L’affaire St-Louis: chapitre 4

02         Le tout premier témoin de la Couronne fut le Caporal Léopold Lavigne, 29 ans, de la Sûreté du Québec (SQ).  Interrogé par Me Laniel, celui-ci présenta le plan qu’il avait préparé afin de permettre aux jurés de mieux comprendre la géographie de St-Léonard et St-Célestin.  On le déposera en preuve sous la cote P-1.

Lavigne avait également pris quelques photographies les 22, 23 et 25 novembre.  Il expliqua également la géographie des lieux où s’était déroulée l’action.  Bref, sa présence servit principalement à mieux situer les jurés en rapport avec les événements que la justice reprochait maintenant à l’accusé.

Selon Lavigne, on comprit que la scène de crime se situait juste en face de la maison d’Arthur Ally, la 7ème du côté nord de la route 34.  La première photo de cette route, en direction St-Célestin (direction nord-est), fut déposée en preuve sous la cote P-2; alors que celle de la façade avec le corps de la victime fut produite sous P-3, et ainsi de suite.

         Le 25 novembre, le policier s’était rendu au garage Héroux et Thibodeau à Drummondville pour y photographier le véhicule de marque Envoy, quatre portes, de couleur bleue et immatriculé 5N-8696 Québec 68.  Il en avait tiré cinq clichés.

         Ensuite, ce fut à Me Gérald Grégoire de contre-interroger le témoin.  Le criminaliste le ramena tout de suite sur une remarque qu’il venait de faire en parlant de l’une des photos de l’Envoy, sur laquelle on apercevait un cadre endommagé.  Il lui demanda, pour le bénéfice des jurés, d’encercler cet endroit à l’aide d’un crayon rouge.

  • Cette empreinte dans le métal est-ce que ça semble être laissé par une balle, questionna Me Grégoire, est-ce que c’est un enfoncement assez profond?
  • Il s’agit d’un impact qui a été produit à cet endroit. Quant à ce qui a produit l’impact …
  • C’est hors de votre connaissance?
  • C’est une opinion seulement.

Ensuite, il lui demanda d’encercler ce qui paraissait être un autre impact de projectile, cette fois dans la partie gauche du pare-brise.

  • Est-ce que vous avez vu d’autres traces sur le véhicule à part des trois que vous avez mentionnées?
  • Il y avait du côté … sur la photographie P-6, photographie précédente du côté du conducteur, côté gauche au bas de la porte, il y avait à cet endroit, il s’agissait de ce qu’on appelle communément en terme de garage du putty, il y avait un morceau de putty de parti [retiré ou enlevé]. Mais il ne semblait pas avoir aucune … aucun impact.  Il s’agissait plutôt d’un morceau qui était tombé.
  • Au bas de la porte?
  • Au bas de la porte, ici côté gauche.
  • Lorsque vous avez examiné le véhicule, tant à la Sûreté Provinciale qu’au garage, avez-vous pu examiner les pneus du véhicule?
  • Si ma mémoire est bonne, je crois qu’il y avait quatre pneus d’hiver.
  • Est-ce qu’ils vous semblaient tous gonflés?
  • Tous gonflés?
  • À ce moment-là, ils étaient tous gonflés, oui. J’ai dû avancer même l’automobile.
  • Alors, elle a avancé sans difficulté?
  • Sans difficulté, oui.
  • Vous n’avez remarqué aucune crevaison?

L’insistance de l’avocat de la défense à propos de l’état des pneus pouvait sembler banale, mais cet élément finirait par prendre tout son sens un peu plus tard au cours du procès.

Lavigne dira avoir parcouru lui-même la distance entre St-Léonard et St-Célestin, ce qui représentait 8 kilomètres entre les deux églises.

  • Est-ce que vous pouvez nous dire sur la photographie qui a été produite montrant le parechoc avant du véhicule?
  • Exhibit P-6.
  • Où on voit là ce qui semble être un trou de balle sur le pare-brise?
  • Est-ce que vous avez regardé à l’intérieur pour voir si le phénomène d’éclaboussement était le même à l’intérieur qu’à l’extérieur?
  • Les dommages à la vitre?
  • C’est-à-dire la manière dont l’éclaboussement – on le voit à l’intérieur ici?
  • À l’intérieur est-ce que vous avez regardé?
  • À l’intérieur, les dommages étaient les mêmes. Le trou était bord en bord du pare-brise.
  • Mais vous nous dites que la vitre était complètement cassée. Est-ce que vous avez vu des débris de vitre à l’intérieur?
  • Ça, à la vitre arrière.
  • Oui?
  • À cet endroit, il y avait de la vitre cassée. La vitre cassée, ça, c’est semblable à du sel.
  • C’était tout en petits grains?
  • En grains, exactement.

