Alice Paré, 1971

Documentation

Malheureusement, les documents relatifs à l’enquête du coroner, qui sont sans doute les plus précieux pour reconstituer une affaire de meurtre non résolu, sont aujourd’hui introuvables. En raison de cette absence d’information de première main, demeurons conscients que notre reconstitution à propos des circonstances entourant le meurtre d’Alice Paré ne pourra pas être aussi détaillée et fidèle à la réalité que nous le souhaitions. Le présent texte se base donc principalement sur la revue de presse.

Pour ceux et celles qui seraient tenté de voir dans cette absence documentaire une forme quelconque de complot, nous rappelons que ce genre de « trou documentaire » existe, tout simplement. La Loi sur les archives, apparue seulement en 1983, n’a pas pu tout contrôler.  Il existe, par exemple, des trous archivistiques énormes qui s’étendent sur des décennies dans le fonds des enquêtes de coroner pour le district de Trois-Rivières. Toute tentative de trouver une explication à un tel vide informationnel serait un pas de plus vers une réponse biaisée et vide de sens.

Ceci dit, les autres dossiers traités par le coroner Thibault (celui qui a enquêté sur la mort d’Alice Paré) sont pourtant à leur place dans la boîte d’archives que nous avons consultée en 2017. Pourquoi alors celui d’Alice Paré est-il absent? Parce qu’il s’agit d’une affaire non résolue et que les autorités de l’époque ont préféré le conserver dans le dossier de police dans l’éventualité de traduire un suspect en justice? Nous ne croyons pas que cela ait un lien puisque pour la plupart des autres affaires non élucidées ces enquêtes sont disponibles.

Les circonstances du décès

Alice Paré est née le 4 janvier 1957. En 1971, on la décrivait comme une jeune fille de 14 ans plutôt « fluette » de 70 livres et mesurant 4 pieds et 5 pouces. Elle habitait avec ses parents, au 667 boulevard Mercure, à Drummondville. Elle était une étudiante modèle, timide et très rangée.

En 1971, Alice Paré fréquentait l’école secondaire Jeanne-Mance. Le jour de sa disparition, elle a quitté cette école pour se rendre à son cours de musique dispensé dans un pavillon du Cégep de Drummondville.

Le mercredi 17 février 1971, Alice s’est rendue à son cours de flûte traversière au Cégep de Drummondville, plus précisément au pavillon Gilles Fortin, situé au 466 rue Saint-Jean. Le local était situé juste au-dessus d’un bar-salon, la Brasserie La Bourgade. Ce cours devait avoir lieu de 17h30 à 18h00, mais elle arriva en retard d’une dizaine de minutes. Le professeur, Marcel Saint-Jacques, ne l’avait pas attendu. Il était déjà parti.

Déçue, Alice emprunta 5¢ à Louise Larocque, une amie de son âge, et un autre 5¢ à Jean Vanasse, un jeune homme de 19 ans.

En sortant du pavillon, Alice traversa la rue Saint-Jean pour entrer dans une cabine téléphonique avec l’intention d’appeler sa mère afin que celle-ci vienne la chercher. Malheureusement, le téléphone était hors d’usage, ce qui l’obligea à revenir vers le pavillon de musique. Là, elle discuta durant quelques minutes avec Louise Larocque. Peu après, Alice lui aurait fait part de son intention de retourner chez elle à pied. « Elle a même expliqué à son amie la route qu’elle suivait toujours pour rentrer à la maison, soit une marche d’environ 1,6 km, en passant par la rue Saint-Jean, Lindsay et boulevard Mercure »[1].

Finalement, vers 17h40, Alice salua sa copine et sortit dans la rue. Dans ses mains, elle traînait la valise contenant sa flûte traversière. Elle portait alors son costume d’écolière « de couleur verte, un manteau ciré à col blanc, un chapeau blanc et des bottes blanches trois-quarts. Elle a les yeux noirs, les cheveux bruns qu’elle portait longs, mesure quatre pieds cinq pouces et pèse 70 livres »[2]. On ne devait plus jamais la revoir vivante.

Une trentaine de minutes plus tard, l’inquiétude poussa Madeleine Marier, la mère d’Alice, à se rendre en voiture jusqu’au pavillon Gilles Fortin. Sur place, elle apprit que sa fille s’était décidée à quitter par ses propres moyens.

Selon un article de Benoît Aubry paru dans Le Nouvelliste le 24 février, on aurait d’abord cru à une fugue. Après quelques jours, cependant, il est devenu évident qu’il était arrivé quelque chose de sérieux. Selon cette source, Alice aurait été enlevée « alors qu’elle revenait de son cours de musique ». Y avait-il eu un cours de musique ou non?

Cette erreur de style pourrait laisser croire que son cours avait eu lieu comme prévu, mais, faut-il le répéter, le cours de musique n’a jamais eu lieu en raison du retard d’Alice, incident qui avait précipité le départ du professeur. D’ailleurs, dans le même article, Aubry apportait lui-même cette précision. Voilà le genre d’imprécision qui peut se glisser dans les journaux. Et c’est pourquoi nous ne considérons pas les journaux d’époque comme une source primaire d’informations et c’est là que l’enquête du coroner aurait très certainement pu nous aider à trancher sur de tels détails.

Mais revenons aux écrits d’Aubry. Cette disparition a affecté toute la population de Drummondville, au point où plusieurs personnes se souviennent encore du choc produit par l’incident. C’est du moins ce qu’on peut constater aujourd’hui sur les réseaux sociaux.

À l’époque, comme c’est le cas dans la plupart des affaires médiatisées, plusieurs signalements ont été rapportés à la police.

Déjà, les parents essayaient de se faire à l’idée qu’ils ne reverraient plus leur fille en vie. André Paré, un homme de 69 ou 70 ans, confia au journaliste Aubry : « C’est une horrible conclusion à tirer, mais, de cette façon, s’ils la retrouvent morte, nous serons préparés ». Madeleine Paré, la mère, était sous l’effet de sédatifs au moment de rencontrer le journaliste, mais cette prescription ne l’aidait apparemment pas beaucoup à surmonter cette épreuve. Selon elle, Alice « ne pouvait supporter d’être absente de la maison très longtemps. Elle aimait être dans sa chambre pour faire de la peinture ou des poupées ».

Le cas de Denise Therrien ayant probablement laissé des traces dans la mémoire collective, les compagnes de classe d’Alice avaient même commencé à amasser de l’argent dans l’éventualité où le ou les ravisseurs demanderaient une rançon. Toutefois, ce ne sera jamais le cas.[3]

Dans Le Nouvelliste du 25 février, on précisait que les recherches se poursuivaient et que la plupart des corps policiers du Québec étaient impliqués. D’après ce petit article de trois paragraphes, c’est le capitaine Ange-Aimé Allard qui était le principal enquêteur au dossier.

Le 10 mars, Le Nouvelliste mentionnait que deux autres jeunes femmes avaient aussi disparues. L’une de 20 ans était rentrée chez elle après avoir décidé « d’aller coucher chez une amie en omettant d’en avertir ses parents ». La deuxième, qui avait 17 ans et demeurait dans la partie sud de Drummondville, était disparue après avoir dit à ses parents qu’elle sortait pour aller chercher le journal. Heureusement, elle a été retrouvée rapidement.

Le 15 mars, un article du Le Nouvelliste parlait d’une peur collective contre les enlèvements de jeunes filles dans la région de Drummondville. En plus du cas d’Alice, on soulignait qu’une adolescente de 17 ans « a failli être enlevée de force par un automobiliste à l’angle de la 12ème avenue et de la rue St-Eusèbe à Drummondville ». La jeune fille a pu se libérer de l’emprise de son agresseur. Elle aurait ensuite tenté de rentrer chez elle à pied, mais l’agresseur serait revenu à la charge. C’est seulement en se réfugiant dans un restaurant que la jeune fille avait fini par retrouver une sécurité satisfaisante en téléphonant à la police. Le quotidien parlait de « l’agressivité peu commune » de l’adolescente, ce qui lui a peut-être sauvé la vie.

Toutefois, rien ne permet de relier un seul des trois précédents cas à celui d’Alice Paré.

Le 17 avril, on pouvait lire dans La Presse que la police venait de découvrir un indice « qui pourrait éventuellement permettre de retracer la jeune Alice Paré ».

Cette information s’avéra cependant être une fausse piste. Une montréalaise croyait avoir reconnu la flûte dans une vente aux enchères organisée dans le Vermont et qui avait été achetée par un montréalais. Après vérification, la flûte n’appartenait pas à la jeune disparue. Ce fut cependant l’occasion pour le quotidien montréalais de préciser qu’Alice était la petite-fille de l’ancien juge Joseph Marier de la Cour des sessions de la paix et que deux de ses oncles étaient toujours juges à Montréal. Ce constat permit à bien des gens de développer une hypothèse que nous verrons de plus près à la section suivante.

Le lundi 22 avril 1971, La Presse soulignait que le capitaine Roméo Martineau avait appris que la disparue était « une adolescente rangée et timide »[4]. Les journaux parlaient d’un enlèvement mais sans qu’on partage nécessairement avec le public des arguments solides en ce sens. À cette étape de l’enquête, la police avait fouillé la plupart des chalets en bordure de la rivière Saint-François. Ces recherches ont été menées par le capitaine Ange-Aimé Allard de la police de Drummondville.

Le 26 avril 1971, plus de deux mois après la disparition, vers 12h45, trois jeunes travailleurs – André Camirand, Yvon Lampron et Lucien Paquin – qui circulaient en voiture dans le 3e rang de Sainte-Clothilde, près de Victoriaville, ont remarqué quelque chose d’étrange au pied d’un arbre, à une soixantaine de pieds de la route. Selon certaines informations que nous avons reçues en 2017, ces trois hommes travaillaient plutôt dans un champ à proximité du lieu de la découverte. Toutefois, ces informations se sont plus tard avérées erronées puisqu’elles nous ont conduits au mauvais endroit.

Les premiers enquêteurs arrivés sur les lieux, selon Le Nouvelliste, ont été le caporal Fernand Potvin et l’agent André Cerutti de la Sûreté du Québec. « Le corps gisait dans un boisé d’une petite clairière à environ 125 pieds du chemin. La tête de la victime était en état de décomposition avancée mais le reste du corps était intact. Le corps était revêtu de bas culotte, d’une jupe et un gilet et une paire de bottes. Apparemment, il n’y avait aucune trace de coups sur le corps ».

