Octobre 70: Conclusion

         Tout en rappelant que le but principal de cette série documentaire était d’apporter un regard neuf à partir des archives judiciaires disponibles tout en se tenant loin d’une quelconque opinion politique, nous tenterons maintenant de répondre à certaines questions.  Toutefois, il nous faudra admettre et surtout accepter que plusieurs de ces questions resteront à jamais sans réponse, ou du moins jusqu’à l’ouverture des scellés sur les archives prévues à partir de 2070.

Malgré cela, qu’il me soit permit quelques commentaires quant au comportement social (non politique) et criminel de certains personnages.

Il m’apparait évident que le manifeste de 1970 était à l’image de ses créateurs, c’est-à-dire médiocre et grossier. Comme nous l’avons vu plus haut, je ne suis d’ailleurs pas le seul à le penser, au point où, en fait, mon opinion ne vient pas changer grand-chose sur ce point.

D’autre part, rien n’excuse la mort de Pierre Laporte. Dénonçons également les auteurs felquistes et leurs partisans qui ont passé sous silence les faits qui pouvaient nuire à leur « cause ». René Lévesque et les autres signataires du 14 octobre 1970 n’auraient pas dû considérer ces criminels comme des « prisonniers politiques ». Au lieu de cela, ils auraient dû se montrer solidaires au gouvernement Bourassa pour défendre la société québécoise, cette même société sur laquelle ils ont par la suite compté pour obtenir des votes et tenter l’indépendance.

Je le répète, la série Octobre 70 ne fait pas de politique mais elle met en contexte des faits criminels, des crimes qu’aucun mobile au monde ne peut justifier, pas même une cause politique, qu’elle soit noble ou non.

De plus, pour éviter toute confusion, il faut dissocier le FLQ du PQ.  Ces deux organisations – l’une terroriste et l’autre un parti politique – sont très distinctes. Ceci dit, même après tous ces articles, je n’ai toujours aucune opinion politique. Je n’entrerai pas dans les détails qui motivent cette prise de position, car le plus important pour Historiquement Logique n’est pas la gloire personnelle mais plutôt le fait de mettre en valeur ce que les archives ont encore à nous apprendre.

L’importance des archives judiciaires

Lors d’un procès, la justice n’a pas à tenir compte des sentiments de tous et chacun.  Elle s’occupe uniquement des faits.  C’est pourquoi elle peut paraître, aux yeux des profanes, comme une machine insensible.  Jusqu’à un certain point, c’est ce qu’elle est et c’est ce qu’elle doit demeurer.  C’est aussi là son devoir.

Dans le cas contraire, c’est-à-dire si elle devait tenir compte des états d’âme de tous et chacun, le processus du procès criminel serait long, laborieux et injuste. Peu d’entre nous souhaiterions retourner à l’époque de l’Inquisition, où il était possible d’accuser n’importe qui sans preuve. Les condamnations étaient faciles à obtenir, d’autant plus que les systèmes de défenses étaient inexistants. On laissait libre cours aux impressions, aux états d’âmes et au commérage. Et combien d’innocents se sont ainsi retrouvés sur le bûcher?

La façon de procéder au cours d’un procès criminel a considérablement évoluée au fil du temps. Elle n’a pas toujours été parfaite et ne le sera probablement jamais, mais le système que nous avons, basé sur la common law britannique, est actuellement la meilleure façon de faire ressortir la vérité.  Je ne suis pas en train de prendre la défense de notre système judiciaire, mais je dis seulement que, comme tout autre chose, il faut d’abord lui donner le bénéfice du doute, tout comme il nous l’accorderait dans l’éventualité où nous serions accusés d’un crime. Avant de le critiquer, il faut d’abord chercher à le comprendre. Assez peu de gens acceptent de le faire, et cela est vrai non seulement dans le dossier des meurtres commis par le FLQ mais dans plusieurs autres affaires que j’ai eu la chance d’étudier. C’est désolant, mais j’ai assez peu de respect pour ceux et celles qui critiquent avant de réfléchir.

Les archives judiciaires représentent des documents légaux. Et ce n’est pas mon invention. Non seulement la Déclaration universelle sur les archives, accepté en 2011 par l’UNESCO, le stipule, mais il existe aussi la Loi concernant le cadre juridique des technologies de l’information, sans oublier la Loi sur la preuve. Malgré cela, plusieurs auteurs ou communicateurs accordent plus d’importance aux sources secondaires et parfois même tertiaires. Certains informateurs s’avèrent bavards devant un café alors qu’ils déclinent sans tarder l’invitation de mettre à l’épreuve leurs affirmations devant un juge. C’est pourtant le seul endroit où une allégation peut devenir une preuve.

Dans le merveilleux monde du patrimoine vivant, contaminé jusqu’à l’os par le ouï-dire, les informations n’ont pas autant de valeur que la preuve légale.

Or, si les archives judiciaires sont aussi importantes, pourquoi, me direz-vous, ne les consulte-t-on pas davantage?  Cette question, il faudrait la poser aux auteurs et communicateurs qui lèvent leur nez sur ces documents pourtant précieux. De tous les auteurs que j’ai étudiés pour la présente série documentaire, le seul qui semble avoir consulté l’enquête de coroner sur la mort de Pierre Laporte a été Pierre Vallières. Malheureusement, celui-ci n’a pas été honnête envers son lectorat. Il a interprété le dossier à son avantage en y prenant uniquement ce qui collait à son scénario de complot.

La leçon qu’il faut en tirer c’est que le fait de présenter une seule partie d’un tel dossier peut biaiser l’interprétation et par conséquent la mémoire collective.

Vous permettriez-vous de critiquer un livre sans l’avoir lu?  Alors, pourquoi le fait-on avec un procès?

J’ai déjà posé ces deux questions toutes simples à une personne qui entretenait une tendance naturelle à épouser toutes les théories du complot, y compris les plus loufoques, et son regard s’est tout de suite embrouillé.  Pourtant, la réflexion est simple. Les douze jurés passent des jours et des semaines entières à étudier de manière exhaustive tous les détails d’une affaire. Pourtant, lorsqu’ils rendent leur verdicts sur des bases solides le public, qui n’a consulté que quelques reportages ici et là, se permet de critiquer vertement leur décision.

Ce que permet l’étude d’un dossier judiciaire – et je crois l’avoir prouvé dans des livres comme L’affaire Aurore Gagnon, L’affaire Blanche Garneau ou L’affaire Denise Therrien – c’est justement cette preuve légale que les jurés ont entendu.  C’est là-dessus qu’ils doivent construire leur analyse et rendre un verdict unanime et non pas sur des ragots de corridor qui continuent d’intéresser de pseudo-auteurs dont certains se donnent parfois des airs de journalistes d’enquête.  Et je le dis par expérience.  Quand ceux-ci viennent nous dire qu’ils ont obtenu « la preuve » d’une chose parce qu’une personne mystère leur a parlé devant un café ou une cigarette, c’est bien dommage, mais ces personnes n’ont pas compris la valeur d’une véritable preuve.

Je me moque de l’establishment, qu’il soit de nature historique, littéraire ou autre, car le diplôme ne fait pas de l’auteur un être critique, réfléchi et objectif.  Il y a des choses qui ne s’acquièrent pas sur les bancs de l’école.

À ces auteurs, je dirai seulement que s’ils n’ont pas le courage de lire la totalité d’un dossier judiciaire, alors je leur suggère de s’intéresser à un autre sujet.  Car si l’intelligentsia de l’Histoire se veut parfois plus sociologue que factuel, elle devrait avoir le respect de prendre en considération le contenu d’un dossier judiciaire lorsque celui-ci est disponible.

L’objectivité utopique des médias

Pour certains, ce ne sera pas une surprise. Et je ne m’étendrai d’ailleurs pas sur le sujet. Les médias n’ont probablement jamais connu une réelle objectivité, en particulier pour certains sujets.  Évidemment, on ne parle pas ici de rapporter des accidents de la route ni des chiens écrasés, mais des dossiers sérieux qui portent à réflexion et qui ont d’ailleurs une portée sociale.

En théorie, on le sait, le travail du journaliste se doit pourtant d’être objectif.  Dans la réalité, il l’est rarement.  Notre série a permis, je pense, de le démontrer. Quand on pense que René Lévesque profitait des pages du Journal de Montréal pour véhiculer ses idées, que Claude Ryan dirigeait Le Devoir, et ainsi de suite, l’objectivité semble bien utopique. Encore aujourd’hui, lorsqu’un lecteur de nouvelles se permet un commentaire sur un sujet qu’il ne connaît visiblement pas, ça me redresse le poil des jambes, comme disait ma grand-mère.

Pierre Laporte était-il un politicien corrompu?

Encore aujourd’hui, il subsiste une rumeur selon laquelle Pierre Laporte était un politicien corrompu. Le plus triste, c’est que certaines personnes se servent de cette accusation – sans apporter de preuve évidemment – pour minimiser les conséquences de son meurtre.  On se dit alors qu’il méritait un peu cette fin et que les felquistes avaient raison. C’est là une façon malhonnête de dépersonnaliser la victime et de fuir les responsabilités. Que Laporte ait été ou non la pire des crapules, il n’en reste pas moins que sa mort est un meurtre prémédité, le crime le plus grave prévu au Code criminel canadien.  Que la victime ait ou non « mérité » sa fin tragique, cela n’enlève en rien au caractère criminel des assassins, de leurs déviances, de leur folie et de leur intention criminelle d’enlever la vie à quelqu’un.  S’ils l’ont fait une fois de manière délibérée, alors c’est qu’ils représentent un sérieux danger pour la société puisqu’ils pourraient recommencer.

Seriez-vous prêts à dire qu’un tueur en série mériterait de retrouver sa liberté simplement parce qu’il s’en prenait à des prostituées?  Non, bien sûr!  Alors pourquoi serait-ce différent dans le cas qui nous intéresse?

Heureusement, comme je l’ai mentionné plus haut, le processus du procès ne tient pas compte de la personnalité des victimes.  Une victime est une victime.  Point final!  Le verdict rend une décision sur l’aspect criminel du geste commis par l’accusé et non sur le comportement de la victime.

