Octobre 70: La perquisition (24)

7 novembre 1970

Raymond Bellemare était capitaine pour la Sûreté du Québec.  Le 17 octobre 1970, il avait eu l’occasion de se rendre à Saint-Hubert participer à la découverte du corps de Pierre Laporte.

  • Je me suis rendu à Saint-Hubert le 17 octobre 1970 aux environs de 23h45, plus précisément près d’un hangar identifié Wondsi [??] Aviation qui se trouve à environ un quart de mille au sud du chemin de la Savanne, tout près de l’aéroport de Saint-Hubert.
  • Et une fois rendu à cet endroit, capitaine, qu’est-ce que vous avez trouvé?, questionna Me Jean-Guy Boilard.
  • À cet endroit-là j’ai trouvé une Chevrolet 1968 immatriculée pour Québec 1970 9J-2420, cette voiture était de couleur bleue avec toit en vinyle noir. Les plaques d’immatriculation avant portaient le même numéro que la plaque d’immatriculation arrière.
  • En d’autres termes, les deux plaques minéralogiques étaient identiques?
  • Oui, absolument.
  • Alors, une fois que vous avez localisé cette automobile que vous venez de nous décrire, qu’est-ce que vous avez fait?
  • Une fois cette automobile localisée, j’ai fait appel à l’armée après inspection assez sommaire des lieux.
  • Pour quelle raison avez-vous fait appel à l’armée à ce moment-là?
  • Voici, nous étions informés que dans cette voiture il pourrait peut-être y avoir de la dynamite, qu’elle aurait pu être piégée.
  • Et suite à votre appel à l’armée est-ce que l’armée a répondu? Est-ce qu’ils se sont présentés sur les lieux où vous vous trouviez?
  • Oui, aux environs, disons, à peu près de trois quarts d’heure, une heure après.
  • Et qu’est-ce qui est arrivé à ce moment-là, capitaine?
  • À ce moment-là, nous avons forcé la porte du coffre à bagages de cette voiture en question.
  • Et à un certain moment, est-ce que cette porte de coffre à bagages s’est ouverte?
  • Oui, absolument.
  • Et une fois ouverte, qu’est-ce que vous avez fait, capitaine?
  • Une fois ouverte, j’ai examiné l’intérieur pour y apercevoir le cadavre d’une personne.
  • Maintenant, à cette époque-là, capitaine, tenant compte des connaissances que vous aviez comme officier de police, est-ce que vous avez pu reconnaître l’identité de ce cadavre?
  • Oui, j’ai reconnu l’honorable ministre du Travail monsieur Pierre Laporte.
  • Qui était dans le coffre à bagages de l’automobile que vous venez de nous décrire?
  • Oui, Votre Seigneurie.
  • Qu’est-ce que portait monsieur Laporte à ce moment-là et j’exclus immédiatement le pantalon et tout ce qui peut être au bas de la ceinture?
  • Monsieur Laporte portait un gilet ample assez loose, un gilet de lainage.
  • De quelle couleur?
  • D’une couleur … comment je pourrais m’exprimer, dans les couleurs je ne suis pas tellement bon.
  • C’était blanc, rouge ou …
  • Non, absolument pas. C’était une couleur foncée.

Le procureur lui montra le gilet déposé en preuve sous la cote 3 et le capitaine Bellemare le reconnut facilement. C’était bien le chandail que portait Laporte au moment d’être découvert dans le coffre de la Chevrolet.

On lui montra ensuite la couverture déposée sous la cote 18, ce qui fera dire au capitaine que « cette couverture ou … était en dessous du corps de monsieur Laporte dans le coffre arrière de la voiture Chevrolet 1968 9J-2420 ».

Le témoin fut aussitôt remercié et libéré de ses obligations en ce qui concernait l’enquête du coroner.

Jean-Claude Simard, agent pour la Sûreté du Québec, vint aussitôt le remplacer dans le box des témoins.  Le 19 octobre, ce dernier s’était rendu au 5630 de la rue Armstrong à Saint-Hubert pour y retourner quelques jours plus tard.

  • À cet endroit et à l’intérieur de cette maison, y avez-vous trouvé certains objets?
  • Plusieurs objets.
  • Plus particulièrement, monsieur Simard, j’aimerais vous montrer une paire de bottes qui ont été numérotées sous la cote 21 pour fins d’identification. Voulez-vous les examiner et dire à monsieur le coroner si vous les avez vues avant cet après-midi?
  • Oui, monsieur le coroner.
  • À quel endroit et à quelle date?
  • Le 22 octobre.
  • À quel endroit avez-vous vu ces bottes?
  • Au 5630 rue Armstrong à Saint-Hubert, les bottes étaient précisément dans la chambre arrière … si l’on part de l’avant de l’adresse ce serait la chambre arrière du côté gauche.
  • Je vous exhibe également une autre pièce de tissu déjà numérotée pour fins d’identification numéro 20, est-ce que vous avez vu cette pièce de tissu avant cet après-midi?
  • Oui.
  • À quel endroit?
  • À 5630 rue Armstrong.
  • À quelle date?
  • Le 21 octobre 1970.
  • À quel endroit dans la maison?
  • Cette tenture déchirée bleu et blanc avec motif est retrouvées dans le garage.
  • Je vous exhibe également une autre pièce de tissu qui cette fois-ci a été identifiée sous le numéro 19, voulez-vous l’examiner et dire à monsieur le coroner si vous l’avez vu avant cet après-midi?
  • Oui.
  • À quel endroit?
  • Au 5630 Armstrong.
  • À quelle date?
  • Le 21 octobre 1970.
  • À quel endroit dans la maison?
  • Cet exhibit a été retrouvé dans le garage.

Après ce témoignage, les procureurs demandèrent un ajournement afin de se reposer et probablement aussi d’étudier leurs dossiers. On imagine assez facilement que de nouvelles informations leur parvenaient de jour en jour.

Photos de l’intérieur de la maison de la rue Amstrong, tirées du livre de Pierre Vallières.

Le 12 novembre 1970, lorsque l’enquête du coroner Trahan reprit, Me Jacques Ducros demanda à ce que l’enquête soit reportée au 20 novembre. Encore une fois, Trahan donna son accord.

On aura cependant compris qu’avec le témoignage du policier Jean-Claude Simard on venait d’aborder certains objets trouvés lors de la perquisition de la maison de la rue Armstrong, là où Pierre Laporte avait été détenu durant une semaine. Revenons un instant sur cette perquisition.

Dans son livre publié en 1977, le felquiste Pierre Vallières a reproché aux autorités d’avoir provoqué un désordre dans la maison de la rue Armstrong lors de la perquisition. Vraiment?

La police était sur les dents depuis quelques semaines. L’armée avait été appelée en renfort. Le FLQ, en plus de poser des bombes et de piller des banques depuis 1963, avait enlevé un diplomate et un ministre. Et l’on voudrait que les policiers restent tendres au moment de perquisitionner la maison des suspects?

Ce commentaire est très présomptueux, d’autant plus que les milieux juridique et policier sont soumis au droit de réserve. Les dossiers de police et les procès intentés au FLQ sont scellés jusqu’en 2070, ce qui nous empêche de récolter la version policière et de la confronter correctement à celle de Vallières.

D’ailleurs, comme en font foi les deux photos utilisés pour le présent article et qui sont justement tirés du livre de Vallières, je me demande jusqu’à quel point les policiers sont responsables de ce désordre. S’il y avait eu saccage, les chaises et les tables n’auraient-elles pas été renversées elles aussi? A-t-on déjà oublié que l’enquête du coroner nous permet justement de comprendre que ces jeunes terroristes habitaient en commune? Qu’ils avaient loué cette maison pour leur forfait et non pour l’habiter confortablement?

De plus, comme le meurtre de Laporte a eu lieu dans cette maison, le fait qu’on devait la considérer comme une scène de crime aurait obligé les enquêteurs à procéder avec prudence.

Bref, avant d’apporter des commentaires insipides comme l’a fait Vallières, il faut tout mettre en perspectives.

 

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Octobre 70: Le mystère de la captivité (17)

Au soir du 15 octobre 1970, ces étudiants donnèrent leur appui au FLQ. (Le Devoir, 16 octobre 1970).

Jeudi, 15 octobre 1970

L’un des plus grands mystères entourant l’affaire Pierre Laporte tourne autour des détails concernant sa captivité.  Comment a-t-il été traité par ses ravisseurs?  Comment s’est-il comporté avec eux?

