Chapitre 2, La disparition

Lorsqu’elle sortit du lit en ce vendredi matin 23 juillet, Émilie Baribeau constata que Blanche n’était toujours pas rentrée.  Après que son mari eut quitté pour le travail, elle reçut la visite d’un jeune garçon qui s’occupait de faire les courses pour le magasin de Jean Rousseau.  Puisque la boutique de thé était encore verrouillée, celui-ci demanda à obtenir la clé.  Cette simple question amplifia l’inquiétude d’Émilie.  Blanche avait l’habitude d’insérer cette clé dans son portefeuille; il lui était donc impossible de la lui remettre.  La femme de 61 ans prit alors la décision de se rendre sur place.

Il était plus de 9h00 lorsqu’elle arriva à la boutique du 796 rue St-Vallier.  La porte était toujours verrouillée.  Aucun signe de vie de sa fille.  Qu’elle ait dormi ou non chez sa tante, cela n’expliquait pas son retard.  Blanche était reconnue pour sa ponctualité.

Mme Baribeau fit alors demi-tour pour marcher jusqu’à la résidence du 188 rue d’Argenson, tout près de l’intersection avec St-Ambroise et de l’avenue Parent.  C’est là qu’habitaient Emerilda Garneau, son mari Hector Delisle et leurs six enfants.  La tante de 36 ans expliqua toutefois à Émilie que Blanche n’avait pas passée la nuit chez elle.

Au cours de la matinée, Edesse May Boucher se heurta elle aussi à la porte verrouillée de la boutique Rousseau.  Elle se rendit à son travail pour revenir à l’heure du dîner.  Mais rien n’avait changé.  C’est seulement plus tard, au cours de la soirée, qu’Edesse May obtint une confirmation peu rassurante : son amie avait disparue.

Après avoir effectué une recherche sur le trajet que Blanche avait l’habitude d’emprunter, Émilie se rendit voir son mari au terrain de l’Exposition[1].  Après son quart, celui-ci décida de traverser le parc un peu après 19h00 tout en se rendant chez Jules Garneau, l’oncle de Blanche.  Ce typographe habitait au 56 rue Ste-Catherine avec sa femme Adéla Gagnon et leurs enfants.  Eux aussi étaient sans nouvelle de la jeune femme.  Après avoir discuté avec eux, Michel Baribeau les quitta entre 23h00 et minuit pour refaire le trajet en sens inverse, essayant de suivre celui que sa fille adoptive avait l’habitude de prendre.  C’est pourtant bredouille qu’il rentra chez lui.

Pendant ce temps, les journaux estimaient à 10 000 le nombre de pèlerins à Ste-Anne-de-Beaupré tout en glissant quelques mots sur le conflit qui régnait entre la Quebec Railway Light & Power Company et le conseil de la Ville de Québec, qui voulait obliger la compagnie de tramway à revenir à ses anciens tarifs.

Au cours de la soirée du lundi 26 juillet, quatre jours après la disparition, Michel Baribeau se décida enfin à alerter les autorités.  Il se rendit directement à la résidence du chef de police Émile Trudel, sur l’avenue Bourlamaque dans Ste-Foy, en compagnie d’un ami du nom de Gauthier.  Dans Qui a tué Blanche Garneau? (1983), Réal Bertrand décrivait Trudel en ces termes : « celui-ci, ancien commandant au bataillon de Trois-Rivières, capitaine à la retraite, est un homme énergique.  Fort de son expérience militaire, il a réorganisé avec une rare habileté la force policière locale qu’il dirige depuis 1903.  Il prône l’efficacité et en a fait montre lui-même lors des fêtes du tricentenaire de Québec, alors qu’il assumait le commandement de toute l’organisation policière avec la tâche énorme de maintenir l’ordre.  En tout, le capitaine Trudel – comme on l’appelle toujours – veut des résultats tangibles et rapides.  Un homme de caractère ».

Trudel, âgé de 54 ans, écouta le vieux Baribeau durant un moment avant de lui poser quelques questions d’usage afin de mieux comprendre les circonstances de cette disparition.  Au bout du compte, il conseilla au vieux charpentier de 67 ans de retourner chez lui et de revenir le lendemain matin.  C’est ce qu’il fit.  Le mardi matin, 27 juillet, Trudel lui soumit les mêmes questions, peut-être pour vérifier la cohérence de ses réponses, avant de le faire passer dans le bureau de Delphis Bussières, détective de la section des mœurs.  Celui-ci commença par noter la date et l’heure avant d’écouter l’histoire de Baribeau.

Croyant d’abord à une disparition volontaire en raison de l’âge de la disparue, Bussières passa le reste de sa journée à enquêter.  Il visita plusieurs restaurants, hôtels, maisons de pension, et autres lieux de rendez-vous afin de pouvoir repérer la jeune femme à l’aide de trois photos fournies par Baribeau.  Ce jour-là, la police de Québec avait deux autres disparitions à traiter.  Pour l’heure, le nom de Blanche n’était pour eux que routine.  Une affaire comme une autre.

Le même jour, L’Action Catholique soulignait l’excellent travail de Thomas Walsh, chef des détectives de la Ville de Québec, pour avoir placé plusieurs de ses hommes à la gare du Québec Railway.  En fait, le dimanche soir, les détectives « Lacasse et Defoy étaient de garde à la gare du Quebec Railway lorsque M. Lacasse aperçut un voleur en train de dévaliser un marchand bien connu de St-Sauveur.  Ce dernier avait une forte somme d’argent et il doit remercier sincèrement le détective Lacasse et les autres détectives pour l’avoir préservé de la perte totale de son argent.  Le voleur dit s’appeler Giuseppe Sahahafleus, âgé de 35 ans et demeurant à Détroit, Michigan.  Il fut conduit à la prison du poste No 1 et comparaîtra probablement ce matin en cour de police ».