Mais dans le cas de Pierre Laporte, la chose ne s’arrête pas là.

L’historien Jean-Charles Panneton est sans doute le premier à répondre honnêtement à cette question.  Selon lui, c’est en 1972 qu’apparait la première rumeur, lorsque le leader parlementaire Robert Burns souleva la possibilité de « liaisons dangereuses » que Laporte aurait entretenues avec des membres du crime organisé, et cela en collaboration avec ses collaborateurs au Parti libéral, Jean-René Gagnon et Jean-Jacques Côté.  Le premier ministre répliqua qu’il n’existait aucune preuve de cela, mais la rumeur était lancée et on connaît le sort que les commères réservent généralement à ces histoires sans fondement.

« Le député de Maisonneuve [Burns] a été alimenté la veille par le journaliste vedette alors au Devoir, Jean-Pierre Charbonneau, comme il le raconte dans son autobiographie »[1].  Il aurait été informé par des policiers que des bandes sonores prouvaient que Laporte avait rencontré des personnages du monde interlope.  Charbonneau aurait été en possession d’un rapport de filature à l’endroit de Laporte, mais cela ne livre aucun détail sur les paroles échangées.  Rappelons au passage que dans son autobiographie Jean Cournoyer avoue lui aussi avoir rencontré Frank Cotroni dans certains événements politiques. Pourtant, Cournoyer ne fut jamais corrompu pour autant.

En 1973, Bourassa finit par mandater la Commission de police du Québec pour enquêter sur le sujet.  « Les juges Rhéal Brunet, Marc Cordeau et Roméo Courtemanche s’intéressent tout d’abord à une première rencontre qui a eu lieu le 5 novembre 1969 au restaurant Moishe’s à Montréal.  En pleine course à la direction du PLQ, Jean-René Gagnon, président de la campagne de Laporte, et Jean-Jacques Côté, responsable du comité des finances, rencontrent le propriétaire du Victoria Sporting Club, situé sur la rive sud, Frank Dasti, et l’un de ses amis, Nicolas Di Iorio.  Mais il semble que Di Iorio prévoyait l’élection facile de Robert Bourassa.  C’est pourquoi MM. Gagnon et Côté n’auraient même pas sollicité d’aide financière pour la campagne de Laporte.  La deuxième rencontre, qui s’est tenue le 16 avril 1970, est à l’origine de ce que les médias ont appelé l’affaire Laporte, comme le précisent les commissaires dans leur rapport.  La rencontre, qui a lieu en pleine campagne électorale, réunit Pierre Laporte, Jean-René Gagnon et Jean-Jacques Côté ainsi que Nicolas Di Iorio et Frank Dasti.  Côté, qui a appris l’existence d’une machine télégraphique qui permettrait de trafiquer des résultats électoraux, a demandé à Dasti d’enquêter à ce sujet.  La rencontre, qui ne dure qu’environ 35 minutes, doit permettre de faire le point.  Mais l’appartement où se déroule cette rencontre – il s’agit du local de l’organisation de Gagnon, alors candidat libéral dans la circonscription de Saint-Jacques – est surveillé par deux agents de la SQ.  Di Iorio aborde plutôt la question des opérations policières contre son établissement, le Victoria Sporting Club, que celle de la machine télégraphique truquée »[2].

À propos de cette autre rumeur selon laquelle des gens louches auraient effacés la dette de Laporte après sa mort, Panneton précise que les commissaires « ont constaté que la grande majorité des donateurs sont des corporations connues.  Ils ont également consulté la liste des créanciers de Laporte à sa mort et, là encore, ils n’ont aucun nom de personnes provenant d’un milieu douteux »[3].

Selon la conclusion des commissaires, qui arrivera en décembre 1974, aucun lien n’a été prouvé entre Laporte et le crime organisé.  Tout ce qu’on aurait pu reprocher à Laporte au cours de la fameuse rencontre avec Dasti et Di Iorio, c’est qu’il aurait dit : « arrangez-vous avec Côté ».  Là encore, c’est une phrase qui ne prouve rien, et qui de surcroit peut être interprétée de différentes façons.

Au final, laissons la parole à Panneton, qui connaît le protagoniste de sa biographie beaucoup mieux que moi : « même si l’intégrité de Laporte est rétablie, il n’en demeure pas moins que le principal intéressé n’a pas pu se défendre sur cette question et que le doute demeure pour plusieurs personnes.  On retrouvera d’ailleurs dans certaines théories du complot les présumés liens de Laporte avec l’interlope montréalais.  Des allégations survivent encore aujourd’hui et jettent toujours de l’ombre sur le personnage, malgré le fait que les trois commissaires de la Commission de police du Québec l’aient innocenté »[4].

La théorie du complot, une tradition nationaliste?

Dans son livre de 1971, Gérard Pelletier a mentionné qu’il « existe des forces oppositionnelles qui ne participent pas à l’échange parlementaire et qui, pour se faire entendre, n’ont pour seul recours qu’une influence exercée directement sur l’opinion publique.  Ces groupes ou ces factions, plus éloignés des centres de décisions, ne sont pas formellement astreints à la négociation avec le réel, et cèdent souvent à l’extrémisme verbal et au catastrophisme.  L’autoritarisme est la tentation du pouvoir; l’alarmisme, celle de l’opposition »[5].

Voilà qui introduit bien le sujet, une idée que j’ai d’ailleurs soulevée dans L’affaire Blanche Garneau (2017). Au cœur de celle-ci, qui se passe principalement de 1920 à 1922, l’avocat nationaliste Armand Lavergne a donné l’impression de se faire alarmiste en accusant le gouvernement libéral de Taschereau de corruption sans jamais présenter la moindre preuve.  L’alarmisme et la tendance au conspirationisme se trouverait-elle naturellement dans les gènes de l’opposition, comme semblait le laisser entendre Pelletier?

Quoi qu’il en soit, on a vu au cours de cette série que l’exagération se trouvait presque exclusivement dans la bouche des felquistes et de leurs défenseurs.  Il suffit de penser aux théories du complot indélicatement exposées par Pierre Vallières, peut-être dans le seul but de semer l’anarchie.

Dans un discours tenu le 7 février 1971 lors d’un forum du Parti libéral, Jean Marchand lançait : « qu’on nous laisse en paix avec ces histoires de complots et de manipulations.  Ces froussards veulent nous faire croire que nous sommes inconscients et qu’ils ont le monopole de la clairvoyance et du réalisme.  Et quand le peuple, dont ils sous-estiment le bon sens et la maturité, décide majoritairement d’appuyer tel gouvernement ou telle politique, ce n’est jamais pour eux le résultat d’un libre choix ».

Malheureusement, les affabulateurs existent.  Pour ceux et celles qui ont lu mes livres, vous serez à même de comprendre les dossiers qui en ont subis les frais.  Il suffit de penser à l’affaire Dupont, dans laquelle une famille accuse tous les paliers du gouvernement et autres autorités de faire partie d’un énorme complot de meurtre. Dans l’affaire Denise Therrien, plusieurs personnes ont aveuglément accepté de suivre les inepties de l’assassin qui a écrit son livre en 1977, tandis que la lecture du dossier judiciaire permet de démolir aisément sa théorie perverse. Il en va de même dans L’affaire Blanche Garneau, laquelle fut aux prises avec une lourde affaire de complot et de commérage. On pourrait même y ajouter les dossiers de Cordélia Viau et de Wilbert Coffin.

Mais alors, se dit-on, pourquoi toutes ces personnes mentiraient-elles?  En fait, je pense qu’une partie de la réponse se trouve dans le fait que ces paltoquets croient sincèrement à ce qu’ils avancent comme théorie, tout en ignorant la valeur d’une preuve véritable.

Bref, l’attirance pour la théorie du complot ne serait-elle pas une forme de déviance mentale?  Ne devrait-on pas la retrouver dans les pages du DSM-5?

L’intention criminelle?

Est-il encore possible de croire que les frères Rose, Francis Simard et Bernard Lortie n’ont pas eu véritablement l’intention de tuer Pierre Laporte avant de l’enlever?

Dans son livre de 1982, Francis Simard a semblé démontrer une parcelle de bon sens en écrivant : « peut-on faire une chose comme ça?  Comment se justifier de l’enlèvement d’une personne?  Et tout ce qui peut en découler… »[6].

Au moment où il semble réfléchir normalement, il sent rapidement le besoin de se justifier : « sur le plan humain on ne peut pas accepter un enlèvement.  On ne peut pas être pour.  Il y a quelque chose d’odieux à faire du chantage avec la vie d’une personne. Même quand je pourrais politiquement le justifier en me disant qu’on le fait tous les jours, que quotidiennement on fait du chantage avec la vie des chômeurs, des assistés sociaux, des malades chroniques qu’on emprisonne dans des hôpitaux.  Et le chantage s’exerce par ceux qui ont le pouvoir.  Par ceux qui « administrent » la vie, la santé comme s’ils administraient une grosse compagnie de storage et de shipping.  La maladie est devenue une marchandise, un produit rentable comme les autres »[7].

Le manque de cohérence de Simard se révèle davantage quand il écrit : « nous ne voulions pas penser uniquement pour le présent.  Nous avons pensé en termes de lutte à longue échéance.  C’est cette perspective-là qui nous semblait être la seule importante. Tout ce que nous avions fait jusque-là l’avait été en fonction de ça. Notre désaccord pour les coups d’éclat, les bombes, même l’enlèvement que voulait faire la cellule Libération s’expliquent par ça.  On ne construit pas, on ne structure pas une volonté de lutte par des coups d’éclat »[8].

Et pourtant, c’est précisément ce qu’ils ont fait.  On devine que cette pensée a dû se développer chez lui après les événements d’octobre 1970 et non pas au moment des faits.

Puis on a presque envie de croire en sa compassion lorsqu’il souligne : « il me semble que tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour et avec le monde.  Mais là, concrètement, tu te prépares à poser un geste directement à l’encontre de ça.  Tu vas enlever quelqu’un.  Et cette personne-là, c’est un être humain.  Il peut bien s’appeler Pierre Laporte […] il n’en est pas moins, avant tout ça, un être humain »[9].

