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Chapitre 7, L’enquête piétine, les rumeurs naissent

Sans aucun suspect sérieux, les articles de journaux se raréfièrent, l’enquête policière piétina et les rumeurs explosèrent.  Les commères se plaisaient déjà à dire que deux fils de députés étaient impliqués dans le meurtre, sans compter qu’on jasait également à propos de Griffin, des parents adoptifs et de plusieurs autres personnes.

Comme c’est souvent le cas, plusieurs ragots s’inspirèrent de demi-vérités.  Par exemple, la déduction hâtive du constable Mallard alimentait les ragots selon lesquels des hommes auraient passé par la rivière St-Charles pour venir déposer le corps dans les broussailles du parc Victoria.  Malgré la fragilité d’une telle interprétation, cette idée subsiste toujours, un siècle plus tard.  Pourtant, les jeunes garçons, ainsi qu’Ulric Moisan, avaient indiqués le contraire : l’herbe avait été piétinée, au point où des branches avaient été cassées.  Comme quoi les commères retenaient uniquement les éléments qui s’imbriquaient à leurs histoires de dragons.

Le 13 août, Le Franc Parleur, un hebdomadaire publié par Raoul Renault, reprocha à « certains journaux » de « faire de la sensation, en faisant circuler toutes sortes de rumeurs et toutes sortes de racontars et en nous rabâchant tous les jours que la police faisait son devoir, qu’elle était sur une nouvelle piste ».  Renault reprocha d’abord aux forces de l’ordre de n’avoir fait aucune démarche sérieuse dès la disparition.  Il ne semblait pas au courant que ce retard avait plutôt été causé par l’attente prolongée et jusqu’ici inexpliquée des parents adoptifs.  Ensuite, il se fit plus juste dans sa critique : « Mais a-t-on procédé d’une façon intelligente, après la découverte?  N’aurait-il pas été de la plus haute importance de serper [couper] toutes les broussailles dans un assez grand rayon de l’endroit où le cadavre a été découvert, afin de s’assurer qu’on n’y trouverait pas des pièces à conviction? ».

Il parla aussi de la minutie qu’on aurait dû avoir envers de possibles traces de pas.  Bref, d’un côté on retrouvait des rumeurs fantaisistes alors que de l’autre on soulevait des points qui méritaient de réelles réflexions.  Cet éditeur se questionnait également à propos de la juridiction policière car ce crime, selon lui, relevait surtout de la compétence de la Police provinciale.  Son propos traduisait peut-être une tendance sociale de l’époque : « une vague de crimes souffle sur notre province depuis quelque temps.  Il faut l’enrayer en faisant des exemples et non pas en laissant les coupables impunis ou en les élargissant avec une semonce, ou encore en leur donnant une légère condamnation.  Si la justice devient impuissante, le peuple finira par se faire justice lui-même.  Ce sera alors l’anarchie dans toute sa hideur ».

Le 25 août, L’Action Catholique publia un texte à propos d’une agression qui fut ensuite classé dans les archives sous la rubrique des attentats à la pudeur.  On y mentionnait que « depuis le drame horrible du Parc Victoria, les meurtriers de Blanche Garneau sont demeurés impunis et hier d’autres individus ont tenté de répéter le même acte criminel.  Une jeune fille de 18 à 20 ans, Mlle Bella Beaudoin, de Sherbrooke, pensionnant au No 67 rue Buade, fut attaquée par deux hommes sur les Cove Fields [Plaines d’Abraham] ».

Bella Beaudoin, en visite à Québec, avait choisi de longer la terrasse de la Citadelle lorsque deux hommes la saisirent pour tenter, selon le quotidien, de la bâillonner.  Elle lutta et ses cris attirèrent bientôt l’attention de passants, qui alertèrent la police du poste no. 6, ce qui convainquit les deux agresseurs de lâcher leur prise et de prendre la fuite.  À l’arrivée de trois policiers, dont le constable Thorne, Bella pleurait à chaudes larmes.  Puisqu’on acceptait déjà l’idée selon laquelle il y avait deux agresseurs dans l’affaire Blanche Garneau, les parallèles se firent rapidement.

Le même jour, on annonça l’arrestation de l’un des assaillants, Patrick Ryan, un homme apparemment âgé de 57 ans qui demeurait sur la rue Champlain.  Appelée au poste de police, Mlle Beaudoin le reconnut comme l’un de ses agresseurs et Ryan fut aussitôt conduit à la Cour des Sessions de la Paix.