Voilà autant de questions qui demeurent apparemment sans réponse.  Puisque Laporte n’a pas survécu à cette épreuve, on doit se fier sur les témoignages des ravisseurs pour tenter d’en savoir plus à propos de ces sept jours de captivité.  Voilà qui n’est pas très rassurant car, comme on s’en doute, on perd beaucoup en objectivité devant de telles sources.

En 1982, Simard écrira : « il [Laporte] n’y a jamais eu de sa part des moments où il aurait crié et cherché à tout casser autour de lui.  Ça a été comme ça pendant tout le temps de sa captivité.  Il  n’a jamais eu de réaction de violence, ni verbale ni physique.  Une seule exception, lorsqu’il a essayé de « s’évader », mais ce n’est pas la même chose.  Il faut dire qu’il n’y a jamais eu non plus de violence de notre côté.  Nous avons exercé une surveillance pour qu’il ne s’échappe point.  Je sais que ça peut paraître contradictoire, mais nous avons toujours cherché à traduire cette surveillance de la façon la plus humaine possible.  Peut-être que je me donne des raisons.  Garder quelqu’un en captivité ce n’est pas humain »[1].

Simard poursuivait : « les relations entre nous et lui durant sa captivité n’ont jamais été directement agressives.  Jamais nous ne lui avons dit des choses du genre : « Lève-toé, Laporte, c’est l’heure de manger, crisse! ».  Ça n’a jamais été comme ça.  Pas par suite d’une décision que nous aurions prise ou d’un choix que nous aurions fait.  Simplement ce n’était pas notre genre.  Je pense qu’aucun de nous n’avait le goût ou était capable d’un tel comportement.  Nous n’avons jamais pensé être durs »[2].

En revanche, Simard ne dit pas comment cette relation s’est produite en réalité.  Pourquoi ne pas raconter cette partie de l’histoire si elle fut aussi romantique qu’il le laisse entendre?  Après tout, Simard et ses complices ont passé une semaine en compagnie de Pierre Laporte dans des conditions particulières.  Il devrait au moins avoir conservé quelques anecdotes!

À moins que Laporte les ait humilié, ait eu verbalement le dessus sur eux?  Certes, on peut douter des explications de Simard pour cette période, mais d’un autre côté il faut admettre que nous ne disposons que du témoignage de Bernard Lortie, qu’il livrera au cours de l’enquête du coroner, pour tenter de comprendre ce qui s’est produit cette semaine-là dans la petite maison de la rue Armstrong.

Sur le climat de cette captivité, Simard écrira encore : « jusqu’à sa tentative de fuite nous lui avons gardé les yeux bandés.  Nous avons peu conversé avec lui.  C’était seulement lorsqu’il prenait ses repas ou lorsque nous allions le voir pour lui demander s’il avait besoin de quelque chose, si tout allait bien.  Les préparatifs pour l’enlèvement et la séquestration s’étaient faits assez vite.  Nous n’avions pas pensé à faire provision de nourriture.  Nous n’avions pas eu le temps d’y penser.  Si je me rappelle bien, il ne restait que du spaghetti en boîte dans la maison.  Pierre Laporte était d’excellente humeur depuis la réponse du gouvernement.  Il nous a demandé s’il pouvait manger autre chose.  Nous lui avons répondu que c’était tout ce que nous avions et que nous n’avions pas d’argent.  Il nous a alors proposé de faire venir un repas de l’extérieur et qu’il allait payer.  Il nous a donné un vingt dollars qu’il avait sur lui.  Nous nous sommes fait livrer du poulet que nous avons tous plus ou moins dévoré »[3].

Dans la soirée du 15 octobre, après avoir forcé les médecins spécialistes à retourner au travail à l’aide d’une loi spéciale, Bourassa livrait un discours aux médias dans lequel il s’adressait directement aux ravisseurs.  « Très ferme et sans ambiguïté, cette fois, il refusait de libérer les prisonniers, sauf ceux, au nombre de cinq, qui avaient déjà fait une demande de libération conditionnelle à laquelle ils avaient droit.  Il s’engageait par ailleurs à fournir un sauf-conduit aux membres des deux cellules felquistes et à mettre un avion à leur disposition pour qu’ils puissent se rendre dans le pays de leur choix, à condition bien sûr qu’ils libèrent les otages.  Il leur donnait six heures pour prendre contact avec lui.  Six heures plus tard, le FLQ n’avait pas donné signe de vie.  Et le vendredi 16 octobre, vers trois heures du matin, l’armée commençait à se déployer dans tout le Québec »[4].

Une quarantaine d’années plus tard, William Tetley écrira : « Vallières et Gagnon ont aussi été deux acteurs clés pendant la Crise d’octobre.  Ce sont eux qui, avec Michel Chartrand et Robert Lemieux, ont persuadé pendant la Crise les étudiants universitaires et les cégépiens de débrayer, de manifester, de tenir des assemblées qui ont culminé en un grand rassemblement de 3 000 étudiants, décrocheurs, sympathisants du FLQ et jeunes membres du Parti Québécois dans la soirée du 15 octobre 1970, au centre Paul-Sauvé »[5].

Et Tetley d’ajouter à propos de cette soirée que « Les organisateurs du rassemblement avaient l’intention « d’expliquer le Manifeste felquiste », mais en l’occurrence c’est la pétition des seize « éminentes personnalités » qu’on a plutôt distribuée à la foule ».

De plus, lors de cette soirée, Vallières et Gagnon furent littéralement acclamés par la foule.


[1] Simard, op. cit., p. 50.

[2] Simard, p. 51.

[3] Simard, p. 55.

[4] Germain, op. cit., p. 155.

[5] Tetley, op. cit., p. 52.

Octobre 70: Pourquoi Pierre Laporte? (12)

Enlèvement de Pierre Laporte, selon un dessin paru dans La Presse.

Samedi, 10 octobre 1970

Sa tournée terminée à New York, le premier ministre provincial Robert Bourassa se rendit à Boston rencontrer le sénateur Ted Kennedy, « mais le brouillard était si dense que le F-27 du gouvernement rentra sagement à Dorval, où il se posa peu après midi.  On informa alors Bourassa qu’il était attendu par Jérôme Choquette dans un endroit secret.  La limousine de Bourassa vint se garer, tête-bêche, près d’une autre limousine derrière l’hôtel de ville de Montréal, au beau milieu du Champ-de-Mars totalement désert.  Choquette et Bourassa ont fait le point.  Le premier ministre a parcouru une déclaration que Choquette avait l’intention de lire dès 18 heures à la radio.  Le ministre de la Justice voulait éviter toute provocation.  Il refusait de libérer les prisonniers que le FLQ considérait comme politiques, mais qui, pour le gouvernement, relevaient du droit commun.  Il offrait cependant aux ravisseurs de Cross la possibilité de quitter le Québec, à la condition qu’ils aient relâché leur otage.  Robert Bourassa approuva »[1].

Dans son livre de 1982, Francis Simard tente de faire croire aux lecteurs que l’idée d’enlever Pierre Laporte leur est venue seulement au matin du 10 octobre.  Notons au passage que plusieurs criminels ont l’habitude de minimiser leur participation à un crime et surtout d’en nier la préméditation, peut-être parce que celle-ci conduisait à l’accusation la plus grave prévue au Code criminel canadien et automatiquement à la peine de mort.  Quoique la dernière pendaison québécoise remontait à 1960[2], il faut tout de même prendre en considération cette menace qui planait toujours sur les pires criminels.

Mais avant de juger de la sincérité de Simard, voyons un peu son point de vue quant à la préparation et aussi au choix de la cible.

Là-dessus, Simard précisait : « je ne sais plus qui, ni quand, mais l’un de nous est allé en vitesse acheter des perruques, de fausses moustaches, du maquillage.  Ce qu’il fallait pour se déguiser.  Je ne peux me souvenir exactement quand la décision d’enlever Pierre Laporte a été prise.  Je pense que c’est seulement la journée même, dans l’avant-midi du 10 octobre.  Je sais que cela s’est fait vite.  Il fallait que cela se fasse vite.  C’était une question d’heures »[3].

C’est alors qu’une autre question s’ajoute à la longue liste des points nébuleux : pourquoi avoir choisi Pierre Laporte?

Après toutes ces années de recul ainsi que d’innombrables reportages, articles de presse et ouvrages complets, cette question ne semble préoccuper personne.  Pourtant, dans l’extrait qui suit, on a l’impression que Laporte a été choisi presque par dépit : « Nous savions que l’un des diplomates du Consulat américain de Montréal habitait l’île des Sœurs.  Mais les ponts étaient trop surveillés.  Un autre demeurait à Montréal-Nord.  Encore là, c’était beaucoup trop loin.  Il aurait fallu traverser toute la ville pour s’y rendre, c’était beaucoup trop risqué.  Quant au retour …  Et il fallait que la responsabilité de la personne à enlever soit directement reliée à la situation que nous voulions dénoncer »[4].

