La réalité des avortements illégaux


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Le 22 février 1921, le constable Jean-Baptiste Verrette de la Police Provinciale déposa une plainte officielle devant un juge de paix et à partir de laquelle on rédigea l’acte d’accusation suivant : « dans le cours des mois de décembre, 1920, et de janvier 1921, dans les villes de Shawinigan et de Grand’Mère, District des Trois-Rivières, Albert Collin, médecin-chirurgien de la ville de Grand’Mère, s’est rendu coupable du crime qualifié : « procurer l’avortement », alors que le dit Albert Collin, dans le but de procurer l’avortement d’une femme alors enceinte, savoir Alphonsine Daigneault, lui administre, fit administrer et fit prendre, illégalement, des « drogues » ou autres substances délétères, et fit illégalement usage, sur la personne de la dite Alphonsine Daigneault, d’instruments ou d’autres moyens, dans le but de procurer son avortement […] ».

Dès le lendemain, on procédait à l’arrestation du médecin de 46 ans, qui était marié et père de trois enfants.  Originaire de Montréal, Albert Collin était installé dans la municipalité de Grand-Mère depuis 8 ans.  Le dossier judiciaire permet de constater que celui-ci avait déjà été traduit en justice à deux reprises, mais on ignore cependant pour quels motifs.

Le jour même de son arrestation, une caution de 5 000$ fut payée par un autre médecin du nom de J. E. Collin, probablement un membre de sa parenté.

Le 3 mars 1921, l’enquête préliminaire s’ouvrit avec Me François-Xavier Lacoursière dans le rôle du procureur de la Couronne, tandis que la défense du médecin était assurée par Me François Lajoie.

Le premier témoin appelé fut Arthur Ferron, 43 ans, qui pratiquait la médecine à Grand-Mère depuis 18 ans.  Il se rappelait évidemment d’une mademoiselle Daigneault[1] qui, vers décembre 1920, s’était présenté à son bureau en compagnie de sa mère.  « Madame Daigneault m’a dit que sa jeune fille était en retard dans sa menstruation et elle m’a demandé des remèdes pour la débarrasser », dit-il. Le Dr Ferron s’était cependant montré ferme en leur disant qu’il ne s’occupait pas de ces cas-là, bien que la mère avait insisté pour obtenir quelque chose.

En contre-interroger, Me Lajoie n’eut qu’une seule question.

  • Vous n’avez pas fait d’examen?
  • Non.

La Couronne appela ensuite Alphonsine Daigneault, 17 ans, qui se décrivit au greffier comme une résidente de Shawinigan Falls.  Comme le voulait la procédure, ce fut au procureur de la Couronne de débuter l’interrogatoire de cette adolescente qui était au cœur même de l’affaire.

Bien évidemment, puisqu’on parlait d’une accusation d’avortement c’est qu’il y avait d’abord eu conception, et la tâche de Me Lacoursière fut donc de reconstituer partiellement la chaîne des événements.  Puisqu’il ne s’agissait que d’une enquête préliminaire, il n’était pas nécessaire d’entrer dans tous les détails mais à tout le moins fallait-il s’attarder sur les éléments primordiaux destinés à justifier la tenue d’un procès.

  • Vous connaissez monsieur Cumming?, demanda Me Lacoursière.
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il fait?
  • Quand je l’ai connu, il travaillait à l’office de l’Aluminium.
  • Depuis combien de temps le connaissez-vous?
  • Depuis 1919.
  • C’est votre ami?
  • Oui.
  • Au mois de décembre dernier, êtes-vous allé à Grand-Mère?
  • Oui.
  • Avec qui étiez-vous?
  • Avec ma mère et le petit Cumming.
  • Vers quelle date du mois de décembre?
  • Bien, on a été au mois de novembre nous autres, la première fois qu’on a été à Grand-Mère.
  • Avec qui étiez-vous?
  • Le 27 novembre, on était avec maman.

Si Me Lajoie s’objecta « à toute question pouvant résulter de faits qui se seraient passés dans le mois de novembre », on ignore cependant ce que fut la réponse du juge.

  • Qu’est-ce vous aviez?, questionna encore Me Lacoursière.
  • J’étais pour avoir un enfant.
  • Depuis combien de temps saviez-vous ça?
  • Depuis le mois d’août ou septembre.

Alors qu’Alphonsine et sa mère s’étaient rendues auprès du Dr Ferron, Cumming était resté dehors à les attendre.  Elle avoua avoir demandé à ce premier médecin « quelque chose pour moi-même, s’il était capable de nous donner des remèdes » et « pour essayer à me détourner et puis il nous a dit qu’il n’était pas capable ».  Elle ajouta que ses dernières règles remontaient au 10 septembre, ce qui lui faisait dire qu’elle attendait un enfant.

  • Maintenant, avez-vous eu des relations avec un homme?
  • Qu’est-ce que c’est que des relations?
  • Vous aviez un ami?
  • Oui.
  • Avez-vous fait quelque chose avec votre ami?
  • Oui.
  • Vous avez eu des relations charnelles avec un de vos amis?
  • Oui.
  • C’est depuis ce temps-là que vous avez constaté que vous n’aviez pas vos règles?
  • Oui.
  • Qu’avez-vous dit au Dr Ferron?
  • J’ai dit qu’on avait été voir le prêtre pour essayer à se marier – monsieur Dusablon de Shawinigan – et qu’il n’avait pas voulu nous marier parce qu’il [Cumming] était protestant et moi catholique.
  • Comment l’appelez-vous celui qui voulait vous marier?
  • Edouard Cumming.
  • Celui avec qui vous aviez eu des relations?
  • Oui.
  • Pour quelle raison vouliez-vous vous marier?
  • J’étais pas bien.
  • Parce que vous étiez partie pour la famille [enceinte]?
  • Oui.

C’est donc à la suite de ce refus du clergé que la jeune fille s’était tournée vers la solution de l’avortement illégal, d’abord en s’adressant au Dr Ferron, qui avait catégoriquement refusé.  Alphonsine ajoutera que sa mère avait demandé à Ferron des médicaments pour « essayer à me démancher ».  Mais la réponse de ce médecin était demeurée la même.  Toutefois, on apprit alors que ce serait le Dr Ferron qui les avait ensuite recommandé au Dr Collin, où elles s’étaient immédiatement rendues pour soumettre la même demande.