En dépit d’une proximité dans les dates, de la présence de deux agresseurs et d’une intention d’enlever et de bâillonner la victime, il semble que la police ne fit aucun rapprochement entre cette affaire et celle de Blanche Garneau.  Et on finit par l’oublier rapidement, au point où elle ne servit même pas à alimenter les rumeurs.

Le 15 novembre 1920, l’impatience et l’incompréhension devint palpable plus que jamais lorsque, dans La Revue Moderne, une auteure écrivant sous le pseudonyme de Madeleine présenta ses idées : « il ne semble pas que le meurtre abominable de Blanche Garneau ait soulevé, dans l’opinion féminine, la tempête d’indignation qui a marqué le procès de la femme Gagnon [Marie-Anne Houde]…  Pourtant ce drame est autrement plus sinistre que l’autre, et appelle une vengeance terrible! ».  Elle parlait évidemment du viol.  Mais ici, la question était de savoir s’il était honnête envers les lecteurs d’utiliser l’échelle de la gravité pour comparer deux crimes totalement différents.

En ces temps où tout le monde semblait rechercher deux coupables, l’auteure de ce texte hésitait entre un, deux ou trois assassins.  Elle évoqua ensuite deux autres crimes impunis, dont celui d’une petite Michaud retrouvée sur un terrain vague de Westmount et celui de Blanche Dubois (dont elle ne pouvait se rappeler le nom), assassinée à Québec dans une boutique de chaussures en 1914 (nous y reviendrons au chapitre 33).  « Comment se fait-il que la police ne puisse jamais venger de pareils forfaits? », critiquait-elle.  « Voilà la question qui se pose nettement à l’heure qu’il est, et qu’il convient de résoudre immédiatement.  Des racontars prennent corps qui sont effroyables.  Des accusations ont été lancées qui salissent.  Néanmoins, le plus complet silence a accueilli les articles qui fouaillaient les consciences, et en appelaient à des explications que le public ne saurait attendre plus longtemps ».

Elle salua ensuite les efforts du journal Le Franc-Parleur de Québec, qui ne se gênait plus de dénoncer l’inaction des forces policières avec des textes incendiaires.  Mais est-ce que les enquêteurs policiers se tournaient réellement les pouces?  Même pour cette époque, on sait bien que les flics n’étaient pas tenus de faire un rapport quotidien et surtout public de leurs démarches.  Et face à un meurtre sans indice concluant, ou sans lien entre la victime et son agresseur, la tâche devenait ardue, parfois même utopique.

La mystérieuse Madeleine ajoutait que « il appert que le silence doive désormais planer sur toute cette affaire douloureuse… et honteuse.  […] je réclame la punition de ce meurtre abominable d’une jeune fille que des misérables ont assaillie, violée, brutalisée, puis tuée, avec un luxe de détails que je n’oserais écrire, et qui font frissonner d’horreur.  On croirait que des cannibales ont opéré; que des bêtes fauves sont sorties du bois.  Rien ne peut dépeindre toute cette atrocité.  Si j’étais juge, je serais sans pitié pour de tels misérables, et j’imaginerais, je le crois, des supplices inédits, pour les faire expier.  Leur crime est celui de la bête, de la bête fauve … ».

Encore une fois, elle trouvait le meurtre d’Aurore Gagnon moins grave parce que cette fillette avait trépassé en préservant sa chasteté, comme si à cette époque, malicieusement contrôlée par le clergé, on jugeait la gravité des crimes selon le traitement réservé aux parties génitales.  Qu’Aurore ait été torturée au fer rouge ou à grands coups de fouet, cela n’était pas si grave puisque, après tout, elle était allée rejoindre le Seigneur avec sa virginité.  D’ailleurs, la chroniqueuse prouva à nouveau son manque de jugement en écrivant : « nous aimerions mieux les coucher dans leurs tombes, nos filles, de nos mains, fermer leurs yeux … leur voir endurer toutes les souffrances, regarder leur chair pâlir, leur[s] yeux s’assombrir, joindre leurs petites mains pour l’éternel sommeil, plutôt que d’accepter de voir leur grâce pure sombrer dans des outrages infernaux ».

C’est là le genre de texte qui alimenta la population en cet automne de 1920.