Prostitution à Saint-Prosper-de-Champlain

Donalda Lefebvre (photo nécrologique, 1993).

Au cœur de l’indexation des dossiers judiciaires, dans le cadre du projet J-DEX, on constate inévitablement que des causes attirent l’attention plus que d’autres, que ce soit par leur originalité, leur aspect loufoque ou leur tristesse.

Le village de Saint-Prosper-de-Champlain est réputé pour être un endroit tranquille, voir ennuyant. Par conséquent, on est loin de se douter que son rang Saint-Charles a déjà abrité un certain réseau de prostitution.

Les faits reprochés se sont déroulés au cours de l’année 1933. L’acte d’accusation visait Marie-Louise Baillargeon, épouse d’Antonio Daunais. Le dossier nous permet d’établir que Marie-Louise était âgée de 49 ans, alors que des journaux comme Le Devoir et Le Nouvelliste la décrivaient comme « une vieille femme de 63 ans ». Quoi qu’il en soit, la justice lui reprochait d’avoir forcé trois jeunes sœurs – Laurence, Donalda et Marie-Claire Lefebvre – à se prostituer avec des hommes comme Rosaire Cloutier et Jean-Baptiste Cloutier.

Toujours selon le dossier judiciaire désormais répertorié dans le PMAJC, on constate que l’accusée était mère de deux enfants et n’avait aucun antécédent judiciaire. Originaire de Saint-Prosper, elle ne savait ni lire ni écrire. En plus de nous permettre de reconstituer les témoignages suivants, les transcriptions sténographiques du procès expéditif nous apprennent que le juge impliqué au dossier était François-Xavier Lacoursière, très actif aux assises du district de Trois-Rivières à cette époque.

Le premier témoin entendu fut Laurence Lefebvre, une adolescente de 17 ans. C’est Me Philippe Bigué, procureur expérimenté, qui se chargea de l’interroger. L’adolescente décrivit des allés et venus dans la maison Daunais du rang Saint-Charles, où elle habitait avec l’accusée. On comprit ensuite que certains hommes, tel un dénommé Bédard, avaient l’habitude de venir dans cette maison pour y passer la nuit avec Madame Daunais. Dans le cas de Bédard, Laurence ira jusqu’à préciser que ce dernier était venu avec une voiture tirée par un cheval. En fait, il aurait passé une partie de la nuit avec Madame Daunais avant de s’immiscer dans le lit de Laurence.

Le procureur de la Couronne en vint ensuite à vouloir détailler le comportement d’un autre client, un dénommé Jean-Baptiste Cloutier.

  • Maintenant, est-ce qu’il s’est passé quelque chose avec vous?
  • Oui.
  • Quand ça?
  • L’automne passé.
  • Dans quel mois?
  • Septembre ou octobre.
  • Est-ce que l’accusée, Madame Daunais, était chez vous?
  • Oui, on était au village dans ce temps-là.
  • Qui?
  • On restait chez monsieur Émile Gravel.
  • Avec vos petites sœurs?
  • Oui, mon père et maman.
  • Émile Gravel, c’est votre beau-père?
  • Oui.
  • Votre mère est morte maintenant?
  • Oui.
  • Et madame Daunais restait là?
  • Oui.

Tout au long des transcriptions, on a l’impression que les sœurs Lefebvre étaient des orphelines au moment du procès expéditif, qui s’est tenu en septembre 1934. Si on y explique clairement que leur mère est décédée en janvier 1934, on ignore cependant tout à propos du père. Il était probablement déjà mort puisque selon le registre de l’état civil, on constate que la mère, Maria Mottard, est effectivement décédée à Saint-Prosper le 15 janvier 1934. On y précise qu’elle était mariée à un certain Gravel.

  • Qu’est-ce qui s’est passé cette fois-là?
  • Mme Daunais m’a demandé pour aller chez William Frigon, on a rencontré Monsieur Alphonse Adam. Il m’a demandé pour aller en arrière d’une maison abandonnée.

L’avocat de la défense, Me Jean-Marie Bureau, s’objecta en précisant que la plainte et l’acte d’accusation ne concernait pas Adam mais bien les Cloutier. Lorsqu’il fut question de Rosaire Cloutier, Laurence dira : « Il est venu souvent, mais il avait surtout affaires à mes petites sœurs ».

  • Avez-vous eu connaissance de quelque chose?
  • Oui.
  • Dites ce qui s’est passé à votre connaissance, en rapport avec Jean-Baptiste Cloutier et Rosaire Cloutier?
  • Un après-midi, j’étais en haut avec mes petites sœurs Donalda [et Marie-Claire]. Monsieur Rosaire Cloutier est monté. Il a pris ma petite sœur par le bras, il dit : « viens dans l’autre chambre ». Elle est allée dans l’autre chambre. Je l’ai vu avec ma petite sœur Claire.
  • Madame Daunais était-elle dans la maison?
  • En bas.
  • A-t-il dit ou fait quelque chose?
  • Non, j’ai rien entendu.
  • Elle était en bas dans la maison?
  • Oui, monsieur.
  • Est-ce que ça communique par un escalier ouvert ou s’il y a une porte?
  • Par un escalier.
  • Quand Rosaire Cloutier est monté, qui y avait-il en bas?
  • Monsieur Émile Gravel, maman.
  • Votre beau-père?
  • Oui, et Madame Daunais.
  • Est-ce que vous les entendiez parler d’en bas?
  • Oui.
  • Alors, ont-ils dit quelque chose avant que Rosaire Cloutier monte en haut [sic]?
  • J’ai rien entendu.
  • Rosaire Cloutier est monté en haut?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il a fait?
  • Il a pris ma petite sœur Claire et ils ont fait l’état du mariage.
  • Qu’est-ce que vous entendez par l’état du mariage?
  • Il a embarqué sur ma petite sœur Claire et a ôté ses pantalons.
  • Vous l’avez vu faire?
  • Oui.
  • Après ça?
  • Ils sont descendus.
  • Maintenant, vous avez commencé à dire tout à l’heure que madame Daunais était montée avec un nommé Bédard?
  • Oui.
  • Étiez-vous là?
  • Oui, monsieur. Ils sont restés dans une chambre en bas.
  • Est-ce qu’il y a eu des propositions de faites à votre sujet?
  • Oui.
  • Lesquelles?
  • Il m’a demandé pour passer le reste de la nuit avec lui. J’ai refusé. Il m’a offert 1.00$ et Madame Daunais m’a dit que je pouvais y aller.
  • Dites tout ce que Madame Daunais a dit et ce que Bédard a dit en votre présence?
  • Il m’a demandé pour passer le restant de la nuit avec lui.
  • Mme Daunais était là?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’elle a dit, elle?
  • Pour commencer, j’ai refusé et elle m’a dit que je pouvais y aller pour 1.00$.
  • Y êtes-vous été?
  • Oui.
  • Combien êtes-vous passée de temps là?
  • Le reste de la nuit.

Me Bureau intervint une fois de plus afin de faire remarquer qu’il n’était pas question de Bédard dans la plainte. La Couronne fit alors une motion afin qu’on ajoute à cette plainte le nom de Bédard.

  • Avez-vous fait quelque chose?, reprit Me Bigué.
  • Comme j’étais indisposée, j’ai rien fait. Il m’a seulement que frôler.
  • Caressé?
  • Oui.
  • Qui y avait-il dans la maison, cette nuit-là?
  • Seulement que l’accusée, Madame Antonio Daunais, et moi, ainsi que Monsieur Bédard.
  • À quel propos Madame Daunais, l’accusée, quels propos vous a-t-elle tenue pour vous induire à ça?
  • Pour l’argent.
  • Comment vous a-t-elle dit ça?
  • Elle m’a dit que je pouvais y aller.
  • Comment vous a-t-elle dit ça encore une fois?
  • Elle m’a dit : « tu peux y aller ».
  • Qu’est-ce qui a eu à propos d’argent?
  • Après, elle m’a demandée pour aller faire des commissions au village et je lui ai donné.
  • Quoi?
  • L’argent.
  • Vous étiez montée à quelle heure avec Bédard?
  • Vers 21h00 ou 21h30 du soir.
  • Vous vous êtes levés à quelle heure le matin?
  • Il est descendu dans la nuit vers 3h00, et il a resté le reste de la nuit en bas, couché contre le poêle.
  • Vous a-t-il donné cette piastre-là la nuit?
  • Oui, le soir avant de monter.
  • Et vous, quand l’avez-vous remis à Madame Daunais?
  • Le surlendemain.
  • Comment vous a-t-elle demandé pour avoir la piastre?
  • Elle m’a dit : « je vais au village, si tu veux me la donner, je ferai tes commissions avec ».
  • Comment savait-elle que vous l’aviez la piastre?
  • Il me l’a donnée devant elle.