Doit-on en déduire que le clan Rose a choisi d’enlever Laporte parce qu’on considérait qu’il était trop risqué de s’en prendre à des cibles de prédilection?  En bon autobiographe, Simard a apporté cette seule réponse : « je ne sais pas comment, ni qui a pensé à Pierre Laporte ».

Puis nous en venons aux faits eux-mêmes.  Vallières écrira en 1977 qu’il trouvait étrange – ça semble une habitude chez lui – le délai entre l’appel que les ravisseurs auraient passé à la maison des Laporte et l’enlèvement proprement dit.  Pour sa part, Simard avoue effectivement que leur quatuor a passé un appel mais sans toutefois préciser l’heure.  « Nous cherchons dans le bottin de téléphone », soulignera-t-il.  « Un Pierre Laporte habite à Saint-Lambert.  Il faut savoir si c’est lui.  Nous téléphonons et c’est sa femme qui a répondu.  Je ne sais plus trop ce que nous lui avons dit.  Pierre Laporte était chez lui, mais ne pouvait nous parler … »[5].

Encore une fois, tout cela fait quelque peu désorganisé.  Cherchait-il à nier la préméditation du geste?  Après tout, il est difficile de croire, même pour des kidnappeurs amateurs peu organisés, qu’il n’y ait pas eu un minimum de préparation, et cela depuis des semaines ou des mois, et non pas depuis le matin même du crime.

Simard poursuit en affirmant que l’un d’entre eux – il identifie rarement ses complices lorsqu’il est question d’actions concrètes – est allé vérifier le trajet mais sans toutefois se rendre jusqu’à la maison de Laporte.  On en déduit qu’ils voulaient certainement voir s’il y avait des barrages policiers ou autre signe de la présence des autorités dans le secteur.  Si on en croit Simard, leur bande avait planifié très peu de chose : « nous ne pensions pas être capable de l’enlever et de l’amener jusqu’à la maison de la rue Armstrong.  Nous nous disions qu’il y aurait sûrement des policiers chargés de le surveiller.  Au mieux, nous pensions pouvoir nous rendre chez lui, garer la voiture devant sa maison, y entrer et le séquestrer.  Là, dans la maison, avec Pierre Laporte, nous aurions négocié.  Les policiers auraient cerné la maison, mais tous les journalistes, tous les médias d’information seraient sur place »[6].

En d’autres mots, le but premier de leur action était d’attirer l’attention, coûte que coûte.

Ils n’avaient pas abandonné pour autant, semble-t-il, leur première idée de s’en prendre à des personnages importants que Simard ne nomme cependant pas : « s’il s’avérait impossible de nous rendre jusque chez Pierre Laporte, nous avions décidé de continuer jusqu’à l’île des Sœurs … ».

Bien qu’il tente de nous convaincre que tout semblait avoir été improvisé jusqu’au matin du 10 octobre, il avoue au passage que « pour des raisons de sécurité, quelques semaines auparavant, nous avions percé un trou dans le mur qui séparait la maison du garage.  Si nous réussissions l’enlèvement et pouvions revenir à la maison, il nous était possible de rentrer sans passer par l’extérieur »[7].  Évidemment, pour un enlèvement, un garage avec passage intérieur était drôlement pratique et quasi essentiel.

Simard ne précise pas tellement les heures, mais il admet que leur quatuor a fini par se préparer à partir et à foncer tête baissée.  « Je me suis maquillé pour me vieillir.  J’étais habillé style homme d’affaires dans la quarantaine.  Du moins je voulais ressembler à ça.  J’avais une perruque, une fausse moustache, des lunettes, une chemise blanche avec une cravate et un trench-coat beige.  Bernard [Lortie] avait une perruque de femme avec des cheveux longs.  En les séparant au milieu, ça lui donnait l’air d’un hippie de bonne famille.  Paul était attriqué comme moi.  Il avait une perruque comme la mienne, une moustache, des lunettes.  Tous avaient des trench-coat comme le mien qui descendaient jusqu’aux genoux »[8].

Toujours selon Simard, leurs préparatifs se terminèrent entre 16h00 et 17h00.  « Nous étions prêts avec, comme échéance, la conférence de presse que devait donner Jérôme Choquette en réponse aux dernières demandes de la cellule Libération.  Elle était fixée à 6 heures [18h00].  Tout est en place.  Tout ce qui reste, c’est le temps … c’est l’attente avec ta peur … ton anxiété … tes incertitudes »[9].

Encore une fois, il semble étrange de voir Simard prétendre que le discours de Choquette pouvait tout changer sur leur décision de dernière minute.  Sans préciser si leur bande écoutait la conférence de presse à la radio ou à la télévision, Simard dit bien que « dépendant de ce que Choquette va dire, nous allons partir de la maison et essayer d’enlever Pierre Laporte, ou nous ne le ferons pas parce que l’opération Libération du FLQ aura été une réussite »[10].

Vraiment?  De deux choses l’une : soit Simard mentait et le coup avait été préparé à l’avance ou alors ils étaient de réels amateurs désorganisés, pour ne pas dire de fiers descendants des frères Dalton.

Les quatre jeunes hommes avaient-ils percé un mur entre le garage et la maison, obtenus des armes, acheté des déguisements simplement pour attendre de prendre leur décision à la toute dernière minute?  Cette pensée ne tient visiblement pas la route.  Tous ce qu’ils avaient faits auparavant indiquait une gradation dans la préméditation du geste.

Afin de savoir si leur décision était justifié d’enlever un homme dépendamment du ton d’un discours, voici l’intégral de l’exposé que Choquette livra à partir de 18h00 :

L’esprit qui anime celui qui va vous parler est celui de la réconciliation sociale, de l’acceptation du changement, de la dispersion des équivoques et de la méfiance, et du ralliement de tous les Québécois malgré nos divergences, autour d’un idéal commun.  Le problème se pose dramatiquement à l’occasion de l’enlèvement d’une [sic] homme, M. Cross, mais il nous implique tous.

Aucune société ne peut accepter que les décisions de ses institutions gouvernementales et judiciaires soient remises en question ou écartées par le moyen du chantage exercé par un groupe, car cela signifie la fin de tout ordre social, ce qui est justement la négation de la liberté des individus et des groupes, car cette liberté ne peut s’exprimer qu’à l’intérieur d’un cadre d’institutions qui arbitrent les conflits et les intérêts des groupes en cause.

Je comprends que ce soit une certaine conception de la société qui a inspiré les auteurs de l’enlèvement.  Mais ces conceptions, ils ne peuvent les imposer à la majorité de leurs concitoyens par la violence ou par un meurtre qui ne ferait que discréditer à jamais ces conceptions.

Sans nous rendre à des pressions excessives, mêmes dangereuses, les autorités en place, comme vous le dites, ne sont pas sans se rendre compte des malaises profonds, et des injustices qui existent dans notre société.

Je pense que les ravisseurs de M. Cross sont assez adultes et mûrs pour admettre tout d’abord, que, dans ce domaine, il peut y avoir divergences de vue.  Leurs opinions, ils ont toute liberté de les traduire par la parole et l’action tant qu’ils n’ont pas recours à la violence ou à la mort d’un innocent.  Bien plutôt, ces opinions peuvent s’insérer dans un échange et une discussion franche et ouverte entre les différents éléments de la société afin de contribuer à une solution constructive et positive de nos problèmes.

Le gouvernement du Québec est un gouvernement de réformes.  Il se préoccupe profondément de la justice sociale, du sort de tous les citoyens, surtout les plus démunis.

Par conséquent, l’ouverture que nous pouvons vous faire dans les conditions actuelles est de vous demander de prendre acte de notre bonne foi et de notre désir d’examiner objectivement ces injustices qui sont les nôtres.  Quels mécanismes, quelles institutions doivent être mises sur pied pour le faire?

Le gouvernement s’efforce intensément d’être à l’écoute de tous les groupes sociaux.  L’importance et l’intérêt qu’il accorde à des groupements comme les comités de citoyens, et il en a donné la preuve, témoigne de son souci profond de réforme de notre société.

Il entend examiner, avec tous ceux qui sont conscients des réformes souhaitables, l’amélioration de nos structures pour que soient entendues les revendications des citoyens et des groupes afin d’orienter ainsi l’action de l’État pour qu’elle concorde avec l’évolution sociale.

