Blanche DeBlois Landry, de sage-femme à meurtrière

Le sacristain Armand Colbert. C’est lui qui a découvert le corps du bébé sans nom dans l’église des Sept-Allégresses à Trois-Rivières, en décembre 1926.

Au Cap-de-la-Madeleine, en décembre 1926, Blanche DeBlois Landry a aidé sa fille, Marie-Rose Landry, à accoucher d’un petit garçon. Ce n’était pas la première fois qu’elle procédait ainsi. Que ce soit par crainte de son conjoint, comme nous le verrons d’après les preuves contenues dans le dossier judiciaire, ou la pression sociale exercée envers les femmes qui accouchaient hors mariage, il demeure que Blanche a tué cet enfant. Selon les documents légaux conservés à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières, elle aurait « étouffé » le poupon avant de le placer dans une valise et de le faire disparaître.

Les années passèrent sans que Blanche soit inquiétée par la justice puisque personne, apparemment, ne connaissait la courte existence qu’avait eue cet enfant. En fait, le sacristain de l’église des Sept-Allégresse, Armand Colbert, en avait eu connaissance puisque c’est lui qui avait trouvé le petit cadavre. Toutefois, comme celui-ci n’avait jamais été identifié, personne ne pouvait remonter la piste jusqu’à Blanche Landry.

Puis le 18 avril 1931, Blanche rendit visite à sa voisine Angélina Bellemare, épouse de William Côté. Cet après-midi-là, Marie-Anne Massicotte, 33 ans, prit également part à l’étonnante conversation qui allait suivre. Blanche, maintenant âgée de 42 ans, sentit soudainement le besoin de vider son sac. Elle se plaignit d’abord du fait que sa fille ne lui donnait plus aucune nouvelle. Frustrée par cette situation, elle décida de parler de cet accouchement clandestin auquel elle avait participé il y avait presque 5 ans.

Angélina mettra cependant quelques mois à réfléchir à tout cela. En septembre, elle se décida à se rendre jusqu’au palais de justice de Trois-Rivières pour révéler la teneur de cette conversation au greffier Vigneau.

Le 18 septembre 1931, Blanche DeBlois Landry était arrêtée et conduite à la prison de Trois-Rivières. D’après le dossier, on apprend qu’elle était la mère de trois enfants. Elle était d’origine française mais habitait au Cap-de-la-Madeleine depuis 12 ans. Son dossier stipule également qu’elle avait été traduite en justice à deux reprises, mais sans qu’on précise pourquoi.

Le 2 octobre 1931, elle comparaissait devant le juge François-Xavier Lacoursière. Les deux avocats les plus férus de la région étaient à leur poste. Du côté de la Couronne on retrouvait Me Philippe Bigué, et à la défense Me Jean-Marie Bureau. Ces deux-là s’étaient affrontés à plus d’une reprise. Par exemple, Bigué avait fait condamner Alexandre Lavallée à la pendaison en 1927, alors que dans un autre duel juridique survenu en mars 1930 c’était au tour de Me Bureau de remporter la partie en obtenant que son client Andrew Day, responsable d’un octuple meurtre commis à la hache, soit envoyé en institution psychiatrique plutôt que sur l’échafaud.

Marie-Anne Massicotte, épouse d’Arthur Marcotte, fut le premier témoin entendu. Elle connaissait l’accusée depuis deux ou trois ans. En lui demandant de rassembler ses souvenirs de la rencontre du 18 avril 1931, Me Philippe Bigué lui demanda de donner les détails de cette étrange conversation.

  • Qu’est-ce qui s’est passé au cours de cette entrevue?, questionna Me Bigué.
  • Elle s’est mise à nous parler de sa fille Marie-Louise. Elle a dit : « ma fille, c’est une sans cœur. Depuis qu’elle est partie, elle ne m’a pas écrit. Je l’ai toujours cachée à venir jusqu’aujourd’hui, à présent je vais la déclarer. Elle a eu un bébé avec Wellie Germain, c’est une petite fille. Rendu au soir je l’ai prise et j’ai été la porter à l’hôpital Saint-Joseph. Elle a été une secousse et elle a eu un autre enfant, ça appartenait à Henri Beaudry. Cet enfant-là lui ressemblait comme deux gouttes d’eau, à son père. C’est moi-même qui l’ai mis au monde, tous les deux ». Pour le mettre au monde, elle a dit qu’elle n’avait pas d’huile dans sa lampe pour s’éclairer et qu’elle s’éclairait avec des allumettes. Elle a dit qu’elle avait eu bien de la misère. Après ça il a voulu brailler, elle l’a pris, elle l’a mis dans la valise.

Blanche aurait également dit vouloir éviter que son « chum », Armand Piché, entende les pleurs de l’enfant. C’est ainsi qu’elle aurait mis le poupon dans une valise. Une fois le bébé mort, elle l’a enveloppé dans un linge blanc, l’a déposé dans une boîte qu’elle inséra dans une valise. Pour finir, elle avait verrouillé la valise.

Marie-Anne Massicotte ajouta que l’accusée « a attendu qu’il fasse bien sombre pour aller le porter à l’église des pères sur la rue St-Maurice ».

  • Elle a pris une voiture pour se faire conduire et elle a dit qu’après avoir été embarquée elle a pris la boîte et elle l’a mise sous sa mante en laine rouge. Rendue à l’église des pères elle a dit aux gens de la voiture d’arrêter qu’il fallait qu’elle aille payer un siège. Elle a débarqué, elle a entré dans l’église où il faisait bien sombre. Elle a dit : « quand j’ai vu ça j’ai monté en haut [sic], ça été juste pour monter, c’était bien sombre, j’ai été déposé [sic] la boîte tout près de l’orgue ».
  • Avez-vous dit, madame, si Blanche Landry, l’accusée, vous avait déclaré dans quelle année c’était?
  • Oui, dans l’année 1926.
  • Vous a-t-elle dit dans quelle saison?
  • Dans l’automne tard, en arrivant aux fêtes.
L’acte d’accusation au dossier de Blanche DeBlois Landry.

La Cour entendit ensuite le témoin Angélina Bellemare, 42 ans, épouse de William Côté. Celle-ci corrobora principalement le témoignage de Marie-Anne. Blanche leur avait avoué avoir mis au monde le bébé de sa fille pour éviter que tout le monde le sache. D’une certaine façon, cette cause met en lumière l’existence d’accouchements clandestins résultant de relations hors mariage. Quant au petit garçon, que Blanche avait tué, il était le fils d’Henri Beaudry.

Le seul détail supplémentaire qu’on apprend par cette comparution est que Blanche Landry serait restée chez elle de 14h00 à 16h00 environ lors de cette fameuse conversation du 18 avril 1931. En d’autres mots, si Blanche Landry n’avait jamais parlé ce jour-là elle n’aurait probablement jamais été accusée devant la justice.

Toutefois, Angélina fut contre-interrogée par Me Jean-Marie Bureau, qui lui fit remarquer que depuis cette conversation elle avait mis du temps à révéler ce qu’elle savait. En août ou en septembre 1931, elle était venue en parler au greffier Vigneau, au palais de justice.

  • C’est la première fois que vous avez pensé d’en parler?, questionna Me Bureau.
  • Oui, je n’avais pas d’affaires à en parler avant.
  • Pourquoi aviez-vous plus d’affaires il y a deux mois?
  • Ça m’est venu dans l’idée d’en parler, j’en ai parlé, je ne peux pas dire autrement.
  • Vous n’aviez pas plus d’affaires à ce moment-là?
  • C’est parce que je voulais le dire.
  • Vous n’aviez pas de raisons spéciales?
  • Je crois que je n’avais pas de raison d’en parler pour rien.
  • Croyez-vous avoir parlé pour rien?
  • Non, je calculais que c’était bien utile, elle en avait déjà bien fait.

Il ressortit de ce témoignage que Blanche Landry se rendait chez elle deux ou trois fois par jour, tandis qu’Angélina n’avait pas mis les pieds chez celle-ci depuis 15 ans. Ce dernier détail contredit cependant les informations contenues dans le dossier judiciaire puisqu’on y indique que Blanche DeBlois Landry habitait au Cap-de-la-Madeleine depuis 12 ans.

Angélina jura également ne jamais s’être disputé avec Blanche. Ce fut donc sans succès que l’avocat de la défense tenta de lui faire dire qu’il y avait un quelconque motif de vengeance derrière cette dénonciation.

C’est alors que la Couronne appela le témoin Armand Colbert, un sacristain de 38 ans. C’est lui qui avait trouvé le corps du poupon déposé dans l’église.

  • Le soir, entre 19h00 et 20h00, j’ai trouvé une boîte dans l’église, dans la tour tout près de l’orgue et j’ai descendu cette boîte en bas, je l’ai ouverte pensant pouvoir trouver le possesseur et j’ai trouvé un corps d’enfant dans la boîte. Je l’ai transportée au bureau de la cure pour la montrer au curé. Le Père curé a ouvert la boîte et il a regardé l’enfant et il l’a envoyée porter à la station de police.
  • Vous l’avez vu vous-même?, demanda Me Bigué.
  • Oui.
  • Était-ce un garçon ou une fille?
  • Je ne peux pas dire.
  • Vous êtes allé la porter?
  • À la station, au capitaine Cossette.
  • À qui l’avez-vous remise?
  • Au capitaine Cossette lui-même.

La Couronne appela ensuite le capitaine Wilbrod Cossette, 53 ans, de la police de Trois-Rivières. Il se souvenait parfaitement de la visite du sacristain Colbert en décembre 1926. C’est ce qui mit fin aux audiences. La Couronne en avait assez pour obtenir la condamnation de Blanche DeBlois Landry, ou alors pour négocier avec elle un plaidoyer de culpabilité pour une accusation réduite, comme ça semble avoir été le cas par la suite.

Capitaine Wilbrod Cossette de la police de Trois-Rivières.

Le 17 novembre 1931, Blanche DeBlois Landry comparut devant le juge Aimé Marchand au palais de justice de Trois-Rivières pour recevoir sa sentence. Selon ses propres aveux, elle avait été reconnue coupable de l’accusation de « suppression de part ».

Le lendemain, elle signait un document stipulant qu’elle renonçait à son droit d’aller en appel et que, par conséquent, elle acceptait le jugement rendu contre elle par le juge Marchand. Le même jour, elle était condamnée à deux ans de prison au pénitencier de Kingston. Elle irait donc rejoindre Marie-Anne Houde, la célèbre marâtre, qui purgeait sa peine d’emprisonnement à vie à Kingston depuis 1921 pour le meurtre d’Aurore Gagnon.

Le fait de plaider à cette accusation réduite lui imposait une peine moins imposante que celle prévue pour meurtre. Mais la question demeure : Blanche Landry aurait-elle accepté un marché pour éviter la peine de mort?

Selon Le Nouvelliste, le juge Marchand aurait fait la morale à deux condamnés ce jour-là, dont la meurtrière du bébé inconnu : « Ces sentences, dit-il, acceptez-les avec toute la contrition de votre cœur. Vous avez été trouvés coupables par un jury honnête, intelligent et consciencieux. Vous pouvez encore être des sujets utiles si vous vous soumettez. Si, au contraire, vous vous révoltez, c’est la guerre contre la société et c’est la société qui vous vaincra, car vous ne vaincrez pas la société ».

On ignore ce qu’est devenue Blanche DeBlois Landry après ses démêlés avec la justice. En revanche, on sait qu’Angélina Bellemare est morte à Trois-Rivières le 23 août 1962.

Le sacristain Armand Colbert, né en 1893, s’est éteint à Trois-Rivières le 14 juillet 1965. Pour souligner sa mort, Le Nouvelliste publia un article rappelant ses 50 ans de services comme sacristain à l’église des Sept Allégresses. Il aurait confié à un ami que « j’aimerais être sacristain jusqu’à mon dernier soupir ». À l’arrivée du Père Vidal, qui se préparait à célébrer la première messe de 6h45, il avait trouvé Colbert étendu par terre et sans vie.

En 1936, le capitaine Wilbrod Cossette sauva la vie à une femme lors d’un incendie. Il est décédé quatre ans plus tard, le 27 février 1940, des suites du diabète. Il comptait plus de 26 ans de services au sein du corps policier de la ville de Trois-Rivières. Entré dans la police en 1913, il devenait capitaine en 1916 et sous-chef en 1934, sous les ordres d’Alide Bellemare qui avait succédé à Jules Vachon. Cossette était originaire de Ste-Geneviève-de-Batiscan, né le 3 juin 1878.

 

Publicités

Témoigner contre son agresseur … en 1917

Léna Morin (à droite) n’avait que 15 ans lorsqu’elle a témoigné lors du procès du meurtrier Aurèle Veuillette. On la voit ici en compagnie de son petit frère, Paul Jr., qui fut l’une des victimes de Veuillette.

En 1917, Aurèle Veuillette avait 17 ans. Il habitait à Snake Creek, dans la région du Lac Témiscamingue, dans le nord-ouest québécois. On raconte qu’il avait été recueilli en bas âge par Paul Morin, un pionnier habitué à la vie sauvage de cette région. Cette année-là, Morin habitait avec sa femme et leurs trois enfants, dont un fils de 5 ans prénommé Paul Jr et une fille de 15 ans répondant au nom de Léna Morin.

Au début de l’année 1917, quelque chose s’était développé entre Aurèle et Léna. On ignore si cette dernière était attirée par ce jeune ouvrier agricole, mais Veuillette, assurément, était amoureux de l’adolescente. Mis au courant, Paul Morin ordonna immédiatement au jeune homme de cesser cette « relation ». Veuillette s’installa sur une autre ferme, sans toutefois oublier celle que son cœur avait apparemment choisie.

Décidé à ne pas s’en laisser imposer, Veuillette emprunta la carabine d’un ami en prétextant se rendre à la chasse à l’ours. Au matin du 8 août 1917, un peu après 11h00, un coup de feu claqua dans la cour des Morin. Léna, qui était à laver du linge dans la cuisine tandis que sa mère mettait la viande et les patates à cuire sur le poêle, entendit claquer un coup de feu. Dehors, par la fenêtre, elle vit son père s’effondrer au sol, près de la grange. Immédiatement, la mère, la fille et le garçon de 5 ans sortirent en courant. Peu de temps après, Paul Jr s’affala sous le second tir.

Ces détails d’une fusillade qui a fait deux morts, nous les devons au témoignage de Léna Morin. En effet, le procès de Veuillette s’ouvrit à Bryson devant le juge W. A. Weir le 24 avril 1918. Il devait se terminer deux jours plus tard par un verdict de culpabilité et une condamnation à mort.

Lorsque Lena, 15 ans, a été appelée à la barre des témoins, qu’a-t-elle ressenti? Quel niveau de peur l’accabla-t-elle au moment de devoir affronter celui qui, non seulement avait affiché un intérêt marqué pour elle, mais avait aussi froidement assassiné son père et son jeune frère de 5 ans?

  • Racontez brièvement à la Cour et au jury ce que vous savez de la fusillade qui s’est produite sur la propriété de votre père le 8 août 1917 … à quelle heure, quand et où cela s’est produit?, questionna Me Gaboury[1].
  • J’ai entendu trois coups de feu.
  • Vers quelle heure?
  • Entre 11h00 et 12h00 dans la matinée.
  • Dites-nous ce que vous avez fait quand vous avez entendu le premier et le deuxième et le troisième coup de feu?
  • Au premier coup de feu, j’ai vu mon père tomber au sol et j’ai couru vers lui. Et au second coup de feu j’étais près de mon père et le troisième j’étais à mi-chemin de la maison, à mi-chemin entre la maison et la cuisine.
  • Où étiez-vous quand vous avez entendu le premier coup de feu?, demanda le juge.
  • J’étais à la maison.