Puis on commence à douter : « c’était intense.  Ça touchait à tout ce que tu définis comme humain, parce que, pour nous, la vie, le respect de la vie avait de l’importance.  C’était pour ça que nous étions dans le FLQ.  Contre un monde où la vie ne valait que ce qu’elle pouvait rapporter en argent.  S’il y a une chose que nous avions respectée jusqu’alors, dans tous les gestes que nous avions posés, c’était bien la vie! ».

Il ira même jusqu’à se donner bonne conscience en expliquant que lorsqu’ils commettaient des vols de banque ils remettaient des armes non chargées aux débutants. Doit-on comprendre que les plus expérimentés avaient des armes chargées? Mais alors, c’est qu’ils couraient un risque important de blesser ou de tuer des innocents!

Le respect de la vie humaine, vraiment?  S’ils avaient véritablement eu du respect pour la vie humaine, Simard, Lortie et les frères Rose ne se seraient jamais procuré des armes à feu et n’auraient jamais planifié, ni même penser, l’enlèvement du 10 octobre 1970.  Ils auraient milité sans violence comme l’ont fait plusieurs autres personnes. René Lévesque n’a jamais posé de bombes pour être élu en 1976.

En littérature québécoise, des professeurs continuent d’enseigner – du moins c’était le cas en 2017 – une certaine justification des actes de violence.  Je ne suis pas un ami de la poésie ni de la grande littérature, mais il me semble que des pseudo-écrivains comme Pierre Vallières n’ont pas une grande valeur à mes yeux, qu’elle soit littéraire ou sociale. Encore une fois, ce type d’enseignement devrait plutôt rappeler aux étudiants qui étaient Wilfrid O’Neil, Thérèse Morin et toutes les autres victimes.

De toute manière, si ces poètes maîtrisaient bien l’art de la plume, pourquoi ont-ils eu besoin de passer à l’acte?  Manquaient-ils de mots?

Enseigner dans le sens du FLQ, c’est se tirer dans le pied. C’est admettre, indirectement, que les grands auteurs de cette époque identitaire étaient des incapables et qu’ils devaient nécessairement se tourner vers la violence pour faire valoir leur point de vu.  That’s it!

Ce que le FLQ a oublié de vous dire!

La méthodologie la plus exhaustive, je le répète, serait de lire entièrement le dossier du procès de Paul Rose et des autres felquistes qui ont dû répondre de leurs actes devant la justice.  Mais puisque ces dossiers sont scellés au moins jusqu’en 2070, cette exhaustivité est impossible pour le moment.

N’empêche qu’au cours de notre exercice des derniers mois, on a compris que les felquistes ne nous ont pas tout dit.   C’est d’ailleurs l’un des reproches que faisait William Tetley en 2010.  Puisque les commères et les conspirationnistes s’abreuvent dans le flou et le silence des documents, nous en aurons encore jusqu’en 2070 à subir ces théories du complot.

Certains propos de Simard nous laissent entendre qu’il n’a évidemment pas tout dit : « bien sûr, tout ce que nous avons vécu ensemble, durant des années, tous les gestes que nous avons posés dans le FLQ sont des gestes humains. Je les ai faits avec des êtres humains. J’avais des réactions humaines ».

S’il laissait entendre que par le mot humain il avait commis des erreurs humaines, on pourrait accepter ses propos.  Mais puisqu’il s’explique difficilement et tout en demeurant embrouillé, on pourrait aussi y voir un illogisme profond alors qu’il parle d’humanisme au sein d’actes criminels.

Il y a aussi beaucoup de non-dit.  On l’a vu par les propos de Vallières, mais aussi par les ravisseurs eux-mêmes.  Et ce n’est pas parce que Francis Simard s’est montré en désaccord avec la théorie du complot de Vallières qu’il faut le féliciter pour le contenu de son livre de 1982.  Simard a tenté de prouver son côté humain, mais ce n’est certes pas en fuyant les détails du crime et sans se mettre dans la peau de sa victime qu’on en vient à une rédemption totale.  Car, rappelons-le, bien peu de gens chez les partisans felquistes ont parlé de meurtre.  Non seulement on a joué sur les termes utilisés, mais personne n’a voulu approfondir les détails. À preuve, la présente série Octobre 70 est la première à accorder autant d’importance à l’enquête du coroner et surtout à la diffuser de manière transparente. Vallières n’en a utilisé que des extraits choisis, au même titre que Jacques Hébert dans le dossier de l’affaire Coffin.  Et tout cela pour quoi? Dans les deux cas, la raison semble être politique : pour atteindre l’adversaire (le méchant gouvernement libéral dans le cas de Vallières et Duplessis pour ce qui est de Hébert).

Tout au long de notre série d’articles, nous avons vu à quelques reprises comment les propos du FLQ pouvaient être illogiques. Je ne reviendrai pas sur chaque détail de cette réflexion puisque le point central de la série Octobre 70 était de confronter le FLQ aux archives judiciaires. Toutefois, si vous souhaitez en savoir davantage à ce sujet, je vous suggère la lecture de La crise d’octobre de Gérard Pelletier, publié en 1971, et l’ouvrage de William Tetley paru en français en 2010.

Bien sûr, ni les membres du FLQ ni les auteurs qui ont pris leur défense n’ont jamais abordé le sujet de l’intention criminelle. Au contraire, ils ont plutôt minimisé les conséquences de leurs gestes ou carrément relégué aux oubliettes les circonstances entourant des décès comme celui de O’Neil en 1963, ou de Thérèse Morin et Jean Corbo en 1966.  Lorsque Serge Demers a témoigné en septembre 1966 lors de l’enquête du coroner sur la mort de Thérèse Morin, il a dit, au moment d’aller faire son compte rendu de l’attentat au Comité Central, que « on a dit que c’était comme ça que l’expérience entrait, qu’il ne fallait pas s’en faire, que ça arriverait encore […] ».

Selon les têtes fortes du FLQ à cette époque, c’est-à-dire Vallières et Gagnon, il ne fallait donc pas s’en faire pour la mort d’une honnête femme de 64 ans qui avait durement gagné sa vie en passant 40 ans au sein de la même usine.  C’est tout à fait inacceptable!

Selon ce délire logique,  on comprend que les jeunes militants devaient se former en commettant des meurtres.  On se croirait, à quelques détails près, devant des meurtres initiatiques rattachés à l’image de certaines bandes criminalisées.

L’un des avocats du FLQ, Me Gérard Beaudry, révéla lui aussi une autre facette de cette image qu’on a voulu cacher par la suite.  Me Beaudry a tenté de jeter le blâme de l’explosion du 5 mai 1966 sur André Lagrenade pour ne pas avoir fait évacuer son usine alors qu’il aurait reçu un appel lui indiquant qu’on venait de déposer une bombe dans son usine.  En fait, ce criminaliste peu scrupuleux est allé jusqu’à dire que « tous ceux qui sont accusés aujourd’hui de meurtre n’auraient pas à porter l’odieux d’une personne décédée » si l’usine avait été évacuée.  Ce qui est odieux, en fait, c’est cette réflexion lancée par un membre du Barreau.  Il est tout à fait inacceptable de le voir jeter le blâme sur les victimes et tenter de faire passer son ou ses clients pour des brebis inoffensives.  Heureusement, le coroner n’est pas tombé dans le piège.

D’ailleurs, si le FLQ avait réellement voulu mener un combat pacifique il n’aurait jamais dû utiliser des bombes fonctionnelles, ni même poser de fausses bombes.  Ce n’est certainement pas de cette façon qu’une société libre et démocratique progresse de manière positive. En fait, comme d’autres auteurs l’ont dit avant moi, dont Pelletier et Tetley, je doute que les felquistes aient eu de réelles intentions politiques. Ils n’étaient que de vulgaires criminels.  Oubliez un instant leurs prétendus mobiles ou intentions, et il ne reste plus que des actes et un comportement criminel : du vandalisme, des bombes, des hold-up, des enlèvements, des vols et des meurtres.

Quant à Jean Corbo, je considère ce jeune de 16 ans comme une victime du FLQ.  En dépit de ses allégeances au moment de sa mort, ce jeune garçon aurait pu se réhabiliter, changer ses convictions et faire une vie tout à fait normale. Plutôt que de le voir comme un poseur de bombe, je le considère plutôt comme une marionnette confiée aux manipulations de Vallières, Gagnon et les autres.

Lors de l’enquête du coroner Laurin Lapointe dans l’affaire de la mort tragique de Jean Corbo, rappelons-nous également ce passage lorsque Me Jean-Guy Boilard interrogeait Serge Demers, ce jeune homme qui s’était chargé de transporter les deux poseurs de bombe, Desrosiers le 5 mai 1966 et Corbo le 14 juillet 1966 :

  • Est-ce qu’il y a eu un vote de pris pour cette action qui devait se faire … de quelle façon a-t-on procédé?
  • Tout le monde semblait d’accord, alors il n’y a pas eu de vote de pris.

« Tout le monde semblait d’accord »! Cette réponse fait des membres du Comité Central, c’est-à-dire Vallières, Gagnon et les autres, des complices de meurtre. Comme le précise le Code criminel, celui qui tient le sac d’argent est aussi coupable que le braqueur qui pointe une arme chargée sur un caissier.  Quels sont les détails qu’on a fait valoir lors des procès de Vallières et Gagnon et des autres felquistes? Malheureusement, ces dossiers sont scellés jusqu’en 2070.

Si on se fie à William Tetley, le FLQ n’aurait pas été franc sur ses intentions : « Même si la protection de la langue française était et reste une cause qui préoccupe une grande partie de la population du Québec et du Canada, mais aussi toutes les formations politiques au Québec, ce n’était pas l’un des soucis particuliers du FLQ.  En fait, comme plusieurs autres messages et communiqués du FLQ, le manifeste de 1970 était rédigé dans un français familier, émaillé d’expressions parfois populaires et de « franglais ».  De cette façon, le FLQ se distanciait intentionnellement des intellectuels du Québec et de la bourgeoisie.  […]  La vision felquiste de la société québécoise et canadienne était non seulement obsolète, mais très superficielle.  Les divers manifestes et communiqués publiés dans La Cognée, principal organe du FLQ, et dans d’autres publications, ne s’étendaient pas davantage sur les injustices sociales et n’y proposaient que peu de solutions »[10].