Ce serait la négation de ces efforts que de prendre des mesures qui iraient dans le sens de la destruction de l’ordre social que nous sommes à bâtir.  C’est pourquoi il nous est interdit de passer l’éponge sur le cas des personnes qu’on a appelées des prisonniers politiques.  Il existe déjà une procédure de libération conditionnelle qui s’applique dans tous ces cas et qui sera suivie objectivement.

Ceci veut dire également que les causes qui sont actuellement mues devant les tribunaux quant à certaisn [sic] accusés devront être jugées car le contraire serait là, encore une fois, le [sic] destruction de l’ordre social que nous avons à bâtir, mais nous les considérerons avec la clémence qui s’impose vu votre geste qui devrait mettre un terme au terrorisme.

À titre de concession ultime pour sauver la vie de M. Cross, le gouvernement fédéral nous informe qu’il est disposé à vous offrir le sauf-conduit vers un pays étranger.  Si d’autre part, vous choisissez de refuser le sauf-conduit, je puis vous assurer que vous bénéficierez devant les tribunaux de toute la clémence qu’ils pourront exercer en prenant acte de tout geste humanitaire que vous pourriez poser en vue d’épargner la vie de M. Cross.  Ceci, je puis vous l’assurer.

Je vous demande donc un geste d’absolue bonne foi : relâchez M. Cross immédiatement.

Au-delà de toutes les contingences individuelles, il nous faut bâtir une société qui tienne comte [sic] de la justice et de la liberté.  Messieurs, vous avez votre part à jouer dans cette entreprise si vous le choisissez[11].

Certes, la saveur de ce discours n’a plus la même portée en 2018, mais Simard écrira que « dès les premiers mots, le ton était donné.  Pour nous, c’était plein de condescendance, plein de l’assurance méprisante de ceux qui possèdent le pouvoir et que nous avons comme dérangés en voulant, nous aussi, jouer dans leur cour »[12].

On sait que la conférence de presse de Choquette a débuté à 18h00 et que Laporte a été enlevé devant chez lui à 18h18[13].  Si Simard dit la vérité, et qu’ils ont d’abord écouté les premières minutes de ce discours, cela leur a laissé moins de 18 minutes pour rouler jusque chez Laporte et l’enlever.  Mais comme leur cache était située non loin de là, la chose n’est sans doute pas impossible.

Pour décrire les gestes concrets de l’enlèvement, laissons encore une fois la parole à Simard : « nous sommes sortis de la maison.  Nous sommes montés dans la Chevrolet avec la seule conviction qu’il fallait poser ce geste-là.  Les fesses serrées.  En silence.  Jacques [Rose] s’est assis au volant.  Bernard [Lortie] était à côté de lui.  J’étais en arrière de Jacques et Paul était à côté de moi.  […] Nous sommes partis de la rue Armstrong sans passer par l’aéroport de Saint-Hubert.  Nous avons emprunté une route qui passe en arrière de Longueuil pour arriver à Saint-Lambert, directement chez Pierre Laporte.  Si les policiers nous avaient vus, ils auraient tout de suite compris que nous nous en allions faire un mauvais coup.  C’était pas possible : quatre personnes, habillés, maquillées presque de façon identique, avec des lunettes, des manteaux semblables, assis bien droit dans une Chevrolet quatre portes, et laissant voir un sérieux qui sort quasiment d’un salon funéraire, chacun dans son coin, complètement distancés, tous les quatre l’air figé…  En route, avant d’arriver, nous avons appelé d’une boîte téléphonique pour nous assurer qu’il était encore chez lui.  Dans des événements comme celui-là, le hasard compte pour beaucoup[14].  Encore plus lorsqu’il n’y a pratiquement rien de planifié.  Tout aurait pu se produire différemment.  Il aurait suffi qu’il soit ne serait-ce que quelques minutes absent de chez lui, ou bien à l’intérieur de la maison »[15].

Simard semblait faire preuve d’une franchise étonnante en racontant l’enlèvement, quoique nous reviendrons plus tard sur certains détails.  Une plaque installée devant la résidence de Laporte indiquait son nom et sa profession.  Son adresse n’était donc qu’un secret de polichinelle.

« En arrivant, nous voyons Pierre Laporte en plein milieu de la rue!  Il était en train de jouer au ballon avec une autre personne.  Nous n’aurions jamais pu envisager une situation comme celle-là.  Un diplomate a été enlevé quelques jours auparavant.  L’homme qui durant l’absence de Robert Bourassa est le Premier ministre intérimaire du Québec joue tranquillement dans la rue.  Comme si de rien n’était, sans aucun policier en vue.  La rue est presque déserte.  S’il y a des gens, ils sont assis devant leur maison à profiter du beau temps.  Nous sommes arrivés à pleine vitesse.  Tout ce que nous avons eu à faire, ça a été d’arrêter brusquement l’auto à côté de lui.  Bernard est sorti le premier, ensuite Paul.  Moi j’ai ouvert la porte de mon côté.  Le gars qui jouait au ballon avec Pierre Laporte s’est mis à courir en direction de l’auto.  J’ai pointé sur lui la mitraillette que j’avais dans les mains.  Je me souviens  que, avec la nervosité, j’ai crié en anglais : « Don’t move ».  Je ne parle pas l’anglais.  Je ne sais pas pourquoi j’ai crié en anglais.  C’est peut-être quand tu as peur que tu agis en colonisé!  Tu es colonisé quand tu as peur…  Il s’est arrêté »[16].

Tandis qu’il se plaint encore de son sort, Simard omet de nous dire que la personne sur laquelle il a pointé sa mitraillette n’était pas un « gars » mais plus précisément un enfant.  Dans la seule biographie consacrée uniquement à la carrière de Pierre Laporte, l’historien Jean-Charles Panneton a recueilli les propos de ce jeune neveu, Claude Laporte, une quarantaine d’années après l’incident : « Nous étions en train de jouer au ballon, mon oncle et moi, dans la rue Robitaille.  Quand soudainement une voiture tourne le coin, passe à mes côtés et s’arrête près de mon oncle.  Comme cela arrivait souvent, ma première réaction a été de me dire que des gens voulaient lui parler.  J’ai été estomaqué de voir ce qui s’est passé.  Tout a été subit, rapide, inattendu.  Nous étions dans un état de choc immédiat »[17].

Selon Panneton, le garçon eut cependant la vitesse d’esprit de noter le numéro d’immatriculation de la voiture : 9J2420.  À 18h20, sa tante saisissait le téléphone pour contacter les policiers.

Toujours selon Simard, « Paul a pointé son arme sur Laporte.  Il était tellement surpris qu’il a comme figé.  Il était incapable de réagir.  Bernard lui a pris un bras, l’a fait entrer à l’arrière de l’auto en lui disant de se coucher par terre, la tête tournée vers le plancher.  J’ai mis un genou sur lui pour l’empêcher de bouger.  Paul et Bernard sont montés dans l’auto.  Tout ça n’a duré que quelques secondes.  Nous sommes repartis en vitesse, tournant le premier coin de rue pratiquement sur deux roues »[18].

Selon La Presse, l’enlèvement s’est produit précisément à 18h18 et deux minutes plus tard, l’appel se répandait sur les ondes des voitures de patrouille.  C’est probablement à cette heure-là que Simard descendit de la voiture « quelques coins de rue plus loin » après avoir abandonné son déguisement.  « J’avais sur moi le texte d’un communiqué pour revendiquer l’enlèvement au nom du FLQ.  Je l’avais griffonné en vitesse à la main, sur un morceau de papier, avant de partir »[19].

Alors qu’il décrivait sa course pour livrer son communiqué, Simard nous livra un autre élément appuyant le fait que ce crime avait connu un minimum de planification : « je m’étais trouvé un alibi, mais j’aimais mieux ne pas penser à l’éventualité d’une arrestation »[20].  Après avoir livré le communiqué en taxi, il dira s’être rendu chez une amie, sans la nommer évidemment car elle devait servir de contact entre les cellules Libération et Chénier.