Les policiers québécois étaient cependant loin de se douter qu’il s’agirait là des dernières louanges publiques auxquelles ils auraient droit avant longtemps.


[1] Correspond aujourd’hui au même endroit, c’est-à-dire au site d’Expo Cité et du Centre Vidéotron.

Chapitre 1, La dernière marche

À la mémoire de Blanche Garneau, que j’ai eu l’impression de connaître un peu au fil de mes recherches.

C’est bien humblement que je tente ici de te rendre justice.

Jeudi, 22 juillet 1920.

Blanche Garneau, une jeune célibataire de 21 ans reconnue pour sa ponctualité et sa fiabilité, travaillait dans une boutique située au 796 rue St-Vallier, dans le quartier Saint-Sauveur, à Québec, où elle vendait du thé, du café et de la porcelaine chinoise.  Chaque matin, Blanche quittait le logement de ses parents adoptifs du 59 rue François 1er, dans le quartier de St-Zéphirin de Stadacona, pour franchir un premier pont sur la rivière St-Charles avant de traverser le parc Victoria, qui dessinait la forme d’une presqu’île.  Après quelques minutes de marche, elle devait emprunter un autre pont qui lui donnait accès à l’avenue Parent[1].  De là, il ne lui restait que quelques petites rues à franchir avant d’atteindre St-Vallier.

Ce jeudi-là, dans la boutique La Perfection, située au 91 rue St-Joseph, la jeune Edesse May Boucher, une autre jeune femme de 21 ans, termina son quart de travail à 18h00.  Comme à l’habitude, elle se dirigea vers la boutique de thé pour y rejoindre son amie, qui terminait normalement à 18h30.  Les deux copines bavardèrent un moment, le temps que Blanche ferme le commerce qui appartenait à Jean Benjamin Rousseau, un homme de 66 ans qui possédait d’autres boutiques du genre à travers la ville.  Ainsi, les deux détaillantes entamèrent leur marche habituelle de fin de journée.

Edesse May habitait au 858 St-Vallier, c’est-à-dire dans la direction opposée.  Depuis un certain temps, elle acceptait ce détour afin de raccompagner son amie jusqu’aux abords du parc Victoria.  En la laissant à l’intersection de l’avenue Parent, près du pont donnant accès au parc, elle retournait chez ses parents, l’électricien Adolphe Narcisse Boucher et Mila Parent.  C’est à Montréal qu’Edesse May avait vu le jour le 29 août 1899, mais la famille avait fini par venir s’installer dans la vieille capitale.

En quittant la boutique de thé vers 18h45, Blanche, qui s’assura d’avoir verrouillé la porte et mit la clé dans son portefeuille, était vêtue d’une robe à carreaux noir et blanc.  Coiffée d’un chapeau brun et champagne, elle portait un paquet sous le bras.  Les deux marcheuses n’avaient parcouru que quelques pas avant que Mlle Boucher constate l’attitude étrange de sa compagne.  Blanche paraissait anormalement triste.  Respectueuse de sa vie privée, elle n’osa cependant pas lui demander ce qui causait cette amertume, une expression qu’elle ne lui connaissait pas.

Pour atteindre le parc, Blanche et Edesse May devaient déambuler devant plusieurs commerces, tels que, sur leur gauche, la Banque Hochelaga située au 794, le boucher Napoléon Bergeron au 792, le bijoutier Félix Gauthier, le Dr Arthur Leclerc, un débit de tabac, et la quincaillerie Dion.  À leur droite, de l’autre côté de la rue, on retrouvait la Caisse d’Économie Notre-Dame au 801, les ferblantiers Rousseau au 795, un magasin de fruits et de bonbons appartenant à un dénommé Fakini, le photographe Falardeau, le notaire Pouliot, une boutique de vêtements pour hommes, et ainsi de suite.  Cette portion de la rue St-Vallier était majoritairement occupée par des commerces.

Après quelques minutes, les deux copines tournèrent à gauche, sur Ste-Catherine.  Une automobile passa près d’elles, sans s’arrêter.  Sur le siège passager, Edesse May reconnut Martin Griffin.  L’instant d’après, en se retournant, elle vit que Blanche s’était soudainement retirée sur le trottoir, comme pour éviter les regards.  Pendant ce temps, la voiture s’éloigna pour s’arrêter devant le 76 rue St-Ambroise, là où demeurait Griffin.  Celui-ci descendit avant que l’auto disparaisse dans la cour.

Étonnée, Edesse May demanda à son amie pourquoi elle tentait ainsi de se dérober à la vue de Griffin.  Blanche répondit qu’elle n’avait tout simplement pas envie que le jeune homme lui offre de la reconduire chez elle.  La jeune femme savait que Blanche avait récemment fait la rencontre de Griffin lors d’un pique-nique organisé à Ste-Anne-de-Beaupré, le dimanche 11 juillet.  Les deux compères, qui faisaient partie de la chorale Gounod de l’église Saint-Sauveur, avaient pris le train en compagnie de Jules Garneau, l’oncle de Blanche, pour assister à une dinette extérieure organisée à Beaupré.  C’est là que Blanche avait fait la connaissance de Griffin, un jeune homme de 20 ans.  Elle avait utilisé son appareil photo pour tirer quelques clichés en sa compagnie, tous deux se promettant ensuite de se revoir pour les partager.

Reprenant leur conversation sur d’autres sujets, Blanche et Edesse May se trouvaient déjà à l’intersection où elles devaient se laisser, coin St-Ambroise, Bédard et Parent.  Il était 19h00 lorsqu’elles échangèrent leurs dernières paroles pour mieux se dire au revoir.  Edesse May l’observa quelques courtes secondes s’éloigner en direction du pont, puis elle fit demi-tour pour rentrer chez elle.

