Guy Turcotte: ruse ou folie

screenhunter_552-mar-03-18-10FORTIN, Clément.  Guy Turcotte, ruse ou folie.  Saint-Sauveur : [s.n.], 2017.  500 p. (ISBN : 978-2-9805679-7-1)

            Je sais, je me répète : ce livre je l’attendais depuis plus de deux ans.  J’ai également dit que j’attendrais de le lire avant de me forger une opinion à propos de cette affaire qui n’a laissé personne indifférent.  Et bien voilà!  Le moment est venu.

Selon l’entente conclue avec le juge André Vincent (qui a président le second procès de Turcotte), Me Clément Fortin m’avait expliqué pourquoi il ne pouvait aller sous presse avec son manuscrit avant que la cause ne soit officiellement terminée.  Ce processus impliquait évidemment les démarches effectuées auprès de la Cour d’appel.  Or, le 3 décembre 2016 c’est Guy Turcotte lui-même qui se désistait.  Le manuscrit pouvait enfin se transformer en livre et atteindre directement les lecteurs.

            Les docu-roman de Me Fortin ne sont pas des nouveaux venus dans ma section « comptes rendus de livres », mais celui-ci est, je pense, susceptible de créer un peu plus de réactions que les autres.   Dès les premières pages, il souligne son désaccord avec la tenue du deuxième procès.  Pour s’expliquer, l’avocat retraité principalement deux arguments, dont l’un, assez étrange en effet, sur le fait que l’infirmière Chantal Duhamel dira au second procès que Turcotte lui aurait dit avoir fait « ça » pour faire « chier sa femme ».  Voilà qui fait dire à l’auteur : « comment une information aussi importante peut-elle surgir six années plus tard [?] ».  En fait, Duhamel n’avait rien dit de tel lors de ses deux précédents témoignages (à l’enquête préliminaire et au premier procès).

            « Un deuxième procès prend une tout autre forme », explique Fortin.  « Les témoins ont discuté de leurs témoignages, ils ont lu les journaux et entendu les nouvelles à la radio et à la télévision.  L’interrogatoire et le contre-interrogatoire qu’ils ont subis ont mûri dans leurs esprits.  Ils ne sont plus des néophytes.  Ils ont perdu leur spontanéité ».

Dès les premières pages, on nous offre une belle matière à réflexion.

            L’auteur s’interroge également à savoir si les réseaux sociaux, ou ce cinquième pouvoir, ont réussi à manipuler le système judiciaire afin que celui-ci prononce la sentence désirée.  Si cela fut réellement le cas, il faudrait sans doute y voir un grave problème de société, en plus d’une contradiction flagrante selon laquelle les internautes qui se plaignent de leur non confiance envers le système judiciaire arrivent eux-mêmes à le rendre injuste en le manipulant.

            Il faut bien admettre que sur Facebook on a assisté à tous les commentaires imaginables, comme si le fait de dénigrer ou de juger Guy Turcotte sur la place publique avait un effet rassembleur.  Mais cette malsaine solidarité se donne rarement la peine de tenter de comprendre le système judiciaire, ou plus précisément le processus d’un procès criminel.  Il est toujours plus facile d’ouvrir la bouche que de se plonger dans des centaines d’heures d’études sur un seul dossier.  Aussi, il faut certainement se donner comme leçon que le désir de vouloir comprendre n’est pas automatiquement un pas en matière de défense pour l’accusé.

            Combien de ces commentateurs (trices) ont assisté au procès ou lu les transcriptions sténographiques?  Poser la question c’est y répondre, comme le dit la vieille expression.

            L’analyse de Me Fortin, qui va jusqu’à suggérer l’idée selon laquelle Turcotte aurait pu être victime d’une injustice en raison de l’issue du second procès, n’est peut-être pas à la portée de tous.  Entre les lignes, il nous fait comprendre que cette affaire complexe mérite qu’on étudie l’ensemble de la preuve avant d’y jeter le moindre jugement.  Pour aider le lecteur à s’imprégner du contexte, les premiers chapitres se réservent justement à la reconstitution des faits.