Bien sûr, Simard ne fut pas témoin de l’arrivée des ravisseurs avec leur otage à la maison de la rue Armstrong, mais il était tout de même au courant du fait qu’en chemin leur projet avait failli tourner au drame lorsqu’ils avaient croisé une voiture de police.    Puisque Simard prétendait avoir écrit son livre de 1982 en collaboration avec ses anciens complices, peut-être est-il intéressant d’avoir son point de vue là-dessus : « dans l’autre sens, face à eux, une voiture de police est arrivée.  Elle s’est arrêtée elle aussi au feu rouge.  Les policiers semblaient n’avoir rien remarqué d’anormal.  Paul et les autres pouvaient les voir distinctement.  Soudain l’attitude des policiers change.  Ils semblent tout excités… nerveux.  Quelque chose vient d’arriver.  Les gars ont tout de suite compris que l’alerte venait d’être donnée concernant l’enlèvement de Pierre Laporte.  Le feu devient vers et Paul n’a que le temps de partir aussi vite qu’il le peut sans paraître suspect.  Les policiers ont traversé au feu vert et fermé la rue avec leur voiture.  Les autres voitures qui se trouvaient derrière la Chevrolet n’ont pu passer.  Une seconde de plus et les gars se faisaient prendre »[21].

Même s’il n’avait fait qu’un fragment du parcours en voiture avec les trois autres ravisseurs, Simard écrira plus tard que Laporte était resté visage contre terre tout au long du trajet, de sorte qu’il ne pouvait voir où on le conduisait.  « On a rentré l’auto dans le garage de la maison de la rue Armstrong.  Personne n’est sorti à l’extérieur.  On lui a mis un bandeau sur les yeux.  Par le trou que nous avions fait dans le mur du garage, on l’a emmené dans une chambre.  Là on l’a couché sur un lit et menotté.  C’est là qu’il se trouvait lorsque je suis revenu le lendemain »[22].

Pendant ce temps, Robert Bourassa rentrait chez lui à Sainte-Anne-de-Sorel pour revoir sa femme et ses enfants, qu’il n’avait pas vu depuis plusieurs jours.  Il venait à peine de s’attabler lorsque le téléphone retentit.  « C’était Jérôme Choquette qui lui apprenait que Pierre Laporte venait d’être enlevé devant chez lui, à Saint-Lambert »[23].  Immédiatement, un ami de Bourassa sortit pour alerter le garde du corps posté devant la maison et lui demander de prendre son arme et d’appeler des renforts.

Toujours selon Germain, Bourassa aurait alors téléphoné à Trudeau pour l’informer de la situation, au point où la Loi des mesures de guerre fut abordée.  Mais les deux politiciens convinrent de se donner encore un peu de temps pour réfléchir.

Vers 19h00, Guy Langlois, le chef du cabinet Bourassa, téléphona à Charles Denis pour l’informer du souhait du premier ministre de réunir tout le monde à l’hôtel Reine-Élisabeth.  Une dizaine de minutes plus tard, les autorités bloquaient les ponts autour de l’Île de Montréal et au cours de l’heure suivante elles investissaient l’Île Charron.  À 20h17, selon La Presse, Jérôme Choquette rencontrait le directeur de la Sûreté du Québec au palais de justice de Montréal.  Les décisions que prirent les deux hommes ce soir-là font cependant partie des mystères entourant la Crise d’octobre.

Pour clore les événements de cette journée drôlement mouvementée, revenons sur la raison expliquant le choix de Pierre Laporte comme otage.  Pour répondre à cette question, l’historien Jean-Charles Panneton revient sur le rapport présenté par le procureur Jean-François Duchaîne quelques années après les événements.  Selon cette enquête, le fait que Cross était britannique ne donnait pas un gros pouvoir de négociation à la cellule Libération, tandis que Laporte était premier ministre par intérim en l’absence de Bourassa, qui rentra d’ailleurs au Québec quelques heures avant l’enlèvement.  Si on doit en croire le rapport Duchaîne, la version de Simard et de ses complices – à savoir qu’ils avaient décidé de se tourner vers Laporte à la toute dernière minute et sans raison précise – ne tient pas la route.[24]

En 2010, dans la préface du livre Le procès des Cinq, publié par les éditions Lux, Louis Hamelin soulignait que le soir même de l’enlèvement le célèbre syndicaliste et controversé Michel Chartrand débarqua à quelques pas de la résidence des Laporte afin de se donner en spectacle.  À ce sujet, Hamelin spécifie que de la foule qui s’agglomère « un homme en émerge, une grande gueule, dont la moustache et le parler dru deviendront célèbres.  Pour l’instant, sur ce trottoir de banlieue, ce gazon jauni d’octobre, il clame à qui veut l’entendre que le ministre du Travail et de l’Immigration n’a pas volé ce qui lui arrive…  Ce trouble-fête (trouble-tragédie pour être plus exact), ce porte-parole que personne n’a sonné, c’est Michel Chartrand »[25].

Et Chartrand, au risque de décevoir ses admirateurs, n’avait pas fini de décevoir.  Ce soir-là, il a manqué une belle occasion de se faire discret.

De plus, le comportement des médias dans cette affaire s’avéra d’une idiotie extrême, en particulier lorsqu’on vit des journalistes de CKAC manipuler les cartes de crédit de Laporte remis par les ravisseurs.  La scène presque surréaliste se déroula devant les caméras de télévision.  Pour les policiers, il s’agissait là d’un geste criminel puisque les journalistes étaient en train de détruire de la preuve, notamment en manipulant ces pièces à conviction avec leurs mains nues, effaçant ainsi de très probables empreintes digitales[26].  Par la suite, certains journalistes plaidèrent l’ignorance, mais l’argument demeure inacceptable puisqu’au Québec le milieu journalistique se devait de connaître les empreintes digitales, au moins depuis le litige survenu en 1920 dans l’affaire Blanche Garneau.  Serait-ce que les journalistes ont eux aussi la mémoire courte?


[1] Germain, op. cit., p. 149.

[2] Pour en savoir plus : https://historiquementlogique.com/2015/10/12/la-derniere-pendaison-legale-au-quebec/

[3] Simard, p. 28.

[4] Simard, p. 28-29.

[5] Simard, p. 29.

[6] Simard, p. 29-30.

[7] Simard, p. 30.

[8] Simard, p. 33-34.

[9] Simard, p. 34.

[10] Simard, p. 37.

[11] La Presse, 12 octobre 1970.

[12] Simard, p. 37.

[13] La Presse, 12 octobre 1970.

[14] Combien d’événements « comme celui-là » a-t-il vécu pour tenter une telle affirmation?

[15] Simard, op. cit., p. 39-41.

[16] Simard, op. cit., p. 41-42.

[17] Jean-Charles Panneton, Pierre Laporte, 2012, p. 399.

[18] Simard, p. 42.

[19] Simard, p. 43.

[20] Simard, p. 43.

[21] Simard, p. 45-46.

[22] Simard, op. cit., p. 50.

[23] Germain, op. cit., p. 149.

[24] Panneton, op. cit., p. 400.

[25] Le procès des Cinq, 2010, p. 5.

[26] https://www.youtube.com/watch?v=fiYJ0OAHJg0&t=1353s

Octobre 70: Charles De Gaule n’a rien inventé (6)

(BAnQ: E6S7SS1P701601 001)

Après les condamnations de Pierre Vallières et de Charles Gagnon, le FLQ se fit apparemment oublier durant un temps, ce qui pourrait laisser entendre que ces deux-là dirigeaient une cellule importante de l’organisation qui venait d’être paralysée par le travail des autorités.

Le 24 juillet 1967, le général Charles De Gaule traversait la province de Québec pour livrer à Montréal un bref discours qui allait cependant passer à l’Histoire.  Ce héros de la Seconde Guerre Mondiale lancera : « Vive le Québec!  … Vive le Québec libre! ».  Cette phrase fit vibrer une majorité de la population, mais savait-on vraiment le message que De Gaule voulait transmettre?  Et seulement, était-il conscient de l’intention qui se cachait derrière ces quelques mots?

Je n’entrerai pas dans les détails entourant ce discours et sa portée, car des auteurs et historiens débattent encore sur ce sujet.  Toutefois, il est clair que De Gaule n’était pas le premier à lancer le fameux slogan « Vivre le Québec libre! ».  François Schirm, braqueur de banques, tueur et terroriste, l’avait fait en 1965.  (voir chapitre 2).

Selon Gérard Pelletier, le FLQ posa entre 50 et 60 bombes entre 1968 et 1970.  Il faudrait une recherche exhaustive dans les journaux d’époque pour en énumérer soigneusement la liste.  Toutefois, je pense qu’un tel travail n’apporterait rien de plus à la présente série Octobre 70.  En fait, les chapitres précédant et celui-ci suffiront à nous faire comprendre l’ambiance de l’époque avant de nous plonger dans les événements qui ont conduit au meurtre de Pierre Laporte.