À ce sujet, Tetley citait lui-même ce passage du sociologue Fernand Dumont qui soulignait que « en général, les terroristes ne se soucient pas beaucoup de faire [une] analyse un peu profonde, un peu nuancé, des problèmes d’une société donnée.  Si les terroristes québécois ont pensé donner la liberté au Canada par les actes qu’ils ont entrepris, moi je dis : ils ne comprennent absolument rien ».

William Tetley releva également des erreurs historiques chez les felquistes, comme lorsque Pierre Schneider a écrit en 1964 que « au Canada, la démocratie n’a jamais existé », ou encore à propos de certains détails concernant les Patriotes de 1837-1838.  Bref!

Pour cette sous-section de notre conclusion, laissons le mot de la fin à Tetley : « Il n’a jamais été trouvé, à l’époque, ni projet ni schéma organisationnel détaillé du FLQ et il est peu plausible que ses membres en aient élaboré un – ou, en vérité, aient pu le faire. On y avait plutôt des méthodes d’action communes et, par-dessus tout, des échanges discrets et quelques rares réunions secrètes. L’organisation dépendait en tout temps, comme sa philosophie, des points de vue de ses membres. Les cellules felquistes se désintégraient et se reformaient à la suite de descentes de police, d’arrestations et de condamnations devant les tribunaux, mais à la suite aussi de différends entre les membres »[11].

Un manque de transparence des archives?

L’une des conclusions à laquelle nous arrivons pointe vers des restrictions imposées à certains fonds d’archives. Pour réaliser cette série d’articles sur Octobre 70 j’ai eu accès à l’enquête du coroner sur la mort de Pierre Laporte, de Thérèse Morin et de Jean Corbo.  Mais c’est à peu près tout, hormis quelques journaux et publications nommés dans l’avant-propos du 21 janvier 2018. Il suffit de consulter le moteur de recherche Pistard sur le site web de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) pour comprendre que les dossiers concernant les procès impliquant des felquistes sont toujours sous le coup de restrictions. Ils ne pourront pas être consultés publiquement avant de nombreuses années.

Le 15 août 2017, on m’a informé que l’enquête du coroner concernant la mort tragique du gardien de nuit O’Neil, tué en avril 1963 par une bombe du FLQ, est « manquante ».  Ce résultat n’est pas une exception, mais étant donné le contexte de la mort de Pierre Laporte – et je parle ici du contexte large, incluant la situation politique, la radicalisation et certaines idéologies qui subsistent toujours – cela dépeint un certain tableau empreint d’une part de mystère.

Toutefois, cette idée ne tient pas puisqu’il m’a été possible d’obtenir les enquêtes de coroner sur les décès de Mme Morin et de Jean Corbo, tous deux tués par explosion en 1966 à quelques semaines d’intervalle. Donc, une quelconque théorie selon laquelle les archives « cacheraient » des choses ne tient pas. D’ailleurs, ce serait mal connaître la mission de BAnQ que de l’accuser de dissimulation d’informations. L’absence d’un dossier ne peut être expliquée que par … son absence. Rien d’autre. D’autant plus que les règles de conservation ont changé à travers le temps et que tout n’a pas été déposé auprès de BAnQ, on ne peut accuser qui que ce soit, et certainement pas le personnel de BAnQ, qui est là pour servir gratuitement la population.

Or, on sait que, règle générale, les procès criminels, et en particulier ceux pour meurtre, sont publics.  Dès le dépôt d’une accusation pour meurtre, le nom de l’accusé est dévoilé, le public peut ensuite assister aux audiences du procès. Tout le processus est public. À la limite, même une fois le procès terminé les transcriptions – au format papier pour cette époque – était disponible publiquement, quoique le mot public est quelque peu galvauder dans ce dernier cas car les palais de justice ont toujours exigés un prix exorbitant pour obtenir copie de ces transcriptions. Ainsi, et fort malheureusement, le public doit se contenter la plupart du temps de la nouvelle déjà mâchée par les journalistes.

Mais alors, pourquoi maintient-on des restrictions d’une durée aussi longue sur les archives du procès de Paul Rose, de François Schirm et de plusieurs autres membres du FLQ?  La machine gouvernementale veut-elle réellement nous cacher des choses, comme le soupçonneraient nos bons vieux conspirationnistes?  Ou plutôt le fait-on pour éviter d’autres conflits sociaux?  Craint-on que certains auteurs partiaux puissent s’en servir à mauvais escient?

Pourquoi?  Peut-on seulement tenter une réponse?

Selon l’article 54 de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels, les renseignements nominatifs sont ceux « qui concernent une personne physique et permettent de l’identifier ». En raison de la nouvelle mentalité instaurée par la Charte des droits et libertés et cet article en particulier, il ne faut pas se surprendre que des dossiers judiciaires soient ainsi scellés durant des périodes assez longues afin que leur vie privée reste … privée.

Reste à se demander si, dans certains cas, l’intérêt public pourrait peser plus lourd dans la balance et, qui sait, faire lever des scellés avant leur date prévue.

Pensons aussi à l’absence de plusieurs photos dans le dossier.  Dans celui du coroner, actuellement ouvert au public aux archives de BAnQ à Montréal, les seules photos disponibles sont celles du corps de Pierre Laporte, que ce soit sur les lieux de la découverte ou juste avant l’autopsie.  C’est tout.  En lisant l’enquête du coroner, on se rend toutefois compte qu’on s’est servi de plusieurs autres photos, dont celles des frères Rose, Simard, Lortie, la mère des frères Rose, Jean-Luc Arène, et j’en passe.  Que représentent ces photos?  Où et par qui ont-elles été prises?  Est-ce des photos relevant de certaines filatures policières?  Que pourraient-elle nous révéler aujourd’hui?

Le catalogue Pistard de Bibliothèque et Archives nationales du Québec nous apprend qu’il existe un fonds appelé Fonds Procès du Front de libération du Québec 1964-1975 et qui représente 4,73 mètres linéaires de documents textuels. Dans la description on peut lire que « ce fonds est formé des transcriptions sténographiques des procès reliés aux activités de membres du Front de libération du Québec, dont Charles Gagnon, Gabriel Hudon, Jacques et Paul Rose, Réjean Tremblay, Pierre Vallières et Michel Viger.  Nous y retrouvons aussi des dossiers juridiques d’avocats et des dossiers personnels, tels que ceux de Robert Lemieux, Bernard Lortie et Paul Rose ».

Lorsqu’on consulte la brève description des contenants, on remarque que le fonds contient des documents reliés à plusieurs autres personnages de l’époque, dont Michel Chartrand. Malheureusement, ces boîtes d’archives comportent des restrictions de consultation.  Il faudra donc attendre quelques décennies avant de pouvoir les consulter.

Serait-il possible de faire lever ce scellé?  Il faudrait la décision d’un juge pour briser ce scellé et ainsi permettre aux usagers de consulter ces boîtes.

En octobre 2017, le président américain Donald Trump a levé le scellé des derniers dossiers d’archive dans l’affaire de l’assassinat du président John F. Kennedy, survenu le 22 novembre 1963.  Plus d’un demi-siècle plus tard, le monde avait enfin accès, via le net, à cette masse impressionnante de documents.  Pourquoi n’en serait-il pas de même avec les archives du FLQ?  Pourtant, aux yeux de bien des gens, le FLQ n’a pas eu l’importance que l’affaire JFK, au point où le Québec semble même en avoir assez entendu.

Cette levée du scellé est-elle seulement possible? Permettrait-elle de faire taire les mauvaises langues ou encore donner d’autres arguments aux amateurs de complots?

 


Médiagraphie

BRAULT, Julien.  Robert Bourassa.  Montréal : Éditions Les Malins, 2010, 379 p.

COURNOYER, Jean. Dans le feu de l’action.  Les Éditions de l’Homme, Montréal, 2012, 343 p.

DENIS, Charles.  Robert Bourassa, la passion de la politique.  Fides, 2006, 402 p.

GERMAIN, Georges-Hébert.  Robert Bourassa.  Montréal : Libre Expression, 2012, 411 p.

PANNETON, Jean-Charles.  Pierre Laporte.  Québec, Septentrion, 2012, 445 p.

PELLETIER, Gérard.  La crise d’octobre.  Éditions du jour,

SIMARD, Francis.  Pour en finir avec octobre.  Avec la collaboration de Bernard Lortie, Jacques Rose, et Paul Rose.  Montréal, Stanké, 1982, 221 p.

VALLIÈRES, Pierre.  L’exécution de Pierre Laporte. 1977.


[1] Panneton, op. cit., p. 422.

[2] Panneton, op. cit., p. 424-425.

[3] Panneton, p. 425.

[4] Panneton, p. 428.

[5] Gérard Pelletier, op. cit., p. 21.

[6] Simard, op. cit., p. 25.

[7] Ibid.

[8] Ibid., p. 27.

[9] Simard, p. 31.

[10] Tetley, op. cit., p. 52.

[11] Tetley, op. cit., p. 54.

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Octobre 70: Épilogue

         Rosa Rose ou Rose Rose, s’est éteinte en 1981 du cancer du sein, quelques mois seulement avant la libération de son fils Paul Rose.  Dans un article paru sur le web, le fils de Paul Rose affirme qu’en dépit du fait qu’il n’avait pas connu sa grand-mère, celle-ci était « très éveillée socialement et politiquement malgré son peu d’instruction, elle a eu une influence majeure sur ses enfants »[1].  On y apprend également qu’après les événements de 1970 elle avait continué d’appuyer ses fils dans les médias.