Après un premier refus, le Dr Collin avait accepté de prescrire d’abord 30 « capsules » pour un coût de 2.50$ en disant que si ces pilules ne causaient aucun changement de revenir le voir.

  • Il a accepté l’argent?
  • Oui.

Cumming n’avait cependant pas accompagné sa copine lors de cette seconde visite au cabinet du Dr Collin.

  • Là, reprit Alphonsine, il nous a dit la première fois que si ça ne faisait pas qu’il allait parler à une femme et si la femme consentait, qu’il essaierait à me démancher avec des outils et qu’il m’enverrait chez cette femme et qu’il finirait l’ouvrage là. Et la femme n’a pas déménagé quand on y a été la veille de Noël.  Il a dit qu’elle n’était pas déménagée[2].

Le Dr Collin serait ensuite revenu le 6 janvier 1921.  Il fut question que le Dr Collin ait eu l’intention d’envoyer Alphonsine chez une certaine femme qui ne sera jamais identifiée au cours de l’enquête, exception faite que si elle ne déménageait pas, laissant entendre que son loyer actuel ne fournirait pas suffisamment de commodités pour pratiquer l’avortement.  Me Lacoursière profita également de sa présence à la barre pour lui faire préciser que lors de la première visite l’accusé lui avait bien demandé de garder le silence sur cette affaire, ce qui prouvait bien que le médecin connaissait l’illégalité de son geste.

Le 6 janvier, le Dr Collin débarquait du train à Shawinigan en compagnie d’une « petite fille avec un chapeau rouge » qui ne sera jamais identifiée et qu’il laissera sans doute quelque part peu de temps après puisque c’est en solitaire qu’il s’était présenté chez les Daigneault.  Dans le logement, il trouva deux autres femmes, ce qui lui aurait fait dire qu’il y avait trop de monde pour faire l’ouvrage convenablement.  Il aurait donc proposé de louer une chambre quelque part dans Shawinigan, mais Alphonsine avait refusé.  Le médecin avorteur s’était donc absenté quelque temps pour revenir vers 16h00 pour constater que, finalement, les deux femmes avaient quittées les lieux.  Toutefois, la grand-mère d’Alphonsine se trouvait toujours dans l’appartement puisqu’elle s’occuper à préparer le repas pour un jeune enfant.  Le Dr Collin aurait donc entraîné sa patiente dans une chambre.

  • Là, il m’a fait quelque chose sur le lit. Il m’a mis des pansements.  Il m’a travaillé avec un outil, après ça je me suis levée.
  • Vous étiez endormie?
  • Non, réveillée.
  • À quelle partie de votre corps s’est-il servi de cet instrument-là?
  • En bas?
  • En bas.
  • A-t-il pénétré ses instruments?
  • Oui.
  • Dans le bas du ventre?
  • Oui.
  • Vous avez vu ça comme il faut?
  • Oui.
  • Maintenant, qu’est-ce qui s’est passé après avoir travaillé avec ses instruments?
  • Il s’en est retourné.
  • Est-ce qu’il est sorti quelque chose?
  • Pas grand-chose.
  • Vous l’a-t-il montré?
  • Rien que des morceaux de sang. Après ça, on a été cherché un plat d’eau.  Il a lavé ses outils.  Là, on voyait le sang dans l’eau.
  • Vous n’avez pas vu un commencement de quelque chose?
  • Non, rien.
  • C’est tout ce qui s’est passé?
  • Oui.
  • Vous a-t-il donné des remèdes?
  • Oui, une petite bouteille de remèdes. Si mes règles venaient qu’à trop runner [sic] que ça serait fini, de prendre ça avant d’aller au bout de mon sang.

Le samedi soir, Alphonsine dira avoir eu de soudaines douleurs au bas du ventre, une situation fort pénible qui s’était prolongée durant toute la nuit.  Le lendemain après-midi, sa mère avait loué une voiture pour aller à la rencontre du Dr Collin, qui lui avait répondu que si sa fille était incapable d’endurer ces douleurs alors elle devrait se tourner vers un autre médecin.  Et c’est précisément ce qui arriva puisque le même soir Cumming alla demander l’aide du Dr Deschênes[3].  Celui-ci avait d’abord examiné Alphonsine pour conclure que le processus n’était pas suffisamment avancé, disant qu’il allait devoir revenir à l’aube vers 5h00, ce qu’il fit.  Ainsi donc, il paracheva « l’ouvrage » déjà entamé par le Dr Collin.

  • Qu’est-ce qui est sorti?
  • Je me suis réveillé et maman avait le petit bébé.
  • Avez-vous payé pour ça?
  • Il a dit : « si vous êtes capable de me payer vous me paierez et si vous n’êtes pas capable c’est un bien que je vous rends ».  C’est tout ce qu’il a dit.

Alphonsine s’était rendu auprès du père Dusablon afin de lui porter le petit cadavre de l’enfant, mais celui-ci avait cherché à obtenir le nom du docteur responsable de cet avortement, un acte à la fois condamné par la loi des hommes mais aussi par celle de Dieu.  Le curé avait également insisté pour qu’elle dénonce le médecin fautif en plus de la menacer de la possibilité de se retrouver à l’école de réforme.  Le 2 février 1921, elle retournait voir le Dr Collin pour tenter de lui soutirer de l’argent.  Soumise à une certaine pression sociale et craignant l’école de réforme, Alphonsine envisageait alors la fugue.  Mais tout ce que le Dr Collin trouva apparemment à dire, c’est de transmettre son étonnement que la jeune fille n’ait pas confié le petit corps au « Couvent des Trois-Rivières » plutôt qu’au curé Dusablon.

Après sa sortie du cabinet, elle avait retrouvé Cumming pour lui expliquer son échec d’avoir pu obtenir quoi que ce soit de Collin.  Alors Cumming était entré et, après une vingtaine de minutes, en était ressorti avec 50$.

  • Est-ce que cet enfant-là vivait?
  • Le docteur l’a ondoyé, le Dr Deschênes.
  • Combien avait-il de mois?
  • À peu près 3 mois ou 3 mois et demi.
  • Quand vous l’avez vu il était mort?
  • Oui, l’ouvrage était fini.