Ceci dit, il faut au moins souligner les émeutes survenues lors du défilé de la St-Jean-Baptiste le 24 juin 1968, une célébration qui tourna à l’émeute.   Dans sa biographie de Robert Bourassa publiée en 2012, Georges-Hébert Germain raconte comment se sont déroulés les actes commis sur la rue Sherbrooke à Montréal, où se trouvait le futur premier ministre du Canada Pierre-Elliott Trudeau : « Sur les estrades dressés devant la bibliothèque centrale de Montréal, face au parc La Fontaine, se trouvaient des dignitaires parmi lesquels on reconnaissait Pierre Elliott Trudeau qui, selon tous les sondages récemment réalisés, serait élu le lendemain premier ministre du Canada.  Et puis on entendit des cris, « Trudeau au poteau », « Vive le Québec libre ».  On vit la foule déchaînée, des policiers à cheval, matraque à la main.  Des bouteilles, des pierres furent lancées dans la direction de l’estrade, où les gens affolés se levèrent et s’enfuirent dans le plus grand désordre.  Tous, sauf Trudeau, qui fit un signe d’impatience à un garde du corps qui lui signifiait qu’il devait partir.  Il resta, il fit face à l’agressivité de la foule, brave, déterminé.  Ces images, qui montraient Trudeau s’opposant aux émeutiers, ont eu de spectaculaires répercussions au Canada anglais, où on verra désormais en lui le dirigeant idéal, l’homme solide, capable de contrer la menace du séparatisme québécois »[1].

Est-ce à dire que le FLQ avait contribué à l’élection de Trudeau?

Parmi les 290 personnes arrêtées ce soir-là[2], Jacques Lanctôt, qui avait déjà purgé quelques mois de prison pour avoir lancé un cocktail Molotov, perdit connaissance dans une bagarre qui l’opposa aux policiers.  Il retrouvera ses esprits dans le fourgon cellulaire alors qu’un autre militant du nom de Paul Rose lui épongeait le sang dans la figure.  C’est ainsi que les deux jeunes hommes, plus tard considérés comme les leaders de la Crise d’octobre, se seraient rencontrés pour la première fois[3].

En octobre naissait le Parti québécois.  « La jeunesse, les artistes, l’intelligentsia se sont tout de suite ralliés à lui.  Lévesque, politicien charismatique, était entouré d’une équipe d’hommes et de femmes compétents qui avaient un projet social et national clairement défini »[4].  Malgré son projet clair de faire la souveraineté, le programme du PQ n’était apparemment pas suffisant pour le FLQ, qui continuera d’utiliser la violence.

Le 25 septembre 1968 décédait Daniel Johnson, qui fut remplacé par Jean-Jacques Bertrand.  Ce dernier se rendra peu populaire en votant la Loi 63 permettant aux immigrants d’inscrire leurs enfants dans les écoles anglophones.  Avec le départ, l’année suivante, de Jean Lesage, le père de la Révolution tranquille, il fallait que le Parti libéral fasse peau neuve.  Le candidat tout désigné s’appelait Robert Bourassa.  « On savait que Pierre Laporte et Claude Wagner voulaient se présenter.  D’autres pouvaient se manifester.  Mais il était peu probable qu’ils apportent des idées nouvelles.  « Il faut que le Québec ait une vue davantage orientée vers l’économie, le développement, la création d’emplois », répétait Bourassa »[5].

Dans son livre de 2012, l’avocat Jean Cournoyer écrira que « le 7 octobre 1969, l’avant-veille de l’élection, les 3 700 policiers et les 2 400 pompiers de Montréal s’étaient réunis au Centre Paul-Sauvé et avaient abandonné la ville à elle-même.  La foule en délire ayant saccagé et pillé plusieurs commerces du centre-ville, la Sûreté du Québec, la Gendarmerie royale et l’armée canadienne furent mandées à Montréal pour y assurer la paix.  Un agent de la Sûreté fut abattu en face des entrepôts de la compagnie d’autobus Murray Hill, particulièrement visée par le Mouvement de libération du taxi dont faisaient partie Jacques Lanctôt et Marc Carbonneau, membres du Front de libération du Québec (FLQ) »[6].

Le 17 octobre 1969, Robert Bourassa annonçait officiellement sa candidature à la chefferie du Parti libéral.  Dans les coulisses, il était déjà le chouchou de Lesage[7].  Georges-Hébert Germain parle aussi de cette rumeur selon laquelle Laporte frayait avec le monde interlope, ce qui aurait miné ses chances lors de cette course à la chefferie.  Quant à Claude Wagner, qui s’était forgé une réputation de justicier, il ne connaissait pas un grand succès auprès des jeunes.  Puis Bourassa entama une tournée à travers le Québec.  « Bourassa livrait de bons discours, essentiellement économiques, jamais vraiment partisans, toujours très simples : c’est en créant des emplois et de la richesse qu’on peut hausser le niveau de vie et réaliser le bien-être de la société.  Il ne parlait pas des rapports du Québec avec le Canada, ni de séparatisme, ni des programmes des partis adverses »[8].

Selon Germain, si Bourassa a accepté de donner son vote à la loi 63 c’était pour rester fidèle à la ligne du parti car dans le privé il ne se cachait pas du dégoût qu’il avait pour cette loi qui divisait les Québécois face aux immigrants et anglophones.  « Mais cette question de la langue le taraudait, il en parlait souvent à Jean-Claude Rivet, à sa femme.  Son père avait travaillé toute sa vie pour des patrons anglophones qui n’avaient pour lui aucune considération.  Lui-même, péagiste au pont Jacques-Cartier, avait vécu ces humiliations.  Et ça n’avait pas beaucoup changé.  Selon le rapport de la commission Laurendeau-Dunton, dont les membres avaient sillonné le Canada au cours des six années précédentes, de 1963 à 1969, 83% des administrateurs et des cadres du Québec étaient des anglophones »[9].

Mais cette course opposait Bourassa à un vieux routier : « Pierre Laporte, quarante-huit ans, journaliste, était le plus expérimenté des trois candidats.  Il connaissait bien la vie sur la colline parlementaire, où il avait été correspondant du Devoir pendant seize ans.  Il s’était fait connaître du grand public en 1958 en révélant le scandale du gaz naturel, dur coup qui avait miné considérablement la crédibilité de l’Union nationale »[10].  Le troisième candidat était Claude Wagner, ambitieux avocat devenu juge.  Il avait plaidé quelques causes pour la Couronne, dont celle du célèbre braqueur de banques Georges Marcotte et avait aussi aidé à résoudre le meurtre de Denise Therrien, survenu dans la région de Shawinigan, la région natale de Wagner.  Il prônait surtout la répression en ces temps de soi-disant désordre causé par le FLQ.

« Dans son éditorial du 14 janvier [1970], trois jours avant le congrès du Colisée, l’austère Claude Ryan avouait clairement sa préférence, décrivant Bourassa comme « un homme supérieur à ses deux rivaux ».  Wagner était trop à droite à ses yeux.  Quant à Laporte, son ex-journaliste, Ryan savait fort probablement qu’il avait entretenu de compromettantes amitiés dans le milieu interlope et qu’il faisait l’objet d’une enquête policière »[11].  Laporte était-il un politicien corrompu qui frayait avec le crime organisé?  Nous verrons plus loin que d’autres auteurs ne sont pas d’accord avec cette rumeur à laquelle nous tenterons de trouver une réponse.

Laporte reprocha tout de même à Bourassa que sa campagne avait coûté 1$ million, et Germain de souligner que la machine du Parti libéral appuyait uniquement Bourassa alors qu’elle aurait dû traiter équitablement les trois candidats.  « Laporte n’avait pas tort quand il disait, ulcéré, que les dés étaient pipés.  Ce favoritisme presque outrancier leva un nuage noir sur la convention.  Bourassa serait longtemps perçu par ses détracteurs comme la créature d’un establishment tout-puissant »[12].

Le 17 janvier 1970, Robert Bourassa était élu à la tête du Parti libéral.  Parmi les trois candidats en lisse, Laporte se classa bon dernier.  « Pierre Laporte, bien qu’il eût publiquement manifesté sa colère et déclaré à qui voulait l’entendre que cette course à la chefferie avait été faite au mépris des valeurs démocratiques et libérales, a accepté de se rallier au nouveau chef, qui l’a nommé leader parlementaire.  Les choses se sont moins bien passées avec Claude Wagner qui, amer et hargneux, ne s’est pas gêné pour répéter haut et fort que la lutte avait été inégale »[13].  Wagner démissionna et un mois plus tard le premier ministre Bertrand le nommait juge à la Cour des sessions de la paix.