Ensuite, il fut question d’un autre client, Alphonse Adam. Cette fois, l’action s’était produite en août ou septembre 1933 au village même de Saint-Prosper. Laurence s’était rendue au village faire des courses chez William Frigon en compagnie de Madame Daunais. C’était avant d’habiter dans le rang Saint-Charles, dira Laurence.

  • Nous avons rencontré monsieur Alphonse Adam, Madame Antonio Daunais et moi.
  • Sur le chemin?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui s’est passé, là?
  • Il m’a demandé pour aller en arrière d’une maison privée, avec lui. J’ai refusé. Madame Daunais m’a dit que je pouvais y aller et lui demander 75¢.
  • Vous étiez dehors quand ça s’est passé?
  • Oui.
  • À quelle heure?
  • 19h30 ou 20h00.
  • Dans quel mois?
  • Août ou septembre.
  • Vous rappelez-vous s’il faisait clair ou noir?
  • Il commençait à faire noir.
  • Adam vous a demandé devant Madame Daunais pour aller en arrière d’une maison?
  • Oui.
  • Vous avez refusé?
  • Oui.
  • Elle vous a dit que vous pouviez y aller pour 75¢?
  • Oui.
  • Là, y êtes-vous allée?
  • Oui.
  • Là, qu’est-ce qui s’est passé cette fois-là?
  • On a fait l’état du mariage et Madame Antonio Daunais m’a attendu dans le chemin.
  • Quand vous êtes revenue, elle était encore dans le chemin?
  • Oui, elle est venue au-devant de nous autres.
  • Le 75¢, l’avez-vous eu?
  • J’ai eu seulement que 25¢.
  • Avez-vous dit à Madame Daunais que vous aviez eue seulement que 25¢?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui est arrivé après?
  • Elle dit : « si tu veux me le donner, je vais aller chercher une livre de beurre ». Et elle est allée chercher la livre de beurre.
  • Vous êtes allée avec elle?
  • Oui.

En septembre ou octobre 1933, Laurence s’était retrouvée dans le camion de Jean-Baptiste Cloutier, en compagnie de ce dernier et de Madame Daunais. Tous trois roulaient en direction de Trois-Rivières lorsqu’ils s’étaient arrêtés à la hauteur de Batiscan ou de Ste-Anne-de-la-Pérade. Cloutier avait alors demandé à l’adolescente de le suivre dans un boisé, mais cette fois Laurence s’était campée sur sa position.

  • Alors, il vous a demandé pour arrêter?
  • Oui, pour débarquer et aller dans le bois avec lui.
  • Qu’est-ce que vous avez répondu?
  • J’ai dit que j’y allais pas.
  • Est-ce [que] Madame Daunais, en entendant ça, s’est mêlée à la conversation?
  • Elle m’a dit d’y aller et j’y suis pas allée quand même.
  • Et puis?
  • J’y suis pas allée et nous sommes repartis comme ça.

À Trois-Rivières, le trio avait fait monter Arthur Gagnon avant de revenir vers Saint-Prosper. Sur le chemin du retour, ils étaient donc quatre à bord du camion. Ils s’étaient arrêtés au même endroit.

  • Qui a débarqué?
  • Jean-Baptiste Cloutier, moi je ne sais pas ce qui s’est passé.
  • Êtes-vous allés ensemble?
  • Je suis parti avec Monsieur Jean-Baptiste Cloutier et Madame Daunais a resté avec Monsieur Arthur Gagnon.
  • Où vous êtes-vous rendus?
  • Dans le bois.
  • Qu’est-ce qui s’est passé cette fois-là?
  • J’ai fait l’état du mariage avec Jean-Baptiste Cloutier.
  • Madame Daunais a-t-elle dit quelque chose cette fois-là avant que vous partiez?
  • Elle voulait pas que j’aille.
  • Qu’est-ce qu’elle a dit?
  • Elle me tirait par mon manteau. Elle m’a rien dit. Elle me tirait par mon manteau, c’est tout.
  • Vous a-t-il payé cette fois-là?
  • Non.
  • Qu’est-ce que Jean-Baptiste Cloutier vous a dit en débarquant?
  • Il dit : « viens avec moi ».
  • A-t-il dit où?
  • Il dit : « on va s’en aller dans le bois, on va aller prendre une marche ». Et nous sommes allés dans le bois.

Me Jean-Marie Bureau, avocat de l’accusée, n’eut aucune question pour ce témoin. C’est alors qu’on appela Donalda Lefebvre, 13 ans, la jeune sœur de Laurence. Pour sa part, celle-ci dira avoir habité durant un certain temps avec un certain Monsieur Massicotte.

  • J’ai resté avec [l’accusée] chez Monsieur Massicotte une secousse, dans l’été. Après ça, j’ai monté à la montagne, j’ai resté chez l’accusée, madame Daunais.
  • Où restait-elle dans ce temps-là?
  • Au rang Saint-Charles.

Le rang Saint-Charles se poursuit vers l’Est et finit par prendre de l’ascension, ce qui donne l’impression de gravir une montagne. En réalité, il s’agit d’une moraine laissée par la fonte des glaces, il y a de cela des milliers d’années. Mais pour les gens de Saint-Prosper et des environs, on a l’habitude de surnommer ce secteur « la montagne » et, à en croire ces notes sténographiques, il semble que cette tradition se perpétue depuis au moins les années 1930.

  • Dites à la Cour ce qui s’est passé en commençant par les premiers événements, les premiers faits?
  • Nous étions montés en haut [sic], moi et ma petite sœur Marie-Claire, Madame Antonio Daunais et Rosaire Cloutier est [sont] monté, il m’a demandé pour faire l’état du mariage, j’ai pas voulu y aller. Il dit : « viens donc ». Madame Daunais disait : « vas-y donc ». Moi, j’ai dit : « non, j’y vais pas ». Au bout d’une secousse …

Me Bigué se doutait bien, comme nous aujourd’hui en lisant ces transcriptions, que les paroles de Rosaire Cloutier n’avaient certainement pas été aussi politiquement correctes. C’est pourquoi il demanda à la jeune victime de clarifier les mots utilisés.

  • Comment a-t-il dit ça, lui?
  • Il dit : « viens, on va aller se mettre ».
  • Vous, vous avez pas voulu, vous dites?
  • Non, Madame Daunais a dit : « vas-y, il va te payer ».
  • Finalement, avez-vous consenti?
  • Là, il y avait deux chambres. Elle m’a appelé dans l’autre chambre. Elle dit : « laisse-toi faire, il va te payer ».
  • Et puis?
  • Là, Rosaire Cloutier l’a suivi et est venu.
  • Étiez-vous habillée?
  • Il m’a ôté mes pantalons.
  • S’est-il déshabillé, lui?
  • Il a ôté rien que ses culottes.
  • Les a-t-il ôtées?
  • Baissées.
  • Après que ça été finie cette affaire-là, où vous êtes-vous rendue?
  • On est venu tous dans la même chambre.
  • Vous a-t-il payé?
  • Non.

À son tour, Marie-Claire Lefebvre, 14 ans, corrobora les dires de ses soeurs. Marie-Claire se souvint également d’une autre circonstance où elle s’était rendue chez Grimard en voiture avec Rosaire Cloutier et Madame Daunais. Scénario encore similaire, le véhicule s’était immobilisé et Madame Daunais avait suggéré à Marie-Claire d’abandonner son corps à Rosaire Cloutier.

  • Là, qu’est-ce qui s’est passé cette fois-là?
  • On a fait l’état du mariage et Madame Antonio Daunais m’a attendu dans le chemin.
  • Quand vous êtes revenue, elle était encore dans le chemin?
  • Oui, elle est venue au-devant de nous autres.
  • Le 75¢, l’avez-vous eu?
  • J’ai eu seulement que 25¢.
  • Avez-vous dit à Madame Daunais que vous aviez eu seulement que 25¢?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui est arrivé après?
  • Elle dit : « si tu veux me le donner je vais aller chercher une livre de beurre, et elle est allée chercher la livre de beurre.
  • Vous êtes allée avec elle?
  • Oui.
  • À part ces fois-là, avez-vous eu d’autres rapports avec des hommes, à la connaissance de Madame Daunais?
  • Oui, un voyage à Trois-Rivières.

