L’affaire St-Louis: chapitre 16


ScreenHunter_691 Jul. 02 11.06         Ce n’est pas très fréquent que la défense choisisse de faire témoigner l’accusé lors de son propre procès.  C’est pourtant la décision que Me Grégoire prit en 1969 en appelant à la barre son client, Marcel St-Louis.  L’accusé de 26 ans déclina son adresse comme étant le 19 rue Montcalm, Drummondville.  Est-ce qu’il aiderait sa cause ou, au contraire, se condamnerait-il lui-même?

  • Monsieur St-Louis, comme question préliminaire… M’avez-vous bien compris lorsque je vous ai dit que vous n’étiez pas obligé de témoigner dans votre cause?
  • Oui, j’ai très bien compris.
  • Et vous êtes consentant à témoigner?
  • Oui.
  • Et à répondre tant à mes questions qu’à celles de l’avocat de la Couronne?
  • Oui.
  • Monsieur St-Louis, le 22 novembre dernier, qu’est-ce que vous faisiez à St-Léonard- d’Aston, qu’est-ce qui vous a amené dans ce village-là?
  • Il faisait beau cette journée-là, et puis je m’en venais faire un tour vers Trois-Rivières.
  • Vers Trois-Rivières?
  • Oui.
  • Alors, à quelle heure êtes-vous arrivé à St-Léonard d’Aston?
  • … je ne peux pas me rappeler exactement parce que j’étais parti de chez nous il était quatre heures moins quart, c’est-à-dire, trois heures, trois heures moins quart, par rapport que j’étais censé commencer à travailler à quatre heures, et puis je m’étais « en été » prendre une bière à l’Hôtel New American.
  • Ça, « c’est-y » loin de St-Léonard, cet endroit-là?
  • Non, c’est à Drummondville.
  • C’est à Drummondville?
  • Oui, en plein centre de la ville.
  • Vous demeurez là? À Drummondville?
  • Oui.
  • Par la suite, vous avez parti de Drummondville vers St-Léonard?
  • Je suis parti du New American, je suis descendu chez le barbier sur la rue Colburn, chez le barbier François.
  • Est-ce que vous comprenez bien?, demanda le juge.
  • Votre Seigneurie… pas trop vite, hein, répondit le juré no. 3.
  • J’ai un peu de misère, répliqua St-Louis. Je suis habitué à parler vite, et puis je n’ai pas de dentier.
  • Aujourd’hui, reprit Me Grégoire, c’est plus que le temps de … Essayez de parler tranquillement, pour que tout le monde comprenne.  Alors, à St-Léonard d’Aston, vous vous en veniez vers Trois-Rivières, si je comprends bien – c’est ça que vous avez dit?
  • Oui – j’étais parti de …
  • À Trois-Rivières, vous vous en veniez?
  • Oui.
  • À St-Léonard, vous êtes arrêté dans cette municipalité-là?
  • Oui, j’ai arrêté à l’Hôtel Royal.
  • Royal?
  • Juste à l’entrée de St-Léonard, juste passé le pont.
  • Avez-vous rentré dans l’hôtel?
  • Oui, j’ai rentré à l’hôtel.
  • Est-ce que vous y êtes demeuré?
  • J’ai rentré dans l’intention de prendre une bière, et puis comme il n’y avait pas personne, il y avait juste deux, trois gars au bar, j’ai reviré de bord, j’ai été aux toilettes, j’ai ressorti. Lupien, je crois, le « boss », de l’hôtel, le « waiter » qui était en arrière du bar, il m’a regardé, il m’a jeté un œil de côté, vu que je n’avais pas pris de bière, je n’avais pas pris aucune consommation.
  • Et puis vous êtes reparti de l’hôtel sans avoir pris de consommation?
  • Oui.
  • Ensuite, vous avez continué votre chemin pour vous en venir à Trois-Rivières – c’est ça?
  • Oui.
  • C’est sur la route 13?
  • Oui, c’est la route 13, oui.
  • Vous êtes arrêté à une épicerie, à un certain moment donné?
  • Oui, j’ai passé devant l’épicerie en question, et puis j’ai été passer à peu près à trois, quatre arpents, et puis je me suis souvenu que ma femme m’avait parlé d’acheter de la viande, quelque chose à manger, fait que j’ai calculé, vu les heures que … l’heure qu’il était, à peu près, qu’à l’heure que j’étais pour revenir, que les épiceries étaient pour être fermées, fait que j’ai reviré sur mes pas, j’ai reviré de bord, je suis revenu à l’épicerie.
  • Alors, c’est la première fois que vous entriez dans cette épicerie-là?
  • Oui.
  • Effectivement, est-ce que vous avez demandé quelque chose?
  • Oui, j’ai demandé au jeune homme qui était … Là, à ce moment-là, à côté …  Il y a le « cash » en avant, et puis à côté, il y a trois rangées de tablettes à la longueur du magasin, il était vers la deuxième rangée – c’est-à-dire le « cash » est comme ça (indiquant) – et puis dans la rangée suivant contre le « cash », en arrière du « cash »…
  • Ne parlez pas trop vite.
  • Et puis j’ai demandé au jeune homme pour avoir de la viande, du « béloné», et puis du jambon à sandwich, pour en avoir à la livre, fait qu’il m’a dit qu’il n’en avait pas.
  • Alors, vous vouliez avoir du « béloné» à la livre?
  • Oui, du « béloné» et puis du jambon à sandwich.
  • Du jambon à sandwich?
  • J’y ai demandé une livre, une livre et demie, je crois, de jambon à sandwich et puis une livre de « béloné».
  • Le jeune homme vous a répondu quoi?
  • Il m’a dit qu’il n’en avait pas de « béloné» à la livre, il m’a dit qu’il en avait seulement qu’en petit paquet Hygrade, et puis quatre, cinq tranches pour 0.39$, 0.49$, ça revient assez cher.
  • Vous trouviez ça trop dispendieux?
  • Oui, je trouvais ça trop dispendieux, et puis …
  • Par la suite, avez-vous demandé d’autres choses à l’épicier?
  • J’y ai demandé une livre de beurre et puis un sac de pommes. Avant de demander un sac de pommes, j’ai demandé une « can » de sauce spaghetti à la viande.  Et puis ensuite, je me suis dirigé vers la tablette, et puis il était complètement, à ce moment-là…  L’épicerie est dans ce sens-là (indiquant), la tablette est complètement contre le mur de droite en rentrant, et puis on a été sur la tablette, et puis il y avait des boîtes de sauce spaghetti, mais il n’y en avait pas à la viande, seulement qu’aux tomates
  • N’allez pas trop vite, intervint le juge Crête. Vous êtes capable d’aller plus lentement.
  • On va essayer de couper vos phrases, fit Me Grégoire. Alors, là, répondez seulement à mes questions, n’allongez pas, parce que vous allez trop vite, ça va être difficile…  Et là, vous vous êtes dirigé vers l’avant, à ce moment-là?
  • Oui.
  • Vous êtes revenu à l’avant?
  • Oui.
  • Là, bon. Là, vous avez vu la caisse enregistreuse?
  • Oui.
  • Est-ce qu’elle était ouverte, cette caisse-là?
  • Non, elle était fermée.
  • Elle était fermée?
  • Oui.
  • Et puis là, à un moment donné, vous avez décidé de la prendre?
  • Bien, je me suis en venu … c’est quand j’ai demandé … qu’on a parti, le « cash » est situé comme ça (indiquant), et puis j’étais dans l’allée contre le mur de droite pour la sauce spaghetti, et puis comme il a regardé sur les tablettes, il a monté le pied sur la tablette, parce qu’il n’était pas tellement grand, le jeune homme, et puis il a regardé sur la tablette du haut, il dit : « J’en ai juste aux tomates ». et puis là, à ce moment-là…
  • Où étiez-vous à ce moment-là, vous? En avant?
  • Non, il était à côté de moi, complètement contre la rangée de droite.
  • Et vous êtes revenu en avant, vous?
  • Oui, moi, je suis revenu en avant, c’est là …
  • Et puis lui, où est-ce qu’il était, le jeune homme, là?
  • C’est là que j’ai demandé les pommes, quand il m’a dit qu’il n’avait pas de sauce à la viande, et puis « de la sauce aux tomates » – j’ai dit – je ne suis pas capable de manger ça, je ne digère pas ça ». Et puis il s’est dirigé vers … il a contourné les tablettes, parce que je venais d’y demander des pommes, et puis ma femme aime bien les pommes, fait qu’il a reviré de tablette, il a contourné comme ça (indiquant), il a été vers les pommes en arrière; moi je me suis en venu par en avant.
