Serial Killer, enquête mondiale sur les tueurs en série

Bourgoin, Stéphane. — Serial Killer, enquête mondiale sur les tueurs en série. — Paris : Grasset, 2014. — 1097 pages.

La réputation de Stéphane Bourgoin n’est plus à faire. Alors que les tueurs en séries fascinent depuis au moins une trentaine d’années et qu’une série comme Mindhunter apporte une impression de nouveauté, Bourgoin connaît le sujet depuis bien longtemps. Ce livre, ou devrais-je dire cette bible, est un document très complet.

Si ce livre traîne dans ma bibliothèque depuis un an ou deux, ce n’est certes pas par manque d’intérêt, mais plutôt par manque de temps que j’ai mis tout ce temps à me décider à l’entamer. Dans le cadre de notre série documentaire Les Assassins de l’innocence, j’ai voulu me replonger dans le genre criminologie, à la fois par curiosité, mais aussi pour vérifier s’il était possible de mieux comprendre certains dossiers, ou alors même la psychologie des meurtriers. En fait, j’y ai trouvé bien plus que cela. J’y ai découvert des leçons de modestie. En fait, j’ai compris à quel point nous étions des amateurs face à ce phénomène criminel particulier.

En tant que simple citoyen, nous ne sommes pas outillé pour nous improviser spécialistes. Loin de là. Le sujet est fascinant, palpitant, mais il ne reste pour nous qu’un sujet d’étude qui ne peut être présenté que par des experts comme Stéphane Bourgoin.

Dans son avant-propos, il déplore d’ailleurs les points négatifs que cette popularité a engendré, comme par exemple l’attirance que certaines personnes ont pour l’aspect morbide de ces affaires. Or, des livres comme ceux de Bourgoin n’ont pas cet objectif. Les qualifier de documents de seconde zone uniquement destinés à entretenir le goût de la morbidité serait une grave erreur. Bourgoin essaie seulement de nous dégourdir sur un sujet populaire mais mal connu, en plus de défaire de vieux mythes.

La force de Bourgoin, c’est aussi les chiffres. Il présente quelques données utiles à la compréhension du phénomène. Par exemple, en se basant sur les données du VICAP, un outil développé par le FBI, 70% des victimes des tueurs en série seraient des femmes. En 2010 et 2011, on aurait identifié 161 séries criminelles impliquant la présence d’un seul tueur en série utilisant le même mode opératoire.

Ces outils ont aussi leurs limites, car les modes opératoires peuvent changer. Si les mécanismes développés par des organisations aussi importantes que le FBI ont leurs limites, alors imaginez un peu les nôtres. C’est d’ailleurs l’occasion de rappeler ce que nous soulignions dans notre texte introductif publié le 6 janvier – ce besoin de précision est vraiment nécessaire dans la mesure où il est possible que nous soyons vus comme des enquêteurs en herbe – à l’effet que nous n’avons aucune prétention d’être des enquêteurs de quelque nature que ce soit. Nous sommes uniquement des chercheurs s’intéressant aux archives judiciaires et aux informations que celles-ci peuvent nous offrir. Imaginez un peu : si le taux de succès des profileurs du FBI obtient une note de 77%, alors qu’ils ont accès à de la formation privilégié et tous les documents disponible sur un dossier, notre taux de réussite plafonnerait très certainement à 20%, si toutefois nous avions l’arrogance et la prétention de jouer les profileurs. Voilà qui reviendrait à dire que nous aurions de meilleurs résultats en jouant à pile ou face!

En plus de cette leçon d’humilité qui apparaît très clairement en lisant entre les lignes, ce livre est fascinant et très instructif. Par exemple, une idée présentée par Bourgoin pourrait peut-être s’appliquer à certains cas non résolus qui hantent toujours le Québec. Selon lui, les tueurs en série seraient de plus en plus nombreux à embrasser le métier de camionneur, et cela pour faciliter la confusion. Par exemple, ce mode de vie leur permettrait de brouiller les pistes en se débarrassant des corps dans des zones situés loin du lieu du crime et surtout loin de leur résidence principale. Ainsi, est-il possible de croire que, par exemple, des tueurs-camionneurs aient pu sévir ici? Pourrait-on appliquer cette idée dans des affaires comme celle d’Alice Paré, dont le corps a été abandonné dans les environs de Drummondville en 1971?[1]

