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Chapitre 9, L’enquête on discovery

Jeudi, 9 décembre 1920

Le 3 décembre, Raoul Renault, journaliste et éditeur de la revue Le Franc Parleur, qui habitait au 552 de la 1ère Avenue à Québec (tél. 3517), déposa une plainte officielle visant à forcer la tenue d’une enquête pour tenter d’élucider le meurtre de Blanche Garneau.  Renault lui-même, qui avait vertement critiqué le travail des enquêteurs, disait détenir certaines informations provenant d’une dame Fortier.  Plus de six décennies plus tard, Bertrand écrira que « cette enquête, dite on discovery, constitue [en] une procédure utilisée très rarement dans nos annales judiciaires.  Ce terme anglais serait d’ailleurs impropre ».  Et il citait en exemple une lettre de l’assistant-procureur général Charles Lanctôt qui trouvait le terme inapproprié.  Quoi qu’il en soit, le juge Philippe-Auguste Choquette accepta de la diriger, alors que Me Alleyn Taschereau se chargea de représenter les intérêts de Renault.  Toutefois, Me Lucien Cannon et Me Aimé Marchand, qui avaient passé leur automne à multiplier les heures supplémentaires pour tenter de trouver un suspect intéressant, assistèrent eux aussi aux procédures.

D’abord, le juge Choquette expliqua son droit d’imposer un huis clos, mais puisque tous les procureurs favorisèrent la transparence, il décréta que cette enquête serait publique.  Ainsi, les curieux furent nombreux à venir assister aux témoignages, qui débutèrent le 9 décembre avec le chef des détectives municipaux, Thomas Walsh.  Dès le départ, peut-être en raison de l’importance que lui accordait la rumeur publique, il fut question du fameux livret bancaire à l’effigie de la Banque de Montréal.

  • Y a-t-il un nom dessus?, demanda lui-même le juge Choquette.
  • Non, seulement un numéro.
  • Quel numéro?
  • Le compte no. 6554.

À l’origine, c’est un dénommé Lorenzo Lavoie qui avait trouvé ce livret près de la scène de crime, trois ou quatre jours après la découverte du corps.  Il l’avait remis au constable Joseph Cameron, qui à son tour l’avait donné au détective Lacasse.

Émile Trudel, chef de la police municipale de Québec, avait eu en sa possession « une bille [boule] de quille » initialement trouvée sur la grève de la rivière St-Charles vers le 5 ou 6 août.  Trudel dira avoir toujours douté de son importance justement en raison de la date de cette trouvaille.  Selon son enquête, la lettre « M » imprimée sur la boule signifiait « Minéralite », à savoir la composition de l’objet.  Tous les établissements où ce sport se pratiquait en possédaient, dont le club St-Roch qui en avait 25.

  • Dans les autres établissements, ont-ils le même genre de billes?
  • Dans les autres établissements, j’ai vu monsieur Henri Paquet, le propriétaire de l’établissement à côté du théâtre Allen et je lui ai demandé s’il avait la même bille. Il m’a dit que oui, avec la même marque, et que la lettre « M » voulait dire « Minéralite ».
  • Y a-t-il d’autres établissements qui ont la même espèce de bille?
  • Non, monsieur.
  • Vous avez vérifié que dans les autres, c’était pas la même chose?
  • J’ai pas vérifié les autres, mais ces deux-là je les ai vérifiés moi-même. Parce que j’ai fait monter le propriétaire à mon bureau, qui m’a donné toute l’explication de la composition et de la lettre indiquée.

Dès son apparition dans le box des témoins, le détective municipal Lauréat Lacasse étonna en disant ignorer si ses collègues avaient effectué des recherches en lien avec le cadavre.  Cette réponse résumait-elle un manque de communication entre les enquêteurs?

  • Quand avez-vous été visiter les lieux pour la première fois?, lui demanda Me Alleyn Taschereau.
  • Huit ou neuf jours après. J’y suis allé seul.
  • Êtes-vous resté longtemps?
  • Un quart d’heure, à peu près.
  • Avez-vous trouvé quelque chose?
  • Non, monsieur. Rien du tout.
  • Il n’y avait ni marques, ni pistes, rien du tout?
  • Il y avait des pistes, pilotées, battues, pas autre chose que ça.
  • Beaucoup?
  • Tout le monde y avait passé.

Environ trois semaines après la découverte, Ovila Bernier avait trouvé une épinglette qu’il avait remise au constable Caouette.  Mais tout comme dans l’histoire du livret de banque, l’objet avait abouti dans les mains de Lacasse, et puisque les proches de Blanche Garneau n’avaient pas reconnu l’objet, celui-ci y avait fait une petite entaille avec son canif avant de la remettre à une dame Laperrière.