Selon Allô Police, c’est plutôt à une soixantaine de pieds de la route (de gravier) que le cadavre a été retrouvé. « Le corps était recroquevillé sur lui-même, couché sur le côté gauche et, du chemin, il était possible d’apercevoir une paire de bottes blanches ». L’hebdomadaire à sensation faisait cependant erreur en utilisant le terme « recroquevillé » puisque selon une photo qu’il a lui-même publié et que nous avons choisi de ne pas reproduire ici, le corps de l’adolescente était plutôt arqué vers l’arrière.

La pauvre portait encore l’uniforme de son école Jeanne-Mance de Drummondville, « un chandail à col roulé jaune, une jupe en lainage vert, des bas-culottes et des bottes blanches »[5]. Le corps était abimé par la putréfaction et par certains animaux sauvages. Près d’elle, les policiers retrouvèrent son manteau rouge, dont les manches étaient tirées vers l’intérieur « comme si on l’avait enlevé rapidement sans prendre soin de les replacer. Le blouson de lainage vert […] avait aussi été enlevé et déposé près du cadavre de la jeune victime »[6].

Dans une poche de son veston, on a retrouvé la clé de son casier scolaire. Quant au chandail jaune, il était légèrement relevé et les manches étirées au-delà des mains. Le corps fut aussitôt transporté à la morgue Marcoux de Victoriaville où le père, André Paré, l’identifia formellement.

Le Dr Jean-Paul Valcourt, médecin pathologiste de l’Institut médico-légal, s’est rendu sur la scène de la découverte. C’est le lendemain matin qu’il s’est chargé de pratiquer l’autopsie. Puisque nous n’avons ni l’enquête du coroner ni le rapport d’autopsie, nous devons nous fier aux détails rapportés par Allô Police : « il [Valcourt] a attribué la mort à des symptômes d’asphyxie qui auraient pu être causée par strangulation. Le cadavre de l’adolescente portait également quelques ecchymoses sur une cuisse et sur son corps, mais il a été impossible de savoir si ces blessures avaient été causées avant ou après le décès. D’autres expertises en laboratoire ont été faites, mais les résultats ne sont pas encore connus. L’enquête policière a cependant démontré que la jeune fille n’avait pas souffert du froid avant sa mort puisque son ou ses meurtriers lui avaient enlevé la vie avant de la déposer dans le fourré où les passants l’ont retrouvée la semaine dernière ».

Dans un article de Michel Auger paru dans La Presse du 29 avril : « d’après la police, il est fort probable que la jeune fille qui avait été portée disparue, il y a deux mois, n’ait pas été violée ». À défaut de ne pouvoir consulter l’autopsie ou l’enquête du coroner, on doit se fier à Auger pour ce dernier détail.

C’est aussi par Le Nouvelliste qu’on sait que le corps a été ramené à la morgue Marcoux & Fils de Victoriaville vers 19h00 dans la soirée du 26 avril. C’est ainsi qu’on apprend que l’enquête qui suivit fut conduite par le coroner J.-Arthur Thibault. Le détective en charge de l’enquête était le caporal Jacques Gadoury. Ce dernier pouvait compter sur l’appui de l’agent Marcel Vigneault, ainsi que des agents des autres corps de police impliqués.

Selon Le Nouvelliste, le père était résigné depuis longtemps à cette idée selon laquelle sa fille serait retrouvée morte.

Puisque la flûte traversière d’Alice manquait toujours, la police demanda l’aide du public. Ainsi, le 29 avril, vers 18h00, Rosaire Laplante, un citoyen du boulevard Gamache à Victoriaville, qui avait lu La Tribune, contacta les enquêteurs pour leur signaler que le 24 avril il avait trouvé une flûte traversière ainsi que son étui près de la route 20, entre Saint-Albert et Sainte-Clothilde. Selon Allô Police, la flûte était de marque Armstrong. On ignore cependant de quel côté de la route l’instrument a été retrouvé. En fait, précisons que la flûte a été retrouvée à environ 2 milles de l’endroit où se trouvait le cadavre.

Les funérailles eurent lieu à l’église Sainte-Thérèse devant plusieurs centaines de personnes. Le cercueil a été porté par des étudiants de Drummondville. La couverture médiatique des obsèques permit d’apprendre que Me André Paré était le demi-frère de la victime.

Jusqu’à maintenant, le meurtre d’Alice Paré n’a jamais été résolu. Nous ignorons d’ailleurs si les enquêteurs ont déjà eu un suspect sérieux à leur disposition.

Hypothèse no 1 : les liens familiaux

La première hypothèse, qui n’est pas de nous, prend racine parmi les liens familiaux des Marier, c’est-à-dire du côté de la mère de la jeune victime. Selon les médias de l’époque, Alice Paré était la petite-fille de l’ancien juge Joseph Marier de la Cour municipale de Montréal. Elle était aussi la nièce du juge Marcel Marier, également de la cour municipale de Montréal; et du juge Eugène Marier, celui-là de la Cour supérieure du Québec. De plus, l’un de ses oncles, Me Paul Rousseau, était avocat. Et pour finir, un autre membre de sa famille, Gérard Marier, était prêtre, une vocation qui avait encore un certain prestige à l’époque.

Certains ont vu dans cette nomenclature une piste sérieuse. La question est maintenant de savoir si la petite Alice a été assassinée parce que certains membres de sa famille faisaient partie intégrante du système judiciaire? Par exemple, un criminel entretenant une haine envers le juge qui l’a condamné aurait-il pu vouloir se venger?

C’est ce que certaines personnes ont pensé, surtout en lien avec la fameuse Crise d’octobre de 1970 et le Front de Libération du Québec (FLQ). Puisque l’un des membres du FLQ aurait comparu devant l’un des juges Marier, la machine à rumeurs s’est emballée.

Dans L’Union des Cantons de l’Est du 20 mars 1952, on peut lire une brève nouvelle sur le grand-père d’Alice, le juge Joseph Marier, devant lequel avait comparu un certain Eugène Guillemette, accusé de voies de faits sur un certain Labrecque. Mais ce genre de détails, quoique historiquement enrichissant, ne nous amène à rien de concret.

Pour savoir si l’un des juges Marier aurait eu maille à partir avec un criminel à un point tel que ce dernier a trouvé la motivation nécessaire pour se venger en s’attaquant à l’un des membres de sa famille élargie, il faudrait réviser minutieusement toutes les causes qu’ils ont plaidées. Cette tâche est non seulement utopique mais complètement folle. Et parce que nous sommes incapables de la vérifier convenablement, il nous faut abandonner cette piste.

Néanmoins, soulignons au passage que le juge Eugène Marier, l’un des oncles d’Alice, s’est éteint le 4 janvier 2016. Il était marié à Yvette Paré. Il avait 90 ans.

D’autre part, nos recherches ont permis de découvrir qu’Émile Marier, le frère du juge Joseph Marier, était gérant de la Banque Canadienne Nationale à Saint-Germain-de-Grantham. Celui-ci avait confié à ses proches que si des voleurs osaient le braquer, il n’hésiterait pas un instant à ouvrir le feu en premier. Or, il s’est avéré que la phrase du vieil entêté de 71 ans est devenue réalité le 28 août 1964, lorsqu’un braqueur est entré dans la banque.

À l’arrivée de la police de Drummondville, on a retrouvé le revolver de Marier, dont le barillet contenait une douille et cinq autres cartouches prêtes à être utilisées. Marier avait donc eu le temps de tirer un coup en direction de son assaillant, mais ce dernier avait eu raison de lui. Le septuagénaire était mort.

L’enquête a été confiée au sergent d’état-major Richard Masson, celui-là même qui s’apprêtait à résoudre le meurtre de la jeune Denise Therrien à Shawinigan quelques mois plus tard. L’enquête mena à l’arrestation d’un homme de 28 ans répondant au nom de Claude Levasseur. Son procès s’instruisit le 28 avril 1965 à Drummondville devant le juge Paul Lesage. Il sera condamné à mort avant que sa peine soit commuée en emprisonnement à vie.

Il est très peu probable que cette affaire ait un lien avec notre enquête, mais il est intéressant de constater que les coïncidences judiciaires sont parfois étonnantes. Non seulement le juge Joseph Marier avait perdu son frère dans un sanglant hold-up, mais quelques années plus tard il perdrait aussi sa petite-fille dans des circonstances aussi peu réjouissantes. Dans ce dernier cas, cependant, le crime n’a jamais été résolu.

Une recherche nous a permis d’en savoir davantage sur les parents d’Alice. André Paré et Madeleine Marier se sont mariés le 18 octobre 1944 dans la paroisse Saint-Frédéric à Drummondville. André, 42 ans, est décrit comme « chimiste » sur le bulletin de mariage. Quant à Madeleine, 25 ans, on la décrivait comme une femme à la maison.

On retrouve un André Paré décédé le 29 juillet 1987 à Drummondville à l’âge de 85 ans, né le 14 janvier 1902. L’âge correspond. Il avait pour mère une certaine A. Raiche.

Hypothèse no 2 : le prédateur sexuel

Le jour de sa disparition, Alice ne pouvait pas prévoir que son cours de musique serait annulé en raison de son retard. Elle ne pouvait prévoir non plus que la cabine téléphonique serait en dérangement. Ces deux éléments tendent à démontrer que la théorie de l’agresseur opportuniste est la plus plausible. L’enlèvement ne semble pas avoir été planifié à l’avance. N’oublions pas qu’Alice a également pris elle-même la décision de rentrer chez elle à pied, ce qui veut dire que cela n’était pas dans ses habitudes.

Brasserie La Bourgade à Drummondville, vers 1971. Le suspect que nous appelons Nils Bjurman avait l’habitude de traîner dans ce bar à l’époque de la disparition d’Alice Paré. Or, le local situé juste au-dessus de cette brasserie est celui où Alice devait avoir sa leçon de musique le soir de sa disparition. Puisque son cours a été annulé et qu’elle a traversé la rue pour tenter d’appeler sa mère dans une cabine téléphonique, Bjurman – en admettant qu’il se trouvait à La Bourgade ce soir-là – aurait eu tout le temps nécessaire d’observer la jeune fille.

Toutefois, ces éléments ne nous permettent pas de déterminer si son agresseur la connaissait ou non.

De plus, si on part de l’idée qu’Alice a été enlevée par un ou plusieurs hommes, ce ne fut certainement pas pour discuter avec elle de la pluie et du beau temps. Il faut se questionner à savoir pourquoi un adulte propose d’embarquer une adolescente de 14 ans dans son véhicule. S’il la connaissait, a-t-il convaincu Alice en lui proposant de la reconduire chez elle? Sinon, quel subterfuge a-t-il utilisé pour la faire monter avec lui?