Pensant très probablement à jeter une partie du blâme sur Alphonsine, Me Lajoie lui fit ensuite avouer avoir célébré son 17ème anniversaire le 30 août 1920.  C’est donc dire qu’elle fréquentait Cumming depuis au moins l’âge de 16 ans.  En fait, ce contre-interrogatoire permit d’apprendre que l’adolescente habitait chez sa grand-mère Olivine Veillet, au 216 de la rue de la Station à Shawinigan, où elle l’aidait dans ses tâches reliées aux pensionnaires.  En 1918, Alphonsine avait également travaillé à « la shop de coton à Shawinigan » durant environ un an, époque où elle n’était âgée que de 14 ou 15 ans, sortant alors uniquement avec des copines.  Sa rencontre avec Cumming remontait à juin 1919.  Depuis ce temps, dit-elle, elle n’avait connu aucun autre petit ami que lui.  Ce fut alors que Me Lajoie tenta de la prendre en défaut.

  • Avez-vous déjà été malade?
  • Jamais.
  • Vous n’avez pas souffert de la maladie de rein?
  • Non.
  • Vous vous êtes plainte à personne?
  • Je l’ai dit au docteur lui-même.
  • Que vous aviez mal au rein?
  • Pour avoir des capsules.
  • C’était dans le but d’obtenir des capsules?
  • Oui, je n’étais pas malade du tout.
  • Vous admettez que vous avez, ce jour-là, conté un mensonge?
  • Oui.

Lorsque l’avocat de la défense lui fit admettre que Cumming pensionnait au même endroit qu’elle, c’est-à-dire chez la grand-mère Olivine, on comprit que c’était peut-être là que leur rencontre s’était déroulée en juin 1919.

  • Quand le mois d’octobre est arrivé, avez-vous essayé à prendre quelque chose pour avoir vos règles?
  • Non, rien qu’après le 27 novembre, j’ai commencé à prendre les capsules du Dr Collin.

On perçut la possibilité d’une contradiction lorsqu’elle expliqua en avoir d’abord discuté avec sa mère avant de se tourner vers Cumming, mais lorsque Me Lajoie lui demanda de préciser le moment elle se reprit aussitôt en disant qu’elle leur en avait parlé « les deux ensemble ».  Point important, l’idée de l’avortement ne provenait pas de Cumming.

  • Est-ce dans ce temps-là qu’il a été question de vous marier?
  • C’est le 26 novembre. On est venus à Trois-Rivières.  On a essayé à se faire marier par l’évêque et il n’a pas voulu.  On a été voir le prêtre et le prêtre a dit qu’il ne pouvait pas, à cause que le père du garçon ne voulait pas qu’on se marie.  Le lendemain, on est parti.  On est venu à Trois-Rivières.  On a été à la cathédrale.  Là, l’évêque n’a pas voulu.  On a été voir le ministre anglais ou irlandais.  Le petit Cumming le connait.
  • Le ministre protestant?
  • Oui, et il a dit que sans le consentement de son père qu’il n’était pas capable. Ensuite, je suis venue ici avec maman.

Bien sûr, il fallait en savoir un peu plus à propos de ces médicaments, puisqu’en déterminant leur utilité on pourrait sans doute apporter des précisions au dossier.  Alphonsine, qui avait remarqué le nom du médicament sur le contenant ne pouvait cependant pas se le rappeler de manière exacte, alors Me Lajoie lui fit une suggestion.

  • Apergol?
  • Oui, c’est ça.
  • La direction était-elle marquée sur la boîte?
  • Le Dr Collin a dit : « tu prendras ça une ou deux », je pense, « après chaque repas ou avant ». Je ne me rappelle pas.

Malheureusement, le témoin dira avoir jeté la boîte, dont elle avait consommé toutes les capsules qui lui avaient d’ailleurs donné quelques effets secondaires, tels des étourdissements.  Si son travail habituel était de desservir la table et de servir les pensionnaires, elle dira ne pas avoir travaillé au cours de cette période, ce qui revenait à dire que ce n’était pas l’activité physique intense qui avait provoqué les premiers signes de l’avortement mais bien l’intervention de l’accusé.  Me Lajoie la questionna d’ailleurs sur ses activités de loisir, mais Alphonsine admettra seulement aller « aux vues » (cinémas) avec ses copines, avec lesquelles il pouvait également lui arriver de prendre des marches le soir.

  • Avez-vous gardé votre corset tout le temps?
  • Oui.
  • Vous serriez-vous pour ne pas que ça paraisse?
  • Ça ne paraissait pas, ce n’était pas assez avancé.

De novembre à février, elle ne s’était déplacé que pour aller consulter le Dr Collin et que l’absence de ses règles depuis le 10 septembre 1920 avait été le seul indicateur pour lui faire comprendre qu’elle était enceinte.

Me Lajoie se devait évidemment de revenir sur la journée du 6 janvier 1921, où elle s’était retrouvée seule dans une chambre en compagnie du Dr Collin.

  • La première fois qu’il est venu, dit-elle, il est venu deux fois. Il est débarqué du train à 14h45 ou 14h40 et il s’est en allé avec la fille.  Je ne l’ai pas suivi, j’ai resté chez nous et après ça il a laissé la fille et il s’est en venu.  Il a frappé à la porte et Cumming a été ouvrir.  Après ça, on a rentrés dans la chambre et il s’est mis à nous parler.  Il m’a assise sur ses genoux.
  • Votre mère n’y était pas?, demanda Me Lacoursière.
  • Maman s’est assise sur la valise et moi sur une chaise. Après ça, il a dit : « il y a trop de monde pour faire l’ouvrage ici ».  Il a dit : « je vas louer une chambre au Riverside, tu vas venir me rencontrer ».  J’ai dit : « Non.  Si vous n’êtes pas capable de faire l’ouvrage ici, je n’y vas pas ».

Si elle fut incapable de fournir le moindre détail sur l’opération elle-même et les instruments utilisés, Alphonsine estima que le tout avait duré entre quinze et vingt minutes.  Me Lajoie remit aussitôt en doute sa parole en parlant plutôt cinq minutes, ce qu’elle nia fermement.

Afin de démontrer que l’intervention de son client n’avait pas été si épouvantable, Me Lajoie lui fit admettre qu’elle avait ensuite vaqué normalement à ses occupations sans même ressentir la moindre incommodité; pas le moindre mal de tête.  Mais le samedi 8 janvier, les douleurs étaient soudainement apparues.

Me Lajoie la prit ensuite en défaut en lui faisant admettre que, outre les médicaments du Dr Collin, elle avait subi un autre traitement « maison » qui consistait à garder les pieds dans de l’eau chaude.  Pourtant, peu de temps avant, elle l’avait nié.