Quant au livret de banque, Lacasse dira l’avoir obtenu de son collègue Defoy, qui lui-même l’avait reçu du constable Cameron de Stadacona.  Mais ce dernier ignorait de qui il l’avait obtenu.  Décidément, la chaîne de transmission s’allongeait au détriment du sérieux de l’enquête.

Pour avoir été le premier détective municipal assigné à cette affaire de meurtre, Lacasse parut plutôt inefficace et imprécis sur de nombreux points.  Il avouera lui-même que le coroner Jolicoeur ne l’avait pas entendu, principalement parce que son enquête reposait sur des rumeurs.  Autre fait étrange, il n’avait jamais vu le mouchoir retrouvé dans la main de la victime.  C’était pourtant un élément drôlement plus important que l’épinglette.  On savait cependant que la mère adoptive avait donné une explication toute simple pour ce morceau de tissu, mais personne n’avait encore pu donner publiquement une explication quant aux initiales H. D.

Huit jours environ après la découverte du corps, un garçon avait remis à Michel Baribeau un bouton de manchette.  Lacasse, qui avait fini par obtenir cet autre objet, dut avouer ne jamais avoir fait d’enquête auprès des bijoutiers pour tenter d’en savoir plus sur ses origines.  En dépit de ce laxisme, il se dira toujours en charge de l’enquête, et refusera d’ailleurs d’en révéler davantage devant le juge Choquette.  Cette réplique avait de quoi étonner puisque les médias avaient déjà retransmis la plupart des détails recueillis par les enquêteurs.

À propos d’une mystérieuse lettre retrouvée avec le porte-monnaie de Blanche, il sera question d’un nom « qui n’est pas de Québec », dira Lacasse.  Malheureusement, ce nom ne sera jamais dévoilé.  Selon L’Action Catholique, le juge Choquette ajourna soudainement à cet instant en raison d’un problème d’éclairage affectant la salle.


Le 10 décembre, le détective Étienne Defoy dira avoir été affecté à cette affaire dès le matin du 29 juillet sans jamais voir le corps de la victime.  Cependant, à l’instar de son collègue Lacasse, il affirmera être allé voir la scène de crime en ce même après-midi du 29 juillet.  En présence d’environ 25 curieux, il y était demeuré de dix à quinze minutes.  En quittant les lieux, il s’était empressé d’interroger le gardien Morency, la mère de la victime et Edesse May Boucher.  C’est par la suite qu’il avait reçu le livret de banque des mains de son collègue Cameron.

À la morgue d’Hubert Moisan, le Dr Albert Marois s’était retrouvé devant le cadavre de Blanche Garneau tel qu’il avait été trouvé dans le parc, c’est-à-dire dans la même position et recouverte en grande partie par le drap blanc.  La robe était intacte et la victime ne portait aucun bijou.

  • Avez-vous examiné des empreintes, s’il y avait une marque ou des traces?
  • Même s’il en avait existé, la décomposition était trop avancée. Après six jours d’exposition, le cadavre était tuméfié, gonflé, mangé par les vers, et une question de détails comme ça je n’aurais pas pu le dire.  Mais il n’y avait pas de signes apparents, au moins.
  • Est-ce qu’il y avait des cheveux enlevés?
  • Je n’ai pas examiné la chevelure, mais je n’ai pas pu voir d’une façon évidente qu’il y avait des cheveux d’arrachée.
  • Y avait-il des morceaux de ses vêtements d’en dessous d’arrachés?
  • Après l’enquête, on m’a remis les pantalons, qui évidemment étaient arrachés parce que le bouton, avec une partie d’étoffe, était resté dans la boutonnière.

Selon Marois, rien ne permettait de croire qu’on avait utilisé des drogues quelconques sur la victime mais il avouera également qu’il lui aurait été impossible de détecter la moindre trace d’anesthésique.  Par contre, il osera une conclusion hâtive en disant que « si on s’était [servi] d’anesthésique, on aurait pas eu besoin de l’étrangler ».  Et finalement, il répétera que le talon droit de la bottine de la victime était « en partie enlevé ».  Devant le coroner, il avait plutôt parlé du gauche.

Le témoignage d’Ulric Moisan était précieux puisqu’il faisait partie des rares témoins oculaires à avoir vu la scène de crime avant que le cadavre ne soit déplacé.

  • Le cadavre était couché sur le dos, dit-il, complètement couvert avec une espèce de drap, je suppose qu’il était plié en deux, qui la couvrait de la tête à la première moitié de la cuisse.

Moisan expliqua n’avoir eu aucune difficulté à retirer le mouchoir de la main crispée mais sera incapable de se rappeler s’il y avait ou non présence de traces de pas dans les alentours.  En revanche, il se souvenait parfaitement des herbes piétinées, ce qui défaisait, encore une fois, la théorie de Mallard.