Le 26 mars 1970, Bertrand annonça qu’il y aurait des élections provinciales prévues pour le 29 avril.  Dès le début avril, Bourassa lançait sa campagne en promettant 100 000 emplois et son nouveau slogan : « Québec au travail! ».  La machine de Bourassa fit son œuvre.  « La victoire fut totale.  À 20 heures, le 29 avril 1970, Radio-Canada annonçait que, si la tendance se maintenait, Robert Bourassa serait le vingt-deuxième premier ministre du Québec »[14].  À 22h00, c’est en tant que premier ministre qu’il livra son premier discours à la population.  « Il a répété que son parti voulait permettre aux jeunes de travailler au Québec et pour le Québec.  Il a parlé du défi que le Parti libéral allait relever au cours des prochaines années.  […]  Il n’a invoqué le spectre du séparatisme que dans le court laïus qu’il a adressé aux Anglais »[15].

Et avec le nombre de nouveaux visages que le Parti libéral portait au pouvoir, on pouvait croire que les électeurs avaient choisi le changement.

Le changement, la Révolution tranquille en avait amené plusieurs depuis l’élection de Jean Lesage en 1960.  L’État s’était enfin libéré du clergé – il était temps, selon plusieurs – et fait avancer la cause québécoise.  Bourassa voulait publiquement poursuivre ce changement.  Apparemment, cela ne suffisait pas à satisfaire le projet utopique du FLQ.  D’autres militants ayant pris la relève s’apprêtaient à commettre un coup d’éclat, à commettre un crime qui ne s’était encore jamais vu en Amérique du Nord.


 

[1] Georges-Hébert Germain, Robert Bourassa, 2012, p. 103.

[2] Le 25 juin 1968, en première page, La Presse parlait plutôt de 292 arrestations.

[3] https://www.youtube.com/watch?v=fiYJ0OAHJg0 [consulté le 9 octobre 2017].

[4] Germain, op. cit., p. 104.

[5] Germain, op. cit., p. 107.

[6] Jean Cournoyer, Dans le feu de l’action, 2012, p. 92.

[7] Germain, op. cit., p. 108.

[8] Ibid., p. 111.

[9] Ibid, p. 112.

[10] Ibid, p. 114.

[11] Ibid, p. 115.

[12] Ibid, p. 115-116.

[13] Ibid, p. 119.

[14] Ibid, p. 127.

[15] Ibid.

Octobre 70: Quand les fils se touchent! (5)

Le corps de Jean Corbo, 16 ans, tué par la bombe qu’il s’apprêtait à poser au soir du 14 juillet 1966.

Avant que la police puisse mettre la main aux collets de Pierre Vallières et de Charles Gagnon, une deuxième enquête de coroner s’ouvrit afin d’éclaircir les circonstances entourant la mort d’une autre victime.

Dans la soirée du 14 juillet 1966, c’est à 21h51 qu’une explosion retentit au fond de la ruelle St-Zoé séparant les usines de la Dominion Textiles Company et The Steel Company dans le quartier Saint-Henri.  « À leur arrivée sur les lieux de l’explosion, les policiers ont eu la pénible vision du cadavre de la victime, un adolescent qui gisait sur le dos, sans bras ni jambes, dans la poussière »[1].  Des parties de son corps furent retrouvés jusqu’à une distance de 30 pieds.  Un détective déduisit que les mains et les pieds avaient pu être projetés sur le toit de la Steel Company, tandis que le lieutenant Léo Plouffe examinait la voiture, qui avait subis de lourds dommages.

Rapidement, la victime fut identifiée comme étant Jean Corbo, un adolescent de 16 ans qui militait pour le FLQ depuis quelques mois.  Corbo est né le 24 juillet 1949[2].  En fait, il avait trouvé la mort en essayant de poser une bombe destinée à causer des dommages à la Dominion Textiles.

Le 21 septembre 1966, après que certains avocats eurent brièvement manifesté leur désir de jeter le blâme de la mort de Thérèse Morin sur les dirigeants de la compagnie (voir chapitre précédent), le coroner Laurin Lapointe mena son enquête sur la mort de ce jeune homme.  On retrouvera pratiquement les mêmes acteurs, dont Me Jean-Guy Boilard pour la Couronne, ainsi que Me Gérard Beaudry et Me André Deslongchamps pour les jeunes terroristes.

Le Dr Jean-Paul Valcourt attribuait le décès à « un état de choc consécutif à une hémorragie thoracique et externe par plusieurs lacérations pulmonaires, hépatiques et des membres amputés par le traumatisme, avec fracture du crâne, du cou et du larynx.  Le tout vraisemblablement dû à une force explosive venant de l’avant et de près ».

Le premier témoin appelé fut Pierre Desrosiers, sergent-détective de la Ville de Montréal.  Le 14 juillet, il s’était rendu à l’arrière du 3970 rue Saint-Ambroise, plus précisément dans la ruelle Saint-Zoé qui reliait la rue Saint-Ambroise au canal Lachine.  Du côté ouest, on retrouvait la compagnie Steel et à l’est la Dominion Textiles.  Il était arrivé sur les lieux à 23h00.  Sur place, il avait principalement constaté la présence de plusieurs curieux, une voiture abandonnée et le corps de Corbo gisant toujours sur le pavé.

L’enquête prit ensuite un air de déjà vu lorsqu’on appela dans la boîte des témoins le jeune Serge Demers, 21 ans, qui avait accepté de raconter tout ce qu’il savait quelques jours plus tôt dans l’affaire Thérèse Morin.  Encore une fois, afin de rendre les choses officielles, il répéta son adhésion au FLQ ainsi que les noms de ceux qu’il avait rencontré dans ce mouvement, à savoir Pierre Vallières, Charles Gagnon, Gérard Laquerre, Réal Mathieu, André Lavoie, et Marcel Faulkner.

Évidemment, certaines questions et réponses eurent une saveur de déjà-vu.  Par exemple, il fut question d’une réunion tenue en juin, donc après la mort de Thérèse Morin, pendant laquelle on avait planifié l’attentat contre la Dominion Textiles.  Encore une fois, cependant, Demers fut incapable de préciser qui avait été le premier à proposer ce projet funeste.  En dépit de sa collaboration avec les autorités, cherchait-il encore à protéger quelqu’un?

  • Est-ce qu’il y a eu un vote de pris pour cette action qui devait se faire … de quelle façon a-t-on procédé?
  • Tout le monde semblait d’accord, alors il n’y a pas eu de vote de pris.
  • Est-ce qu’il y a eu des gens qui ont dit « non », qui ont protesté?
  • À la réunion même, non, mais par la suite Gérard Laquerre a semblé surpris à peu près deux jours avant, il ne se souvenait pas …
  • Deux jours avant quoi?
  • Avant que l’action même se produise, il ne se souvenait pas que l’action avait été décidée. Il trouvait cela un peu fort, il n’était pas tellement d’accord avec cela.
  • À la suite de cette première réunion, est-ce qu’il a été décidé de quelle façon l’on devait procéder pour déposer une bombe à l’une ou l’autre des usines de la Dominion Textiles?
  • La façon exacte, non, mais on avait … on m’avait suggéré Jean Corbo et l’on avait demandé à ce qu’il y ait une reconnaissance de faite dans le but de trouver un endroit où il n’y aurait pas d’accident, soit à l’arrière de l’usine ou … à une heure où les employés ne circulaient pas à l’extérieur.
  • De fait, à ce moment-là, monsieur Demers, connaissiez-vous Jean Corbo?
  • Je l’avais rencontré, oui.
  • Pourriez-vous nous dire ce dont il a été question entre vous et Jean Corbo lors de cette rencontre?
  • Je lui ai demandé s’il était d’accord en vue de l’action, parce que c’était à une réunion qu’il y avait eue à la campagne, où il y avait douze personnes présentes et il m’a dit que oui. Ça fait longtemps qu’il était prêt.  Il était prêt à commencer l’action, alors son groupe était en état de fonctionner comme il disait.  Alors, je lui ai dit quelle action était projetée et il m’a dit qu’il ferait une reconnaissance de retour à Montréal.

C’est seulement à la suite d’un petit séjour à Québec que Corbo avait revu Demers.

  • Et qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • La reconnaissance a eu lieu et puis c’était prêt pour … je crois que c’était un … je ne me souviens pas, un vendredi je crois. Ça devait être prêt pour ce vendredi-là.
  • Est-ce que l’on avait décidé quelle usine?
  • Oui, c’était à Saint-Henri.
  • Est-ce que lors de rendez-vous antérieurs Corbo devait être accompagné d’une autre personne pour faire cette action?
  • Oui.
  • Est-ce que vous connaissiez cette autre personne-là?
  • Ça devait être une demoiselle du nom de Nicole Bellemare.