D’après les chiffres présentés par l’auteur, qui a fait sa renommée en rencontrant plusieurs tueurs en série célèbres dans les prisons américaines, le taux de résolution du crime serait nettement à la baisse depuis les années 1960 et 1970. La situation est semblable au Canada. Plusieurs personnes s’empressent de trouver des explications à cette baisse décevante de performance, mais Bourgoin nous indique subtilement qu’une partie de ces crimes non résolus seraient l’œuvre de tueurs en série. En effet, leurs crimes sont plus difficiles à résoudre que la plupart des meurtres personnels ou autres. Et cela s’explique en partie par le fait qu’ils n’ont aucun lien direct avec leur victime. Les enquêteurs de police doivent donc utiliser des méthodes moins traditionnelles pour résoudre ces affaires, ou attendre que les tueurs commettent des « erreurs ».

Aux États-Unis, ce taux est catastrophique car très aléatoire selon les villes concernées. Par exemple, le taux de résolution de crime peut atteindre un peu plus de 20% dans des villes comme Détroit et la Nouvelle-Orléans.

Dans un autre chapitre, l’auteur essaie de nous faire comprendre comment la société peut former ce genre de criminel. Comme il le souligne si bien : « il est rare que ce type d’assassin provienne d’un environnement chaleureux et compréhensif »[2]. Pour vulgariser rapidement – ce qui dénature quelque peu l’essence du livre, j’en suis conscient – les enfants les plus éprouvés finissent par se réfugier dans un monde marqué par le mensonge et l’imaginaire, un réflexe de survie. Car le fantasme prend une part très importante chez les tueurs en série. D’ailleurs, la plupart des tueurs interrogés « ont soulignés l’importance vitale d’une vie fantasmatique basée sur des pensées agressives et un rituel qui mêle la mort au sexe »[3].

Pour nous aider à comprendre, l’auteur nous présente plusieurs extraits d’un manuscrit troublant écrit au début du 20e siècle par Bruno Reidal, un jeune garçon qui a été attrapé dès son premier meurtre mais qui présentait nettement un profil de tueur récidiviste.

Le chapitre suivant se consacre aux tueuses, qui seraient responsables de 10 à 13% des meurtres dans la société. D’ailleurs, selon Bourgoin, il y a là un sujet qui n’a pas encore été exploité à sa juste valeur puisque les études sur les femmes tueuses sont rares. Leurs motivations sont différentes de celles des hommes. Parmi quelques faits intéressants, Bourgoin souligne que « L’histoire de la criminologie ne montre aucun cas d’un tueur en série qui ait commencé ses forfaits après l’âge de 40 ans, au contraire de nombreuses meurtrières récidivistes. Quelle est la raison de cette différence d’âge lors du premier crime? Comme l’affirme l’agent Gregg McCrary, les femmes ne tuent pas pour des motivations sexuelles, au contraire des hommes serial killers. Il est donc évident qu’un homme va tuer à un âge plus jeune où il est travaillé par ses pulsions sexuelles »[4].

L’auteur nous parle ensuite de différents outils d’enquête, comme le VICAP développé par le FBI et c’est aussi pour lui l’occasion de nous dépeindre la différence entre les tueurs organisés et les tueurs désorganisés. Évidemment, c’est aussi l’occasion de souligner que la France a été longue à reconnaître l’existence des tueurs en série sur son territoire, mais selon les chiffres de Bourgoin ceux-ci seraient responsables de 6% des homicides commis chaque année sur le territoire français.

Lorsqu’il en vient à parler du VICLAS canadien, il nous surprend en écrivant que « à l’heure actuelle, il existe à peu près 1 400 séries dans le VICLAS, ce qui tend à démontrer le grand nombre de multirécidivistes au Canada et sans doute, bien sûr, dans les autres pays ». De ce constat découlent une question : combien de tueurs en série se cachent derrière ce chiffre? Et combien sévissent-ils en ce moment au Canada? Puis au Québec? Combien de nos affaires non résolues peuvent-elles s’apparenter à ces tueurs?

Ce qui est sûr, c’est que le public, c’est-à-dire nous et vous, est incapable de tirer des conclusions justes et éclairées. Pour des raisons évidentes, les différents corps policiers ne peuvent nous fournir tous les documents ou informations sur une affaire non résolue puisque cela équivaudrait à « brûler » l’enquête. Dès lors, tout espoir de résoudre le crime s’envolerait en fumée puisque tous les éléments seraient rendu publics et il n’en resterait plus un seul pour confondre un éventuel suspect. Plus le public s’en mêle, et plus le commérage prend de l’ampleur.