Nous croyons possible, même s’il n’y a pas eu viol, que l’intention du ou des individus était l’agression sexuelle. Nombre de tueurs, qu’ils soient séquentiels ou non, sont d’abord motivés par un fantasme sexuel, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils parviennent à réaliser tous les détails du plan qu’ils s’étaient donnés au départ.

Malheureusement, nous ne possédons aucun élément important pouvant nous permettre de présenter un scénario de ce qui a pu se passer entre le moment de sa disparition et celui où on l’a laissé dans ce boisé.

Cependant, il semblerait plausible de penser que son agresseur a agi de façon spontanée. Il passait par là et a vu, ce jour-là, une occasion de s’en prendre à une jolie et jeune adolescente.

En 2017, un suspect nous a été proposé dans cette affaire. Nous l’appellerons Nils Bjurman, en « l’honneur » – ou plutôt devrions-nous dire en déshonneur – de l’un des personnages les plus détestables de la célèbre trilogie cinématographique Millénium. Cet homme, un criminel récidiviste, est toujours vivant.

Selon notre informateur, Bjurman aurait à son actif un crime similaire, à savoir l’attaque sauvage d’une jeune fille qu’il aurait laissée pour morte dans un motel après l’avoir agressé sexuellement vers la fin des années 1970. Jusqu’à maintenant, il nous a été impossible de prouver la véracité de ce crime.

En revanche, nous avons obtenu son casier judiciaire. En mars 2018, ce septuagénaire bien connu des policiers était de nouveau arrêté pour trafic de stupéfiants. À notre connaissance, il a toujours habité dans le secteur de Drummondville.

Outre cette feuille de route, notre informateur nous dit qu’en 1971 Bjurman avait l’habitude de fréquenter la Brasserie La Bourgade. Or, le local situé juste au-dessus de cette brasserie était le pavillon où Alice Paré avait l’habitude de suivre ses leçons de musique. Le soir de sa disparition, Bjurman s’y trouvait-il? Aurait-il eu le temps de l’observer? Lui aurait-il proposé de la raccompagner? Ou alors aurait-il utilisé la force pour la faire monter à bord de sa voiture?

En admettant que Bjurman aurait fait monter Alice dans sa voiture entre La Bourgade et la résidence des Paré, notre informateur nous a fait remarquer que celui-ci, étant donné l’endroit où le corps a été retrouvé par la suite, a été obligé de traverser la ville avec Alice à bord de son véhicule. Cette idée peut sembler surprenante mais pas impossible.

Voyons maintenant le passé criminel de Bjurman. Signalons au passage, malgré une fouille intensive des fiches du plumitif du district de Drummondville couvrant les années 1970, il nous a été impossible de trouver une accusation ou condamnation antérieure à 1986.

Le 12 décembre 1986, Bjurman était condamné pour une infraction au code de la sécurité routière qui lui valut une amende de 25$. Le 4 février 1987, il plaidait coupable à une accusation relative à la loi fédéral sur les stupéfiants : ici l’article 3 précise qu’il est question de publicité interdite. Il se mérita 50$ d’amende ou 15 jours de prison.

Quelques jours plus tard, soit le 16 février 1987, il plaidait coupable à une accusation relative au code de la sécurité routière, ce qui lui vaudra 200$ d’amende avec délai de 3 mois pour payer. Le 21 février 1987, il plaidait coupable à une accusation de délit de fuite devant le juge Marc Dufour, ce qui lui mérita 500$ d’amende ou deux mois de prison avec délai de 4 mois.

En fait, au fil des années, il plaidera coupable à de nombreuses accusations pour facultés affaiblies, et cela jusqu’en 2005, au point de se mériter une interdiction de conduite et même deux accusations d’entrave à un agent de la paix durant l’exécution de ses fonctions. Bref, c’est un récidiviste de la route et de l’alcool au volant.

Ce long cheminement nous montre à quel point cet homme peut avoir un problème avec la consommation de drogue et d’alcool, et surtout le fait de récidiver continuellement. En revanche, nous ne trouvons aucune trace dans ce casier judiciaire pour pouvoir en faire un suspect sérieux dans le meurtre d’Alice Paré. Personne ne peut le placer de façon formelle au bar La Bourgade le soir de la disparition. Personne ne l’a vu en sa compagnie, que ce soit en voiture ou à pied. Aucun indice matériel ne le relie à ce crime.

Certes, Bjurman connaît certains problèmes avec l’alcool, la drogue et la discipline, mais on est bien loin d’un prédateur sexuel. Est-ce que la police l’a seulement interrogé en lien avec l’affaire Alice Paré?

Conclusion

Selon une rumeur, le professeur de musique aurait été suspecté. Nous n’avons rien trouvé qui puisse appuyer cette hypothèse. Dans des causes aussi médiatisées, il n’est pas surprenant que les rumeurs partent dans tous les sens. C’était vrai en 1920 dans l’affaire Blanche Garneau et se l’était encore jusqu’à tout récemment dans l’affaire Cédrika Provencher. Alors, nous invitons le public à la prudence lorsque vient le moment de pointer une personne du doigt.

Dans une enquête de meurtre, tous les gens connus de la victime sont d’abord des suspects potentiels avant que des éléments viennent les éliminer à tour de rôle. Cette rumeur n’a rien de surprenant, tout comme elle n’a rien de sérieux non plus.

Force est d’admettre que nous n’avons aucun suspect sérieux dans cette affaire. Y en aura-t-il seulement un jour?


[1] Allô Police, 9 mai 1971.

[2] Benoit Aubry, Le Nouvelliste, 24 février 1971.

[3] Denise Therrien, 16 ans, a disparu en août 1961 à Shawinigan-Sud alors qu’elle se rendait à son premier emploi. Son corps a été découvert en avril 1965 dans un boisé. Marcel Bernier, le fossoyeur du cimetière St-Michel, en face duquel Denise avait été vue pour la toute dernière fois, a été condamné pour ce meurtre. Au cours de la période de disparition, quelques demandes de rançons ont été faites et toutes se sont avérées être des canulars. Le cas de Denise Therrien a retenu l’attention de tous les médias de la province de 1961 à 1966.

[4] La Presse, 22 avril 1971.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

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John Douglas, agent spécial du FBI

41EY24KE2FL__SX297_BO1,204,203,200_DOUGLAS, John et OLSHAKER, Mark. Agent spécial du FBI, j’ai traqué des serial killers. Éditions du Rocher, Monaco, 1995 (1997), 405 p.

À l’époque de sa sortie, il y a maintenant plus de 20 ans, ce livre s’était répandu comme une traînée de poudre. Curiosité morbide oblige, peut-être, plusieurs lecteurs se montrent friands de ce genre de lecture. Mais attention, les mémoires de John Douglas ne font justement pas partie de « ce genre de lecture ». Il est plutôt axé sur une meilleure compréhension de la criminologie, des enquêtes policières en matière de meurtre en plus de tenter une incursion plutôt réussie dans une certaine partie de l’esprit humain.

À l’époque, ma première lecture de ce bouquin fort instructif m’avait ouvert, il me semble, tout un horizon de pistes vers une meilleure compréhension de ces personnages horribles. Et malgré cet intérêt, je ne me suis pourtant jamais laissé tenter par les polars ou les romans policiers, sauf quelques rares exceptions, en particulier en matière de série télévisées fictives – par exemple True Détective et Broadchurch – dont le nombre rappelle parfois cette passion surabondante et exaspérante sur les morts-vivants, les vampires ou les Loup-Garou.

Le livre de John Douglas nous plonge au cœur du vrai, de l’authenticité choquante de ces crimes, dont plusieurs, faut-il le dire, sont tout simplement abominables. Son récit débute alors qu’il est au bord de l’épuisement professionnel, une situation si délicate qu’il passera une semaine dans le coma, entre la vie et la mort. À cette époque, il en faisait beaucoup trop. Seul agent à s’occuper à temps plein à dresser des profils de tueurs en série, il vivait constamment dans les avions et les hôtels, surfant sur les grandes villes américaines pour aider les corps policiers à épingler les plus dangereux tueurs de notre société. Les faits se déroulent aux États-Unis, bien sûr, mais on ne sent plus cette frontière virtuelle puisque le phénomène est tout simplement devenu mondial.

Sans entrer dans ses états d’âme, Douglas fait ensuite un retour en arrière pour nous raconter son adolescence et le début de sa vie adulte. En fait, cet homme athlétique et intelligent se défoula dans les sports, ne sachant trop que faire de sa vie. Son rêve de devenir vétérinaire s’étant écroulé, il fera son entrée dans l’armée pour finalement s’y occuper des sports. C’est par pur hasard qu’il fit application au FBI en 1970. Engagé aussitôt par la grande famille créée par le légendaire J. Edgar Hoover dans les années 1920, sa nouvelle carrière lui permit de poursuivre ses études en psychologie.

Après avoir travaillé à Détroit et Milwaukee à contrecarrer de nombreux vols de banque, en plus d’avoir été brièvement tireur d’élite dans une équipe de SWAT, il trouve enfin sa voix lorsqu’il entre au département des sciences du comportement à Quantico. Cette nouvelle affectation changera à tout jamais le reste de sa vie.

Douglas est également conscient que, tout comme au Canada, le taux de résolution des meurtres est à la baisse, et cela malgré les nouvelles techniques d’enquête et autres technologies des sciences judiciaires. Dans le bref historique de sa profession plutôt singulière et enviée par de nombreux amateurs, Douglas rappelle que le célèbre auteur Edgar Allan Poe avait sans doute compris plus d’un siècle et demi avant le FBI « l’importance du profil psychologique quand les preuves manquent pour élucider un crime particulièrement brutal et sans motivation apparente ».

Évidemment, il ne pouvait passer au côté de George Metesky, celui que l’on surnomma le poseur de bombes fou, qui sévissait à New York dans les années 1950. La police avait fini par entendre ce que le Dr James A. Brussel avait à dire à propos de ce dangereux personnage. On le prit d’abord pour un excentrique en raison du profil qu’il dressa en analysant de manière très exhaustive le contenu des lettres du poseur de bombes. Mais au bout du compte, lorsque les policiers appréhendèrent Metesky, celui-ci collait parfaitement au profil. En fait, le Dr Brussel avait poussé l’audace jusqu’à prédire qu’au moment de son arrestation l’homme porterait un veston croisé et boutonné. Eh bien, à l’arrivée des policiers dans son appartement, Metesky portait un veston croisé et boutonné.