  • Pourquoi vous mettait-elle [sa mère] les pieds dans l’eau chaude?
  • Elle ne me l’a pas dit.
  • Est-ce le soir ou le matin?
  • Le soir avant de me coucher.
  • À quelle heure vous êtes-vous couchée ce soir-là?
  • Pas tard. Je me suis couché à 21h30 ou 21h40.
  • Le lendemain, vous avez travaillé comme de coutume?
  • Oui.
  • Vous ne vous êtes pas sentie incommodée?
  • Non.
  • Le Dr Deschênes est venu chez vous et il vous a endormi?
  • Oui.
  • Vous êtes-vous réveillée longtemps après que le Dr Deschênes eut fait l’ouvrage dont vous avez parlé?
  • Quand je me suis réveillée, il était parti.
  • Avez-vous vu quelque chose qui sortait de vous?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que c’était?
  • Ils m’ont montré l’enfant.
  • Combien grand?
  • Comme ça (10 pouces à peu près)[4]
  • Était-il formé?
  • Oui.
  • Qu’en avez-vous fait?
  • Le Dr Deschênes nous a dit d’aller le porter au presbytère.
  • À qui l’avez-vous donné?
  • Au curé lui-même, monsieur Dusablon.
  • Avez-vous [été] malade longtemps après?
  • J’ai été 9 jours au lit.

Suite à un ajournement qui permit à tout le monde d’aller dîner, les membres de la Cour revinrent pour entendre Me Lacoursière soumettre quelques questions supplémentaires à Alphonsine.  C’est alors qu’on apprit de la bouche de la jeune femme qu’un mystérieux personnage était venu chez sa mère livrer un papier.

  • Quel papier?, demanda Me Lacoursière.
  • Toute personne qui donne son consentement à une autre personne d’essayer à se démancher a 7 ans de prison. Maman a pris ce papier-là et elle l’a mis dans sa poche de tablier.
  • Qu’est-ce qu’il a dit après avoir lu ça?
  • Là, il est parti et il a parlé à maman, seuls dans une chambre.
  • Mardi soir, cette semaine?
  • Oui, le 1er
  • Qu’est-ce que c’est qu’il a dit?
  • C’était mieux de ne pas paraître en Cour, qu’on se trouvait à marcher rien que sur subpoena, pas d’argent et que dans tous les cas si on venait à faire tort, ça ne serait pas le Dr Collin qui aurait tort que ça serait nous autres à propos de sa famille.
  • Vous a-t-il conseillé de ne pas venir?
  • Oui.

Malheureusement, Alphonsine fut incapable de se rappeler du nom de cet homme qui avait tenté de la dissuader, elle et sa mère, devenir témoigner dans le cadre de cette enquête préliminaire.  Se retrouvait-on vraiment devant un cas d’intimidation destiné à protéger l’intégrité du Dr Collin?

Le témoin suivant fut Elmire Veillet, la mère d’Alphonsine et de deux autres enfants.  La jeune shawiniganaise de 33 ans avait été mariée à Médard Daigneault, maintenant décédé.  Elle parut d’abord contredire le témoignage de sa fille en disant que celle-ci lui avait appris son état seulement en décembre, alors qu’Alphonsine avait parlé d’octobre.  Mais elle se corrigea quelque peu en parlant de la fin novembre, avant de reprendre l’histoire de cette visite au cabinet du Dr Ferron à Grand-Mère, puis celle auprès de l’accusé.  Elle aussi utilisera l’expression « démancher » pour parler d’avortement.

  • Qu’est-ce que vous voulez dire par « démancher »?, questionna Me Lacoursière.
  • Pour que l’enfant vienne.

Elmire confirma aussi les pilules et le fait que le Dr Collin leur avait conseillé de ne rien dire.  Concernant l’opération du 6 janvier, qui avait mérité au Dr Collin son accusation criminelle, Elmire fut plus précise que sa fille.

  • Il a demandé à ma fille si elle avait peur. Il disait qu’elle n’avait pas besoin d’avoir peur, qu’il ne lui ferait pas mal.
  • Est-ce que votre fille s’est déshabillée?
  • Pas devant moi.
  • Est-ce qu’il lui a touché?
  • Elle s’est assise sur lui, et j’étais assise sur une valise.
  • Est-ce lui qui lui a demandé de s’asseoir sur lui?
  • Oui.
  • Et vous les avez laissé tous les deux?
  • Oui.
  • Avez-vous fermé la porte?
  • Oui.
  • Vous ne savez pas ce qui s’est passé?
  • Non.
  • Quand êtes-vous revenue dans la chambre?
  • J’ai retourné après la deuxième fois que ma fille eut été rentrée. Elle a été quelques minutes dans la chambre et elle est sortie en pleurant.
  • Vous a-t-elle dit pourquoi elle pleurait?
  • Non.
  • Était-elle déshabillée?
  • Non.
  • A-t-elle été longtemps?
  • Non, pas plus que 10 minutes la deuxième fois et j’ai entendu qu’elle pleurait. Je n’ai pas osé ouvrir et elle a ouvert la porte.  Elle a crié à Cumming.
  • C’est là que vous êtes entrée?
  • Oui, et je n’ai vu rien. Ma fille était debout tout bien habillée.
  • Avez-vous vu quelque chose?
  • J’ai vu seulement deux instruments, c’est tout.
  • Le docteur était-il déshabillé?
  • Il avait son coat [manteau] ôté, c’est tout.
  • Qu’a-t-il fait?
  • Il a lavé les petits outils qu’il avait dans sa main.
  • A-t-il demandé de l’eau?
  • Oui.

Le temps de s’absenter pour aller chercher un essuie-main, les instruments du docteur étaient déjà propres mais elle dira avoir vu du sang dans un contenant d’eau, tout comme l’avait mentionné sa fille.  La mère confirma également le fait que l’accusé leur avait demandé de garder le secret sur cette affaire.

Petite contradiction, cependant : Elmire dira avoir déboursé 2.00$ pour acheter les pilules alors que sa fille avait parlé de 2.50$.  De plus, le Dr Collin leur aurait mentionné qu’une telle opération coûtait normalement 25.00$ mais qu’elle n’avait évidemment pas les moyens de le payer.