Toujours selon Bourgoin, les tueurs en série seraient responsables de 1% des homicides aux États-Unis. Ça semble peu, mais leurs crimes sont plus difficiles à résoudre que la moyenne, de sortes qu’ils sont l’objet d’un plus grand mystère.

Dans un autre chapitre, il nous présente des entrevues fascinantes qu’il a réalisées avec des profileurs de renom comme Roger L. Depue, Micki Pistorius, et Robert Keppel. Ensuite, il nous mène vers les abysses de son sujet, à savoir des résumés biographiques de célèbres tueurs comme Albert Fish, Martha Beck et Raymond Fernandez, Arthur Shawcross, John Joubert, Ed Kemper et plusieurs autres.

Cette bible des tueurs en série comporte également un cahier photos, une impressionnante bibliographie et une sorte de dictionnaire rappelant les produits de la culture inspirés par ces tueurs.


[1] Nous reviendrons plus en détails sur le cas du meurtre d’Alice Paré dans un futur article de notre série Les Assassins de l’innocence.

[2] P. 33.

[3] P. 36.

[4] P. 77.

John Douglas, agent spécial du FBI

41EY24KE2FL__SX297_BO1,204,203,200_DOUGLAS, John et OLSHAKER, Mark. Agent spécial du FBI, j’ai traqué des serial killers. Éditions du Rocher, Monaco, 1995 (1997), 405 p.

À l’époque de sa sortie, il y a maintenant plus de 20 ans, ce livre s’était répandu comme une traînée de poudre. Curiosité morbide oblige, peut-être, plusieurs lecteurs se montrent friands de ce genre de lecture. Mais attention, les mémoires de John Douglas ne font justement pas partie de « ce genre de lecture ». Il est plutôt axé sur une meilleure compréhension de la criminologie, des enquêtes policières en matière de meurtre en plus de tenter une incursion plutôt réussie dans une certaine partie de l’esprit humain.

À l’époque, ma première lecture de ce bouquin fort instructif m’avait ouvert, il me semble, tout un horizon de pistes vers une meilleure compréhension de ces personnages horribles. Et malgré cet intérêt, je ne me suis pourtant jamais laissé tenter par les polars ou les romans policiers, sauf quelques rares exceptions, en particulier en matière de série télévisées fictives – par exemple True Détective et Broadchurch – dont le nombre rappelle parfois cette passion surabondante et exaspérante sur les morts-vivants, les vampires ou les Loup-Garou.

Le livre de John Douglas nous plonge au cœur du vrai, de l’authenticité choquante de ces crimes, dont plusieurs, faut-il le dire, sont tout simplement abominables. Son récit débute alors qu’il est au bord de l’épuisement professionnel, une situation si délicate qu’il passera une semaine dans le coma, entre la vie et la mort. À cette époque, il en faisait beaucoup trop. Seul agent à s’occuper à temps plein à dresser des profils de tueurs en série, il vivait constamment dans les avions et les hôtels, surfant sur les grandes villes américaines pour aider les corps policiers à épingler les plus dangereux tueurs de notre société. Les faits se déroulent aux États-Unis, bien sûr, mais on ne sent plus cette frontière virtuelle puisque le phénomène est tout simplement devenu mondial.

Sans entrer dans ses états d’âme, Douglas fait ensuite un retour en arrière pour nous raconter son adolescence et le début de sa vie adulte. En fait, cet homme athlétique et intelligent se défoula dans les sports, ne sachant trop que faire de sa vie. Son rêve de devenir vétérinaire s’étant écroulé, il fera son entrée dans l’armée pour finalement s’y occuper des sports. C’est par pur hasard qu’il fit application au FBI en 1970. Engagé aussitôt par la grande famille créée par le légendaire J. Edgar Hoover dans les années 1920, sa nouvelle carrière lui permit de poursuivre ses études en psychologie.

Après avoir travaillé à Détroit et Milwaukee à contrecarrer de nombreux vols de banque, en plus d’avoir été brièvement tireur d’élite dans une équipe de SWAT, il trouve enfin sa voix lorsqu’il entre au département des sciences du comportement à Quantico. Cette nouvelle affectation changera à tout jamais le reste de sa vie.

Douglas est également conscient que, tout comme au Canada, le taux de résolution des meurtres est à la baisse, et cela malgré les nouvelles techniques d’enquête et autres technologies des sciences judiciaires. Dans le bref historique de sa profession plutôt singulière et enviée par de nombreux amateurs, Douglas rappelle que le célèbre auteur Edgar Allan Poe avait sans doute compris plus d’un siècle et demi avant le FBI « l’importance du profil psychologique quand les preuves manquent pour élucider un crime particulièrement brutal et sans motivation apparente ».