Sur ordre du coroner, Moisan dira être retourné sur les lieux.  Il y avait trouvé des objets qu’il qualifia d’insignifiants, dont un petit flasque et une bouteille de deux pouces de longueur, et « deux manches de drap avec une ceinture de drap » que Michel Baribeau lui avait ensuite réclamées.

Le coroner Jolicoeur reconnut avoir appelé certains témoins qu’il n’avait finalement pas entendu « parce qu’après les avoir questionnés avant l’enquête, j’ai vu qu’ils n’avaient rien à déclarer ».  En effet, il dira avoir permis au père adoptif de récupérer deux manches de manteau que Blanche Garneau était en train de confectionner.  Il dut également avouer que lors de son enquête il n’avait pas produit en preuve le livret de banque ni le bouton de manchette.  Et comme à certains autres témoins, le juge Choquette lui demanda de ramener tous les objets qui se trouvaient encore en sa possession.  Cette réponse signifiait que la police n’avait conservé aucune des pièces à conviction, et cela cinq mois après le crime.

François-Xavier Caouette, un constable préposé à la sécurité du parc Victoria depuis 24 ans, dira principalement à propos de l’épinglette, décrite comme un bijou féminin argenté garni d’une petite pierre au centre, n’avoir pris aucune note parce qu’il considérait que cet objet ne « valait rien ».  Il n’était pas de garde le jour de la disparition, mais il se souvenait avoir vu Blanche Garneau suffisamment pour confirmer ses habitudes de passer près de l’hôtel du parc avant de marcher le long de la voie ferrée pour se diriger vers Stadacona.  Le matin, elle passait entre 7h30 et 8h00, et le soir entre 18h30 et 19h00.

  • Et c’était une fille qui était remarquable pour ne pas faire de cas de ceux qui étaient sur son chemin. Elle filait toujours son chemin droit.
  • Est-ce que beaucoup de gens qui vont travailler, en général, suivaient ce même chemin-là?
  • Pas beaucoup cette année, mais l’année passée, j’ai remarqué que les filles de Stadacona qui travaillaient à la manufacture de tabac passaient là, mais elles ont discontinués.
  • Et cette année, est-ce qu’il y en avait beaucoup?
  • J’en ai pas vu autant. Cette année, ça voyageait parce qu’il y avait des amusements aux terrains de l’Exposition, de 7h00 à 11h00, 11h30.  C’était toujours plein.  C’était tranquille une demi-heure, de 18h30 à 19h00.
  • Et c’était l’heure où Blanche Garneau retournait chez elle?
  • Oui, monsieur.

Devait-on comprendre que cette portion du trajet était devenue plus susceptible d’englober des agresseurs?  Au cours de cette demi-heure, était-il permis d’imaginer que le ou les tueurs se soient dissimulés dans les broussailles pour attendre la proie idéale?

Devant le juge Choquette, les témoignages ne traînaient pas en longueur et du point de vu policier on y révisa seulement l’aspect municipal.  Bien sûr, les enquêteurs provinciaux ne semblaient pas s’être impliqués directement, mis à part le fiasco vite étouffé de l’agent Brissette.  Par contre, les hommes du chef Lorrain à Montréal étaient en train de monter un dossier intéressant.  Mais à Québec, personne n’en savait rien.


Le 13 décembre, l’enquête du juge Choquette se poursuivit avec le gérant de la Banque de Montréal, C. M. de R. Finnis, qui se situait au 28 rue St-Jean.  Celui-ci, qui témoigna en anglais, dira avoir reçu un jour un détective qui s’était présenté avec le propriétaire du fameux livret de banque portant le numéro 6554.  Étant donné qu’il tenait un registre des noms des clients correspondants aux numéros de compte, il avait donc pu confirmer que l’homme devant lui était véritablement le propriétaire du livret.

  • Pouvez-vous nous donner le nom de cette personne qui possède ce compte?, questionna Me Alleyn Taschereau.
  • Andrew Kalfas.
  • La dernière entrée ne correspond pas avec la dernière entrée dans le livre?
  • Il est probable que quand cet homme a vidé son compte il a donné son livret et ils l’ont annulé.

Le gérant de banque fournit également l’adresse laissé par Kalfas : le 20 rue St-Jean.  L’annuaire de Québec de 1919-1920 nous montre aujourd’hui qu’on retrouvait à cette adresse le Belmont Café, propriété de P. Pergantes.  Le procureur Taschereau possédait-il cette information au moment de l’enquête devant le juge Choquette?  Impossible de le dire puisqu’il ne posa aucune question en ce sens.  Ce mystérieux Kalfas avait-il donné une fausse adresse ou habitait-il dans l’arrière-boutique du café où il travaillait?