La jeune fille situera ce dernier incident en septembre ou octobre 1933. Encore une fois, elles étaient parties de Saint-Prosper à bord du camion de J. B. Cloutier. Toutefois, avant d’atteindre Trois-Rivières, c’est-à-dire à la hauteur de Batiscan ou Ste-Anne-de-la-Pérade, Cloutier lui avait demandé de la suivre dans un boisé.

  • Qu’est-ce que vous avez répondu?
  • J’ai dit que j’y allais pas.
  • Est-ce [que] Madame Daunais, en entendant ça, s’est mêlée à la conversation?
  • Elle m’a dit d’y aller et j’y suis pas allée quand même.
  • Et puis?
  • J’y suis pas allée et nous sommes repartis comme ça.

Après avoir fait monter Arthur Gagnon à Trois-Rivières, ils avaient pris le chemin du retour pour s’arrêter au moment endroit. Cette fois, tout le monde était descendu du véhicule.

  • Qu’est-ce qui s’est passé cette fois-là?
  • J’ai fait l’état du mariage avec Jean-Baptiste Cloutier.
  • Madame Daunais a-t-elle dit quelque chose cette fois-là, avant que vous partiez?
  • Elle voulais [sic] pas que j’aille.
  • Qu’est-ce qu’elle a dit?
  • Elle me tirait par mon manteau, elle m’a rien dit, elle me tirait par mon manteau, c’est tout.
  • Vous a-t-il payé cette fois-là?
  • Non.

Sur cette note, Me Jean-Marie Bureau n’eut aucune question à soumettre au témoin. La Cour remercia donc la jeune fille.

C’est dans Le Devoir du 12 septembre 1934 qu’on retrouve quelques précisions sur l’affaire : « Mme Antonio Daunais, de Saint-Prosper, une vieille femme de 63 ans, s’est reconnue coupable devant le magistrat du crime, d’avoir incité des fillettes à la prostitution. Le magistrat Lacoursière l’a condamnée à 12 mois de prison, après lui avoir servi une verte semonce et avoir déclaré qu’il ne se montrait clément qu’en raison du vieil âge de la coupable ».

Grâce à la base de données BMS 2000, on arrive à retrouver la trace des trois sœurs Lefebvre. Ainsi, Jeanne Laurence Ursule Lefebvre est née le 9 octobre 1916. Elle a été baptisée à Saint-Prosper-de-Champlain le lendemain. Ses parents étaient Saul Lefebvre et Maria Mottard. Son parrain était Joseph Cloutier et sa marraine Mathilda Lefebvre. Le 1er décembre 1942, Laurence épousa Gédéon Petitclerc à Saint-Alban. Elle est morte le 22 juillet 1949.

Marie Claire Eva est née le 19 septembre 1919. Comme sa sœur aînée, elle a été baptisée le lendemain à la même église. Son parrain était Antonio Lefebvre et sa marraine Éva Cossette. Le 21 juin 1937, elle se maria à Yvon Marchand de Saint-Tite.

Quant à Ange Donalda, on apprend qu’elle est née le 3 novembre 1920, baptisée le 5 novembre à Saint-Prosper. Son parrain était Donat Lefebvre et sa marraine Marie-Ange Croteau. Le 26 décembre 1942, elle épousera J. Albert Cloutier à Saint-Marc-des-Carrières. Elle s’est éteinte à Ste-Foy le 22 septembre 1993 à l’âge de 72 ans. Dans sa nécrologie parue dans Le Soleil du 24 septembre, on apprend qu’elle est décédée à l’Hôpital Laval et qu’il « n’y aura pas de rencontre au salon ». On y stipule également que sa dépouille devait être inhumée dans le cimetière paroissial de Saint-Alban. Elle laissait dans le deuil plusieurs enfants, gendres, belles-filles et petits-enfants.

Espérons seulement que la vie qu’elles ont connues après 1934 ait été plus satisfaisante que ce rude passage à Saint-Prosper-de-Champlain.

 

 

L’enquête de la CPQ à Trois-Rivières, 1969

hammer-719066_1280         Tout a commencé le 17 février 1969, lorsque Me Lucien Comeau et Me Jean Méthot se rendirent à Québec pour y rencontrer les membres de la Commission de Police du Québec (CPQ). Selon la rumeur, le bureau des détectives contrôlait le réseau de prostitution. Toutefois, la CPQ profiterait aussi de l’occasion pour étudier d’autres aspects, comme par exemple les finances, l’équipement et le niveau de formation des policiers.

En 1968, alors que la Sûreté provinciale devenait la Sûreté du Québec, le gouvernement de Daniel Johnson créait la Commission de police. Peu de temps après, l’École de police du Québec fermait ses portes pour laisser toute la place à l’Institut de police de Nicolet qui prit la relève dès le 16 juin 1969. Ce dernier serait désormais géré par le ministère de la Justice.

À cette époque, les forces policières trifluviennes se divisaient en deux parties : la gendarmerie, composée de 131 constables en uniformes dont 9 affectés à l’escouade des motocyclistes, et la sûreté, qui englobait principalement l’escouade des enquêtes dont le capitaine était Georges Gagnon, 53 ans. En théorie, Gagnon avait sous ses ordres le lieutenant-détective Jean-Marie Hubert, le sergent-détective Paule Dallaire et 6 autres enquêteurs. Officiellement, il n’y avait aucune escouade de la moralité mais le rapport de la CPQ mentionnera la présence de deux policiers affectés à cette tâche, soit Hubert et Dallaire. On parlera aussi d’un troisième sans toutefois le nommer officiellement[1].

Les audiences de la CPQ s’ouvrirent le 12 août 1969 au palais de justice de Trois-Rivières sous la présidence du juge Roger Gosselin et du commissaire Gérald Tobin. Selon le procès-verbal, on cibla rapidement les liens entre les policiers de la moralité et le réseau de prostitution. Quatre maisons de débauches se démarquèrent : le Manoir Laviolette, le Club St-Paul, l’Hôtel des Trois-Rivières et l’Hôtel St-Louis. On connaissait aussi le Tourist Room Mon Repos, le Caumartin (ou hôtel Bonaventure), l’hôtel Windsor, le Club des Forges, le Lido, le Monaco, et le Laurentien. La police était également au courant que d’autres établissements servaient de lieux de rendez-vous, comme par exemple le Miche à Gogo, le Bar Marin, l’Hôtel St-Georges, l’Hôtel Bonaventure, le Jeannine Spaghetti House (Roi du Spaghetti en 1968) et l’Igloo Bar.

Me Raymond Boily occupait la fonction de procureur de la CPQ, tandis que Me Gaston Gamache et Me Guy Lebrun représentaient l’Association des Policiers de Trois-Rivières. Quant à eux, Me Jean Méthot et Me Lucien Comeau œuvraient pour les intérêts de la Corporation de la Cité.

Dès le début des travaux, on expulsa plusieurs hommes en leur demandant de demeurer à la disposition de la Commission. Aucun d’entre eux ne fut cependant rappelé[2].

Puisque les transcriptions sténographiques des audiences n’ont pas été conservées, on doit s’en remettre uniquement au procès-verbal pour tenter de comprendre ce qui s’est réellement produit. Puisque le bureau des enquêtes était principalement visé, on peut y lire que le greffier Beaumier déposa en preuve les résolutions d’embauche des membres de tous les détectives : Georges Gagnon, Jean-Marie Hubert, Paul Dallaire, Gilles St-Pierre, Clément Massicotte, Guy Poisson, Fernand Gendron, Fernand Thibault, Louis-Georges Dupont, et Lawrence Buckley.

Ce scandale aurait débuté par une visité de Paul Dallaire à la résidence du conseiller municipal Gaston Vallières en novembre 1968. Dallaire aurait alors confié à ce dernier « qu’il plaçait des filles en nombre limité dans divers établissements de Trois-Rivières » et que « les filles subissaient un examen médical régulièrement et qu’elles devaient comparaître après un certain temps pour la forme ».

Le 13 août, le témoin le plus important fut sans aucun doute Roger Dion, un journalier de 50 ans à l’emploi de la municipalité. L’hebdomadaire Photo-Police précisa dans son édition du 23 août que Roger Dion, « à l’emploi de l’exposition de Trois-Rivières, aurait assisté au cours de l’année 1966 et de l’année 1967 à la remise de pots-de-vin à deux détectives de la force constabulaire de Trois-Rivières ». Dion raconta avoir travaillé durant de nombreuses années comme « sticker » pour un kiosque munie d’une roue de fortune et à laquelle on invitait les gens à miser des sommes variant de 0.25$ à 5.00$. Bref, on faisait miroiter aux clients leurs chances de gagner alors qu’en réalité personne n’avait jamais rien empoché. Il fut même question qu’un client s’y était fait flouer d’une somme de 600.00$.