Il semble qu’il en ait été autrement pour le patriarche, car il paraissait « peu intéressé à la chose publique et plutôt suspicieux devant tout engagement politique ».  Jean-Paul Rose s’est éteint en 1980.  Selon le registre de l’état civil, on retrouve un Jean-Paul Rose, né en 1917, qui s’est éteint le 22 octobre 1980 à Montréal. Selon le même registre, Rose, qui avait pour nom de naissance Doré, est morte le 23 janvier 1981. Elle était née le 2 novembre 1914.

Dès 1971, Gérard Pelletier publie La crise d’octobre aux Éditions du Jour. Bien qu’il avoue sa partialité, ce livre, à mon avis, reste encore d’actualité par sa lucidité et son honnêteté. Loin de voir les choses uniquement en noir ou en blanc, Pelletier soulève des idées intéressantes et aussi des contradictions qui nous font encore réfléchir.

En 1977, le livre de Pierre Vallières, L’exécution de Pierre Laporte : les dessous de l’opération essai, était publié aux éditions Québec-Amérique.  Cet ancien terroriste soi-disant repenti qui a tenté de flirter avec René Lévesque commet l’une de ses plus grandes erreurs en page 74 lorsqu’il écrit : « avec l’un des otages tué par le FLQ, donc par le séparatisme […] ». C’est une erreur de confondre les deux idéologies. L’un est un mouvement terroriste et criminel s’inspirant d’une certaine idée de l’indépendance, alors que l’autre est un projet politique pacifiste. Il suffit de lire la biographie que Pierre Godin a consacrée à René Lévesque pour s’en convaincre.

Toutefois, le fait de voir Vallières confondre les deux pourrait traduire une certaine motivation des felquistes, à savoir qu’ils croyaient avoir l’appui de toute la population, ce qui pouvait les propulser à commettre des actes toujours encore plus violents. Le bon vieux syndrome de l’intimidateur de la cour d’école qui se laisse encourager par les élèves!

Vallières a soulevé tout de même un point qui, du moins au départ, pouvait sembler intéressant. Il se demandait comment Pierre Laporte avait pu être enlevé si facilement, et surtout pourquoi la police ne le protégeait pas ce jour-là. En effet, cela peut sembler curieux, surtout quelques jours après l’enlèvement de Cross. Vallières a sauté sur l’occasion pour dénoncer le fait que la police disait pourtant protéger Laporte, mais il semble plutôt qu’on effectuait de simples patrouilles près de chez lui à intervalles réguliers. Un autre point de vu naît dans un article publié dans La Presse, le 8 octobre, où on peut lire simplement que « l’enlèvement de M. James Richard Cross a plongé les milieux parlementaires dans une profonde inquiétudes ». Cette simple phrase révélerait-elle le fait que l’inquiétude était plus élevée à Ottawa justement parce que le FLQ menaçait depuis des années déjà les institutions fédérales? Cela démontrerait-il que le gouvernement provincial, en dépit d’une protection rapprochée accordée à Bourassa, ne se doutait aucunement que l’on puisse s’en prendre à Laporte?

Après tout, Francis Simard dira dans son livre que l’enlèvement de Laporte – quoiqu’on puisse remettre ce détail en doute – a été décidé à la dernière minute. Pourtant, Vallières affirmera que tout était planifié depuis longtemps et que cela faisait partie d’un complot. Évidemment!

Il aurait fallu pouvoir vous entendre dans vos mensonges, messieurs les felquistes!

À quelques reprises, Vallières s’attaque au livre de Pelletier, sans grande surprise.  Mais de la part d’un auteur adulé par certains, entre autre pour Nègre blanc d’Amérique, la plume de Vallières n’est pas à la hauteur de Pelletier, qui manie le verbe beaucoup mieux que lui.

À l’image de plusieurs auteurs qui raffolent de l’idée de la conspiration, Vallières suggéra bien des hypothèses sans pour autant en faire la preuve.  Pour lui, le gouvernement fédéral avait tout organisé, impliquant même Claude Ryan dans le complot sans pour autant emmener d’argument convaincant.

Quand on insiste pour voir un complot dans une affaire quelconque, on finit toujours par trouver des arguments. La différence réside cependant dans la valeur de ces arguments. Dans le cas de Vallières, ils ne tiennent pas la route.

En 1982, les éditions Stanké publièrent Pour en finir avec octobre, écrit par Francis Simard en collaboration avec les frères Rose et Bernard Lortie.  Le livre est dédié à Michel Viger, l’homme qui les avait aidés à se cacher après le meurtre de Pierre Laporte.

Tout comme Vallières, Simard ne faisait aucune allusion aux nombreux crimes commis par le FLQ entre 1963 et 1970. Pourtant, son livre présente dès les premières pages une « chronologie sommaire » des événements marquants. Il a décidé de les faire commencer en 1967 avec la démission de René Lévesque du parti Libéral.

La première contradiction avec les écrits de Vallières survient assez rapidement, puisque Francis Simard admet avoir enlevé Laporte avec ses complices. Vallières faisait clairement planer le doute sur d’autres individus qu’il préférait garder mystérieux, évidemment.

Pour répondre encore une fois à l’illogisme de Vallières, qui prétendait qu’une lettre n’avait pu être écrite par des gars du FLQ en raison du fait qu’elle contenait trop d’anglicismes, et bien je vous invite à lire ou simplement consulter le livre de Simard : il en est rempli[2].

Le lecteur d’aujourd’hui s’attendrait à un livre plus révélateur et introspectif, mais il faut admettre que le bouquin de Simard est plus logique que celui de Vallières.  Il ne parle d’aucun complot et tente même d’assumer ses erreurs : « Il y a des responsabilités qu’il faut prendre et assumer par rapport à ce qui s’est passé durant la crise d’Octobre.  De mon côté, je ne veux pas la diminuer ou l’amoindrir cette responsabilité. Je veux l’assumer au boutte!  Ceux qui étaient au pouvoir à cette époque, ils s’arrangeront avec leur conscience s’ils en ont une … »[3].

Tetley écrira : « En octobre 2000, les « anciens » du Parti Québécois ont décliné l’invitation à prendre part aux divers débats radiodiffusés ou télévisés sur la Crise et leur formation politique a refusé d’y envoyer des représentants. Dans le cadre d’une émission montréalaise d’une heure à laquelle Claude Ryan, Marc Lalonde et moi-même avons collaboré, Radio-Canada a fait venir d’aussi loin que Sept-Îles l’ex-avocat du FLQ Robert Lemieux devant le refus persistant du PQ d’y participer »[4].

Dans son livre, William Tetley rapporte un fait intéressant : « dans le cadre d’une journée tenu en 2000 à l’UQAM pour souligner le trentième anniversaire de la Crise, les participants et l’auditoire ont discuté de la Loi sur les mesures de guerre à l’exclusion de presque tout autre sujet. Le dépliant, les affiches et les documents officiels du colloque arboraient une photo pleine page d’un soldat casqué qui, après examen minutieux, s’avérait être un membre de la police spéciale du dictateur chilien Augusto Pinochet. Les organisateurs du colloque, dont l’ex-felquiste Robert Comeau, ont dit avoir été incapables de trouver une photo de soldat canadien casqué en octobre 1970. Incidemment, j’étais la seule personne invitée pour représenter les gouvernements fédéral et provincial, et aucun membre du Parti Québécois présent ou passé ne s’était porté volontaire pour prendre la parole au colloque »[5].

En 2010, l’ancien policier Claude Lavallée publiait ses mémoires aux Éditions de l’Homme sous le titre Révélations d’un espion de la SQ.  En page 206, il écrit : « Sept an plus tard, l’écrivain Pierre Vallières, ancien membre du FLQ ayant opté pour la non-violence, proposerait une thèse de complot assez délirante, contenant toutefois quelques vérités (entre autres concernant les motifs de Trudeau dans sa lutte sans merci contre les séparatistes et sa campagne de peur), mais fausse dans son ensemble, à mon avis.  Il a suggéré notamment (et je pense un peu comme lui) que cet enlèvement avait bien servi le gouvernement libéral, qui n’ignorait pas que le ministre corrompu faisait l’objet d’une enquête policière, la preuve étant dans la manière expéditive dont l’enquête sur ces événements s’était conclue. Il s’approchait de la vérité, mais la vérité était ailleurs. Dans ce livre, il relate souvent des faits se rattachant aux activités de la SQ en tenant pour acquis qu’elle était partie prenante d’un complot. Je ne crois pas du tout que la SQ ait participé à un complot, mais je sais qu’il régnait à tous les échelons une certaine incompétence, et que de plus, la hiérarchie était craintive et désorientée ».

Le plus intéressant, c’est que Lavallée révèle à ses lecteurs avoir été un spécialiste de l’écoute électronique. Or, c’est pour ses talents dans ce domaine qu’il a été appelé à poser une ligne d’écoute à l’arrière de la demeure de Rosa Rose, la mère des frères Rose. Ainsi, il a pu entendre un appel effectué par Paul Rose, demandant à sa mère de détruire des papiers dans ses poches de manteau. « C’est alors que nous avons compris que nous avions probablement laissé passer le suspect sans le reconnaître. Un homme, bien mis, en veston cravate, les cheveux courts, était en effet sorti de chez Rosa Rose, au moment même où notre voiture de surveillance s’installait. […] J’ai souvent pensé que si nous avions pu l’intercepter à ce moment, nous aurions retrouvé le ministre en vie »[6].

Le fait le plus important, cependant, survient lorsqu’il admet avoir enregistré une conversation entre Paul Rose et son avocat Me Robert Lemieux. « À un moment de la conversation, il a dit à peu près ceci : « Durant sa détention, Laporte nous suppliait de lui sauver la vie. Il n’était pas du tout l’homme fort que le public connaissait! C’était une poule mouillée. Il nous a offert de grosses sommes d’argent et il est allé jusqu’à nous offrir des jobs très importantes dans son gouvernement. … J’avais pitié de lui… La dernière journée, on s’est absentés quelques heures et, quand on est revenus, il était par terre en dessous de la fenêtre qu’il avait brisée pour essayer de s’évader. Il saignait comme un cochon, il était plein de sang. On lui avait attaché les mains et les pieds, mais il ne semblait pas prêt à subir ce traitement trop longtemps. Quand on a vu qu’on ne pouvait pas faire grand-chose pour lui, parce qu’il nous était impossible de faire venir un médecin ou de l’amener à l’hôpital, on l’a fini, avec la chaînette qu’il avait dans le cou » »[7].