Les entrées dans le livret avaient été effectuées entre le 18 juin et le 23 juillet 1920.  Finnis expliqua qu’au moment de fermer ce compte, jour où le client récupéra son solde de 145.00$, on avait tordu le livret avant de le jeter aux rebus.  Ceux-ci étaient récoltés une ou deux fois par semaine.  On présumait donc que ces déchets avaient aboutis sur la scène de crime via les eaux de la rivière, un endroit déjà considéré comme un petit dépotoir.

Edesse May Boucher, qui travaillait à la boutique La Perfection depuis le 1er janvier 1920, où elle vendait des vêtements pour hommes et femmes, dira avoir commencé sa journée de travail du 22 juillet à 8h30 avant de terminer à 18h00.  Lorsque Me Taschereau lui demanda si sa relation avec Blanche en était une d’amitié intime, la jeune femme répondit : « Beaucoup.  Oui, monsieur ».  Elles se voyaient chaque matin et chaque midi.  Quant à leurs fréquentations hors du travail, elle dira que « j’ai sorti des fois le soir, pendant les Fêtes, le soir, après le travail.  On travaillait ensemble avant les Fêtes, l’an dernier ».

Au soir du 21 juillet, Blanche lui avait demandé « plutôt que de parler au coin, viens donc me reconduire jusqu’au pont ».  Et sur l’épisode où Blanche s’était retirée sur le trottoir au passage de Griffin, Edesse May dira que son amie ne lui avait fournie aucune explication pour cette réaction.  Si devant le coroner elle avait placé cet incident au soir du 22, cette fois elle parlait plutôt du 21.

Edesse May n’avait jamais raccompagné Blanche jusque chez elle en passant par le parc, mais elle reconnut être allée voir les lieux par la suite.  Elle avait alors calculé un minimum de cinq minutes de marche entre l’hôtel et la scène de crime.  Ainsi, elle dira qu’entre l’endroit où elle avait laissé son amie à l’intersection des rues Parent et St-Ambroise, juste en face de l’épicerie Turcotte et du logement de la famille Griffin, celle-ci avait mis une dizaine de minutes avant d’atteindre le lieu où on la retrouverait six jours plus tard.  Voilà donc qui situait approximativement l’heure du meurtre vers 19h10.

Quant à l’habillement, Edesse May confirma que Blanche portait ce soir-là une robe à carreaux noir et blanc, un chapeau brun dont l’intérieur était couleur champagne ou jaune.  Sous le bras, elle portait un paquet d’environ 14 pouces de long enveloppé dans du papier jaunâtre.

  • Avez-vous constaté si elle prenait le pont?
  • Je l’ai regardé aller un bout. Et ensuite, je suis retourné sur mes pas pour m’en aller chez moi.
  • Pourquoi l’avez-vous regardée?
  • Bien, j’ai trouvé qu’elle avait l’air triste cette journée-là, et je l’ai regardée aller.
  • Vous a-t-elle jamais dit la raison de sa tristesse?
  • Je ne lui ai pas demandé.

Mlle Boucher ajouta avoir vu et saluer Martin Griffin au soir du 22 juillet alors que ce dernier sortait du Café Childs.  Elle en avait d’ailleurs parlé à Blanche en la rejoignant à la boutique de thé, quelques minutes plus tard.  Blanche se serait alors contentée de sourire.  « Elle a seulement souri », lancera Edesse May.  « Je me suis mise à la faire étriver [taquiner] pour ce jeune homme-là, et elle s’est mise à faire des farces avec moi.  … Qu’elle l’avait connu … ».  Sa réponse fut coupée par Me Taschereau sans jamais qu’on lui donne l’occasion d’y revenir.

En revenant chez elle au soir du 22 juillet, Mlle Boucher dira avoir fait une sortie en automobile avec les membres de sa famille.  Le lendemain, elle était retournée à la boutique de thé vers 18h30 pour y découvrir monsieur Baribeau et une autre employée qui remplaçait Blanche.

  • Qu’est-ce que monsieur Baribeau vous a dit?
  • Il m’a demandé où j’avais laissé mademoiselle Garneau la veille. Je lui ai dit que je l’avais laissée comme je vous ai dit tout à l’heure, au coin de l’avenue Parent.
  • Il ne vous a rien dit?
  • Il était tout découragé de ça. Il était avec son beau-frère et monsieur Garneau.
  • Il faisait très beau ce jour-là?
  • Oui, monsieur.
  • Et à 18h30 il faisait encore beau soleil?
  • Oui, monsieur.
  • C’était l’heure avancée?
  • Oui, monsieur.

Après qu’il eut été question que les parents d’Edesse May aient aussi participés aux recherches en compagnie de Michel Baribeau, Me Taschereau lui proposa le récit selon lequel Blanche avait récemment été reconduite chez elle par une mystérieuse automobile.  Edesse May ignorait tout de cette histoire.  Il s’écoulera pratiquement deux ans avant que l’on puisse en apprendre un peu plus à propos de cette affaire.