Lena fut incapable de préciser la distance qu’il y avait entre la maison et l’endroit où son père avait été abattu. Elle estima cette longueur à celle du prétoire dans lequel se déroulait le procès.

  • Avez-vous vu quelque chose pouvant indiquer d’où venaient ces coups de feu?
  • J’ai vu la fumée.
  • D’où provenait cette fumée?
  • J’ai vu que cette fumée provenait du haut de la porte de la grange.
  • Après combien de coups de feu avez-vous vu cette fumée?
  • Après le premier tir.
  • Où vous trouviez-vous lorsque vous avez vu la fumée?
  • Dans la cuisine.
  • Maintenant, expliquez-nous comment vous avez vu la fumée dans le jardin?
  • J’ai couru directement de la cuisine jusqu’au jardin.
  • Comment cette fumée a-t-elle captée votre attention?
  • Elle se propageait.
  • Et avez-vous vu de la fumée après le deuxième tir?, demanda le juge.
  • Je n’ai vu aucune fumée à ce moment-là.
  • Ni après le troisième tir?
  • Non.
  • Pourquoi?
  • Parce que je n’ai pas regardé en direction de la grange.

Après ces quelques détails permettant de mieux situer les jurés, le procureur en vint à l’accusé.

  • Avez-vous vu Aurèle Veuillette dans la matinée du 8 août 1917?
  • Je l’ai vu passer le matin vers 8h00.

Selon Lena, il marchait en direction de la gare, qui se situait à un peu plus d’un mile. Or, la route passait carrément devant la maison des Morin, ce qui veut dire que la marche de Veuillette l’avait amené à déambuler tout juste sous les fenêtres de la résidence. Était-ce une sorte de provocation?

  • L’avez-vous vu après ça?
  • Non, je ne l’ai pas vu après ça.
  • Avez-vous vu s’il avait quelque chose avec lui quand vous l’avez vu se diriger vers la station?
  • Non, il n’avait rien avec lui.
  • Est-ce qu’une autre personne que votre père a été tuée ce jour-là?
  • Oui, mon petit frère a été tué.
  • Quel est le nom de votre frère?
  • Paul Morin.
  • Quel âge avait-il?
  • Il avait 4 ans.
  • Où étiez-vous quand Paul Morin Jr. s’est fait tirer? Par quel tir a-t-il été atteint et où étiez-vous?
  • C’était par le second tir. C’était quand j’étais dans le jardin, quand il a été tiré.
  • Qui a pris votre petit frère quand il a été tiré?
  • Moi-même.
  • Est-ce qu’il était mort quand vous l’avez pris?, questionna le juge.
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez vu votre petit frère près de votre père quand votre père s’est fait tirer?, reprit Me Gaboury.
  • Quand mon père s’est fait tirer, le garçon[2] était dans la maison avec nous et il est sorti après que je sois sorti et il s’est tenu près de mon père.
  • Qu’est-ce qu’il a fait d’autre?
  • Et il s’est fait tirer à cet endroit.
  • Avez-vous vu autre chose?
  • Non.
  • À quelle distance de votre père était-il?
  • Environ un pied de mon père.
  • Est-ce qu’il a touché à votre père?
  • Je ne l’ai pas vu le toucher.
  • Dites-nous ce que vous avez vu de lui jusqu’à ce qu’il se fasse tirer?
  • Quand je l’ai vu, il essayait de revenir à la maison et il s’est fait tirer.
  • Et qu’est-ce que vous avez fait?
  • Il s’est fait tirer par le second tir et alors je l’ai pris.
  • À quel endroit a-t-il été atteint?, demanda le juge.
  • Dans la figure.
  • Quelle partie de la figure?
  • Juste ici, sur le nez.
  • Entre le nez et l’œil?
  • Oui.
  • Savez-vous de quel œil il était question?
  • Je ne me rappelle pas.

Ensuite, Lena expliqua avoir transporté son petit frère dans la maison pour l’y déposer sur le plancher de la cuisine. Bien qu’elle n’ait rien vu après cela, elle avait entendu un troisième coup de feu.

  • Et où était votre mère à ce moment-là?, questionna Me Gaboury.
  • Elle était avec moi.

Léna dut spécifier que sa mère était près d’elle, mais de sorte qu’elle se trouvait la plus près de l’étable.

  • Où étiez-vous quand votre mère s’est fait tirer?
  • Dans le jardin.
  • Étiez-vous au côté de votre mère?, demanda le juge.
  • Oui.
  • Et où elle a été touchée?
  • Directement dans le coude.

Heureusement pour elle, Madame Morin avait réussi à se réfugier dans la cuisine avec sa fille. C’est en soulevant ces détails que le juge fit apparaître une hypothèse selon laquelle le tireur visait peut-être Léna.

  • Le fait est que votre mère était entre vous et l’endroit d’où provenait le tir, ce qui vous a sauvé?, fit le juge.
  • Oui, alors que nous courions vers la maison. Mais je ne peux pas dire que j’aurais pu être atteinte si ma mère n’avait pas été entre moi et l’endroit d’où provenait le tir.

Lorsqu’on lui demanda si elle avait entendu quelqu’un dire quelque chose entre le deuxième et le troisième tir, l’avocat de la défense Me McDonald s’objecta. Il craignait que la réponse apporte du ouï-dire puisqu’il prétendait, bien sûr, que l’accusé ne se trouvait pas sur place. Malgré cette intervention, le juge permit la question. Léna put alors répondre ceci :

  • Après le troisième tir nous avons couru dans la maison et ma sœur est venue à la porte, ma sœur Évangeline, et elle a crié « ne tirez plus! ».
  • Dans quelle direction regardait-elle?
  • Elle regardait vers l’étable.

Évidemment, la Couronne avait besoin de relier l’accusé à cette fusillade.

  • Avez-vous vu quelqu’un prendre la fuite à un certain moment?
  • Non, je n’ai vu personne.

Contre-interrogée par Me McDonald, elle raconta qu’elle était à laver du linge dans la cuisine lorsque le premier coup de feu avait retenti. Malgré ces précisions, Léna fut incapable de fournir une heure précise pour situer le premier coup de feu. La seule estimation qu’elle fut en mesure de donner, fut de dire que cela s’était produit entre 11h00 et midi. L’avocat de Veuillette insista et Léna demeura catégorie en refusant de s’avancer vers une réponse incertaine. Sa seule admission fut de dire qu’à midi tout était terminé.

  • Vous avez dit que votre frère a été tué par le deuxième tir, regardiez-vous vers lui quand il a été tué?
  • Non, je regardais mon père quand il a été tué.
  • Sur quoi vous vous basez pour dire qu’il a été tué par le deuxième tir si vous ne regardiez pas dans sa direction?
  • Dès que j’ai entendu le second tir, il a été tué.
  • Et avant le second tir il se tenait debout?
  • Oui.
  • À quelle distance était-il de votre père quand vous l’avez pris dans vos bras?
  • Pas tellement loin.
  • Environ trois pieds?
  • Oui.
  • Je ne veux pas vous suggérer la réponse, mais trois ou quatre pieds?
  • Bien, environ quatre pieds.

Le criminaliste parvint finalement à lui faire dire que le projectile du troisième tir, qui avait atteint sa mère pendant qu’elles couraient toutes deux, côte à côte, ne lui était pas destinée.

Me Gaboury revint le temps de quelques questions qui servirent à préciser que le père se trouvait plus près de la grange que son fils. Immédiatement après, Léna Morin fut remerciée. Étrangement, on ne l’a jamais questionné à propos de ce qu’elle connaissait de l’accusé ou de ses intentions.

Le lendemain, Léna fut rappelée dans la boîte des témoins. Les questions du procureur de la Couronne permirent de comprendre que dès le premier coup de feu, Léna, sa mère, son petit frère et sa sœur Évangeline se sont précipités à l’extérieur pour courir au secours de leur père. Léna fut la première à arriver auprès de lui. Sa mère le toucha et Léna lui demanda s’il était mort. « Es-tu mort, Paul? », aurait alors lancé sa femme.

Le second tir les avait convaincus de retourner vers la cuisine en courant. En fait, Léna expliqua que c’est sa mère qui fut la première à s’élancer. Bien sûr, au moment de la suivre, elle avait déjà son petit frère dans ses bras.

  • Pourquoi l’aviez-vous dans vos bras?
  • Parce qu’il était mort, il avait été tué. C’est le premier tir qui a tué mon père et je pense que c’est le second qui a tué le garçon.
  • Pouvez-vous jurer que c’est le second tir qui a tué votre petit frère?
  • Oui, je le pense.
  • Il a été tué sous vos yeux?
  • Oui, après le second tir j’ai remarqué qu’il était tombé au sol et qu’on l’avait tué.
  • Et alors vous l’avez immédiatement pris dans vos bras et vous avez couru vers la maison?
  • Oui.
  • Comment saviez-vous qu’il était mort?
  • Parce que quand je l’ai pris, le sang giclait et j’ai vu qu’il était mort.
  • Que le sang coulait sur vous?
  • Oui, quand je l’ai pris dans mes bras.

Questions inutiles ou nécessaires pour la reconstitution des événements?

À un certain moment, Léna parut se contredire sur un détail. Après avoir affirmé que son petit frère avait été tué entre le corps de son père et la maison, elle indiqua qu’au moment d’arriver près du corps le petit Paul Jr. se trouvait entre la grange et le père.

  • Vous avez dit, il y a quelques minutes, que le petit garçon était entre la grange et votre père, après le premier tir?
  • Oui, mais après le premier tir, il a bougé autour jusqu’à l’autre côté de mon père et quand le second tir est arrivé le petit garçon était du côté opposé et ne se trouvait pas entre mon père et la grange à ce moment-là.

Tant pis pour la défense. Léna ne s’était finalement pas contredite. En fait, on constate à la lecture des transcriptions qu’elle fut un témoin solide pour la poursuite.

La brève étude de ce témoignage permet de constater une chose : Veuillette était un excellent tireur. Quand on pense que des célébrités du Far West avaient du mal à atteindre un tel score, Veuillette a tiré à trois reprises pour atteindre sa cible à tous les coups. Et sur trois de ces tirs, il a tué deux personnes. Et tout ceci en restant à l’abri des regards.

On pourrait avoir tendance à l’oublier, mais Léna Morin a courageusement livré ce témoignage devant l’accusé, alors qu’il était assis devant elle dans le prétoire. Que Veuillette ait commis ce double meurtre parce qu’il avait une quelconque attirance pour elle ou non, n’empêche que Léna a fait face à celui qui avait lâchement assassiné son père et son petit frère.


Source:

R. c. Aurèle Veuillette, Bibliothèque et Archives Canada, RG13, 1917-1918.


[1] Le procès s’est déroulé en anglais. La traduction est ici la mienne.

[2] À plusieurs reprises, elle a utilisé le mot « the boy » ou « the little boy » pour décrire son jeune frère diparu.

La marâtre: les années d’incarcération (5/5)

Permis de libération de Marie-Anne, en date du 3 juillet 1935.

Le 26 mars 1932, Marie-Anne Houde s’adressait à l’aumônier Kingsley pour lui confier ses sentiments : « Je viens de recevoir un refus je suis vraiment découragée je suis sûre perdu tout espoir […]. Honnête Père je vais bientôt mourir si je reste ici plus longtemps […]. S’il vous plaît dites une prière pour moi aujourd’hui pour me donner le courage parce que je ne sais pas comment je vais pouvoir aller plus loin ».

Voilà qui a probablement touché l’aumônier, qui croyait cette manipulatrice pleine de miséricorde plutôt que les faits vérifiables et prouvés devant la justice.

Kingsley envoya donc la lettre de Houde au ministère de la Justice. Le 21 septembre 1932, elle s’adressa elle-même au ministre pour partager sa dépression et son interminable complainte.

Cette demande eut pour effet de forcer les autorités à procéder à une autre évaluation qui spécifia, encore une fois, que le confinement ne représentait aucun danger pour elle. Il semble que Marie-Anne Houde s’était remise de sa dépression. Cette mélancolie étai-elle authentique?

Le 1er décembre 1932, pour les mêmes raisons, le père Kingsley réécrivait au ministre de la Justice. Cette fois, il énuméra clairement les cinq principaux arguments utilisés pour plaider la cause :

  1. Houde avait purgé 12 ans de prison
  2. Son mari n’a fait que 5 ans sur une peine d’emprisonnement à vie;
  3. Sa conduite a toujours été exemplaire;
  4. Des encouragements doivent être donnés à ceux et celles qui font des efforts dans leur vie pour expier leur crime;
  5. Plusieurs endroits sont prêts à accueillir Houde, dont la résidence du Professeur Chabot du Collège Militaire Royal.

Encore une fois, ce fut peine perdue. Maurice Dupré répliqua au père Kingsley que son attitude n’avait pas changé depuis sa lettre du 16 décembre 1931. Toutefois, en quelques mois, la situation s’apprêtait à changer.

C’est sur un tout petit bout de papier, daté du 16 février 1933, qu’on retrouve une demande de rapport spécial d’un chirurgien pour « l’état de santé de cette femme ». Le nom de Houde n’apparaît pas sur ce billet, mais puisqu’il se trouve dans le dossier judiciaire relatif à l’affaire, le lien est plutôt enfantin.

Deux jours plus tard, le 18 février 1933, une évaluation fut réalisée sur la détenue. Cette fois, le document nous apprend que le 5 février Marie-Anne a subi une mastectomie en raison d’un cancer. Selon le directeur du pénitencier, John C. Ponsford, sa santé en serait à tout jamais affectée en plus de spécifier que son incarcération aggraverait son état. Dans un bref rapport daté du 28 février 1933, on souligne que son cancer était de type carcinome et que sa santé était très fragile. Ce mémo, qui porte la signature « F. W. A. » stipule qu’on devrait maintenant la considérer comme une personne invalide et que l’emprisonnement risquait de l’affecter davantage.

Pour la première fois depuis son arrivée à Kingston, en 1921, la marâtre avait un argument honnête pour plaider sa cause.

Le 1er mars 1933, étant donné les nouvelles circonstances, Gallagher écrivit que le cas était de nouveau à l’étude. En dépit des circonstances, il spécifia que le crime commis en était « un terrible » et que « les gens de la province de Québec frissonnent toujours à la mention de son nom ». Il souligna également que si elle avait l’intention de revenir au Québec – il semble que la dernière demande ne prévoyait plus de la placer à Kingston mais à Montréal – il fallait oublier toute possibilité de libération. C’est donc dire qu’il y avait une ouverture, pourvu qu’elle ne remette jamais les pieds au Québec.

Partie de la lettre que Télesphore Gagnon a écrit à sa femme en 1933.