            On remonte d’abord en 1999, lors de la première rencontre entre Isabelle Gaston et Guy Turcotte dans un bar de Québec.  Les deux étudiaient déjà en médecine.  Isabelle deviendra urgentologue et Guy se spécialisera pour finir cardiologue.  On la dépeint comme une professionnelle au cœur volage et qui prend cette relation plus à la légère que lui, au point où Guy doit lui demander de couper les ponts avec un jeune homme qu’elle continuait de fréquenter.  Malgré cela, la mésentente s’installe rapidement dans le couple.  Turcotte, victime d’intimidation dans sa jeunesse, semble avoir du mal à s’affirmer et subit les foudres de sa fiancée.  En mars 2001, il n’en peut plus.  C’est d’ailleurs lui qui demande la séparation.  Il quitte Isabelle.  Peu après, cependant, elle reprendra contact avant de le convaincre de revenir auprès d’elle.

            Accaparé par des horaires exigeants, le couple connaît des hauts et des bas.  D’après ces premiers chapitres, c’est Guy qui veut avoir des enfants.  Le 27 avril 2003 naît leur fils Olivier.  Leur couple continue de battre de l’aile, mais Guy veut avoir une vraie famille, et pour cela un seul enfant n’est pas suffisant.  Alors, il demande à Isabelle de lui en faire un autre.  C’est alors qu’Anne-Sophie voit le jour, le 8 décembre 2005.

            La situation s’envenime.  Guy ne se sent même plus chez lui, puisqu’Isabelle décide de refaire la décoration de leur maison selon ses propres goûts.  Lors d’un voyage, elle fera vivre l’enfer aux parents de Guy tellement son caractère semble particulier.

            Détail intéressant, une bouteille de lave-glace qu’Isabelle avait laissé traîner en 2008 est à l’origine d’un incident.  Croyant qu’Anne-Sophie, qui manipulait le contenant, en avait ingurgité, la fillette est conduite à Sainte-Justine.  Heureusement, les tests toxicologiques démontrent qu’elle n’a rien bu.  Mais comme on le sait, le lave-glace jouera un rôle principal dans cette affaire.

            Les choses atteignent leur apogée le jour de l’An 2009, lors d’un party avec un couple d’amis.  Isabelle se conduit de façon inappropriée avec Martin Huot, un ami du couple qui fréquente une autre femme, Patricia Giroux.  La façon qu’ils ont de danser fait naître les soupçons de Patricia, non sans remarquer que la femme médecin se laisse aussi aller à embrasser le barman.  Guy se sent tellement mal qu’il doit sortir marcher prendre l’air.

            La conjointe de Martin Huot sonnera l’alarme en téléphonant au cardiologue pour lui apprendre sa récente découverte : Isabelle Gaston entretient une liaison sérieuse avec Martin Huot.  Le couple Turcotte était sur le point de faire un voyage au Mexique avec les enfants.  Puisque ceux-ci rêvaient de ce périple depuis un certain temps, Turcotte prend la décision de parler à Isabelle seulement à leur retour.  Encore une fois, il pense d’abord aux enfants.

            La séparation est donc inévitable, mais Guy se sent trahi par une autre femme.  Son amie Patricia Giroux, la conjointe de Huot, crève l’abcès le jour du départ des Turcotte pour le sud, alors qu’elle avait promis à Guy d’attendre leur retour de voyage.  L’expédition mexicaine se déroule donc dans la haine et la méfiance.  Au retour, Guy emménage dans une résidence louée, à Piedmont.  Le soir même, Martin Huot s’installe avec Isabelle, dans cette maison qu’elle décide une fois de plus de refaire la décoration.  Elle avait besoin de changer d’air, paraît-il.