En se disant au courant que Griffin devait passer au magasin de thé le jour même de la disparition pour récupérer des photos, la jeune femme remit automatiquement la candidature du jeune prétendant au sommet de la liste des suspects.  Faisant elle aussi partie de la chorale Gounod, Edesse May avait été présente au pique-nique du 11 juillet et elle dira que Griffin s’y était retrouvé parce qu’il avait l’habitude d’accompagner son père, conducteur de train.

Puis Me Taschereau lui demanda d’authentifier une lettre écrite par la main de Blanche et dans laquelle elle demandait à Griffin de venir la voir au magasin du 796 rue St-Vallier pour lui dire que les photos étaient ratées.  Il fut également question que Blanche avait fait un appel téléphonique devant elle.

  • Mademoiselle, entre ce jour où vous vous êtes rencontrés au pique-nique, et le jour de la disparition de mademoiselle Garneau, vous êtes-vous rencontrés, vous, monsieur Griffin et d’autres jeunes gens, pour sortir?
  • Un dimanche, on s’est rencontré avec un monsieur Leclerc, avec qui j’ai sorti, et Mlle Garneau.
  • Vous êtes jamais sortie en automobile avec elle?
  • Et c’est pas à votre connaissance qu’elle soit sortie avec qui que ce soit?
  • J’en ai jamais entendu parler.
  • Depuis combien d’années connaissiez-vous Mlle Garneau?
  • Ça faisait quatre ou cinq ans, mais seulement qu’un an qu’on sortait ensemble.
  • Vous nous avez dit tantôt que vous la faisiez étriver au sujet de monsieur Griffin. Est-ce qu’elle semblait lui porter plus d’attention qu’à un autre jeune homme?
  • Non, pas du tout. Parce qu’elle sortait avec personne.
  • Elle ne vous a pas témoigné qu’elle l’aimait?
  • Non, monsieur. Pas du tout.

Avant d’en finir avec la meilleure amie de la victime, le juge Choquette lui réserva quelques questions.

  • Mademoiselle Garneau vous a-t-elle jamais dit qu’elle avait peur de quelqu’un ou que quelqu’un la suivait ou l’importunait?
  • Une fois, le printemps passé, elle m’avait dit qu’un jeune homme l’avait arrêté dans la Pointe et qu’il avait fait un bout avec elle; que c’était un homme qu’elle connaissait très bien.
  • Mais à peu près dans les environs, quelques jours après le pique-nique, vous a-t-elle exprimé quelque crainte de rencontrer quelqu’un ou que quelqu’un lui téléphone pour lui demander de la rencontrer ou aller faire un tour d’automobile?
  • Non, monsieur, pas du tout.

Peu après, Michel Baribeau viendra dire au juge Choquette que Blanche avait 5 ans lorsque lui et sa femme l’avaient adoptée.  Au matin du 22 juillet, il avait quitté la maison avant elle et le soir il avait l’habitude de revenir après elle, soit vers 19h00.  Pourtant, il se permettra de témoigner à l’effet que Blanche revenait généralement entre 18h30 et 18h45, ce qui semblait un peu tôt puisqu’elle devait fermer la boutique à 18h30 et qu’il lui fallait ensuite une trentaine de minutes pour revenir à pied dans Stadacona, où ses parents adoptifs l’attendaient toujours pour le souper.

Le 23 juillet, il avait commencé ses recherches en se rendant chez Jules Garneau.  Il avait donc traversé le parc une première fois, ce qui lui fera dire qu’il avait « marché le tour du parc, peut-être dix fois pour une ».  Et pourtant, rien n’avait attiré son attention.

  • Aviez-vous des raisons de croire qu’elle était dans le parc?
  • C’était son chemin, elle passait toujours par-là, et je lui avais dit de ne pas passer par-là.

Depuis le meurtre, c’était la toute première fois qu’on découvrait à la victime un trait de caractère indocile.  Et quand on entendit Baribeau expliquer qu’il n’avait pas rencontré un seul gardien lors de ses recherches, on pourrait se demander jusqu’à quel point on assurait la surveillance du parc.

  • Le lendemain, avez-vous fait quelque chose?
  • Non, je me fiais sur son oncle Garneau. Il devait marcher, il devait arranger ça avec le chef Trudel.

C’est un certain Thibodeau, qui travaillait avec lui aux terrains de l’Exposition, qui lui aurait remis un bouton trouvé sur les lieux.  Encore une fois, cependant, cet autre objet s’était révélé sans importance.  Quant à Delphis Larose, l’un des deux fils que sa femme avait eu d’un premier mariage, Baribeau dira qu’il avait quitté leur foyer depuis 3 ans.