À 68 ans, Édouard Morency travaillait comme gardien dans le parc Victoria[2].  Il avait l’habitude de patrouiller les environs et de regarder passer les mêmes personnes, jour après jour.  Chaque matin, il y avait tant de gens qui se rendaient au travail pour en revenir le soir.  Pour lui, Blanche Garneau faisait partie de ces visages familiers.  Il ignorait son nom, mais la jeune vendeuse s’était suffisamment démarquée du lot pour que Morency se souvienne plus tard qu’en ce jeudi soir elle était passée devant lui entre 18h30 et 19h00.  En fait, Blanche déambula entre la serre et le restaurant du parc avant de se diriger vers une voie ferrée qui longeait la rivière St-Charles.

Peu après, un détail attira l’attention du gardien, qui se reposait alors sur un banc.  Ses yeux glissèrent sur la silhouette d’un jeune homme qui, passant lui aussi entre la serre et le restaurant, suivait Blanche en conservant une distance que Morency estimera plus tard à 80 pieds.  L’individu était vêtu en noir et portait un chapeau mou.  Sa démarche était « voûtée ».

Joseph Plamondon, 34 ans, était garde-moteur pour la compagnie Québec Railway.  Il roulait tranquillement à bord de son tramway vers 19h15 ou 19h20, en direction du quartier de Stadacona, lorsqu’il aperçut sur les rails, devant lui, deux hommes en compagnie d’une jeune femme.  Tandis que son véhicule électrifié progressait lentement, Plamondon constata que la femme portait un « petit paquet » sous le bras gauche.  Durant un bref instant, dira-t-il plus tard, celle-ci croisa son regard.  Elle lui parut tout à fait normale.

Quant aux deux hommes, l’un était visiblement plus grand que l’autre.  Une fois le tramway à leur hauteur, le plus grand se retourna légèrement pour regarder Plamondon, qui se souviendra que celui-ci portait un chapeau mou foncé.  Le plus petit était coiffé d’une casquette.

Puisque le trio bavardait ensemble sans éveiller le moindre doute, Plamondon poursuivit son trajet.  Ce sera seulement quelques jours plus tard qu’il sera en mesure de comprendre que la justice ferait de lui un témoin de l’une des plus célèbres affaires criminelles du 20ème siècle.

Selon les journaux, le soleil se coucha à 19h30.  Après que son mari eut été rentré de son travail au terrain de l’Exposition, Émilie Sansfaçon Baribeau commença à s’inquiéter.  La ponctualité de sa fille adoptive lui fit dire qu’il était peut-être arrivé quelque chose.  Mais ce soir-là leur inquiétude ne connut aucune croissance majeure puisqu’au cours des derniers jours il avait été question que Blanche aille passer une nuit chez sa tante Emerilda Garneau, épouse d’Hector Delisle, afin de lui donner un coup de main dans l’installation de papier peint.  Cette tante habitait pratiquement sur le trajet de Blanche, alors peut-être avait-elle décidé de s’y arrêter sans prévenir ses parents.  Ne possédant pas le téléphone, les Baribeau décidèrent d’attendre au lendemain pour tenter d’en savoir un peu plus.


[1] Aujourd’hui la rue Simon-Napoléon Parent, nommée en l’honneur de cet homme né à Beauport le 12 septembre 1855 et décédé à Montréal le 7 septembre 1920.  Parent fut diplômé en droit en 1881 et pratiqua avec Charles Fitzpatrick, le père d’Arthur Fitzpatrick, de Lawrence Arthur Cannon et Louis-Alexandre Taschereau avant de se retrouver au conseil municipal de Québec de 1890 à 1894.  Il devint ensuite maire et député libéral.  De 1900 à 1905, il fut également premier ministre du Québec.  C’est à lui qu’on doit la création du parc Victoria.

[2] Selon les notes du procès de 1921, Morency aurait été âgé de 69 ans.  En fait, il est né le 15 novembre 1851.  Il avait donc 68 ans au moment des faits.

L’affaire Blanche Garneau: avant-propos

Remerciements

Je tiens à remercier le caporal Erick Jacques du Royal 22ème Régiment pour m’avoir fourni certains renseignements sur l’un des suspects impliqués dans cette affaire; ma mère, qui a bien voulu me donner un coup de pouce à la numérisation du dossier; au personnel de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Québec pour la patience de me recevoir et de me fournir le dossier complet; au personnel de BAnQ Trois-Rivières, en particulier Maryse Dompierre, pour son sourire et son aide à la consultation des microfilms des journaux anciens, ainsi que l’archiviste Sophie Morel; au personnel du cimetière St-Charles à Québec pour la localisation de certaines pierres tombales; et finalement à Sœur Monique Roy, s.s.c.m, qui m’a aidé à éclaircir un point précis de cette enquête historique.

Avant-propos

 

Dans son livre Unsolved, true canadian cold cases, publié en 2010, Robert J. Hoshowsky rappelle que chaque révision de dossier de meurtre non résolu ramène les familles des victimes au point de départ.  Ces histoires ne connaissent jamais de véritable fin et c’est probablement là que se situe la torture.

Pourquoi ne pas écrire des volumes sur ces dossiers criminels qui soulèvent les passions?  La raison est simple : parce qu’elles sont justement non résolues, ces affaires restent encore entre les mains des enquêteurs de la police.  Et puisque ces documents ne sont pas rendus publics, comme c’est le cas lors de la tenue d’un procès, il ne reste plus que les comptes rendus médiatiques pour reconstituer ces drames.  Le résultat tiendrait alors en quelques pages.