En 1967, Dion avait vu son patron remettre deux billets de 20.00$ « à un autre employé du même kiosque pour aller les remettre à deux policiers qu’il identifie, et il ajoute qu’au cours de l’année 1966, il a vu la même chose se produire mais il n’identifie que l’un des deux policiers à qui, au cours de 1966, de l’argent aurait été remis »[3]. En considérant que les détectives Lawrence Buckley et Paul Dallaire ont été forcé de demeurer dans la salle lors de ce témoignage, on devine qu’ils étaient les policiers ciblés.

Selon Photo-Police, un témoin d’âge mineur raconta ensuite avoir remis 200$ « à un détective pour qu’il solutionne une cause pendante à la Cour du Bien-Être. Il a identifié le détective qui se trouvait à la cour ». Or, le procès-verbal permet de découvrir que ce témoin était Denis Blais, un jeune homme de 20 ans, dont l’occupation est mentionnée comme « checker pour la voirie » et que le policier concerné était Hubert.

C’est seulement en consultant le rapport final de la CPQ qu’on arrive à cerner l’essentiel de ce témoignage. Blais se trouvait au rond-point de la rue Royale lorsqu’un véhicule conduit par « un membre de l’escouade des détectives », en l’occurrence Hubert, s’était approché de lui. Blais lui aurait remis 200$ pour que son affaire puisse « s’arranger » devant la Cour du Bien-Être. Toutefois, Blais aurait subi de l’intimidation de la part de Norman Burns, Claude « Plume » Laplante et Pierre Bouchard, trois individus faisant partie des hommes expulsés du prétoire dès le début de l’enquête. Selon Photo-Police, ces énergumènes étaient connus « des milieux interlopes de Trois-Rivières ».

Au matin du 14 août, l’odeur de la prostitution se répandit dans le prétoire avec l’apparition d’Irène Paquet, une jeune femme de 26 ans habitant à Ste-Foy. Suite à la levée d’un huis clos, le procès-verbal mentionne uniquement que « Messieurs Hubert et Dallaire sont présents au cours de la première partie du témoignage. Monsieur Dallaire seul est présent pour la continuation du témoignage ». Que savait Mme Brière à propos des deux détectives?

Le 15 août, un policier de l’escouade de la moralité de Montréal vint raconter sa visite auprès d’un collègue de Trois-Rivières et que ce dernier lui avait raconté que 37 prostituées œuvraient dans la ville de Laviolette. Selon le stratagème mis en place, on permettait à toute nouvelle fille de « travailler » pendant un mois. Si elle respectait les règles, elle pouvait ensuite rester. Cela voulait dire qu’elle s’exposait à des arrestations et qu’elle devait alors payer une « amende » de 100$ sans devoir passer devant la Cour municipale. Selon une autre version contenue dans le procès-verbal, on exigeait des filles un examen médical régulier. Les noms des médecins impliqués ne seront cependant jamais mentionnés.

Puisqu’il en avait probablement assez entendu, le directeur de la police J.-Amédée Delage fit une recommandation pour la suspension des détectives Hubert et Dallaire. Le soir même, le conseil municipal se réunit et la recommandation fut adoptée par le maire suppléant Léo Pidgeon et le greffier Georges Beaumier. Officiellement, Hubert et Dallaire étaient maintenant suspendus[4]. Juste avant cela, Dallaire aurait déclaré « le directeur m’a dit de ne pas m’occuper de ça s’il y avait 200 ou 300 filles, d’en arrêter une durant ma surveillance »[5].

Au matin du 19 août, Me Guy Lebrun se montra furieux en déposant la lettre du directeur Delage devant le commissaire Gosselin. Puisqu’on les suspendait avant la fin des travaux, Lebrun se porta à la défense d’Hubert et Dallaire. « Si un membre de notre Barreau est dans la même situation, le tribunal affecté attend pour statuer que tout soit entendu … Si c’est bon pour le Barreau, c’est bon pour le reste de la population », dira Me Lebrun.

Peu de temps après, le témoignage de Romuald Godin apporta un autre scandale. Au soir du 10 mars 1969, vers 20h15, Godin avait reçu la visite de deux femmes qui entrèrent dans son restaurant en criant « c’est un hold-up ». L’une d’elles avait gardé une main dans la poche de son manteau tout en la pointant vers le sexagénaire. Après que Godin eut contourné son comptoir, l’une des braqueuses le frappa et s’ensuivit une lutte. L’une des voleuses trébucha, ce qui permit à Godin de lui arracher son manteau qui contenait encore des cartes permettant de l’identifier. Les mains vides, les deux femmes avaient ensuite pris la fuite.

Il s’avéra que ces deux braqueuses amateurs étaient Louise St-Pierre, 28 ans, et Claire Bourassa (née Côté), 26 ans. Dans cette histoire, les enquêteurs expliquèrent à Godin qu’ils ne pouvaient le soumettre à une séance d’identification puisqu’ils manquaient alors de figurantes. En fait, les deux jeunes femmes furent remises en circulation. Elles étaient plus rentables sur le trottoir que derrière les barreaux.

Au matin du 23 août, Photo-Police publiait sous le titre « La prostitution était dirigée par des policiers ». On y mentionnait que « c’est le conseiller municipal Gaston Vallières qui a fait la première sortie contre le corps de police de Trois-Rivières en disant qu’il n’avait plus confiance en certains de ses membres. À ce moment, il a été établi qu’un ménage était nécessaire et c’est le conseiller Vallières qui a pris l’affaire en main ».

Dès l’aube du 26 août, Le Nouvelliste répandait la rumeur selon laquelle la municipalité s’apprêtait à réembaucher Hubert et Dallaire. Il semble que le directeur Delage revenait sur sa parole, affirmant cette fois que sans un appel du gérant de la ville il n’aurait jamais recommandé leur suspension.

Le seul témoin mis sur le grill au cours de la journée du 27 août fut le détective Paul Dallaire, 40 ans. Pendant ce temps, suite à une rencontre avec le maire René Matteau, Delage renversait sa décision. Au soir du 2 septembre, Matteau réunit son conseil à l’Hôtel de Ville pour une séance régulière au cours de laquelle le conseiller Fernand Colbert proposa la réembauche de Jean-Marie Hubert et de Paul Dallaire. La proposition fut secondée par le conseiller Benoît Giguère. Toutefois, comme il l’avait fait en 1955 dans l’affaire impliquant le directeur Antonio Roy, le conseiller Gaston Vallières se déclara dissident.

Deux jours plus tard, Hubert déclarait à Arseneault : « On est mieux de porter les causes de prostitution en Cour municipale, ça grossit les coffres de la ville, lança-t-il. Aux Sessions de la Paix, ça va à la province! ».

Le 5 septembre, après avoir entendu le maire, ainsi que le détective Lawrence Buckley et le constable Gilles St-Pierre, les travaux de la commission furent suspendus jusqu’au 17 septembre.

Ce jour-là, après que le juge Gosselin eut ordonné aux détectives Louis-Georges Dupont, Fernand Gendron, Clément Massicotte et Fernand Thibault de retourner à leur travail habituel – puisque les enquêtes de routine continuaient de s’accumuler – on eut la surprise de voir le jeune Dion revenir sur sa première déclaration. Cette fois, il disait ne plus être en mesure d’identifier les deux policiers fautifs. Qu’est-ce qui avait pu motiver son volte-face?

La commission ajourna de 18h00 à 20h45. Entre cette dernière heure et 22h20, on entendit à la barre des témoins le capitaine-détective Georges Gagnon, et les détectives Fernand Gendron, Jean-Marie-Hubert, Clément Massicotte et finalement Louis-Georges Dupont. Au cours de cette période de 95 minutes, on a donc entendu cinq témoins, ce qui fait une moyenne de 19 minutes chacun. Ce détail est important puisque, plus tard, certaines personnes affirmèrent que Dupont avait été assassiné pour avoir témoigné contre ses collègues. Il s’est plutôt enlevé la vie quelques semaines plus tard, c’est-à-dire entre la fin des audiences et le dépôt du rapport de la CPQ. En 19 minutes, il est assez peu probable qu’il ait eu le temps nécessaire pour dénoncer les rouages d’un important réseau de corruption, comme on le prétendit à outrance par la suite[6].