            Bref, Turcotte continue de gérer sa vie sans rien laisser paraître, ce qui appuiera plus tard sa défense, dans le sens où rien dans son comportement ne laissait croire à ses intentions.  Du moins, pas avant la soirée du 20 février 2009.  Ce soir-là, il est seul dans sa nouvelle maison avec les enfants.  C’est en lisant les courriels échangés entre Isabelle et Martin, fournis par Patricia Giroux, que tout semble s’écrouler.  Vers 20h30, Guy parle au téléphone avec sa mère.  Son discours sera répétitif et désespéré.  Il lui demande de dire à tous combien il les aime.

            Inquiets, ses parents débarquent le lendemain matin.  Tout indique que leur fils est à la maison, mais personne n’ouvre.  On appelle la police.  C’est le drame.  Olivier et Anne-Sophie sont retrouvés assassinés, les tripes à l’air.  Olivier a reçu 27 coups de couteau et sa petite sœur 19.  Guy Turcotte, lui, se cache sous son lit, complètement mou et désorienté.

C’est alors que débute l’une des plus grandes sagas judiciaires qu’ait connu le Québec depuis le début du 21ème siècle.  Ce sera aussi celle qui suscitera le plus d’indignation et de réactions incontrôlées.  Le fait qu’un père assassine froidement ses deux enfants est incompréhensible.  De surcroît, le fait qu’il soit médecin spécialiste ajoute à cette impéritie.

            Pourquoi?

Reste à savoir si c’est bien la bonne question.  Ne serait-il pas plus sage de se demander d’abord « comment? ».

            Le procès s’ouvre le 19 avril 2011 au palais de justice de Saint-Jérôme, devant le juge Marc David.  Dès le début, la défense reconnaît les meurtres d’Olivier et d’Anne-Sophie.  En quelque sorte, l’accusé reconnaissait son crime, comme s’il plaidait coupable mais à une seule partie de l’accusation.  La Couronne aurait donc le fardeau de prouver l’intention criminelle et la préméditation puisqu’on tenterait de le condamner pour meurtre au premier degré.

Ses avocats, les frères Pierre et Guy Poupart, allaient cependant devoir démontrer l’absence de préméditation et l’irresponsabilité criminelle de leur client pour trouble mental.

            Certains commentaires persistent toujours, six ans plus tard, à propos de l’option d’acquittement.  Là encore, il faut rétablir certains commentaires gratuits et disgracieux d’internautes qui ne savaient visiblement pas de quoi ils parlaient.  En plaidant « la folie », c’était une façon de reconnaître les faits.  Pour ceux et celles qui ont lu mon livre L’affaire Aurore Gagnon ils reconnaîtront ce passage où Marie-Anne Houde a plaidé la folie pour tenter de s’en sortir.  Automatiquement, elle reconnaissait avoir causé la mort d’Aurore.  L’option de l’acquittement disparaissait automatiquement.

            D’ailleurs, dans ses directives aux jurés, le juge Marc David expliquera les quatre verdicts qui s’offraient à eux : 1. Criminellement non responsable; 2. Coupable de meurtre au premier degré; 3. Coupable de meurtre au deuxième degré; et 4. Coupable d’homicide involontaire coupable.  Je vous fais remarquer que l’acquittement n’était pas au menu.

            Aussi, on a souvent entendu des commentateurs malhabiles remettre en question la sincérité de Guy Turcotte quant à sa réelle volonté de vouloir s’enlever la vie.  De manière crue, on affirme encore qu’avec son expérience en médecine il aurait dû « réussir » son suicide sans le moindre problème.  Mais en parcourant les pages de ce docu-roman, on en vient justement à se demander si c’est la bonne façon de présenter le problème.