Les travaux du Dr Brussel servirent à mettre sur pied la section des sciences du comportement au FBI. À l’arrivée de Douglas à Quantico, en 1977, cette section ne comptait que quelques années d’expérience et elle n’allait toujours pas sur le « terrain ». Justement parce qu’il se sentait un imposteur à enseigner des techniques qu’il ne maîtrisait pas au maximum, et cela devant des policiers souvent plus âgés et plus expérimenté que lui, Douglas se sentit obligé d’innover. Pour combler ce vide, il se rendit dans les pénitenciers américains afin d’étudier de véritables tueurs en série, face à face. L’un des premiers rencontré fut le célèbre Ed Kemper, un tueur au physique gigantesque, au Q.I. impressionnant et à la franchise désarmante. Douglas avoue avoir beaucoup appris en discutant avec lui.

Parmi les autres, on dénombre également Charles Manson. Certes, il n’a pu rencontrer le célèbre Ed Gein, ce tueur désorganisé des années 1950 dont la macabre histoire a inspiré des films comme Psychose, Le silence des agneaux et Massacre à la tronçonneuse, mais Douglas a eu accès aux boîtes d’archives secrètes à son sujet. Son examen du dossier lui fait d’ailleurs dire que Gein avait probablement fait plus de victimes que ne le prétendait l’histoire officielle. Cette étude permit à Douglas et ses collègues de constater certaines similitudes en plus d’accumuler une meilleure compréhension des éléments leur permettant ensuite de mieux interpréter une scène de crime. Par exemple, il est très rare que les tueurs en série dirigent leur colère vers la personne qui en est la source, sans compter qu’ils sont aussi charmants dans plusieurs cas. Logiquement, un monstre hideux serait facilement repéré et arrêté. Ce serait trop facile.

Rapidement, son perfectionnement l’amène à être le seul agent du FBI à travailler sur le terrain, à traiter 150 dossiers par année, au point où il passait pratiquement sa vie hors de chez lui. L’un des premiers cas qu’il relate en détails est celui du meurtre de Francine Elverson, une jeune enseignante souffrant d’une scoliose et qui a été sauvagement assassinée, mutilée et humiliée alors qu’elle se rendait au travail, tôt le matin. Étant donné l’heure matinale, les habitudes de l’immeuble et certains autres détails, Douglas dressa le profil d’un tueur sans emploi qui habitait tout près, avec un membre de sa parenté. Son intervention permit de réduire la liste des suspects. Lorsque le responsable fut arrêté, il collait parfaitement à la description.

On peut bien être contre la peine de mort, mais il y a tout de même un moment troublant où Douglas nous fait réfléchir, au point de nous faire comprendre que le fait de travailler sur le « terrain » change la vision de bien des choses. Au moment de réaliser le film Le silence des agneaux, l’acteur Scott Glenn, qui devait camper le rôle d’un personnage apparemment inspiré de Douglas, rencontra le célèbre agent spécial. Glenn était plutôt du genre libéral et manifestement contre la peine de mort. Sans même chercher à l’influencer, Douglas lui montra des photos de scènes de crime impliquant différentes victimes, incluant des enfants, ainsi que des vidéos. « Glenn a sangloté en les écoutant. Il m’a dit : « je n’imaginais pas une seconde qu’il existait des gens capables d’une chose pareille. » C’était un homme intelligent et compatissant, père de deux filles et il m’a confié qu’après ce qu’il venait d’entendre et de voir, il ne pouvait plus s’opposer à la peine de mort : « cette expérience à Quantico m’a fait changer d’avis à jamais » ».

Tout comme d’autres auteurs plus récents qui traitent du même sujet, Douglas était déjà d’avis que les tueurs en série savent ce qu’ils font, qu’ils ne peuvent donc pas prétendre être fous ou tenter d’être déclarés inaptes à subir leur procès, comme Me Guy Bertrand a tenté de le faire en 1963 avec Léopold Dion, pour ne citer que cet exemple. À ce sujet, Douglas précise ceci : « permettez-moi de me répéter : de mon point de vue, et d’après mon expérience, l’existence d’une pathologie mentale n’excuse pas chez un criminel. À moins d’être complètement délirant et de ne pas comprendre la portée de ses actions dans le monde réel, le criminel a choisi d’agresser quelqu’un d’autre. D’ailleurs, il est facile d’appréhender ceux qui sont vraiment fous. Pas les tueurs en série ».

Dans une autre affaire, quand il a prédit que le principal suspect allait se prendre un avocat et refuser de passer le polygraphe – ce qui s’est bien réalisé – cela n’est pas sans rappeler un cas très près de nous. De manière indirecte, d’ailleurs, il nous met en garde contre le détecteur de mensonges car pour certains tueurs en série, en particulier lorsque ceux-ci ont eu le temps de se conforter dans leurs idées, l’appareil devient totalement inutile. De plus, il ne faudrait pas oublier qu’il arrive que les enquêteurs rencontrent de véritables innocents qui se comportent comme de vrais coupables. Il faut donc se montrer prudent et surtout comprendre qu’il faut amasser des preuves solides pour condamner quelqu’un, même si notre intuition nous dit que c’est le pire bourreau du monde.

L’une des plus célèbres affaires sur laquelle il a travaillé reste sans doute celle des meurtres des enfants noirs d’Atlanta, qui s’est déroulée au début des années 1980. Certaines de ses techniques proactives ne purent malheureusement être appliquées dans ce cas-là en raison d’une lenteur administrative et de l’implication de beaucoup trop d’intervenants. Et pourtant, la police finit par appréhender Wayne Williams, un peu par hasard faut-il l’admettre, et l’accuser de deux meurtres seulement. Pour l’une des premières fois, alors que le profilage n’était pas encore une technique admise devant les tribunaux, Douglas agit comme conseiller pour le ministère public. Alors que le procès glissait lentement vers une victoire de la défense, ce fut grâce à une technique proposée par Douglas que le procureur de la poursuite parvint à faire craquer Williams devant les douze jurés. Le mal était fait. Williams venait de prouver la violence dont il était capable.

Il existe certaines vidéos de Williams sur YouTube, dans lesquelles il continue de clamer son innocence. Il faudrait être naïf pour gober ses paroles. Mais bon, on trouvera toujours des gens pour se ranger derrière de tels personnages.

Au milieu de ces drames parfois insupportables, il arrive aussi quelques moments cocasses, comme sur cette enquête concernant les enfants d’Atlanta. Près d’un des lieux où un cadavre avait été trouvé, des fouilles permirent de récolter une revue pornographique portant des traces de sperme. Après en avoir relevé les empreintes, un homme fut rapidement identifié. Cette enquête était devenue d’une importance telle que même le président américain suivait cette affaire de près. Alors, le suspect fut interrogé mais il commença par nier. Puis « il a reconnu que sa femme était sur le point d’accoucher et qu’il n’avait pas eu de rapports sexuels depuis des mois. Se refusant à tromper la femme qu’il aimait, il avait acheté ce magazine puis s’était dit qu’il irait se soulager dans les bois à l’heure du déjeuner. J’étais de tout cœur avec ce pauvre type. Rien n’était donc plus sacré! Il s’imaginait qu’il pourrait aller dans un endroit tranquille où il ne dérangerait personne et voilà que même le Président des États-Unis savait qu’il se masturbait dans les bois! ».

Douglas a aussi travaillé sur l’impressionnant cas de Robert Hansen, ce chasseur de l’Alaska qui finit par s’inspirer du comte Zaroff pour chasser de véritables êtres humains. Celui-ci enlevait des prostituées pour les agresser chez lui avant de les conduire vers des régions isolées à bord de son avion personnel. Loin de tout témoin potentiel, il ouvrait alors sa propre chasse.

Douglas enseigne plusieurs choses aux lecteurs, comme par exemple la différence entre le mode opératoire et la « signature », un terme qu’il prétend d’ailleurs avoir inventé; ainsi que la différence entre un tueur organisé et un autre désorganisé; les limites du polygraphe, et ainsi de suite.

Dans son chapitre intitulé Tout le monde a sa pierre, il nous montre comment il a réussi à coincer le tueur d’une fillette sans défense en plaçant l’arme du crime (une pierre ensanglantée) bien en évidence afin de perturber le suspect lors de l’interrogatoire. Dès l’entrée de l’individu, la vue de la pierre lui a immédiatement enlevé toute assurance. Peu après, il passait aux aveux.

Mais il nous prouve aussi que nous avons tous un point faible, en particulier lorsqu’il coince l’un de ses meilleurs collègues sur un sujet sensible. Même le plus chevronné des enquêteurs habitué aux techniques d’interrogatoire a lui aussi son point de vulnérabilité. Tout le monde a sa pierre!

Autre point intéressant, il ne parle pas uniquement de crimes commis par des tueurs en série, mais aussi de crimes qu’on pourrait qualifier de « plus ordinaire » ou intrafamiliaux. Les techniques apprises au FBI servirent également à démasquer une mère qui avait tué son propre enfant pour aller vivre avec un conjoint, qui lui n’en voulait pas. Dans ce type de crime, les mises en scènes sont plus nombreuses car destinées à éloigner ou détourner les soupçons. Le tueur en série, lui, n’a pas besoin d’en faire autant car, la plupart du temps, il n’a aucun lien avec sa victime et n’a donc pas besoin de détourner les soupçons.

Honnête, il ne se fait pas trop rassurant en disant que personne n’est à l’abri de ces monstres, car bon nombre d’entre eux frappent au hasard, sans type de victime en particulier. Il y a eu Ted Bundy qui s’en prenait uniquement à des étudiantes aux cheveux longs et avec une raie dans le milieu, tandis qu’on retrouve aussi des spécimens comme le Zodiac et David Berkowitz, qui ne choisissent pas leurs victimes. Tout ce qui compte, c’est de s’en prendre à quelqu’un.

Dans son avant dernier chapitre, Douglas se prononce également sur l’attitude de la psychiatrie vis-à-vis ces tueurs. Il se montre d’abord contre la castration pour une raison bien simple : « il ne sert à rien de castrer les violeurs récidivistes, bien que cette idée séduise un grand nombre d’entre nous. Le problème est que cela ne les arrêtera pas, ni sur le plan physique, si sur le plan psychologique. Il est clair que le viol est un crime alimenté par la colère et si vous castrez un type, vous ne ferez que relâcher un enragé dans la nature ».

Puis, en citant en exemple un psychiatre ayant suivi un individu particulièrement dangereux, il expose une faille assez flagrante qui mérite réflexion : « souvent, les professionnels de la santé mentale, comme le psychiatre de Thomas Vanda, ne veulent pas connaître les détails épouvantables des crimes commis par leurs patients afin de ne pas être influencés par cela. Mais comme je le dis toujours à mes collaborateurs, si vous voulez comprendre Picasso, vous devez étudier son art. De la même façon, si vous voulez comprendre la personnalité d’un criminel, vous devez étudier ses crimes ».