D’ailleurs, le procès-verbal stipule que les détectives Dupont et Massicotte furent évacués du prétoire lors du témoignage du capitaine Gagnon. Si ça se trouve, il y aurait bien plus de chance pour que le témoignage de ce dernier ait pu contenir des détails croustillant à l’endroit de Dupont et Massicotte, qui ne devaient pas entendre ce témoin avant d’apparaître eux-mêmes sous serment. Bref!

Au matin du 18 septembre, on entendit Mme Arthur Trépanier, veuve de 43 ans, également connue sous le nom de Kathy. En fait, son véritable nom était Laurette Bisson. Celle-ci travaillait comme prostituée au Club St-Paul avant de rencontrer Jean-Marie Hubert, qui s’était arrangé pour la faire « travailler » au Manoir Laviolette, à deux pas du palais de justice. Au moment de témoigner en 1996 dans le cadre de la Commission d’enquête Lacerte-Lamontagne, Hubert était toujours marié à Laurette.

Le vendredi 19 septembre, les audiences se terminèrent à 11h25 lorsque le juge Roger Gosselin déclara la preuve clause[7]. Après avoir entendu 52 témoins en 15 jours, les membres de la Commission se retirèrent à Québec pour écrire leur rapport.

Tel que mentionné plus haut, le détective Dupont fut retrouvé mort dans sa voiture de service au matin du 10 novembre 1969. On conclut rapidement à un suicide. Aucune preuve ne permettait de soupçonner la possibilité d’un meurtre. D’ailleurs, sa famille mit plusieurs années à construire sa théorie, selon laquelle il aurait été éliminé par ses propres collègues. Les enquêtes ultérieures confirmèrent cependant le verdict du suicide.

Le 29 décembre 1969, Tobin et Gosselin déposaient leur rapport, qui fut scindé en deux parties : la première rendue publique et la seconde scellée pour une période de 160 ans.

Certes, ce serait une erreur de retenir que l’unique objectif de cette enquête était la corruption et la prostitution. Dans la première partie du rapport, la CPQ révisait le budget, l’inventaire de l’équipement et la scolarité des policiers. Dans ce dernier cas, les constatations furent peu reluisantes puisqu’on en venait à la conclusion que ce niveau de scolarité oscillait entre une 5ème et une 13ème année. Rappelons qu’une 11ème année de l’époque équivaudrait aujourd’hui à un 5ème secondaire. Le directeur Delage lui-même n’avait apparemment suivi aucune formation relative au métier de policier. Pourtant, il avait travaillé comme détective puisqu’on le retrouve comme tel dans le dossier de la mort suspecte de Rita Lafontaine en 1949.

Évidemment, la CPQ recommandait les congédiements d’Hubert, Dallaire et Gagnon. Seuls les deux premiers furent définitivement écartés de la police dès janvier 1970, tandis que Gagnon eut droit à une humiliante rétrogradation. Toutefois, en 1975, Hubert et Dallaire eurent gain de cause en obtenant de la Ville de Trois-Rivières le montant de 107,500$ pour « dommages moraux, atteinte à la réputation, publicité, troubles familiaux et aussi perte d’ancienneté »[8].

Est-ce que le scellé sur la seconde partie du rapport avait favorisé les deux ex-policiers dans cette cause? Peut-être.

Les faits saillants de l’enquête de la CPQ de 1969 servirent longtemps de toile de fond pour justifier les revendications de l’affaire Dupont, laquelle alla jusqu’à mettre en scène un énorme complot politico-policier s’étendant sur plusieurs décennies. Par contre, ce n’est pas parce que deux policiers tiraient profit des fruits de la prostitution que cela faisait nécessairement d’eux des tueurs. La marge à franchir reste énorme entre la corruption et le meurtre.

D’autre part, il ne faudrait pas non plus jouer les vierges offensées en décriant un réseau qui, justement, pourrait faire l’envie de ceux et celles qui militent en faveur de la décriminalisation de la prostitution. Par exemple, le suivi médical mis en place par le réseau de 1969 fait partie de l’éventualité d’une loi qui légaliserait enfin le plus vieux métier du monde. Suite à sa nomination comme chef de la police de Montréal en 1904, Olivier Campeau établissait certaines recommandations pour mieux encadrer les maisons de débauche, dont celle où « les prostituées doivent subir un contrôle médical rigoureux et régulier »[9].

Quant à savoir si l’idée d’éradiquer complètement la prostitution n’est pas utopique, le recorder Alexandre Poirier tenait ce discours juste et prémonitoire en 1905 : « Il y a des gens qui croient que d’un seul trait de plume les législateurs peuvent supprimer l’ivrognerie. Pour eux le moyen est bien simple : qu’on vote la prohibition des alcools et l’ivrognerie disparaîtra. Eh bien, je suis personnellement enclin à croire le problème d’une solution moins simple. Je crois que le 20ème siècle, quelles que soient les mesures prises par les législateurs, ne verra pas disparaître l’ivrognerie et la prostitution qui déshonorent l’humanité depuis 3,000 ans. Pour ma part, je crois que l’on doit user envers les prostituées d’une certaine tolérance que je considère comme inévitable »[10].

Les amoureux de la thèse du complot insistent sur le fait que la deuxième partie du rapport scellée pour une période de 160 ans pourrait révéler encore des choses. C’est là induire la population en erreur puisqu’en 1996, la juge Céline Lacerte-Lamontagne leva ce scellé afin de rendre le document public. J’en faisais d’ailleurs un résumé dans mon livre L’affaire Dupont (2014), de la page 475 à 479. Le contenu de ce document soi-disant fracassant fut plutôt décevant.


[1] Selon un rapport de surveillance de certains membres du crime organisé présents à Trois-Rivières et daté du 7 octobre, ce troisième membre de l’escouade de la moralité aurait été Gilles St-Pierre.

[2] Les noms cités sont : Fernand Archambault, Claude Bergeron, John Burns, Yvon Beaucage, Germain Baril, Michel Crispini, Rosaire Gagné, Claude Ouellet, Ronald Poisson, Yvon Provencher, Gaston Roberge, Gérard Roberge, Fernand St-Arnaud, Léo Thibodeau, Fernand Turcotte, Robert Leblanc, R. Maréchal, R. Robidas, Albert Bélisle, André Poulin, Réal Blais, Robert Beaumier, Claude Beaulieu, et Claude Lacroix.

[3] Selon le rapport final de la CPQ déposé le 29 décembre 1969.

[4] Les conseillers suivants étaient également présents : Fernand Goneau, Aimé Lefrançois, Antoine Gauthier, Benoît Giguère, Gaston Vallières, Fernand Colbert et Florent Groleau.

[5] Jean-Paul Arseneault, Le Nouvelliste.

[6] Les défenseurs de la thèse de l’assassinat affirment encore aujourd’hui que Dupont aurait aussi témoigné le 9 septembre. Selon le procès-verbal, toutefois, la CPQ n’a pas siégé ce jour-là. Il n’y a donc aucune preuve pour étayer leur affirmation.

[7] Le document du procès-verbal, qui a été l’une des principales sources servant à construire ce chapitre, est signé le 24 septembre 1969 par la greffière de la CPQ Jocelyne Tessier.

[8] Eric Veillette, L’affaire Dupont, 2014, Éditions de l’Apothéose, p. 336.

[9] Pierre De Champlain, Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980, 2014, p. 32.

[10] Ibid., p. 33.

Enquête de coroner sur la mort d’une prostituée à Trois-Rivières

La nuit, la ville de Trois-Rivières imprime des mystères que parfois les archives arrivent à démystifier. (photo: Eric Veillette 2011)
La nuit, la ville de Trois-Rivières imprime des mystères que parfois les archives arrivent à démystifier. (photo: Eric Veillette 2011)

Dans mon livre L’affaire Dupont, une saga judiciaire, à paraître bientôt, il est question au chapitre 31 d’un décès relié au milieu de la prostitution.  En 1996, le dévoilement publique de la partie 2 du rapport de la Commission de Police du Québec (CPQ), une enquête qui s’était déroulée en 1969, avait permis d’établir une liste contenant les noms de 43 prostituées.  L’une d’entre elles se nommait Rita Beaumier et en 1971 on la retrouvait morte dans des circonstances plutôt étranges.  Les Dupont utilisaient d’ailleurs cette histoire afin de mousser le mystère entourant la pseudo-énigme de leur père.