            Me Fortin ne répond pas directement à cette question, mais à la lecture des témoignages, il faut être honnête : la préméditation n’a pas été prouvée.  Au contraire, Turcotte vivait, jusqu’à peu de temps avant le drame, de façon tout à fait normal.  Au point d’avoir des rendez-vous fixés au-delà de la date fatidique.  Jusqu’à l’appel téléphonique passé à sa mère au soir du 20 février 2009, rien ne laissait entendre que les choses allaient mal tourner, si ce n’est que le ton inhabituel qu’il avait ce soir-là.  Serait-il possible que ce soit en regardant les courriels échangés entre sa femme et son amant qu’il ait soudainement pété les plombs?  Cela pourrait-il expliquer son désarroi, son manque de planification, ce qui l’a convaincu de se tourner vers le seul moyen qui se trouvait alors à sa porte : la fameuse bouteille de lave-glace?

            D’ailleurs, la chimiste et toxicologue judiciaire Anne-Marie Faucher vint témoigner sous serment que la quantité de méthanol dans l’organisme de Turcotte au moment de son arrivée à l’hôpital était mortelle.  Sans le traitement qu’on lui a imposé (malgré son refus de recevoir les soins on l’a tout de même traité), il serait mort dans une plage de temps située entre 6 et 30 heures.  Pour ceux et celles qui prétendent encore que Turcotte a « raté » son suicide, peut-être faudrait-il plutôt se demander s’il n’avait pas prévu passer tout le week-end seul avec ses enfants, c’est-à-dire pour une période suffisante lui permettant de mourir.

            En ce sens, l’intervention de ses parents, en quelque sorte, lui aura sauvée la vie.

            L’intention de la poursuite était de démontrer que Turcotte avait agis pour se venger de sa femme, pour la faire souffrir.  Mais alors, souligne l’auteur, comment expliquer pourquoi il n’avait pas annulé une police d’assurance de 900 000$ dont la bénéficiaire était Isabelle Gaston?

Ce n’est là qu’un élément parmi d’autres qui illustrent le manque de preuve visant à établir hors de tout doute raisonnable que l’accusé avait agis avec préméditation et pour se venger de cette séparation.  Au contraire, la défense alléguait qu’il avait assassiné ses enfants pour éviter à ceux-ci de découvrir son corps le lendemain.

            En conclusion, Me Fortin ne manque pas de revenir sur les rôles qu’ont joués certains affabulateurs dans notre patrimoine judiciaire, comme Jacques Hébert et Pauline Cadieux, dans d’autres dossiers médiatisés.  Voilà qui lui fait dire, en partie, pourquoi les gens semblent manifester sporadiquement leur manque de confiance envers le système judiciaire.  Dans ce cas-ci, l’auteur cible surtout Isabelle Gaston : « Le rôle que les médias ont permis à Isabelle Gaston de jouer s’apparente à celui d’Hébert et de Cadieux.  Profitant de son talent de communicatrice et son état de mère éploré, toutes les tribunes lui ont été offertes.  Rappelez-vous, entre autres, sa brillante apparition à Tout le monde en parle.  Ne vous étonnez donc pas de la réaction du public au verdict du jury de Saint-Jérôme [second procès]».

            Selon l’auteur, les médias devraient redoubler de prudence dans leurs propos, d’autant plus que les jurés ne sont plus séquestrés comme autrefois.

            Les réseaux sociaux ne sont pas les seuls fautifs.  Le roman à succès La Justicière s’est servi de l’affaire Turcotte pour « se faire virtuellement justice », sans toutefois approfondir la cause.  Le souffre-douleur de notre société devient alors le personnage de Gérard Tanguay (à noter que les initiales sont les mêmes) dans ce récit qui milite en faveur de la peine de mort.  Sous la plume de Marc Aubin, Gérard Tanguay finira écartelé et poignardé dans une atmosphère sadomasochiste.  Même les romanciers préfèrent manquer d’objectivité pour suivre la vindicte populaire.