  • Après ça avez-vous revu le docteur?
  • Ça, c’est arrivé le 6, le Jour des Rois, et elle est tombée malade le samedi.  Je l’ai laissé faire toute la nuit à pleurer et à se lamenter.  Elle avait mal dans le bas du corps et dans les reins.  Je l’ai laissé faire jusqu’au dimanche après-midi et là j’ai emprunté de l’argent de mon petit frère et j’ai été à Grand-Mère.
  • Pourquoi?
  • J’ai été voir le Dr Collin pour lui demander qu’est-ce que j’étais pour faire, que ma fille était bien malade depuis le samedi après-midi. J’allais le voir avant de voir d’autres médecins.
  • Qu’a-t-il dit?
  • De m’en retourner et de prendre le médecin qui me plairait le mieux.

Lors de la visite survenue après l’opération du 6 janvier, Collin lui aurait remis d’autres pilules, cette fois « pour le cœur, si elle venait trop faible et la petite bouteille c’était en cas qu’elle vienne à trop runner sur elle », expliqua Elmire.  Par la suite, elle avait vu le Dr Deschênes, qui avait finalement complété l’avortement, le lundi matin vers 6h00.

  • Qu’avez-vous fait de l’enfant?
  • On l’a gardé un mois après être arrivé, avant d’aller le porter au curé.
  • Est-il arrivé mort?
  • Le docteur a dit qu’il avait eu le temps de l’ondoyer.

C’est alors qu’on revint sur ce mystérieux personnage venu porter une note de menace chez les Daigneault et Elmire expliqua avoir justement croisé cet homme dans le corridor du palais de justice, peu de temps avant son apparition à la barre des témoins.  Malheureusement, tout comme sa fille, elle fut incapable de l’identifier.

L’inconnu s’était donc présenté chez elle quelques jours seulement avant le début de l’enquête préliminaire pour lui remettre un papier sur lequel elle se souvenait avoir lu « toute femme ou fille qui donne son consentement enceinte pouvait être emprisonnée pour 7 ans ».

  • Avez-vous compris que c’était une menace?, questionna Me Lacoursière.
  • Oui, j’ai compris que c’était une peur pour ne pas que je vienne paraître ici.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit en vous remettant ce papier?
  • Il m’a dit que si je faisais dommage au Dr Collin, que ce n’était pas [au] docteur mais que c’était à sa famille. J’ai répondu que si c’était rendu à ce point que ce n’était pas de ma faute et tout ce que j’avais été capable de faire pour l’exempter je l’avais fait.
  • Vous ne vouliez pas lui faire tort?
  • Non.
  • La deuxième fois que cet homme est retourné, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Le 1er mars, il est arrivé avec un autre homme dans la maison. Il s’est assis à côté de la porte, l’autre dans l’autre coin de la salle.  Moi j’étais assise dans un autre coin sur une chaise berçante et ma fille et Cumming étaient à côté d’eux autres.
  • Qu’est-ce qu’ils ont dit?
  • Il a dit, « je suis venu pour savoir ce que vous allez dire en Cour contre le docteur ». J’ai dit « vous êtes venu et vous m’avez parlé, ce n’est pas nécessaire de recommencer à soir devant tout le monde ».
  • Vous a-t-il dit autre chose?
  • J’ai dit « je vas aller paraître en Cour et on dira la vérité ».

En contre-interrogatoire, les questions soumises par Me François Lajoie permirent d’apprendre qu’Elmire était veuve depuis le 7 février 1920.  Selon elle, c’est à la même époque que Cumming avait commencé à fréquenter sa fille, alors que celle-ci avait plutôt parlé de juin 1919.  Fallait-il alors apprécier la différence entre rencontre et fréquentation?

  • Votre fille a 17 ans et vous 33 ans?
  • Oui, je n’avais pas encore 16 ans quand je me suis mariée.
  • C’est au mois de septembre que votre petite fille vous a dit pour la première fois qu’elle n’avait pas ses règles?
  • Ça doit être alentour de ça.

Elle dira ensuite qu’au commencement de novembre 1920 elle avait conseillé à sa fille le fameux traitement des pieds dans l’eau chaude.

Le dernier témoin fut Edouard Cumming, 17 ans, le père de l’enfant mort-né.  Étrangement, alors que le témoignage de sa petite amie avait permis de comprendre qu’il avait logé chez la grand-mère de celle-ci, il sera question que les parents de Cummings habitaient au 108 de la 2ème rue à Shawinigan.

Interrogé par Me François-Xavier Lacoursière, le jeune journalier dira être resté en pension chez Mme Daigneault de cinq à six mois et corrobora sa copine en disant qu’il sortait avec elle depuis 1919.  En revanche, il sera incapable de préciser la date de cette première rencontre auprès du Dr Collin, bien qu’il fût en mesure de dire qu’on retrouvait alors un peu de neige au sol.  Ce qui est sûr, c’est qu’il était follement amoureux d’Alphonsine car il parlera de son intention de l’épouser « que ça soit dans 5 ans ou plus tard, je voudrais la marier pareil ».

Sur la question des médicaments qu’Alphonsine avait reçus de l’accusé, le jeune homme se montra plus précis en parlant de Apergol Wampole[5].  Il avoua ensuite avoir obtenu 50$ du Dr Collin et quant au mystérieux et intimidant personnage il se rappela l’avoir entendu donner le nom de Poléon.  Plus tard, cependant, on aurait expliqué à Cumming qu’il s’agissait seulement d’un pseudonyme.

  • Connaissez-vous son nom?, demanda Me Lacoursière.
  • Il m’a montré ses initiales « J. G. » sur une montre. Il m’a dit qu’il était médecin vétérinaire à Grand-Mère.
  • Quel est son nom?
  • Jeoffrois … quelque chose comme ça.

Selon le témoin, cet inconnu serait revenu le 1er mars, cette fois accompagné d’un autre homme.  Et soudain, Cumming sortit de sa poche la fameuse bouteille de remède, qui malheureusement ne portait plus d’étiquette.

La cause no. 4960 fut ensuite reportée à plusieurs reprises jusqu’à ce que, le 1er juin 1921, la défense annonce n’avoir aucun témoin à présenter.  Au total, incluant les dépenses entourant les déplacements de l’huissier et celles des témoins, cette enquête avait coûté aux contribuables 67.80$.  Puisqu’il y avait suffisamment de matière à procès, le juge renvoya Collin aux assises.  Suite à son procès, qui se déroula à Québec, le Dr Collin fut reconnu coupable et envoyé au pénitencier St-Vincent-de-Paul, près de Montréal.