Évidemment, si cet enregistrement existe, nous sommes en droit de nous demander où il se trouve aujourd’hui. Si elle se trouve parmi les boîtes du fonds des enquêtes de la SQ, qui ne seront pas accessibles avant plusieurs décennies encore, espérons que la bande magnétique ne se dégrade pas et permette aux futurs chercheurs de bien en apprécier le contenu.

L’enquête du coroner Jacques Trahan fut-elle expéditive, comme le prétendait Pierre Vallières?

Quand on constate à cette lecture que des témoins partisans ont refusé de témoigner ou même perturbé la salle d’audience, il est évident que le coroner Trahan s’est montré excessivement patient. D’ailleurs, il n’a jamais fait l’erreur de commenter leurs opinions ou de se laisser entraîner dans leurs inepties. Il s’en est tenu aux faits.

Par moment, l’enquête a même traîné en longueur, ce qui est le contraire de la signification que l’on accorde au mot expéditif. Quant au fait qu’on y aurait révélé peu de choses, comme le reprochait Vallières, il faudrait sans doute blâmer ces mêmes témoins qui se sont moqués de l’opinion publique, et cela en faisant tout en leur pouvoir pour cacher la vérité et jouer à la victime.

C’est aussi en 2010 que les éditions Lux publièrent Le procès des Cinq, dont les auteurs étaient nommés à titre postum – Chartrand, Vallières, Gagnon, Lemieux et Larue-Lajoie – puisqu’on présentait seulement des extraits des notes sténographiques et aucune mise à jour de l’affaire, exception faite d’une préface signée par Louis Hamelin.  Dépourvue de toute objectivité, ce petit livre qui pourrait aussi bien passer pour un pamphlet, vante les mérites de certaines idées véhiculées par les « Cinq » à l’époque de leur procès de 1971. Mais étant donné les 139 pages de ce petit ouvrage, il m’apparaissait déjà malhonnête puisqu’il était évident, rien qu’à l’examiner, qu’on n’y présenterait pas la totalité du procès pour ainsi laisser le lecteur tirer exhaustivement ses propres conclusions. Bref, on en présente d’extraits choisis pour, encore une fois, dépeindre ces personnages comme des victimes d’un système et des intellectuels sans égal.

Il paraît en effet étrange de voir Hamelin vanter les mérites d’un Vallières en omettant, bien sûr, ses implications dans des meurtres, comme celui de Thérèse Morin en 1966. C’est d’ailleurs une tendance évidente dans les écrits pro-felquistes, à savoir qu’on minimise les dégâts en passant sous silence les victimes directes et indirectes des actions prises par le FLQ dans les années 1960.

Bien sûr, on ne sera pas surpris de voir Hamelin dans sa préface parler « des prisonniers politiques ».


[1] Consulté le 12 août 2017 : http://lautjournal.info/articles-mensuels/318/je-le-jure-sur-la-tete-de-la-mere-paul

[2] À titre d’exemple, Simard utilise des mots ou expressions comme « cheap labor », « storage », « shipping », etc.  Je vous laisse découvrir vos propres trouvailles.

[3] Simard, p. 56-57.

[4] Tetley, p. 18.

[5] Tetley, p. 18.

[6] Claude Lavallée, Révélations d’un espion de la SQ, p. 207-208.

[7] Ibid., p. 224.

Octobre 70: Le procès de Paul Rose (36)

         Pierre Vallières a écrit à propos de l’enquête du coroner conduite par le juge Jacques Trahan que « cette enquête, que le coroner Trahan veut « expéditive », posera plus de questions qu’elle n’apportera de réponses convaincantes sur les causes et les circonstances de l’enlèvement, de la séquestration et de la mort de Pierre Laporte ».

Plus haut, on a vu que Vallières a probablement fait une fixation sur la déclaration que le coroner Trahan a faite dès l’ouverture des procédures au matin du 6 novembre 1970, et dans laquelle il utilise le mot « expéditif ».  Mais il semble que pour un auteur, Vallières ait mal complété ses devoirs en interprétant ce mot de façon négative en l’associant à la vitesse et le travail mal fait.  Hors, ce serait certainement une erreur de penser que cette enquête a été bâclée hâtivement. D’ailleurs, vous venez d’en faire l’expérience en lisant les témoignages des articles parus au cours des derniers mois.

Les archives de BAnQ conservent le document original de cette enquête de coroner, qui compte environ 1 500 pages.  Les enquêtes de coroner d’une telle ampleur (le procès pour meurtre de Marie-Anne Houde en 1920 comptait sensiblement le même nombre de pages) ne font pas légion dans les archives.  On a réellement pris le temps de la faire, d’autant plus que le coroner Trahan s’est montré d’une patience que je qualifie d’exemplaire. En fait, si cette enquête parut par moment « expéditive » c’est à cause du manque de collaboration des frères Rose et de certains autres témoins.

Quant à sa critique sur « les causes et les circonstances de l’enlèvement », il faut aussi savoir que le but d’une enquête de coroner est d’éclaircir, le mieux possible, les circonstances d’un décès et non pas de faire une enquête exhaustive sur les détails de l’enlèvement.  De plus, les suspects n’avaient toujours pas été appréhendés et il serait bien normal que tous les détails de l’affaire n’apparaissent pas tout de suite devant le coroner.  Les éléments de preuves sont principalement utilisés et dévoilés lors d’un procès.  Après tout, la Couronne a aussi le droit de conserver quelques cartes dans ses poches avant de jouer le grand jeu aux assises.

Le problème, c’est que le public n’a toujours pas droit au procès de Paul Rose, ce qui nous permettrait de comparer les informations révélées lors de l’enquête du coroner, mais surtout des compléter.  Comprenons également que les transcriptions sténographiques d’un procès révèlent toujours plus de détails que celles d’une enquête de coroner, et cela pour une raison toute simple.  Le procès doit faire la preuve de la culpabilité ou de l’innocence d’un ou plusieurs accusés.  Pour cela, il est donc essentiel de présenter tous les détails d’une affaire.  En ce sens, il est réellement dommage de constater que le procès de Paul Rose fasse toujours l’objet d’un scellé. C’est une perte non seulement historique mais sociale qui nous permettrait très certainement de rétablir beaucoup plus de faits que ne peut le faire l’étude de l’enquête du coroner.

Faudra-t-il attendre jusqu’en 2071 pour avoir enfin accès à toute la vérité?  Si oui, les chercheurs et historiens du futur sauront-il tirer parti de ces archives?

Pierre Vallières a aussi mentionné que « le « procès du siècle », celui de Paul Rose, débuta le 25 janvier 1971, mais, comme les autres qui suivront, ne révéla rien des véritables circonstances de la mort de Pierre Laporte ».

Voilà un commentaire étonnant et quasi insensé, car c’est là le rôle principal du procès d’étudier de manière exhaustive tous les détails. Cette méthodologie éprouvée sert à déterminer si l’accusé est coupable ou non.  Bien entendu, Vallières pouvait dire n’importe quoi en 1977, et il pourrait encore le faire de nos jours. En effet, lors de ma consultation du dossier judiciaire le 22 juillet 2017 dans les locaux de BAnQ Montréal celui-ci contenait uniquement les photos de l’autopsie et les transcriptions de l’enquête du coroner sur la mort de Pierre Laporte. Aucune trace du procès en première instance intenté contre Paul Rose ou l’un de ses complices.

Une discussion avec un technicien en documentation m’a appris que le reste du dossier – on ignore ce qu’il contient exactement – est sous le coup d’une restriction de 100 ans. On ne pourra pas le consulter avant 2070 ou 2071.  D’ici là, les défenseurs du FLQ et de Paul Rose pourront continuer de dire tout ce qu’ils veulent à propos du procès sans qu’on puisse remettre quoi que ce soit en perspective.

Tout commentaire sur le procès équivaut donc à du ragot.

Évidemment, il est possible de se tourner vers les journaux, mais cette source secondaire qui n’a aucune valeur légale ne vaudra jamais l’importance unique des transcriptions sténographiques. Ceci dit, pour éviter de terminer cette série sur une note trop décevante pour le lecteur, nous terminerons avec ce dernier chapitre par un bref survol de ce qu’il est possible de récolter sur ce procès. Je dis bien « survol », car même avec un dossier de presse complet nous ne serions pas plus avancés. Et je crois même que la majorité des Québécois commencent à en avoir assez d’entendre parler de la Crise d’octobre. Le sujet est devenu assez redondant.

Dans un article de Léopold Lizotte paru dans La Presse du 9 mars 1971, Paul Rose n’aurait pas voulu signer ses aveux aux policiers. Toutefois, il semble qu’on les a acceptés en preuve puisque La Presse en transmit cet extrait : « nous étions tous les trois présents, Simard, Jacques et moi, lorsque M. Laporte fut exécuté.  Deux de nous le tenaient pendant que l’autre serrait la chaîne qu’il portait autour du cou ».

Ce simple extrait des aveux de Rose ont de quoi faire mordre la poussière à Vallières qui, dans son livre, s’est nettement acharné sur l’utilisation du terme « exécution » afin de décrire le meurtre du ministre.  Vallières est allé jusqu’à prétendre que le crime n’avait pas été commis par les frères Rose ou Simard, laissant planer le doute sur l’existence d’un mystérieux complot qui n’a jamais été démantelé. Or, Paul Rose a lui-même avoué. Et en 1982, Simard fera la même chose dans son livre.

Ces déclarations « mettent fin à toutes les spéculations que l’on a pu faire, depuis le 17 octobre dernier, sur la possibilité que cette mort ait été accidentelle », ajoutait Lizotte.  « Bien plus, le prévenu soutient que, dans la matinée, on avait longuement discuté des modalités de l’exécution et de la disposition du cadavre ».