Le 26 mai 1933, Houde fit rédiger une petite lettre d’un seul paragraphe pour dire qu’elle avait inclus dans son envoi une lettre de son mari. En effet, s’il y avait eu une rupture entre les deux, elle n’avait certes pas été définitive. Voici l’intégrale de cette lettre :

Bien cher [sic] épouse encore une fois je ne sais pas si tu est [sic] morte ou bien en vie. Je voi[s] bien que tu n’a[s] plus de mari car voilà douze lettr[es] que je t’envoi[e] pas de réponse de toi bien que tu ne [veuilles] plus sortir en tout cas si j’ai point de nouvelle de cette lettre je contrai [sic] que c’est la dernière pour moi. Je dirai que ma femme ne veux [sic] plus de moi si tu est [sic] encore ma femme envoie-moi ton portrait si c’est possible je désire bien la [illisible] chez moi. Comment est la santé? Pour moi je suis assez bien, mais c’est bien ennuis que d’être seul dans une maison il m’arrive il me semble que je te vois arriver à la maison. Tu ne saurais croire quelle surprise que j’aurais si je te voyais arriver à la maison. Je crois que je perdrais la carte bien cher [sic] épouse demande toi si tu a[s] encore un mari qui t’aime chez lui. Est-ce que tu penses sortir [de] ce terrible cachot que voilà 13 ans que tu es enfermé[e?]. Je crois fermement que la justice va te libérer. Je prie ben fort pour toi pour que tu reviennes me servir encore une fois. La vie est pénible. Je te quitte en t’embrassant bien fort en attendant le baiser de su tes petites lèvres pâles. Bien au revoir, à bientôt le travail ne manque pas pour toi. Je suis ton époux qui ne t’oublie pas.

Télesphore Gagnon

Non seulement cet homme nous prouve sa dépendance affective, mais ses idées partaient aussi dans tous les sens. Au début, il commençait par croire qu’elle ne voulait plus de lui avant de revenir à un ton mielleux pour manifester son désir de la revoir. Il va même jusqu’à laisser toute la place à son imagination en la voyant revenir à la maison. Évidemment, lorsqu’il souligne que « le travail ne manque pas pour toi », il nous montre qu’il était visiblement un homme de son temps. Une telle phrase ne donnerait certainement pas envie à une femme du 21e siècle l’envie de revenir auprès d’un tel conjoint.

Ce qui est sûr, c’est que par le ton de ce message il n’était pas au courant de son état de santé. En ce sens, le ministère a parfaitement joué son rôle en ne se précipitant pas pour lui accorder cette libération. En effet, l’état de santé de Marie-Anne Houde alla en s’améliorant.

Le 10 septembre 1933, le Dr G. A. Platt, le chirurgien qui avait opéré la célèbre meurtrière, écrivit au directeur de la prison pour lui signaler qu’au cours de l’hiver on avait commencé par lui enlever un sein en raison de la présence de carcinome. On l’avait ensuite traité au Rayon X. Ainsi, sa santé était demeurée stable. Toutefois, l’attention du médecin avait été attirée par d’autres manifestations du cancer. Au cours du mois d’août 1933 elle avait développé une protubérance de la glande lymphatique. Selon lui, c’était la preuve que le cancer était en train de se répandre et c’est pour cette raison qu’il expliqua que la vie en prison continuerait d’aggraver son cas.

Au cours des jours qui suivirent, on pensa à écrire au prêtre concerné afin de mettre Télesphore Gagnon au courant de l’état de santé de celle qui était encore sa femme. Bref, on se devait de l’informer que les symptômes des dernières semaines « malheureusement ne laissent entrevoir au médecin du Pen. Qu’une issue fatale à une date plus ou moins éloignée et elle réalise apparemment la gravité de sa condition et elle est vraiment anxieuse de voir ses enfants et de passer ce qui lui reste de vie avec sa famille ».

De plus, Gallagher n’omettait pas le fait qu’il faudrait également étudier la question de l’opinion publique face à cette éventuelle libération, en plus de planifier les soins qu’elle devrait recevoir à sa sortie.

Malgré cela, la marâtre ne sortirait pas de si tôt. Comme l’indique un autre document signé par un inspecteur W. H. Craig, on ne prévoyait pas réétudier sérieusement son cas avant 1935.

Le 20 octobre 1933, le curé M. Manseau de Ste-Sophie-de-Lévrard reçut d’Ottawa cette lettre confidentielle dactylographiée par M. F. Gallagher, Chef du Service des Pardons :

D’après nos informations, la détenue ci-dessus a dû subir une opération pour le cancer, il n’y a pas très longtemps, et elle a reçu tous les meilleurs soins et traitement; on a même pu entretenir l’espoir qu’une guérison complète s’ensuivrait. Mais, au cours de ces dernières semaines, on a remarqué quelques symptômes d’une rechute qui, malheureusement, ne laissent entrevoir au médecin du pénitencier qu’une issue fatale, à une date plus ou moins éloignée. Apparemment, cette personne réalise la gravité de sa situation, et elle désire ardemment revoir ses enfants et passer au milieu de sa famille le peu de jours qu’il lui reste à vivre.

Est-il dans l’intérêt public qu’elle recouvre sa liberté? Voilà ce qu’il s’agit de décider, et l’un des côtés à envisager sérieusement lors de la considération de la question sera certainement de savoir si cette personne pourra recevoir les soins et le traitement requis, advenant le cas où il lui serait accordé de retourner à sa résidence, à Sainte-Sophie-de-Lévrard.

J’ignore vraiment si le mari est au courant de l’état de santé de son épouse, ni même s’il serait préparé et en mesure d’en prendre soin.

Si ce n’est pas abuser de votre bonté, puis-je requérir votre concours à ce sujet et vous prier d’avoir l’obligeance de vous enquérir de la situation actuelle de la famille, afin que le Ministre puisse prendre connaissance des renseignements que vous jugerez utiles, dans les circonstances.

Avec mes remerciements anticipés pour votre bienveillante attention, veuillez agréer, Monsieur le Curé, l’expression de mes sentiments respectueux.

  1. F. Gallagher

Chef du Service des Pardons

P.S. Il est possible que l’époux de la détenue ne réside plus à Sainte-Sophie : une lettre de lui, adressée au pénitencier, est datée d’un endroit tout à fait illisible. Si vraiment il n’est plus dans votre paroisse, vous obligeriez infiniment le Ministre de la Justice en référant  au Curé de l’endroit où il vit actuellement – et que vous connaissez sans doute – la présente lettre confidentielle.

Le 27 octobre, le curé Manseau informait Gallagher que Télesphore n’avait jamais demeuré à Ste-Sophie et qu’il se trouvait plutôt à Fortierville. Selon les informations recueillies, « il est mieux qu’elle ne revienne pas dans sa famille, non parce qu’elle ne le mérite pas mais au contraire c’est son mari qui aurait dû purger la sentence. […] Je sais que son mari ni sa famille sont en état de la recevoir ».

Le curé termine en référant Gallagher au curé J. E. Giroux de Fortierville.

Ainsi, Gallagher réécrivit une lettre très similaire le 6 novembre 1933, mais cette fois adressée au curé Giroux de Fortierville. Le 7 décembre, apparemment sans réponse, Gallagher lui envoya une autre lettre. Les documents conservés dans le dossier laissent entendre que le curé Giroux n’a jamais donné suite à la demande d’informations de Gallagher.

En janvier 1934, on continuait de prodiguer des traitements à la marâtre, sans toutefois qu’on sache lesquels. Elle gagna un peu de poids. On aurait également réussi à réduire la masse autour de sa glande avec du radium. Toutefois, ce nouveau médecin, dont le nom est illisible au bas du document, affirmait qu’il était trop tôt pour se prononcer quant au succès ou à l’insuccès des traitements.

Le 22 janvier 1934, un autre rapport souligne un changement quant à la personne qui se disait prête à la recevoir : Mme Joséphine Lapointe, du 3718 St-Denis à Montréal. La condition de Houde à cette date était considérée comme « satisfaisante. Mais le pronostique ultime est mauvais. Je pense qu’un prolongement de son incarcération aggravera sa condition ».

En février 1934, Georges Gagnon écrivit au ministre de la Justice pour lui dire que parce que « je n’avais pas de chez nous, j’ai pensé que c’était presque impossible d’en prendre la responsabilité, mais aujourd’hui je suis installé chez moi, sur une terre, à mon profit. Je vous demande en grâce, si vous vouliez la laisser sortir, je pourrais en prendre bien soin et la faire vivre convenablement, ayez aucune inquiét[ude] à ce sujet. Sincèrement j’ai besoin de ma [mère]. Depuis tant d’années que je souffre d’être [illisible][1] ».

En post scriptum, Georges spécifiait que « j’ai changé de nom pour sauver la situation de ma mère ». On constate qu’il habitait près de Palmoral Via La Sarre, en Abitibi. Il ne donnait évidemment pas son nouveau nom.

Toutefois, dans une autre lettre du 21 février 1934, il rayait son nom de Georges Gagnon pour écrire juste en-dessous « aujourd’hui Tom Mainville ». Cette fois, il expliquait ne pouvoir être en mesure de prendre sa mère chez lui pour bien la soigner car il doit s’occuper de sa terre : « c’est très difficile de la prendre je vais vous dire pourquoi. Je suis [sur] une terre de colonisation et c’est très dangereux pour les feux de forêts et ensuite pour les traitement[s] de sont [sic] cancer je demeure à 22 mils du premier médecin pour le moment je ne peut pas la recevoir je pourrait la recevoir en juin 1934 ».

Georges Gagnon alias Tom Mainville conseillait de l’envoyer chez sa tante Joséphine Lapointe du 3718 rue St-Denis à Montréal. Pourquoi ce volte-face de la part d’un fils qui réclamait sa mère depuis tant d’années?

Dans mon livre de 2016, je n’avais pu retracer un quelconque épilogue concernant Georges Gagnon, ce qui s’explique par ce changement de nom. Dans le registre civil de Généalogie Québec, on retrouve un « Thomas Mainville Gagnon » qui a épousé Clarisse Michel le 18 avril 1942 dans la paroisse de Sainte-Brigitte, à Montréal. L’époux était âgé de 34 ans, ce qui veut dire que sa naissance remontait vers 1908, ce qui correspond au Georges Gagnon que nous cherchons. Or, s’il s’agit bien de lui, le bulletin du mariage le décrit comme un cuisinier. En raison des renseignements qu’il a donné à propos de sa vie en Abitibi, on pourrait en déduire qu’il a été cuisinier dans les chantiers.

Dans une lettre suivante, datée du 22 mai 1934, Georges, ou plutôt Tom Mainville, s’empressait de préciser cette fois que « je ne peut [sic] pas recevoir ma mère cette année[.] Pour cause de deux hernie[s] je suis incapable de travailler pour le moment ». En plus de signer sous son nouveau nom, il mentionnait qu’il se trouvait maintenant à Ste-Anne de la Pocatière, dans le comté de Kamouraska.

Le 26 août 1934, Marie-Anne Houde fit rédiger son avant-dernière lettre. Évidemment, elle avait maintenant un argument supplémentaire pour plaider sa cause devant Gallagher car « ma santé après les souffrances de deux cancers et dans le présent je souffre encore des douleurs que peut-être plus tard  déclareras d’autre et qui me rend tellement sur les nerfs que je suis obligé d’être placé à l’hôpital près d’un mois ».

Le 31 août, Gallagher écrivit à Joséphine Lapointe pour lui spécifier que Marie-Anne « a déjà été opérée pour un cancer, on espérait qu’une complète guérison s’en suivrait, mais en ce moment le chirurgien de la prison déclare qu’une rechute eut lieu et que probablement les suites en seront fatales dans un avenir plus ou moins rapproché. La malade réalise elle-même la gravité de sa condition, mais elle désire ardemment finir ses jours au milieu de ses parents, s’ils veulent bien la recevoir et lui donner les soins que son état de santé exige ».

Le 1er septembre, Joséphine Lapointe confirma à Gallagher qu’elle était prête à recevoir sa belle-sœur.  Ensuite, Gallagher écrivit au Commissaire de la Gendarmerie royale canadienne (GRC) pour l’en informer, sans doute pour que ce dernier soit au courant de l’adresse où la marâtre serait installée une fois sa sortie. Bien que la libération n’était encore qu’une supposition, on remarque néanmoins un changement de ton dans les échanges. Le commissaire de la GRC, R. Armitage, répondit à Gallagher le 29 octobre qu’après avoir fait enquête il s’avérait que Joséphine Lapointe était la cousine de Marie-Anne Houde et non sa belle-sœur. Il avait également appris que celle-ci était effectivement prête pour la recevoir.

Le rapport de l’agent F. J. Mead, commandant de la division C de la GRC, souligne que le policier W. H. Lewis de la GRC s’est rendu au 3722 St-Denis à Montréal pour interroger Joséphine Lapointe. Le nom qu’elle avait donné était son nom de fille puisque le nom de son mari était Arthur Morin. Elle expliqua au policier que Marie-Anne était sa cousine du côté de sa mère. Joséphine était aussi la mère de quatre enfants, deux garçons et deux filles, la plus jeune ayant 2 ans. L’enquêteur alla jusqu’à décrire l’intérieur du logis comme un lieu confortable et avec « un voisinage respectable ». Une chambre était déjà prête pour recevoir la célèbre meurtrière. De plus, on apprit qu’Arthur Morin travaillait comme boucher pour la Balltin & Co, St. Lawrence Market et il appuyait pleinement les démarches de sa femme. Le policer alla jusqu’à interroger l’employeur de Morin, qui lui confia que ce dernier était un employé fiable.

Ce rapport nous apprend que le Dr Jules Provost, du 3420 St-Denis, a informé l’enquêteur que les Morin étaient des gens respectables. Le détective fut d’ailleurs impressionné par la propreté des lieux et à quel point Joséphine comprenait la responsabilité que cela représentait de prendre soin de sa cousine.

Ce que ce rapport de la GRC ne dit pas, cependant, c’est que les Morin n’habitaient très certainement pas depuis longtemps dans cette résidence. Dans Le Devoir du 26 janvier 1933, on peut lire les détails de la mort subite du Dr G. A. H. Dufresne, décédé subitement en pleine rue. La partie la plus intéressante de cet article arrive vers la fin, lorsqu’on mentionne que « son corps sera exposé à sa demeure, 3722 rue Saint-Denis, et les funérailles seront annoncées plus tard ».

Par conséquent, les Morin ont peut-être acheté la maison de la succession du Dr Dufresne.

Mais revenons aux documents du dossier judiciaire. Un message daté du 6 novembre rédigé par Mme Alfred Gauthier (Angélina Gagnon) du 1103 de Bullion à Montréal, écrivait au ministère pour se dire en faveur de la cause de Marie-Anne Houde. Dans cette lettre, elle prétendait être sa sœur : « je voudrais vous demandé [sic] si vous vouslé magardé sa liberté pour noël. Je suis prête a lui faire un bon ché eux et aussi de tout faire pour la mette dans une bonne route ».

Le 29 novembre 1934, elle réécrivait au ministre pour corriger son erreur d’avoir prétendu être sa sœur. En réalité, elle était la belle-sœur de Marie-Anne Houde. Décidément, les erreurs de liens familiaux étaient monnaie courante dans cette affaire. Bref, Angélina Gagnon était la sœur du premier mari de Marie-Anne.

Le 3 janvier 1935, un secrétaire de la Chambre des Communes écrivait à M. F. Gallagher pour l’informer que « je vous envoie une lettre qui a été adressée par erreur à M. [Ernest] Lapointe ». Cette lettre semble être celle du 25 décembre 1934, écrite par Pauline Gagnon, la fille de Marie-Anne Houde :

J’ai une grâce à vous demander. La grâce que j’ai à vous demander c’est la libération de ma mère que je ne connait point. Voilà bientôt 15 ans qu’elle est renfermé elle doit avoir mérité son pardon. Je vous en supplie au nom du divin enfant nouveau né sa libération. Je suis en tête d’une besogne chez un habitant cultivateurs je ne sais rien faire, tant qu’on a personne pour nous le montré c’est bien difficile de faire une besogne. Mon père va se charger de sa femme pareille comme quand y on contracter le mariage. Cher monsieur le ministre, j’attendrai avec grand hâte la libération de ma mère pour commencer l’année 1935. Je reste pour la vie petite orpheline.