Selon le rapport de la CPQ, Rita Beaumier, qui se faisait également connaître sous les noms de Rita Berthelot ou Berthe Bordeleau, était l’épouse d’un certain Robert Beaumier, débardeur et proxénète.  C’est que Rita était bien connue des policiers, d’autant plus que le rapport de la CPQ blâmait les détectives Jean-Marie Hubert et Paul Dallaire pour le contrôle qu’ils exerçaient sur le réseau de prostitution à Trois-Rivières.  Les deux hommes devaient d’ailleurs être congédiés de la police en janvier 1970.

Dans un article de Pierre-A. Champoux publié dans Le Nouvelliste du 18 janvier 1971, on apprenait que le corps de Rita était retrouvé dans un appartement de la rue Bureau en pleine nuit par un sexagénaire.  Plus étrange encore, son mari l’attendait dans la rue, sagement assis derrière le volant de sa voiture.  Il était alors plus de 3h00 de la nuit.

Voilà qui permettait de soulever certaines questions, d’autant plus que Champoux écrivait dans son article que « le coroner du district de Trois-Rivières le Dr Jacques Daigle demanda qu’une enquête soit instituée relativement à ce décès qu’il qualifie de très suspect ».

Comment alors ne pas envisager la possibilité selon laquelle Rita, arrêtée plusieurs fois pour racolage, s’adonnait encore au plus vieux métier du monde afin de rapporter un peu de beurre sur la table familiale.  Car, ne l’oublions pas, l’enquête ouverte par le coroner permit d’apprendre que la femme de 35 ans était aussi mère de trois enfants.

Dans l’affaire Dupont, les défenseurs de la théorie de l’assassinat pouvaient y voir une autre occasion d’accuser la police de camoufler un meurtre.  Encore faudrait-il des preuves plus sérieuses qu’un simple article de journal pour affirmer quoi que ce soit.

Encore une fois, ce sont les archives de BANQ[1] qui permettent d’éclaircir cette affaire, puisque l’enquête du coroner Daigle y a été soigneusement conservée.

Tout d’abord, un rapport policier permet d’établir que le 6 novembre 1968 Rita Beaumier, alias Berthe Bordeleau, était arrêtée vers 15h15 par le capitaine-détective Georges Gagnon et quelques-uns de ses collègues pour « avoir été trouvé[e] dans une maison de rendez-vous » à l’Hôtel St-Georges (224 rue St-Georges).

Il est intéressant de découvrir dans ce même rapport d’arrestation qu’on la décrivait comme une femme de 33 ans de religion catholique née à Ottawa le 4 avril 1935.  Son occupation fut décrite comme ménagère.  En plus d’être suffisamment scolarisée pour savoir lire et écrire, on la dépeignait comme une femme sobre de 5 pieds et 10 pouces (1,77 m) pesant 125 livres (56,6 kg), portant des cheveux châtains et des yeux verts.  Fait étrange, car le rapport d’autopsie la décrira 3 ans plus tard comme une femme de 5 pieds et 6 pouces (1,67 m) pesant 110 livres (49,8 kg) avec des cheveux « teints brun avec reflets fauves ».

Lors de cette arrestation de 1968, elle avait en sa possession 11$.  Pourtant, on y mentionnait clairement que Rita avait déposé elle-même les 100$ de la caution.  Sa comparution était prévue pour le lendemain, mais le dossier fut déclaré forfait et la Cour Municipale encaissa l’argent.  Ce stratagème fut d’ailleurs dénoncé par l’enquête de la CPQ.

On apprend également que la tenancière de cette maison close se nommait Mme Lionel Lafond.  Après avoir été conduite au poste de police No 1 de la rue Royale, celle-ci avait été admise à une caution de 200$.  Dans une chambre, on avait surpris Louise Lajoie en compagnie d’un client nommé Clément Tessier, un homme de St-Thuribe, dans le comté de Portneuf.  Quant à « Melle [sic] Berthe Bordeleau alias Rita Beaumier », elle partageait le lit de Joseph Jacob.  Louise et Rita furent admises à une caution de 100$ tandis que les deux clients le furent pour seulement 25$.

Finalement, le rapport de police stipule que pour cette descente le capitaine Georges Gagnon était accompagné du constable Marcel St-Onge, ainsi que des détectives Clément Massicotte, Fernand Thibeault et Guy Poisson.

L’enquête du coroner Jacques Daigle apporte un éclairage nouveau à cette affaire, démontrant d’abord que Rita et Robert Beaumier habitaient au 460 boulevard St-Jean, à St-Louis-de-France.  La liste des personnes interpellées par cette enquête permit d’apprendre que le client de Rita, le fameux sexagénaire, se nommait Charles Brouillette.  Celui-ci demeurait au 589 rue Bureau, à Trois-Rivières.  C’est donc là que Rita avait trépassée.

Ce qui poussa probablement le coroner à vouloir organiser une enquête plus élaborée fut la mention finale du rapport d’autopsie, réalisée le jour même de la découverte du corps à l’Institut médico-légal de Montréal par le pathologiste André Brosseau.  On pouvait y lire que « selon les constatations d’autopsie, il est vraisemblable d’attribuer la cause du décès à un œdème pulmonaire avec congestion des différents organes, tant thoraciques qu’abdominaux, ceci, à la suite d’une arythmie cardiaque non prouvable anatomiquement ».

La nuit du drame, l’ambulance de la maison funéraire Julien Philibert se chargea de transporter le corps jusqu’à l’hôpital St-Joseph, où le décès fut constaté par le Dr Elysée.  Le premier diagnostic fut « probable crise cardiaque ».  Le lieutenant détective Fernand Gendron hérita de l’enquête et contacta immédiatement le coroner Jacques Daigle, qui demanda à ce qu’on transporte le corps jusqu’à l’Institut médico-légal de Montréal.  Puisque le corps ne portait aucune blessure apparente, il voulait en savoir davantage.

L’enquête de Gendron permit d’établir que Charles Brouillette « l’avait connu au Club St-Paul lorsqu’elle faisait du racolage.  Son mari M. Robert Beaumier était son souteneur ».

Le jour même de la découverte du corps, Charles Brouillette, décrit comme un « homme de service dans [un] garage », fit cette déposition :

Je déclare avoir connu Mme Rita Beaumier il y a 4 ans environ au Club St-Paul.  J’ai sorti avec elle 3 à 4 fois dans ce temps-là.  Une semaine environ avant qu’elle meurt à la maison, je l’ai rencontré au magasin Zeller’s rue des Forges.  Elle me demanda quand jouerons [-nous] aux fesses.  Je lui ai dit quand tu voudras.  Elle me dit qu’elle travailla[it] jusqu’à 3 heures du matin.  J’irai un jour après mon travail.  Le dimanche 17 janvier 1971 vers les 3.20 hres du matin j’entendis frappé [sic] à la porte, je suis allé voir qui était là, lorsque que [sic] j’ai vu que c’était elle je l’ai fait entré [sic].  Une fois dans la maison elle enleva ses bottes plus ses bas culottes et nous avons fait l’acte ensemble.  Une fois terminé elle pris [sic] ses bas culottes et alla dans la chambre de bain.  Dans la chambre de bain elle s’est mise à vouloir restituer [vomir], par la suite elle sorti[t] et se jeta sur le lit et me demanda une serviette d’eau froide.  Je lui en ai donné une immédiatement, lorsque j’ai vu cela j’ai téléphoné à la police.  Lorsque cette dernière arriva Mme Rita Beaumier était décédée.  C’était la première fois qu’elle venait à la maison.  Les autres fois nous allions à l’hôtel St-Georges.  Elle chargea[it] $10.00 chaque fois.

Fernand Gendron ajouta dans son rapport d’enquête qu’elle « fut arrêtée au moins 5 fois pour racolage.  Elle portait le nom de Rita Berthelotte ou Berthe Bordeleau ».

Le 11 février 1971, Robert Beaumier fut interrogé par le coroner Daigle, qui se trouvait alors accompagné du sergent-détective Fernand Thibeault.  Beaumier se décrivit alors comme un cultivateur tout en admettant que ce hobby lui rapportait presque rien.