Cette déclaration a été lue au jury un peu avant 17h00 le 8 mars.  Lizotte précisa également que cette déclaration avait été acceptée en preuve suite à un voir-dire qui avait durée deux jours, un fait que Vallières remettra pourtant en question quelques années plus tard. Or, selon le même journaliste, cette déclaration a été acceptée par le juge Nichols comme ayant « été consentie d’une façon libre et volontaire par l’accusé ».

N’oublions pas que Rose se défendait seul, ce qui pousse Lizotte à écrire que « quant à Rose, rappelé en cour en matinée, et invité non seulement à contre-interroger les seize témoins déjà entendus au cours de ce « procès dans le procès » mais également à déposer lui-même et à appeler des témoins, il a littéralement refusé, en déclarant que tout cela n’était qu’un guet-apens et une manigance pour démontrer qu’on avait voulu lui rendre justice ».

Rose conversa avec le Dr Jacques Ferron mais le juge le rappela vite à l’ordre en lui faisant remarquer « que ce n’était pas l’opportunité de converser qu’il lui offrait mais bien celle de contre-interroger le témoin ».  Paul Rose aurait alors répliqué : « très bien, si vous voulez appeler cela un contre-interrogatoire à tout prix ».

Les felquistes et leurs défenseurs ont aussi prétendu que le procès de Paul Rose avait été irrégulier, voir injuste.  Est-ce possible?  A-t-on eu droit à une véritable injustice?  Même Allô Police l’a laissé entendre à l’époque par le ton de ses articles. Le principal argument en cette matière provient sans doute du fait que Paul Rose a été expulsé pendant son procès.

Or, ce que le FLQ a oublié de vous dire, c’est que l’expulsion d’un accusé lors de son propre procès n’est pas une chose courante, certes, mais pas rare non plus, en particulier en 1971.  En même temps que le procès de Rose, se déroulait à Montmagny celui de Jacques Mesrine et de sa conjointe d’alors Jeanne Schneider.  Le truand français a également été expulsé du prétoire en raison de ses interventions inappropriées.  Au Canada, il est interdit pour un accusé d’intervenir à tout moment lors de son procès.  S’il souhaite s’expliquer devant le juge et les jurés, il doit le faire en témoignant pour sa propre défense. Cela évite la cacophonie et l’indiscipline durant les procédures. À savoir si Mesrine a agi ainsi seulement parce qu’il avait l’habitude des Cours françaises ou s’il voulait plutôt attaquer pour se défendre, le mystère demeure. Rose s’est-t-il inspiré de Mesrine? Ou est-ce le contraire?

Lors du procès de Rose, Me Jacques Ducros occupait pour la Couronne, alors qu’il était assisté de Me Jean-Guy Boilard. Deux noms qui avaient pris de l’ampleur pendant les enquêtes de coroner apparaissant ci-haut.

Que le procès ait été régulier ou non, il semble que Rose se soit tiré dans le pied à quelques reprises.  Selon Allô Police, il aurait refusé d’enregistrer un plaidoyer dès le début du procès.  Un militant peut bien contester un système judiciaire, mais s’il ne se soumet pas à quelques procédures de base c’est bien mal parti.  D’ailleurs, on se souviendra du comportement qu’il avait eu, lui et ses complices, lors de sa comparution devant le coroner Trahan.

Et il a poussé encore plus loin sa mauvaise foi et son militantisme de l’époque : « par la suite, Rose a prononcé ce qu’on pourrait appeler un discours politique dans lequel il a qualifié le tribunal de « cour coloniale installée par la force et maintenue par la force ».  Il a mentionné qu’il ne reconnaissait pas le tribunal et que son vrai procès c’est le peuple du Québec qui pourrait le lui faire après l’indépendance totale »[1].

Toujours selon Allô Police, un expert en écriture aurait confirmé que le communiqué du 17 octobre provenait de la main de Paul Rose et que sur le papier on avait même découvert l’une de ses empreintes digitales.

Le juge Jacques Trahan avait fait preuve d’une patience à tout épreuve. Il en fut de même pour son collègue qui président le procès de Rose. Allô Police écrira à ce sujet que « après s’être montré d’une patience exemplaire, le juge Marcel Nichols a expulsé Rose de la cour, comme la loi le lui permet. « J’entends aller jusqu’à la limite de ce que la décence peut permettre pour conserver au tribunal que je préside, le respect, la dignité et l’autorité qui doivent le caractériser », avait déclaré le juge Nichols à Rose. « Votre langage irrespectueux et souvent outrageant, le harcèlement systématique auquel vous soumettez le tribunal depuis l’ouverture, votre intention déclarée de vous servir de cette enceinte pour des fins de propagande, votre refus d’obtempérer à mes décisions et votre mépris manifeste vous acheminent vers cette limite » ».

Appelé à venir témoigner le 19 février, Bernard Lortie a refusé de dire quoi que ce soit. S’il était apparu assez ouvert à répondre aux questions des procureurs devant le coroner Trahan, qu’est-ce qui a pu le faire changer d’avis à ce point?  Selon Allô Police : « quand on lui a demandé son âge, il a répondu : « dix-neuf ans d’esclavage de l’establishment économique et financier ». À la question suivante, il a répondu que « felquiste » était sa profession. »

Le juge lui laissa la fin de semaine pour réfléchir, mais ce sera sans succès.  Les membres de la cellule Chénier avaient visiblement passé un pacte de silence, privant ainsi la population de la vérité. C’était un manque de transparence envers le peuple qu’ils prétendaient défendre.

Bref, on retiendra probablement de ce comportement le fait que, au fond, les militants du FLQ sont demeurés fidèles à eux-mêmes, c’est-à-dire des criminels pathétiques.

Nous verrons la semaine prochaine l’épilogue à la série Octobre 70, mais d’emblée je partagerai avec vous le fait qu’en m’attaquant à ce dossier en 2017 j’espérais pouvoir y dénicher une histoire intéressante, un procès palpitant. Au lieu de ça, je constate que, au bout du compte, je me retrouve devant un récit redondant qui m’éloignera probablement à jamais du sujet que suscite le FLQ. Il est temps d’éteindre le flambeau avant que les historiens de 2071 puissent avoir accès aux dossiers.

Pour le reste, je retourne à des dossiers moins connus mais drôlement plus passionnants.


[1] Allô Police, 7 février 1971.

Octobre 70: La perquisition (24)

7 novembre 1970

Raymond Bellemare était capitaine pour la Sûreté du Québec.  Le 17 octobre 1970, il avait eu l’occasion de se rendre à Saint-Hubert participer à la découverte du corps de Pierre Laporte.

  • Je me suis rendu à Saint-Hubert le 17 octobre 1970 aux environs de 23h45, plus précisément près d’un hangar identifié Wondsi [??] Aviation qui se trouve à environ un quart de mille au sud du chemin de la Savanne, tout près de l’aéroport de Saint-Hubert.
  • Et une fois rendu à cet endroit, capitaine, qu’est-ce que vous avez trouvé?, questionna Me Jean-Guy Boilard.
  • À cet endroit-là j’ai trouvé une Chevrolet 1968 immatriculée pour Québec 1970 9J-2420, cette voiture était de couleur bleue avec toit en vinyle noir. Les plaques d’immatriculation avant portaient le même numéro que la plaque d’immatriculation arrière.
  • En d’autres termes, les deux plaques minéralogiques étaient identiques?
  • Oui, absolument.
  • Alors, une fois que vous avez localisé cette automobile que vous venez de nous décrire, qu’est-ce que vous avez fait?
  • Une fois cette automobile localisée, j’ai fait appel à l’armée après inspection assez sommaire des lieux.
  • Pour quelle raison avez-vous fait appel à l’armée à ce moment-là?
  • Voici, nous étions informés que dans cette voiture il pourrait peut-être y avoir de la dynamite, qu’elle aurait pu être piégée.
  • Et suite à votre appel à l’armée est-ce que l’armée a répondu? Est-ce qu’ils se sont présentés sur les lieux où vous vous trouviez?
  • Oui, aux environs, disons, à peu près de trois quarts d’heure, une heure après.
  • Et qu’est-ce qui est arrivé à ce moment-là, capitaine?
  • À ce moment-là, nous avons forcé la porte du coffre à bagages de cette voiture en question.
  • Et à un certain moment, est-ce que cette porte de coffre à bagages s’est ouverte?
  • Oui, absolument.
  • Et une fois ouverte, qu’est-ce que vous avez fait, capitaine?
  • Une fois ouverte, j’ai examiné l’intérieur pour y apercevoir le cadavre d’une personne.
  • Maintenant, à cette époque-là, capitaine, tenant compte des connaissances que vous aviez comme officier de police, est-ce que vous avez pu reconnaître l’identité de ce cadavre?
  • Oui, j’ai reconnu l’honorable ministre du Travail monsieur Pierre Laporte.
  • Qui était dans le coffre à bagages de l’automobile que vous venez de nous décrire?
  • Oui, Votre Seigneurie.
  • Qu’est-ce que portait monsieur Laporte à ce moment-là et j’exclus immédiatement le pantalon et tout ce qui peut être au bas de la ceinture?
  • Monsieur Laporte portait un gilet ample assez loose, un gilet de lainage.
  • De quelle couleur?
  • D’une couleur … comment je pourrais m’exprimer, dans les couleurs je ne suis pas tellement bon.
  • C’était blanc, rouge ou …
  • Non, absolument pas. C’était une couleur foncée.

Le procureur lui montra le gilet déposé en preuve sous la cote 3 et le capitaine Bellemare le reconnut facilement. C’était bien le chandail que portait Laporte au moment d’être découvert dans le coffre de la Chevrolet.

On lui montra ensuite la couverture déposée sous la cote 18, ce qui fera dire au capitaine que « cette couverture ou … était en dessous du corps de monsieur Laporte dans le coffre arrière de la voiture Chevrolet 1968 9J-2420 ».

Le témoin fut aussitôt remercié et libéré de ses obligations en ce qui concernait l’enquête du coroner.

Jean-Claude Simard, agent pour la Sûreté du Québec, vint aussitôt le remplacer dans le box des témoins.  Le 19 octobre, ce dernier s’était rendu au 5630 de la rue Armstrong à Saint-Hubert pour y retourner quelques jours plus tard.