Or, l’affaire Blanche Garneau se démarque par une riche documentation.  Dans le dossier judiciaire on retrouve les documents relatifs à l’enquête du coroner, à une enquête dite on discovery ouverte quelques mois plus tard, au procès que la justice fit à deux suspects, et à une Commission royale d’enquête à laquelle dut témoigner le premier ministre de la province.  Cette simple énumération démontre l’impact que cette cause a eu sur notre patrimoine judiciaire, en plus d’ébranler les colonnes du temple qu’on appelle gouvernement provincial.  Ce n’est pas rien.  Du jour au lendemain, le nom d’une vendeuse de thé plutôt timide et routinière s’était retrouvé dans les journaux, de même que sur les langues de toutes les commères.

On pourrait discuter longuement des comparaisons à faire pour évaluer l’importance qu’on a réservé à certaines affaires criminelles de notre passé, mais je suis d’avis, depuis que j’ai mis le nez dans ce dossier, qu’il faudrait considérer le nom de Blanche Garneau comme le symbole des affaires non élucidées au Québec, ne serait-ce que pour apporter un nouvel élan aux quelques centaines de meurtres qui cherchent toujours des réponses.  Il y a aussi toutes les leçons à tirer de ce drame, dont plusieurs aspects nous aiderons à mieux comprendre certains points, comme l’amélioration des techniques d’enquête par exemple, ou l’attitude que nous devrions adopter face à des mystères d’ordre judiciaires.

En 1920, les enquêteurs n’étaient visiblement pas préparés à un meurtre comme celui-là et ils ne voulaient probablement pas admettre que leurs bonnes vieilles techniques devenaient soudainement archaïques.  Un autre meurtre violent survenu six ans plus tôt demeurait lui aussi sur les tablettes, et cela en dépit d’un procès.  Que se passait-il donc dans la Vieille Capitale?  Les détectives étaient-ils si incompétents ou se sentaient-ils dépassés par les événements?

Qui a merdé?  Pourquoi n’a-t-on pu résoudre ce meurtre odieux à caractère sexuel?  Doit-on blâmer l’incompétence policière?  Le sensationnalisme journalistique?  L’attitude gouvernementale?  Les ambitions politiques?  Ou simplement les techniques d’enquête?

Avant de répondre à ces questions, nous aurons un énorme devoir de conscience à faire.  Si les familles des victimes blâment souvent les policiers, l’incompétence ne pourrait à elle seule expliquer la raison d’être de centaines de cas non résolus.  Malheureusement, il existe des dossiers tout à fait insolubles que les meilleurs détectives du monde n’arriveraient pas à percer.

Depuis la création de la section des Cold Cases à la Sûreté du Québec, au début des années 2000, on parlerait d’au moins 1 000 affaires non résolues, et ce depuis les années 1970 seulement.

Les ragots sont tenaces.  Dans la région de Québec, l’histoire de Blanche Garneau est encore bien vivante.  En 1920, en dépit de la tenue du procès de Marie-Anne Houde, l’affaire Blanche Garneau faisait couler beaucoup plus d’encre que celle d’Aurore Gagnon, cette fillette que l’on surnommera rapidement Aurore l’enfant martyre.  Celle-ci a eu droit à sa pièce de théâtre, des romans et deux films.  Pas étonnant que sa popularité fasse en sorte que son nom nous soit aujourd’hui familier.

Et que réserva-t-on à Blanche?  Pas grand-chose, si ce n’est quelques écrits que nous étudierons de manière plus exhaustive au cours des derniers chapitres.  Pourquoi fut-elle si vite oubliée alors que son histoire est l’une des plus enrichissantes?

Et puisqu’il reste, malgré tout, des résidus de cette quasi-légende, j’invite mes lecteurs à un exercice d’objectivité.  En fait, comme nous le verrons au fil des chapitres, mes recherches m’ont aidé à comprendre que cette affaire fut sans doute l’une des plus malhabilement racontée de tout notre patrimoine judiciaire.  À titre d’exemple, je crois avoir largement démontré dans mes publications précédentes que d’innombrables détails font souvent la différence entre le mythe et la réalité, telle qu’on la retrouve dans le dossier judiciaire.  Cette fois, la marge sera énorme.  Et c’est pourquoi je propose à ceux et celles qui pensent déjà connaître cette histoire de bien vouloir mettre de côté leurs idées préconçues et de se laisser conduire par les témoignages et reconstitutions de scène établies à partir des documents légaux.  Après tout, qu’avons-nous à gagner ou à perdre si la balance penche d’un côté ou de l’autre?  Au mieux, nous en sortirons avec les yeux ouverts sur tout un pan de notre folklore.

Il me faut glisser un mot à propos de Réal Bertrand, un auteur qui a présenté en 1983 son livre Qui a tué Blanche Garneau?.  Le travail de Bertrand fut honnête mais incomplet.  Il faudra donc revisiter chaque étape, chaque indice de cette incroyable enquête.  Encore une fois, le public n’a pas eu droit à tous les détails.

On m’a questionné sur la pertinence d’écrire au sujet d’un meurtre non résolu qui remonte à un siècle, interrogation qui laissait entendre qu’il me serait impossible de résoudre l’énigme.  Si je dois avouer qu’une partie de ma motivation se laissait guider par ce désir de trouver « la » réponse, je ne suis pas naïf au point de croire en mes capacités de pouvoir élucider un mystère aussi ancien en ne dépendant que des documents disponibles, sachant que toute interview avec les protagonistes était devenue impossible.  Toutefois, je répondrai à cette question que le but d’un volume n’est pas toujours de vouloir trouver une réponse à une vieille question, mais aussi de faire revivre une époque.  Si on s’acharne à publier des ouvrages sur des sujets redondants, alors pourquoi ne pas faire revivre un visage méconnu comme celui de Blanche et de toutes les personnes impliquées dans cette affaire?