Évidemment, il ne pouvait passer au côté de George Metesky, celui que l’on surnomma le poseur de bombes fou, qui sévissait à New York dans les années 1950. La police avait fini par entendre ce que le Dr James A. Brussel avait à dire à propos de ce dangereux personnage. On le prit d’abord pour un excentrique en raison du profil qu’il dressa en analysant de manière très exhaustive le contenu des lettres du poseur de bombes. Mais au bout du compte, lorsque les policiers appréhendèrent Metesky, celui-ci collait parfaitement au profil. En fait, le Dr Brussel avait poussé l’audace jusqu’à prédire qu’au moment de son arrestation l’homme porterait un veston croisé et boutonné. Eh bien, à l’arrivée des policiers dans son appartement, Metesky portait un veston croisé et boutonné.

Les travaux du Dr Brussel servirent à mettre sur pied la section des sciences du comportement au FBI. À l’arrivée de Douglas à Quantico, en 1977, cette section ne comptait que quelques années d’expérience et elle n’allait toujours pas sur le « terrain ». Justement parce qu’il se sentait un imposteur à enseigner des techniques qu’il ne maîtrisait pas au maximum, et cela devant des policiers souvent plus âgés et plus expérimenté que lui, Douglas se sentit obligé d’innover. Pour combler ce vide, il se rendit dans les pénitenciers américains afin d’étudier de véritables tueurs en série, face à face. L’un des premiers rencontré fut le célèbre Ed Kemper, un tueur au physique gigantesque, au Q.I. impressionnant et à la franchise désarmante. Douglas avoue avoir beaucoup appris en discutant avec lui.

Parmi les autres, on dénombre également Charles Manson. Certes, il n’a pu rencontrer le célèbre Ed Gein, ce tueur désorganisé des années 1950 dont la macabre histoire a inspiré des films comme Psychose, Le silence des agneaux et Massacre à la tronçonneuse, mais Douglas a eu accès aux boîtes d’archives secrètes à son sujet. Son examen du dossier lui fait d’ailleurs dire que Gein avait probablement fait plus de victimes que ne le prétendait l’histoire officielle. Cette étude permit à Douglas et ses collègues de constater certaines similitudes en plus d’accumuler une meilleure compréhension des éléments leur permettant ensuite de mieux interpréter une scène de crime. Par exemple, il est très rare que les tueurs en série dirigent leur colère vers la personne qui en est la source, sans compter qu’ils sont aussi charmants dans plusieurs cas. Logiquement, un monstre hideux serait facilement repéré et arrêté. Ce serait trop facile.

Rapidement, son perfectionnement l’amène à être le seul agent du FBI à travailler sur le terrain, à traiter 150 dossiers par année, au point où il passait pratiquement sa vie hors de chez lui. L’un des premiers cas qu’il relate en détails est celui du meurtre de Francine Elverson, une jeune enseignante souffrant d’une scoliose et qui a été sauvagement assassinée, mutilée et humiliée alors qu’elle se rendait au travail, tôt le matin. Étant donné l’heure matinale, les habitudes de l’immeuble et certains autres détails, Douglas dressa le profil d’un tueur sans emploi qui habitait tout près, avec un membre de sa parenté. Son intervention permit de réduire la liste des suspects. Lorsque le responsable fut arrêté, il collait parfaitement à la description.

On peut bien être contre la peine de mort, mais il y a tout de même un moment troublant où Douglas nous fait réfléchir, au point de nous faire comprendre que le fait de travailler sur le « terrain » change la vision de bien des choses. Au moment de réaliser le film Le silence des agneaux, l’acteur Scott Glenn, qui devait camper le rôle d’un personnage apparemment inspiré de Douglas, rencontra le célèbre agent spécial. Glenn était plutôt du genre libéral et manifestement contre la peine de mort. Sans même chercher à l’influencer, Douglas lui montra des photos de scènes de crime impliquant différentes victimes, incluant des enfants, ainsi que des vidéos. « Glenn a sangloté en les écoutant. Il m’a dit : « je n’imaginais pas une seconde qu’il existait des gens capables d’une chose pareille. » C’était un homme intelligent et compatissant, père de deux filles et il m’a confié qu’après ce qu’il venait d’entendre et de voir, il ne pouvait plus s’opposer à la peine de mort : « cette expérience à Quantico m’a fait changer d’avis à jamais » ».

