Jacques Mesrine : la cavale québécoise

Jacques Mesrine
Jacques Mesrine

            Pour plusieurs, et peut-être davantage du côté européen, le nom de Jacques Mesrine est synonyme de légende dans le milieu criminel.  Ici, on se souvient encore de son passage remarqué au tournant de la décennie 1970.  A-t-il été une véritable légende du crime?  Le Québec est-il à l’origine du lancement de sa carrière?

            En 2008, je me trouvais à Paris au moment de la sortie du film L’Instinct de mort de Jean-François Richet, le premier de deux volets.  Là-bas, on y ressentait les échos d’un certain mythe.  C’est du moins ce que j’ai compris lors de ma conversation avec un propriétaire de pizzéria de Lagny-sur-Marne.  Toutefois, ce n’est qu’après mon retour au Québec que j’ai pu visionner ce film dans lequel le rôle principal du voyou est interprété par Vincent Cassel.

            Sachant parfaitement que la quête de la vérité n’est généralement pas l’objectif premier du cinéma, la question qui s’imposait était justement de savoir quelle en était la part d’authenticité.

            Comme dans le film de Richet, les premières frasques du couple Jacques Mesrine – Janou Schneider en sol québécois apparaissent avec le kidnapping de leur employeur, le millionnaire Georges Deslauriers.  Quoique handicapé, Deslauriers réussira à se libérer de ses agresseurs alors qu’on le gardait maladroitement dans un appartement de Montréal, en juin 1969.  Dans son livre de 1977, Mesrine écrira : « je n’étais pas fait pour ce genre de travail.  Le chantage à la vie humaine n’était pas dans mes cordes ».

            Libre à vous de boire ces paroles.  N’empêche qu’en 1979, en France, il répéta l’expérience avec Lelièvre, un millionnaire âgé de 80 ans.  Un ennemi public numéro 1 qui s’en prend aux vieillards et aux handicapés?

            Le 30 juin 1969, le corps d’Éveline LeBouthillier, la propriétaire du Motel Les Trois Sœurs à Percé, en Gaspésie, était retrouvée sans vie.  La femme de 58 ans avait été étranglée et ses bijoux volés.

            Lucien Aimé-Blanc, Commissaire divisionnaire célèbre pour avoir traqué Mesrine en 1979, écrira dans son livre La chasse à l’homme publié en 2002 qu’il croyait Mesrine responsable de ce meurtre.  En effet, le couple maudit se trouvait dans les parages à l’époque du drame, fuyant les autorités montréalaises à la suite du fiasco de l’affaire Deslauriers.

            Le film de Richet zappe complètement cet épisode gaspésien, un moment pourtant très fort dans la carrière du truand, sinon crucial.  Le cinéaste français cherchait-il à embellir l’image de son personnage en buvant ses paroles?

            Ce qui est sûr, c’est que Mesrine lui-même passa ensuite beaucoup de temps à se défendre d’avoir commis ce meurtre.  Évidemment, pour un truand qui cherchait la gloire, il était plus difficile de faire avaler aux admirateurs le meurtre d’une femme sans défense.

            Comme on le sait, Mesrine et Schneider seront arrêtés aux États-Unis au cours de l’été 1969 en possession des bijoux de LeBouthillier.  De retour au Québec, leur charisme se révéla aux caméras des journalistes.  Éventuellement, Mesrine écopera de 10 ans de pénitencier pour l’enlèvement de Deslauriers, en plus d’une année pour évasion.  Sa compagne héritera quant à elle d’une peine de 5 ans.

            C’est le 18 janvier 1971, au palais de justice de Montmagny, que s’ouvrit le procès de Jacques Mesrine et Jeanne « Janou » Schneider pour le meurtre de Percé.  Le juge désigné était Paul Miquelon, ancien collègue du redoutable Me Noël Dorion, avec lequel il avait travaillé, entre autres, sur les affaires de Sault-au-Cochon et de Wilbert Coffin.  Du côté de la Couronne, on retrouvait les procureurs Maurice Lagacé et Bertrand Laforêt.  Quant à la défense des deux accusés elle fut assurée par Me Raymond Daoust, épaulé de Me Lucien Grenier.

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Jean-Paul Mercier

            Le Dr Richard Authier témoigna à l’effet que la victime avait bien été étranglée, probablement par un tablier qui fut d’ailleurs retrouvé autour de son cou.  Il fallait donc en déduire qu’il avait fallu un minimum de force physique pour commettre ce crime.

            Le Soleil décrivit les accusés comme « tout à la joie de se revoir après plusieurs mois de séparation, [ils] ont assisté au début du procès sans la moindre nervosité, ni la moindre gêne.  Ils se sont laissés, à loisir, photographier, auprès de leur procureur, Me Raymond Daoust, en dehors des heures d’audience.  Un gros cahier en main, M. Mesrine collige des notes qu’il transmet ensuite à son procureur ».

Comme pour contredire ce compte-rendu journalistique, Mesrine écrira plus tard qu’en s’installant « dans le box, nous nous assîmes.  Jane m’avait pris la main. Elle tremblait, je la sentais nerveuse ».

            Denis Léveillée, l’expert en empreintes digitales de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC), témoigna pour la Couronne à l’effet que les empreintes trouvées dans la maison appartenaient aux accusés.  Mais lorsque Me Daoust s’avança pour le contre-interroger, l’expert passa un sale quart d’heure.  Parlez-en à Me Clément Fortin qui a révisé minutieusement tout le procès pour en faire un livre en 2013 : Mesrine, le tueur de Percé : une fraude judiciaire.  Me Daoust s’est tellement acharné sur les détails qu’il a réussi à installer un doute où, apparemment, il n’y en avait pas.  Il répéta l’exercice avec plusieurs autres témoins, dont Irène LeBouthillier, la nièce de la victime.  La jeune fille célébrait son 16ème anniversaire le jour même de son témoignage sous serment.  Mitraillée par les questions de Daoust, et cela sans intervention de la part du juge, ses propos furent sans doute mal interprétés par les jurés[1].

            Dans sa conclusion, Me Fortin posa une question importante : « que penser des contre-interrogatoires harcelants, répétitifs et vexatoires?  Il ne devrait pas être permis à un procureur de s’acharner sur les témoins dans le but évident de les confondre, de les intimider et de leur faire dire, à la fin, n’importe quoi pour les discréditer auprès des jurés.  L’avocat [Raymond Daoust] a atteint son objectif, mais a-t-il bien servi les intérêts de la justice?  On ne doit pas s’étonner du peu d’empressement que manifestent des témoins potentiels.  La crainte de se « faire mettre en boîte » leur fait fuir la police et les avocats.  Et ils n’ont pas tout à fait tort »[2].

            Des témoins confirmèrent ensuite avoir vu les accusés aux alentours de Percé dans la nuit du crime, alors que des parentes de la victime vinrent identifier les bijoux.  Mais la défense présenta une commission rogatoire faite en France l’année précédente et démontrant que les bijoux n’avaient pas été volés mais achetés à Paris.  Ainsi, par un stratagème brillant, on faisait passer les parentes et amies de Mme LeBouthillier pour des menteuses.  Un autre fait que déplore d’ailleurs Me Fortin dans son livre.

            Fidèle à lui-même, Mesrine créa un coup de théâtre au moment même où la Couronne établissait la preuve des bijoux.  Il se leva en pleine cour, ignorant probablement les règles de conduite lors d’un procès canadien, pour hurler et accuser le juge Miquelon de faire revivre l’affaire Coffin.  Probablement informé par Daoust, Mesrine tentait de soulever un autre doute quant à l’impartialité de la justice en rappelant ce cas type qui convainc, encore aujourd’hui, beaucoup de Québécois que Coffin a été victime d’injustice.  Mais en fait, selon l’analyse qu’en fait Me Fortin, c’est plutôt Me Daoust et Mesrine qui créèrent de toute pièce une impression d’injustice en se servant de ouï-dire et d’affabulations émanant de l’imagination de Jacques Hébert[3].

            Quant à son comportement agressif, Mesrine en rajoutera lui-même dans son autobiographie en traitant de « salopes » la sœur de la victime et les autres femmes ayant témoigné en lien avec les bijoux.

            Le 28 janvier 1971, Le Soleil publia une histoire selon laquelle Mesrine tenta de s’évader de la prison de Montmagny, là où les autorités le ramenaient chaque soir après les audiences.  L’incendie qu’il causa aurait fait des dommages évalués à 30 000$.  Soulignons au passage que les jurés ne furent jamais mis au courant de ce fait, ni de l’affaire Deslauriers d’ailleurs.  Si cela avait été le cas, la décision du jury aurait-elle été différente?

            Autre élément mystérieux qui s’ajoute à la légende de Mesrine réside dans une phrase qu’il aurait dite à bord d’un avion lors d’un transfert, le 7 août 1969.  En présence de deux policiers, il aurait lancé ceci : « pour cette affaire-là, on s’en tire à perpet (perpétuité); si l’avion s’écrasait, nous aurions notre compte et il y aurait deux flics de moins! ».  Cette boutade prouve-t-elle le côté suicidaire du truand ou tout simplement une autre fanfaronnade destinée à se donner de l’importance?

            Après la plaidoirie de la défense, le juge Miquelon livra son adresse aux jurés le 5 février 1971.  Trois jours plus tard, les médias annonçaient l’acquittement du couple.  Selon Le Soleil, les jurés auraient justifié leur décision – la loi les oblige pourtant à la discrétion – que le procès contenait trop de détails inexpliqués en plus de reprocher de nombreuses contradictions dans les témoignages.  La tactique abusive de Me Daoust avait donc porté ses fruits, au grand désarroi de Me Clément Fortin, qui dans son livre de 2013 qualifia cette affaire de « fraude judiciaire ».  Rien de moins!

            Lors de l’émission radiophonique 2000 ans d’Histoire animée par Patrice Gélinet et diffusée sur France Inter, Jean-Marc Simon, auteur d’une biographie en deux tomes sur Mesrine, affirmera ne pas croire en sa culpabilité.  L’étude exhaustive du procès réalisée par Me Fortin démontre plutôt le contraire.  Rappelons seulement que Simon n’a jamais consulté le dossier judiciaire, en plus de commettre des erreurs de débutant dans la partie de son ouvrage qu’il consacre à la cavale québécoise de son héros[4].

            Parmi les détails intéressants, soulignons cette phrase qu’on retrouve dans le livre de Mesrine : « nous étions aussi accusés d’un meurtre que je n’avais pas commis ».  Pourquoi passer soudainement du « nous » au « je »?

            Pour un truand qui soignait son image, pas étonnant qu’il ait clamé haut et fort son innocence.  Après tout, en admettant que le crime puisse apporter du prestige aux yeux de certaines personnes, le meurtre d’une femme sans défense de 58 ans n’est certes pas le genre de critère qu’on aime inscrire à son curriculum vitae.