À la toute dernière page, il termine par un clin d’œil aux auteurs de fictions qui souhaitent s’inspirer de cas réels. Invité à une conférence de romanciers à New York, voici ce qu’il a retenu de son expérience : « à mesure que je relatais les détails de certaines des affaires les plus intéressantes que j’avais traitées, je me suis rapidement rendu compte que de nombreuses personnes décrochaient dans l’auditoire. Elles étaient profondément dégoûtées par les descriptions de ce que mes collaborateurs et moi voyons tous les jours. J’ai ainsi constaté que les détails ne les passionnaient pas. Je pense que c’est aussi à ce moment-là qu’elles ont pris conscience qu’elles ne voulaient pas relater les choses telles qu’elles étaient en réalité. Pourquoi pas? Nous avons chacun une clientèle différente ».

Douglas admet lui-même que le profilage est une science inexacte, mais son perfectionnement et sa mise en application a permis de résoudre plusieurs crimes graves non résolus. Ce n’est pas non plus une recette miracle mais un outil parfois important dans certaines enquêtes. Bref, un livre fascinant et incontournable pour les amateurs plus sophistiqués de faits judiciaires, mais surtout pour une meilleure compréhension de la criminologie.

La découverte des ossements de Denise Therrien

Exhumation des restes de Denise Therrien en 1965.
Exhumation des restes de Denise Therrien en 1965.

La découverte des restes de Cédrika Provencher vendredi dernier, le 11 décembre, n’est pas sans rappeler un autre cas survenu en Mauricie au cours des années 1960 : celui de Denise Therrien. En effet, depuis que nous savons maintenant que Cédrika a été victime d’un meurtre – commis probablement par un prédateur sexuel – le cas comporte certaines similitudes avec celui de Denise.

Denise, qui n’avait que 16 ans, disparaissait à Shawinigan au matin du 8 août 1961 à sa descente de l’autobus alors qu’elle se rendait à son premier emploi. Son cas fut considéré comme une affaire non résolue jusqu’à ce que le principal suspect, Marcel Bernier, passe aux aveux le 4 avril 1965 et accepte de guider les policiers vers les restes de sa victime, elle aussi abandonnée en plein bois. À noter qu’il les conduira également vers le corps de sa seconde victime, Laurette Beaudoin.

Pour mieux comprendre comment peuvent se dérouler de telles fouilles, je vous propose ici l’intégral du chapitre 12 de mon livre L’affaire Denise Therrien publié aux Éditions de l’Apothéose en juillet dernier :

Lundi 5 avril 1965.

Vers 14h30, Marcel Bernier dessina un plan afin d’indiquer l’endroit où il avait enterré le corps de Laurette Beaudoin. De plus, selon le rapport de Masson, il ajouta ceci : « demandez à mon beau-frère Léopold Lambert, gardien du cimetière, où il a enterré son premier enfant, après m’avoir remplacé, mesurez environ 5 pieds en revenant vers les petites croix, creusez environ 3 ½ pieds de profondeur au centre entre les croix et les arbres, vous ne pouvez vous tromper ».

Le jour même, Léopold Lambert fut avisé par la police d’enlever la neige à l’endroit indiqué et dès le lendemain on entama les travaux d’exhumation. Dès 10h30, les fouilles permirent de découvrir, à environ 4 pieds sous terre, « des débris de vêtements et d’ossements », écrira Masson. À 15h30, le corps, qui était encore vêtu, fut entièrement dégagé. Bernier avait donc vu juste. L’identification du corps ne serait qu’une formalité, mais les enquêteurs avaient maintenant tout lieu de croire que Bernier disait aussi la vérité concernant Denise Therrien.

Le Dr Jean-Paul Valcourt, pathologiste rattaché à l’Institut médico-légal de Montréal (IML), était présent sur les lieux, ainsi que le chimiste Bernard Peclet, le procureur de la Couronne Me Léon Lamothe, le coroner du district le Dr J. P. Janelle et le photographe judiciaire Richard L’Heureux. Les restes présumés de Laurette Beaudoin furent immédiatement transportés par l’entrepreneur funéraire Germain Carbonneau de Shawinigan-Sud jusqu’à la morgue de Montréal.

Les 7 et 8 avril, le Dr Valcourt, accompagné des docteurs Jean-Marie Roussel, I. Kerner et Claude Lachance, examina les artéfacts. On constata d’abord qu’à l’endroit où on avait retrouvé le corps il n’y avait aucune trace de cercueil. On spécifiera aussi que « ce cadavre, couché sur le côté droit, avait la tête vers le sud et le dos vers l’ouest. Le soulier droit avec les os du pied était près des pieds, à son arrivée [à la morgue]. Le soulier gauche était sous la jambe droite, complètement enlevé »[1].

Le Dr Valcourt et son équipe découvrirent également deux bagues munies de petites pierres qui étaient fixées à l’annulaire de la main gauche, qui elle, était repliée vers la tête. Le dentier supérieur se trouvait toujours dans la bouche, alors qu’une autre bague fut retrouvée à l’annulaire de la main droite. « Un linge bleu plié et attaché par une corde se trouvait près des membres inférieures », écrira le Dr Valcourt. Avait-elle été ligotée?

Si le rapport d’autopsie mentionne que des photos du crâne ont été prises, on ne les retrouve cependant pas dans le dossier d’archives.

Valcourt parla dans son rapport d’autopsie d’un corps « en décomposition assez avancée d’une personne de sexe féminin, ayant les cheveux blond roux et portant les vêtements suivants : une veste de laine ou matière semblable rosée, une chemise, une brassière-corselette, une gaine-culotte en place, un pantalon-jean et des souliers. La manche droite de la veste de laine était enlevée et repliée sur le thorax gauche. Sur la veste de laine et la brassière, il y avait des endroits que le feu semblait avoir touché quelque peu. Un briquet fut également retrouvé dans la terre près du tronc ».

Il ajouta également que « la plus grande partie du cadavre était transformée en adipocire[2] et les extrémités étaient squelettiques. La figure était méconnaissable. Le sexe s’établissait facilement par la présence des organes génitaux externes et internes. Un diaphragme anticonceptionnel fut trouvé dans le vagin ». Il put également établir que cette femme était âgée dans la trentaine au moment de sa mort et qu’elle mesurait entre 5 pieds et 1 pouce et 5 pieds et 3 ½ pouces.

Sur la fiche concernant la disparition de Laurette Beaudoin, émise seulement le 11 novembre 1963 par la Police provinciale du Québec, on la décrivait comme une femme de 5 pieds et 4 pouces âgée de 33 ans et pesant 115 livres. On mentionnait aussi qu’elle avait les yeux noisettes, des cheveux bruns teints en blond, et portait une cicatrice d’une longueur de 7 pouces sur le côté interne de la jambe droite. Finalement, on parlait également du fait qu’elle portait un dentier à sa mâchoire supérieure.

Détail très important, « le crâne présentait plusieurs fractures : l’une au fronto-pariétal gauche, une autre au pariéto-temporal gauche et une autre au pariéto-occipital gauche allant jusqu’à la base postérieure droite et à l’avant du firamen magnum. Ces fractures traduisaient des impacts violents à la tête, lesquels auraient pu être la cause du décès ». Autre détail qui servira plus tard à confondre Bernier lui-même, le Dr Valcourt notera qu’il n’y avait « aucune perforation du thorax ou de l’abdomen ne fut décelée. Aucune fracture des autres os ne fut notée ».

Puisqu’il était impossible d’identifier le corps par son apparence, car trop décomposé, on procéda à l’aide des bijoux, des vêtements et du dentier. Il s’agissait bien de Laurette Beaudoin, portée disparue depuis le 29 mai 1962.

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Le 7 avril, pendant qu’on examinait les restes du corps de Laurette Beaudoin à Montréal, Bernier dessinait, vers 17h45, un autre plan qui, cette fois, indiquait l’emplacement du corps de Denise Therrien.

Le 8 avril, c’est en compagnie de quelques enquêteurs que Bernier retourna dans le boisé du rang St-Mathieu afin de reprendre les recherches. Mais la tentative fut une fois de plus infructueuse. Après l’heure du souper, on ramena le prisonnier à Montréal.

Les 9 et 10 avril, les recherches se poursuivirent. Cette fois, les actions policières ne pouvaient plus passer inaperçues auprès du public et une patrouille dût être organisée pour tenir les curieux à l’écart.

Le dimanche 11 avril, c’est entre 16h30 et 18h30 que Bernier se rendit au bureau de l’inspecteur Masson pour lui dessiner un autre plan, cette fois pour indiquer l’endroit où il avait enterré les effets personnels à moitié calcinés de Denise Therrien. Selon lui, ces objets se trouvaient dans le cimetière St-Michel, contrairement à ses aveux du 4 avril où il laissait entendre les avoir ensevelis dans le bois, près du corps.

Les 12 et 13 avril, les recherches se poursuivirent. Le 14, Bernier se déplaça à nouveau en forêt. Vers 14h00, il indiqua un endroit dans une coulée, où il crut reconnaître l’endroit. Malheureusement pour les policiers, le sol encore gelé les empêcha d’aller plus loin.

Le 15 avril, avant de comparaître au palais de justice de Shawinigan pour tentative de meurtre à l’endroit de l’abbé Leblanc, Bernier fut amené au cimetière St-Michel pour indiquer un endroit où il aurait enseveli les effets de Denise. Après sa comparution, on le retourna à Montréal.

Masson écrira dans son rapport d’enquête que c’est le 15 avril que les recherches s’intensifièrent véritablement. On loua un « bulldozer » pour ouvrir le chemin sur une distance de plus d’un mille (1,6 km). Certes, il fallait s’activer pour accélérer le processus et profiter du fait que Bernier ne changeait toujours pas d’avis à propos de ses aveux et de l’aide qu’il semblait vouloir apporter aux enquêteurs. Une fois le chemin dégagé, on amena près de la coulée un compresseur qui allait permettre de percer des centaines de trous dans le sol gelé puisque le travail manuel était pratiquement impossible.

Le vendredi 16 avril, on utilisa un détecteur de mines emprunté aux forces armées, espérant que les objets métalliques que portait Denise, comme sa montre-bracelet, aiderait les chercheurs à la localiser. Mais ce fut sans succès. Quoiqu’il en soit, ce fut à partir de cette journée qu’on organisa une surveillance continuelle des lieux, 24 heures sur 24, afin d’éviter que les curieux s’approchent de ce qu’on croyait déjà être officiellement une scène de crime.