Tout comme d’autres auteurs plus récents qui traitent du même sujet, Douglas était déjà d’avis que les tueurs en série savent ce qu’ils font, qu’ils ne peuvent donc pas prétendre être fous ou tenter d’être déclarés inaptes à subir leur procès, comme Me Guy Bertrand a tenté de le faire en 1963 avec Léopold Dion, pour ne citer que cet exemple. À ce sujet, Douglas précise ceci : « permettez-moi de me répéter : de mon point de vue, et d’après mon expérience, l’existence d’une pathologie mentale n’excuse pas chez un criminel. À moins d’être complètement délirant et de ne pas comprendre la portée de ses actions dans le monde réel, le criminel a choisi d’agresser quelqu’un d’autre. D’ailleurs, il est facile d’appréhender ceux qui sont vraiment fous. Pas les tueurs en série ».

Dans une autre affaire, quand il a prédit que le principal suspect allait se prendre un avocat et refuser de passer le polygraphe – ce qui s’est bien réalisé – cela n’est pas sans rappeler un cas très près de nous. De manière indirecte, d’ailleurs, il nous met en garde contre le détecteur de mensonges car pour certains tueurs en série, en particulier lorsque ceux-ci ont eu le temps de se conforter dans leurs idées, l’appareil devient totalement inutile. De plus, il ne faudrait pas oublier qu’il arrive que les enquêteurs rencontrent de véritables innocents qui se comportent comme de vrais coupables. Il faut donc se montrer prudent et surtout comprendre qu’il faut amasser des preuves solides pour condamner quelqu’un, même si notre intuition nous dit que c’est le pire bourreau du monde.

L’une des plus célèbres affaires sur laquelle il a travaillé reste sans doute celle des meurtres des enfants noirs d’Atlanta, qui s’est déroulée au début des années 1980. Certaines de ses techniques proactives ne purent malheureusement être appliquées dans ce cas-là en raison d’une lenteur administrative et de l’implication de beaucoup trop d’intervenants. Et pourtant, la police finit par appréhender Wayne Williams, un peu par hasard faut-il l’admettre, et l’accuser de deux meurtres seulement. Pour l’une des premières fois, alors que le profilage n’était pas encore une technique admise devant les tribunaux, Douglas agit comme conseiller pour le ministère public. Alors que le procès glissait lentement vers une victoire de la défense, ce fut grâce à une technique proposée par Douglas que le procureur de la poursuite parvint à faire craquer Williams devant les douze jurés. Le mal était fait. Williams venait de prouver la violence dont il était capable.

Il existe certaines vidéos de Williams sur YouTube, dans lesquelles il continue de clamer son innocence. Il faudrait être naïf pour gober ses paroles. Mais bon, on trouvera toujours des gens pour se ranger derrière de tels personnages.

Au milieu de ces drames parfois insupportables, il arrive aussi quelques moments cocasses, comme sur cette enquête concernant les enfants d’Atlanta. Près d’un des lieux où un cadavre avait été trouvé, des fouilles permirent de récolter une revue pornographique portant des traces de sperme. Après en avoir relevé les empreintes, un homme fut rapidement identifié. Cette enquête était devenue d’une importance telle que même le président américain suivait cette affaire de près. Alors, le suspect fut interrogé mais il commença par nier. Puis « il a reconnu que sa femme était sur le point d’accoucher et qu’il n’avait pas eu de rapports sexuels depuis des mois. Se refusant à tromper la femme qu’il aimait, il avait acheté ce magazine puis s’était dit qu’il irait se soulager dans les bois à l’heure du déjeuner. J’étais de tout cœur avec ce pauvre type. Rien n’était donc plus sacré! Il s’imaginait qu’il pourrait aller dans un endroit tranquille où il ne dérangerait personne et voilà que même le Président des États-Unis savait qu’il se masturbait dans les bois! ».

Douglas a aussi travaillé sur l’impressionnant cas de Robert Hansen, ce chasseur de l’Alaska qui finit par s’inspirer du comte Zaroff pour chasser de véritables êtres humains. Celui-ci enlevait des prostituées pour les agresser chez lui avant de les conduire vers des régions isolées à bord de son avion personnel. Loin de tout témoin potentiel, il ouvrait alors sa propre chasse.