            D’ailleurs, pour ce qui est de l’image, Lucien Aimé-Blanc souleva cette apparence d’absurdité : « il [Mesrine] raconte sa vie de voyou en exagérant ses exploits.  Il revendique un certain nombre de meurtres, d’exécutions, de hold-up, dont on sait pertinemment que ce sont des affabulations.  C’est quand même bizarre de publier son propre réquisitoire, deux mois avant un procès aux assises!  Mesrine s’est tellement chargé dans son livre que le procureur a passé son temps à essayer de démêler le vrai du faux.  Malin!  En s’accusant de méfaits qu’il n’a pas commis, il sème le doute sur ceux dont on l’accuse. »

            Un ver à choux tel que Jacques Mesrine ne pouvait rester longtemps cloisonné entre des murs de béton.  Sans doute pour rehausser son prestige, il laissera entendre plus tard que personne n’avait réussi à s’évader du pénitencier St-Vincent-de-Paul, à Laval, là où on le conduisit après le procès de Montmagny pour y purger sa peine relative au kidnapping de Deslauriers.  C’était faux, bien sûr.  D’autres criminels ont réussi, avant et après lui, à sortir de ces murs.  Certes, ils n’ont toutefois pas été très nombreux.  D’ailleurs, en janvier 1971, Le Soleil qualifiait lui-même l’établissement de véritable « passoire ».

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Pénitencier St-Vincent-de-Paul, en 2010. 

             Entre son entrée au pénitencier et l’évasion d’août 1972, la seule chose dont on peut être certain c’est que c’est au cours de cette période que Mesrine fera la rencontre de Jean-Paul Mercier, déjà connu comme un dangereux braqueur.  D’ailleurs, comme je l’ai fait remarquer dans un autre article publié en 2012[5], Mesrine ne fut plus jamais le même par la suite, comme si Mercier lui avait tout appris.  Et nous verrons que la suite des choses le montrera de façon encore plus explicite.

            Projetant les cinéphiles dans l’erreur, le film de Richet prétend que Mesrine et Mercier se sont connus à l’époque de l’enlèvement de Deslauriers.  Ce qui est sûr, c’est que le 21 août 1972 les deux criminels réalisaient leur premier coup conjoint en s’évadant du célèbre pénitencier par une brèche pratiquée dans les grillages des clôtures.  Le lendemain, en première page, La Presse rapportait l’exploit en ces termes : « […] Le solliciteur général du Canada [Jean-Pierre Goyer] s’est dit surpris, hier après-midi, qu’on puisse s’évader sous le nez de gardes dans des tours de guet, d’un pénitencier à sécurité maximum ».  D’ailleurs, pas étonnant que le dossier d’archive concernant cette évasion soit sous le coup d’un scellé jusqu’en 2072!

            En fait, les évadés furent au nombre de six.  En plus de Mesrine et Mercier, on comptait également Pierre Vincent, 26 ans, qui fut repris le jour même; Michel Lafleur, 21 ans; André Ouellette, 33 ans; et Robert Imbeault, 23 ans.  Les policiers furent nombreux à fouiller la région dans l’espoir de tous les retrouver avant qu’ils ne commettent d’autres crimes graves.  Un hélicoptère fut d’ailleurs mis à leur disposition.

            Si on doit en croire Mesrine, lui et Mercier auraient franchi l’autoroute 25 avant de forcer des automobilistes à les conduire au cœur de Montréal.  Les deux lascars semblent avoir bénéficié d’une certaine aide extérieure car dès leur arrivée dans la métropole un appartement rempli d’armes les attendait.   Selon Mesrine, leur contact extérieur aurait été une jeune femme qu’il prénomme « Lizon » dans son livre et qui, le même soir, « devint la maîtresse de Jean-Paul […] ».  Pourrait-on présumer que cette femme était Suzanne Francoeur, celle qui les accompagnerait au cours des semaines suivantes?  Celle-ci n’était apparemment pas une enfant de cœur, sans faire de vilain jeu de mots.  Elle avait été condamnée en 1965 pour distribution de faux billets de banque.

            Selon La Presse, les six fugitifs avaient un « devoir moral » de s’évader, faisant ainsi référence aux piètres conditions de détention dénoncées par certains criminels, comme Mesrine et Mercier.  Richard Blass suivra leurs traces peu de temps après en militant en faveur des droits des prisonniers.  Ce dernier aura gain de cause en parvenant à ouvrir les portes des pénitenciers aux journalistes.  Bien sûr, diront certains, on ne montra à ceux-ci qu’une facette du problème.

            Qu’à cela ne tienne, en embrassant une cause comme celle de la défense des détenus, Mesrine et Mercier venaient de s’assurer la sympathie d’une certaine classe sociale, et cela pour le reste de leur existence; et même au-delà.  Malgré tout, le pénitencier de St-Vincent-de-Paul ne fermera ses portes qu’en 1989, dix ans après la mort de Mesrine et quinze après celle de Mercier.

            Mesrine et Mercier ne perdent pas de temps.  Le 25 août 1972, il leur faut une dizaine de minutes pour s’attaquer à la Caisse Populaire Desjardins de Saint-Bernard de Dorchester et celle de Saint-Narcisse de Lotbinière.  Selon les estimations de Mesrine, cela leur aurait rapporté 26 000$ (selon les journaux, on parlerait plutôt de 10 000$ environ).  Dans son film, Richet met en scène cette double attaque en nous montrant d’ailleurs l’une des deux institutions sous le nom de « Crédit Populaire St-Bernard ».  Mais la scène montre que les deux banques se faisaient face, sur la même rue.  C’est faux.  Les deux établissements se trouvaient dans deux villages séparés de quelques kilomètres.

            Le 23 octobre 2010, je me suis rendu sur place pour constater que les deux caisses populaires étaient toujours en opération, quoique leur architecture s’était adaptée à l’évolution des 38 dernières années.  Les villages de St-Bernard et de St-Narcisse-de-Beaurivage sont distants de 10,7 km.  J’ai parcouru cette distance en 8 minutes, et cela en comptant le fait que j’ai dû me ranger sur le côté de la route pour laisser circuler une large moissonneuse batteuse.

            Selon Mesrine, son complice québécois aurait tiré un coup de feu à l’intérieur de l’une des deux institutions, sans toutefois blesser qui que ce soit, avant de sortir et de remonter en voiture « devant deux petites vieilles qui étaient tout étonnées de nous voir sortir de la banque avec une arme à la main ».  Il prétendit aussi avoir pris en auto-stop une jeune fille de 14 ans.  Celui qui adorait soigner sa réputation se contenta d’écrire que « cela lui ferait des souvenirs pour ses petits-enfants ».

            Ce qu’on doit retenir de ce bref épisode de la région de Lotbinière, c’est que les deux évadés échappèrent aux recherches par une connaissance précise et très développée des petites routes.  Ce talent ne pouvait qu’être attribuable à Jean-Paul Mercier, qui était originaire de Ste-Agathe-de-Lotbinière.  C’est là qu’il avait vu le jour le 6 juin 1944, le jour même du très historique débarquement de Normandie.  De là la déduction selon laquelle il semble beaucoup plus probable que Mesrine ait été l’apprenti de Mercier, du moins en ce qui concerne les braquages.

            Le fait que Mercier ait été assez futé pour échapper aux recherches policières sur « son terrain » mènera à un autre fait d’armes.  Les attaques de banques n’auraient eu comme seul objectif de financer leur prochain projet diabolique : l’assaut du pénitencier St-Vincent-de-Paul.

            Le film de Richet donne dans le spectaculaire en montrant une scène où Mesrine et Mercier reviennent, lourdement armés, pour s’attaquer directement au méchant pénitencier.  Ils auraient même fait la promesse avant de s’évader de revenir pour libérer leurs « collègues ».  Le film nous montre un mitraillage en règle et des voitures de police qui explosent sous les grenades.   Dans les faits, aucune explosion ni décès.  Mais les deux énergumènes ont véritablement tenté une attaque le 3 septembre 1972 avant d’être repoussés par les tirs des gardiens postés dans les miradors.

            Selon La Presse, qui n’identifiait pas les deux assaillants, une voiture suspecte, qui rôdait autour du pénitencier depuis un certain temps, fut prise en chasse par une auto-patrouille.  On aurait atteint des vitesses frôlant les 120 km/h.  Soudainement, la voiture de devant s’est immobilisée et un homme armée (possiblement une M-1 semi-automatique) en est sorti pour mitrailler les deux policiers, les agents Jean-Paul Viau et Serge Morin, tous deux du poste 10 de Laval.  Les deux policiers se seraient couchés sur la banquette, tandis que leur véhicule s’immobilisait lentement dans le fossé, vers lequel ils ont ensuite rampé.  Rappelons que les agents Viau et Morin n’avaient que des revolvers de calibre .38 pour assurer leur défense, ce qui ne faisait visiblement pas le poids devant une arme d’assaut.

            Heureusement pour eux, ce sont les tirs des gardiens postés dans les miradors du pénitencier qui leur ont sauvé la vie.  Sous leurs tirs, les deux assaillants remontèrent en voiture pour prendre la fuite.  En tout, La Presse estima qu’il y avait eu une soixantaine de coups de feu.

            La voiture des tireurs-fous, une Dodge, fut retrouvée peu après et dans laquelle on retrouva des vêtements neufs et des cisailles.  On en déduisit qu’ils avaient réellement l’intention de faire libérer les autres détenus.  Interrogés par La Presse, Viau et Morin se plaignirent de ne pas être suffisamment bien armé pour faire face à ce genre de menace.

            Aucune grenade ni explosion comme dans le film de Richet!

            La rage de Mesrine et de Mercier n’était toutefois pas terminée.  C’est vers cette époque que le chroniqueur Claude Poirier les aurait croisés dans un restaurant de Montréal.  Dans son émission Secrets judiciaires, le narrateur ouvrait un épisode en disant que « Claude Poirier a très bien connu Jacques Mesrine ».  Pourtant, on apprenait ensuite que Poirier leur avait parlé une dizaine de minutes seulement … dans les toilettes d’un restaurant.

            Bref, le 10 septembre 1972, les deux évadés atteignirent le summum de la violence en commettant un double meurtre sur les personnes d’Ernest St-Pierre et Médéric Côté, les deux seuls gardes-chasse de toute l’histoire du Québec à mourir assassinés.  Le drame s’est produit dans le rang de la Petite Belgique à Saint-Louis-de-Blandford.  Deux versions se contredisent pour expliquer l’affrontement.  Selon la première, St-Pierre et Côté auraient répondu à une plainte de citoyens qui avaient entendu des coups de feu, mais il semble plus vraisemblable que les deux hommes se soient rendus sur place seulement parce que ce rang faisait partie de leur patrouille habituelle.