Il arrive que des auteurs – qu’il s’agisse d’écrivains ou de documentaristes – moussent leurs ventes en prétendant pouvoir résoudre des énigmes criminelles.  Mes ouvrages précédents sont là pour en témoigner.  Plus récemment, sur la jaquette de son livre Qui a tué le Dahlia Noir?, l’auteur français Stéphane Bourgoin, pour qui j’ai beaucoup de respect, est peut-être allé un peu loin en prétendant résoudre ce meurtre mythique qui a fasciné non seulement les Américains mais le monde entier depuis la fin des années 1940.  En dépit de cette promesse, le contenu du livre n’apporte aucune preuve concluante pour nous convaincre que son suspect favori était le véritable assassin.  Patricia Cornwell a fait la même chose en prétendant avoir identifié le célèbre Jack l’Éventreur, et pourtant nous en sommes toujours au même point.

Il faut être extrêmement prudent avant de condamner quelqu’un, qu’il soit vivant ou décédé.  La présomption d’innocence est un droit réservé à tous.  Et pourtant, nous l’oublions trop souvent.  On pourra dire ce que l’on veut mais on ne pourra jamais faire de procès à un suspect qui mange les pissenlits par la racine.  Partant de cette idée, je savais donc qu’il me serait impossible d’arriver à une conclusion claire et précise.  Ceci dit, mes recherches m’ont quand même permis de dénicher deux suspects jusqu’ici oubliés ou négligés, que je vous présenterai en temps voulu.

À vous tous, bonne enquête!

Répertoire des procès des condamnés à mort du Québec: l’introduction

C’est en 2014, après avoir mis la main sur le document Les condamnés à la peine de mort au Canada 1867-1976, préparé en 1994 par Lorraine Gadoury et Antonio Lechasseur pour le compte des Archives Nationales du Canada (ANC), devenu depuis Bibliothèque et Archives Canada (BAC), que m’est venue l’idée de créer cet ouvrage de référence. Gadoury et Lechasseur fournissaient les caractéristiques de base pour chaque dossier, ce qui représente une source d’information inestimable pour les chercheurs. Toutefois, le document ne permettait pas d’explorer les circonstances de chacune de ces affaires criminelles.

De ce répertoire, j’ai extirpé uniquement les causes québécoises et, pour chacune d’elles, construit une rubrique englobant un résumé de l’affaire. Parmi les sources consultées on retrouve des monographies, des documents anciens, des journaux et, dans certains cas, le dossier judiciaire lui-même. Ces sources sont citées en notes de bas de page ou dans la médiagraphie apparaissant à la fin du volume. Évidemment, la lecture exhaustive de tous ces dossiers était impossible. Il est important de préciser qu’il existe une marge d’erreur difficilement quantifiable, d’autant plus que pour certaines périodes données je me suis retrouvé dans l’obligation de me tourner vers des sources journalistiques dont la fiabilité est souvent remise en question.

Quoi qu’il en soit, l’outil que vous tenez entre vos mains permettra de survoler et de se familiariser avec de nombreux cas datant d’une autre époque. Toutes les causes répertoriées ont menées à des condamnations à mort, mais celles-ci ne se sont pas toutes terminées par une exécution. Plusieurs de ces condamnés ont bénéficiés d’une commutation de peine. Il sera inutile de rechercher dans ce répertoire les procès qui, par exemple, se sont soldés par un acquittement en première instance ou par tout autre verdict que celui de meurtre[1].

La période couverte débute avec la Confédération de 1867 jusqu’à l’abolition de la peine de mort le 14 juillet 1976 par le gouvernement libéral canadien de Pierre Elliott Trudeau. Ce jour-là, après dix semaines de débats, on dénombra 131 votes contre 124 pour l’abolition.  Cette époque, qui s’est échelonnée sur 109 années, nous permettra d’explorer 279 causes criminelles impliquant 318 condamnés. Les différentes rubriques feront renaître non seulement les aventures de ces criminels mais aussi celles des victimes, des policiers, des juges et des procureurs impliqués dans ces enquêtes. Les causes sont ici classées selon l’année de la commission du crime et non par les dates des procès. À titre d’exemple, l’affaire Luigi Stabile, au sein de laquelle le crime a été commis en 1916 alors que le procès s’est tenu seulement en 1943, est classée dans le chapitre relatif à l’année 1916.

Difficile d’aborder le sujet sans parler de celui de l’un des plus mystérieux métiers du monde, celui de bourreau. Avant l’arrivée au Canada de John Robert Radclive (que l’on désignera surtout sous le nom de Radcliff), vers 1890, il est bien ardu d’identifier les individus qui acceptèrent de remplir cette fonction. Après lui, il y aura Arthur Ellis. Ce sont là les deux principaux bourreaux qui nous intéressent. Parfois, leur identité apparaissait dans les comptes rendus journalistiques, parfois non.

Pour la période que nous couvrirons, les procédures judiciaires respectaient une certaine routine en dépit de crimes tous aussi singuliers les uns que les autres. Après le crime lui-même se déroulait normalement une enquête de coroner et une autopsie. L’arrestation du ou des suspects dépendait des circonstances. Parfois, cela se produisait sur la scène du crime ou après le travail du coroner.  Évidemment, le système judiciaire que le Canada s’est donné sous l’influence britannique se base sur la présomption d’innocence. Un homme ou une femme ne peut être qualifié de meurtrier avant qu’un verdict le confirme. Lors d’un procès pour meurtre, c’est à la Couronne que revient le fardeau de la preuve. Après que celle-ci ait présenté les faits, c’est à la défense d’entrer en scène. Toutefois, si cette dernière ne présente aucun témoin, cela lui assure le privilège d’être la dernière partie à présenter sa plaidoirie. Le juge doit ensuite livrer ses directives aux jurés, qui s’enferment ensuite pour délibérer. Il était de coutume que le juge enfile des gants noirs et un tricorne noir pour prononcer la sentence de mort, un petit discours de quelques phrases qui n’a pas tellement varié avec le temps et se terminait généralement par la célèbre exclamation : « Et que Dieu ait pitié de votre âme! »