Sur ces mots, Me Grégoire reprit sa place.  Le témoin pouvait maintenant rentrer chez lui ou retourner au travail.

 

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Les mémoires du chef Jargaille

jargailleJargaille, Louis.  Les mémoires du chef Jargaille : un crime inexplicable. Montréal : le Cercle du Livre de France, 1957. 187 p.

         Cet ouvrage, presque uniquement disponible dans les bibliothèques spécialisées comme Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) ou celle de l’Université de Montréal, reste assez méconnu, et probablement même auprès de nos amateurs de faits divers.  À peine se souvient-on du nom de Jargaille.  Ceux et celles qui ont aimé la télésérie Les grands procès au milieu des années 1990 s’en souviendront peut-être : Louis Jargaille, un immigrant français, fut un grand détective québécois dans les années 1920 et 1930.

         Un bouquin écrit par un détective québécois est assez rare, alors il faut imaginer l’importance que cela peut avoir d’en détenir un qui émane de la plume d’une légende historique comme Jargaille.  On serait alors en droit de s’attendre à de grandes révélations, des anecdotes, des informations précieuses ou même de petits trucs d’enquête.

Au fil de mes recherches, il m’arrive encore de croiser son nom, comme si à une certaine époque Jargaille se mêlait de toutes les enquêtes criminelles à travers la province.  En décembre 1929, il débarquait à Trois-Rivières pour s’occuper de l’octuple meurtre de la famille Day, le pire familicide commis à l’arme blanche de toute l’histoire du Canada.  Peu après, il revenait dans la région, cette fois à Nicolet pour enquêter sur le double meurtre d’un cultivateur nommé Bellerose et sa nièce.  Jargaille fut aussi impliqué dans des causes plus célèbres, comme celle du frère Nogaret, accusé du meurtre de la petite Simone Caron au début des années 1930.

         Dès les premières pages, le lecteur ou le chercheur plus rigoureux sera certainement déçu.  Sans doute parce que les histoires de crime étaient encore taboues à la fin des années 1950 (date de parution de ce deuxième tome faisant suite à Un Arsène Lupin canadien) Jargaille a décidé de changer les noms et sans doute quelques autres détails pour éviter qu’on puisse identifier les affaires qu’il relate, une pour chaque chapitre.

         En guise de première aventure, il nous plonge dans l’affaire du meurtre d’un jeune homme qu’il désigne sous le nom de Jean Tartier.  Le crime se déroule en Estrie en 1932.  Huit jeunes dissimulent de la bière à l’extérieur d’une fête où ils dansent avec de jeunes filles.  Ils se rendent régulièrement à leur cachette pour boire, jusqu’à ce que Tartier tombe soudainement malade.  Le fêtard est reconduit chez lui, où son état s’aggrave, jusqu’à ce qu’il finisse par mourir.  On croit d’abord à un suicide et on inhume le défunt sans trop se questionner.  Mais Jargaille, qui envoie ses enquêteurs sur place, insiste pour creuser cette histoire.  L’autopsie permet alors de découvrir que Tartier a été empoisonné à l’aide de verre de Paris, nom que l’on donnait à cette époque à un pesticide destiné à protéger les pommes de terre contre les parasites.

         L’enquête n’avance qu’à pas de tortue, jusqu’à ce qu’on fasse venir les sept compagnons de la victime à Montréal pour que Jargaille puisse les interroger lui-même.  Le dernier sur la liste est Réal Tartier, le frère de la victime.  Jargaille a des soupçons en discutant avec lui, d’autant plus qu’il sait que ces deux frères avaient eu une mésentente quelques jours avant le drame.  Le jeune homme finit par admettre qu’il s’était disputé avec son aîné parce qu’il voulait conduire plus souvent la voiture de promenade.  « Et c’est pour cela que tu as mis du verre français dans la bière de ton frère? », lui demanda sèchement Jargaille.  Réal craqua.

         Peu après, Réal Tartier plaida coupable pour homicide involontaire et écopa d’une sentence de 10 ans d’emprisonnement.  « Il y a bien longtemps de cela déjà et le jeune homme a fini de purger sa peine », écrivait Jargaille.  Ce qui impressionnait le limier, c’était la légèreté du mobile de ce crime.  Comme il le disait lui-même dans ce livre souvenir : « Je me suis souvent demandé comment il se pouvait qu’un jeune homme de dix-sept ans bien élevé, ait pu empoisonner son frère, parce qu’il désirait simplement avoir la voiture de promenade le dimanche ».