Le 23 avril, les enquêteurs, toujours occupés dans le boisé, reçurent la visite de Bernard Duchemin, inspecteur pour la compagnie Consolidated, et du contracteur Richard Gauthier, qui leur indiquèrent que les fouilles ne s’effectuaient pas sur les terrains de la compagnie mais plutôt sur ceux d’un lot privé portant le numéro 984 et appartenant à Josaphat Cossette. Ce dernier habitait alors au 861 de la rue St-Sévère, à Trois-Rivières.

Le dimanche 25 avril, Masson eut une autre rencontre dans son bureau de Montréal avec Marcel Bernier. La neige étant maintenant fondue, « il insista pour retourner sur les lieux, disant qu’il serait plus facile pour lui de reconnaître l’endroit », écrira Masson. Pourquoi cette insistance de la part de Bernier? Tenait-il à ce point à aider les policiers ou plutôt à retourner le plus souvent possible sur les lieux de son crime afin de revivre ses fantasmes?

Le 26 avril, le sentier était devenu tellement boueux qu’il fallut louer un véhicule Jeep au garagiste Clément Trudel de Shawinigan afin de poursuivre le transport des hommes et de l’équipement nécessaire aux fouilles.

Le 27 avril vers 11h00, c’est en se rendant vers le site des fouilles dans le boisé du rang St-Mathieu que Bernier demanda à ce qu’on s’arrête au cimetière, disant que « s’il n’y a plus de neige, dit-il, je suis certain de vous montrer l’endroit exact où j’ai enterré les effets de Denise »[3]. La voiture tourna alors pour s’engager sur les terrains du cimetière.

À l’endroit où se trouvait une plantation de pins, Bernier chercha un moment près du tronc de l’un d’eux avant de désigner des cailloux.

  • C’est ici, dit-il, je reconnais ces pierres. Vous n’avez pas creusé au bon endroit. Creusez à environ un pied de profondeur, près de ce pin, vous allez trouver ça tout de suite. Je suis tellement certain de mon coup que j’aimerais passer devant le peloton d’exécution si ce n’est pas vrai[4].

Avant de quitter le cimetière, Bernier insista pour se rendre à l’endroit où le cadavre de Laurette avait été exhumé. C’est en foulant le sol de cette fosse qu’il dira aux policiers : « la criss, elle ne l’a pas volée »[5].

Vers 18h30, après avoir creusé une dizaine de pouces, les policiers retrouvaient les effets personnels de Denise, tel qu’indiqué par Bernier. Parmi ces objets, on comptait un sac à main, un porte-monnaie, un calepin destiné aux autographes, un nécessaire à manucure et un chapelet.

À cette heure-là, Bernier se trouvait déjà depuis 15h00 dans le boisé du rang St-Mathieu en compagnie de certains policiers, où il passa deux longues heures « à scruter le ravin, la clairière et la rivière, pour dire que c’était bien l’endroit. Cependant, le paysage était tellement différent à cette période de l’année, qu’il demanda pour y revenir le soir afin de tenter de situer les lumières qu’il avait remarquées lors de sa visite de la fin de septembre 1961 ».

Est-ce que Bernier serait revenu sur les lieux vers la fin de septembre 1961, c’est-à-dire plus d’un mois après son crime? Pour quelle raison? Pour revivre son fantasme?

Quoi qu’il en soit, Bernier revint vers 20h00 en compagnie des policiers De Grâce et Roy pour déclarer que c’était bel et bien à cet endroit. Après cela, on le ramena à Montréal.

Les 27 et 28 avril, la zone de recherche continua de rétrécir graduellement au sein de cette lugubre coulée.

Le 28 avril 1965, Henri et Jeanne Therrien, accompagnés de leur fille Micheline, se rendirent au poste de police de Shawinigan pour identifier les effets personnels retrouvés près des pins, dans le cimetière. Pour la première fois depuis plus de 3 ans, en reconnaissant ces objets comme étant ceux ayant appartenus à sa fille, Jeanne réalisa que Denise ne rentrerait plus jamais à la maison. Il n’y avait maintenant plus de doute possible concernant la cause de sa disparition. On l’avait sauvagement assassinée.

À cette seule pensée, la pauvre mère s’effondra en sanglots. Le choc fut terriblement insupportable.

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Le jeudi 29 avril à 10h00, Bernier comparut à nouveau à la Cour de Shawinigan mais sa cause pour tentative de meurtre fut à nouveau remise à une date ultérieure. Bien sûr, ce délai permettait aux enquêteurs de poursuivre leurs recherches, eux qui se savaient si près du but.

Au cours de l’après-midi, on le ramena en forêt. Ce sera d’ailleurs sa toute dernière visite sur les lieux. Cette fois, il se montra convaincu du site exact, c’est-à-dire le même qu’il avait indiqué un peu plus tôt. Dès lors, on le ramena en cellule à Shawinigan, où il passa la nuit suivante. Le lendemain, on obtiendrait la confirmation définitive selon laquelle le nom de Denise Therrien ne serait désormais plus associé au mot disparition, mais plutôt à celui d’assassinat.

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Au cours de l’avant-midi du vendredi 30 avril, Bernier demanda à parler à l’inspecteur Masson. Durant environ une heure, il fera ces révélations que Masson notera dans son rapport :

Laurette Beaudoin savait que j’avais tué Denise Therrien, car le lendemain du meurtre, soit le mercredi 9 août, elle vint au cimetière St-Michel y chercher de l’argent. En fouillant dans mes poches, le porte-monnaie rouge de Denise Therrien tombe par terre et elle le ramasse. C’est à ce moment-là que je lui ai tout conté. Elle utilisa cette pièce à conviction par la suite pour me faire chanter, elle en profitait pour me demander toujours de l’argent. Les surplus que je me faisais à vendre des monuments et à faire des bases de ciment, ne suffisaient plus, et disait-il, il me fallait emprunter aux bureaux de finance, cela ne pouvait continuer.

Un jour vers la fin de mai 1962, Laurette me téléphona au cimetière pour me demander $150.00. Je n’avais plus d’argent et je ne pouvais plus emprunter, c’est alors que j’ai décidé de la faire disparaître, car j’étais certain qu’elle me dénoncerait. Je lui [ai] alors dit que j’irais la chercher le lendemain soir, que j’aurais l’argent, mais qu’en retour elle devrait me remettre le porte-monnaie.

Tel que convenu, vers 6 :00 p.m., le lendemain soir, je me suis rendu sur la rue près du parc à Grand’Mère à un endroit où elle pouvait voir mon camion. Elle vint me trouver. Je crois que nous sommes allés faire un tour à l’hôtel puis nous sommes retournés au chalet du cimetière où l’on se chamaille un peu. Elle me lança un pot de verre par la tête, qui alla se briser sur une porte. Je lui ai donné un coup à la figure, elle se releva plus agressive, elle tenta de me frapper à nouveau. Je lui ai donné un deuxième coup, elle tomba. Ne sachant trop ce que je faisais, je suis allé dans le garage chercher une barre de fer pour la frapper à plusieurs reprises sur la tête. Je la chargeai ensuite sur mes épaules et je suis allé l’enterrer à l’endroit où vous l’avez retrouvée. Je me suis emparé du porte-monnaie rouge que j’ai brûlé avec la sacoche que j’avais gardée je ne sais trop où pour enterrer le tout endessous [sic] des arbres au bout du cimetière. J’ai menti en disant dans une autre déclaration que j’avais disposé de ces objets le 8 ou 9 août 1961.

Après avoir enterré Laurette, je suis revenu au chalet du cimetière laver le sang qui s’y trouvait. Avant de retourner chez moi, je suis allé jeter sa sacoche noire à la rivière au bout d’un pont et j’allai enterrer ma chemise tachée de sang dans un terrain vacant.

C’était pour enterrer Laurette que j’avais creusé une fosse en dessous du chalet du cimetière, mais l’endroit me paraissait peu sûr pour l’enterrer là.

Laurette possédait une montre-bracelet que je lui ai enlevé afin de changer le boîtier et le bracelet chez un bijoutier des Trois-Rivières, pour qu’elle ne soit pas identifiée. J’ai donné ensuite cette montre à sa fille Nicole.

La police tenta de faire identifier formellement cette montre, tout comme elle envoya des plongeurs au pont enjambant la petite rivière Shawinigan, mais sans succès. Bernier conduisit également les policiers sur l’avenue Masson, à l’intersection de la rue Bellevue, là où il disait avoir enterré sa chemise ensanglantée. Mais il fut surpris de constater qu’on y avait construit une maison depuis sa dernière visite datant de 1962.

Finalement, c’est vers 15h30 en ce 30 avril, dans cette inquiétante coulée, que les chercheurs perforaient à coups de pics et de pelles depuis une quinzaine de jours, que les premiers ossements furent découverts par le sergent Denis Viau. Dès lors, on se fit plus minutieux. Mais un frisson étrange envahit alors les policiers qui étaient sur place. Tous savaient qu’on venait de retrouver Denise Therrien. Bernier avait donc dit la vérité. La jeune fille avait été assassinée. Il ne restait maintenant plus qu’à dégager ses restes.

Au cours de la soirée, le pathologiste Valcourt débarqua sur les lieux, de même que le coroner, le procureur de la Couronne et plusieurs policiers. Comme la terre était encore gelée, on prit la décision de découper un bloc qui englobait littéralement la dépouille. Il serait ainsi beaucoup plus facile de le transporter jusque dans les locaux de l’Institut médico-légal de Montréal, là où on pourrait le nettoyer et l’examiner de manière discrète et scientifique.

Paul Marcel St-Ours, entrepreneur funéraire basé au 2205 rue Champlain à Shawinigan, se chargea de transporter ce bloc jusqu’à Montréal.

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Dès le lendemain, le Dr Jean-Paul Valcourt procéda à l’autopsie. En plus d’avoir constaté que le corps reposait sur le dos, la tête pointée vers la rivière St-Maurice, il nota que « le crâne présentait plusieurs traits de fracture avec enfoncement, surtout à l’avant droit et gauche. Il y en avait également sur les côtés et à la base du crâne postérieur. Aucune autre fracture ne fut décelée ailleurs, sur le squelette. Les fractures du crâne indiquaient à mon avis, des impacts violents à la tête pouvant être bien suffisants pour causer la mort ». C’était là une similitude frappante avec l’autopsie réalisée sur les restes de Laurette Beaudoin, quelques jours plus tôt.