L’apparition à la barre d’Émilie Baribeau fut l’occasion de revenir sur ce jeune homme qui avait offert à Blanche de la reconduire chez elle avant d’être éconduit deux fois par celle-ci.  Il s’était montré insistant puisqu’il était revenu à la boutique pour répéter sa demande.  Blanche ayant confié à sa mère qu’il s’agissait du même jeune homme rencontré au pique-nique, il ne faisait aucun doute qu’on parlait de Martin Griffin.  Ce dernier avait donné une toute autre version aux rencontres qu’il avait eus avec Blanche.  En fait, elle aurait confié à Émilie qu’elle ne voulait pas d’ami masculin.

Émilie fut la première à démystifier publiquement la signification des initiales H. D. apparaissant sur le mouchoir.  Ces deux lettres désignaient Hector Delisle, l’oncle de la victime.  L’énigme était donc éclaircie.  Le mouchoir n’appartenait pas à un assassin mais à cet oncle chez qui Blanche passait quelques fois après son travail.

  • Deux ou trois jours avant sa disparition, est-elle arrivée chez vous en automobile, alors que vous étiez à l’église, vous?
  • Oui, monsieur. J’étais allé à l’église.
  • C’est elle qui vous l’a dit ou si quelqu’un les a vus?
  • C’est elle qui me l’a dit.

La sexagénaire croyait se souvenir que l’incident s’était produit le 20 juillet, donc deux jours seulement avant la disparition.  Revenue elle-même vers 20h00, Émilie présumait que sa fille venait tout juste de rentrer.  Étrangement, elle n’osa jamais lui demander qui était venu la reconduire.  Prétextant qu’elle avait trop mangé le midi, Blanche n’avait pas touché à son repas du soir que sa mère avait laissé sur la cuisinière.  Ce comportement n’était pas dans ses habitudes.  Avait-elle réellement trop mangé ce midi-là ou n’avait-elle pas plutôt soupé au restaurant avec un inconnu?

Concernant ses objets personnels, outre une montre qu’elle ne portait pratiquement jamais et une chaînette qu’elle mettait seulement en dehors de ses heures de travail, Blanche ne possédait aucun bijou.

Le détective des mœurs de la police municipale, Joseph Delphis Bussières, confirma la visite de Baribeau au matin du 27 juillet.  Baribeau « m’avait dit dans le temps de tâcher de ne pas faire trop de bruit avec ça, qu’il prétendait que sa fille était une fille honnête, et puis, je lui ai dit que oui ».  Le père adoptif lui avait laissé trois photos différentes de Blanche pour lui permettre d’effectuer ses recherches.

  • Monsieur Bussières, est-ce que Monsieur Baribeau vous a dit qu’il avait peur que sa jeune fille soit partie avec un jeune homme?
  • Oui, monsieur. Il dit qu’il supposait qu’elle était partie avec un jeune homme.  Il dit : « je ne vois pas autre chose ».

À ce moment-là, Baribeau lui avait donné le nom de Griffin.

Le jeudi 15 juillet, un soir orageux, Hector Delisle dira avoir rejoint sa nièce à la boutique de thé pour la raccompagner jusque chez lui et prendre le repas en famille.  Quand on l’entendit parler des visites fréquentes de Blanche en soirée, on comprit que celle-ci n’avait certainement pas toujours l’habitude d’être raccompagnée jusqu’au pont par sa meilleure amie.  D’ailleurs, l’année précédente, elle avait passé un mois et demi chez les Delisle pour s’occuper de sa tante à la suite de ce qu’on devine être un accouchement.

En revenant sur le jeune courtisant, Delisle dira que Blanche avait parlé de Griffin à sa femme.  Elle aurait refusé de sortir avec lui parce « qu’elle le considérait trop jeune pour elle ».  Ce même jeudi 15 juillet, Blanche avait utilisé le téléphone des Delisle pour parler à Griffin et lui annoncer que les photos du pique-nique étaient ratées.

Serait-il possible que la véritable raison pour laquelle elle avait éconduit Griffin c’était parce qu’elle fréquentait un autre homme?  Le chauffeur de cette mystérieuse voiture venue la reconduire sur François 1er?

Selon Delisle, Émilie aurait fait des reproches à sa fille à propos de cette balade en auto, mais celle-ci lui aurait répondu qu’il n’y avait pas de danger puisque ça se passait en plein jour.  Hector se laissa légèrement emporter en partageant son mécontentement sur le déroulement de l’enquête du coroner.  On ne lui donna cependant pas la chance de développer davantage.  On n’avait que faire de ses arguments, puisque l’urgence du moment était de réviser la preuve afin de voir si on ne pouvait pas creuser une piste sérieuse.