Douglas enseigne plusieurs choses aux lecteurs, comme par exemple la différence entre le mode opératoire et la « signature », un terme qu’il prétend d’ailleurs avoir inventé; ainsi que la différence entre un tueur organisé et un autre désorganisé; les limites du polygraphe, et ainsi de suite.

Dans son chapitre intitulé Tout le monde a sa pierre, il nous montre comment il a réussi à coincer le tueur d’une fillette sans défense en plaçant l’arme du crime (une pierre ensanglantée) bien en évidence afin de perturber le suspect lors de l’interrogatoire. Dès l’entrée de l’individu, la vue de la pierre lui a immédiatement enlevé toute assurance. Peu après, il passait aux aveux.

Mais il nous prouve aussi que nous avons tous un point faible, en particulier lorsqu’il coince l’un de ses meilleurs collègues sur un sujet sensible. Même le plus chevronné des enquêteurs habitué aux techniques d’interrogatoire a lui aussi son point de vulnérabilité. Tout le monde a sa pierre!

Autre point intéressant, il ne parle pas uniquement de crimes commis par des tueurs en série, mais aussi de crimes qu’on pourrait qualifier de « plus ordinaire » ou intrafamiliaux. Les techniques apprises au FBI servirent également à démasquer une mère qui avait tué son propre enfant pour aller vivre avec un conjoint, qui lui n’en voulait pas. Dans ce type de crime, les mises en scènes sont plus nombreuses car destinées à éloigner ou détourner les soupçons. Le tueur en série, lui, n’a pas besoin d’en faire autant car, la plupart du temps, il n’a aucun lien avec sa victime et n’a donc pas besoin de détourner les soupçons.

Honnête, il ne se fait pas trop rassurant en disant que personne n’est à l’abri de ces monstres, car bon nombre d’entre eux frappent au hasard, sans type de victime en particulier. Il y a eu Ted Bundy qui s’en prenait uniquement à des étudiantes aux cheveux longs et avec une raie dans le milieu, tandis qu’on retrouve aussi des spécimens comme le Zodiac et David Berkowitz, qui ne choisissent pas leurs victimes. Tout ce qui compte, c’est de s’en prendre à quelqu’un.

Dans son avant dernier chapitre, Douglas se prononce également sur l’attitude de la psychiatrie vis-à-vis ces tueurs. Il se montre d’abord contre la castration pour une raison bien simple : « il ne sert à rien de castrer les violeurs récidivistes, bien que cette idée séduise un grand nombre d’entre nous. Le problème est que cela ne les arrêtera pas, ni sur le plan physique, si sur le plan psychologique. Il est clair que le viol est un crime alimenté par la colère et si vous castrez un type, vous ne ferez que relâcher un enragé dans la nature ».

Puis, en citant en exemple un psychiatre ayant suivi un individu particulièrement dangereux, il expose une faille assez flagrante qui mérite réflexion : « souvent, les professionnels de la santé mentale, comme le psychiatre de Thomas Vanda, ne veulent pas connaître les détails épouvantables des crimes commis par leurs patients afin de ne pas être influencés par cela. Mais comme je le dis toujours à mes collaborateurs, si vous voulez comprendre Picasso, vous devez étudier son art. De la même façon, si vous voulez comprendre la personnalité d’un criminel, vous devez étudier ses crimes ».

À la toute dernière page, il termine par un clin d’œil aux auteurs de fictions qui souhaitent s’inspirer de cas réels. Invité à une conférence de romanciers à New York, voici ce qu’il a retenu de son expérience : « à mesure que je relatais les détails de certaines des affaires les plus intéressantes que j’avais traitées, je me suis rapidement rendu compte que de nombreuses personnes décrochaient dans l’auditoire. Elles étaient profondément dégoûtées par les descriptions de ce que mes collaborateurs et moi voyons tous les jours. J’ai ainsi constaté que les détails ne les passionnaient pas. Je pense que c’est aussi à ce moment-là qu’elles ont pris conscience qu’elles ne voulaient pas relater les choses telles qu’elles étaient en réalité. Pourquoi pas? Nous avons chacun une clientèle différente ».

Douglas admet lui-même que le profilage est une science inexacte, mais son perfectionnement et sa mise en application a permis de résoudre plusieurs crimes graves non résolus. Ce n’est pas non plus une recette miracle mais un outil parfois important dans certaines enquêtes. Bref, un livre fascinant et incontournable pour les amateurs plus sophistiqués de faits judiciaires, mais surtout pour une meilleure compréhension de la criminologie.