Par conséquent, les résultats des deux autopsies correspondaient aux aveux de Bernier, qui avait mentionné avoir utilisé un bout de tuyau pour avoir tué ses deux victimes.

Le 6 mai, les Therrien vécurent un autre moment difficile en allant identifier d’autres objets, cette fois ceux retrouvés avec les restes. Ils y reconnurent les espadrilles vert de pointure 5 ½, des boutons, une boucle, une paire de bas, une crinoline, une gaine-culotte, et une montre bracelet de marque Medana. Tous appartenaient à Denise.

Il n’y avait donc plus de doute possible. Après plus de 3 ans et demi, on venait enfin de la retrouver.

Mais le mystère n’était pas résolu pour autant. Restait maintenant à faire condamner son meurtrier, à éclaircir les circonstances du crime et à comprendre le mobile. Qui, comment et pourquoi?

 

 

 

 

[1] Rapport de Richard Masson, p. 116.

[2] Nom que l’on donne au gras de cadavre qui se transforme en une substance savonneuse d’apparence grise blanchâtre et qui, au toucher, est molle et graisseuse. À ce sujet, voir Jean-Pol Beauthier, Traité de médecine légale, 2011, p. 909, « après les réactions de fermentation, les graisses neutres (par exemple les triglycérides) subissent une saponification, ce qui produit cette substance blanc grisâtre, molle et grasse au toucher, appelée l’adipocire, ou « gras de cadavre ». Ce matériel caséeux apparaît souvent de manière assez précoce, dans les conditions chaudes et humides. Cette transformation sera d’autant plus importante que le corps contient une quantité importante de graisse. Une fois formée, l’adipocire peut être stable durant des années ».

[3] Paroles de Bernier rapportées dans le rapport de l’inspecteur Richard Masson, p. 121.

[4] Ibid.

[5] Ibid. Masson a eu la décence dans son rapport d’écrire seulement « la C…, elle ne l’a pas volée ».

Lucien Picard, prédateur sexuel

Lucien Picard
Lucien Picard

Le mercredi 28 juillet 1954, David Trudeau et sa femme, qui habitaient au 974 rue Chenneville, tout près du terminus de tramway de la rue Craig, rapportaient la disparition de leur fils de 6 ans, Raymond Trudeau. Le père travaillait dans une usine située à quelques pas de leur logement alors que la mère était serveuse dans un restaurant du rez-de-chaussée. Vers 17h00, l’enfant alla voir son père au travail, lui demandant 5¢ pour de la crème glacée. Celui-ci refusa puisque ce serait bientôt l’heure du souper. Ce fut la dernière fois que David Trudeau voyait son fils vivant. Le jeune Gary Waddell, un camarade de Raymond, dira l’avoir vu partir avec un inconnu d’âge adulte, ajoutant que l’homme avait « une drôle de peau ». Il n’en faudra pas davantage pour faire craindre le pire aux parents. La police effectua des recherches le jeudi et le vendredi, tandis que les Trudeau offraient une récompense de 250$ à quiconque ramènerait leur fils.

Au matin du samedi 31 juillet, vers 7h00, deux travailleurs, Roger Levac et Eddie Drainville, descendaient la rue St-François-Xavier lorsqu’ils ont aperçu deux boîtes près de l’espace réservé aux déchets. Puisqu’il avait lui-même sorti les poubelles la veille sans avoir remarqué ces boîtes, Levac décida d’aller voir. L’une des boîtes contenait un pied humain, deux jambes et deux mains. À 7h15, les constables Aimé April et Raymond Paquet débarquaient sur les lieux, suivis de près par les détectives Marcel Saint-Pierre et Marc Maurice de l’escouade des homicides. Dans la deuxième boîte, ceux-ci découvrirent une tête dont les oreilles et le nez avaient été découpés. Le lien fut rapidement établi entre ces restes humains et la disparition de Raymond Trudeau. Le père, qui avait prévu une fête pour souligner le 6ème anniversaire de son fils, né un 27 juillet, dut se contenter d’aller identifier son corps à la morgue. Rapidement, Allô Police parla de sodomie pour expliquer le mobile du crime. L’examen préliminaire à la morgue fut effectué par le Dr Paul Martin, médecin légiste, qui avait conclu que « l’assassin s’était livré sur lui à des actes de sadisme avant de le faire mourir. Le nez et les yeux et les oreilles ont été presque complètement arrachés; son visage est méconnaissable »[1].

Le dimanche, des locataires du 267 Ouest de Lagauchetière contactèrent les policiers pour leur faire part qu’une odeur nauséabonde émanait de l’appartement d’un dénommé Lucien Picard, 45 ans[2]. En ouvrant la porte du logement, l’odeur s’accentua avant que les policiers ouvrent une valise contenant le torse du jeune garçon. « Ce torse, on l’avait mutilé, en lui ouvrant le bas du ventre avec un instrument tranchant », pourra-t-on lire dans Allô Police. Rapidement, on lança un avis de recherche à l’échelle provincial pour retrouver Lucien Picard, un homme mesurant un peu moins de 5 pieds.

Le lundi 2 août, vers 9h10, c’est un appel téléphonique au quartier général de la Sûreté municipale de Québec qui informa les policiers que l’assassin de Trudeau se tenait en face d’un garage de la rue St-Luc dans le quartier St-Sauveur. Lorsque deux policiers s’approchèrent, quelques minutes plus tard, il prétendit s’appeler Bilodeau avant de finalement donner son vrai nom. Au poste, il fera deux déclarations mais refusera de signer la dernière. Des détectives de Montréal viendront ensuite le cueillir pour le ramener.

Les vêtements encore sanglants de Picard furent confiés au Dr Rosario Fontaine. Pendant ce temps, les policiers découvrirent que Picard avait été vu avec un autre homme dans sa chambre, le matin même où l’on découvrait les boîtes. Il s’avéra que cet homme était son frère, Henri Picard, qui habitait au 407 Est de la rue Lagauchetière. Celui-ci avoua être allé à la chambre de son frère mais sans savoir ce qui se passait. C’est lui qui permit aux policiers de dresser une certaine biographie de l’accusé. Lucien était donc le 23ème enfant d’une famille de 24. Jusqu’à l’âge de 29 ans il avait résidé dans le quartier St-Sauveur de Québec avec ses parents avant de décrocher un emploi de machiniste. La même année, il épousait une fille de l’endroit qui lui donna deux enfants. Alors qu’il avait 38 ans, sa femme décéda au moment d’un autre accouchement qui coûta également la vie au nouveau-né. C’est après ce drame que Picard était venu s’installer à Montréal avant de placer ses deux enfants en institution pour se remarier. Mais cette dernière union fut de courte durée. Quelques jours seulement avant le meurtre du petit Trudeau, cette seconde épouse était revenue auprès de lui avant de le quitter à nouveau. Voilà probablement l’élément déclencheur de sa folie meurtrière.

Étant donné la nature de son crime, les médias parlèrent d’un désir de lynchage parmi la population. Une foule d’environ 75 personnes l’attendait le 5 août à la porte de la morgue de la rue Saint-Vincent pour l’enquête du coroner. Des policiers à cheval furent demandés sur place pour disperser les manifestants qui en voulaient à celui qu’on surnommait « le boucher de la place d’Youville ». Picard, très craintif, arriva à bord d’une voiture de police vers 11h00 sous les injures de la foule. C’est le coroner A.-B. Clément qui présida l’enquête, alors que Me George Hill représentait la Couronne. Le Dr Rosario Fontaine y expliqua avoir constaté que l’enfant avait été tué par strangulation, ce qui souleva les sanglots de la mère. Un voisin d’immeuble de Picard dira ensuite que ce dernier avait pour habitude de boire et que la dernière fois qu’il l’avait vu, au soir du 30 juillet, Picard était en état d’ivresse.

Le frère de l’accusé expliqua avoir détecté une odeur étrange dans la chambre mais que Lucien lui avait dit qu’il avait de la viande à livrer à un ami travaillant au Grand Central Hotel et qui s’adonnait à l’élevage d’animaux. Les deux frères avaient ensuite passé la soirée dans une taverne de la rue Bleury avant de se laisser. Le jury du coroner déclara Picard criminellement responsable de la mort de Raymond Trudeau. Quelques heures plus tard, il comparaissait devant le juge Maréchal Nantel pour être officiellement accusé de meurtre. Il fut ensuite conduit à la prison de Bordeaux.

Pour Allô Police, un journal consacré aux faits divers lancé l’année précédente, ce fut l’occasion de rappeler aux lecteurs qu’un meurtre avait été commis au Grand Central Hotel, le dernier lieu de travail de Picard, en 1950. Dans la nuit du 12 au 13 juin 1950, le corps d’Helen Bomwer, une prostituée de 37 ans connue sous différents pseudonymes, était retrouvée morte étranglée dans l’une des chambres de cet hôtel situé au 762 rue Windsor. Toutefois, Picard n’avait rien à voir avec cet incident puisque le meurtrier, Gérard Boyer, s’était lui-même livré aux autorités moins de 48 heures après le crime.

L’enquête préliminaire de Picard se déroula devant le juge Irénée Lagarde. Me Paul Aubut défendait l’accusé alors que la Couronne était représentée par Me Maurice Cousineau. Le propriétaire de l’immeuble, Edmond Moreau, 24 ans, raconta que Picard habitait dans l’une de ses chambres depuis environ trois mois. Le juge Lagarde considéra ensuite que la preuve était beaucoup trop circonstancielle, qu’il faudrait davantage de preuves pour se diriger vers un procès. Il ajourna l’enquête à la semaine suivante. Me Aubut, 39 ans, avait défendu quatre autres accusés de meurtre au cours des cinq dernières années : deux avaient eu droit à un verdict d’aliénation mentale alors que les deux autres avaient été condamnés pour manslaughter. Suite à cette décision du juge Lagarde, il déclara : « je veux qu’il soit bien entendu, au début de cette enquête, que je sympathise grandement avec la famille Trudeau qui a été si fortement éprouvée. Je suis de l’avis du juge Maréchal Nantel qui a dit qu’il n’appartient pas au public, ni à la presse, de condamner un accusé dans ce pays ».

Chose assez rare, le procureur général de la province, c’est-à-dire le premier ministre Maurice Duplessis, décida d’appliquer le preferred indictment pour casser la décision du juge Lagarde et ainsi obliger Picard à subir son procès. Le juge Lagarde se contenta de déclarer que la manœuvre était tout à fait légale et que le procureur général pouvait prendre cette décision s’il jugeait qu’il y avait matière à pouvoir condamner l’accusé. Pour sa part, Me Aubut se tourna vers une autre stratégie en demandant une expertise psychiatrique pour son client. De plus, la cause étant devenue célèbre à travers tout le Québec, Me Aubut craignait de pouvoir trouver un jury impartial.