Lors d’une autre enquête publique, Delisle dira que devant le juge Choquette on ne lui avait pas laissé le temps de s’expliquer à propos du mouchoir.  Certes, les témoignages de cette enquête furent plutôt courts, mais on laissa pourtant la chance à l’oncle de Blanche de faire comprendre à la population que le mouchoir s’était probablement retrouvé par mégarde dans la poche d’un manteau qu’il lui avait prêté ce soir de pluie.

Le seul élément nouveau dans le témoignage du conducteur de tramway Gaudiose Cinq-Mars fut à l’effet qu’il s’était arrêté devant le Rock City Tobacco pour faire monter ces deux mystérieux personnages.

Philomène Racine avait épousé le veuf Georges Trudel en 1892.  À cette époque, ses parents, Élie Racine et Marceline Lachance, étaient décédés.  Mais Trudel décéda quelques années plus tard et Philomène se remaria à Thomas Fortier dans le quartier Saint-Sauveur le 27 octobre 1902.  Devant le juge Choquette, elle n’hésita pas une seule seconde à raconter son passage dans le parc Victoria le jour même de la disparition de Blanche Garneau.  Le 22 juillet, elle prétendit avoir quitté sa résidence du 152 ½ rue Hermine[1] vers 18h00.  Il lui avait fallu une trentaine de minutes pour atteindre le parc Victoria, où elle disait avoir emprunté le même chemin que la victime avant de s’asseoir pour observer des fleurs.  « J’ai été attaquée à peu près au bout d’un quart d’heure » par deux hommes, dira-t-elle.

  • Qu’est-ce qu’ils vous ont fait?
  • Bien, vous savez qu’il y a des feuillages, alentour de la rivière, tout le long de la track, et il y en avait deux qui étaient cachés là. Et quand j’ai passé là, il y en a un qui a sauté sur moi, si vite que c’était comme un éclair.
  • Et qu’est-ce qu’ils vous ont dit?
  • Il y en a un qui m’a pris par les bras, et il m’a demandé où j’allais. Et sur le coup, j’ai pas répondu.  Il m’a demandé « où vas-tu? ».  Et il m’a demandé une deuxième fois, et j’ai dit que j’allais à Stadacona.

Quant aux sévices qu’elle aurait pu subir, on lui aurait serré un bras au point de laisser des ecchymoses qui mirent un mois à guérir, sans compter qu’elle prétendait que ses deux agresseurs l’avaient seulement forcé à venir manger des cerises.  Elle décrivit le premier en gris avec un chapeau mou sur le côté de la tête, et l’autre avec une casquette barrée blanche et grise, ainsi qu’un foulard autour du cou.  De plus, elle affirma avoir été gardée captive durant une quinzaine de minutes.

Se doutant de quelque chose, ce fut probablement avec un sourire en coin que Me Aimé Marchand s’approcha de Philomène.

  • Avez-vous pu donner des renseignements dans l’affaire Dubois de St-Sauveur?
  • Je ne me rappelle pas de rien de ça. Non, monsieur.

Me Marchand faisait référence au meurtre de Marie-Blanche Dubois, 19 ans, survenu rue St-Vallier le 10 mai 1914, un crime sur lequel nous reviendrons plus en détail au chapitre 33.  Puis il fit également allusion à une tentative de meurtre survenu sur la même rue à l’endroit d’une jeune fille Lacroix.  Ainsi, le procureur expérimenté lui fit cracher le morceau : elle avait déjà fourni des informations dans l’affaire Dubois en 1914.

  • Vous vous rappelez de l’affaire de Guay de Lévis, aussi?
  • Oui, bien, les morts sont morts. Peut-être que j’en ai donné [des renseignements] mais il s’est bien rencontré des circonstances …

En fait, Me Marchand venait de faire la preuve que Philomène Racine était une affabulatrice qui s’amusait à vouloir se rendre intéressante en contactant les policiers dès qu’il se produisait un crime grave dans les rues de Québec.  La justice comprit sa mythomanie puisqu’elle fut écartée à tout jamais de l’affaire Blanche Garneau


Le 14 décembre 1920, Albert Latulippe, Joseph Plamondon, Gaudiose Cinq-Mars et Édouard Morency furent entendus sans toutefois révéler quoi que ce soit de nouveau.  Il en fut autrement pour Martin Griffin, qui avait célébré son 20ème anniversaire le 4 novembre dernier.

  • De votre résidence avez-vous une vue sur le parc?, questionna Me Taschereau.
  • Non, monsieur.

À l’époque du meurtre, il était commis de bureau aux chutes Montmorency.  Le 11 juillet, jour du pique-nique de la chorale Gounod, il avait accompagné son père pour s’adonner à une partie de pêche, le temps que les choristes s’occupent à leurs activités.  C’est au retour de cette séance de pêche que Griffin avait fait la rencontre de Blanche Garneau.

  • Elle passait souvent et discrètement en face de chez vous?
  • Je ne sais pas. Je ne l’avais jamais vu avant.