  • Vous êtes revenu en avant.  C’est à ce moment-là que  vous avez décidé de vous emparer de la caisse, du « cash », comme on dit?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui est arrivé?
  • Là, je me suis passé les yeux sur la caisse. Je regardais sur les tablettes pour voir si je ne pourrais pas repérer quelque chose, un article qui ne me viendrait pas à l’esprit, qui m’aurait été demandé, et puis les yeux m’ont passé sur le « cash », et puis une idée qui m’a pris, je ne sais pas comment, prendre la caisse et puis m’en aller avec.
  • Est-ce que vous travailliez, à ce moment-là, est-ce que vous aviez un emploi?
  • Non, ça faisait deux jours que j’avais été « slacké».
  • Vous aviez été « slacké» : congédié?
  • Congédié, oui.
  • Et là, à un moment donné, vous avez pris la caisse, vous êtes reparti avec?
  • Oui.
  • À l’épicerie même, aviez-vous une arme dans vos poches, aviez-vous quelque chose?
  • Non, je n’avais aucune arme, rien sur moi.
  • Vous n’aviez rien sur vous?
  • Non.
  • Et puis le petit gars qui gardait l’épicerie, le petit Camille, là, dont on a appris le nom, vous avez seulement … les paroles que vous avez échangées avec lui, c’est des demandes pour des vivres, soit de jus de tomate?
  • Oui, justement.
  • Et ensuite, vous avez embarqué la caisse dans votre automobile?
  • Oui, j’ai pris la caisse sous mon bras, et puis j’ai sorti en marchant le petit pas, j’ai sorti … J’ai ouvert la porte, j’ai marché du long du chemin, tout le long de la façade de l’épicerie, et puis j’ai ouvert la porte de mon char, j’ai déposé la caisse sur le siège, puis là, j’ai débarqué à côté, parce que mes clés, à ce moment-là, étaient dans ma poche droite de pantalons, là j’ai pris mon manteau, j’ai pris mes clés, puis j’ai rembarqué dans mon char, j’ai « starté » mon char.
  • Vous êtes parti?
  • J’ai été revirer…
  • En direction de Trois-Rivières?
  • Oui.
  • Tout en suivant la route 13?
  • Oui, tout le temps.
  • Vous êtes-vous aperçu, en partant, alors que vous vous dirigiez de St-Léonard, que, à un certain moment donné, que quelqu’un semblait vous suivre – à quel endroit, à peu près?
  • Environ à peu près à … Je calculerais à cinq, six milles de l’épicerie, les yeux m’ont … je me suis levé les yeux, j’ai regardé dans mon miroir et puis j’ai repéré une machine. À ce moment-là, il y avait à peu près, entre … entre moi et puis cette auto-là, il y avait environ … je mettrais vingt, vingt-cinq machines qui suivaient.
  • Qui suivaient. Cette machine-là, elle vous suivait … c’était la première qui vous suivait?
  • Non, ce n’était pas la première. J’ai repéré cette machine-là, j’ai regardé dans mon miroir, et j’ai vu cette machine-là qui doublait les autres machines, et puis les yeux ne m’avaient pas quitté, j’avais l’impression que cette machine-là s’en venait … s’en venait pour moi.
  • C’est à ce moment-là, que vous avez décidé de quitter la 13?
  • Oui, j’ai modéré, je me suis mis en deuxième vitesse, j’ai reviré au coin du 7ème rang; à ce moment-là, je ne savais pas aucunement le nom du rang.
  • Ça allait bien, tout à l’heure, vous ne parliez pas trop vite, conservez votre bonne habitude. … Alors, là, vous avez tourné, à ce moment-là, dans le 7ème rang?
  • Oui, j’ai tourné sur la droite.
  • Alors, vous avez filé jusqu’au bout du 7ème rang?
  • Non, je me suis rendu jusqu’au premier habitant, le premier habitant qui demeure à droite de la route.
  • Il était loin de la route, ce premier habitant-là?
  • Je mettrais à peu près huit à neuf cents pieds (900’)
  • Et là, cette auto-là, que vous avez repéré sur la 13, est-ce qu’elle vous suivait encore?
  • Oui, cette auto-là, après que j’ai eu pris le 7ème rang que je me suis eu engagé dans le 7ème rang, à peu près à cent cinquante pieds de l’intersection de la 13 et du 7ème, le 7ème rang, l’automobile virait en arrière de moi. Et puis là, elle s’est mis à me rapprocher.
  • S’est-il rapproché?…
  • Oui.
  • S’est-il rapproché…
  • Elle s’est rapprochée à peine de trois à cinq pieds en arrière de moi.
  • De trois à cinq pieds?
  • En arrière de mon « bumper».
  • Qu’est-ce que vous avez fait, à ce moment-là?
  • À ce moment-là, j’ai pensé, moi, que c’était un type, des fois, des jeunes, dans un chemin de campagne, on rencontre ça, ça roule cinquante, soixante, soixante-dix, mais vu que j’allais tranquillement, il me collait « bumper» à « bumper », j’ai pensé, j’ai dit : « Il veut sans doute me dépasser ».  J’ai essayé à me tirer vers le fossé, mais les « roulières » étaient à peu près à huit pouces de profondeur, et puis la pesanteur de mon char, vu qu’il n’était pas assez pesant, j’ai donné quelques coups de roue pour le faire sauter, pour me tasser contre le fossé pour laisser passer ce char-là.  Il n’avait aucunement l’intention, le char, il faisait juste suivre et puis il reprenait toujours les « roulières », il ne voulait pas lâcher les « roulières ».
  • Alors, il ne vous a pas dépassé?
  • Non, il n’a pas dépassé.
  • C’est là que vous avez décidé de rentrer dans une cour?
  • Oui, il a continué à suivre « bumper à bumper», à peu près de trois à cinq pieds.  Rendu au premier voisin, la première cour que j’ai frappée, j’ai vu que la cour avait deux entrées, j’ai dit en moi-même, j’ai dit : « Je m’en vais… »
  • Vous êtes entré dans … Vous dites que vous avez tourné votre auto dans une …
  • Oui, dans la première entrée.
  • L’autre voiture, qu’est-ce qu’elle a fait, elle?
  • Ce qui m’a fait remarquer que la maison avait deux entrées, c’est parce que la boîte à malle était dans l’autre entrée, au coin de l’autre entrée, fait que j’ai dit : « C’est une sortie ». j’ai pris la première entré.  L’autre auto suivait toujours « bumper à bumper ».  elle a fait un petit détour pour me suivre, et puis il a changé d’idée, il a continué à faire la longueur de la maison, à ce moment-là, j’étais rendu à peu près vers les châssis de la maison, du côté, c’est-à-dire, à peu près dans le centre de la maison. Là, j’ai …
  • Alors, vous avez repris la route, à ce moment-là?
  • Là, j’ai vu le type qui revirait dans la deuxième entrée, qui rentrait, et puis là, par la grange qu’il y avait au fond et puis les garages, j’ai vu les lumières de l’auto s’arrêter. Fait que j’ai pensé que c’était le propriétaire qui arrivait simplement chez lui, des fois pour aller chercher quelqu’un qui travaillait … qui pouvait travailler dans les restaurants, quelque chose.
  • Alors, vous êtes retourné sur la route, vous avez redéfait votre chemin, à ce moment-là?
  • Quand j’ai vu que les lumières de l’auto s’arrêtaient sur les bâtiments…
  • Très bien. Alors, vous avez redéfait votre chemin, et puis cette auto-là, qui vous avait suivi, elle vous suivait encore?
  • Oui.
  • Pouviez-vous reconnaître que c’était la même auto qui vous suivait? Y avait-il de quoi qui vous…
  • Parce que simplement, quand j’ai fait marche arrière, et puis j’ai repris le chemin en sens inverse, l’auto, elle, elle a reparti, et puis comme je rembrayais pour repartir d’avant – j’ai reculé mon derrière contre le fossé – comme je repartais d’avant, j’ai vu l’auto, les lumières de l’auto qui viraient le coin de la maison, à peu près où est-ce que j’étais rendu quand j’ai changé de direction, que j’ai fait marche arrière.