Les articles 935 à 949 du Code criminel de 1892 prévoyaient certaines mesures encadrant les procédures suivant le prononcé de la sentence. Par exemple, le juge se devait de remettre un rapport complet au Secrétaire de l’État (ministre de la Justice). On prévoyait également que les condamnés devaient être gardés séparément des autres prisonniers jusqu’au jour de l’exécution. Il revenait au shérif de décider quelles personnes assisteraient à l’exécution.  On prévoyait aussi une enquête de coroner impliquant le médecin de la prison afin de constater officiellement le décès. L’article 945 prévoyait que le corps du supplicié soit inhumé dans l’enceinte de la prison « dans laquelle la sentence de mort aura été mise à exécution, à moins que le lieutenant-gouverneur en conseil n’en ordonne autrement. » Nous verrons que parmi les rubriques contenues dans le présent ouvrage, plusieurs corps ont été réclamés par les familles et il s’en trouve bien peu qui ont été enterrés dans l’enceinte des prisons.  Notons que pour la période couverte ici, le seul moyen d’exécution utilisé fut la pendaison.
Si la défense croyait détenir de bons arguments, il lui était possible de porter la cause de son client en appel. Pour certains condamnés, ces démarches furent bénéfiques au point de s’être ensuite mérité un acquittement complet.  Jusqu’en 1869, les pendaisons étaient publiques. Par la suite, il fallait un laisser-passer pour y assister. On ne se cachera certainement pas le fait que si ce spectacle en dégoûtait plus d’un, on devine aisément la morbidité discutable de d’autres individus à vouloir y assister.

L’entrée en vigueur du premier Code criminel canadien le 1er juillet 1893 offrait pour la première fois la possibilité aux accusés de témoigner pour leur propre défense. L’article 231 spécifiait que « quiconque commet un meurtre est coupable d’un acte criminel et doit, sur conviction, être condamné à mort. » Dès qu’un jury composé de douze hommes[2] reconnaissait à l’unanimité la culpabilité de l’accusé pour meurtre – c’est-à-dire que la préméditation était prouvée – le juge devait demander à celui qu’on désignait maintenant comme le condamné s’il avait quelque chose à déclarer. Cette opportunité ouvrit la porte à certaines proclamations qui passeront à l’histoire. Ensuite, le juge devait fixer la date de l’exécution.

Toutes les affaires de meurtre traitées dans le présent ouvrage exposent au moins une condamnation. Dans certains cas le procès a été repris, parfois avec une fin identique ou un acquittement complet. Les condamnés occupaient différentes fonctions, que ce soit du policier au prêtre, en passant le médecin, l’ouvrier agricole ou le criminel de carrière. Les motifs varient tout autant. On assiste à des triangles amoureux, de la vengeance, de l’orgueil, des crimes passionnels et sexuels, d’autres commis par la folie humaine ou encore motivés par des cambriolages.

Au Canada, la peine de mort fut abolie en 1976.  Au niveau martial, elle résista jusqu’en 1998. Une tentative de la rétablir s’effectua sous le gouvernement conservateur de Brian Mulroney. Le 30 juin 1987, à la Chambre des communes, il y eut 148 voix contre 127 en faveur du maintien de l’abolition. Un sondage réalisé en 2013 indiquait que 58% des Québécois et 63% des Canadiens se disaient en faveur de la peine de mort. Quoi qu’il en soit, la dernière pendaison légale en sol québécois a été celle d’Ernest Côté, en 1960. Depuis 2003, le 10 octobre est devenue la journée internationale contre la peine de mort.

Soulignons que le présent ouvrage a été réalisé pour combler un vide dans le domaine des publications à saveur judiciaires et non pour militer en faveur du rétablissement de la peine de mort. L’ambiguïté sur l’orthographe des noms propres est un problème répandu dans le domaine de la recherche. Lorsque cela était possible, l’orthographe utilisée dans le dossier judiciaire a été priorisé.

Eric Veillette

Historiquement Logique.com


[1] En principe, et particulièrement pour l’époque couverte par le présent répertoire, le mot meurtre signifie automatiquement qu’il s’agit d’un homicide avec préméditation, à savoir la pire accusation prévue au Code criminel canadien.

[2] Il fallut attendre 1971 avant de voir des femmes admises dans un jury.

Le crime de Désiré « Bidou » Lacombe

                Le 23 janvier 1925, c’est au palais de justice de Trois-Rivières que se tenait l’enquête préliminaire de Désiré « Bidou » Lacombe, accusé du viol d’Aurore Béland, 18 ans. Les procédures se déroulèrent devant le juge François-Xavier Lacoursière. Comme on peut le deviner, cette cause n’est pas agréable à entendre. Néanmoins, elle fait partie de notre passé. Glorieux ou non, ce passé est le nôtre, et vouloir en censurer une partie reviendrait à encourager une vision très subjective.

À entendre nos parents et nos grands-parents, tout sujet relié à la sexualité était tabou, ce qui rendait d’autant plus remarquable le courage dont devait faire preuve les victimes pour témoigner contre leurs agresseurs. Cette affaire en est un parfait exemple.

Le premier témoin entendu fut Alphonse Béland, un cordonnier de 44 ans habitant à Sainte-Angèle-de-Prémont, dans le comté de Maskinongé. Me Maurice L. Duplessis, qui défendait l’accusé, fit une intervention avant même que soit soumise au témoin la première question. Le futur premier ministre du Québec demanda « la cassation de la plainte en cette affaire, attendu qu’elle apparaîtrait avoir été faite devant un Juge de Paix pour le comté de Maskinongé; de plus parce que la dite plainte est irrégulière parce que le prévenu a été sommé de comparaître devant un Juge de Paix ou devant tout autre juge de paix ou magistrat dans le et pour le comté de Maskinongé ».

Les transcriptions sténographiques soulignent que son objection a été « renvoyée » par le juge, sans toutefois fournir d’autres précisions. C’est seulement ensuite que l’interrogatoire put commencer.