Lucien Picard, à gauche, mesurait un peu moins de 5 pieds.
Lucien Picard, à gauche, mesurait un peu moins de 5 pieds.

Picard, l’homme au visage « rougeaud et pommelé »[3] se présenta sans avocat devant le juge Wilfrid Lazure le 2 novembre pour déclarer : « je suis coupable de meurtre et je veux être pendu le plus tôt possible. Il n’y a pas de justice pour moi ici-bas. Je ne l’obtiendrai que dans l’autre monde, j’en suis persuadé! On a tellement parlé de moi, on en a tellement dit à mon sujet, on a raconté tellement de mensonges que je veux en finir! Cette justice que je réclame, je suis convaincu que je ne l’aurai pas sur terre »[4]. Le juge le renvoya tout de même subir son procès, quelques jours plus tard, tout en exprimant son souhait de lui désigner un avocat d’office car il semble que Me Aubut s’était retiré du dossier. En effet, c’est ce que laissait entendre Allô Police alors que d’autres journaux démontrèrent que Me Aubut continua pourtant d’épauler son client jusqu’au procès. Par ailleurs, les psychiatres avaient conclus que Picard était sain d’esprit.

Le procès se déroula les 8 et 9 novembre au palais de justice de Montréal devant le juge Lazure. Picard prétendit ne garder aucun souvenir de l’agression mais l’agent Léo Plouffe, expert de la police, dira avoir trouvé du sang humain sous les ongles de l’accusé qu’il avait ensuite fait analyser par le Dr Fontaine. « Le Dr Rosario Fontaine a révélé que le démembrement de l’enfant avait été fait avec un couteau à pain dentelé, dans la chambre habitée par Picard, à 267 ouest, Lagauchetière. Picard habitait une petite chambre dans la cave »[5]. Dans cette pièce, les enquêteurs avaient prélevé un morceau de prélart, des serviettes, une taie d’oreiller, un drap, un pantalon gris, une couverture verte, et un linge à vaisselle taché de sang. Dans un plat on avait également découvert des traces de chair humaine et deux cheveux qui furent identifiés comme ceux de la victime. La défense n’eut aucun témoin à présenter. Toutefois, on décida de miser sur le témoignage de l’accusé. Alors Picard prêta serment avant de s’offrir aux questions des procureurs.

Selon La Patrie, Me Aubut aurait posé une seule question à son client : « vous souvenez-vous d’avoir tué l’enfant Trudeau? ». L’accusé nia, ajoutant qu’il ne l’avait jamais vu avant de découvrir les morceaux de cadavre dans sa chambre. « Il ne se souvient que vaguement de ce qu’il a dit dans les deux déclarations qu’il a faites à la police de la ville de Québec. Il ne dit pas que la police lui a soutiré les aveux, mais il dira au juge que c’est la police qui lui a raconté les péripéties du crime commis à Montréal »[6].

Lorsque le juge Lazure lui demanda ce qu’il avait l’intention de faire de cette « viande », c’est seulement après un long silence que l’accusé répondit qu’il ne voulait pas dire à son frère qu’il avait découvert un corps d’enfant dans sa chambre. Il poussa l’audace jusqu’à prétendre qu’il avait eu l’intention de contacter la police, sans pouvoir en faire la preuve cependant.

Dans son édition du 10 novembre, La Patrie le surnommait « le boucher de la rue Lagauchetière », ajoutant que « jamais procès n’a autant donné le haut-le-cœur à ceux qui par devoir ont dû écouter les détails d’un crime dont les gestes répugnent. Le récit de ces horreurs faisait courber la tête de honte aux auditeurs qui n’osaient même pas se regarder et cependant Picard, le tueur d’enfant, jetait un regard curieux, du coin de l’œil, pour voir l’effet de son crime sur ceux qui en entendaient le récit. Aucun geste, aucune parole, au cours des séances du procès n’échappait à Picard. L’œil vif et intéressé, il voyait tout. Il soutenait du regard ceux qui osaient l’envisager »[7].

Les restes du jeune Raymond Trudeau furent retrouvés près de conteneurs à déchets.
Les restes du jeune Raymond Trudeau furent retrouvés près de conteneurs à déchets.

Dans sa plaidoirie, la défense, par la voix de Me Paul Aubut, tenta de plaider l’aliénation mentale, extrapolant sur le fait que de tels gestes ne pouvaient pas être commis par un homme normal. Me John Bumbray de la Couronne dira lui aussi que ce crime ne pouvait être l’œuvre d’un homme normal mais qu’il pouvait avoir été commis « par un sadique intelligent et que les sadiques de cette espèce doivent être pendus ». Il ne fallut qu’une quinzaine de minutes aux jurés pour délibérer et revenir avec un verdict de culpabilité. L’exécution fut aussitôt fixée au 11 février 1955. Le juge Wilfrid Lazure, qui pourtant en avait vu d’autres, lancera ensuite à l’accusé « je vous plains, non à cause du châtiment que vous recevez, mais pour les remords qui doivent vous torturer depuis que vous avez commis ce crime, le plus révoltant et le plus sadique que je connaisse »[8].

À l’occasion de son exécution, La Patrie souligna que le crime de Picard avait été pour les policiers de la ville « l’un des meurtres les plus horribles dans l’histoire de la métropole ». Picard assista à une messe de minuit avant que le shérif Hurteau s’occupe de superviser son exécution. C’est à 0h30, au petit matin du 11 février, que la trappe s’ouvrit sous les pieds de Picard. Son décès fut constaté à 0h44.[9]


 

[1] Le Canada, 2 août 1954.

[2] Allô Police le décrira tantôt comme un homme de 44 ans, tantôt de 53 ans. Selon d’autres sources, il avait 43 ans.

[3] Le Canada, 2 août 1954.

[4] Allô Police.

[5] La Patrie, 9 novembre 1954.

[6] La Patrie, 9 novembre 1954.

[7] La Patrie, 10 novembre 1954.

[8] La Patrie, 10 novembre 1954.

[9] Sur son site Internet La Mémoire du Québec Me Jean Cournoyer écrit que Lucien Picard a été pendu pour les meurtres de six personnes. En septembre 2015, Me Cournoyer me répondait dans un courriel qu’il croyait se souvenir que cette information lui provenait d’Allô Police. Après vérification dans ce journal et les autres déjà cités, il m’a été impossible de confirmer cette information. Le 3 août 2015, le bureau de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BANQ) à Montréal m’informait que leur dossier judiciaire concernant le procès de Picard a été détruit. Pour le consulter, il faut donc se tourner vers les Archives National du Canada à Ottawa.

Denise Therrien a-t-elle été victime d’un tueur en série?

Marcel Bernier
Marcel Bernier

Voilà une hypothèse que j’aborde dans mon nouvel ouvrage intitulé L’affaire Denise Therrien, une affaire classée. Le livre fera sa sortie en librairie à la mi-juillet 2015.

Le terme de « tueur en série » pour une affaire de meurtre survenue en Mauricie peut étonner, mais l’idée n’est pas aussi loufoque qu’on pourrait le croire. D’ailleurs, cette hypothèse n’est pas le fil conducteur de mon livre et n’apparaît qu’à la fin, c’est-à-dire après avoir réviser tout le dossier judiciaire et présenté au lecteur les détails du procès de Marcel Bernier survenu en 1966. En effet, pour mieux comprendre certains aspects de sa personnalité, il faut d’abord s’imprégner du procès mais aussi des démarches ayant conduites à son arrestation.

Il ne faudrait pas oublier que Denise Therrien ne fut pas sa seule victime, sans compter qu’il semble avoir tendu des pièges dans le but d’attraper d’autres jeunes filles, traduisant ainsi le comportement d’un véritable prédateur sexuel. En ajoutant à tout ceci le dévoilement de son casier judiciaire, on se retrouve devant une hypothèse qui fait beaucoup de sens.

C’est seulement en étudiant de près le dossier judiciaire que certains détails apparaissent d’eux-mêmes. C’est ainsi que j’en suis venu à le voir comme un tueur en série. Évidemment, le terme n’était pas encore en vogue dans les années 1960 mais ces tueurs, généralement animés par le pouvoir et le sexe, existaient depuis des lunes. Leur profil nous semble de plus en plus familier, notamment par des séries télévisées et une foule de romans policiers. Ces médiums ne sont toutefois pas les meilleurs véhicules pour transmettre la véracité du milieu judiciaire et criminel, ni même de la personnalité de ces assassins. En effet, ces créations artistiques répondent d’abord et avant tout à un besoin de ventes et de cotes d’écoute et c’est pourquoi les techniques d’enquête et autres procédures judiciaires y sont largement romancées.

Premièrement, comme on le verra dans mon ouvrage, la façon que Bernier a eue de piéger la jeune Denise Therrien est à l’image même du prédateur sexuel. Quant au nombre de victimes nécessaires pour être officiellement reconnu comme tel, c’est-à-dire trois, Bernier n’en a officiellement que deux à son actif : Denise Therrien et Laurette Beaudoin. Toutefois, comme le précise le spécialiste de la question des tueurs en série Stéphane Bourgoin, il arrive que des tueurs en série qui en sont à leurs débuts se fassent prendre après avoir fait une ou deux victimes seulement. Et pourtant, ils ont le profil du parfait tueur récidiviste.

L'affaire Denise Thérrien test 4         À en juger par le ton qu’il a pris dans ses confessions, le fait qu’il semble avoir collectionné certains objets et d’avoir prouvé son intention de s’immiscer dans l’enquête, Bernier partageait donc plusieurs points commun avec nombre de tueurs en série.

Après le sadisme dont il a fait preuve, non seulement envers Denise mais aussi toute la famille Therrien, pas étonnant que peu de gens regrettent aujourd’hui sa disparition. N’empêche que certaines de ses affirmations ont fait des émules qui, malheureusement, n’ont servis qu’à tourner le fer dans la plaie en plus d’induire le public en erreur.

Bref, L’affaire Denise Therrien n’est pas seulement la reconstitution d’un crime qui a marqué toute la province mais présentera aussi une conclusion qui jette un regard sur le phénomène de la mythomanie relative au crime et d’une meilleure compréhension envers certains aspects de la présentation de la preuve légale.

A-t-on eu droit à un tueur en série en Mauricie au cours des années 1960? Ce sera à vous de répondre à cette question.