  • Alors, après ça, vous avez redéfait votre chemin, et puis cette auto-là vous suivait toujours?
  • Oui.
  • Vous avez retraversé la 13, vous avez dû traverser la 13?
  • Bien, je ne me rappelle pas aucunement d’avoir traversé la 13.
  • Mais êtes-vous arrivé à un endroit où vous vous êtes aperçu que le chemin ne continuait pas, ne pouvait pas déboucher?
  • Non, je ne me rappelle pas de …
  • Vous ne vous rappelez pas de ça?
  • Non.
  • Vous rappelez-vous, quand même, d’avoir vu un automobile qui était en travers de la route, à un certain moment donné?
  • Non, je n’ai vu aucune machine, seulement la machine en arrière qui me suivait.
  • Oui, mais est-ce que vous avez été obligé, à un moment donné, de contourner un/e/ automobile qui pouvait être en travers de la route?
  • Non, je ne me rappelle pas de ça.
  • Vous ne vous rappelez pas de ça. Qu’est-ce que vous vous rappelez qui s’est passé dans le rang, là?
  • Bien, avant le 7ème rang, quand j’ai parti devant cette maison-là, je venais de virer, le char me suivait toujours à peu près … un petit peu plus loin qu’il me suivait auparavant, à peu près … je mettrais à peu près une longueur et demie à deux longueurs de char en arrière de moi, c’est-à-dire mettons vingt-cinq pieds, vingt, vingt-cinq pied.
  • Dans ce rang-là, est-ce que vous avez vu, à part de ce char-là, d’autres personnes sur la route?
  • Oui, en arrivant à l’intersection de la 13 et du 7ème rang, je « runnais» sur mes hautes, à ce moment-là, puis j’ai repéré un type en plein centre du chemin, à peu près à cent pieds avant d’arriver au coin de l’intersection.
  • Vous avez vu un type, là, qui était à l’extérieur, qui était debout dans ce chemin-là?
  • Oui, il était en plein centre du chemin, le dos à peu près à deux pieds de l’asphalte, de la 13.
  • Est-ce que vous avez vu s’il avait quelque chose dans les mains, à ce moment-là?
  • Oui, il avait une arme dans les mains.
  • Il avait une arme dans les mains?
  • Oui.
  • Vous avez vu ça?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que vous avez fait? Avez-vous…
  • Et bien, quand il m’a vu venir, quand j’ai été rendu à peu près à soixante-quinze pieds de lui, je le voyais encore mieux, mes lumières étaient bleues, et puis je voyais très bien, parce que j’étais sur les hautes.
  • Qu’est-ce que vous avez fait, là?
  • J’ai vu le type en plein centre du chemin…
  • Est-ce que vous avez continué votre chemin quand même?
  • J’ai modéré; à ce moment-là, je roulais à peu près à 20 milles à l’heure, parce que le chemin était bien glacé, c’était impossible de reprendre de la vitesse.
  • Alors, vous ne pouviez pas aller vite?
  • Même, j’ai dû retarder avant d’embarquer sur la 13 par rapport que, en contournant cet homme-là, qu’il y avait deux machines qui passaient.
  • En contournant l’homme, vous avez contourné … vous avez passé à côté de lui?
  • J’ai tiré sur la gauche.
  • Est-ce qu’il avait son revolver, à ce moment-là?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez entendu des cris ou quelque chose?
  • Non, mes vitres étaient toutes fermées et puis je n’ai rien entendu.
  • Vous n’avez rien entendu?
  • Non, du tout.
  • Est-ce que vous avez entendu un coup de feu, à ce moment-là?
  • Bien, comme je m’en venais, à peu près à soixante-quinze pieds (75’), je l’ai aperçu avec un revolver, j’ai bien vu qu’il tenait un revolver à la hauteur de mon « windshield», et puis comme je le contournais sur la gauche pour reprendre la droite … la 13, en virant vers la droite, cet homme-là, il me suivait à la hauteur de mes vitres, et puis il a suivi mon char tout le long que j’ai passé.
  • Et puis y a-t-il eu un coup de feu?
  • Il était comme ça (indiquant), en face de mon char, je m’en venais ici (indiquant), et puis j’ai comme viré sur sa gauche, comme ça (indiquant). Il a suivi mon « windshield », il a passé mes vitres à côté, et puis comme lui était à peu près ici (indiquant), mon char était en position pareille comme ça (indiquant).  Là, il a tiré une balle dans ma vitre d’en arrière.
  • Dans votre vitre d’en arrière?
  • Oui.
  • Alors, Messieurs les Jurés, Votre Seigneurie, je montre la photo …
  • Avec un grand cercle, fit le juge Crête.
  • Oui, un grand cercle, avec un petit à l’intérieur. Alors, vous reconnaissez votre automobile?, continua Me Grégoire.
  • Oui.
  • Alors, vous dites qu’un coup de feu a été tiré à cet endroit-là?
  • Oui.
  • Qui est arrivé dans votre vitre?
  • Oui.
  • Dans quelle vitre qu’il serait arrivé?
  • Dans la vitre droite arrière.
  • Dans la vitre droite arrière?
  • Justement, quand j’ai regardé, quand le coup a été tiré, justement, quand le coup a été tiré, j’ai regardé … j’ai continué à retourner, et puis mes roues étaient crampées pour prendre la 13, j’ai embarqué sur la 13, j’ai fait à peu près vingt pieds, je me suis reviré de bord, j’ai regardé le trou qui était à peu près en plein centre de la vitre.
  • Mais là, est-ce que votre vitre était complètement …
  • À ce moment-là, ma vitre était toute en sel, mais seulement que les morceaux n’étaient pas tombés.
  • Quand vous dites « en sel », elle est venue …
  • Toute pétillée, c’était impossible de voir à travers.
  • Toute pétillée : pétassée, qu’on appelle?
  • Il y avait un trou à peu près grand comme ça (indiquant) en plein centre.
  • Est-ce qu’elle est tombée plus loin? Est-ce qu’elle s’est …
  • Oui, c’est un trou… Après que j’ai eu regardé le trou, j’ai entendu le coup, j’ai vu le trou de la balle dans la vitre, là tout de suite, j’ai regardé sur l’autre bord, j’ai dit : « La balle a traversé, vu qu’elle ne m’a pas attrapé, elle a traversé mon char ».  J’ai regardé dans l’autre vitre, et puis il n’y avait rien de cassé nulle part, j’ai dit : « La balle est en dedans ».  et puis j’ai poigné un trou dans l’asphalte, et puis c’est là que ma vitre a toute tombée.
  • Votre vitre a toute tombée?
  • Oui.
  • Alors, ça faisait ce que vous ne voyiez plus qui …
  • Il pouvait rester quelques morceaux de plus dans le bas de la vitre, mais par le chemin de la gravelle que j’ai fait après, cet incident-là, ça peut avoir tombé, la balance.
  • Et là, encore à l’intersection du 7 et de la 13, là, du rang 7 et de la 13, est-ce que vous avez entendu un autre coup de feu?
  • Oui, après avoir fait à peu près cent pieds, cent pieds dépassé le premier coup, là, je commençais … j’étais en petite vitesse, je me mettais en deuxième pour me mettre en troisième, je roulais à peu près, à ce moment-là, vingt, vingt-cinq milles à l’heure.
  • Et vous avez entendu un coup de feu?
  • J’ai entendu un autre coup de feu qui a frappé dans la tôle du « body », je ne peux pas savoir quel endroit; c’est un coup sourd.
  • Un coup sourd?
  • Oui.
  • Mais celui-là n’a pas frappé de vitre, rien?
  • Non.
  • Vous ne savez pas à quel endroit qu’il a frappé?
  • Il a frappé dans une aile en arrière, je ne sais pas trop au juste.
  • Et puis là, vous avez continué?
  • Oui.
  • Vers … En revenant à la 13?
  • Oui.
  • Jusqu’à St-Célestin?
  • Oui,
  • Alors, disons du rang 7, allé à St-Célestin, est-ce que vous vous êtes aperçu que vous étiez encore suivi, à ce moment-là?
  • À ce moment-là, non, je ne voyais aucune machine qui suivait d’assez près ou …
  • Vous n’en avez pas vu?