            Qu’est-ce qui a déclenché les tirs?  Mesrine a évidemment sa version, mais il serait plus honnête de dire que nous ne le saurons jamais.  Ce qui est sûr, c’est que St-Pierre et Côté ont été sauvagement abattus de plusieurs coups de feu.  Dans le film de Richet, on voit Cassell (Mesrine) utilisé un Colt .45, alors que dans la réalité l’arme de poing utilisée était de calibre .22.

            Peu de temps après, Mesrine et Mercier passaient la frontière américaine.  Selon l’histoire généralement acceptée, Mercier dut revenir au Québec quelques semaines plus tard pour faire soigner Suzanne Francoeur, mordue par un chien au Venezuela.  Peu après leur rentrée, le 4 décembre 1972, le couple était arrêté à Montréal.  Quant à Mesrine, il ne remettra plus jamais les pieds en sol québécois.

            À la fin de décembre, Suzanne Francoeur sera appelée à témoigner à Victoriaville lors de l’enquête du coroner Thibault sur le double meurtre de St-Pierre et Côté.  Elle s’y révélera être une piètre menteuse.  Mercier y sera appelé en janvier 1973.  En dur à cuir qu’il était, il ne dira rien.

            En mai 1973, Mercier décida de plaider coupable, privant ainsi le public des détails que contenait le dossier.  Il retournera au pénitencier St-Vincent-de-Paul.  Il s’en évadera encore à deux reprises.  La dernière occasion se présenta à l’automne 1974, en compagnie de Richard Blass.  Mercier reprit aussitôt les braquages, ce qui lui coûtera la vie à la fin d’octobre lorsqu’il sera abattu par les tirs policiers dans le quartier St-Léonard.

            Retourné en France, Mesrine continuera sa vie de truand jusqu’à ce qu’il tombe, à son tour, sous les balles des policiers en novembre 1979, porte de Clignancourt, à Paris.

 


Médiagraphie

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières.  Enquête du coroner Thibault sur le double meurtre d’Ernest St-Pierre et Médéric Côté, District judiciaire d’Arthabaska, 1972-73.

BLANC, Lucien-Aimée.  La chasse à l’homme : la vérité sur la mort de Mesrine.  [Paris] : Plon, 2002. 241 p.

BROUSSARD, Commissaire.  Commissaire Broussard : mémoires.  [Paris] : Plon, 1997.  Édition Stock, 2005.  694 p.

ENNEMI PUBLIC NO 1, L’.  Jean-François Richet, réalisateur.  Film cinématographique, 2009, DVD.

FORTIN, Clément.  Mesrine, le tueur de Percé : une fraude judiciaire.  Wilson & Lafleur, Montréal, 2013, 421 p.

INSTINCT DE MORT, L’.  Jean-François Richet, réalisateur.  Film cinématographique, 2009, DVD.

MESRINE, Jacques.  L’Instinct de mort.  Paris : Éditions Jean-Claude Lattès, 1977.  Paris : Éditions Champ Libre, 1984, 392 p.

SIMON, Jean-Marc.  Jacques Mesrine dit le Grand.  Paris : Éditions Jacob-Duvernet, 2008, 402 p.

Société Radio-Canada, les archives de Radio-Canada.  Mesrine, l’ennemi public, est abattu.  Diffusé le 2 novembre 1979.  Accès : http://archives.radio-canada.ca/societe/criminalite_justice/clips/17051/

(Note : les journaux consultés ont été trop nombreux pour être tous cités ici)

 

 

 

 

[1] Pour en savoir davantage sur les détails de ce témoignage, je vous invite à lire l’article que j’y consacrais en 2013 : https://historiquementlogique.com/2013/11/19/proces-mesrine-schneider-le-temoignage-direne-lebouthillier/

[2] Clément Fortin, Mesrine le tueur de Percé : une fraude judiciaire, (2013), p. 404.

[3] Jacques Hébert a écrit deux livres à l’origine de la légende de Wilbert Coffin.  Bien qu’il a été débouté et ridiculisé par la Commission Brossard, qui démontra qu’il n’y avait aucune preuve d’injustice dans le déroulement du procès de Coffin, le récit de Hébert compte encore de nombreux adeptes.

[4] Pour plus de détails sur mon analyse de l’ouvrage de Simon : https://historiquementlogique.com/2011/02/23/jacques-mesrine-dit-le-grand-de-jean-marc-simon/

[5] Voir : https://historiquementlogique.com/2012/06/15/jean-paul-mercier/

Procès Mesrine-Schneider: le témoignage d’Irène LeBouthillier

Évelyne LeBouthillier, propriétaire du motel Les Trois Sœurs à Percé, était âgée de 58 ans lorsqu'elle a été étranglée par Jacques Mesrine dans la nuit du 29 au 30 juin 1969.
Évelyne LeBouthillier, propriétaire du motel Les Trois Sœurs à Percé, était âgée de 58 ans lorsqu’elle a été étranglée par Jacques Mesrine dans la nuit du 29 au 30 juin 1969.

La sortie en 2012 du livre de Clément Fortin Mesrine le tueur de Percé, une fraude judiciaire a permis de remettre à l’ordre du jour le sujet encore bien vivant dans l’inconscient collectif de cette partie de notre histoire judiciaire, en plus de présenter le procès Mesrine-Schneider de façon objective.  Devant la majorité des publications consacrées au célèbre truand français, on n’avait sans doute jamais eu droit à un ouvrage aussi neutre.  Non seulement Fortin relate de nombreux témoignages directement tirés des transcriptions sténographiques mais il dénonce aussi l’acharnement de l’avocat Raymond Daoust envers certains témoins, une attitude qui atteint un point culminant lors de l’apparition à la barre de la jeune Irène LeBouthillier, la nièce de la victime.  Le jour même de son témoignage, la jeune fille célébrait son 18ème anniversaire de naissance.

Toutefois, l’auteur a choisi de ne pas inséré ce témoignage dans son docu-roman.  Après avoir moi-même consulté les transcriptions du procès à quelques reprises pour en avoir recopié certaines parties, je présente ici un résumé de cet épisode.  Avant de s’y aventurer, il importe cependant de résumer les faits.

Le 19 juin 1969, à Montréal, Jacques Mesrine et sa concubine Jeanne « Janou » Schneider, tous deux français, kidnappent à la hâte le richissime Georges Deslauriers.  Ce sera cependant un fiasco pour le couple désorganisé.  En compagnie d’un complice nommé Michel Dupont, ils prennent la fuite jusqu’à Percé, en Gaspésie.  Le 21 juin, le trio s’installe dans la cabine no. 4 du motel Les Trois Sœurs, propriété d’Évelyne LeBouthillier, une célibataire de 58 ans.  Le 25 juin, ils reprennent le train pour revenir vers Montréal.  Dupont est arrêté par les policiers, tandis que le couple maudit se déplace sans arrêt pour tenter de brouiller les pistes, avant de retourner vers Percé.  Ils y arrivent au soir du dimanche 29 juin 1969, où ils sont aperçus par quelques témoins crédibles dans les environs du motel.  Irène LeBouthillier se trouvait alors avec sa tante Évelyne depuis peu afin de l’aider pour la période estivale.  L’adolescente de 16 ans n’était cependant pas présente lors du séjour du couple français et par conséquent elle ne les avait pas encore vus de ses propres yeux.

Le lendemain matin, 30 juin, Irène, qui dormait à l’étage, est réveillée par la sonnerie de la porte.  Elle enfile un pantalon et descend au rez-de-chaussée pour découvrir le corps de sa tante étendu sur le plancher du salon.  Le Dr Richard Authier fixera plus tard la mort entre minuit et 4h00.

Le 19 janvier 1971, au Palais de Justice de Montmagny, Irène LeBouthillier se retrouva dans la boîte des témoins.  C’est là qu’elle fut confrontée à Me Raymond Daoust, l’un des plus redoutables criminalistes de son époque, en plus de devoir subir les regards de Mesrine et Schneider, tous deux assis sur le banc des accusés.

D’abord interrogée par le procureur de la Couronne Me Lagacé, elle dira être arrivée au motel de sa tante le 25 juin 1969.  C’était pour elle un emploi d’été.  Le 29 juin, elle se trouvait donc avec sa tante dans le bâtiment principal, alors entouré d’une dizaine de cabines louées aux touristes.  Ce soir-là, vers 19h30, Évelyne s’absenta afin de rendre visite à une amie, pour ne revenir que vers 22h30.  Durant ces trois heures, Irène était resté seule à garder le bâtiment principal qui comptait trois entrées : une avant située dans le salon, une deuxième avant située dans la cuisine et la dernière, considéré comme une porte arrière, se situait également dans la cuisine.  Cette dernière était aussi surnommé « le tambour ».  Vers 20h00, alors qu’elle était seule, le téléphone avait retentit.

–          Est-ce que c’était, voulez-vous nous dire si c’était un homme ou une femme qui se trouvait au téléphone?, questionna Me Lagacé.

–          C’était un homme.

–          Est-ce qu’il y avait quelque chose de particulier au sujet de l’accent de cet homme-là?

–          Il avait un accent français.

–          Qu’est-ce que vous entendez par un « accent français »?

–          Bien, c’est-à-dire un accent d’une personne qui vient de France ou Belgique, enfin…

–          Alors, est-ce que vous avez eu une conversation avec cette personne?

–          Oui.

–          Qui a duré combien de temps?

–          5 minutes, à peu près.

Entre cet appel et le retour de sa tante vers 22h30, il ne s’était produit rien de particulier.  Au retour de celle-ci, Irène expliqua être descendu de sa chambre pour aller récupérer, à la demande de sa tante, la clé de la cabine no. 9 restée sur la porte.  En revenant, alors que la sonnerie du téléphone retentissait de nouveau, elle avait déposé la clé sur le comptoir de la cuisine.  À ce moment-là, la cabine no. 9 était la salle qui soit vide.

–          C’est votre tante qui a répondu?

–          Oui.

–          Et ce téléphone-là a duré combien de temps?

–          5 à 10 minutes.

–          Pouvez-vous nous dire s’il y avait quelque chose, … est-ce qu’il y avait une certaine relation, entre les deux?

Me Raymond Daoust s’objecta aussitôt en prétextant que le témoin ne pouvait savoir ce qui se passait au bout du fil.

–          Elle peut toujours entendre ce que sa tante dit, intervint le juge Paul Miquelon.

–          Ce que sa tante dit, oui, répliqua Daoust.  Mais pas ce qui se passe au bout de la ligne avec l’interlocuteur.

Le juge laissa entendre que le contexte avait peut-être permis au témoin de comprendre que cette conversation avait eue pour objet la location d’une cabine et il demanda lui-même au témoin de décrire la nature de la conversation.

–          J’ai compris qu’il s’agissait de gens qui devaient venir ce soir-là, fit Irène.

–          C’est un fait, ça, dit le juge.  Je crois que c’est légal, ça.

–          Maintenant, reprit Me Lagacé, est-ce que vous-même, lors du téléphone que vous aviez fait, de quoi a-t-il été question, avec ces gens-là?