Ainsi, il apparut que la plainte pour viol avait été déposée par M. Béland et on comprit rapidement pourquoi : la jeune victime, Aurore Béland, était sa fille. Béland, dont la maison faisait office de bureau de poste, était également fermier. Il dira que l’accusé habitait non loin de chez lui, à moins d’un arpent. Au moment où le viol s’est déroulé, dans sa propre maison, il dira avoir été occupé au champ à « faire les foins ».

Ce fut ensuite à Me Maurice L. Duplessis de le contre-interroger. L’exercice eut pour effet de fait ressortir un fait qui n’a pas été abordé par la suite : Béland aurait demandé à Me Ferron, le procureur de la Couronne, d’écrire une lettre à Désiré Lacombe.

  • Dans cette lettre-là, vous réclamez de Lacombe 250$?, questionna Me Duplessis.
  • Oui.
  • Vous n’avez rien qu’une fille qui s’appelle Aurore?
  • Oui, j’en ai pas cinquante.

Le témoin suivant fut le Dr Louis-Joseph Agapit Legris, 35 ans. Ce résident de Louiseville était médecin depuis 1915. C’est lui qui avait examiné Aurore Béland. Outre la preuve classique de l’époque pour confirmer le viol – comme si on considérait que toute femme non mariée était assurément vierge – qui consistait à déterminer que l’hymen avait été rompu, un fait étonnant apparut.

  • Voulez-vous dire à la Cour ce que vous en avez constaté chez elle, tout d’abord physiquement?, demanda Me Ferron.
  • Elle est en voie de famille, enceinte d’à peu près 7 mois.
  • Maintenant, au point de vue mental, est-ce que vous avez examiné Aurore Béland?
  • J’ai questionné la jeune fille en question. Du côté de l’intelligence, c’est très pauvre. On pourrait même dire qu’il y a de la folie ou de l’idiotie, absence de mémoire à peu près complète.
  • Est-ce qu’elle raisonne un peu?
  • Raisonnement nul.

Contre-interrogé par Me Duplessis, il apparut évident que le médecin était incapable de donner une date précise quant au moment où l’acte aurait pu être commis. Quant au reste, rappelons seulement que l’interprétation des mots folies, idiotie et raisonnement est bien imprécis, en particulier en considérant les différences d’interprétation qu’on pouvait en faire à cette époque versus celles que nous en faisons aujourd’hui. D’ailleurs, d’après ce qu’on en sait, le Dr Legris n’était pas un expert psychiatre.

Pour étoffer sa preuve, la Couronne appela ensuite Alfred « Freddy » Béland, 8 ans, jeune frère de la victime. Les témoignages de jeunes enfants ont toujours été très délicats, à la fois sur le plan humain mais aussi sur la valeur de preuve. Pour qu’un témoignage soit accepté devant un juge, la Cour devait d’abord s’assurer que le témoin comprenne ce qu’impliquait un témoignage sous serment. Voilà qui explique la nature des premières questions soumises par Me Ferron.

  • Vas-tu à l’école, mon petit bonhomme?
  • Oui.
  • Sais-tu ton catéchisme un peu?
  • Oui.
  • Combien il y a de Bon Dieu?
  • Un.
  • Rien qu’un Bon Dieu?
  • Maintenant, sais-tu ce que c’est qu’un serment?
  • … un serment?
  • Qu’est-ce que c’est que le Bon Dieu fait quand on ne dit pas la vérité?
  • Ceux qui ne disent pas la vérité vont en enfer.

Voilà qui fut apparemment suffisant à la Cour pour accepter en preuve les dires du jeune garçon. L’extrait suivant démontre d’ailleurs à quel point un témoignage d’enfant peut contenir des imprécisions.

  • Y allait-il chez vous des fois, Bidou?
  • Oui.
  • Dans le cours de l’été dernier y allait-il chez vous?
  • Non.
  • Il n’est pas allé chez vous déjà, lui?
  • Non.
  • Il n’a jamais été chez vous?
  • Il est venu rien que deux fois.
  • Tu l’as vu deux fois?
  • Oui.

Lorsque Me Ferron lui demanda de raconter ce qu’il avait vu, le jeune Alfred resta silencieux. Le procureur enchaîna alors rapidement en prenant une hart qui avait été, semble-t-il, déposée en preuve. Freddy expliqua alors que Lacombe s’en servait pour chasser les enfants de la maison, pendant que lui demeurait seul à l’intérieur avec Aurore.

En contre-interrogatoire, Me Duplessis tenta de lui faire admettre que son père lui avait dicté ce qu’il devait dire lors de son témoignage. Ensuite, on apprit que c’était le jeune Alfred et sa sœur Solange, 10 ans, qui avaient réussi à prendre cette hart à l’agresseur.

  • Comment as-tu fait pour lui ôter la hart avec Solange?, demanda Me Duplessis.
  • Avec le chien.

Autre ambiguïté, Arthur expliqua que Lacombe était venu vers les 2h00. Or, il est difficile d’imaginer le père faisant les foins en pleine nuit, particulièrement dans les années 1920. Les questions de Duplessis permirent de comprendre que l’enfant ne savait pas lire l’heure, au point où ce dernier dira, finalement, qu’il faisait soleil lors de l’incident. Quant à la mère, elle s’était absentée pour cueillir des framboises.

Finalement, Duplessis lui fit admettre que d’autres hommes allaient chez eux à la même époque, uniquement pour laisser subtilement entendre que l’agresseur pouvait être un autre que l’accusé. Plus tard, cette idée sera cependant rejetée par la victime elle-même.