Le 12 juin 1923, un jugement de la Cour d’Appel du Québec permit sa remise en liberté en fixant sa caution à 7 000$.  Trois jours plus tard, soit le 15 juin, un certain Ernest Collin, décrit comme un médecin de Trois-Rivières, paya les frais de la caution.  Cette libération provisoire fut signée par J. Alfred Désy, juge de la Cour du Banc du Roi qui s’était fait connaître pour son implication dans l’équipe de la défense lors des affaires Sclater et Trépanier, mais aussi pour avoir mené l’enquête sur l’administration de la ville de Trois-Rivières quelques années plus tôt.  En 1920, il avait également présidé le procès de Télésphore Gagnon, le père de la célèbre Aurore Gagnon.

Le 20 novembre 1924, Collin retrouvait sa complète liberté.  On ignore cependant s’il a continué à pratiquer des avortements.

Dans le dictionnaire Histoire et généalogie des familles Veillet/te d’Amérique on ne retrouve aucun élément pouvant nous aider à savoir ce qu’est devenue Alphonsine, sa mère ou son petit ami.

Signe évident de l’évolution du système judiciaire, notre société n’envoie plus les médecins avorteurs derrière les barreaux depuis maintenant plusieurs années, bien que pour certains regroupements le sujet reste un débat de société.  Mais pour l’époque, l’accusation d’interruption de grossesse n’était pas banale.  De 1867 à 1976, au moins cinq personnes au Canada ont été condamnées à la peine capitale pour ce motif : Eric Benzel Sparham en 1874, William H. Greaves lui aussi en 1874, Alice Davis en 1875, John Gamble en 1888, et Charles Alfred Molleur en 1947.  Tous ces condamnés bénéficièrent cependant d’une commutation de sentence par la suite, soit à l’emprisonnement ou à une accusation réduite d’homicide involontaire.

Me François-Xavier Lacoursière, né à Sainte-Geneviève-de-Batiscan en 1882, avait fait ses études au Séminaire de Nicolet avant de se retrouver à l’Université de Montréal.  En 1923, il deviendra juge à la Cour du Magistrat pour le district de Trois-Rivières.


[1] Tout au long des transcriptions, le nom est écrit « Dagneault », alors que sur d’autres documents du même dossier on le mentionne comme « Daigneault ».  Cette dernière forme a été choisi pour le présent ouvrage.

[2] Cette « femme » dont parlait le témoin, qui semblait fournir une aide régulière au Dr Collin, ne peut être identifiée à partir des documents contenus dans le dossier judiciaire.

[3] On l’écrit « Déchêne » dans les transcriptions.

[4] Le contenu de ces parenthèses est celui des transcriptions originales de 1921 et non pas le mien.

[5] Sur la toile, il est possible de trouver un médicament existait depuis au moins 1904 sous le nom de Ergoapiol Wampole, aussi connu seulement comme Apiol selon Wikipedia.  Hippocrate, considéré comme le père de la médecine, mentionnait le persil comme herbe abortive (avortement) et c’est à cette fin que la plante aurait été utilisée au cours du Moyen Âge.  Consulté le 4 octobre 2014 : http://fr.wikipedia.org/wiki/Apiol.  Aussi consulté le 4 octobre 2014 : http://www.mum.org/ergoapio.htm.

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Une association qui se termine dans le sang


Le photographe J.-N. Laprès

En affaires, il arrive que des succès franchissent les époques.  Leur nom ou leurs produits parviennent à se transmettre à travers les générations.  Mais le nom du studio de photographie Laprès & Lavergne ne soulève certainement aucun souvenir en vous.  Pourtant, on leur doit des clichés légendaires comme celui d’Honoré Mercier ou du poète Émile Nelligan.  Sans doute maintenant écarquillez-vous les yeux en disant « mais, oui! ».  C’est ce studio qui a croqué sur le vif des personnages célèbres de notre histoire, allant jusqu’à s’infiltrer dans l’enceinte d’une prison pour tirer un plan lors d’une condamnation à mort, celle de Tom Nulty, le 20 mai 1898.  Les photographes qui défient les interdits pour obtenir de bons clichés ne datent donc pas d’aujourd’hui ni des journaux à sensation comme le défunt Allô Police.

En son temps, comme en fait foi plusieurs articles de journaux, le nom de J.-Napoléon Laprès était devenu synonyme de succès.  On le qualifiait même d’artiste photographe.  En 1902, il partageait déjà un studio au 360 rue St-Denis avec un certain Jules Lavergne.  Cette année-là, La Patrie écrivait à leur sujet que les deux associés méritaient leur renommée en raison de « leur exquise urbanité et à leur grand sens artistique ».

Nelligan
Ce cliché du poète Émile Nelligan, réalisé par J.-N. Laprès, compte parmi ses plus célèbres photos.

Des années plus tard, cependant, leur association prit fin dans des circonstances qui restent, plus d’un siècle plus tard, bien loin d’être éclaircies.  Rien ne prédisait cette rupture, semble-t-il, et encore moins la fin sanglante de cet échec.

Qu’est-ce qui aurait conduit à ce drame?  Selon Daniel Laprès, un descendant de la famille de l’assassin, son ancêtre n’acceptait pas que son ancien partenaire utilise toujours son nom sur l’affiche du studio.  Après tout, le nom de Laprès dans cette association d’affaires était sans doute plus « vendeur » que celui de Lavergne.  C’est d’ailleurs ce que confirme un article publié dans La Patrie au lendemain de la fusillade[1].

Qui fut le gros méchant dans cette affaire?  En faut-il réellement un?

Le 30 septembre 1914, Jules Lavergne se trouvait dans les bureaux du célèbre studio montréalais, au 360 rue St-Denis, en compagnie de son fils René, 20 ans, ainsi que de quelques employés.  D’après un article publié dans La Patrie au lendemain du drame, on arrive à dresser un premier portrait de la situation.  Il était à peu près 15h00 lorsqu’Armand Labelle, un employé du studio, prit un appel téléphonique.  Au bout du fil, quelqu’un lui demanda de faire le message à Jules Lavergne de rester au commerce jusqu’à 17h00 puisqu’une femme souhaitait apparemment l’y rencontrer.