Encore une fois, Daoust s’objecta, comme si cela était devenu pour lui son sport favori.  Plus subtile encore, le juge demanda à la jeune femme de s’en tenir à la substance de la conversation qu’elle avait eue à 20h00.  Elle dira alors que la personne accusant un accent français souhaitait d’abord parler à sa tante, ce à quoi elle avait répondu que sa tante était sortie.  L’homme, que la Couronne soupçonnait être Jacques Mesrine, lui avait alors demandé à quelle heure elle serait de retour, et l’adolescente avait répondu qu’Évelyne serait là vers 22h00 ou 22h30.

Questionnée par le juge, Irène établit clairement être allé chercher la clé de la cabine no. 9 au retour de sa tante mais juste avant que le téléphone ne retentisse pour la seconde fois vers 22h30.  Bien qu’elle n’ait entendu que les paroles de sa tante, Irène fut en mesure de confirmer que cette conversation avait pour sujet la location d’une cabine et que le ou les clients allaient se présenter bientôt.

Vers 22h45, Irène était monté à sa chambre, située juste au-dessus de la cuisine, sans avoir été témoin de l’arrivée de qui que ce soit.  Lorsqu’Evelyne eut terminé sa conversation téléphonique, elle s’était présentée dans l’escalier, sans toutefois le gravir, pour dire quelques mots à sa nièce.

–          Vous avez dit que vous étiez montée vous coucher avant le téléphone?, demanda le juge.

–          Pendant le téléphone.

–          Pendant le téléphone?

–          Oui.

Par la suite, Irène dira avoir refermé sa porte de chambre pour dormir et c’est alors que Me Lagacé enchaîna avec les événements tragiques du lendemain.  Irène s’était levé vers 9h15 sans avoir eu un sommeil perturbé par quelque bruit que ce soit.

–          Et qu’est-ce qui vous a éveillée?, l’interrogea Me Lagacé.

–          C’est la sonnette de la porte avant.

–          Alors, est-ce que vous êtes descendue?

–          Je suis descendue.

–          Est-ce que vous êtes descendue immédiatement?

–          Bien, je me suis habillée, et puis je suis descendue.  Et, je suis allée jusqu’à la porte d’en avant.

–          Est-ce qu’il y avait quelqu’un, à la porte d’en avant?

–          Il n’y avait personne.

–          Alors, qu’est-ce que vous avez fait, là?

–          Quand je me suis retournée, j’ai trouvé ma tante, enfin, je l’ai vue.  Et puis ensuite je suis allée à la porte d’en arrière.

–          Maintenant, quand vous êtes allée pour répondre en avant, voulez-vous nous dire si la porte d’en avant était sous clé?

–          Elle était barrée.

Bien qu’incapable de jurer que sa tante ait verrouillé les trois portes donnant accès au bâtiment, Irène était convaincu qu’au moment de monter dans sa chambre pour aller dormir, ces trois portes étaient barrées.  Voilà qui nuisait à la stratégie de la défense.  Ce détail signifiait qu’Evelyne aurait ouvert la porte à des gens qu’elle connaissait puisque les enquêteurs n’avaient trouvé aucune trace d’effraction.  Et on sait qu’Evelyne était quasiment en admiration devant le charme de Mesrine.  D’ailleurs, Irène témoigna à l’effet que sa tante était plutôt craintive, en particulier parce qu’elle vivait généralement seule.  Par conséquent, la Couronne cherchait à établir que la victime n’aurait jamais ouvert sa porte à n’importe qui, surtout à une heure aussi tardive.

Me Lagacé lui montra alors une photo représentant sa tante morte, allongée sur le dos dans le salon, le corps presque entièrement recouvert d’une couverture.  Le témoin reconnut qu’il s’agissait là de la scène qu’elle avait vue ce matin-là après son réveil.  De plus, elle croyait se souvenir que la tête de sa tante reposait sur un oreiller ou un coussin.  On lui fit également reconnaître la couverture en question, déposée en preuve.

Sur l’une des photos de la scène de crime, on lui fit remarquer la présence d’un cendrier sur pied et d’une tasse, ce qu’elle n’avait pas vu le jour même du drame.  Cependant, lorsqu’elle était revenue en compagnie des policiers, Irène avait vu la tasse, qui semblait avoir servi à recevoir un ou une invité(e).  Mais avant d’entrer dans ce genre de détails, le juge Miquelon voulut revenir sur la chaîne des événements en demandant au témoin ce qu’elle avait fait après avoir découvert le cadavre de sa tante.  Irène dira être revenue vers la porte arrière pour se retrouver face à un jeune garçon qui venait demander des sacs de glace mis au congélateur.  En retour, elle avait demandé à ce dernier d’aller chercher son père.  Pour mieux gérer ce cauchemar, l’adolescente avait nettement besoin de la présence d’un adulte.  Après que le père du garçon se soit présenté, la police avait été contactée.

Irène jura n’avoir touché à rien, suggérant que les premiers policiers à débarquer sur les lieux avaient trouvé une scène de crime non contaminée.

–          Et pendant que le petit garçon allait chercher son père, est-ce que vous étiez encore seule dans le motel?, demanda Me Lagacé.

–          Dans l’hôtel, oui.

–          Est-ce que vous êtes sortie?

–          Je suis sortie sur la porte du tambour.

–          Alors, la porte du tambour, à ce moment-là, n’était pas sous clé?

–          Elle n’était pas sous clé.

–          Le jeune homme qui est entré, ce n’est pas vous qui lui avez ouvert?

–          Ce n’est pas moi qui lui ai ouvert.

Il semblait que le ou les assassins aient quitté les lieux par cette porte.

Après avoir fait son appel d’urgence en compagnie du père du jeune garçon, elle était sortie du motel.  Quelques minutes plus tard, le premier policier débarquait sur les lieux.

C’est alors que le juge Miquelon revint sur le premier appel reçu vers 20h00.  On comprit alors que l’homme à l’accent français ne lui avait jamais parlé de la possibilité de louer une chambre, demandant seulement de parler à sa tante.  Toutefois, Irène lui avait demandé s’il désirait en louer une, mais l’homme avait répondu que tout était déjà convenu avec Évelyne.

Ce fut ensuite le moment d’entrer dans les détails.

Irène dira avoir pris ses trois repas de la journée au motel, tout comme sa tante d’ailleurs.  Irène s’était chargée de laver la vaisselle ayant servi pour le souper.  Fait important, elle témoigna à l’effet qu’il n’y avait aucune vaisselle sale au moment d’être monté se coucher, ce qui démontrait que la tasse, ainsi qu’un verre sale retrouvé sur le comptoir, avaient servis à deux invités reçus après 22h45, au moment où l’adolescente se mettait au lit.  Il semblait donc que sa tante avait accueilli deux personnes entre le moment où elle était montée se coucher et son réveil le lendemain matin.

On fit d’ailleurs identifier au témoin la tasse, le verre et les soucoupes d’après des photos déposées comme exhibits.  On en retrouvait une sur le cendrier et une autre sur une chaise.  Elle jura que ces tasses n’y étaient pas au moment d’aller se coucher.  D’ailleurs, elle en avait utilisé une au souper, qu’elle avait ensuite lavée.

–          Est-ce que quelqu’un est allé, avant que la police arrive, dans d’autres chambres?, questionna le juge Miquelon.

–          Je ne pense pas.

Puisqu’il semblait y avoir eu vol dans la chambre de la victime, la question du juge était pertinente.  À l’aide de photos, on fit d’ailleurs identifier au témoin les meubles dans la chambre de sa tante, qui se situait au rez-de-chaussée.  Suite à une brève visite des lieux réalisée après que la police ait pris contrôle de la scène de crime, Irène dira avoir vu dans la chambre de sa tante un tiroir vulgairement laissé sur le lit, tel qu’on pouvait le voir sur les photos judiciaires.

En disant ensuite que ce tiroir « contenait des effets de ma tante, des effets personnels; et il devait aussi contenir de l’argent », elle ouvrit une porte à l’habile avocat de la défense.

–          « Il devait contenir », elle a dit, fit remarquer Me Daoust.

Tandis que l’interrogatoire de Me Lagacé se poursuivait, le témoin précisa que sa tante laissait habituellement son argent dans le tiroir du haut, qui d’ailleurs était verrouillé à clé.  Lorsqu’il lui montra ensuite la photo C-10, il lui demanda s’il s’agissait d’un verre qu’elle avait vu précédemment dans l’armoire.

–          C’est assez suggestif, Votre Seigneurie, intervint Me Daoust.  Je m’objecte.

–          Peut-être, oui, fit Me Lagacé.  Je m’excuse.

–          Il doit s’agir probablement de ce verre-là, reprit Irène.

–          Juste un instant!, répliqua à nouveau Me Daoust.  J’ai fait une objection.


Vous n’avez pas besoin de faire d’objection, fit Me Lagacé, vous avez parfaitement raison.  Je m’excuse.  Je ne peux pas faire beaucoup plus.

–          Non, non.  C’est parce que, voici…

–          Je pense bien que c’est amplement prouvé que … est-ce le verre qu’on voit dans le salon, ça?, coupa le juge.

–          C’est amplement prouvé, ça, répondit Me Lagacé.

–          C’a été amplement prouvé qu’il y avait un verre dans le salon, trancha le juge Miquelon.

Peu après, le procureur Lagacé confia le témoin à Me Raymond Daoust, qui s’apprêtait à livrer un contre-interrogatoire serré.  Avant de laisser toute la place à l’habile plaideur, le juge Miquelon voulut préciser quelques détails, entre autre que la clé de la cabine no. 9 avait été récupérée après le premier appel téléphonique, et que cette même cabine était restée libre toute la nuit, suggérant qu’elle ait été réservée pour le couple Mesrine – Schneider.

Irène jura avoir laissé la clé de cette cabine sur le comptoir mais qu’au matin de la découverte du cadavre celle-ci se trouvait dans le salon, sur un divan près duquel gisait Évelyne.  De plus, elle ajouta que sur le comptoir se trouvait un bocal en verre dans lequel on gardait le lait en conserve de marque Carnation.  Elle avait également constaté la présence d’une bouteille d’eau minérale à moitié pleine de marque Vichy sur le comptoir.  Cette bouteille, jura-t-elle, n’était pas là au moment de monter à sa chambre la veille.

Ce fut alors à Me Daoust de contre-interroger le témoin, un moment qui laissa place à une certaine controverse concernant les abus de certains criminalistes.  Jugez-en par vous-mêmes!

–          Mademoiselle LeBouthillier, commença Me Daoust, cette clé qui a été produite comme exhibit C-38, c’est la clé du chalet numéro 9?

–          Oui.

–          Que vous êtes allée chercher la veille, vers 22h00, c’est-à-dire, le 29?

–          Vers 22h30, oui.

–          Vers 22h00, 22h30, et que vous aviez déposée sur l’évier?

–          Sur le comptoir de l’évier.

–          Et là, vous êtes allée vous coucher, n’est-ce pas?