Pauline Gagnon

Ma mère c’est Marie Anne Houde épouse de Télesphore Gagnon

Le 24 janvier 1935, Angélina Gagnon récidivait en s’adressant à Gallagher pour lui demander encore la libération de sa belle-sœur, et cela avec ses nombreuses fautes d’orthographes habituelles.

Dans une simple note signée M. F. G. le 11 février 1935, Gallagher semble lâcher prise : « vu le nouveau rapport médical je n’insiste plus sur la libération de Marie Anne Houde – Vous pourrez me retourner le dossier ».

En fait, le 7 février le Dr Platt avait examiné la prisonnière et écrit dans un rapport adressé au directeur de la prison que la plaie résultant de la mastectomie avait guéri de façon pénible mais qu’il n’y avait aucune preuve du retour du cancer.

Si on doit en croire le Dr Platt, l’état de la marâtre s’est rapidement dégradé par la suite. Au cours des trois mois qui suivirent Houde confia elle-même avoir eu des écoulements. La seule mesure prise face à ce problème fut de la garder au lit. Le médecin prévoyait l’arrêt probable de ses menstruations. Malgré cela, cet état de santé précaire ne semblait pas l’affecter puisqu’elle travaillait tous les jours et qu’elle poursuivait ses activités avec vigueur.

Ce regain de santé convaincrait-il Gallagher de la garder encore derrière les barreaux pour quelques années?

Le 6 février 1935, la veille du rapport du Dr Platt, Marie-Anne Houde écrivit sa toute dernière lettre connue :

Je suis très peinée de vous troublé [sic] encore une fois, mais je suis absolument sans courage, j’aie tous perdu même la croyance car l’on m’a promises tant de fois et je suis suspendu sur la même sentence sans espérance.

Je sais que ce n’est pas ma conduite et ce n’est pas le publique [sic], car je prend votre parole que vous m’avez dit vous-même à votre dernière visite, et ce n’est pas un chez-moi car j’aie deux bonne[s] place[s] à aller à Montréal que je n’aurais pas seulement à travailler, et avec le peu d’argent que j’aurai d’ici dans laquelle je suis très reconnaissante je puis m’aider à me rétablir.

Mais cher monsieur ce qui me tient ici je ne peut jamais le deviné, j’aie écrit un pardon moi-même en août 1934 et pas de réponse. Si il y a des raisons que je ne peut pas sortir je vous [e]n remercierait beaucoup si vous étiez assez bon [illisible] me le laissé assavoir et je serait à quoi m’en tenir. Comme ceci c’est une grande souffrances à tous les jours. Jour après jour je pense que sa seras le dernier mais c’est comme dans le purgatoire souffrances mais pas grande espérance.

Cher monsieur je suis qu’une femme et j’aie mise tous mon pouvoir pour essailler à soustenir tous ses années mais à présent je ne suis plus capable, les forces et le courage me manque je ne me sens plus capable de faire une journée ici.

Bien cher monsieur j’espère que mes 15 années de souffrances seront considérés et soyez persuadés que si j’aie ma liberté que je s’aurai l’apprécier.

Je suis votre obéissante servante

Mary Houde

Le 14 mars 1935, Gallagher informait Pauline Gagnon de Fortierville que « depuis notre lettre du 5 janvier dernier, la cause de votre mère a été très attentivement reconsidérée, mais il n’y a malheureusement aucune possibilité quelconque de recommander l’exercice de la clémence. En effet, une décision dans ce sens ne saurait être justifiée à l’heure actuelle, et il faut nous en tenir à celle déjà prise ».

Le 16 mai 1935, Mme Alfred Gauthier demanda à Gallagher des précisions puisqu’elle avait entendu dire que Marie-Anne Houde aurait refusé les soins médicaux et qu’elle était très malade. De plus, elle envoya une lettre qu’elle avait reçue de Marie-Anne, ce qui est probablement la dernière trace écrite connue de la marâtre. Bien qu’un coin de ce document ait été déchiré, cette lettre semble datée du 13 mai 1935.

Bien chère belle sœur je viens justement d’avoir la permission de notre bon Warden pour t’écrir je t’assure que je suis contente j’aie certainement manqué tes lettres et je crois bien que tu pensait que je ne voulait plus t’écrire [illisible] non tu est trop bonne pour moi. Enfin comment est tu bien je l’espère pour moi je t’écrit dans mon lit ma vue fait bien défaut il va falloir que tu excuses l’écriture il y a un mois j’aie eut une pleurésie et là c’est la grippe comme tu voit ma santé n’est pas tu as besoin d’avoir bien de quoi pour m’engraissé car je suis comme un chat pleumé malgré que j’aie perdu toute espoir de sortir le jubilé était ma dernière espérance et les gens de vie ont rien du tout mais je sais  te […]

Publicité parue dans les journaux en mai 1952 pour annoncer la sortie en salle du film de Jean-Yves Bigras.

Le 15 mai, Gallagher répliqua que « cette cause est justement sous sérieuse considération, et vous pouvez être assurée qu’il sera tenu compte de tout ce que vous avez bien voulu nous représenter. Une décision ne devrait pas tarder beaucoup à présent, et vous en serez tout de suite prévenue ».

C’est par une lettre de Mme Alfred Gauthier, le 23 mai 1935, qu’on apprend que le dossier de la détenue H-600 était de nouveau à l’étude.

Le 22 juin, le Dr G. A. Platt envoya un rapport au directeur de la prison de Kingston et dans lequel il spécifiait qu’une radio au Rayon X a confirmé ses doutes quant à l’état du poumon gauche. Le cancer s’était étendu. Selon lui, il prévoyait que Houde n’en avait plus que pour six mois. Toutefois, il proposait un nouveau traitement qui avait connu un certain succès au General Hospital. Un certain Dr W. A. Jones acceptait de la soigner si toutefois Houde devait être libérée.

Selon un court rapport du Dr W. A. Jones daté du 25 juin, le cancer avait atteint le diaphragme et les poumons. La progression du cancer, selon lui, était très avancée.

Le même jour, R. M. Allen, le nouveau directeur du pénitencier, expédia le rapport du rayon X : « Il apparaît maintenant que cette détenue est en train de développer un état de santé critique et que son espérance de vie est une question de mois ». Il précisa aussi que le Dr Platt considérait qu’il serait plus facile de la traiter si elle pouvait sortir de prison. Advenant ce choix, il pouvait compter sur l’appui des docteurs Connell et Jones de la clinique du General Hospital.

Le 28 juin 1935, tous les documents nécessaires furent envoyés au solliciteur général afin de lui permettre de prendre une décision éclairée, tout en lui expliquant que certains traitements seraient dispensés uniquement si elle devait retrouver sa liberté.

C’est en date du 29 juin 1935 qu’apparaît le document de sa libération, ou « ticket of leave » comme il était courant de le dire à l’époque. Ainsi, au final, le solliciteur général conclut que « pour faciliter les soins et les traitements nécessaires pour sa condition physique, tous les arrangements doivent être fait à la satisfaction du directeur du pénitencier ».

Un billet daté du même jour informa le sous-secrétaire d’État. Le directeur du pénitencier reçut un télégramme similaire. Dans un document préparé par Coleman, il est bien spécifié qu’on accepte de la libérer pour qu’elle puisse subir des soins. Historiquement, il ne faut donc pas commettre l’erreur de dire qu’elle a été libérée en raison de la pitié qu’on aurait pu avoir face à sa santé précaire. Elle n’était pas libérée  sans aucune condition non plus. Ces idées pourraient laisser croire que le système ait eu pitié d’elle. En fait, ce qu’il faut probablement dire c’est qu’on l’a laissé sortir pour que, humainement parlant, elle ait droit à vivre encore un peu.

Le véritable permis de libération ne tarde pas à venir, car il est signé le 3 juillet 1935. Depuis le temps qu’elle attendait ce moment, Marie-Anne Houde pouvait enfin sortir du pénitencier de Kingston pour la première fois depuis 1921. L’ironie se situe dans le fait qu’on connaît trop bien ses jérémiades par ses lettres tandis qu’on ignore tout à propos de ses impressions et de sa vie après sa sortie de prison.

Le permis de libération prévoyait qu’on la laisse sortir dans les trente jours. On lui imposa cependant les quatre conditions suivantes :

  1. La porteuse [du permis] doit conserver son permis, et le représenter lorsqu’elle en est requise par un magistrat ou un agent de la paix.
  2. Elle doit s’abstenir de toute violation des lois.
  3. Elle ne doit s’associer habituellement avec des personnes notoirement de mauvaises mœurs, tels que voleurs et prostituées réputés tels.
  4. Elle ne peut mener une vie oisive et dissolue, sans moyens visibles d’une existence honnête.

Selon un pli du directeur du pénitencier daté du 2 juillet, on était prêt à la libérer dès le lendemain.

Peut-on imaginer que, hors des traces écrites qui sont parvenues jusqu’à nous, on l’ait obligé à demeurer discrète au 3722 rue St-Denis?

Si le Québec avait appris où demeurait la marâtre à sa libération, y aurait-il eu débordement?

Une fois sortie, Marie-Anne a-t-elle subi les traitements médicaux promis? À quelle date a-t-elle réellement emménagée chez sa cousine à Montréal?

Les spéculations de commères pourraient certainement apporter bien des versions à ces trous historiques, mais les documents légaux s’arrêtent de parler le jour où la plus célèbre meurtrière du Québec a été libérée.

En fait, le dossier se termine par un petit papier qui était probablement destiné à informer le ministre, stipulant que la GRC a été informé de la mort de Marie-Anne Houde le 13 mai 1936 à Montréal. Elle s’était éteinte la veille. À 46 ans, elle avait « profité » d’un peu moins d’une année de liberté.

A-t-elle reçu la visite de ses fils? A-t-elle revu son mari? Sa belle-fille Marie-Jeanne?

Quoi qu’il en soit, son dossier était définitivement clos au ministère de la Justice.

Peu après la publication de mon livre en février 2016, j’ai eu droit à quelques confidences, dont certaines sur les derniers jours que Marie-Anne Houde aurait vécu à Montréal. On l’aurait vu ici ou là, mais ces informations comptent bien peu comparativement à la force légale des archives judiciaires. Je sais, certains lecteurs me trouveront « plate » ou « casseux de party », mais je souligne dans L’affaire Aurore Gagnon à quel point il est important de se fier uniquement à la preuve entendue lors d’un procès si on souhaite honnêtement se faire une idée.

Comme tous les cas célèbres, la machine à rumeur a fait son œuvre, et ses ravages. Les commères ont prétendu des choses et entretenu d’autres histoires. En 1990, le romancier André Mathieu a affirmé, sans avoir lu le dossier judiciaire, que Marie-Anne Houde était morte d’un cancer du cerveau. Force est d’admettre que d’après les informations contenues dans le dossier judiciaire il est impossible d’envisager cette option. D’autres m’ont écrit à propos de l’endroit exact où elle a été enterrée. Elle reposerait dans le cimetière du Repos Saint-François. Si certains pointilleux souhaitent d’autres précisions, je leur laisse cette tâche. Le fait de savoir où elle est enterré précisément – une vieille habitude mêlant la curiosité aux traditions catholiques – cela ne m’importe peu, du moment que son exhumation ne servirait strictement à rien.

Mais, comme on le sait, l’histoire ne s’est pas arrêtée avec la mort de la marâtre.

Il nous est assurément permis de croire que Télesphore Gagnon ait pu rompre à un certain moment, mais en 1933 il ressentait toujours une forte attirance pour Marie-Anne. Évidemment, cette pensée vient avec le fait que ce document ait réellement été écrit de sa main. Il a même attendu qu’elle soit morte, dans la plus pure tradition catholique, pour se remarier. En effet, le 8 janvier 1938 il épousait Marie-Laure Habel. Si vous souhaitez en savoir plus quant aux rumeurs le concernant, il vous suffira d’aller jouer les touristes ou les enquêteurs amateurs dans la région de Fortierville.

Toutefois, la vie publique du père d’Aurore n’était pas encore tout à fait terminée.

Au cours de l’été 1951, Jean-Yves Bigras a tourné le film Aurore l’enfant martyre, directement inspiré de l’affaire criminelle et de la pièce de théâtre qui avait, dit-on, été joué à environ 6 000 reprises depuis son lancement en janvier 1921. Janette Bertrand y tiendra le rôle de Catherine, un personnage directement inspiré de la voisine Exilda Lemay, qui fut parmi les premiers témoins au procès. Puisque sa biographie est avare de commentaire sur le sujet, j’ai écrit à Janette Bertrand au cours de l’hiver 2018 afin de connaître les souvenirs qu’elle gardait de ce tournage. Malheureusement, je n’ai obtenu aucune réponse de sa part.

Or, Télesphore eut vent que se tournait un film à propos des sévices endurés par sa fille. Il intenta un procès à France-Film, le producteur. Au cours de l’automne 1951, Télesphore a témoigné sur certains épisodes de sa vie. Il semble que le principal argument qui a joué en faveur de France-Film est à l’effet que Télesphore était au courant qu’une pièce de théâtre jouait la même histoire sur les planches depuis 1921 et qu’il n’avait jamais intenté la moindre poursuite contre cette production.

Au cours des recherches qui m’ont conduites à la publication de mon livre, j’ai découvert que ce procès civil n’a pas été conservé ou qu’il demeure introuvable. Quoi qu’il en soit, le film est apparu sur les grands écrans québécois en mai 1952. En dépit de sa médiocrité presque légendaire, il s’apprêtait à marquer la conscience de millions de Québécois, et cela sur plusieurs générations.

En conclusion, les lettres de la marâtre conservées dans le dossier sont à l’image d’une femme désespérée et manipulatrice qui cherche constamment à attirer la pitié, et cela dans le seul but de retrouver sa liberté. Par certains de ses propos, on a vu qu’elle s’y prenait très mal pour convaincre le ministre de la Justice et les autres personnes influentes du gouvernement fédéral. Selon toute vraisemblance, elle n’a d’ailleurs jamais compris la différence entre son acte d’accusation et celui de son mari. Est-ce suffisant pour affirmer que tous ces détails vont dans le sens d’une femme dont l’intelligence se situait sous la moyenne?

Je vous laisse en juger.

Ce qui frappe, aussi, c’est que dans tous ces documents, autant ceux émanant de la main de Marie-Anne Houde que de ses fils ou même Marie-Jeanne, personne ne mentionne le nom d’Aurore. Personne – sauf le juge Pelletier – ne fait directement allusion au crime que les Québécois jugent pourtant comme l’un des pires de leur histoire. Voulait-on l’oublier volontairement? Que se passait-il dans la tête de ces personnes faisant partie de l’entourage de la marâtre?

En fait, on a vu que Marie-Anne a parlé d’Aurore, mais sans la nommer et en utilisant sa mémoire en faveur de sa demande de libération. Le juge Pelletier avait clairement démontré lors du procès à quel point cette femme était manipulatrice. Tout indique que ces années d’incarcération n’avaient pas suffi à la transformer.

Gérard Gagnon est décédé à Montréal le 13 décembre 1967. Il avait 59 ans. Pauline, le dernier enfant que Marie-Anne avait mis au monde en liberté et qui a été bercée dans les bras de sa demi-sœur Aurore, épousa Léopold Bourdages en 1944. Leur couple n’eut qu’un seul enfant, un fils. Pauline s’est éteinte plus que centenaire en 2013.


Médiagraphie

Canadian Criminal Justice Association.  « CCJA history since 1919… ». Consulté le 26 mai 2018. Accès : https://www.ccja-acjp.ca/pub/en/about-ccja/history/

Bibliothèque et Archives Canada. R. vs. Marie-Anne Houde. 1920.