  • Non.
  • Pendant tout ce trajet, à partir de l’épicerie à aller au rang 7 jusqu’à à St-Célestin, est-ce que vous aviez une arme près de vous?
  • Non.
  • Aucune arme?
  • Je n’avais aucune arme.
  • Quand est-ce que vous vous êtes aperçu, M. St-Louis, que vous étiez suivi?
  • Juste à peu près à cent pieds avant d’arriver à l’intersection de la 34, j’ai repéré un char, parce que juste avant d’entrer dans St-Célestin, je roulais, à ce moment-là, à peu près à cinquante, cinquante-cinq, j’ai doublé une auto.
  • Vous avez doublé une auto?
  • J’ai doublé une auto pour revirer un peu sur la 34, et puis à cent pieds, à peu près, avant de revirer la 34, j’ai repéré le char qui suivait … qui s’en venait vers moi. Ce qui me l’a fait remarquer c’est des « spots » à brume, c’est quatre grosses lumières en avant et puis ses « spots » à brume qu’il avait.
  • Alors, je vous demande si vous avez … une automobile qui … Ce que vous appelez des « spots» à brume?
  • Oui, des « spotlights» jaunes en avant.
  • Vous les aviez vus avant ça?
  • Oui, ils étaient allumés.
  • Où vous les aviez vus, avant ça?
  • Dans le 7ème rang, j’avais remarqué ça dans mon miroir qu’un char me suivait avec des lumières à brume.
  • Et là, vous avez continué quand même. Avez-vous essayé d’accélérer?
  • C’est impossible, je n’étais pas capable d’accélérer : mon moteur, la pédale au plancher, c’est un char que j’avais réparé moi-même, tout remonté avec des vieux morceaux, et puis je faisais soixante-cinq milles à l’heure.
  • Alors, le plus que votre automobile pouvais/sic/ faire, c’est …
  • Soixante-cinq milles à l’heure.
  • Soixante-cinq milles à l’heure?
  • Oui.
  • Comme on dit : il est au bout?
  • Et puis entre l’épicerie et puis le 7ème rang, et puis entre le 7ème rang et puis St-Célestin, je n’ai pas monté en haut de cinquante-cinq.
  • C’est un quelle année, votre automobile?
  • C’est un 61, Envoy.
  • Beaucoup de millage?
  • Le moteur a 2,500 milles, je crois, quelque chose de même, peut-être 3,000 milles, parce que, à l’instant que j’ai remonté le moteur, j’ai reculé le compteur à zéro pour savoir le millage du moteur, si parfois je viendrais qu’à le revendre…
  • Et puis là, l’automobile s’est approchée de vous, cette automobile-là?
  • Et puis j’ai reviré sur la 34, et puis à peu près… je dirais deux cent, deux cent cinquante pieds pris sur la 34, j’ai vu l’auto qui revirait à peu près à trente-cinq, quarante milles à l’heure, le coin de la 34, parce que l’auto est venu tout de travers, et puis il a laissé complètement sa travée, il a pris la moitié de l’autre travée pour venir à bout de virer…
  • Et là, il vous a doublé?
  • Il m’a suivi un bout et puis ils ont fait crier le criard, ils ont fait crier le criard une couple de fois, après ça ils m’ont doublé.
  • Ils vous ont doublé?
  • Oui.
  • En vous doublant, est-ce qu’il y a eu un coup de feu de tiré?
  • Je n’ai pas entendu aucun coup de feu, seulement je les ai entendu crier, ils blasphémaient après moi, et puis qu’ils disaient : « on va t’avoir, on va te descendre ».
  • Qu’est-ce qu’ils vous disaient?
  • Ils disaient … ils sacraient après moi : « christ de tabernacle, mon calvaire, on va te descendre ». et puis c’est ça que j’ai compris.
  • Ah! Vous avez compris ça?
  • Je n’ai entendu aucun coup de feu.
  • Votre vitre arrière, à ce moment-là, était complètement tombée?
  • Oui.
  • Alors, ils disaient : « mon christ, mon tabernacle, on va te descendre »?
  • « On va t’avoir, tu vas arrêter, on va te descendre ».
  • Saviez-vous, à ce moment-là, combien qu’il y avait de personne dans cette auto-là?
  • J’ai jeté un coup d’œil de côté quand j’ai commencé à les entendre crier, j’ai cru qu’il y en avait deux, trois, peut-être quatre dedans, mais … les vitres étaient toutes assez « r’suées» [embuées], les deux voitures, son char comme le mien, les vitres étaient « r’suées », et puis…
  • Alors, on ne pouvait pas voir distinctement combien qu’il y avait de personnes?
  • Non.
  • Et non plus pour reconnaître personne dans cette auto-là? Vous ne saviez pas qui c’était ça?
  • Non, je ne savais pas du tout la provenance de cette auto et puis…
  • Et après vous avez doublé, là, ils vous ont coupé, à un moment donné – c’est ça?
  • Oui.
  • Cette auto-là vous a coupé?
  • Oui.
  • De telle sorte que vous avez été obligé d’arrêter?
  • À ce moment-là, j’étais à peu près, à … Je venais juste de prendre la troisième vitesse, et puis un « quatre cylindres », à vingt-cinq milles à l’heure, on le met en troisième … j’étais à peu près à trente, trente-cinq milles à l’heure.
  • Et puis là, l’automobile vous a coupé?
  • Il m’a doublé : il devait rouler à peu près cinquante, quand il m’a doublé.
  • Il vous a bloqué le chemin en avant de vous?
  • Oui, il a coupé, et puis quand il a arrivé presque au ras mon aile d’en avant, il a essayé de me fesser dans le côté pour me garrocher [projeter] dans le champ tout probable …
  • Alors, là, là, vous avez été obligé d’arrêter?
  • L’auto était, à ce moment-là … leur auto était contre la gravelle, tout près de la chaussée, et puis ils ont crampé d’un coup sec; comme ils ont tassé à peu près de huit pouces, et puis là, mon réflexe, là, j’ai poigné mon reflexe, j’ai tassé en même temps qu’eux autres.  Les deux chars se sont immobilisés un contre l’autre, comme ça.
  • Et là, vous êtes arrêté – est-ce que vous avez tenté de repartir?
  • Oui, j’ai essayé de repartir mon auto, parce que la manière qu’ils m’ont coupé le chemin, je n’ai pas eu le temps – c’est un « standard shift» – je n’ai pas eu le temps de « déclutcher », j’ai juste eu le temps de « braker », et puis en « brakant », mes quatre roues, j’avais des « brakes » neufs dessus, il avait « toute » remonté en neuf en arrière, et puis mes quatre roues ont barré, mon moteur a étouffé.  Et puis à ce moment-là, j’ai commencé à « starter » mon moteur, et puis il n’y avait rien à faire, il était noyé bien dur.
  • Il n’y avait aucune possibilité de démarrer, pour vous?
  • Non.
  • Même si vous aviez pu, ils vous bloquaient le chemin en avant ou quoi?
  • Non, en avant, ça passait en avant du char.
  • Ça passait?
  • Sans accrocher la machine, sans accrocher les voitures, ça passait en avant du char, légèrement.
  • Et là, votre moteur ne partait plus?
  • Non.
  • Est-ce que vous étiez encore dans votre auto, vous, à ce moment-là?
  • Oui.
  • Et les autres personnes, est-ce que vous avez vu d’autres personnes? Vous avez vu d’autres personnes dans le véhicule, je comprends, mais est-ce que vous avez vu des personnes sortir?
  • Je n’ai pas vu … J’ai baissé ma vitre tout de suite, quand j’ai vu les deux chars s’immobiliser, j’ai essayé de « starter », tout en baissant ma vitre, et puis j’ai jeté un coup d’œil du côté, j’ai vu que leur vitre, sur le côté droit de leur char, qui était … vers moi, à ce moment-là, du côté du chauffeur, vu qu’il était parqué de même, la vitre droite était ouverte, et puis je voyais les bras qui s’agitaient, là à ce moment-là, j’ai vu une tête passer au-dessus du « top », sur l’autre côté du char.
  • Est-ce qu’il y a eu un coup de feu de tiré à ce moment-là? – à ce moment-là?
  • Il y a un coup de feu qui a été tiré quand j’ai débarqué de mon char. J’ai venu pour débarquer de mon char, et puis j’ai mis un pied par terre, et puis j’ai resté un pied sur « la sol ».