–          Oui.

–          Quand vous êtes partie pour votre chambre – qui était au second étage – cette clé-là était sur le comptoir de la cuisine?

–          Oui.

–          Ça, vous jurez ça?

–          Oui.

–          Et la même clé vous l’avez revue, je pense, le lendemain?

–          Oui, dans le courant de la journée.

–          Où est-ce qu’elle était cette clé?

–          Elle était sur le divan, dans le salon.

–          Sur le divan, dans le salon?

–          Le divan, face à la route.  Il y en avait deux.

–          Le divan où votre tante a été trouvée.  Le divan… on parle de la pièce où votre tante a été trouvée?

–          Oui, c’est ça.

–          Lorsque cette clé a été trouvée le matin, vous étiez seule?, reprit Daoust.

–          …

–          La clé que je vous montre en ce moment, est-ce que vous étiez seule dans la maison?

–          Oui.

–          Est-ce que vous y avez touché à cette clé?

–          Je n’y ai pas touché.

–          Lorsque les officiers de police sont arrivés, vers 9h30, est-ce que vous leur avez montré cette clé-là?

–          Non.

–          Pourquoi?

–          … je n’avais aucune raison de le faire.

–          Vous n’aviez aucune raison de le faire.  Dans l’après-midi, lorsque le Lieutenant Caron – en charge de cette enquête – et les autres officiers de police et le Docteur Authier sont venus sur les lieux avec le photographe, monsieur Léveillé, est-ce que vous avez indiqué… est-ce que d’abord cette clé était encore là, l’après-midi?

–          Oui, je l’ai revue, en présence de…

–          Vous l’avez revue, en présence de qui, mademoiselle?

–          De monsieur Caron.

–          Est-ce que le photographe était là à ce moment-là?

–          Je ne pourrais pas vous dire.

–          Monsieur Caron n’était pas seul à ce moment-là?

–          Je sais qu’il y avait dans la maison monsieur Caron, monsieur Léveillé, monsieur Blinco aussi, je pense.

–          Lorsque monsieur Caron est entré dans la pièce où reposait votre tante, il était avec monsieur Léveillé?

–          Oui.

–          Monsieur Léveillé a pris des photos?

–          Il n’a pas pris de photos quand j’y étais.

–          Où étiez-vous?

–          Moi, je suis revenue dans le courant de la soirée.  L’après-midi, je n’y étais pas.

–          Au moment où monsieur Caron est arrivé, vous étiez là?

–          Je n’y étais pas.

–          Qui était dans la maison à ce moment-là?

–          C’est-à-dire qu’on avait appelé les policiers, ils étaient venus le matin.  Quand les policiers étaient arrivés, moi, je suis partie.  Je suis revenue quand on m’a appelée, dans le courant de la soirée.

–          Quand vous êtes partie de la maison, il était quelle heure?

–          Il devait être dix heures moins quart.

–          Dix heures moins quart du soir?

–          De l’après-midi… le matin, c’est-à-dire.

–          Et vous êtes revenue à quelle heure?

–          Dans le courant de la soirée.  Je ne me souviens plus exactement à quelle heure.

–          Où étiez-vous durant cet intervalle de temps, mademoiselle LeBouthillier?

–          Je suis allée chez la sœur de mademoiselle LeBouthillier.

–          Mademoiselle Biard?

–          Madame Biard.

Daoust se montra également pointilleux sur le moment où la police avait interrogé Irène.  Selon elle, c’est seulement au cours de la soirée qu’elle avait pris la peine de les rencontrer pour éclaircir les faits.  C’est ensuite que le criminaliste se montra encore plus méticuleux, au point de laisser clairement voir que sa stratégie était de laisser planer un doute sur la possible complicité d’Irène dans le meurtre.

–          Le matin, Mlle LeBouthillier, lorsque vous vous êtes levée vers 9h30, n’est-ce pas, est-ce que c’était l’heure où vous vous leviez d’habitude?, questionna Daoust.

–          Oui.

–          Lorsque vous vous êtes levée, vers 9h30, et que vous vous êtes rendue en bas, après avoir rencontré le jeune homme … il y a un jeune homme qui sonnait, n’est-ce pas…

–          Oui.

–          Comment s’appelle ce jeune homme?

–          Je ne sais pas.

–          C’était un pensionnaire de l’hôtel?

–          Il demeurait à un des motels.

–          Son nom, j’imagine, était enregistré?  Il était avec ses parents?

–          Oui.

–          Il avait quel âge?

–          Il avait peut-être 6 ou 12 ans.

–          Et est-ce que ses parents sont venus, à ce moment-là?

–          Son père est venu; je pense que c’était son père, du moins.  Il est venu plus tard.

–          Son père s’appelait comment?

–          Je ne sais pas.

–          Vous ne savez pas.  Il était enregistré, son père?

–          Ça devait.

–          Il occupait quel motel?

–          Je ne sais pas non plus.

–          Et là, par la suite, vous êtes allée vers le salon, et c’est là que vous avez constaté, évidemment, qu’il était arrivé quelque chose à votre tante?

–          C’est-à-dire que je suis allé dans le salon avant d’avoir rencontré le petit bonhomme en question.

–          Et là, il y a eu des appels téléphoniques de faits?

–          Oui, un appel téléphonique.

–          Il était quelle heure à ce moment-là?

–          …

–          Approximativement?

–          9h00.

–          Et ç’a pris combien de temps avant que les policiers arrivent sur les lieux?

–          Une question de minutes.

–          Et vous, où étiez-vous, à ce moment-là?

–          J’étais dans la maison au moment où on a appelé.

–          Oui?

–          Puis, ensuite, je suis ressortie par la porte d’en arrière, dans le tambour.

–          Êtes-vous allés dans la pièce, dans la chambre centrale après avoir constaté l’état dans lequel… la condition dans laquelle votre tante se trouvait?

–          Si je suis retournée dans le salon après?

Irène admit que, par respect, elle n’entrait jamais dans la chambre de sa tante, une information que Me Daoust prit à la lettre pour tenter de la coincer un peu plus tard.

–          Voulez-vous regarder, mademoiselle, une photo que je vous exhibe, qui est produite comme pièce 17, et nous dire ce que cette photo représente?

–          C’est la chambre de mademoiselle LeBouthillier.

–          Voulez-vous regarder sur la commode de cette chambre-là, la commode centrale, et nous dire si vous voyez une clé sur le dessus?

–          Oui.

–          S’agit-il de la même clé?

–          Non, parce que … il me semble que cette clé, c’est une clé d’une serrure ancienne, disons.

Le juge signala son incompréhension de la situation, mais Daoust continua son contre-interrogatoire en demandant à Irène sur quoi se basait-elle pour faire une telle affirmation.

–          Il me semble que cette clé, dit-elle, c’est de vieilles clés qui sont plus longues que cette clé-là.

–          Sur quoi vous basez-vous pour dire ça?, questionna Daoust.

–          Mais… les clés sont faites avec un anneau au bout, tandis que ça, c’est une serrure plus neuve.

–          Comment sur cette photo-là pouvez-vous dire que ce n’est pas la même clé?

–          On peut voir le bout de la clé.

–          On peut voir le bout de la clé, sur la photo que je vous montre?

–          Je la vois.

–          Et sans agrandissement, sans loupe, vous dites que ce n’est pas la même clé.  Est-ce que vous jurez ça?

–          …

–          Ou si vous n’êtes pas certaine?

–          Non, je le jure.

Daoust tenta ensuite de la déstabiliser en revenant avec une photo du déposé comme pièce qu’il compara à un autre, et Irène ne put cette fois jurer qu’il s’agissait du même objet apparaissant.  Lui demandant de faire le même exercice avec la tasse, cette fois la jeune femme se montra catégorique.

–          Voulez-vous dire à messieurs les Jurés qu’il y a un signe quelconque, une marque ou une initiale, ou une fêlure, quelque chose qui vous permette de dire à messieurs les Jurés qu’il s’agit de ces tasses-là qui apparaissent sur la photo et pas d’autres?

–          …

–          Voulez-vous dire à messieurs les Jurés sur quoi vous vous basez pour dire qu’il s’agit des mêmes tasses?

–          Les motifs sont exactement les mêmes, mais il y a une tasse rouge, celle-là sur laquelle c’est écrit « maman », on la retrouve; exactement la même.

–          Est-ce que vous voyez le motif rouge sur la tasse sur laquelle est écrit « maman »?

–          Je ne peux pas voir le motif rouge.

–          C’est justement ce que je vous demande.  Vous dites que vous l’identifiez par le motif rouge.

–          Bien, le motif, disons.

–          Non, vous avez dit « le motif rouge », n’est-ce pas, et sur la photo on voit « maman »?

–          Je retire le « motif rouge ».

–          Alors, si vous identifiez une tasse, décrivez ce sur quoi vous vous basez? alors, le motif rouge est à l’endos de la tasse; la photo vous exhibe une tasse sur laquelle il est inscrit « maman », n’est-ce pas?

–          Oui, avec un motif.

Le juge Miquelon rappela alors à Me Daoust que, plus tôt en matinée, le témoin avait identifié ces mêmes tasses comme étant bien celles appartenant à sa tante et qu’elle les avait lavées la veille du drame.  Malgré tout, Daoust reprit son contre-interrogatoire.

–          Vous avez déjà vu des tasses semblables à celles-là?

–          Semblables, non, mais…

–          Chez des marchands de vaisselle?  Vous n’avez jamais vu ces motifs-là – des tasses avec des violettes dessus?

–          Je ne crois pas.

–          Est-ce que vous avez déjà magasiné…

–          Comme tout le monde.

–          … dans les magasins.  Vous avez déjà acheté de la vaisselle?

–          Jamais.

–          Si vous n’avez jamais acheté de vaisselle, comment pouvez-vous dire où il y a d’autres tasses, s’il y a d’autres tasses semblables ou pas à celles-là sur le marché?

–          Je n’ai pas dit qu’il n’y avait pas d’autres tasses.

–          Vous admettez que ça peut être des tasses semblables à celles-là?

–          J’admets qu’il peut y avoir d’autres tasses semblables.

–          Il peut y avoir d’autres tasses semblables à celles-là?  En d’autres termes, vous convenez que ce n’est pas un modèle exclusif?

–          J’en conviens.

–          Alors, ce que vous pouvez dire, n’est-ce pas, en regardant ces tasses qui ont été produites comme C-35, c’est que ce sont des tasses semblables à celles que votre tante, mademoiselle LeBouthillier, avait?

–          Pas semblables, identiques, intervint le juge Miquelon.

–          Il faut laisser répondre le témoin, si vous permettez, Votre Seigneurie, il faut laisser répondre le témoin, en toute déférence.

Le juge Miquelon, probablement irrité par les questions de Daoust qui semblaient s’égarer de plus en plus sur des détails ridicules, insista sur le fait qu’il croyait avoir entendu le témoin dire « identiques ».  S’entama alors un léger débat entre le magistrat et le criminaliste.