Jedwab, Jack. Bickerdike, Robert. Dictionnaire biographique du Canada. Consulté le 26 mai 2018. Accès : http://www.biographi.ca/fr/bio/bickerdike_robert_15F.html

Veillette, Eric. L’affaire Aurore Gagnon : le procès de Marie-Anne Houde. Lanoraie : Éditions de l’Apothéose, 2016. 436 p

[1] Le fait qu’un coin de cette lettre ait été déchiré nous empêche de lire certains mots.

La marâtre: les années d’incarcération (4/5)

Ernest Lapointe. À l’époque où il était ministre de la Justice à Ottawa, il a reçut plusieurs lettres de Marie-Anne Houde, qui l’implorait sans cesse d’être libérée.

Le 7 septembre 1925, le chapelain Wilfrid T. Kingsley du pénitencier de Kingston écrivait au ministre de la Justice Ernest Lapointe afin d’appuyer la demande de Marie-Anne Houde. Il rappelait sa conduite exemplaire et sa dévotion, tout en reprenant le bon vieil argument selon lequel elle n’aurait pas dû être déclarée « normale ». Pourtant, dois-je me répéter, le procès avait conclu au fait qu’elle était parfaitement saine d’esprit alors qu’on continuait à militer en faveur de la folie, une théorie loufoque présentée malhabilement par la défense. Étrangement, ceux et celles qui dénonçaient le verdict n’avaient pas assisté au procès et c’est peut-être là une leçon à retenir, à savoir qu’il est préférable d’éviter de critiquer une chose que l’on ne connaît pas.

Toutefois, remarquons au passage que le chapelain soulignait que le mari de Marie-Anne avait été libéré depuis peu, sans toutefois préciser la date exacte. Évidemment, il se servait de cette libération pour souligner qu’on devrait aussi agir de même pour la marâtre. Encore une fois, on confondait tout. Rappelons que Marie-Anne Houde était accusée de meurtre, c’est-à-dire d’homicide au premier degré, ou si vous préférez avec préméditation. C’est la pire accusation prévue au Code criminel, à savoir qu’une personne qui a prémédité son geste y a réfléchi au préalable. Le crime a été planifié, désiré. Ainsi, ce type de criminel a beaucoup plus de chance de récidiver, d’autant plus s’il n’éprouve aucun regret et dépersonnalise sa victime. Évidemment, nous ne pourrons jamais être certain si toutes les lettres de la marâtre ont été conservées aux archives – ce serait étonnant vu certains sous-entendu – mais jusqu’à maintenant, c’est-à-dire 5 ans après le crime, elle n’a toujours pas mentionné le nom de sa jeune victime et n’a encore moins manifesté de regret.

La lettre du chapelain s’inscrit donc dans une longue série d’illogisme. D’ailleurs, le 9 septembre, le Chef du Remission Branch lui répondait poliment que ce dossier avait été mainte fois examiné et que le ministre n’était pas justifié de recommander la moindre libération pour cette femme, et cela « for a considerable period to come ».

Cet autre refus n’eut pour réponse qu’une autre lettre de Marie-Anne Houde. Le 25 novembre 1925, elle écrivait en anglais. Le contenu de cette missive est tellement redondant. Elle rappelait le temps qu’elle avait passé en prison et à quel point elle était séparée de ses enfants; qu’ils étaient jeunes et avaient encore besoin des soins de leur mère. Évidemment, elle souligna à son tour le fait qu’on avait récemment libéré son mari du pénitencier Saint-Vincent-de-Paul et qu’il était anxieux de la voir revenir à la maison pour prendre soin de la famille.

Pour appuyer sa demande, elle souligna que son frère, qui habitait à Trois-Rivières, était prêt à l’accueillir dans l’éventualité de sa libération. C’est là qu’elle se disait prête à s’établir et à refaire sa vie. De plus, elle affirma qu’on avait absolument rien à lui reprocher quant à son comportement à l’intérieur des murs de Kingston. Elle signa « Mary Gagnon ».

Le 19 janvier 1926, son fils Georges Gagnon, qui lui aussi avait témoigné contre elle lors du procès, lui écrivit depuis l’hospice St-Joseph de la Délivrance, à Lévis. En fait, il écrit une lettre qu’il adresse au ministère de la justice pour parler de ses parents : « moi je les aimais tant et qui jouissais tant auprès d’eux maintenant je suis privé de voir où ils sont. Je vous promets de leur dire de ne plus recommencer ce qu’ils ont faits. Que c’est triste d’être séparé quand on pourrait en jouir. Oh que je vous supplie d’avoir pitié d’eux rendez-moi [mes parents] s’il vous plaît. De votre suppliant. Georges Gagnon ».

La lettre suivante de Marie-Anne Houde est datée du 5 mai 1926, toujours adressée au ministre de la Justice. En anglais, elle continue de se plaindre de sa situation, demande sa libération et se prétend en mesure de vivre en société. Sans doute le ministre et ses associés l’ont-ils remarqué à l’époque, mais la meurtrière n’avait toujours pas fait mention de sa victime ni du moindre remord. En fait, le seul espoir de réhabilitation, aussi mince soit-il, apparaît lorsqu’elle rédige : « j’ai appris une leçon ici qui me guidera pour le reste de ma vie »[1].

Encore faudrait-il en connaître les détails et les circonstances, de cette leçon. Car si Houde est passée championne dans l’art de la complainte – et je ne parle pas ici de la complainte du phoque en Alaska – elle ne développe jamais ses idées. À croire que cela puisse être une preuve de son manque de profondeur et, surtout, d’auto-analyse.

Évidemment, elle ne manque pas de souligner que « mon mari a été libéré de St-Vincent-de-Paul il y a quelque temps et depuis sa libération il n’a fait aucun effort pour communiquer avec les enfants et je suis très anxieuses [sic] à leur sujet ».

Est-ce la preuve d’une rupture, comme on le verra dans le film de 1952 de Jean-Yves Bigras?

En effet, dans le film noir et blanc qui a marqué plusieurs générations et dont l’intensité n’a pas été estompée par le second film de 2005, les concepteurs ont fait le choix de montrer une rupture du couple. À la toute fin, Télesphore se dissocie complètement de sa femme. Mais fut-ce réellement le cas dans la « vraie vie »?

Quoi qu’il en soit, Houde ajoutait que son frère trifluvien était toujours prêt à l’accueillir, qu’il lui fournirait une maison et l’aide financière nécessaire jusqu’à ce qu’elle obtienne un emploi pour supporter ses enfants. À ce ton, on devine qu’elle se croyait définitivement abandonnée par Télesphore.

Sa plume était toujours aussi malhabile à présenter des arguments convaincants : « J’ai pleinement réalisé le sérieux du crime pour lequel je suis ici et même je suis certaine que je n’étais pas saine d’esprit à l’époque ». Le simple fait qu’elle désigne le meurtre d’Aurore en parlant du « crime pour lequel je suis ici » prouve à quel point elle n’assumait rien du tout.

Est-ce que cela aurait changé quelque chose au cabinet du ministre de la Justice si toutefois elle s’était montrée sincèrement désolée de son crime?

Lettre écrite de la main de Marie-Anne Houde, alias la marâtre (en haut). À titre de comparaison, j’ai ajouté la lettre suivante qui a clairement été écrite par une autre main. J’attire d’ailleurs votre attention sur la phrase dactylographiée en rouge qui le mentionne clairement.

Le 29 juin 1926, un peu plus d’un mois après cette dernière lettre, Hugh Guthrie était nommé ministre de la Justice. Toutefois, il n’occupa cette fonction que temporairement puisque dès le 13 juillet il était remplacé par Esioff-Léon Patenaude, qui occupera le poste jusqu’au 24 septembre 1926. Le lendemain, 25 septembre, Ernest Lapointe revenait comme ministre de la Justice à Ottawa. Il y resterait jusqu’au 6 août 1930.

Ces changements ministériels ont-ils incité la célèbre condamnée à renouveler sa plume?

Quoi qu’il en soit, moins d’un mois après le retour de Lapointe, soit le 20 octobre 1926, Marie-Anne Houde lui écrivait à nouveau. La lettre, en français, se lit comme suit :

Monsieur,

Avec un grand regret de ma faute je viens encore une fois vous demandez [sic] mon pardon non seulement pour moi-même mais aussi pour le bienfait de mes enfants.

J’aie [sic] à présent six ans de fait et après avoir fait mon devoir pendant de si longues années je doit [sic] mériter ma liberté je puis travailler en toutes sortes d’ouvrage et j’aie [sic] la bonne volonté de le faire je puis en plus me supporter moi-même ainsi que mes enfants, j’aie aussi mon frère qui est prête [sic] à me recevoir.

Honorable monsieur, soyez certains que vous ne serez pas en regret de ma liberté je vous ferez connaître que je sais comment appréciate [sic] et vous remercier.

De votre obéissante servante

Marie-Anne Houde

Un papier sans date qui porte le titre « Ste-Sophie », probablement pour Ste-Sophie de Lévrard (le village voisin de Fortierville où la marâtre est née), implore le ministre de la Justice de libérer Marie-Anne Houde. Le message est signé de « Madame Joseph Tousignant de Ste-Sophie-de-Lévrard ».

En février 1927, c’est une lettre de Georges Gagnon, toujours de Ste-Sophie-de-Lévrard, qui demande au ministre de la Justice pour « le pardon de maman ». Il prétendait avoir besoin d’elle.

Au moment de témoigner contre sa mère au procès de 1920, Georges Gagnon avait 9 ans. Au moment d’écrire cette lettre, il avait donc 16 ans. Certes, peut-être avait-il toujours besoin de la présence de sa mère mais on peut imaginer que ce besoin ne devait plus être le même que lorsqu’il avait 9 ou 10 ans. Est-ce que cet argument a effleuré l’esprit du ministre Lapointe?

En fait, Georges se disait âgé de 18 ans et demi et en mesure de supporter sa mère dans l’éventualité de sa libération. En fait, la lettre est signée par les frères Gérard et Georges Gagnon. On reconnait cependant la signature d’un certain Euclide Tousignant. Par qui a-t-elle véritablement été écrite? À l’instigation de qui? De quoi? Et quelle est la motivation réelle qui se cache derrière ces mots?

Tout ceci, bien évidemment, nous devons avoir l’honnêteté de dire que nous l’ignorons. Quoiqu’il en soit, le chef du service des Pardons leur répondit ceci :

Chers enfants,

Je suis chargé d’accuser réception de votre lettre du 1er février à l’Honorable Ministre de la Justice au sujet de votre mère détenue au pénitencier de Kingston.

L’Honorable Solliciteur Général qui est chargé de l’administration de la loi des libérations conditionnelles serait des plus heureux si les circonstances lui permettaient d’accéder à votre prière. Malgré ses bonnes dispositions l’Honorable Lucien Cannon se trouve dans la nécessité de vous dire qu’il ne lui est pas possible pour le moment de recommander la libération de votre mère.

Le 11 avril 1927, Marie-Anne Houde écrivait à nouveau au ministre de la Justice, cette fois en anglais. Outre les demandes redondantes, elle parle cette fois de son frère William Houde de Ste-Sophie-de-Lévrard qui est prêt à s’occuper d’elle. Qu’est devenu son frère de Trois-Rivières?

Elle n’en fera plus jamais mention.

Au passage, elle soulignait que ses deux fils travaillaient et que, par conséquent, ils étaient autonomes. Par ailleurs, elle ne souffla mot à propos de Télesphore. À cette époque, c’est comme s’il n’existait plus.

Dans un autre document daté du début de 1928, on constate que William Houde était toujours prêt à s’occuper d’elle dès sa sortie, ainsi qu’un certain Gérald Gagnon de l’Île Perreault dans le comté de Vaudreuil, à Montréal.

Le 4 septembre 1928, c’est en français que la marâtre tente à nouveau sa chance auprès du ministre Lapointe.

Cher Monsieur,

Avec la dernière [sic] espoir je viens encore une fois avec confiance à vous tous demandé mon pardon où du moins une réduction de sentence.

Après les huit grande années qui sera bientôt écoulée avec peine et grand regret et avec résolution de suivre le règlement qui me sera demandé de faire j’espère que vous me donnerez une chance d’aller auprès de mes enfants qui me sont si chères et qui sont prêtes à tous faire pour mon support et en plus je puis avoir de l’ouvrage ici à Kingston je n’ai aucune idée de retourné dans le district de Québec à moins d’aller voir mon vieux père qui me desire [sic] pour très longtemps.

Le plus vieux de mes fils est agée [sic] de vingt ans et l’autre agée de seize ans tous les deux bien peinées et demande mon secours tous les jours.

Je crois avoir fait mon devoir ici dans cette institution pendant les huit ans je n’ai pas eut aucun rapport contre ma conduite.

Bien avec esperance [sic] je vous demande encore une fois s’il vous plaît ma liberté.

Votre humble servante

Marie Anne Houde

Le 9 mars 1929, le directeur de la prison de Kingston, John C. Ponsford, écrivit à Gallagher pour lui stipuler qu’une religieuse de l’hôpital Hôtel-Dieu était prête à offrir un emploi à Marie-Anne Houde si toutefois on acceptait de la libérer. Selon lui, Marie-Anne manifestait le souhait de ne pas retourner dans la région de Fortierville.

Le 30 octobre 1929, le ministre de la Justice reçut une autre missive de la meurtrière. Sans grande surprise, elle demandait encore à être pardonnée, en plus de mentionner qu’elle connaissait deux ou trois endroits à Kingston où elle pourrait travailler dès sa sortie. « Cher monsieur avec la bonne recommandation de Mlle Robinson et aussi de notre warden [directeur de pénitencier] et considérant ma bonne conduite pendant de si longues années que je serai pardonner [sic] et avec un grand merci encore une fois je saurai l’apprécié [sic]. Je suis votre humble servante. M. A. Houde ».

C’est avec la lettre du 16 septembre 1930 qu’apparaît un changement flagrant. Dans la partie supérieure du document, on a clairement inscrit à la dactylo que cette missive n’a pas été écrite de la main de Marie-Anne Houde. Bien que signée de son nom, un simple coup d’œil suffit à le constater. La question qu’on se pose toujours est de savoir si elle l’a fait écrire par quelqu’un ou si cette lettre est simplement fausse. Il nous est impossible de le savoir précisément, quoique si ce document a été conservé au dossier on peut imaginer que la première option soit la bonne. Dans ce cas, pourquoi Marie-Anne aurait-elle eu besoin d’une tierce personne pour rédiger ses lettres? Parce qu’elle avait enfin compris son manque de talent pour traduire le fond de sa pensée? Pour améliorer ses chances de libération? Ou tout simplement parce qu’une incapacité physique l’empêchait de manier la plume?

Les informations contenues dans cette lettre laissent croire que l’auteur ou l’auteure connaissait très bien le dossier, ou alors retranscrivait seulement ce que Houde lui dictait. Par exemple, on y répétait le faux argument selon lequel Télesphore avait été libéré pour le même crime. Rappelons-le, l’accusation n’était pas la même pour les deux. Elle a été condamnée pour meurtre, lui pour homicide involontaire.