            Au passage, Clément Fortin dénonce également la lenteur du processus judiciaire mais aussi la longueur inutile de certains procès.  Toutefois, il se fait défenseur du système des procès devant jury, « un rouage important de notre démocratie », écrit-il.  Je suis entièrement d’accord avec lui sur ce point.  Ce serait un manque flagrant de transparence que d’éliminer cette fonction.

            Au final, en rappelant une étude de 2016 qui prétendait que 50% des Québécois étaient des analphabètes fonctionnels, « je n’espère pas faire comprendre à tout le monde les tenants et aboutissants du procès de Guy Turcotte », ajoute Fortin.

Rappelant que la justice populaire est souvent mal renseignée et pourtant avide de faire valoir ses commentaires, il rappelle que « à ce chapitre, Isabelle Gaston a une page Facebook [qui compte plus de 42 000 adeptes] sur laquelle des internautes lui manifestent leur soutien dans sa lutte pour obtenir justice, soit la condamnation de Guy Turcotte ».

            Finalement, Me Fortin est en accord avec le verdict du premier procès.  Si j’avais été l’un des jurés, j’aurais peut-être hésité entre le verdict de non responsabilité criminelle et celui d’homicide involontaire coupable, mais je me range à son opinion.  Bien sûr, il faut au moins faire l’effort de lire cette brique de 500 pages pour bien comprendre tous les détails de l’affaire.

Des cinq causes qu’il a étudiées au cours des dernières années, seul le procès de Jacques Mesrine, en 1971, était pour lui une fraude judiciaire.  La leçon revient à dire qu’il faudrait sans doute prendre la peine de bien se renseigner et surtout de comprendre les détails d’une cause avant de se manifester ou de cracher sa colère sur Facebook.

            « On ne peut juger cette affaire en glanant quelques faits rapportés dans les journaux même s’ils sont fidèles à ceux qui ont été mis en preuve devant le jury.  Les témoignages sont fleuves.  Malgré tous les efforts que j’ai déployés, il ne m’a pas été possible de rapporter le procès dans son entier.  J’ai été obligé de faire des choix ».  D’où l’importance de bien s’imprégner des témoignages.

            Malgré cela, Fortin avoue aussi que certains journalistes font du travail irréprochable.  Il ne faudrait quand même pas les mettre tous dans le même panier.  Il se refuse aussi de blâmer les procureurs de la poursuite ou de la défense.  Tous ont fait un travail remarquable au cours de ce premier procès.

            Pour avoir une opinion complète, je vous invite à lire cette étude très intéressante, même si votre opinion entre en conflit avec ce que vous venez de lire.  Une fois la poussière retombée, peut-être pourra-t-on espérer retrouver notre esprit critique.  De tels livres ne changent peut-être pas les verdicts officiels, mais on éviterait sans doute la publication d’œuvres propagandistes comme ceux de Cadieux, Hébert, Corbin, Lefebvre, Mathieu, et j’en passe.

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L’affaire St-Louis: chapitre 1

Camille Prince

St-Léonard d’Aston

Vendredi, 22 novembre 1968 

Peu après 18h00, Camille Prince, 13 ans, se retrouva seul dans l’épicerie de son père.  Malgré son jeune âge, il avait l’habitude d’occuper cette fonction puisque ce commerce l’avait vu grandir.  De toute manière, son frère aîné, Michel, habitait juste au-dessus, et son père à côté.

À cette heure-là, Michel était en train de préparer le souper pour son épouse Ginette, quelque peu affectée par sa grossesse.

La boutique ne comptait que trois étagères remplies de produits variés.  À cette heure, les clients se faisaient plutôt rares puisque les habitants du coin étaient en train de manger en famille, sans compter que la noirceur avait déjà jeté son voile, repoussant ainsi les moins braves dans leurs derniers retranchements.  Heureusement, le manteau de neige recouvrant le sol apportait une mince consolation à cette monotonie de fin d’automne.

Le jeune adolescent s’affairait dans le commerce lorsqu’une brève lueur jaillit dans la nuit.  Était-ce les phares d’une voiture ou les reflets sur une carrosserie?  Camille n’avait rien vu.