  • Savez-vous où ce coup de feu a été?
  • Le coup de feu, il a traversé mon « windshield».
  • Votre « windshield»?
  • La balle m’a manqué. C’est après que j’ai eu crié : « Tire pas!  Tire pas! » – parce que, vu qu’il avait tiré à deux, trois reprises sur moi…
  • Alors, vous dites que cette balle-là… Je prends la photographie qui montre le pare-brise en avant – alors, c’est là que la balle aurait traversé?
  • Oui.
  • À ce moment-là, vous ne savez pas qui a pu tirer le coup de feu?
  • Non.
  • Est-ce que vous avez dit que ce coup de feu-là est venu après que vous avez dit : « Tire pas! Tire pas! »?, demanda le juge Crête.
  • Vu qu’il avait tiré à deux, trois reprises sur mon char, je savais qu’il était armé, là, c’est là que j’ai crié : « Tire pas!  Tire pas! »
  • Alors, c’est à ce moment-là que vous avez essayé de repartir votre char, baisser votre vitre, vous avez dit : « Tire pas! Tire pas! »?
  • Oui.
  • C’est ça? – Là, il y a un coup de feu qui est parti?
  • Oui.
  • Qui a traversé votre « windshield»?
  • Oui.
  • Aviez-vous … étiez-vous, à ce moment-là, en possession de votre carabine, la carabine qu’on a montrée?
  • Oui, juste avant d’arriver dans … d’ouvrir la portière, j’avais pris ma carabine qui était complètement en dessous de mon siège, en dessous de mes jambes, par le canon, et puis je l’ai montée.
  • Alors, à quel endroit que vous avez pris votre carabine? Quand vous avez vu qu’ils vous suivaient ou avant ça?
  • Non, juste après que le char a été immobilisé.
  • Immobilisé?
  • Oui.
  • Là, vous avez sorti votre carabine?
  • Oui.
  • C’est votre carabine, là, qui est là – la reconnaissez-vous?
  • Oui, c’est bien ça.
  • Alors, à ce moment-là, est-ce que ce coup-là avait été tiré?
  • Oui.
  • Ce coup-là avait été tiré. Là, vous aviez votre carabine que vous avez sortie?
  • Oui.
  • Vous la reconnaissez?
  • Oui.
  • Quelle sorte de carabine que c’est, ça?
  • C’est un modèle 22, Mosburg.
  • Est-ce que c’est automatique?
  • Oui, semi-automatique.
  • Semi-automatique?
  • Oui.
  • Alors, expliquez-moi donc : si vous tirez, est-ce qu’il peut sortir plusieurs balles, si vous tirez, là, avec cette carabine-là, vous êtes obligé de la « recranker» à chaque fois ou quoi?
  • Non, la carabine ou … je vais la regarder… (examinant la carabine).
  • Alors, qu’est-ce que vous faites comme manœuvre, quand vous … disons que vous voulez tirer, là?
  • Ce modèle-ci, quand je l’ai pris sous mon siège, qui était contre mes jambes, de même entre mes jambes (indiquant), je l’ai pris par le canon, je l’ai montée comme ça (indiquant), j’ai pris la carabine (indiquant), je l’ai mis entre … Ma porte était ouverte, à ce moment-là.
  • Elle était entrouverte, votre porte était entrouverte?
  • Oui, j’avais un pied sur « la sol », puis un pied par terre, un pied sur « la sol » du char.
  • Avez-vous montré cette carabine-là?
  • Oui, la carabine, je l’ai frappée sur le dedans de la porte; la porte était ouverte : et puis contre la vitre que j’ai baissée.
  • À qui vous montriez ça, à ce moment-là?
  • Je l’ai cogné pour qu’il voit que j’étais armé, vu qu’il avait tiré deux, trois fois sur mon char…
  • Que vous étiez armé, vous aussi?
  • Que j’étais armé, moi aussi.
  • Et là, vous dites que vous « crankez» ça – c’est ça?
  • Oui, c’est juste de même, dit-il en manipulant la carabine.
  • Et puis ensuite, vous pouvez tirer plusieurs coups sans « cranker » ça?
  • Oui.
  • Combien ça contient, ça?
  • Ça contient de quinze à dix-huit balles, dit-il en manipulant la carabine.
  • Ah! Donnez-moi ça, je n’aime pas ça.  … Quinze à dix-huit balles?
  • Oui.
  • Y avait-il un homme qui était à l’extérieur? Avez-vous vu un homme qui était sorti de son automobile?
  • Oui, celui que j’ai vu passer la tête au-dessus, il était rendu, à ce moment-là, en arrière de l’automobile. Quand j’ai crié : « Tire pas!  Tire pas! », il était rendu en arrière de l’automobile.  C’est juste après ces mots-là qu’il y a un coup qui est parti, et puis comme je sautais à côté de mon char, je « clairais » la porte de mon char, j’ai sauté, j’ai fait un bond de côté, la balle a passé à peu près un pouce, un pouce et demi de l’oreille.  Le sifflement de la balle a été assez fort que …
  • Et là, vous avez pris votre carabine – expliquez-ça qu’est-ce qui est arrivé par la suite?
  • J’ai pris ma carabine, j’avais ma carabine encore …
  • Étiez-vous énervé, à ce moment-là, aviez-vous peur?
  • Oui, j’étais assez énervé depuis le premier coup de révolver qui avait été tiré sur mon char, là, dans la vitre en arrière, j’avais pris les nerfs.
  • Vous aviez pris les nerfs?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que vous avez fait? Vous avez tiré, vous aussi?
  • J’ai pris la carabine que je tenais par le centre, comme j’ai montré tout à l’heure, j’ai mis le canon par terre, parce qu’en cas des fois, puis vu que … quand j’ai sauté au côté du char, je l’ai « cranké», qu’elle était chargée, qu’il y avait des machines en arrière de mon auto qui était arrêtée, et puis il y avait un camion, je crois … il y avait deux machines et puis un camion, et puis il y avait d’autres machines presqu’aller jusqu’au coin de la 34, j’ai pensé, des fois, qu’en manoeuvrant la carabine, que j’aurais pu attraper un char.  J’ai mis le canon par à terre et puis j’ai pris la carabine et puis je l’ai montée comme ça (indiquant), pour sonner un avertissement dans les airs.
  • Vous avez tiré?
  • Oui.
  • Combien de coups qui ont été tirés?
  • Bien, je ne peux pas me souvenir, parce que vu le bruit de la balle qui m’avait passé au ras l’oreille, je n’ai pas entendu les coups de ma carabine.
  • Alors, vous avez monté votre carabine pour …
  • Oui, je l’ai pris comme ça (indiquant), sans l’épauler, je l’ai pris comme ça (indiquant), j’ai mis la main sur la clanchette, je l’ai montée de même (indiquant), la crosse est venue s’appuyer contre ma cuisse, je l’ai monté comme ça (indiquant).
  • Là, vous avez tiré?
  • Oui.
  • Alors, ça ne prend pas une grosse pression sur votre carabine?
  • Non, elle est très légère à partir.
  • Vous la faites partir facilement …
  • Oui, oui, elle est bien sensible, juste un petit choc à terre, la « cranker», juste un petit choc, elle peut déclencher.
  • Vous êtes-vous aperçu, à ce moment-là, que vous aviez frappé quelqu’un?
  • Non.
  • Atteint quelqu’un?
  • Non.
  • Là, vous êtes rembarqué tout de suite dans votre char?
  • Non, parce que tout de suite après que j’ai eu tiré avec la carabine, je ne peux pas dire combien de coups, je n’ai pas entendu de bruit, vu le sillage du plomb, j’avais encore le sillage du plomb dans l’oreille, là, j’ai entendu dire : « On tire plus! On tire plus! ».  Là, j’ai sauté dans mon char, tout de suite, j’ai reviré de bord, j’ai sauté dans mon char et puis j’ai parti.
  • Vous avez entendu dire : « on tire plus! On tire plus! »?
  • Oui.
  • Là, vous avez sauté dans votre automobile et puis vous êtes parti?
  • J’ai tiré mon « choke », parce qu’il était noyé, il ne partait pas encore, j’ai « starté » à peu près disons dix, quinze secondes, et puis il ne partait pas, là, j’ai tiré mon « choke » au bout, et puis il est venu à bout de décoller.  J’ai refermé mon « choke », j’ai fait marche arrière et puis j’ai reparti en sens inverse que je venais de faire sur la 34.
  • Est-ce que vous avez entendu un autre coup de feu, à ce moment-là?