  • Comment vous arrangez-vous pour vivre, vous et votre famille?
  • C’est surtout par le travail de ma femme, qui travaille dans un restaurant depuis 3 ans, soit au Sorrento Pizzéria et Green Pansy.
  • Quel était son salaire par semaine?
  • $1.10 de l’heure. Elle faisait des semaines de 44 ou 46 heures et d’autres de 36 heures.
  • Combien elle pouvait gagner par semaine avec les tips [pourboires]?
  • À peu près $115 par semaine chez Sorrento et au Green elle avait un petit peu moins, parce qu’il y avait moins de monde, à peu près $100.
  • Les revenus de votre épouse suffisai[en]t-il[s] pour vous faire vivre toute la famille?
  • Oui.
  • Depuis 3 ans, est-ce que votre femme était malade?
  • Depuis 1966, depuis qu’on a perdu notre garçon, elle avait été voir le Dr Desaulniers parce que notre fille faisait de l’exéma. Il lui a dit qu’elle devrait passer un examen, mais elle lui a dit qu’elle n’avait pas le temps, car elle s’en allait travailler.
  • Vous n’étiez pas au courant si votre femme était malade?
  • Non.
  • Est-ce qu’elle voyait régulièrement le Dr Desaulniers?
  • À tous les 1 ou 2 mois.
  • Qu’est-ce qu’il lui a dit?
  • Lorsqu’elle a été le voir, il lui a dit qu’elle ne pouvait plus avoir d’enfants.
  • Êtes-vous au courant si votre femme prenait des médicaments?
  • Non. À la maison elle prenait des pilules anticonceptionnelles et une prescription du Dr Desaulniers pour les nerfs.
  • Les pilules anticonceptionnelles, depuis combien de temps prenait-elle ça?
  • Quand on a perdu le petit en 1966, sur recommandation du Dr Gauthier.
  • Est-ce qu’elle a revu le Dr Gauthier depuis 1966?
  • Oui, elle l’a revu pour faire changer ses pilules, et il lui en a donné d’autres moins fortes.
  • En quelle année?
  • En 1968.
  • Est-ce qu’elle avait mal à la tête?
  • Oui.
  • Est-ce que ces maux de tête étaient assez fréquents?
  • Oui, à toutes les semaines.
  • À part de ces pilules anticonceptionnelles et les pilules pour ses maux de tête, est-ce qu’elle prenait autre chose?
  • Des petites pilules pour les nerfs avant de se coucher, des petites pilules bleues.
  • À quelle pharmacie prenait-elle ses prescriptions?
  • Pharmacie Jacob.
  • Prenait-elle de la boisson?
  • Non, c’était plutôt rare. Elle détestait ça.
  • Est-ce que vous en faites chez vous?
  • Je n’en fais pas.
  • Vous n’en avez jamais fait?
  • J’en ai fait, il y a deux ans, c’était un genre de recette de punch.
  • Est-ce que votre femme en prenait?
  • Non, elle n’aimait pas ça.
  • Est-ce que vous, vous prenez de la boisson?
  • Je prends de la bière.
  • Est-ce que vous en prenez souvent?
  • J’en prends un peu, mais je peux être un mois sans en prendre.

On voit difficilement pourquoi l’interrogatoire a soudainement bifurqué sur le sujet de l’alcool puisqu’aucune trace d’alcool ou de médicament ne fut retrouvée dans le sang de Rita lors de l’autopsie.

Quant à savoir pourquoi le coroner avait formulé une question concernant la fabrication d’alcool frelaté, probable que le proxénète déguisé en pseudo-cultivateur ait eu des antécédents judiciaires en cette matière.  Je n’ai malheureusement pu le corroborer par d’autres documents.

Concernant la journée du dimanche 16 janvier 1971, Beaumier dira s’être levé à 5h45 alors que sa femme avait fait la grâce matinée jusqu’à 11h00 étant donné qu’elle avait terminé son quart de travail à 3h00 de la nuit.  Pendant ce temps, il s’était donc occupé à nourrir ses animaux et à pelleter de la neige.  À son réveil, Rita aurait demandé à la cadette de ses enfants de lui apporter une pilule, se plaignant alors de maux de tête.

  • Qu’est-ce qu’elle a fait dans l’avant-midi?
  • Elle a regardé la télévision avec les jeunes, ensuite nous avons dîné tous ensemble. Dans l’après-midi, on a regardé la télévision et ma femme et moi, on a joué sur le divan. Je la taquinais quand elle m’a dit : « Robert, lâche-moi donc, je ne file pas bien, car j’ai mal à la tête ». Je lui ai dit que si ça n’allait pas de téléphoner au restaurant pour leur dire que tu n’irais pas travailler cet après-midi. Elle m’a répondu que ça se passerait dans le courant de l’après-midi et qu’elle serait bien pour aller travailler.

Forcément, si elle n’avait pas suffisamment d’énergie pour succomber aux taquineries de son mari, Rita en conservait pour le client qu’elle avait planifié au cours de la nuit suivante.

Le témoin expliquera ensuite que la famille avait soupé à 17h30.  Au dîner, Rita avait mangé du foie de veau et au souper des sandwichs aux tomates.

  • Après souper, qu’est-ce qu’elle a fait?
  • À 19h25, elle m’a demandé d’aller la reconduire à l’autobus.
  • À quelle heure l’autobus est-elle arrivée?
  • À 20h05. On a attendu une demi-heure.
  • Est-ce que vous l’avez accompagné jusqu’à l’autobus?
  • Oui.
  • Généralement, l’autobus arrive à quelle heure en ville?
  • Elle arrive à 20h30, elle commençait à 22h00 son travail.
  • Est-ce que vous saviez où elle allait? Est-ce qu’il y avait des fois qu’elle se promenait ou qu’elle avait des commissions à faire dans les magasins?
  • Non.
  • Ce soir-là en particulier, en avait-elle?
  • Non.
  • Elle ne vous a pas parlé qu’elle allait quelque part avant de travailler?
  • Elle m’a dit : « Si j’arrive avant l’heure, je vais aller prendre un café avec madame Malone ».
  • Elle ne vous a pas parlé d’autre chose à faire ou d’autres endroits à visiter?
  • Non.

À 2h30 de la nuit, Rita aurait appelé son mari pour lui demander de venir la chercher en voiture pour 3h00.  Étrangement, Beaumier, qui ne semblait pas très occupé, avait laissé sa femme partir en autobus à 20h05 mais était allé la récupérer avec sa voiture en pleine nuit.  Malheureusement, aucune question ne lui sera posée concernant ce détail.  De plus, on ne saura jamais ce que Rita a fait entre son arrivée en ville vers 20h30 et le début de son quart de travail à 22h00.  Ce laps de temps d’une heure et demie restera sans explication.

Quoi qu’il en soit, Beaumier stationna sa voiture en face du restaurant Green Pancy (ou Pency) à 3h01.

  • Êtes-vous demeuré à l’intérieur de votre automobile?
  • Oui, je suis resté en dedans. Elle attendait à l’intérieur à mon arrivée, à 3h05. Lorsqu’elle m’a vu, une autre fille qui travaillait avec elle, Mariette, est arrivée et est venu finir ses tables pour qu’elle puisse partir. À 3h10, elle est sortie du restaurant. Quand elle est entrée dans l’auto, je lui ai demandé la pizza des enfants. Elle m’a dit qu’elle l’avait oubliée. Elle me dit : « j’ai une commission à faire sur la rue Bureau, ça va prendre 5 minutes et ensuite on arrêtera chez Pizzéria 67 ». Je n’étais pas au courant de cette commission.
  • Vous n’avez pas posé de question pour une commission à 3h10 du matin?
  • Non.
  • Qu’est-ce que vous avez fait?
  • Donc, à 3h10, je suis partie avec elle. Je me suis rendue au 589 rue Bureau.
  • Elle ne vous a pas donné la nature de cette commission?
  • Elle m’a dit qu’elle ne faisait que monter et descendre.
  • Il était quelle heure?
  • 3h15.
  • Votre automobile était stationnée où?
  • En bas, il était en marche.
  • Combien de temps avez-vous attendu votre femme avant l’arrivée de l’ambulance?
  • Environ 15 minutes. Je commençais à trouver le temps long, je me posais des questions.
  • Qu’est-ce que ça vous a fait de voir arriver l’ambulance?
  • Je me suis senti mal. On dirait que j’avais un pressentiment.
  • Aviez-vous raison d’avoir un pressentiment?
  • Non.
  • Vous ne saviez pas qui demeurait là?
  • Non. J’ai demandé au garçon de l’ambulance ce qui se passait et il m’a répondu qu’une dame Beaumier était décédée subitement. Ensuite, la police m’a demandé ce que je faisais là.
  • Vous êtes au courant que votre femme avait un dossier judiciaire?
  • Oui, mais ça allait bien. On ne vivait pas dans le luxe par-dessus la tête, mais on vivait bien.
  • Votre femme a déjà fait du racolage. Vous ne pensiez pas que c’était une histoire semblable qui se produisait?
  • Non. On était bien, on était heureux.
  • D’habitude, c’est toujours vous qui alliez la reconduire au travail?
  • Oui. L’été elle prenait l’auto pour aller travailler. Elle partait à 4h00. Elle commençait à 5h00. Ça lui prenait une demi-heure pour se rendre.