Peu de temps après, la porte du commerce s’ouvrit et un homme marcha dans sa direction.  Derrière le comptoir, le jeune employé lui accorda toute son attention, comme son père le lui avait appris.  En tant que commerçant, il fallait retenir la règle de base : le client a toujours raison.  Et cela, c’était sans compter qu’il fallait tout faire pour le satisfaire, car un client heureux est aussi un client qui revient.

La qualité du service en allait de l’avenir du commerce, d’autant plus qu’il s’agissait pour cet homme de sa première visite, puisque Camille ne l’avait jamais vu auparavant.  Mais le garçon n’eut pas le temps de s’arrêter à ce détail, lui qui avait plutôt l’habitude de côtoyer en soirée des habitants du secteur, que ce soit pour des cigarettes, de la bière, des loteries, ou autres besoins pressants.

  • Je vais te prendre du jambon, lança l’inconnu.
  • J’en ai seulement du congelé, monsieur, répliqua poliment Camille.
  • … Alors, je vais te prendre trois livres de bologne.
  • Désolé. Mon bologne est congelé, lui aussi.
  • Tu as des sacs de pommes?
  • Ce sera pas long.

Camille s’exécuta.  Puisque les pommes se trouvaient dans l’arrière-boutique, il dût quitter son comptoir un instant pour s’y rendre.  À peine venait-il de se pencher pour s’emparer d’un premier sac de pommes qu’il entendit un bruit.  Sa première impression lui fit dire que sa brocheuse venait de tomber sur le plancher.  Mais voilà, il avait l’habitude de toujours laisser cet outil près de la caisse enregistreuse.

Intrigué, Camille marcha rapidement pour revenir vers le comptoir et ce fut à cet instant qu’il constata la disparition de la caisse enregistreuse.  Évidemment, le mystérieux client s’était lui aussi volatilisé.  L’incident parut surréaliste, au point de figer la scène un instant.

Malgré tout, Camille fut rapide à réagir.  Sans tarder, il contourna son comptoir et courut jusqu’aux vitrines, où il grimpa sur une tablette pour compenser sa petite taille.  Évidemment, il avait été hors de question pour lui de se lancer dehors, aux trousses du voleur.  Néanmoins, il aperçut l’homme s’engouffrer à bord d’une petite voiture qui, sur le coup, lui sembla être verte ou bleue.  Sans attendre, il retourna vers le comptoir, sauta sur le téléphone et composa son propre numéro, la maison d’à côté.

Au bout du fil, il reconnut immédiatement la voix de son frère André, 17 ans.

  • On vient de se faire voler, lança nerveusement Camille.
  • Quoi?
  • Il … il est parti avec la caisse, dans une auto.
  • Euh … Attends! T’as noté le numéro de licence?

Dans la maison des Prince, André raccrocha immédiatement l’appareil pour courir au-devant de son père, qui était alors occupé à quelques travaux de mécanique sur son camion.  Pendant ce temps, Louis, 16 ans, se trouvait à l’étage de la résidence familiale.  Il se préparait à se rendre à une patinoire extérieure pour y jouer au hockey avec des copains.  Lorsqu’il entendit l’alerte donnée par André, il se précipita dehors à son tour.  Déjà, son père était sur le point de se mettre au volant de sa voiture.

  • Va chercher Michel, lança le patriarche en s’adressant à Louis.

Sans discuter, comme si les hommes de la famille Prince avaient déjà révisé le scénario de leur intervention depuis les vols subis dans le passé, Louis grimpa l’escalier conduisant à l’appartement de Michel et Ginette.  Dès l’ouverture de la porte, Louis lui cracha la nouvelle au visage.  Michel enfila aussitôt une veste avant d’aller prendre son arme et une poignée de cartouches.