  • Non, je n’ai pas entendu d’autres coup de feu.
  • Vous n’avez pas entendu d’autre coup de feu?
  • Non.
  • Là, vous vous êtes rendu … Vous êtes parti chez vous?
  • J’ai reviré sur mes pas, retourné sur la 34 pour retourner vers la 13.  À la 13, j’ai reviré à droite, je me suis rendu jusqu’à la lumière à Nicolet.  À Nicolet, j’ai reviré sur ma gauche, j’ai passé par Nicolet, j’ai descendu par Baieville, et puis à Baieville, là, j’ai tombé dans les terres, et puis St-Elphège, je crois, que j’ai passé.
  • Alors, d’une manière ou d’une autre vous vous êtes rendu chez votre père à Drummondville?
  • Oui.
  • C’est là que la police est venue vous chercher?
  • Oui.
  • Vous avez entendu les témoignages des polices, ce matin, disant que vus aviez plusieurs balles de .22 dans une des poches, soit … je ne me rappelle pas trop trop si c’est les poches…
  • Oui, les poches de ma chemise.
  • D’où ça venaient, ces balles-là?
  • Ces balles-là, au moment que c’est arrivé, les balles étaient sur mon « dash» de char, dans une boîte, une boîte de balle Imperial, et puis c’était de la C.I.L.
  • Des balles de .22, ça?
  • Oui, c’est des balles qui étaient toutes mélangées.
  • Qu’est-ce que ça faisait, ces balles-là, sur votre « dash»?
  • Je les trainais, parce que, à l’endroit où je travaillais auparavant, à la « shop » Bombardier, de Roxton Falls, il y avait une passe à « chevreux», en m’en venant le soir, vu que je travaillais de quatre heures à minuit, bien, en m’en venant, je revirais mon char, les lumières vers le bois, je me mettais sur les hautes, pour voir, des fois, si j’apercevrais des yeux de « chevreux » pour faire quelque chose à manger; ça n’aurait pas été de refus.
  • Ça n’aurait pas été de refus. vous êtes amateur de chasse?
  • Oui, j’aime bien ça, et puis surtout qu’on en arrachait un petit peu, fait que …
  • Cette carabine-là, ça « faisait-y » longtemps qu’elle était dans votre auto?
  • Ça faisait environ deux, trois semaines, un mois, que je la trainais, comme il faut.
  • Dans votre automobile?
  • Oui.
  • En dessous de votre siège?
  • Oui.
  • Est-ce qu’elle était toujours chargée?
  • Oui, je la tenais toujours chargée, parce que lorsqu’on va prendre un « chevreux» aux lumières de machine ou au « spotlight » – des soirs, j’avais un « spotlight » à main qui était sur mon siège, tout près de ma carabine, je le prenais, je le « pryais » dans mon « lighter », je voyais encore mieux avec mon « spotlight ».  et puis quand on voit deux yeux de « chevreux » à la lumière, le temps de prendre une carabine, la charger et puis tirer, surtout avec une .22… si c’était une .303, c’est moins pire, mais une .22, le « chevreu » est assez dure à …
  • Et il est parti, à ce moment-là?
  • Oui, il est parti, il est rendu assez loin.
  • Alors, vous dites que, depuis un mois, votre carabine était en dessous de votre siège?
  • Oui.
  • Vous en étiez-vous servi dernièrement?
  • À peu près deux semaines avant, j’ai été chez un de mes oncles qui avait soin du dépotoir à Shawinigan … pas Shawinigan Sud, ça se trouve être dans le rang St-Pierre, je crois que c’est Shawinigan tout court, et puis j’ai été là pour tirer des rats sur la dompe.
  • Tirer des rats sur la dompe?
  • Oui.
  • Alors, c’est deux semaines avant que vous aviez pris votre carabine avant ce soir-là?
  • Oui.
  • Et vous m’expliquiez, que les balles, là, étaient sur votre « dash»?
  • Oui.
  • Comment ça se fait qu’elles sont retrouvées dans votre poche? Est-ce que vous avez …
  • C’est par après, un coup que j’ai été passé par Nicolet et puis j’ai passé à Baieville, en prenant les chemins de campagne, je virais les coins, et puis ma boîte de balles, elle se promenait d’un bout à l’autre, et puis elle a tombé dans le fond, je l’ai ramassé deux, trois fois, tous les coins que j’ai virés, je l’ai ramassé, là j’ai décidé de la vider dans mes poches, j’ai dit : « Je suis « tanné » de la voir promener et puis la voir tomber à terre », je l’ai vidée dans ma poche et puis j’ai jeté la boîte dehors.
  • Quand vous vous êtes rendu chez votre père, les policiers sont arrivés longtemps après?
  • Les policiers, j’ai repéré les policiers quand j’ai passé sur le rond-point pour entrer à Drummondville, j’ai aperçu le char de police qui était à peu près au coin de l’Hôtel Albatros, il était à peu près à cinq cents pieds, je crois, du rond-point en question, j’ai aperçu le char, j’ai passé devant, et j’ai pensé, j’ai dit : « Ce char-là … » – parce que j’avais ouvert mon radio à peu près huit milles avant d’arriver au rond-point, j’avais ouvert mon radio, et puis ils avaient annoncé un vol qui venait d’être commis à St-Léonard, et puis qu’il y avait un garçon qui avait été abattu sauvagement, puis je me disais en moi-même : « C’est impossible, je n’ai pas pu toucher personne ».
  • C’est là que vous avez appris que vous aviez touché quelqu’un?
  • Oui.
  • Par la radio?
  • Ils ont dit qu’il y avait un vol d’une vingtaine de dollars.
  • Et rendu chez votre père, la police est arrivée?
  • Oui, la police, un coup que j’ai été passé … La police était parquée au coin de l’Hôtel Albatros, près de l’annonce, de l’enseigne du coin, j’ai passé devant à peu près …  Un coup que j’ai eu fait à peu près cent pieds, ils ont parti à peu près à la même vitesse que moi, et puis ils me suivaient.  J’ai reviré dans la cour chez nous, ils ont reviré en arrière de moi.  J’ai rentré dans la cour, j’ai arrêté mon char; eux autres, ils ont resté dans le chemin, sur la rue William, devant la maison de mon père, ils ont débarqué et puis ils ont crié : « Arrête ».  Je n’ai pas écouté, j’ai pris ma carabine à ce moment-là par le milieu, j’ai rentré dans la maison avec.
  • Là, vous êtes entré dans la maison?
  • Oui.
  • Vous n’avez pas offert de résistance?
  • Le constable, à ce moment-là, il avait son revolver sorti, et puis en rentrant, je me suis « en été » dans la chambre, j’ai dit au policier, j’ai dit : « Je veux que mon père… »  Il dit : « Tu vas venir au poste avec nous autres, on a affaires à toi ».  j’ai dit : « Je veux que mon père vienne avec moi ».  puis à ce moment-là, le policier avait son revolver sorti et puis il était assez pâle, je ne sais pas s’il était aussi nerveux que moi, il était assez pâle, et puis son revolver grouillait comme ça (indiquant).  Quand j’ai vu que son chien était « cranké », j,ai dit : « il y a une balle qui peut partir, baissez votre revolver ».  Ma carabine, à ce moment-là, je la tenait devant moi.  Il m’a dit : « Donne-moi la carabine ».  J’ai dit : « Serrez votre revolver dans votre étui, et puis je vais vous donner ma carabine ».
  • Alors, qu’est-ce qu’il a fait?
  • Il a serré le revolver dans l’étui, ma mère a dit : « Donne ta carabine ». J’ai dit : « Non – j’ai dit – qu’il serre son revolver d’abord, après ça je m’en vais lui donner ma carabine, je n’ai aucune intention, je n’ai pas tiré sur personne, si j’ai attrapé quelqu’un, c’est involontaire, et puis … »
  • Alors, c’est là que vous vous êtes rendu au poste?
  • Oui.
  • Quel âge, avez-vous, M. St-Louis?
  • 26 ans.
  • 26 ans. Êtes-vous marié?
  • Oui.
  • Avez-vous des enfants?
  • Je suis père d’une petite fille de quinze mois, maintenant.
  • Avez-vous un casier judiciaire, avez-vous été devant les Tribunaux
  • Non, du tout.
  • Merci, c’est tout.