  • À cet endroit et à l’intérieur de cette maison, y avez-vous trouvé certains objets?
  • Plusieurs objets.
  • Plus particulièrement, monsieur Simard, j’aimerais vous montrer une paire de bottes qui ont été numérotées sous la cote 21 pour fins d’identification. Voulez-vous les examiner et dire à monsieur le coroner si vous les avez vues avant cet après-midi?
  • Oui, monsieur le coroner.
  • À quel endroit et à quelle date?
  • Le 22 octobre.
  • À quel endroit avez-vous vu ces bottes?
  • Au 5630 rue Armstrong à Saint-Hubert, les bottes étaient précisément dans la chambre arrière … si l’on part de l’avant de l’adresse ce serait la chambre arrière du côté gauche.
  • Je vous exhibe également une autre pièce de tissu déjà numérotée pour fins d’identification numéro 20, est-ce que vous avez vu cette pièce de tissu avant cet après-midi?
  • Oui.
  • À quel endroit?
  • À 5630 rue Armstrong.
  • À quelle date?
  • Le 21 octobre 1970.
  • À quel endroit dans la maison?
  • Cette tenture déchirée bleu et blanc avec motif est retrouvées dans le garage.
  • Je vous exhibe également une autre pièce de tissu qui cette fois-ci a été identifiée sous le numéro 19, voulez-vous l’examiner et dire à monsieur le coroner si vous l’avez vu avant cet après-midi?
  • Oui.
  • À quel endroit?
  • Au 5630 Armstrong.
  • À quelle date?
  • Le 21 octobre 1970.
  • À quel endroit dans la maison?
  • Cet exhibit a été retrouvé dans le garage.

Après ce témoignage, les procureurs demandèrent un ajournement afin de se reposer et probablement aussi d’étudier leurs dossiers. On imagine assez facilement que de nouvelles informations leur parvenaient de jour en jour.

Photos de l’intérieur de la maison de la rue Amstrong, tirées du livre de Pierre Vallières.

Le 12 novembre 1970, lorsque l’enquête du coroner Trahan reprit, Me Jacques Ducros demanda à ce que l’enquête soit reportée au 20 novembre. Encore une fois, Trahan donna son accord.

On aura cependant compris qu’avec le témoignage du policier Jean-Claude Simard on venait d’aborder certains objets trouvés lors de la perquisition de la maison de la rue Armstrong, là où Pierre Laporte avait été détenu durant une semaine. Revenons un instant sur cette perquisition.

Dans son livre publié en 1977, le felquiste Pierre Vallières a reproché aux autorités d’avoir provoqué un désordre dans la maison de la rue Armstrong lors de la perquisition. Vraiment?

La police était sur les dents depuis quelques semaines. L’armée avait été appelée en renfort. Le FLQ, en plus de poser des bombes et de piller des banques depuis 1963, avait enlevé un diplomate et un ministre. Et l’on voudrait que les policiers restent tendres au moment de perquisitionner la maison des suspects?

Ce commentaire est très présomptueux, d’autant plus que les milieux juridique et policier sont soumis au droit de réserve. Les dossiers de police et les procès intentés au FLQ sont scellés jusqu’en 2070, ce qui nous empêche de récolter la version policière et de la confronter correctement à celle de Vallières.

D’ailleurs, comme en font foi les deux photos utilisés pour le présent article et qui sont justement tirés du livre de Vallières, je me demande jusqu’à quel point les policiers sont responsables de ce désordre. S’il y avait eu saccage, les chaises et les tables n’auraient-elles pas été renversées elles aussi? A-t-on déjà oublié que l’enquête du coroner nous permet justement de comprendre que ces jeunes terroristes habitaient en commune? Qu’ils avaient loué cette maison pour leur forfait et non pour l’habiter confortablement?

De plus, comme le meurtre de Laporte a eu lieu dans cette maison, le fait qu’on devait la considérer comme une scène de crime aurait obligé les enquêteurs à procéder avec prudence.

Bref, avant d’apporter des commentaires insipides comme l’a fait Vallières, il faut tout mettre en perspectives.

 

Octobre 70: Le mystère de la captivité (17)

Au soir du 15 octobre 1970, ces étudiants donnèrent leur appui au FLQ. (Le Devoir, 16 octobre 1970).

Jeudi, 15 octobre 1970

L’un des plus grands mystères entourant l’affaire Pierre Laporte tourne autour des détails concernant sa captivité.  Comment a-t-il été traité par ses ravisseurs?  Comment s’est-il comporté avec eux?

Voilà autant de questions qui demeurent apparemment sans réponse.  Puisque Laporte n’a pas survécu à cette épreuve, on doit se fier sur les témoignages des ravisseurs pour tenter d’en savoir plus à propos de ces sept jours de captivité.  Voilà qui n’est pas très rassurant car, comme on s’en doute, on perd beaucoup en objectivité devant de telles sources.

En 1982, Simard écrira : « il [Laporte] n’y a jamais eu de sa part des moments où il aurait crié et cherché à tout casser autour de lui.  Ça a été comme ça pendant tout le temps de sa captivité.  Il  n’a jamais eu de réaction de violence, ni verbale ni physique.  Une seule exception, lorsqu’il a essayé de « s’évader », mais ce n’est pas la même chose.  Il faut dire qu’il n’y a jamais eu non plus de violence de notre côté.  Nous avons exercé une surveillance pour qu’il ne s’échappe point.  Je sais que ça peut paraître contradictoire, mais nous avons toujours cherché à traduire cette surveillance de la façon la plus humaine possible.  Peut-être que je me donne des raisons.  Garder quelqu’un en captivité ce n’est pas humain »[1].

Simard poursuivait : « les relations entre nous et lui durant sa captivité n’ont jamais été directement agressives.  Jamais nous ne lui avons dit des choses du genre : « Lève-toé, Laporte, c’est l’heure de manger, crisse! ».  Ça n’a jamais été comme ça.  Pas par suite d’une décision que nous aurions prise ou d’un choix que nous aurions fait.  Simplement ce n’était pas notre genre.  Je pense qu’aucun de nous n’avait le goût ou était capable d’un tel comportement.  Nous n’avons jamais pensé être durs »[2].

En revanche, Simard ne dit pas comment cette relation s’est produite en réalité.  Pourquoi ne pas raconter cette partie de l’histoire si elle fut aussi romantique qu’il le laisse entendre?  Après tout, Simard et ses complices ont passé une semaine en compagnie de Pierre Laporte dans des conditions particulières.  Il devrait au moins avoir conservé quelques anecdotes!

À moins que Laporte les ait humilié, ait eu verbalement le dessus sur eux?  Certes, on peut douter des explications de Simard pour cette période, mais d’un autre côté il faut admettre que nous ne disposons que du témoignage de Bernard Lortie, qu’il livrera au cours de l’enquête du coroner, pour tenter de comprendre ce qui s’est produit cette semaine-là dans la petite maison de la rue Armstrong.

Sur le climat de cette captivité, Simard écrira encore : « jusqu’à sa tentative de fuite nous lui avons gardé les yeux bandés.  Nous avons peu conversé avec lui.  C’était seulement lorsqu’il prenait ses repas ou lorsque nous allions le voir pour lui demander s’il avait besoin de quelque chose, si tout allait bien.  Les préparatifs pour l’enlèvement et la séquestration s’étaient faits assez vite.  Nous n’avions pas pensé à faire provision de nourriture.  Nous n’avions pas eu le temps d’y penser.  Si je me rappelle bien, il ne restait que du spaghetti en boîte dans la maison.  Pierre Laporte était d’excellente humeur depuis la réponse du gouvernement.  Il nous a demandé s’il pouvait manger autre chose.  Nous lui avons répondu que c’était tout ce que nous avions et que nous n’avions pas d’argent.  Il nous a alors proposé de faire venir un repas de l’extérieur et qu’il allait payer.  Il nous a donné un vingt dollars qu’il avait sur lui.  Nous nous sommes fait livrer du poulet que nous avons tous plus ou moins dévoré »[3].

Dans la soirée du 15 octobre, après avoir forcé les médecins spécialistes à retourner au travail à l’aide d’une loi spéciale, Bourassa livrait un discours aux médias dans lequel il s’adressait directement aux ravisseurs.  « Très ferme et sans ambiguïté, cette fois, il refusait de libérer les prisonniers, sauf ceux, au nombre de cinq, qui avaient déjà fait une demande de libération conditionnelle à laquelle ils avaient droit.  Il s’engageait par ailleurs à fournir un sauf-conduit aux membres des deux cellules felquistes et à mettre un avion à leur disposition pour qu’ils puissent se rendre dans le pays de leur choix, à condition bien sûr qu’ils libèrent les otages.  Il leur donnait six heures pour prendre contact avec lui.  Six heures plus tard, le FLQ n’avait pas donné signe de vie.  Et le vendredi 16 octobre, vers trois heures du matin, l’armée commençait à se déployer dans tout le Québec »[4].

Une quarantaine d’années plus tard, William Tetley écrira : « Vallières et Gagnon ont aussi été deux acteurs clés pendant la Crise d’octobre.  Ce sont eux qui, avec Michel Chartrand et Robert Lemieux, ont persuadé pendant la Crise les étudiants universitaires et les cégépiens de débrayer, de manifester, de tenir des assemblées qui ont culminé en un grand rassemblement de 3 000 étudiants, décrocheurs, sympathisants du FLQ et jeunes membres du Parti Québécois dans la soirée du 15 octobre 1970, au centre Paul-Sauvé »[5].

Et Tetley d’ajouter à propos de cette soirée que « Les organisateurs du rassemblement avaient l’intention « d’expliquer le Manifeste felquiste », mais en l’occurrence c’est la pétition des seize « éminentes personnalités » qu’on a plutôt distribuée à la foule ».

De plus, lors de cette soirée, Vallières et Gagnon furent littéralement acclamés par la foule.


[1] Simard, op. cit., p. 50.

[2] Simard, p. 51.

[3] Simard, p. 55.

[4] Germain, op. cit., p. 155.

[5] Tetley, op. cit., p. 52.