Tandis que Michel et Louis descendaient l’escalier, la voiture de Marcel quittait déjà le stationnement pour s’élancer sur la route.  Le père se trouvait au volant, alors qu’à sa droite son fils André se montrait tout aussi déterminé que lui à rattraper le voleur.  Plutôt que de contacter la Sûreté du Québec[1], il leur était apparu tout naturel de prendre eux-mêmes les choses en mains.

Rapidement, Michel se mit au volant de sa propre voiture, avec Louis à ses côtés.  Dans la seconde qui suivit, Michel, qui avait posé son pistolet sur la banquette, entre lui et son frère, enfonça l’accélérateur pour se mettre en direction de St-Célestin.

En dépit de la noirceur, Michel et Louis repérèrent la voiture de leur père qui était alors stationnée en diagonal sur la chaussée du 7ème rang, non loin de l’intersection avec la route 13.  Ayant compris que le suspect se dirigeait vers un cul-de-sac, Marcel s’était immobilisé dans cette position pour lui bloquer le passage et tout en se précipitant vers la résidence d’un dénommé Corriveau, dans l’intention de prévenir la police.  Ce fut à cet instant que la voiture de Michel s’arrêta à l’intersection.  Au même moment, celle du suspect revenait après avoir effectué un demi-tour.  Devant le tribunal, Marcel sera bien obligé d’admettre qu’il n’eut finalement pas le loisir de téléphoner à la Sûreté du Québec.  Inquiet pour ses fils, il avait plutôt choisi de revenir vers sa voiture.

Contre toute attente, le véhicule du suspect parvint à se faufiler à travers ce barrage routier amateur.  Toutefois, comme on le verra plus tard, un ou plusieurs coups de feu claquèrent dans la nuit.  Il semble que Michel aurait tenté de forcer le voleur à s’immobiliser, d’abord en criant, puis en tirant.

Les membres de la famille Prince s’installèrent à nouveau derrière le volant et une seconde poursuite s’engagea.  Cette fois, cependant, André grimpa sur le siège avant de la voiture de son frère Michel, tandis que Louis s’installa sur la banquette arrière.  Quant à lui, le père se remit derrière son volant pour les suivre.

Une seconde interception se produisit, cette fois sur la route 34 de St-Célestin, devant la résidence d’un dénommé Arthur Ally[2].  La confusion s’installa aussitôt.  D’autres coups de feu furent échangés.  Malgré le fait qu’il se battait contre deux véhicules et toute une famille, le mystérieux voleur prit à nouveau la fuite.  Mais cette fois, malheureusement, il laissait derrière lui un drame irréparable.

Les Prince perdirent toute motivation de lui donner la chasse en voyant que le corps de Michel Prince, 21 ans, était étendu sur la chaussée.  À première vue, un projectile semblait l’avoir atteint dans le haut de la cuisse gauche, et un deuxième à la tempe droite.  Les projectiles seront plus tard identifiés comme étant de calibre .22.

Désemparés, ses frères Prince traînèrent la dépouille à l’écart de la route, jusqu’au pied du perron de la résidence Ally.  Sous sa tête, on plaça un vêtement replié et un garrot fut rapidement confectionné pour tenter d’éviter le pire.  Mais c’était déjà trop tard.  Le décès de Michel Prince fut constaté peu de temps après.


[1] Depuis le 21 juin 1968, la Sûreté Provinciale était officiellement devenue la Sûreté du Québec.

[2] Dans les transcriptions sténographiques on écrit Ally mais dans le livre des familles de la paroisse de St-Célestin on le mentionne comme Alie.  Dans une banque de données généalogique on retrouve un Arthur Ally mort à St-Célestin le 5 janvier 1972 à l’âge de 78 ans.

L’affaire St-Louis: prologue

Michel Prince mariage
Au mariage de Michel Prince.