         Son deuxième chapitre relate la découverte du cadavre d’une femme dans une carrière qu’il ne nomme pas.  D’ailleurs, il situera dans le temps l’événement approximativement vers la fin des années 1920.  Après examen du corps, on découvrit que celui-ci avait déjà été embaumé et qu’il avait probablement été exhumé d’un cimetière.  Jargaille finira par découvrir que le veuf de cette femme, après que des amis l’eurent taquiné sur le fait que sa femme était morte rapidement et qu’elle avait peut-être été empoisonnée, prit la blague au sérieux, au point de demander l’aide d’un individu louche.  Ainsi, craignant une exhumation judiciaire visant à vérifier la théorie de l’empoisonnement, le mari endeuillé avait transposé le cadavre dans cette mystérieuse carrière désaffectée.  Mais la surprise fut de découvrir dans les viscères de la femme, malgré tous ces mois écoulés, des traces de strychnine.  Ainsi, le mari avait probablement agis avec un motif réel et il devint aussitôt le suspect numéro un.  Malheureusement, celui-ci se jeta à l’eau avant que les policiers puissent procéder à son arrestation.  Son corps fut repêché quelques semaines plus tard.

         Jargaille nous raconte ensuite l’histoire – assez banale si on considère tous les crimes graves rencontrés dans sa carrière – de l’arrestation d’un charlatan qui lisait l’avenir et promettait aux jeunes femmes que l’homme de leur choix tomberait à leurs pieds.  Le seul point intéressant dans cette affaire, qui s’éternise en détails inutiles, c’est l’utilisation de deux jeunes femmes que Jargaille a engagé comme agents d’infiltration.  Comme quoi Eric Nadeau n’a rien inventé.

         Le chapitre intitulé Un drame du grand nord promettait beaucoup en poussant Jargaille hors de ses retranchements, à savoir dans le grand nord québécois, en traîneau à chiens et tout ce que ça implique.  L’aventure aurait effectivement pu être fascinante si ce n’était que de ce dénouement assez banal : le célèbre policier et son collègue Lasnier ont fait cette éreintante expédition pour découvrir que l’affaire n’était qu’un trappeur du nom de Perron qui avait mis fin à ses jours dans une région très isolée.  On est à des années lumières de la passionnante chasse à l’homme impliquant le mystérieux trappeur qui aurait porté le nom d’Albert Johnson dans l’ouest canadien[1].

         Bref, en dépit de la valeur physique qu’on peut lui accorder sur une tablette, le livre de Jargaille est assez peu intéressant.  Le fait de changer les noms, ainsi que les lieux et de se montrer très vague sur les dates, anéantit toute valeur historique.  Quant à ses impressions personnelles, autres confidences plus intimes ou réflexions de détective, il faut également oublier ça.  Un livre froid, sans introduction ni motivation quelconque.


[1] À lire : https://historiquementlogique.com/2014/05/04/albert-johnson-le-mysterieux-trappeur-du-nord-ouest/

La sortie en librairie de « L’affaire Dupont »

IMG_1766         C’est à compter du vendredi 26 septembre prochain que le livre L’affaire Dupont, une saga judiciaire fera sa sortie officielle en librairie. Dans un premier temps, il sera en vente à la Librairie l’Exèdre, située au 910 boulevard St-Maurice à Trois-Rivières. Il est possible de réserver un exemplaire du volume dès maintenant en téléphonant au (819) 373-0202.

L’affaire Dupont, qui compte 636 pages, présentera l’histoire la plus complète jamais publiée jusqu’à maintenant concernant ce dossier controversé. Dans son introduction, l’auteur insiste sur l’objectivité et le fait de laisser ses lecteurs forger leur propre opinion. Ainsi leur permet-il de revisiter la chronologie des événements de 1969 à 1994, avant de les plonger dans les nombreux témoignages entendus légalement en Cour en 1995 et 1996.

Dans sa conclusion, l’auteur se permet de revenir sur des points importants afin de démontrer une meilleure compréhension des preuves déposées légalement, ainsi que les autres qui ne l’ont jamais été. Il sera donc important de faire la différence entre un soupçon et une preuve.

Ce livre reste conscient de l’ampleur que cette légende urbaine a prise au cours des quatre dernières décennies, mais rappelle aussi que les perceptions, même les plus profondes, ne sont pas admissibles en preuve devant un tribunal et qu’il ne faut donc pas s’y fier pour porter un jugement éclairé.

Quoiqu’on en pense, quoiqu’on en dise, le dossier de l’affaire Dupont fait école. Jamais on n’aura dépensé autant d’énergie et d’argent pour trancher sur la cause de la mort d’un seul individu, exception faite de certaines recherches archéologiques peut-être.

Si l’affaire vous passionne, alors ne tardez pas à réserver votre exemplaire du livre dès maintenant car les quantités sont limitées.

Bonne lecture à tous!