Les explications du témoin permirent aussi de comprendre que d’après certains quarts de travail, Rita se retrouvait libre entre 14h00 et 17h00, une période où Beaumier dira qu’elle « restait en ville pour faire des commissions ».  On ne précisa cependant pas la fréquence ni s’il s’agissait du même genre de commission que celle accordée à Brouillette.

  • Il est bien évident, monsieur Beaumier, que votre femme avait recommencé son ancien travail.
  • On n’en parlait seulement pas.
  • Ce soir-là sur la rue Bureau, c’est qu’elle avait fait un client. Vous n’êtes pas au courant que votre femme ait recommencé son travail, soit celui de racolage volontaire?
  • Non.

Les questions concernant la répartition des dépenses au sein du couple ne permirent pas d’obtenir de réponses claires, alors le coroner revint une fois de plus sur le sujet de la prostitution.

  • Est-ce que c’est arrivé souvent que votre femme avait des commissions après le travail?
  • C’était la première fois.
  • Lorsqu’elle conduisait l’auto, avant de partir de la maison, est-ce qu’elle avait des commissions?
  • Oui, c’était pour acheter du linge aux enfants, chez Bonaprix ça coûte pas cher. Elle allait aussi au Magasin d’Escomptes.
  • Quand êtes-vous allé à l’Hôtel St-Georges la dernière fois?
  • Au moins 1 an et demi, 2 ans.
  • Est-ce qu’elle, elle y allait rencontrer des amis?
  • Non, elle n’en a jamais parlé.
  • Depuis 3 ans, est-ce qu’elle a manqué souvent par maladie?
  • Depuis 3 ans elle n’a pas manqué de travail. Elle avait mal à la tête de temps en temps, mais elle prenait une pilule et ça se passait.
  • Ces maux de tête, depuis combien de temps qu’elle avait ça?
  • Une ou deux fois par semaine. C’était surtout le matin. Les autres jours qu’elle avait mal à la tête, elle disait que c’était à cause qu’elle avait de la misère à digérer. Elle avait été voir le Dr Gauthier, quand elle était enceinte et il lui a dit qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfants, car c’était dangereux pour elle. Il lui a dit aussi qu’elle avait un rein faible.

Ça semblait effectivement être le cas, puisqu’à l’autopsie on décrivit les reins de Rita comme « congestifs ».

  • Est-ce que vous-même vous avez eu affaire à la police au sujet de votre femme?
  • En 1957, mais on a gagné notre cause. On avait amené deux personnes, dont Gérard Desfossés, et le 22 décembre on était revenu chez nous passer les Fêtes et la fille avait parlé contre moi au lieu que contre Gérard Desfossés. Je n’avais rien fait.
  • Vous n’avez jamais eu affaire à la police, vous-même?
  • Non.
  • Qu’est-ce que vous pensez de cela une femme qui fait du racolage?
  • Je lui disais souvent que ce n’était pas correct.
  • Vous lui disiez dernièrement?
  • Non, plus dernièrement. Elle travaillait.
  • Avant d’être mariée, est-ce qu’elle faisait du racolage?
  • Oui et jusqu’en 1968.
  • À votre connaissance, quelle a été la dernière fois?
  • Depuis 3 ans, elle est tranquille.
  • Vous êtes surpris de voir qu’elle avait recommencé?
  • Elle n’avait pas d’affaire, on ne manquait de rien.

Le témoin fuyait visiblement la question et, malheureusement, le coroner n’insista pas davantage.

Étrangement, il le questionna ensuite sur la marque de sa voiture, qui lui coûtait 78$ par mois.  En plus d’un autre paiement mensuel de 37$ pour des meubles, Beaumier avait emprunté 200$ à l’automne 1970 pour acheter le foin destiné à ses animaux.

Et encore une fois, le coroner revint sur le sombre métier de sa femme, ce qui permit d’établir que Rita recevait de deux à trois appels téléphoniques par mois à la maison, sans jamais que Beaumier n’en connaisse apparemment la nature.  Elle prétextait alors qu’il s’agissait de faux numéros.

  • Est-ce que dans votre automobile vous avez de la boisson?
  • Non, je n’en traîne jamais.
  • D’après vous, est-ce que votre femme en a pris ce soir-là?
  • Elle n’en prend pas. Elle déteste ça.
  • Est-ce que votre femme vous aurait parlé de d’autre chose?
  • Elle a pas parlé.

Encore une fois, sans raison apparente, le coroner Daigle insistait pour faire un lien entre Rita et l’alcool.  Mais rien n’y fit.  Le rapport d’autopsie était là pour corroborer les dires du témoin.

  • Est-ce qu’elle vous semblait en bonne forme?
  • Oui. J’ai vu une fille qui travaille avec elle. Elle m’a dit qu’elle avait fait des farces jusqu’à 3h00, et ensuite elle a demandé à Mariette de dégarnir les tables parce que « mon mari m’attend ».
  • Vous êtes marié avec votre femme depuis quand?
  • En 1959.
  • Depuis cette période, est-ce qu’il se serait passé des histoires de menaces ou de chantage?
  • Non.
  • Vous-même, est-ce que vous avez eu des menaces ou du chantage?
  • Non.
  • Est-ce qu’il n’y a jamais eu quelqu’un qui en voulait à votre femme ou à vous-même?
  • Non.

Il fut ensuite question que Rita ait été traité par le Dr Pierre Lahaie en 1957 ou 1958, c’est-à-dire avant d’avoir trois enfants avec Beaumier.

  • Quels étaient les meilleurs amis de votre femme?
  • Les waitresses [sic], c’étaient des amies de travail.
  • À part ça?
  • Elle n’en avait pas.

Il fut ensuite question que les Beaumier recevaient très peu de visiteurs à la maison, exception faite du père de Robert qui « venait des fois faire un tour » et un dénommé Lucien Cournoyer, un matelot travaillant sur le bateau Beauport.

En terminant son interrogatoire, le coroner se permit néanmoins un commentaire.

  • Est-ce que vous connaissez ça un monsieur Charles Brouillette?
  • Non.
  • Lui, il connaissait bien votre femme, et ce depuis plusieurs années.

Dans le dossier d’archives, rien ne permet de croire qu’il y ait eu d’autres témoins que Beaumier.

Le verdict final du coroner Daigle apparaît en ces termes : « Mme Rita Beaumier était serveuse aux tables du restaurant Green Pensy de la rue des Forges à Trois-Rivières.  Elle termina son travail vers 3h00 A.M. le 17 janvier et semblait en bonne forme physique et son mari Robert l’attendait dehors dans son automobile.  Elle lui dit qu’elle avait une commission de 5 minutes à faire au 589 Bureau : lui ne semblait pas savoir la nature de cette commission.  Elle décéda dans le lit de M. C. Brouillette du 589 Bureau « des circonstances naturelles » trouble de décompensation [insuffisance] cardiaque ».

Si certaines réponses de Beaumier peuvent entre-ouvrir des portes aux amateurs de conspirations, on peut comprendre que certaines de ses réponses ont pu être données dans la crainte de se voir lui-même accabler de certaines accusations de proxénétisme.  Quelques mensonges ou zones grises de cet ordre ne permettent cependant pas de remettre en question la cause du décès.

Ce qui est certain, c’est qu’il n’existe maintenant plus aucune raison de douter que la mort de Rita Beaumier n’ait pas été naturelle.  Elle ne portait aucune plaie ni autre anomalie externe, tandis que le rapport d’autopsie pointe clairement l’œdème pulmonaire.

Si on a pu se laisser tenter par une histoire de dissimulation, phénomène motivé par le mythe engendré par les résultats de l’enquête de la CPQ, force est d’admettre qu’il faut abandonner l’idée.  Après tout, les documents existent toujours.  Non seulement ils n’ont pas été dissimulés ni détruits, mais ils sont disponibles à une consultation publique.  Une autre prétention de l’affaire Dupont qui s’écroule.

Rita Beaumier aura donc laissé une infime trace dans l’histoire judiciaire trifluvienne en ayant eu la malchance de mourir au moment même de pratiquer ce qu’on appelle encore le plus vieux métier du monde.

[1] Bibliothèque et Archives Nationales du Québec.