Ce qui rend unique cette lettre c’est que, pour la toute première fois depuis l’arrestation, elle parlait de sa jeune victime. Voici la traduction intégrale :

Cher Monsieur,

Étant donné que j’aurai fait 10 ans le 30 septembre je désire vous soumettre humblement, monsieur, mon application pour une libération conditionnelle. Mon cas, qui a soulevé l’opinion publique contre moi et dont vous avez les détails en votre possession, en est un qui m’a causé une tristesse atroce. Mon cœur, en plus d’un sentiment d’impuissance, est rempli de désespoir. Il m’arrive de croire, monsieur, que, même si on a rien à reprocher ici à mon comportement, le cœur des hommes sera à jamais fermé à mes supplications. Mon mari a été condamné à partager la même peine d’emprisonnement que la mienne et il a été relâché après 5 ans. Il n’est jamais entré en contact avec moi et n’a jamais apporté une contribution pour les enfants. Ceux-ci ont été les vraies victimes dans cette affaire. Au moment de mon arrestation, j’étais sur le point de donner naissance. J’ai ensuite perdu mes deux petits, nés dans des circonstances si tragiques. Si l’enfant qui a été tué par ma main pouvait parler, elle vous dirait que j’ai pris plus soin d’elle que d’aucun autre de nos enfants. Je ne peux dire monsieur ce qui m’a poussée ou m’a possédée à faire ce que le monde a prouvé que j’ai fait. Je donnerais ma vie pour que cela ne soit jamais arrivé. Pendant dix longues années j’ai prié et j’ai sacrifié même les petites choses que j’aurais pu avoir ici qui auraient pu me rendre heureuse. Je l’ai fait afin de réparer. Mais, cette petite vie ne peut être rappelée. Monsieur, je ne pourrai jamais en faire plus afin de réparer ce que j’ai fait. Mon cœur sera brisé tant que je vivrai. Si vous avez de la pitié pour moi et si vous me donnez la chance que les miens m’ont retirée, je croirai les paroles de Dieu « un cœur brisé et repentant ne sera pas méprisé ». Je ne veux pas demander plus que ce que je mérite et pour lequel j’ai travaillé fort. Je place ma confiance et mon avenir entre vos mains, cher monsieur.

Si on sent une certaine évolution dans sa réflexion, nous sommes encore bien loin de l’expression d’un regret profond et sincère. Il est clair que la prisonnière H-600 n’assumait toujours pas son crime, en particulier par le fait qu’elle n’osait pas utiliser le nom de sa victime. Était-ce si difficile?

Travailler fort? Mais comment? Où sont les preuves et les arguments démontrant qu’elle a fait un travail de conscience?

Quant à cette « chance que les miens m’ont retirée », doit-on en déduire que sa famille l’avait finalement reniée? Si oui, que s’était-il produit au cours des dernières années? Selon le ton retrouvé dans ses premières lettres on imaginait plutôt le contraire. Les Tousignant de Ste-Sophie de Lévrard, entre autres, parlaient en sa faveur. Est-ce un revirement de situation qui expliquerait pourquoi Trefflé Houde, le père de la marâtre, avait fini par s’installer à Québec?

On sait que, plus tard, Télesphore a réintégré sa vie à Fortierville et qu’en 1951, lorsqu’il a tenté de bloquer la sortie du film Aurore l’enfant martyre, il avait l’appui de certains de ses enfants, sans qu’on sache toutefois lesquels. Si Télesphore a été « accepté » dans sa communauté, pourquoi pas Marie-Anne Houde? Y avait-il eu la rupture définitive tant attendue?

Quoi qu’il en soit, ses deux fils ne l’ont, semble-t-il, jamais laissé tomber. Quoique …  Nous y reviendrons.

En décembre 1930, ceux-ci se rendirent auprès de Joseph-Napoléon Francoeur, l’avocat qui avait défendu leur mère en 1920 et qui était maintenant devenu ministre du Travail à Québec, afin de faire une autre tentative de libération. Malheureusement pour eux, cette démarche ne fut d’aucun secours.

Le 28 janvier 1931, une autre lettre plutôt insignifiante ne nous apprend pas grand-chose. Puis le 19 mars 1931, un court mémo de l’Armée du Salut recommande sa libération.

Le 9 juin 1931, Me Francoeur écrivait à M. F. Gallagher du Service des Pardons pour lui signaler que « certaines personnes désirent obtenir sa libération ». Il semble tâter le terrain « avant d’apprendre les démarches à cette fin, nous désirons savoir si elles peuvent être couronnées de succès ». Le 17 juin, Gallagher lui répond que « cette cause va être remise à l’étude, sur réception des nouveaux rapports que nous avons demandés. Vos représentations sont soigneusement notées et recevront toute la meilleure considération possible. Dès qu’une décision sera prise, vous en serez dûment informé ».

Le 12 juin 1931, l’évaluation pénitentiaire permet d’établir que la conduite de Marie-Anne était considérée comme « very good ». Une certaine Mme Burleigh, qui habitait au 27 Livingtson Avenue à Kingston, lui promettait du travail dans l’éventualité de sa libération. On nota aussi que sa santé était bonne et le directeur Ponsford fut dans l’obligation d’écrire que l’emprisonnement ne nuisait pas à sa santé, un critère important pour considérer sa libération. Il ira jusqu’à souligner que son comportement était exemplaire depuis le début de son incarcération et qu’il la recommandait personnellement pour la clémence.

Tout ceci porta M. F. Gallagher à écrire, le 24 juin 1931, au cabinet d’avocats Francoeur, Larue et Lanctôt, que « pour faire suite à ma lettre du 17 juin au sujet de Madame Télesphore Gagnon, détenue au pénitencier de Kingston, je dois vous dire qu’après une étude approfondie de cette cause, il n’y a malheureusement aucune possibilité d’en arriver à une conclusion favorable. Les faits et circonstances de la cause, de même que les rapports reçus, ne permettent aucunement de recommander l’exercice de la clémence ».

Dès le lendemain, le bureau de Francoeur, Larue et Lanctôt accusait réception de la réponse tout en soulignant au passage que « nous notons ce que vous voulez bien nous dire ».

Le 22 octobre 1931, Marie-Anne Houde écrivit – encore par l’intermédiaire de la main d’une tierce personne – à Gallagher. Encore une fois, elle demandait à être libérée. Notons cependant qu’elle revenait pour l’une des rares fois sur son crime : « je ne veut [sic] pas dire que je ne suis pas coupable mais ce qui est arrivé je puis l’affirmer que pour moi était comme un rêve je voudrais pouvoir vous l’expliqué [sic] moi-même mais je ne le peut pas car seulement qu’une femme dans la position que j’était moi-même dans ce temps pour sait vous le dire ».

Elle était consciente de l’image que la population lui attribuait car « il me semble et je suis certaine que si j’avait [sic] été ce qu’ils m’ont peint que je n’aurait [sic] pas les rapports qu’ils peuvent vous donné [sic] ici et en plus j’appartiens aussi à une bonne famille et j’aie été élevée par une bonne mère comme vous-même et un bon père qui m’attend pour se fermer les yeux âgé de 86 ans et des enfants qu’ils ont certainement besoin de mon aide dans un temps si dûr [sic] ».

Il est intéressant de la voir se servir de la soi-disant bonne réputation de sa famille, alors qu’au procès son avocat avait justement tenté l’inverse. En effet, Me Francoeur avait essayé de faire une preuve de mauvaise réputation à certains membres de sa famille, comme s’il avait voulu démontrer les difficultés familiales entourant l’accusée et ainsi, peut-être, attirer la sympathie du jury. Cette stratégie n’avait cependant connu aucun succès.

Houde démontre son art pour la manipulation lorsqu’elle ajoute : « n’est-ce pas Mr Gallagher que si vous êtes père de famille qu’il est terriblement dûr [sic] pour une mère d’apprendre cette nouvelle et être incapable de leur venir en aide[?] ». Elle faisait ici allusion au fait que ses enfants étaient sans emploi. Est-ce à dire qu’ils avaient soudainement perdu tout revenu alors que dans une lettre antérieure on les décrivait comme autonomes financièrement?

Il est intéressant de la voir commenter l’opinion que le public entretenait à son égard, peut-être en raison de la pièce de théâtre qui se jouait sur les planches depuis 1921. À propos de ce qu’on pensait d’elle en dehors des murs, elle écrivait : « le publique [sic] a été bien sévère pour moi dans tous les manières mais peut être que Dieu leur demanderas plus que moi tous cela me fait souffrir davantage car ce que j’aie souffert depuis que je suis ici c’est-à-dire les épreuves du dehors je suis certaines qu’ils valent 20 ans de purgatoire et je ne puis pas dire autrement je ne me sens pas capable de faire beaucoup plus long et il me semble que si vous le vouliez mon temps pourrait être bien court ».

Quand elle parle de ce qu’elle a enduré et souffert en faisant référence aux nouvelles qu’elle recevait de l’extérieur, il se trouvera plusieurs lecteurs pour dire que, justement, c’est là l’un des buts de l’incarcération, c’est-à-dire de priver le ou la condamnée de sa liberté, de ce qu’elle pourrait jouir en temps normal. Tout cela dans le but de forcer la réflexion et, éventuellement, la réhabilitation. Certes, on peut remettre en doute ces méthodes carcérales et pénales, les débats se poursuivent à ce sujet, mais n’empêche que Marie-Anne prouvait encore une fois qu’elle ne comprenait rien au système. Plutôt que d’aider sa cause, elle s’enfonçait.

Bref, près de 12 ans après le crime, elle n’avait toujours rien compris. Rien à rien.

Le 7 décembre 1931, puisque les résultats s’étaient avérés négatifs pour sa libération, l’aumônier catholique de Kingston, W. J. Kingsley, écrivit une autre lettre en faveur de celle qu’il considérait comme sa « protégée »[2]. Encore une fois, les mêmes arguments : il souligne la libération du mari le 8 juillet 1925 pour sa complicité dans le même crime (j’ai déjà expliqué pourquoi cet argument est vide de sens), qu’elle ne gardait aucun souvenir du crime, qu’elle était enceinte à l’époque, et qu’elle avait eu un comportement exemplaire en prison. Bref!

Le 16 décembre, c’est un dénommé Maurice Dupré qui lui répondit, également en anglais, à l’effet qu’il ne croyait pas que ses arguments méritaient d’être soumis au Bureau des Pardons ou au gouverneur général. « Il en est que je suis très familier avec les détails de cette tragédie atroce qui, je peux vous l’assurer, reste très vive dans l’esprit de la vaste majorité des gens de la province de Québec. Les détails émanant des preuves au procès étaient simplement consternantes et, peu importe la sympathie que cette femme peut maintenant inspirer, les autorités ne doivent pas oublier elles-mêmes que la commutation de la sentence de mort de cette femme a suscité de violentes protestations […] ».

Si les « amis » de Marie-Anne Houde n’avaient pas encore compris pourquoi le ministère refusait de lui accorder la moindre attention, c’était le moment ou jamais de comprendre. Et Dupré de terminer sa lettre par cette phrase assassine : « en bref, je souhaite franchement vous assurer que je ne proposerai d’aucune façon de m’associer, sous les présentes conditions, avec aucun exercice de clémence à propos de cette femme ».

Dans un document daté de mars ou avril 1932, on note au sujet de son dossier : « a very bad case. No doubt ».

La prisonnière H-600 n’avait donc plus beaucoup d’espoir de revivre un jour en liberté, à moins que …

… à moins que la nature vienne jouer en sa faveur, ou en sa défaveur. Cela dépend du point de vu. Car, comme plusieurs le savent déjà, la marâtre n’a pas fini ses jours derrière les barreaux. Elle a réussi à retrouver sa liberté, mais à quel prix!


[1] I have learned a lesson here what will guide me throughout the rest of my life.

[2] « […] my protege, Madame Houde […] ».

La marâtre: les années d’incarcération (1/5)

Seule photo connue de Marie-Anne Houde

Lorsque le mot marâtre est prononcé quelque part, on l’associe, la plupart du temps, aux sévices corporels. En effet, c’est de maltraitance qu’est morte sa belle-fille, Aurore Gagnon, vers 19h00, dans la soirée du 12 février 1920. Toutefois, dans la présente série d’articles, il sera question des années que Marie-Anne Houde a passé à l’ombre, c’est-à-dire de 1920 à 1935.

Dans mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, paru en février 2016, le jour même du 96e anniversaire de la mort de cette pauvre enfant de 10 ans, je ne me suis pas particulièrement attardé à cette période d’incarcération, quoique l’épilogue fournissait de nombreux détails. Le but du livre était plutôt de donner la parole au procès et ainsi permettre au lectorat de tirer ses propres conclusions d’après les témoignages entendus devant le juge Louis-Philippe Pelletier. Malgré le fait que mon livre ait permis de rétablir plusieurs faits, j’entends ou je lis toujours certaines fausses idées reçues.

Puisqu’il y a dans le dossier judiciaire, préservé à Bibliothèque et Archives Canada (ci-après BAC) à Ottawa, de nombreux documents concernant la période d’emprisonnement de la marâtre, j’ai cru bon d’en partager avec vous les grandes lignes, pour ne pas dire la quasi-totalité. Loin de moi l’intention mercantile, mais je tiens à souligner que ceux et celles qui auront d’abord lu mon livre sur l’affaire pourront mieux comprendre certaines situations. Car, je le répète, pour juger d’un verdict et d’une sentence, il faut avoir l’honnêteté de lire d’abord le procès car c’est lors de ce dernier que les jurés ont forgé leur décision.

Nous verrons que cette étude soulèvera un questionnement, sinon un dilemme, à propos de sujets qui resteront d’actualité pour encore longtemps. Ainsi, j’ai nommé la peine de mort et la réhabilitation. Devons-nous pardonner pour des actes qui ont bouleversé toute une population? Les « monstres » de notre société – je parle ici de ceux et celles qui commettent les crimes les plus graves et révoltants – sont-ils réhabilitables? Est-il possible et même raisonnable de penser que nous pouvons réintroduire dans nos vies des gens qui ont commis le crime le plus grave prévu au Code criminel canadien?

D’un autre côté, même si l’étude du procès a déjà répondu à cette question, il sera possible de revenir sur l’état d’esprit de Marie-Anne Houde. Était-elle folle ou non? Et, justement, comment interprétons-nous cette folie?

Tout d’abord, revenons brièvement sur les événements. Sans refaire la généalogie familiale, soulignons qu’une semaine après avoir perdu sa première femme – Marie-Anne Caron, la mère biologique d’Aurore – Télesphore Gagnon, un cultivateur de Fortierville, épousait Marie-Anne Houde. Celle-ci avait aussi perdu un mari qui portait le nom de Gagnon. Elle vivait déjà sous le toit de Télesphore, apparemment pour l’aider dans ses tâches ménagères et peut-être aussi pour lui offrir quelques « extras », pour reprendre un langage moderne.

Né à Trois-Pistoles le 2 février 1857, Louis-Philippe Pelletier fait ses études classiques au collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière et son droit à l’Université Laval. Il est admis au Barreau le 13 juillet 1880. À l’époque de l’affaire Louis-Riel, il se montre nationaliste et contribue à l’élection de Mercier. Élu en 1888 dans le comté de Dorchester, il restera en poste jusqu’en 1908. Il sera procureur général en 1896 et 1897. Réélu en 1911, il entre dans le cabinet Borden comme ministre des Postes. Le 18 novembre 1914, il est nommé juge à la Cour supérieure et le 20 août 1915 à la Cour du Banc du Roi. Il s’éteint à Québec le 8 février 1921, moins d’un an après avoir présidé le célèbre procès de Marie-Anne Houde.