Demers avait mentionné à Corbo qu’il était « impossible » de réaliser cet attentat en solitaire, ce qui avait reporté la chose à une semaine plus tard.  Ensuite, Demers avait expliqué cela au Comité qui a finalement admis que ce projet pouvait se faire par une seule personne.  On demanda alors à Demers de faire le message à Corbo et de lui demander s’il se sentait prêt à recommencer au cours de la semaine suivante.  Rapidement, l’adolescent avait accepté.  Demers lui avait donc donné rendez-vous le 14 juillet 1966 en face du Forum de Montréal.

  • À ce moment-là, je lui ai demandé si ça allait bien, dit Demers. Il m’a dit que oui et puis je lui ai expliqué que c’était un système d’horlogerie comme je lui en avais déjà parlé auparavant.  Je l’ai conduit à peu près deux rues et puis je lui ai demandé … je lui ai dit de placer de façon à ce qu’il y ait 55 minutes entre le moment où il quitterait et le moment où devait avoir lieu l’explosion.  Alors c’était d’accord, je lui ai donné la main et je lui ai donné rendez-vous au coin de Atwater et Notre-Dame dans un restaurant.

C’est au volant de sa propre camionnette, une Volkswagen verte et blanche, que Demers s’était rendu sur place.  Corbo devait transporter la bombe dans un sac de voyage à l’effigie d’Air Canada.

  • Et après avoir quitté Corbo, qu’avez-vous fait?
  • Je suis allé au restaurant l’attendre au coin de Atwater et Notre-Dame, j’ai commandé un café et tout de suite après j’ai entendu passer les pompiers et la police. Alors, je suis sorti dehors.  J’ai vu qu’ils se dirigeaient dans cette direction-là, alors je me suis dit : « il est arrivé un accident ».  Je suis embarqué dans mon camion et je me suis en allé chez moi immédiatement.
  • À quel endroit chez vous?
  • Sur la rue Plessis et puis j’ai écouté la radio et j’ai entendu dire qu’il y avait un mort.

Vers 23h30, Laquerre était passé chez lui, après quoi Demers s’était rendu avec lui à St-Alphonse.  Ainsi, il put expliquer au Comité « qu’il y avait eu un accident » qui avait causé la mort de Corbo.  Il semble que ce soit à ce moment-là que Demers ait eu son premier véritable remord.

  • J’ai discuté et puis j’ai suggéré qu’on arrête pour un bout de temps l’action parce que c’était des choses qui ne devaient pas arriver normalement, qu’il y avait un manque quelque part et puis, moi, je considérais que des jeunes de cet âge-là que ce n’était pas avec cela qu’on pouvait faire quelque chose.

Une semaine plus tard, le camp de Saint-Alphonse se vidait de ses membres.  Le nom de Pierre Vallières étant paru dans les journaux, les membres du Comité se dispersèrent aux quatre vents.  Certains d’entre eux avaient pris la fuite vers Kapuskasing, en Ontario.

Avant de remercier le témoin, Me Gérard Beaudry lui réserva quelques questions.

  • Pouvez-vous dire, monsieur Demers, si Jean Corbo était au courant ou avez-vous dit à Jean Corbo que tous les membres, les sept savaient que c’est lui qui devait aller poser la bombe?
  • Spécifiquement dire les sept savent, peut-être non, je ne crois pas, non.
  • Maintenant, il savait que vous faisiez partie du Comité central?
  • Oui.
  • Il savait que la décision avait été prise au Comité central?
  • Oui.
  • Corbo?
  • Oui.
  • Il ne croyait pas que c’était une décision venant de vous seul?
  • Non, absolument pas.

Le coroner entendit ensuite Marcel Faulkner, 21 ans, qui expliquera à son tour que le mobile de l’attentat, quoique très discutable, visait à « appuyer les grévistes qui étaient en grève dans cette compagnie ».

  • Qu’est-ce qui a été décidé que l’on faisait au sujet d’une des usines de la Dominion Textiles?
  • Poser une bombe, c’était tout ce que l’on était en mesure de faire mais cette bombe devait être posée sans risque pour les personnes qui étaient autour et pour tous les gens qui avaient affaire à y travailler.
  • Est-ce que quelqu’un avait été chargé de s’occuper de cette action à l’égard d’une des usines de la Dominion Textiles?
  • Ordinairement, ça revenait au chef du Réseau d’action.
  • Et qui était le chef du Réseau d’action?
  • Serge Demers.
  • À une réunion précédente à celle dont vous venez de nous parler est-ce que quelqu’un avait manifesté l’intention de faire une action quelconque?
  • À une réunion précédente qui n’était pas une réunion du Comité Central mais où les membres du Comité Central se trouvaient, Jean Corbo avait manifesté le désir de faire quelque chose, et probablement la Dominion Textiles puisque c’était le conflit le plus aigu à cette période-là.
  • De quelle façon la décision a été prise lors de cette réunion du Comité central de poser des gestes à l’égard d’une des usines de Dominion Textiles?
  • La première bombe qui a été placée contre la Dominion Textiles c’était à la compagnie à Drummondville. Là, c’était … la bombe visait deux buts, deux objectifs, d’appuyer les grévistes premièrement et de montrer en fin de compte à la compagnie que les travaillants n’entendaient pas se laisser battre encore une fois par cette compagnie-là.

Après l’attentat de Drummondville, quelqu’un avait proposé le coup contre la Dominion de Montréal mais Faulkner, tout comme Demers, prétendit ignorer de qui il s’agissait.

  • Est-ce qu’il y a eu un vote de pris à la suite de cette idée?
  • Il n’y avait jamais de vote pris au Comité Central ou par main levée ou par vote écrit, mais ça se faisait dans une discussion assez libre.
  • Est-ce qu’il y en a qui ont refusé, qui ont protesté lors de la réunion?
  • Pas à ma connaissance.
  • Lorsque le nom de Corbo avait été proposé pour placer la bombe à la Dominion Textiles, est-ce que l’on avait décidé ce que devait faire Corbo avant d’aller placer la bombe?
  • Là, je vous préviens que je ne suis pas particulièrement qualifié pour répondre à cela parce que tout ce qui regardait la préparation des coups dans le Réseau de l’action ce n’était pas mon domaine. Ce n’était pas là-dedans que je travaillais mais parce que justement le jeune Corbo avait manifesté le désir de faire quelque chose et qu’on le considérait comme quelqu’un qui savait très bien ce qu’il faisait, alors on avait suggéré à ce moment-là que peut-être le jeune Corbo pourrait lui-même préparer le coup en question, entre autre chose ça veut dire faire la reconnaissance des lieux, aller voir à la compagnie, trouver un endroit où la bombe peut être posée sans trop grand risque.
L’une des photos judiciaires accompagnant le dossier de l’enquête du coroner (BAnQ Montréal).

Peu après, le jury du coroner se retira afin de délibérer.  À leur retour, ils déclarèrent Serge Demers, Pierre Vallières, Charles Gagnon, Gérard Laquerre, Réal Mathieu, Marcel Faulkner et Claude Simard « criminellement responsables » de la mort de Jean Corbo.

Peu après la fin de cette enquête, Pierre Vallières et Charles Gagnon finirent par être appréhendés par la police.  Ils furent condamnés pour homicide involontaire, ce qui les força à purger un peu plus de deux ans de prison, environ.

Vallières, mais aussi tous les auteurs qui prendraient ensuite la défense du FLQ et de leurs membres, passeraient sous silence les détails concernant les meurtres de Thérèse Morin et de Jean Corbo, sans oublier les autres victimes mentionnées dans les chapitres précédents.  Toutefois, si on prend le temps de s’arrêter un instant, il y a un constat qu’il ne faut certainement pas prendre à la légère.  Gaétan Desrosiers avait 17 ans et Jean Corbo en avait 16.  Les deux poseurs de bombes de 1966 étaient des mineurs, des adolescents manipulés par un Comité Central dirigé par des adultes comme Vallières et Gagnon.  Pourquoi le FLQ risquait-il la vie des jeunes pour mettre de l’avant leurs idéaux?


[1] Henry et Bastien, Ibid.

[2] Jean Corbo était le fils de Nicolas Corbo, un Italien d’origine, et de Mignonne Côté.  Selon le registre de l’état civil, Nicolas Corbo a épousé Mignonne Côté le 18 juillet 1942 à Montréal.  On décrivait alors Nicolas comme notaire, habitant au 7218 Henri-Julien à Montréal.  Son épouse était originaire de Nicolet.  Nicolas Leopold Corbo s’est éteint le 7 juillet 1986.