À l’heure prévue, ce n’est cependant pas une quelconque cliente qui se présenta à l’atelier, mais J.-N. Laprès lui-même.  Selon un autre employé du nom d’Émile Fortier, Laprès aurait alors dit : « enlevez mon nom de l’enseigne de votre établissement ».  Lavergne répliqua qu’il avait payé 4 000$ pour avoir le droit de continuer d’utiliser le nom de son ancien partenaire.  Lavergne aurait même ajouté : « vous n’avez rien à faire ici.  Ne m’importunez pas. »

Toujours selon cette même source, Laprès aurait alors offert de racheter son nom, mais Lavergne refusa en spécifiant qu’il n’avait pas l’intention de vendre son atelier.  C’est à ce moment que Laprès aurait lancé sa phrase assassine : « dans ce cas, vous ne vivrez pas assez longtemps pour en jouir ».  Au même instant, Laprès sortit deux armes de poings de ses poches, ouvrant le feu sur René Lavergne et Fortier.  Fortier ne fut cependant pas touché, tandis que le jeune homme de 20 ans s’effondra en disant : « je suis blessé à mort ».

René Lavergne, l’une des deux victimes de Laprès.

Pendant ce temps, Jules Lavergne tentait de se réfugier dans la chambre noire et un combat au corps à corps s’ensuivit.  Lavergne aurait réussi à le désarmer de l’un de ses revolvers, mais deux balles finirent par s’engouffrer sous sa peau.  Il se traîna avant d’aller mourir sur le balcon arrière du studio.  « Quelques secondes après une dernière détonation était entendu et M. Laprès était blessé d’une balle qui lui traversait les chairs de la poitrine et se logeait sous son aisselle gauche », pouvait-on lire dans La Patrie.  Avait-il planifié de s’enlever la vie après avoir assouvi sa vengeance?

À l’arrivée d’un constable, René Lavergne aurait dit en désignant l’ancien associé de son père : « voici l’homme qui nous a tirés mon père et moi ».

René Lavergne fut opéré le 7 octobre par le Dr Bazin, assisté du Dr Wilfrid Derome, qui venait tout juste de fonder son laboratoire de médecine légale à Montréal.  Après l’intervention, René obtint son congé de l’hôpital.  On le retourna chez sa mère, au 223 rue Durocher à Montréal, pour lui permettre de se reposer.  Malheureusement, sa blessure s’infecta et il s’éteignit le 23 octobre.  La Patrie ne manqua pas de souligner qu’il était fils unique.  De plus, le crime de Laprès se transformait maintenant en double meurtre.

Le 24 octobre 1914, le surintendant de l’Hôpital général de Montréal, le Dr Bourne, écrivait au coroner Biron pour l’informer, en anglais, que « René Lavergne, 222 Durocher St., a été admis à l’hôpital dans la soirée du 30 septembre 1914 ».  Il portait une plaie d’entrée près de sa clavicule gauche mais aucune plaie de sortie.  Le projectile fut retrouvé dans la colonne vertébrale, celle-ci ayant été sectionné.  Si René avait survécu, il n’aurait jamais retrouvé l’usage de ses jambes.  Une parcelle de l’os fut également retirée.

L’autopsie permit de décrire la victime comme un homme de 5 pieds et 8 pouces, en plus d’établir que la cause de la mort était la pneumonie.  Le coroner Biron procéda ensuite à son enquête.  Parmi les premiers témoins entendus, on retrouva les docteurs Derome et MacTaggart, les deux médecins légistes les plus en vogue pour l’époque dans la région de Montréal.  Ceux-ci déposèrent leur rapport d’autopsie.

Jules Lavergne. Son association avec le photographe Laprès se termine dramatiquement.

Henri Leblanc viendra témoigner à l’effet qu’il avait trouvé un revolver sous les mains du père Lavergne.  En pénétrant dans le studio, il avait vu le père Lavergne et son fils gisant par terre.  « J’ai trouvé un revolver presqu’en dessous des mains de Lavergne père », dira-t-il selon le peu de détails rapportés dans le document qui nous reste aujourd’hui de l’enquête du coroner.  Plus tard, Leblanc avait aussi retrouvé sur le plancher des morceaux de la crosse du revolver et un projectile « écrasé » qui se trouvait près de l’entrée de la chambre noire.  Leblanc remit au coroner deux douilles (étuis) et trois cartouches.

Le fils Lavergne aurait eu la force de redresser sa tête pour dire à Leblanc : « C’est Laprès qui nous a tiré ».  Sur ces paroles, Laprès serait sorti d’une pièce et Leblanc avait trouvé le courage de procéder à son arrestation.  Du revolver de Laprès, il remit au coroner quatre douilles et une cartouche.  « Laprès m’a dit qu’il s’était défendu », ajouta Leblanc.

Armand Labelle, du 1207 St-André, affirma ne jamais avoir vu de revolver dans l’atelier de Lavergne.  Vers 17h10, Lavergne aurait été demandé au téléphone et on a alors dit qu’une certaine Mme Desbois viendrait.  Est-ce à dire que Laprès avait poussé l’audace de tendre une pièce en utilisant un nom fictif?  Un témoin viendra d’ailleurs expliquer que Lavergne aurait dit : « il me semble que c’est Laprès qui a téléphoné ».  Voilà qui appuie cette thèse de guet-apens.

Quoiqu’il en soit, Labelle rapporta ensuite l’échange suivant entre les deux anciens associés :

  • Combien vendez-vous votre atelier?, aurait demandé Laprès.
  • Laissez-moi, répliqua Lavergne. Je ne veux pas avoir affaire avec vous.

C’est ensuite que Lavergne lui aurait demandé de quitter les lieux, mais on connait la suite.  Mais un autre témoin rapporta que le fils Lavergne aurait aussi répondu que « c’est mon héritage, l’atelier je le garde ».  C’est alors que Laprès aurait plongé une main dans sa poche pour sortir un revolver qu’il pointa d’abord sur le fils.  Ce dernier est tombé rapidement.  Lavergne père a alors crié : « sauvons-nous, il va tous nous tuer ».

Le 11 mars 1915, La Patrie annonça à ses lecteurs que le procès de Laprès n’aurait pas lieu avant le prochain terme des assises.  Me Charles A. Wilson, qui défendait Laprès, avait déjà annoncé ses couleurs en disant qu’il avait l’intention de plaider l’aliénation mentale.  Il semble ne jamais avoir eu de procès ou avoir plutôt gagné sa cause en étant déclaré aliéné.  Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) ne gardent aucune trace d’un procès aux assises criminelles, ce qui signifie qu’il n’y ait pas eu de procès, qu’il n’ait pas été conservé ou alors qu’il ait été déclaré aliéné et que le dossier ait été transféré dans le domaine privé des documents médicaux.