L’avocat de la défense, Me Gérald Grégoire, en avait terminé avec son propre client.  Toutefois, en acceptant de témoigner à son propre procès, Marcel St-Louis s’exposait aux questions du procureur de la Couronne.  La semaine prochaine, tout sur le contre-interrogatoire conduit par Me Maurice Laniel.

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L’affaire St-Louis: chapitre 4


02         Le tout premier témoin de la Couronne fut le Caporal Léopold Lavigne, 29 ans, de la Sûreté du Québec (SQ).  Interrogé par Me Laniel, celui-ci présenta le plan qu’il avait préparé afin de permettre aux jurés de mieux comprendre la géographie de St-Léonard et St-Célestin.  On le déposera en preuve sous la cote P-1.

Lavigne avait également pris quelques photographies les 22, 23 et 25 novembre.  Il expliqua également la géographie des lieux où s’était déroulée l’action.  Bref, sa présence servit principalement à mieux situer les jurés en rapport avec les événements que la justice reprochait maintenant à l’accusé.

Selon Lavigne, on comprit que la scène de crime se situait juste en face de la maison d’Arthur Ally, la 7ème du côté nord de la route 34.  La première photo de cette route, en direction St-Célestin (direction nord-est), fut déposée en preuve sous la cote P-2; alors que celle de la façade avec le corps de la victime fut produite sous P-3, et ainsi de suite.

         Le 25 novembre, le policier s’était rendu au garage Héroux et Thibodeau à Drummondville pour y photographier le véhicule de marque Envoy, quatre portes, de couleur bleue et immatriculé 5N-8696 Québec 68.  Il en avait tiré cinq clichés.

         Ensuite, ce fut à Me Gérald Grégoire de contre-interroger le témoin.  Le criminaliste le ramena tout de suite sur une remarque qu’il venait de faire en parlant de l’une des photos de l’Envoy, sur laquelle on apercevait un cadre endommagé.  Il lui demanda, pour le bénéfice des jurés, d’encercler cet endroit à l’aide d’un crayon rouge.

  • Cette empreinte dans le métal est-ce que ça semble être laissé par une balle, questionna Me Grégoire, est-ce que c’est un enfoncement assez profond?
  • Il s’agit d’un impact qui a été produit à cet endroit. Quant à ce qui a produit l’impact …
  • C’est hors de votre connaissance?
  • C’est une opinion seulement.

Ensuite, il lui demanda d’encercler ce qui paraissait être un autre impact de projectile, cette fois dans la partie gauche du pare-brise.

  • Est-ce que vous avez vu d’autres traces sur le véhicule à part des trois que vous avez mentionnées?
  • Il y avait du côté … sur la photographie P-6, photographie précédente du côté du conducteur, côté gauche au bas de la porte, il y avait à cet endroit, il s’agissait de ce qu’on appelle communément en terme de garage du putty, il y avait un morceau de putty de parti [retiré ou enlevé]. Mais il ne semblait pas avoir aucune … aucun impact.  Il s’agissait plutôt d’un morceau qui était tombé.
  • Au bas de la porte?
  • Au bas de la porte, ici côté gauche.
  • Lorsque vous avez examiné le véhicule, tant à la Sûreté Provinciale qu’au garage, avez-vous pu examiner les pneus du véhicule?
  • Si ma mémoire est bonne, je crois qu’il y avait quatre pneus d’hiver.
  • Est-ce qu’ils vous semblaient tous gonflés?
  • Tous gonflés?
  • À ce moment-là, ils étaient tous gonflés, oui. J’ai dû avancer même l’automobile.
  • Alors, elle a avancé sans difficulté?
  • Sans difficulté, oui.
  • Vous n’avez remarqué aucune crevaison?

L’insistance de l’avocat de la défense à propos de l’état des pneus pouvait sembler banale, mais cet élément finirait par prendre tout son sens un peu plus tard au cours du procès.

Lavigne dira avoir parcouru lui-même la distance entre St-Léonard et St-Célestin, ce qui représentait 8 kilomètres entre les deux églises.

  • Est-ce que vous pouvez nous dire sur la photographie qui a été produite montrant le parechoc avant du véhicule?
  • Exhibit P-6.
  • Où on voit là ce qui semble être un trou de balle sur le pare-brise?
  • Est-ce que vous avez regardé à l’intérieur pour voir si le phénomène d’éclaboussement était le même à l’intérieur qu’à l’extérieur?
  • Les dommages à la vitre?
  • C’est-à-dire la manière dont l’éclaboussement – on le voit à l’intérieur ici?
  • À l’intérieur est-ce que vous avez regardé?
  • À l’intérieur, les dommages étaient les mêmes. Le trou était bord en bord du pare-brise.
  • Mais vous nous dites que la vitre était complètement cassée. Est-ce que vous avez vu des débris de vitre à l’intérieur?
  • Ça, à la vitre arrière.
  • Oui?
  • À cet endroit, il y avait de la vitre cassée. La vitre cassée, ça, c’est semblable à du sel.
  • C’était tout en petits grains?
  • En grains, exactement.