–          C’est évident que si vous lui suggérez, elle va dire identiques, lança Daoust.

–          C’est ça qu’elle a dit ce matin, répliqua le juge.

–          Je suis en contre-interrogatoire, vous savez…

–          Elle a dit que c’était celles-là, renchérit le procureur de la Couronne.

–          Oui, fit Daoust, elle a dit que c’était celles-là, mais là, on essaie de lui faire dire que c’est moins sûr.

Après ce léger différent, tandis que l’accusé Jacques Mesrine devait certainement étouffer des rires arrogants en voyant son avocat se démener autant pour lui, Daoust reprit ses questions.

–          Alors, fit Daoust, ce sont des tasses, n’est-ce pas, qui sont semblables ou pareilles à celles que votre tante avait?

–          Oui, répondit Irène.

–          Maintenant, votre chambre, mademoiselle LeBouthillier, où elle était située, est-ce que vous entendiez ce qui se passait au premier plancher?

–          Relativement.

–          Relativement.  C’est-à-dire que la porte de votre chambre était une porte en bois, n’est-ce pas?

–          Oui.

–          Qui était assez écho, je présume?

–          Relativement écho.

–          C’est-à-dire que vous pouviez entendre certains bruits qui se passaient au premier plancher, au rez-de-chaussée?

–          Oui.

–          Cette nuit-là, vous êtes montée vous coucher vers 23h00?

–          22h45.

–          Ça vous a pris combien de temps à vous endormir?

–          15 minutes, peut-être.

–          Avez-vous entendu, au cours de la nuit, quelques bruits quelconques?

–          Aucun bruit.

–          Aucun bruit.  De quelle nature que ce soit?

–          De quelque nature que ce soit.

Lorsque Daoust lui demanda si elle pouvait entendre le téléphone lorsqu’il sonnait la nuit, elle l’ignorait car cela ne s’était jamais produit.  Puis Daoust revint sur l’appel que sa tante avait reçu un peu plus tôt, juste avant qu’Irène monte se coucher.

–          N’est-il pas exact que cet appel téléphonique, à votre connaissance, venait de Chandler?, demanda Daoust.

–          Je ne saurais dire.

–          Vous êtes sûre que votre tante n’a pas fait d’appel téléphonique ce soir-là?

–          Elle en a fait un.

–          Vous ne l’avez pas mentionné tantôt, quand on vous a interrogé…

–          Il a été question de téléphone qu’elle avait reçu, mais pas qu’elle avait fait, intervint le juge.

–          Qu’elle avait reçu, là, je lui demande, trancha Daoust.

–          Elle ne l’a pas mentionné, répliqua le juge.

–          Je crois qu’elle l’a mentionné, Votre Seigneurie, lança Me Lagacé.  Justement, ce matin, qu’elle avait fait un téléphone, et qu’ensuite elle en avait eu un.  Bien, je le crois.

–          C’est-à-dire qu’elle a reçu un téléphone.

Après une certaine obstination, le témoin admit que sa tante avait fait un appel vers 19h00.  Me Daoust lui rappela alors qu’à l’enquête préliminaire elle avait dit que sa tante était revenue vers 22h00, mais Irène ne s’en rappelait pas.  En relisant l’extrait de l’enquête préliminaire, Daoust relu la réponse d’Irène : « Elle a fait un appel téléphonique, elle a téléphoné à un monsieur de Chandler.  Je pense que c’était … c’était à 22h00, 22h30. »

–          Maintenant, je m’en rappelle, dit Irène.

–          Est-ce que cette réponse contient la vérité?, questionna Daoust.

–          Ah!  Disons qu’en y repensant, c’était effectivement vers 22h00.

–          Et tantôt, vous ne vous en rappeliez pas?

–          Non.

–          Et quand vous avez dit 19h00, vous avez fait une erreur?

–          J’ai fait une erreur.

–          Sous le même serment que vous avez prêté, pour les autres réponses que vous avez données?

–          Oui.

–          C’est assez injuste, répliqua Me Lagacé.

–          C’est des erreurs de bonne foi, souligna le juge.

–          Tout le monde peut se tromper, reprit Me Daoust.  Ce n’est pas une remarque méchante, je le souligne.

–          Monsieur, fit le juge, une remarque méchante, ça dépend comment on la prend.  Je ne suis pas à la place du témoin.

–          Il faut bien la prendre, reprit Daoust.

–          Pour moi, dit le juge, c’est facile de la prendre; pour elle, je ne sais pas.  C’est une jeune fille, elle peut s’imaginer que vous la visez.

–          Du tout, fit Daoust, je ne blesse pas les femmes, même avec une fleur!

–          Ça ne veut pas dire que vous ne blessez pas les femmes, rétorqua le juge.

–          Je ne raconterai pas ma vie privée, répondit Daoust.  Je n’ai pas… ce n’est pas le moment d’une confession générale.

–          Vous avez assez fait votre marque à date pour laisser des marques, renchérit le juge.

–          Je ne sais pas si c’est malicieux, ça, par exemple, fit Daoust.

–          On en reparlera, fit le juge.  En attendant, le sténographe prend tout ça [en note], lui.

Étonnement, ce sera Daoust qui ramènera le juge à la cause en cours.  Irène affirma ensuite que l’homme de Chandler en question se nommait Gonthier.  À la suite de cet appel, une trentaine de minutes plus tard, elle en avait reçu un autre, cette fois de celui que la Couronne soupçonnait être Jacques Mesrine.  Irène se fit mettre à l’ordre pour éviter de rapporter les paroles de sa tante, ce qui devenait du ouï-dire aux yeux de la justice.  C’est pendant que sa tante entretenait ce second appel qu’Irène était monté se coucher.

C’est alors que Me Daoust voulut remettre en cause ses capacités à reconnaître un accent français, plongeant à nouveau dans le monde parfois déstabilisant du détail.

–          Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion, mademoiselle LeBouthillier, de vous faire fréquenter par des gens français, ou de rencontrer des personnes qui venaient de France?

–          J’en ai déjà rencontrées.

–          À quelle occasion?

–          À Gaspé, où j’étudie dans le moment, il y avait plusieurs professeurs français.

–          Est-ce qu’il vous est arrivé, au cours de vos études ou autrement, de rencontrer des canadiens-français qui parlaient avec l’accent français?

–          … il ne me semble pas.

–          Ça doit être rare à Gaspé, intervint le juge Miquelon.

–          En effet, fit Irène.

–          Vous avez déjà vu, reprit Daoust, soit à la télévision ou entendu à la radio des canadiens-français qui jouaient des rôles, et qui parlaient à la française?

–          Une tentative de parler à la française.

–          Mais, est-ce qu’à ce moment-là, vous n’êtes pas sûre – je veux savoir votre opinion là-dessus et messieurs les Jurés tireront leurs conclusions – est-ce que vous regardez parfois les télé-théâtres, par exemple, de Radio-Canada, le dimanche soir?

–          Ça m’arrive.

–          Est-ce que vous savez que souvent, parmi la distribution des télé-théâtres – vous avez la moitié de la distribution qui est des canadiens-français et l’autre moitié qui est des français?

–          …

–          Est-ce que ça vous arrive de regarder des télé-théâtres où vous savez… est-ce que vous savez qui sont les canadiens-français de la distribution?

–          J’en connais quelques-uns, mais …

–          Qui, par exemple?

–          Je ne pourrais pas vous les nommer, ici…

–          Bien, c’est ce que je veux savoir, c’est simplement pour tirer une conclusion.

–          Aussi bien lui suggérer des noms, intervint le juge.

–          Est-ce que vous connaissez, par exemple, l’artiste Gérard Poirier?, demanda Daoust.

–          Je le connais, fit Irène.

–          Roland Chenail?

–          Oui.

–          Les avez-vous déjà vus interpréter des rôles à Radio-Canada dans les télé-théâtres?

–          Je les ai déjà vus.

–          Je veux savoir vos impressions.  Est-ce que lorsque Roland Chenail ou Gérard Poirier ou d’autres de ce calibre interprètent leur rôle à Radio-Canada, est-ce que vous n’êtes pas d’avis qu’ils ont un accent français?

–          Ils ont – comme je l’ai dit tout à l’heure – une tentative d’accent français qui n’est pas…

–          Mais, est-ce que vous n’êtes pas d’avis que lorsqu’ils jouent dans une distribution où il y a des artistes français, comme Léo Illial, est-ce que vous connaissez Léo Illial?

–          Oui.

–          Quand, par exemple, Roland Chenail ou Gérard Poirier – pour n’en citer que deux – jouent dans une pièce avec, par exemple, Léo Illial, est-ce que vous n’êtes pas d’avis que ces gens-là ont le même accent, quand à la distribution et à la présentation de la pièce?

–          Ils n’ont certainement pas le même accent…

–          Ils n’ont pas le même accent?

–          … qu’un français.

–          Ça, c’est votre opinion?

–          C’est mon opinion.

–          Et vous maintenez que, lors de ces télé-théâtres, lorsque vous avez des artistes canadiens-français – comme ceux que je viens de vous mentionner en particulier – que vous pouvez, si vous ne saviez pas leur ascendance, que vous ne saviez pas leurs origines de canadiens-français, que vous pourriez distinguer entre ces deux personnes et Léo Illial ou d’autres artistes français qui jouent dans la pièce?

–          Je pense que je … pas infailliblement, mais je pourrais peut-être les identifier.

–          C’est-à-dire que ça pourrait … évidemment, comme tout le monde, vous pourriez être induite en erreur si vous ne saviez pas leur origine, de ces personnes-là; ça pourrait se produire?

–          C’est possible.

Voilà la réponse que Me Daoust voulait entendre afin de semer un autre petit doute dans l’esprit des jurés, car ensuite il revint sur la fameuse tasse qu’irène affirmait avoir lavé et essuyé au soir du 29.

–          En l’essuyant, d’abord, vous l’avez prise de quelle façon?

–          Je ne pourrais pas vous dire exactement.

–          Non, je ne veux pas l’opération exacte, mais je veux dire, vous l’avez tenue dans vos mains?

–          Certainement.

–          N’est-ce pas…  Et, après l’avoir essuyée vous l’avez prise, j’imagine, pour la placer dans l’armoire?

–          Oui.

–          Est-ce que la police vous a demandé vos empreintes digitales?

–          Oui.

–          Est-ce qu’ils ont vérifié, pour voir si vos empreintes digitales étaient sur cette tasse?

–          Je ne pourrais pas vous dire.

–          Vous ne pourriez pas nous dire.  Et vous y avez touché, à cette tasse-là, la veille, durant la soirée.  Vous avez fait la vaisselle à quelle heure?

–          Vers 18h30.

En faisant admettre au témoin être brièvement revenu à l’intérieur après la découverte du drame et avoir jeté un dernier regard de quelques secondes au corps de sa tante, Me Daoust chercha à lui faire dire qu’elle n’avait pas bien vu les objets meublant alors la scène de crime.