[1] La Patrie, 1er octobre 1914.

L’importance des archives dans l’interprétation des procès


            Avez-vous déjà critiqué un livre sans l’avoir lu ou un film sans l’avoir vu?  Ce serait littéralement illogique, n’est-ce pas?  Alors, pourquoi le fait-on pour les procès criminels?

Pour ceux et celles qui ont lu mes livres, consacrés à des procès célèbres, tout comme ceux de Me Clément Fortin d’ailleurs, vous êtes déjà sensibilisés à l’importance de consulter le dossier judiciaire quand vient le temps de reconstituer ou d’interpréter une cause, que celle-ci appartienne à l’histoire ou à l’actualité récente.

Lorsque survient un procès criminel, peu d’entre nous ont l’occasion ou le temps nécessaire d’assister à un procès.  Nous devons alors nous en remettre aux comptes rendus journalistiques.  Mais ceux-ci, sans vouloir dénigrer la qualité du travail des journalistes, ne peuvent retransmettre tous les détails des témoignages et encore moins nous donner la chance de bien s’imprégner de la cause.  Me Clément Fortin l’a démontré récemment avec son livre sur l’affaire Guy Turcotte, et je l’ai aussi fait dans L’affaire Blanche Garneau.  C’est un exercice long et minutieux, mais la plupart du temps ça change tout.

Après le traitement journalistique, qui n’arrive visiblement pas à contrer les ragots, l’actualité se désintéresse de ces causes et laisse ainsi la population seule avec ses croyances et interprétations.  Celles-ci, comme dans le cas de Blanche Garneau, prennent parfois des proportions gigantesques, au point de fausser gravement l’histoire et le souvenir que nous gardons de certaines affaires.

Ces ragots s’incrustent; s’enracinent.  Il est difficile ensuite de les combattre et surtout de les défaire.  Comment dire à une vieille dame que le verdict rendu contre Marie-Anne Houde en 1920 était juste et que cela défait la croyance qu’elle entretenait depuis tant d’années?  Comment dire à un conspirationniste convaincu que le verdict de culpabilité rendu à l’endroit de Wilbert Coffin était, lui aussi, justifié?

Récemment, on a appris que Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) faisait face à des coupures.  Ce que beaucoup de personnes ignorent, c’est que la mission de BAnQ est la diffusion, et cela à des coûts plus qu’abordables.  En fait, la plupart des services sont gratuits.  Donc, aucune excuse pour le chercheur, mis à part la loi du moindre effort.

Non seulement BAnQ offre un accès incroyable à tous les usagers, incluant les plus démunis en leur offrant une chance de s’instruire librement et gratuitement, mais établissement public est aussi le détenteur et le protecteur de nos archives, incluant bien sûr les procès criminels.  Sans cette diffusion, la publication de mes livres, incluant même l’existence d’Historiquement Logique, serait impossible.

Replongeons-nous un instant à l’époque d’un procès quelconque.  Au moment où les choses se déroulent, les documents se créent.  Les détectives accumulent les preuves, qu’elles soient matérielles, circonstancielles ou intangibles.  On interroge les témoins, on « monte » le dossier.  Lorsque des accusations sont officiellement déposées, l’affaire devient soudainement publique et c’est le système judiciaire qui s’enclenche.  Le procès criminel immortalise ce que les témoins révèlent – et ce dans les moindres mots – incluant les lapsus, les erreurs, les trous de mémoires et les détails importants.  On a souvent critiqué à tort le système contradictoire des procès, à savoir qu’on donne le droit de parole à la Couronne et à la Défense.  Mais il s’agit d’un système démocratique important et essentiel.  Jusqu’à preuve du contraire, c’est le meilleur que nous ayons.

Dans la vie de tous les jours, prenons pour exemple une personne qui vous dit du mal d’une autre.  Il est possible que, lorsque vous entendrez l’opinion d’une tierce personne, votre idée se transforme.  Pourquoi cela?  Parce qu’il est important, avant de rendre une décision éclairée, d’entendre et surtout d’étudier la preuve des deux côtés.  Ce n’est pas que de favoriser les criminels que de les considérer innocent jusqu’à preuve du contraire.  C’est aussi donner une chance au coureur et d’éviter aussi les injustices.

Ce qu’on appelle la preuve, c’est ce qui est légalement accepté par un juge lors d’un procès.  Cela inclus, bien sûr, des preuves matériels mais aussi de natures différentes, comme les témoignages entendus lors de ce même procès.  Ainsi, les transcriptions sténographiques, qu’elles soient en format papier comme à une certaine époque ou en format audio comme c’est le cas aujourd’hui, sont considérés comme de la preuve.  Par exemple, si la cause devait se rendre en Cour d’appel, ce sont ces mêmes documents, c’est-à-dire la totalité des documents de procédure du procès, qui sera réétudiée par les juges de la Cour d’appel.  C’est donc dire à quel point les dossiers judiciaires, en particulier les témoignages, sont essentiels à la compréhension d’une affaire criminelle.

Une fois la cause terminée, ce dossier dort dans les voûtes des palais de justice un certain nombre d’années avant d’être déposés dans les voûtes de BAnQ.  Ainsi, vous comprendrez maintenant l’importance de consulter ces dossiers archivés pour reconstituer une histoire de notre passé judiciaire.  C’est là « la preuve » irréfutable contenant les détails permettant de vous rapprocher le plus possible de la vérité.  Aussi divertissantes soient-elles, évitons de nous en remettre aux œuvres culturelles pour juger convenablement d’une affaire criminelle.  Même après des années, cela reste du devoir de la justice et donc d’une étude objective et minutieuse.

Vous comprendrez maintenant la surprise que j’ai eu de constater qu’aucun auteur n’avait tenu compte du dossier judiciaire de Marie-Anne Houde en près de 100 ans.  Me Clément Fortin a permis aussi de rétablir des faits dans tous les procès qu’il a étudiés et présentés dans ses livres.  Cela lui a même permis de déterminer que le procès de Jacques Mesrine était une « fraude judiciaire ».  Quant à moi, j’ai récidivé avec L’affaire Blanche Garneau pour en arriver, encore une fois, à la même conclusion.

Nous en revenons donc à l’importance que BAnQ a en tant que gardien de notre mémoire.