Sur ces mots, Me Grégoire reprit sa place.  Le témoin pouvait maintenant rentrer chez lui ou retourner au travail.

 

Les mémoires du chef Jargaille


jargailleJargaille, Louis.  Les mémoires du chef Jargaille : un crime inexplicable. Montréal : le Cercle du Livre de France, 1957. 187 p.

         Cet ouvrage, presque uniquement disponible dans les bibliothèques spécialisées comme Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) ou celle de l’Université de Montréal, reste assez méconnu, et probablement même auprès de nos amateurs de faits divers.  À peine se souvient-on du nom de Jargaille.  Ceux et celles qui ont aimé la télésérie Les grands procès au milieu des années 1990 s’en souviendront peut-être : Louis Jargaille, un immigrant français, fut un grand détective québécois dans les années 1920 et 1930.

         Un bouquin écrit par un détective québécois est assez rare, alors il faut imaginer l’importance que cela peut avoir d’en détenir un qui émane de la plume d’une légende historique comme Jargaille.  On serait alors en droit de s’attendre à de grandes révélations, des anecdotes, des informations précieuses ou même de petits trucs d’enquête.

Au fil de mes recherches, il m’arrive encore de croiser son nom, comme si à une certaine époque Jargaille se mêlait de toutes les enquêtes criminelles à travers la province.  En décembre 1929, il débarquait à Trois-Rivières pour s’occuper de l’octuple meurtre de la famille Day, le pire familicide commis à l’arme blanche de toute l’histoire du Canada.  Peu après, il revenait dans la région, cette fois à Nicolet pour enquêter sur le double meurtre d’un cultivateur nommé Bellerose et sa nièce.  Jargaille fut aussi impliqué dans des causes plus célèbres, comme celle du frère Nogaret, accusé du meurtre de la petite Simone Caron au début des années 1930.

         Dès les premières pages, le lecteur ou le chercheur plus rigoureux sera certainement déçu.  Sans doute parce que les histoires de crime étaient encore taboues à la fin des années 1950 (date de parution de ce deuxième tome faisant suite à Un Arsène Lupin canadien) Jargaille a décidé de changer les noms et sans doute quelques autres détails pour éviter qu’on puisse identifier les affaires qu’il relate, une pour chaque chapitre.

         En guise de première aventure, il nous plonge dans l’affaire du meurtre d’un jeune homme qu’il désigne sous le nom de Jean Tartier.  Le crime se déroule en Estrie en 1932.  Huit jeunes dissimulent de la bière à l’extérieur d’une fête où ils dansent avec de jeunes filles.  Ils se rendent régulièrement à leur cachette pour boire, jusqu’à ce que Tartier tombe soudainement malade.  Le fêtard est reconduit chez lui, où son état s’aggrave, jusqu’à ce qu’il finisse par mourir.  On croit d’abord à un suicide et on inhume le défunt sans trop se questionner.  Mais Jargaille, qui envoie ses enquêteurs sur place, insiste pour creuser cette histoire.  L’autopsie permet alors de découvrir que Tartier a été empoisonné à l’aide de verre de Paris, nom que l’on donnait à cette époque à un pesticide destiné à protéger les pommes de terre contre les parasites.

         L’enquête n’avance qu’à pas de tortue, jusqu’à ce qu’on fasse venir les sept compagnons de la victime à Montréal pour que Jargaille puisse les interroger lui-même.  Le dernier sur la liste est Réal Tartier, le frère de la victime.  Jargaille a des soupçons en discutant avec lui, d’autant plus qu’il sait que ces deux frères avaient eu une mésentente quelques jours avant le drame.  Le jeune homme finit par admettre qu’il s’était disputé avec son aîné parce qu’il voulait conduire plus souvent la voiture de promenade.  « Et c’est pour cela que tu as mis du verre français dans la bière de ton frère? », lui demanda sèchement Jargaille.  Réal craqua.

         Peu après, Réal Tartier plaida coupable pour homicide involontaire et écopa d’une sentence de 10 ans d’emprisonnement.  « Il y a bien longtemps de cela déjà et le jeune homme a fini de purger sa peine », écrivait Jargaille.  Ce qui impressionnait le limier, c’était la légèreté du mobile de ce crime.  Comme il le disait lui-même dans ce livre souvenir : « Je me suis souvent demandé comment il se pouvait qu’un jeune homme de dix-sept ans bien élevé, ait pu empoisonner son frère, parce qu’il désirait simplement avoir la voiture de promenade le dimanche ».

         Son deuxième chapitre relate la découverte du cadavre d’une femme dans une carrière qu’il ne nomme pas.  D’ailleurs, il situera dans le temps l’événement approximativement vers la fin des années 1920.  Après examen du corps, on découvrit que celui-ci avait déjà été embaumé et qu’il avait probablement été exhumé d’un cimetière.  Jargaille finira par découvrir que le veuf de cette femme, après que des amis l’eurent taquiné sur le fait que sa femme était morte rapidement et qu’elle avait peut-être été empoisonnée, prit la blague au sérieux, au point de demander l’aide d’un individu louche.  Ainsi, craignant une exhumation judiciaire visant à vérifier la théorie de l’empoisonnement, le mari endeuillé avait transposé le cadavre dans cette mystérieuse carrière désaffectée.  Mais la surprise fut de découvrir dans les viscères de la femme, malgré tous ces mois écoulés, des traces de strychnine.  Ainsi, le mari avait probablement agis avec un motif réel et il devint aussitôt le suspect numéro un.  Malheureusement, celui-ci se jeta à l’eau avant que les policiers puissent procéder à son arrestation.  Son corps fut repêché quelques semaines plus tard.

         Jargaille nous raconte ensuite l’histoire – assez banale si on considère tous les crimes graves rencontrés dans sa carrière – de l’arrestation d’un charlatan qui lisait l’avenir et promettait aux jeunes femmes que l’homme de leur choix tomberait à leurs pieds.  Le seul point intéressant dans cette affaire, qui s’éternise en détails inutiles, c’est l’utilisation de deux jeunes femmes que Jargaille a engagé comme agents d’infiltration.  Comme quoi Eric Nadeau n’a rien inventé.

         Le chapitre intitulé Un drame du grand nord promettait beaucoup en poussant Jargaille hors de ses retranchements, à savoir dans le grand nord québécois, en traîneau à chiens et tout ce que ça implique.  L’aventure aurait effectivement pu être fascinante si ce n’était que de ce dénouement assez banal : le célèbre policier et son collègue Lasnier ont fait cette éreintante expédition pour découvrir que l’affaire n’était qu’un trappeur du nom de Perron qui avait mis fin à ses jours dans une région très isolée.  On est à des années lumières de la passionnante chasse à l’homme impliquant le mystérieux trappeur qui aurait porté le nom d’Albert Johnson dans l’ouest canadien[1].

         Bref, en dépit de la valeur physique qu’on peut lui accorder sur une tablette, le livre de Jargaille est assez peu intéressant.  Le fait de changer les noms, ainsi que les lieux et de se montrer très vague sur les dates, anéantit toute valeur historique.  Quant à ses impressions personnelles, autres confidences plus intimes ou réflexions de détective, il faut également oublier ça.  Un livre froid, sans introduction ni motivation quelconque.


[1] À lire : https://historiquementlogique.com/2014/05/04/albert-johnson-le-mysterieux-trappeur-du-nord-ouest/