C’est avec l’appareil de Blanche qu’on avait capté les photos des nouveaux amis.  De retour à Québec, à leur sortie du train, Griffin, Edesse May Boucher, Blanche Garneau et son oncle avaient pris les tramways avant de descendre sur la rue Carillon.  Après que Blanche lui ait téléphoné le 15 juillet, corroborant ainsi le témoignage d’Hector Delisle, c’est le lendemain, vers 18h10, qu’il s’était rendu à la boutique de thé.  Puisque les photos étaient ratées, elle l’avait invité à se rendre au parc Victoria le dimanche 18 juillet afin de se reprendre.  Bien sûr, il était prévu qu’Edesse May les accompagne pour chaperonner sa meilleure amie.  Mais Griffin avait dû refuser l’invitation, dira-t-il, parce qu’il devait s’absenter hors de Québec au cours de cette fin de semaine.

Finalement, il affirmera que c’est le 19 juillet qu’il l’avait vu pour la toute dernière fois, alors qu’il passait devant la boutique du 796 St-Vallier entre 18h10 ou 18h15.  Il niera ensuite avoir reçu une lettre écrite de la victime avant de préciser ne jamais avoir eu de voiture.  D’ailleurs, il niera également l’épisode décrit par Mlle Boucher, qui le plaçait dans une voiture roulant près d’elles au soir du 22 juillet.  Cependant, il reconnut que cette automobile pouvait appartenir à des amis qui avaient l’habitude de stationner chez les Griffin.  Il confirma aussi être sorti du Childs Café, mais seulement au soir du 21 juillet.

Pour son alibi du 22 juillet, il dira avoir quitté le bureau vers 17h20, où il travaillait avec une certaine Mlle Bignell, avant d’arriver à Québec un peu avant 18h00.  Rentré chez lui au 76 rue St-Ambroise vers 18h15 ou 18h30, il prenait le repas avec deux de ses sœurs une trentaine de minutes plus tard.  Peu après 19h00, il sortit dans la rue, où il parla à un dénommé Langlois, avant de rentrer vers 19h15.  Vêtu d’un costume bleu, il avait fini par retourner dehors afin de flâner avec des amis sur un vélo avant de rentrer finalement au logement vers 21h50.

Questionné par le juge, il jura que c’est seulement après l’appel téléphonique de Mlle Boucher qu’il avait appris la nouvelle de la disparition.  Il fut brièvement question que Griffin avait de la parenté à Stoneham, puis il niera entretenir le moindre lien avec un nommé Madden.  D’ailleurs, ce fut la première fois que le nom de Madden sortait publiquement en lien avec cette affaire.

  • Vous êtes très ami avec un jeune homme du nom de Madden?
  • Non, monsieur.
  • Il a une automobile et il la conduit?
  • Son père en a une.
  • Il la conduit?
  • Oui, monsieur.
  • Vous avez été souvent avec lui l’été dernier?
  • Non, monsieur. Pas jusqu’à ce que mon nom sorte dans les journaux.  Et une fois je suis rentré et un gars m’a dit : « voilà le plus populaire en ville », et Madden était là et il a dit « Oh Jésus, c’est toi Martin? ».  C’est la première fois que je l’ai rencontré au point de lui parler.

Il faudrait attendre une autre enquête ultérieure pour en apprendre davantage sur ce Madden, quoique la rumeur s’amusait à l’écraser psychologiquement, lui et un autre jeune homme du nom de Paquet.  Car Madden et Paquet étaient ces deux fils de députés que le commérage désignait comme les assassins.

Émile Larochelle, directeur de la chorale Gounod, viendra confirmer la tenue du pique-nique du 11 juillet et la présence de Griffin à bord du train.

Me Alleyn Taschereau demanda à Arthur Pouliot, détective privé et expert en empreintes digitales, de bien vouloir examiner les pièces à conviction afin de déterminer s’il était encore possible d’en tirer quelque chose.  Pouliot accepta avec plaisir, ce qui laissa d’ailleurs un arrière-goût en travers de la gorge des détectives municipaux de Québec puisqu’on était en train de démontrer que leur travail avait été mal fait dès le départ.  Pouliot expliqua que si on pouvait encore relever des empreintes on pourrait les comparer à des suspects connus mais pas avec des suspects inconnus parce que « à Québec on n’a pas de système d’identification par ce moyen-là ».

Voilà qui en disait long sur l’importance que le corps policier de la Vieille Capitale accordait à cette technique de science judiciaire que l’on utilisait maintenant depuis plus de 20 ans à travers le monde.


[1] Selon l’annuaire de Québec de 1919-1920, c’est « Dominique Ls, journalier » qui est associé à cette adresse, alors que « Fortier Mme veuve Thomas » est plutôt inscrite à l’adresse du 154 Hermine.