–          N’est-il pas vrai qu’à ce moment-là vous n’avez pas vu les articles qui s’y trouvaient?, questionna Daoust.

–          Je n’ai pas vu.

–          Quand vous dites, mademoiselle, corrigea le juge Miquelon, que vous les avez pas vus, voulez-vous dire que vous n’avez pas remarqué?

–          Je n’ai pas remarqué.

–          On ne peut pas ne pas voir ce qu’on a devant les yeux, fit à nouveau le juge, mais on peut bien ne pas remarquer.

–          C’est assez juste, admit Daoust.

En quittant les lieux, tandis que la police prenait charge du motel, on comprit qu’Irène était allée passer la journée chez une certaine Mme Biard pour ne revenir sur les lieux du crime que vers 22h00.  De plus, Irène ne gardait aucun souvenir que la police ait pris des photos de la scène en sa présence.

Daoust tenta à nouveau de la piéger en revenant sur le moment où Irène avait été réveillée par la sonnette au matin du 30 juin.

–          Est-ce que vous avez eu le temps de vous vêtir?

–          Oui.

–          Vous aviez entendu du bruit en bas, quelqu’un qui frappait à la porte?

–          J’ai entendu la sonnette.

–          Vous avez endossé une robe, je présume?

–          Mes pantalons.

–          Et vous êtes descendue rapidement?

–          Assez rapidement.

–          Assez rapidement pour répondre à la porte.  Et vous n’êtes pas remontée par la suite?  Vous êtes repartie?  C’est ça?

–          Oui.

–          Pour ne revenir qu’à 22h00 du soir?

–          Oui.

C’est alors que Daoust lui montra la photo C-27 représentant la chambre d’Irène et sur laquelle on pouvait voir que le lit était fait.  Partant de ce détail, le criminaliste voulut la prendre en défaut en supposant que si elle avait pris la peine de faire son lit avant de répondre à la sonnette alors c’est qu’elle n’était peut-être pas descendue aussi rapidement qu’elle l’avait prétendue.

–          Voulez-vous dire quand ce lit-là a été fait, si vous êtes partie précipitamment en endossant un pantalon le matin, que vous n’êtes pas remontée en haut, et que vous n’êtes revenue que le soir, à 22h00, voulez-vous dire à la Cour et à messieurs les Jurés quand ce lit-là a été fait?

–          Je l’ai fait avant de descendre.

–          Avant de descendre?

–          Oui.

–          Vous voulez dire, mademoiselle – et je vous l’ai demandé tantôt d’une façon très posée – qu’est-ce que vous aviez fait exactement, vous avez dit : j’ai endossé un pantalon, je suis descendue.  Je vous ai demandé si vous étiez descendue rapidement, vous avez dit : oui, parce qu’on frappait à la porte.  Vous n’avez jamais parlé que le lit était fait, que vous aviez fait le lit?

–          Non, je n’en ai pas parlé.

–          Vous n’en avez pas parlé.  Voulez-vous dire, mademoiselle, au Président de la Cour et à messieurs les Jurés, qu’alors qu’on frappait à la porte en bas, que vous, vous avez endossé votre pantalon pour vous habiller, que vous avez pris le temps de faire votre lit avant de descendre en bas?  Est-ce que c’est ça, votre témoignage sous serment?

–          Oui.

–          … à ce moment-là?  Pourquoi n’en avez-vous pas parlé tantôt?

–          Je n’y ai pas pensé.

L’une des tactiques de Me Daoust était de repérer toutes les failles des témoignages.  Bien sûr, il faut comprendre que chaque témoin, honnête ou pas, commet ce genre d’erreurs dans le récit des événements.  On comprend aisément qu’une jeune fille célébrant son 18ème anniversaire le jour même où elle comparaissait en Cour avait suffisamment de raisons de se montrer nerveuse et de commettre quelques oublis pouvant servir malicieusement à un avocat désireux de s’en servir à mauvais escient.

Mais il y a pire.  C’est peut-être ici que l’imagination de Jacques Mesrine allait trouver un point intéressant qu’il amplifierait plus tard dans son livre en tentant de jeter le blâme sur la nièce de la victime.  En effet, d’après les questions de Me Daoust, on pourrait deviner son intention de semer un doute malsain sur le fait qu’Irène aurait pu voler sa propre tante.

–          Maintenant, reprit Daoust, vous avez déclaré aussi, au cours de votre témoignage, que vous étiez au courant que la commode de la chambre de votre tante – que le tiroir du haut de la commode – contenait de l’argent, n’est-ce pas?

–          Oui.

–          Qui, à part vous, était au courant de ça?

–          Je ne pourrais pas vous dire.

–          Vous ne pourriez pas dire.

Daoust se tourna ensuite vers un autre détail sur lequel il parut abuser du témoin en plus de marteler sur des détails sans importance.

–          Et pour en revenir à cette clé, mademoiselle, vous persistez à dire que vous n’en avez pas parlé à la Police – la clé numéro 9?

–          Je n’en ai pas parlé.

–          Et quand vous êtes revenue à 22h00 le soir, dans le salon, alors que les officiers de la Police étaient là, vous n’avez pas revu cette clé?

–          Je ne crois pas.

–          Vous ne croyez pas…

–          On a dû vous questionner, la police, le soir?, demanda le juge.

–          Oui.

–          Vous souvenez-vous s’il a été question de la clé?

–          Il en a été question.

–          Est-ce que vous leur avez mentionné qu’il y avait une clé sur le divan?, reprit Daoust.

–          Je sais qu’on en a parlé.

–          Est-ce que vous avez mentionné qu’il y avait une clé sur le divan?  Essayez de répondre à la question, s’il vous plaît, mademoiselle?

–          Elle l’a dit, répliqua le juge.  On lui demande si, au cours de l’interrogatoire, la police l’avait trouvée sur le divan et si la police lui en avait parlé.  Elle dit qu’elle ne l’a pas mentionné.

–          Vous ne l’avez pas mentionné?, reprit Daoust.

–          Non.

–          Dans son témoignage, intervint encore le juge, c’est monsieur Caron qui était en charge de l’enquête, qui est allé chez madame Biard à 22h30 le soir.

–          Et, quant à vous, poursuivit Daoust, la dernière question que je vous ai posée tantôt à l’effet que vous m’avez répondu que vous avez eu le temps de faire votre lit alors qu’on frappait en bas, et que vous aviez endossé votre pantalon, ça, c’est la vérité comme tout le reste de votre témoignage?

–          Oui.

–          Je vous remercie.

Me Lagacé eut quelques questions supplémentaires pour le témoin, démontrant entre autres que la victime avait l’habitude de se lever avant sa nièce, laissant ainsi entendre que si Irène avait pris le temps de faire son lit ce matin-là c’était peut-être parce qu’elle s’attendait à ce que sa tante aille répondre à la sonnerie.

–          Lorsque ç’a sonné, lui demanda Me Lagacé, est-ce que c’était votre obligation de répondre à la porte quand ça sonnait?

–          Non.

–          Est-ce que ç’a sonné plusieurs fois?, demanda le juge.

–          Justement.  Je ne [me] suis pas levée tout de suite.

–          Alors, reprit Me Lagacé, de toute façon, quand, après avoir passé votre pantalon et vos autres vêtements, vous dites que vous avez fait le lit; ça met combien de temps à faire ce lit-là?

–          Vous, fit le juge, ça vous prendrait du temps; probablement qu’elle défait moins son lit que d’autres.

–          Votre Seigneurie serait surprise, répliqua Me Lagacé.  Un lit, je suis capable de faire ça, j’ai été dans l’Armée pendant six ans. Alors, est-ce que c’était une opération qui mettait plusieurs minutes, ou si ça se faisait assez rapidement?

–          Ça se fait rapidement.

Irène expliqua finalement que ce sont les policiers qui lui avaient fait remarquer que la clé se trouvait sur le divan du salon.

Il est clairement mentionné au cours des transcriptions qu’Irène ne parlait pas très fort lors de son témoignage, sans doute par timidité.  On comprend qu’il n’arrive pas tous les jours qu’on témoigne dans un procès pour meurtre, de surcroît en face d’un habile plaideur et aussi en présence d’un accusé tel que Jacques Mesrine, qui a pété les plombs à plus d’une reprise au cours des audiences.

On décèle dans le contre-interrogatoire de Me Daoust cette tendance à semer subtilement le doute, que ce soit envers les policiers ou même envers Irène, soit pour avoir déplacé la clé ou avoir contaminé tout autre élément de preuve.  Voilà qui, à mon avis, a représenté une tendance malsaine qui, par conséquent, aide assez peu à embellir l’image que certains citoyens se font de la justice.  Le simple fait d’avoir permis Me Daoust de contre-interroger le témoin de la sorte représente-t-il un manque en soit?

Par la suite, la Couronne a fait appel du verdict d’acquittement, une requête qui fut malheureusement rejetée.   Dans son livre, Me Clément Fortin qualifie d’ailleurs ce procès de « fraude judiciaire ».  Le comportement du criminaliste aurait-il justifié un nouveau procès?

Des années plus tard, Jacques Mesrine, sans doute appuyé discrètement de son avocat Raymond Daoust, commettra deux autobiographies dans lesquelles il jettera le blâme du meurtre sur Irène en laissant entendre qu’il était impossible que l’adolescente n’ait pas entendu quelque chose depuis sa chambre, située juste au-dessus de la cuisine.  C’était là exploiter la naïveté des lecteurs, car tout enquêteur rationnel sait qu’il est possible de commettre un meurtre avec un minimum de bruit.  À titre d’exemple, c’est à St-Brévin-les-Pins, en France, le 6 avril 2004, le jeune Jonathan Coulom disparaissait subitement alors qu’il dormait en compagnie de six autres camarades dans une chambre de colonie de vacances.  Son corps fut retrouvé peu après.  Aucun de ses six camarades n’avait entendu quoi que ce soit.

Le cas de Caroline Dickinson bouleverse davantage.  La jeune fille a été violée et tuée par étouffement par son agresseur dans la nuit du 17 au 18 juillet 1996 près de Saint-Malo alors qu’elle dormait au côté de ses copines, qui n’ont rien entendues.

Dans son livre, Fortin conclut : « que penser des contre-interrogatoires harcelants, répétitifs et vexatoires?  Il ne devrait pas être permis à un procureur de s’acharner sur les témoins dans le but évident de les confondre, de les intimider et de leur faire dire, à la fin, n’importe quoi pour les discréditer auprès des jurés.  L’avocat a atteint son objectif, mais a-t-il bien servi les intérêts de la justice?  On ne doit pas s’étonner du peu d’empressement que manifestent des témoins potentiels.  La crainte de se « faire mettre en boîte » leur fait fuir la police et les avocats.  Et ils n’ont pas tout à fait tort ».

