le fait d’avoir écrit ce paragraphe : « après l’enlèvement nous avions envoyé plusieurs communiqués.  Nous exigions du pouvoir une réponse sinon, après un certain délai, Pierre Laporte serait exécuté.  C’est ce que nous disions, écrivions.  Mais même si tu écris ça, même si tu dis ça, c’est humainement impossible d’envisager une chose pareille.  Tu ne peux te figurer une chose comme ça.  Il y a des conséquences que tu peux envisager intellectuellement.  Tu peux les considérer au niveau politique, au niveau théorique.  Au niveau humain c’est impossible.  Tu ne peux pas dire, à moins d’être un monstre, tranquillement : « O.K. le gouvernement refuse, on va répondre… »  Ça ne se peut pas. […].  Nnous nous questionnons.  Nous nous interrogeons.  Il nous faut prendre une décision.  Nous le libérons ou nous ne le libérons pas.  Il faut décider rapidement, nous n’avons plus de temps devant nous.  Le gouvernement a donné sa réponse.  Elle est définitive : c’est la force.  Nous en sommes rendus là.  Ça ne sert à rien d’envoyer d’autres communiqués, le pouvoir a dit non.  Il ne veut pas négocier.  Ça ne sert à rien de tenter encore une fois de parler.  C’est la Loi des mesures de guerre.  Le gros coup est donné… Tu es comme au pied du mur…  Ou bien tu es conséquent avec le geste que tu as posé ou bien tu le libères.  Tu n’as pas d’autres choix.  Et il faut que la décision se prenne maintenant!  Tout de suite!  Dans le temps aussi tu n’as pas le choix »[9].

Finalement, il passe aux aveux, comme il l’avait fait devant les enquêteurs, douze ans plus tôt : « je ne sais pas comment m’exprimer.  C’est la première fois que je dis ça.  La décision que nous avons prise, c’est que nous l’avons tué.  Ce n’est pas du tout un accident.  Ça n’a rien à voir avec ce qu’on a raconté…  Ça s’est fait très vite.  Ça se fait très vite.  C’est fragile une vie humaine.  C’est fragile.  Ne me demandez pas comment nous avons fait ça.  Je ne sais pas.  Je ne sais plus.  Je ne veux pas me souvenir.  Je ne veux pas y penser.  Tout ce que je peux dire c’est que je ne peux croire que j’étais là.  Je suis incapable de croire que nous avons fait ça.  Je ne sais pas comment »[10].

Il n’en dira pas davantage.  Aucun détail.  Aucune précision permettant de deviner lequel du trio a réellement étranglé Laporte.  Il faut donc s’en remettre à sa déclaration qui sera lue lors de l’enquête du coroner.

Selon certains, le meurtre de Laporte aurait été commis à 18h18, soit une semaine précisément après son enlèvement.  Simard n’a rien dit à ce propos, mais si c’est réellement le cas, cela ressemble drôlement à un meurtre planifié depuis un certain temps, comme si les ravisseurs avaient finalement « respecté » un ultimatum précis.  Sinon, une heure aussi précise, ça ne s’invente pas!

Simard se montra assez peu bavard sur la façon de disposer du corps.  Il affirmera cependant que leur trio avait eu l’idée de mettre le feu à la maison de la rue Armstrong pour détruire toutes les preuves.  Encore une fois, il se donnera bonne conscience en prétendant que « nous ne l’avons pas fait parce que nous avons eu peur pour les voisins »[11].

Au soir du 17 octobre, Robert Bourassa « s’était rendu avec ses stratèges dans un bâtiment administratif de Terre des hommes, où une centaine de personnes (avocats et policiers, fonctionnaires et diplomates canadiens, cubains, québécois) préparaient l’opération.  C’est là qu’il apprit que le pire était arrivé : Pierre Laporte avait été retrouvé mort dans le coffre arrière d’une voiture, à Saint-Hubert »[12].

Pour sa part, William Tetley ajoutera que « après l’imposition des Règlements de la Loi sur les mesures de guerre et la mort de Pierre Laporte, les manifestations étudiantes se sont évaporées; ne sont restés que quelques meneurs et activistes endurcis »[13].

D’ailleurs, ces manifestations qui eurent lieu durant les journées fatidiques de la Crise n’avaient pas une grande valeur selon Tetley.  Selon lui, elles étaient menées par quelques étudiants universitaires mais surtout des décrocheurs qui « libres comme l’air, ils étaient prêts à manifester et, comme de nombreux étudiants, agissaient impulsivement plutôt que rationnellement »[14].

 


[1] William Tetley, op. cit., p. 333-334.

[2] La Presse, 19 octobre 1970.

[3] Vallières, p. 70

[4] Ibid., p. 71.

[5] Ibid.

[6] Simard,

[7] Simard, p. 63.

[8] Simard, p. 64.

[9] Simard, p. 65.

[10] Simard, p. 67.

[11] Simard, p. 68.

[12] Germain, op. cit., p. 157.

[13] William Tetley, op. cit., p. 51.

[14] Ibid.