         Le 27 novembre 1916, c’est dans le village de Saint-Wenceslas que Camille Prince et Angélina Forest unissaient leurs sentiments.  À Saint-Eulalie, le 20 mai 1922, Angélina donnera naissance à son quatrième enfant, un fils baptisé Marcel.  Peu après, la mère s’éteignit doucement, créant ainsi une lourde perte, non seulement pour Camille mais aussi pour le reste de la famille.

Heureusement, Prince était du genre à se retrousser rapidement les manches.  Ainsi, le 24 avril de l’année suivante, il se remariait avec Élise Désilets, qui allait lui donner neuf autres enfants.  En 1943, Camille construisit une meunerie à Saint-Léonard d’Aston avant de la vendre en 1952 pour devenir maire de la municipalité.

         Marcel, né du premier mariage, épousa Simone Laverdure à Montréal le 3 septembre 1945.  Le jeune couple aura douze enfants.  Immédiatement après sa nuit de noces, Marcel alla travailler dans les mines de Rouyn-Noranda pour donner un premier élan à sa jeune famille.  En 1947, il revenait s’installer à Saint-Léonard d’Aston afin d’y travailler à la meunerie de son père.  Plus tard, il ouvrit sa propre épicerie qu’il opérera durant une quinzaine d’années.  C’est dans ce dernier commerce que l’affaire St-Louis prendra ses racines.

         Les douze enfants de Marcel et Simone se prénommaient Michel, Denis[1], Nicole, André, Louis, Marie, Camille[2], Gilles, Ginette, Denise, Louise, et Line.

Michel, l’aîné de cette grande famille, vit le jour le 10 décembre 1946.  Il jouera un rôle prédominant dans l’histoire qui nous intéresse.

Au moment où débute l’affaire, en novembre 1968, Marcel était donc âgé de 46 ans et s’occupait toujours de son épicerie située au cœur du village de Saint-Léonard d’Aston.  Sa résidence personnelle se situait juste au côté de son commerce.  Son fils Michel, 21 ans, était marié à Ginette Provencher depuis le 10 août 1968, soit un peu plus de trois mois[3].  Les jeunes mariés habitaient juste au-dessus du commerce.

         Deux semaines après son mariage avec Ginette, Michel s’était procuré une arme de poing dans le but de protéger le commerce de son père.  Loin d’être un tireur de compétition ou un gangster, ses connaissances dans le domaine étaient très limitées.  Son choix s’était donc arrêté sur un pistolet de calibre .22 qui ne pouvait tirer qu’un seul coup à la fois[4].  Michel avait fièrement confié à ses proches qu’avec cette arme il serait en mesure de donner la réplique à un éventuel voleur.  Il n’avait pas oublié que le commerce avait été la proie de telles attaques par le passé, ce qui l’avait confronté au sentiment d’impuissance.  Cette fois, se disait-il, aucun voyou ne réussirait à leur prendre, à lui et aux membres de sa famille, le fruit de leurs efforts.


[1] Denis Prince est né le 5 juin 1947 mais décédé le 18 février 1948.

[2] Dans le livre de l’histoire de la paroisse de Saint-Léonard d’Aston, paru en 1989, on écrivait son nom « Camil », mais selon les archives judiciaires on le mentionne plutôt sous l’orthographe de « Camille ».

[3] On sait que le couple engendra une fille qui sera prénommée Chantale.  En considérant la date du mariage et les événements qui allaient suivre, il est à parier que Ginette était enceinte de Chantale en novembre 1968, ce qui pourrait également expliquer son état de « malade » en cette journée du 22 novembre 1968, comme on le mentionne dans les transcriptions sténographiques de cette cause.

[4] Bien qu’il sera mentionné dans les transcriptions sténographiques qu’il pouvait s’agir d’un « revolver », un type d’arme muni d’un barillet pouvant contenir généralement six cartouches ou plus, il sera aussi clairement spécifié que l’arme ne pouvait tirer qu’un seul coup à la fois.  Malheureusement, ni la marque ni le modèle de l’arme ne sera spécifié.