Sans qu’on sache pourquoi, Marie-Anne Houde finira par développer une aversion morbide envers Aurore Gagnon, la fillette de son nouveau mari, qui n’est âgée que de 10 ans. Les sévices auraient commencé au cours de l’été 1919, peut-être même avant. Après un séjour à l’Hôtel-Dieu de Québec au cours de l’automne 1919, pour une blessure à un pied qui ne guérissait pas, Aurore revient à la maison. À partir de cet instant, ce sera pour elle un véritable calvaire. Elle rend l’âme le 12 février 1920, alors que le matin même sa belle-mère la traitait encore de « vache » parce qu’elle la trouvait trop paresseuse. L’autopsie ne détectera aucune blessure dite morelle. La cause de la mort sera établie par l’infection des plaies. Le Dr Albert Marois, qui a pratiqué l’autopsie à l’intérieur même de l’église de Fortierville, dira lors de son témoignage avoir dénombré 54 plaies sur le corps de l’enfant.

Le 14 février, Télesphore et Marie-Anne sont arrêtés et conduits à la prison de Québec. La famille est déchirée. Au cours de l’enquête du coroner, Marie-Jeanne Gagnon, la sœur naturelle d’Aurore qui a 12 ans, refuse d’incriminer sa belle-mère. Toutefois, les autorités ont déjà compris que la plus coupable dans ce couple maudit est celle qu’on surnomme déjà la marâtre. Elle sera d’ailleurs accusée de meurtre, ce qui veut dire homicide avec préméditation, tandis que son mari sera accusé d’homicide involontaire, ou communément appelé dans le jargon judiciaire manslaughter. La distinction est importante puisqu’elle nous aidera à mieux interpréter plus tard certaines lettres écrites par la meurtrière.

Le procès s’ouvre le 13 avril 1920 au palais de justice de Québec, devant le juge Louis-Philippe Pelletier. L’avocat de la défense, Me Joseph-Napoléon Francoeur, réussira à faire dire au Dr Marois que son autopsie avait été incomplète et que la voisine Exilda Lemay avait des antécédents criminels. Malgré ses efforts, les chances de sa cliente s’envolent lorsque Marie-Jeanne Gagnon, 12 ans, apparaît dans la boîte des témoins. Son témoignage, interrompu de sanglots, sera percutant. Les sévices décrits par la jeune fille stigmatiseront à tout jamais cette histoire d’horreur.

Le 16 avril 1920, Georges Gagnon, qui en réalité est né du premier mariage de Marie-Anne Houde, témoigne contre sa mère. Le garçon de 9 ans corrobora en grande partie les sévices décrits par Marie-Jeanne. Pour entendre le témoignage de Gérard Gagnon, 11 ans, la Cour dut se déplacer à l’hôpital Saint-Louis-de-France puisque ce dernier était alité pour des soins.

Les témoignages des enfants s’avérant dévastateurs, Me Francoeur n’eut d’autre choix que de se tourner vers la stratégie des pauvres, c’est-à-dire plaider la folie. Les spécialistes n’eurent qu’une fin de semaine pour examiner l’accusée. Un débat des experts s’ensuivit, au cours duquel la préméditation fut prouvée sur au moins deux points. Le juge livra une adresse au jury qui n’a pas été parfaitement impartiale, mais comme la cause n’a jamais été portée en appel, le verdict a été officiellement accepté. Il n’a donc pas lieu de le remettre en question. Le jury n’a pas cru en la thèse farfelue de la défense; un point c’est tout!

Le 21 avril 1920, le jour même de son 30e anniversaire, Marie-Anne Houde était reconnue coupable de meurtre. Automatiquement, comme le voulait la tradition judiciaire, le juge Pelletier enfila ses gants noirs et se coiffa du tricorne noir afin de prononcer la sentence de mort.  Il fixa son exécution au 1er octobre 1920. Certes, ce délai était généralement plus court, mais le juge expliqua par la suite qu’il avait repoussé la pendaison afin de permettre à la condamnée de poursuivre sa grossesse jusqu’à terme.  En effet, il était apparu au cours du procès qu’elle était enceinte d’au moins six mois.

Comme cela était prévu à l’époque, lorsqu’il y avait condamnation à mort, le juge Louis-Philippe Pelletier prit le temps de s’asseoir le 22 avril afin de rédiger son rapport destiné au département du Secrétaire d’état fédéral.  Le dossier arriva à Ottawa le 24 avril 1920.

Certaines personnes ont prétendu que la sentence avait été commuée en emprisonnement en raison du fait que Marie-Anne Houde était enceinte. Ce qu’il faut préciser, c’est que son état a été dévoilé lors du procès. Sur ce point, le juge Pelletier écrivait que « le jury a trouvé l’accusée coupable de meurtre et elle a été condamnée à être pendue, le vendredi, premier octobre prochain, à 8 heures du matin. La raison pour laquelle l’exécution de la sentence a été fixée à une époque aussi éloignée est que l’accusée est enceinte de six mois et demi à peu près ».

Donc, la date de l’exécution a été fixée pour lui permettre de mener à terme sa grossesse. Quant à savoir si la commutation de sa sentence, qui arriva plus tard, ait un lien avec cette même grossesse, nous en étudierons les détails plus tard.

Le 26 avril 1920, le sous-secrétaire d’État Thomas Mulvay répondait par écrit au juge Pelletier afin de lui confirmer qu’il avait bien reçu son rapport, qui fut aussitôt transféré au ministre de la Justice du gouvernement fédéral.

Parmi les premiers documents du dossier se trouve une lettre dactylographiée de 7 pages rédigée le 18 mai 1920[1] et qui est signée « Welfare Work ». En anglais, on s’adressait au gouvernement fédéral afin de souligner à quel point la peine de mort était une pratique archaïque. Le ou les auteurs de cette missive vont jusqu’à se questionner à savoir si Houde méritait un nouveau procès ou une libération, tout en articulant qu’elle avait plaidé la folie. Ensuite, les propos se perdent dans un discours religieux fort ambigu qu’il n’est pas nécessaire de reproduire ici.

Si vous avez encore des doutes sur la question de l’aliénation mentale, je vous invite à lire ou relire le procès. C’est seulement alors qu’on peut se poser des questions quant à la pertinence de ces commentaires, comme c’est toujours le cas de nos jours lorsqu’un procès est médiatisé. Ainsi, on se demande si le ou les auteurs de cette lettre ont assisté au procès. Savaient-ils de quoi ils parlaient?

En fait, il semble que non. La théorie de l’aliénation mentale présentée par Me Francoeur a frôlé le ridicule. Le juge Pelletier l’a même souligné dans son adresse, visant principalement l’attitude du Dr Albert Prévost. Le verdict était pleinement justifié. Et par conséquent, il faut rejeter toute possibilité de folie. Et ici, il faut y voir la « folie » judiciaire et non médicale. Autrement dit, une personne souffrant d’une maladie mentale peut aussi bien être jugée coupable pour avoir prémédité un meurtre en toute connaissance de cause sans que sa maladie ait influencé son geste. Je ne dis pas non plus que Houde souffrait d’une quelconque maladie mentale.

Après la médiatisation de son crime, il semble que Marie-Anne Houde s’était développé – probablement malgré elle – un fan club chez les anglophones. En effet, c’est une autre lettre écrite dans la langue de Shakespeare qui arriva sur le bureau du Gouverneur général du Canada le 14 mai. Malheureusement, sa calligraphie est tellement mauvaise qu’il faudrait un spécialiste pour la décoder. À tout le moins peut-on y voir que l’auteur est une certaine Mme Broville de Brooklyn, dans l’État de New York.

  1. D. Clarke, l’adjoint au ministre de la Justice, Charles Joseph Doherty, prit le temps de lui répondre le 20 mai, simplement pour lui assurer que sa lettre avait été acheminée au ministre de la Justice. Soulignons au passage que Doherty, juge et enseignant en droit, occupait ce poste depuis 1911[2].

Le fait de recevoir une réponse, quoique brève, semble avoir donné des ailes à Mme Broville. Le 27 mai 1920, elle récidiva en s’adressant cette fois directement à J. D. Clarke. Il en accusa poliment réception le 31 mai.

Charles J. Doherty était ministre de la Justice fédéral depuis le 10 octobre 1911. Juge et homme politique, Doherty avait vu le jour à Montréal en 1885. Il a étudié à McGill et enseigné le droit civil et international. Il a été « juge à la Cour supérieure du Québec de 1891 à 1906 ». Il est élu député en 1908. En 1918 et 1919, il avait représenté le Canada à la Conférence de la paix à Versailles. En 1912, il avait également fondé l’Association du Barreau canadien. Doherty sera nommé Conseil privé britannique en 1921 et la même année quitte son poste de ministre de la Justice. Il décédera le 28 juillet 1931, alors que Marie-Anne Houde croupissait toujours derrière les barreaux.

Le 22 juin, c’est depuis sa résidence de Rivière-du-Loup que le juge Pelletier envoya un télégramme au ministre et dans lequel il soulignait à quel point il avait fait son possible pour rassembler tous les documents relatifs à l’affaire « mais le sténographe m’a déçu. J’essaierai que tout soit expédié au cours des premiers jours de juillet ».

Le 28 juin, c’est un télégramme envoyé de Québec par le greffier de la Couronne, Alphonse Pouliot, qui parvenait jusqu’à Thomas Mulvey à Ottawa.  Le greffier lui assurait que « deux coles [colis] expédiés samedi apres[-]midi par compagnie messageries Dominion j’envoie autres documents par malle ». Pouliot faisait allusion au dossier judiciaire, celui qui est aujourd’hui conservé à BAC et que j’ai consulté en 2015.

Le lendemain, 29 juin, c’est par lettre que Mulvey assurait que « j’ai l’honneur de vous informer que deux colis sont parvenus, hier, au Secrétariat d’État concernant la cause capitale de Marie-Anne Houde. Ils ont été immédiatement transmis au Ministre de la Justice ».

Le 30 juin, J. D. Clarke, Chef de la Branche des Pardons (Remission Branch) et assistant du sous-secrétaire d’état, assurait avoir reçu deux colis contenant les transcriptions du procès et autres documents, incluant les pièces à conviction.

Le 8 juillet 1920, comme si cette cause était destinée à la théâtralité, Marie-Anne Houde causa une autre surprise en accouchant de jumeaux. Le jour même, Cléophas Blouin[3], shérif de Québec, écrivait au Secrétaire d’État à Ottawa pour lui signaler que « quoiqu’il n’y ait aucune disposition du Code [criminel] qui m’oblige de le faire, je crois de mon devoir de vous informer que Marie Anne Houde, condamnée à être pendue le 1er octobre prochain et maintenant internée à la prison de Québec, a mis au monde ce matin des jumeaux, un garçon et une fille.  La mère et les enfants se portent très bien, et nous avons pris toutes les précautions que requiert la condition de la dite prisonnière, pour elle-même et pour les nouveaux nés ».

Sur l’extrait des registres de la paroisse Notre-Dame de Québec, qui font partie des documents envoyés un peu plus part au ministre de la Justice Doherty, on peut lire ces précisions : « Le huit juillet mil neuf cent vingt, nous prêtre soussigné dûment autorisé, avons suppléé les cérémonies du baptême de Roch-Jean, né le même jour, et baptisé validement par le Docteur Joseph Gosselin, à cause du danger de mort, fils légitime de Télesphore Gagnon et de Marie-Anne Houde, de Sainte-Philomène de Lotbinière. Le parrain a été Jean-Baptiste Carbonneau soussigné avec nous, le père étant absent ».

Pour la sœur de Roch-Jean, qui fut baptisée Jeanne d’Arc, on fait face à un texte similaire, à la différence près qu’on n’y retrouve aucune mention du genre « à cause du danger de mort ». Il semblerait qu’il nous soit permis d’en déduire que la santé de Roch-Jean était plus fragile que celle de sa sœur.

Le 20 juillet, toujours depuis ses retranchements de Rivière-du-Loup, le juge Pelletier écrivit cette lettre au ministre Doherty que je retranscris ici dans son intégralité :

La Pointe, Rivière du Loup, 20 juil, [19]20

Honorable C. J. Doherty,

Ministre de la Justice,

Ottawa.

Monsieur le Ministre,

  Re Marie-Anne Houde, épouse de Télesphore Gagnon condamnée par le soussigné à subir la peine capitale le premier octobre prochain.

  Après le verdict de meurtre et la sentence, j’ai fait un bref rapport au Secrétaire d’État. Cette femme lors de son procès et du verdict était enceinte : c’est pour cela qu’en prononçant la sentence de mort j’ai fixé la période éloignée du premier octobre.  Je me réservais pour vous faire un rapport subséquent après son accouchement.

  Le moment est maintenant arrivé pour cela, car l’accouchement a eu lieu le 8 juillet courant.

  Comme vous le constaterez par la lecture de la preuve et par ma charge (contre laquelle aucune objection n’a été faite, le crime commis par cette femme est tellement odieux qu’il dépasse toutes les limites de la méchanceté et de la criminalité[)].

  Elle était mariée en secondes noces avec un veuf qui avait trois enfants de son premier mariage et elle avait elle-même des enfants de son premier mariage.  Le second mari était un cultivateur possédant trois terres et un grand nombre d’animaux.  Elle a demeuré avec lui pendant deux ans – la première femme était folle et internée comme telle.  Cette dernière étant morte le mariage a eu lieu et elle a trouvé moyen de se faire consentir un contrat de mariage en vertu duquel les enfants du premier lit étaient déshérités à son bénéfice.

  Mais sa cupidité ne s’arrêtait pas là. La première épouse était commune en biens avec son mari et comme conséquence du décès de cette dernière les enfants du premier mariage se trouvaient à hériter de leur mère.  Si l’un de ces enfants mourait le père était l’un des bénéficiaires et l’héritage de Marie-Anne Houde se trouvait – vu le contrat de mariage – à devenir d’autant meilleur.

  Après le second mariage un des très jeunes enfants de Télesphore Gagnon est mort : la preuve ne révèle pas comment et je ne tiens aucun compte des rumeurs qui ont circulé à ce sujet.

  Restaient deux enfants du premier mariage, Marie Jeanne et Aurore.  C’est à cette dernière que Marie-Anne Houde a fait subir un long martyre [sic] dont le but – qui a été atteint – était de la faire mourir.  Et c’est pour cela qu’elle a été trouvée coupable de meurtre.

  Je ne vous décrirai pas les raffinements de cruauté et de méchanceté dont elle s’est servie : la preuve vous le révèle et elle a fait frémir d’horreur et d’indignation tous ceux qui la connaissent.

   Elle espérait cependant échapper à la justice et elle croyait avoir organisé assez de faux serments pour cela, mais la Providence est intervenue et les enfants, sur le parjure desquels elle comptait, sont venus dire la vérité : deux de ses propres enfants ont prouvé contre elle des faits révoltants.

  Écrasés sous cette avalanche de preuve[s] son avocat se lève en présence du jury et elle déclare par sa bouche qu’elle n’entend pas essayer la contredire.  Son propre avocat ajoute même que si tout cela est vrai – et la preuve formidable qui l’établit n’est pas contredite – sa cliente est un monstre à figure humaine.

  Et alors l’accusée nous annonce qu’elle va plaider [la] folie – laquelle est si souvent le dernier refuge des criminels dont la retraite est coupée.

  Quant à la preuve de folie, je n’entre pas dans les détails; ma charge vous dit ce que j’en pense et ce que le jury en a pensé; elle constituait même peut-être, tsnt [tant] elle était frivole – une véritable tentative de tromper la justice.

  Il y a cependant deux autres faits sur lesquels je désire attirer votre attention.

  Par deux fois dans ma charge j’ai rappelé aux jurés qu’ils avaient le droit – s’ils le jugeaient opportun – de recommander cette femme à la clémence.  Le jury – écho fidèle du reste de la conscience publique indignée – n’en a rien fait.