Solange Béland, 10 ans, corrobora les principaux points soulevés par son petite frère. Elle le fit d’ailleurs avec beaucoup plus d’assurance. À son arrivée, Lacombe demandait si la mère était à la maison et lorsque les enfants lui disaient qu’elle n’était pas là, il saisissait sa hart et poussait la marmaille dehors, alors qu’il mettait au lit les plus petits. C’est alors que Me Ferron demanda à la fillette ce qu’elle faisait une fois à l’extérieur.

  • On retournait, on allait regarder dans la vitre.
  • As-tu vu quelque chose dans la vitre?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que c’est que t’as vu?
  • Il l’accotait sur le sink [lavabo].
  • Après ça, qu’est-ce qu’il a fait?
  • Pas besoin de te gêner. Dis tout ce que t’as vu?
  • As-tu vu comme il faut?
  • Oui.
  • Dis au juge ce que t’as vu faire?
  • Bidou a ôté ses bricolles.
  • Après?
  • Il a baissé ses culottes jusqu’aux genoux.
  • Est-ce qu’il touchait à Aurore? Était-il assez proche d’Aurore pour lui toucher?
  • Il était proche d’Aurore.
  • Aurore, sa robe était-elle baissée?
  • Elle était levée.
  • Avez-vous vu les bras de Bidou?
  • Ils étaient manchés de même (le témoin fait un geste).
  • Il tenait Aurore?
  • Oui.
  • Aurore avait-elle des caleçons?
  • Oui.
  • Comment étaient-ils ses caleçons?
  • Ils étaient baissés.

La première agression s’était produite dans la cuisine et la seconde dans la grange. C’est lors de ce deuxième viol que Solange et son frère Arthur s’étaient servis du chien pour confisquer la hart à Bidou Lacombe.

Contre-interrogée par Me Duplessis, elle hésita sur le nombre exact de ses frères et sœur, avant de répondre « huit », tandis que son jeune frère avait parlé de « vingt ». Duplessis arriva également à démontrer que Solange ne savait pas du tout compter, au point où ce sont ses parents qui lui avaient dit qu’elle avait 10 ans.

Pour la seconde agression, Solange expliqua néanmoins qu’Aurore s’était dirigée vers la grange pour aller chercher du bois et que Bidou Lacombe l’y avait suivie.

  • Est-ce que c’était longtemps après la première fois ou le lendemain?
  • Le lendemain.

Le témoignage le plus attendu et sans doute le plus fascinant, fut celui de la victime. Aurore Béland avait 18 ans. Après lui avoir fait identifier l’accusé, assis dans le prétoire, Me Ferron l’invita à entrer dans les détails.

  • Qu’est-ce qu’il a fait quand il est allé chez vous?
  • Il faisait du mal. Je n’étais pas capable de m’en défendre. S’il avait resté chez eux ça aurait fait mon affaire.
  • Est-ce que c’est arrivé plusieurs fois?
  • Oui, monsieur.
  • Qu’est-ce que c’est qu’il faisait?
  • (le témoin pleure)

Les parenthèses ne sont pas de moi mais bien des transcriptions. Cette seule mention dans les notes suffit à toucher notre corde sensible et à mieux comprendre ce que cette pauvre jeune femme a dû subir au cours de l’été 1924. Les notes ne nous renseignent toutefois pas sur le temps que le procureur a pris pour lui laisser reprendre un peu ses esprits.

  • Vous dites qu’il faisait du mal, qu’est-ce qu’il faisait?
  • Il venait chez nous. Il me poignait, je n’étais pas capable de m’en défendre.
  • Qu’est-ce [qu’il] faisait sur toi, quand il vous poignait?[1]
  • Il faisait du mal avec moi.

Elle parla de « plusieurs » agressions, mais sans être en mesure de mettre un chiffre précis ou approximatif.

  • Qu’est-ce que c’est qu’il vous faisait quand il vous poignait, dites-le?
  • Il me poignait, il me jetait à terre puis …
  • Puis qu’est-ce que c’est qu’il faisait?
  • Il me poignait de force.
  • C’est bien ce garçon-là qui vous poignait de force comme ça?, demanda Me Ferron en pointant l’accusé.
  • Oui, monsieur.

Me Ferron alla se rasseoir. Sa preuve semblait suffisante pour obtenir une condamnation. En contre-interrogatoire, Me Duplessis voulut obtenir plus de détails. Le seul fait que nous retiendrons, cependant, c’est qu’Aurore a refusé d’accuser un autre homme. Le seul fautif était Bidou Lacombe.

Lorsqu’on analyse de tels dossiers dans les archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) on a souvent le réflexe de se demander que sont ensuite devenus les principaux acteurs d’une telle cause. En s’attardant à ces dossiers, les personnes impliquées dans ces affaires reprennent vie, du moins l’espace d’un instant.

Le registre de l’état civil nous montre une certaine Aurore Béland qui a épousé Édouard Charles St-Pierre à Louiseville le 1er septembre 1934. L’âge pourrait correspondre, puisqu’on la disait âgée de 27 ans au moment des noces. Toutefois, rien ne confirme à 100% qu’il s’agit bien de la bonne personne.

D’autre part, on retrouve un Désiré Lacombe mort à Ste-Angèle-de-Prémont le 2 octobre 1930. On le disait né en 1859. Toutefois, l’un de ses fils, lui aussi prénommé Désiré et né en 1900, est mort le 25 mai 1990 à Ste-Angèle-de-Prémont, près de Louiseville. Ce dernier était marié à une certaine St-Yves. Puisqu’il avait 24 ans au moment de l’agression, ce candidat semble être le bon, d’autant plus qu’en 1925 Me Ferron a utilisé l’expression « ce garçon-là » pour le désigner au moment du témoignage de la victime.

Quant à l’enfant qu’Aurore Béland aurait mis au monde, les questions restent en suspens. A-t-il survécu? A-t-il été adopté?


[1] Ce n’est pas une erreur de transcription; le procureur passe du tutoiement au vouvoiement dans la même question.