  Pourtant le jury ne connaissait pas alors l’autre [fait] important que je désire vous signaler.

  Après le procès de la femme est venu celui du mari – Télesphore Gagnon – pour le même crime. Ce dernier n’a été trouvé coupable que de manslaughter parce que le jury a cru qu’il n’avait été que la victime inconsciente de sa femme.

  Le même avocat qui avait défendu la femme défendait aussi le mari et sa défense a consisté à dire que les tortures abominables que le père avait lui-même infligé à son enfant étaient le résultat des mensonges odieux que sa femme lui faisait.

  Elle a (grâce à ces mensonges) fait battre l’enfant à peau nue par son père jusqu’à ce que le sang rejaillisse sur le plancher et sur la cloison [mur]. Elle lui a fait manger des excréments pris dans son pot de chambre et elle s’est arrangé pour qu’elle en ait encore dans la bouche et sur la figure quand le père arriverait à la maison.

  Voilà quelques[-]uns des faits qui n’avaient pas été prouvés lors du procès de la femme et qui l’ont été lors du procès du mari.

  Il me semble inutile d’en dire davantage et je vous laisse le soin de conclure si – à moins que la peine de mort soit – comme on le demande isolément ici et là – pratiquement déclarée non applicable aux femmes – la clémence royale doit être exercée.

  Pour ma part, je n’ai aucune hésitation pour partager l’avis du jury et pour dire que je suis d’opinion que la loi doit suivre son cours.

  J’ai l’honneur d’être, monsieur le Ministre,

  Votre bien dévoué,

Louis P. Pelletier

J.C.B.R[4].

En dépit de ce que pensait le juge, Marie-Anne Houde pouvait compter sur des supporteurs. Le 6 septembre 1920, une pétition initiée par un prêtre du nom de Joyal, ainsi qu’un collègue, fut présentée au bureau du ministre de la Justice. Le paragraphe de présentation demandait à ce que la peine soit commuée « parce qu’il est pénible de voir monter une femme sur l’échafaud et qu’elle vient de mettre au monde deux enfants jumeaux ». Quoique signée par une majorité de francophones, on pourrait soupçonner le manque d’objectivité derrière cette doléance parce qu’on y retrouve plusieurs personnes portant le nom de Houde, dont un « Trefflé Houde » qui était probablement le père de la condamnée.

Le 9 septembre, moins d’un mois avant la date prévue de l’exécution, Charles Doherty reçut un télégramme signé par Robert Bickerdike du Committee of the prisoners Welfare Association. En voyant ce nom, le ministre devait savoir ce dont il était question. Bickerdike disait avoir eu vent de sa prochaine visite à Montréal et qu’il voulait l’y rencontrer pour discuter de la cause Marie-Anne Houde. Bickerdike avait cependant été mal informé puisque Doherty dut lui répondre que son agenda ne prévoyait aucune visite à Montréal à court terme.

Né à Kingston en 1843, Robert Bickerdike a été l’un ds plus fervents militants pour l’abolition de la peine de mort au Canada. Politicien dans l’administration Laurier et homme d’affaires impliqué dans de nombreuses activités, il a pris la défense de Marie-Anne Houde en septembre 1920 afin de lui éviter la pendaison.

Arrêtons-nous un instant pour voir qui était Bickerdike. Car il est évident que Doherty savait de qui il s’agissait avant même de décacheter l’enveloppe.

Né à Kingston en Ontario en 1843, Bickerdike était le fils d’un fermier prénommé en mémoire d’un ancêtre exécuté en 1585 en raison de sa foi catholique. Voilà qui a probablement influencé sa décision de militer en faveur de l’abolition de la peine de mort. Il étudia au village de Beauharnois et c’est probablement là qu’il apprit le français. À 17 ans, il quitta la ferme familiale pour aller s’installer à Montréal. Pour gagner sa vie, il dut se faire boucher. En 1875, c’est avec un associé qu’il créait la Robert Bickerdike Company, une entreprise dans le domaine de la viande qui englobait un abattoir et se situait dans le quartier Saint-Henri. Il se mit ensuite à exporter des bovins, une industrie au sein de laquelle il allait devenir l’un des plus prospères.

En 1881, il fondait la Dominion Abattoir and Stock Yards Company Limited, qui aura un capital évalué à 200 000$. Il étendit ses activités au domaine de l’assurance. Parmi ses nombreuses activités, il s’occupa au début du nouveau siècle d’assurances à Québec en lien avec les accidents causés par le feu. En 1910, il faisait partie du conseil d’administration de plusieurs compagnies d’assurance. Élu au Parti Libéral fédéral, il profitera de sa tribune au Parlement pour se prononcer sur plusieurs questions sociales, allant à l’encontre de sa tradition familiale qui était plutôt conservatrice. Il siégea aux communes durant la majeure partie du régime de Wilfrid Laurier.

En 1917, totalement en désaccord avec la position de Laurier contre la conscription, Bickerdike remet sa démission. Il se démarqua par une tendance à plaider en faveur des minorités. Tout au long de sa vie, il a défendu les droits des citoyens, sans tenir compte de leurs pratiques religieuses. Dès 1917 il se prononçait en faveur du droit de vote des femmes. Il prôna également une réforme pénitentiaire. Il n’est donc pas surprenant de le voir intervenir en faveur de l’abolition de la peine de mort. Le texte biographique de Jack Jedwab consacré à Bickerdike sur l’Encyclopédie Canadienne[5] souligne que l’abolition de la peine de mort a probablement été le combat de sa vie. « Rares furent ceux qui se prononcèrent avec autant de vigueur ou d’éloquence que lui en faveur de cette réforme. En 1914 et de nouveau en 1916, il présenta un projet de loi visant à remplacer la peine capitale par l’emprisonnement à perpétuité. Il s’opposait à la peine de mort pour de multiples raisons. Selon lui, elle était insulte au christianisme et à la religion en général et une honte pour toute nation civilisée. « Rien n’est plus dégradant pour l’ensemble de la société […] que la peine de mort », déclara-t-il aux Communes. Il parla aussi des disparités de classes en signalant que ce châtiment était administré bien plus souvent aux pauvres qu’aux riches. Il réfutait la thèse selon laquelle les exécutions sous l’égide de l’État avaient un effet dissuasif et il prévenait contre le risque d’erreur ».

Bickerdike avait vu juste. Dans les pays qui ont aboli la peine de mort, partout on s’est rendu compte qu’elle n’avait aucun effet dissuasif. Au contraire!

On comprend maintenant pourquoi il a participé en 1916 à la fondation de la National Prison Reform Association. En 1919, cette organisation dont il fut le président fusionna avec la Honour League of Canada. Il en résultat l’Association canadienne pour le bien-être des prisonniers. En plus de créer des pressions contre la peine de mort, cette association venait en aide aux familles des prisonniers et trouvait même du travail à certains détenus remis en liberté. En 1917, Bickerdike « présenta à la Chambre une résolution offrant à tous les prisonniers la possibilité de s’enrôler dans l’armée active : ainsi, ils pourraient se racheter tout en servant leur pays »[6].

Bickerdike s’est éteint le 28 décembre 1928 dans sa maison de Lachine.

Une lettre anonyme datée du 12 septembre 1920 arriva sur le bureau du ministre de la Justice. Elle était signée par « un groupe de québécoises ».  Bien qu’elle ait été écrite à la main, cette missive est suffisamment bien rédigée pour la retranscrire ici sans erreur d’interprétation et dans son intégralité :

Honorable Ministre de la Justice

  Nous soumettons respectueusement à votre attention les points suivants :

  1. Aucune requête, au sujet de la commutation de peine de la femme Gagnon, ne nous a été présentée, d’ailleurs nous ne l’aurions pas signée. Cette marâtre n’a aucun droit à la pitié, après avoir pendant un an, torturé une enfant sans défense et obligée de lui obéir.
  2. Nous vous demandons d’user de votre loyauté en protégeant la société et en laissant la justice suivre son cours, parce que le crime se propage d’une manière alarmante dans notre ville, et rien n’arrêtera les meurtriers s’ils n’ont plus peur de la pendaison.

Les pénitenciers sont trop doux, personne ne les craint, les coupables ont toujours l’espoir de s’évader où [sic] d’être libérés après quelques années de détention.

Nous exposons, bien humblement, ces opinions à votre haute considération.

Un groupe de québécoises.

Le 16 septembre, une lettre de 4 pages écrite en anglais sur du papier portant l’en-tête de la Chambre des communes arriva sur le bureau de J. C. Doherty. En fait, il s’agissait d’une pétition signée par dix des douze jurés qui avaient prononcé le verdict contre Marie-Anne Houde en avril. L’enveloppe contenait également les certificats de naissance de ses jumeaux, ainsi qu’un rapport signé par un médecin attestant qu’il était essentiel que Houde materne ces deux poupons. En douze points, la lettre présentait autant de raisons pour lesquelles on devait commuer la sentence de la condamnée. Parmi ces arguments, on retrouve évidemment le fait qu’elle avait donné naissance à deux enfants depuis sa condamnation, qu’elle avait contribué à sauver leur vie, et qu’il fallait aussi tenir compte de l’aspect humain. On peut y lire : « il semble que la communauté se soit assez vengé et qu’elle est protégée par le confinement perpétuel de cette personne dans un pénitencier ».

Dr Joseph Gosselin, médecin à la prison de Québec en 1920.

On se servait aussi de l’argument selon lequel le fait de mettre en prison cette femme plutôt que de la pendre ferait une différence énorme dans la vie de tous ses enfants. De plus, on mentionnait qu’il n’existait aucun exemple concret dans la jurisprudence à l’effet qu’on avait pendu une femme enceinte. Cependant, cet argument était vide de sens puisque Marie-Anne Houde n’était plus enceinte. Son dernier accouchement s’était produit deux mois plus tôt. De plus, il existait déjà une certaine jurisprudence à cet effet.

En 1867, Sophie Boisclair a été condamné pour avoir empoisonné son mari avec l’aide de son amant, Modeste Villebrun dit Provencher. Ce dernier a été pendu le 3 mai 1867 alors que la sentence de mort prononcée contre Sophie a été commuée en emprisonnement à vie puisqu’on a découvert qu’elle était enceinte. Qui était le père de cet enfant? Qu’est devenu cet enfant?

On ne peut aujourd’hui répondre à ces questions, mais Sophie Boisclair a été incarcérée durant au moins 19 ans pour son crime. Donc, le juge Pelletier avait eu raison d’informer les jurés lors du procès de la marâtre à l’effet que la justice canadienne ne pendait pas les femmes lorsqu’elles étaient enceintes.

En 1920, l’affaire Sophie Boisclair était probablement le seul cas du genre connu. Était-ce un échantillonnage suffisant pour bien se faire une idée de la situation?

Cette même lettre du 16 septembre remettait carrément en question les conclusions des experts de la Couronne, qui avaient tous déclaré Marie-Anne Houde saine d’esprit. On reprenait donc le faux argument de la défense selon lequel il faudrait excuser son comportement parce qu’elle était constamment enceinte et que cet état influençait son comportement. Si on doit en croire la naïveté de cette théorie, on pourrait se demander pourquoi elle n’avait pas pété les plombs en plein procès puisqu’elle se trouvait alors en pleine grossesse. La conclusion du procès s’est pourtant montrée très clair sur cette question, au point de faire paraître la stratégie de la défense pour un spectacle ridicule.

Le plus étonnant, c’est que ce document est signé par dix des douze jurés qui ont jugé la cause en avril. Je ne pense pas qu’il faille voir ce document comme une volte-face, puisqu’il est important de comprendre que le rôle des jurés lors d’un procès est de rendre un verdict. Ils n’ont rien à voir avec la teneur de la sentence, qui arrive automatiquement avec un verdict de culpabilité. Devant les preuves, leur travail était de décider si Marie-Anne Houde était coupable ou non de ce dont on l’accusait. Ils n’avaient pas à donner leur opinion quant à la peine de mort. La seule importance qu’on puisse leur accorder c’est le fait d’avoir été juges des faits, d’avoir entendu toute la preuve.

Dans le texte qu’ils ont envoyé au ministre de la justice, on peut lire : « Dans son adresse, à nous faite, par l’Honorable Juge Pelletier, Président du procès, aux pages 86 et 88, l’Honorable Juge nous a suggéré que nous pouvions la recommander à la clémence de la Cour; Après ces suggestions de l’Honorable Juge, nous n’avons pas songé alors à recommander la dite Marie-Anne Houde, tout en la trouvant coupable, à la clémence de la Cour; Étant donné ces remarques de l’Honorable Président, au procès, la naissance de ses deux enfants depuis son emprisonnement, et en songeant surtout à l’avenir de ses enfants, nous prenons la liberté de la recommander à votre clémence et à la commutation de la sentence de mort en emprisonnement à vie ».

Il est étonnant de les voir se servir de cet argument alors que l’état de grossesse de l’accusé avait été clairement mentionné durant les audiences du procès. À moins que les douze jurés se soient endormis en même temps, ils ne pouvaient pas ignorer ce fait. Alors pourquoi se réveiller soudainement? Et surtout pourquoi deux des jurés n’ont pas signé?

Évidemment, on trouve certaines explications dans le fait que cette requête a été motivée par l’intervention de Me Joseph-Napoléon Francoeur, celui qui avait assuré la défense de la marâtre. D’ailleurs, celui-ci ne s’en cachait pas car il a envoyé un mot signé de sa main pour accompagner la pétition. Et pour expliquer l’absence des deux jurés il écrit : « les deux autres jurés, Charles Léveillée et Adjutor Thibaudeau devaient passer à mon bureau pour apposer leur signature, mais ne sont pas venus ».

Pourquoi ne sont-ils pas venus? On ne le saura probablement jamais.

Si on en croit Me Francoeur, les douze jurés étaient unanimes pour changer d’avis quant à l’aspect de la clémence et non du verdict, faut-il le préciser.  Le 21 avril 1920, ils avaient condamnés l’accusée pour meurtre tout en lui refusant la clémence et maintenant, parce qu’elle avait donné naissance à des jumeaux et qu’elle avait un autre enfant d’un peu plus d’un an à la maison, Marie-Anne Houde attirait soudainement la pitié. Pourquoi? Et surtout comment?

Est-ce que le fait d’avoir su à l’avance le triste sort de ces jumeaux aurait changé quelque chose à cette prise de décision? En effet, ceux-ci ne devaient pas vivre très longtemps.

Finalement, cet envoi contenait également un document complété par le Dr Joseph Gosselin, qui prenait soin de la marâtre depuis son internement à la prison de Québec. Parmi les précisions supplémentaires qu’il apportait au dossier, on note que depuis la naissance des jumeaux « c’est elle [Houde] qui les allaite ». Pour justifier la commutation de peine, il prétendait que « le fait par la dite Marie-Anne Houde de pouvoir allaiter ses enfant[s] a contribué beaucoup à la conservation de leur vie pendant la saison des chaleurs; il est indispensable, dans l’intérêt de ces deux enfants, que l’alaitement [sic] maternel soit continué ».

Tous ces arguments suffiraient-ils à sauver la vie de la déjà célèbre marâtre?


[1] Selon le sceau postal.

[2] Encyclopédie canadienne, consulté le 22 juin 2018 : https://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/doherty-charles-joseph/

[3] Cléophas Blouin, shérif à l’époque de la commutation de peine de Houde en 1920, s’est éteint le 24 janvier 1934.

[4] Initiales pour Juge de la Cour du Banc du Roi.

[5] Accès : http://www.biographi.ca/fr/bio/bickerdike_robert_15F.html

[6] Ibid.