Jacques Mesrine n’était qu’un personnage arrogant préoccupé par son image de brigand.  Il s’est seulement servi de certaines vérités concernant ce procès pour ensuite les exagérer ou les tourner à son avantage.  Quant à mes lecteurs de France qui n’ont pas eu l’occasion de connaître la réputation entourant la personnalité du défenseur de Mesrine, je vous invite à lire mon article intitulé Me Raymond Daoust qui, je l’espère, vous éclairera un peu mieux à propos de ce criminaliste.

 

 

 

Le double meurtre de Jacques Mesrine: l’introduction

Le double meurtre de Jacques Mesrine couverture                Cette semaine avait lieu le lancement de mon livre Le double meurtre de Jacques Mesrine sur Amazon.com, version destinée aux tablettes électroniques Kindle et aux ordinateurs.  Pour réaliser ce livre de 217 pages, sur lequel je travaillais depuis 2010, j’ai disposé des rapports d’autopsie, des transcriptions sténographiques de l’enquête du coroner, qui s’est déroulé à Victoriaville en deux étapes, ainsi que quelques documents inédits.  Et c’est ainsi que j’ai confronté les propos de Jacques Mesrine, auteur de deux autobiographies mensongères, ainsi que ses admirateurs.

En exclusivité, je présente ici l’intégrale de mon introduction :

Une scène de crime peut être revisitée de plusieurs façons.  D’abord, le public eut droit à celle des médias.  Puis vint, quelques années plus tard, dans l’affaire qui nous concerne, celle d’un criminel qui eut l’audace de publier un livre choc.  Dans ce dernier cas, cependant, on parle d’autobiographie, une approche dont on connaît l’objectivité douteuse.

Dans ces deux cas, le public ne dispose évidemment pas de tous les éléments pour bien juger d’un événement précis, ce qui résulte parfois en une acceptation de la version criminelle et alors s’enclenche la mythification du même incident, tandis que la vérité sommeille durant des années dans les rapports de police.  Or, il devient plus difficile par la suite de détruire une croyance qui a mis des années à s’incruster dans l’imaginaire collectif.

Pourtant, la scène de crime parle en elle-même et bien peu de gens prennent le temps de l’écouter.  Évidemment, pour en arriver là il faut disposer de tous les éléments disponibles, dans la mesure du possible, bien sûr.

Avec le recul, cependant, en revisitant ce même événement d’un point de vu historique, aussi objectif que possible, la scène de crime peut encore révéler ses secrets, ou plutôt ses éléments permettant de juger des événements ainsi que des actions des personnes impliquées.  Car cette scène, en un sens, est toujours immortalisée dans les archives.  Le problème, c’est que plusieurs personnes se permettent de juger d’un crime sans toutefois l’approfondir.  Ceux-là font d’ailleurs légion sur la Toile.  Or, dans cet ouvrage, on tentera d’aller au fond des choses en utilisant tous les documents et informations qu’il aura été possible d’obtenir.

La méthode chronologique aura aussi pour avantage de présenter les événements tels qu’ils sont survenus, et non pas révéler immédiatement l’importance de certaines personnes impliquées.  Car ici la célébrité de certains individus pourrait altérer le jugement qu’on se fera de la scène et de ses acteurs.  Bien sûr, en évoquant l’affaire des gardes-chasse de Saint-Louis-de-Blandford, plusieurs lecteurs sauront déjà de qui et de quoi il est question, mais, à tout le moins, gardons encore nos réserves pour plus tard.  Pour le lecteur qui découvrira cette affaire pour la première fois, la chronologie prendra ainsi tout son sens.

Les plus exubérants ont suffisamment goûté à leur célébrité, alors le temps est venu, je pense, de laisser la place aux documents d’archives pour reconstituer une scène inoubliable et passé à la légende, à la fois par les ouï-dire et par le cinéma.

Je confesse également l’utilisation du terme de « gardes-chasse » sur la page titre, car depuis le 12 décembre 1969 le terme exact à utiliser est celui de « agents de conservation de la faune »[1] et par la suite ce fut agent de protection de la faune.  J’ai donc succombé à l’envie d’utiliser l’ancienne terminologie car à l’époque ce fut le mot le plus utilisé dans les médias et même dans les transcriptions de l’enquête du Coroner, sans compter qu’encore aujourd’hui c’est ce mot qui hante la mémoire collective pour ceux et celles qui se souviennent encore de l’incident.  Toutefois, le sergent Denis Gaudreault me rappelait qu’on enseigne aux recrues de s’identifier auprès du public en tant que garde-chasse, un terme plus explicite et que tous peuvent comprendre rapidement.

Oubliez tout de suite l’intrigue policière d’une enquête non résolue.  Le présent ouvrage a pour but de traiter d’une affaire dont les auteurs furent clairement identifiés et qui reposent maintenant sous terre.  Il ne s’agira donc pas de trouver des coupables post mortem ni de critiquer le travail policier mais plutôt de dépoussiérer les faits concernant ce double meurtre qui, pour plusieurs, reste un amer souvenir de l’histoire québécoise marquée par une époque criminelle particulière.  Dépoussiérer et remettre à jour un fait avec des éléments qui, à l’époque, ne pouvaient être divulgués au grand public, voilà l’un des buts de ce présent ouvrage.  Car, malheureusement, certains auteurs ont véhiculés différents détails sans pour autant se montrer très précautionneux.

Mon intention n’est certes pas de rouvrir de vieilles plaies, mais bien le contraire.  En partant du moment où on raconte une histoire sans respecter les faits et qu’on en réalise même des scènes spectaculaires pour le cinéma, je crois que le temps est venu d’apporter un œil plus attentif sur les victimes et leurs derniers instants, question de les faire entrer dans l’Histoire de manière plus honorable qu’une simple statistique.

Je n’aurai pas pour autant la prétention de proposer ce présent ouvrage comme une œuvre finale à cette affaire, car, malheureusement, certains détails dorment toujours quelque part dans les archives avec des restrictions qui les rendront accessibles à la consultation seulement dans plusieurs décennies.  Avis aux futurs chercheurs!

Je m’en voudrais de ne pas remercier Me Clément Fortin qui, en fait, me suggéra de me concentrer sur cette affaire.  Sophie Morel, archiviste à Bibliothèque et Archines Nationales du Québec (BANQ) à Trois-Rivières m’a aussi été d’une aide précieuse, ainsi que ses collègues de travail Maryse Dompierre et Francine Bussière.  Bien sûr, je souligne le soutien du sergent André Desjardins, agent de protection de la faune basé à Sept-Îles, qui m’a ouvert les portes sur un métier passionnant en plus de me partager un document tout à fait inédit.  Je remercie finalement le sergent Denis Gaudreault, formateur à l’école de Duchesnay qui m’a aidé à mieux comprendre son métier et ainsi mettre en contexte le sujet de mon ouvrage.  Bien que je l’aie dédié aux deux victimes de cette affaire, ce livre est aussi pour Desjardins, Gaudreault et tous leurs collègues.

Eric Veillette

Avril 2013


[1] Aapfq.org, consulté 13 décembre 2010.

Mesrine le tueur de Percé, une fraude judiciaire

                      Fortin, Clément.  Mesrine, le tueur de percé : une fraude judiciaire.  Wilson & Lafleur, 2012, 421 p.  Le docu-roman a fait sa sortie officielle le 13 novembre dernier aux éditions Wilson & Lafleur.

L’avocat retraité Clément Fortin nous a habitués à son invention littéraire du docu-roman avec L’Affaire Coffin : une supercherie?  et On s’amuse à mort, style qu’il reprend une fois de plus pour son tout dernier livre.  Cette fois, il s’est attaqué à l’un des plus tristes épisodes de l’histoire québécoise du 20ème siècle.

Ce fut aisé pour moi de me plonger dans ce livre que j’attendais depuis plus d’un an.

Les fins observateurs ont déjà décelé dans le titre une bonne part des conclusions de l’auteur, d’autant plus que ce dernier dédie son ouvrage aux témoins de cette cause « dont la réputation a été ternie par le verdict du jury de Montmagny », rien de moins.

Dès le premier chapitre, Me Fortin nous plonge dans les premières frasques du criminel français Jacques Mesrine.  C’est en compagnie de Jeanne « Janou » Schneider et de Michel Dupont, un autre compatriote français, que Mesrine organise à toute hâte l’enlèvement du richissime Georges Deslauriers le 19 juin 1969.  Suite à ce fiasco, le trio prend la fuite en train vers Percé, en Gaspésie.  Le 21 juin, ils s’installent au motel Les Trois Sœurs, propriété d’une célibataire de 58 ans, Évelyne LeBouthillier.  Celle-ci tombe immédiatement sous le charme du séduisant Mesrine, qui tente de dissimuler son identité.  Elle les installe dans la cabine no. 4.

Le 25 juin, le trio reprend le train pour revenir vers Montréal, où Mesrine apprend qu’il est activement recherché pour l’enlèvement de Deslauriers.  Dupont retourne chez lui, où il sera arrêté.  Mesrine bouge sans arrêt, comme s’il bénéficiait d’un instinct tout désigné pour brouiller les pistes.  C’est avec Schneider qu’il reprendra la route de Percé, où il sera aperçu au soir du dimanche 29 juin 1969.

Le lendemain matin, 30 juin, Irène LeBouthillier découvre sa tante gisant sur le plancher du motel.  Le Dr Authier fixera plus tard la mort entre minuit et 4h00 du matin.  Les détectives cibleront rapidement le couple Mesrine – Schneider, qui se trouve alors en pleine fuite à travers la province avant de passer aux États-Unis.  C’est d’ailleurs en Arkansas qu’ils seront capturés à la fin de juillet et ramenés au Québec pour comparaître dans cette affaire d’enlèvement.  Se croyant à l’abri, le couple sursaute d’étonnement lorsqu’on les accuse du meurtre d’Évelyne LeBouthillier.  Les preuves sont pourtant contre eux.

Le 21 août, à Percé, leur enquête préliminaire est présidée par le juge Duguay, le même juge ayant présidé l’enquête préliminaire de Wilbert Coffin en 1953 avant de l’envoyer devant la Cour du banc de la reine.

Après certains délais, c’est le procureur général Rémi Paul qui, le 11 mai 1970, autorise Me Roch Roy et Me Anatole Corriveau à porter des accusations de meurtre contre Mesrine et Schneider dans l’affaire de Percé.

Il faut attendre le chapitre 12 pour se laisser entraîner au rythme de cette première journée de procès qui se déroule à Montmagny, à l’est de la ville de Québec.  En ce 18 janvier 1971, le récit nous donne l’impression d’être assis dans la salle à écouter les procédures.

On débute donc avec le témoignage du policier Denis Léveillé, celui qui a été chargé de prendre les photos de la scène de crime et de prélever les empreintes.  L’auteur nous permet d’assister à ce qu’il qualifie lui-même de « derby de démolition » quand Me Raymond Daoust le contre-interroge afin de remettre en question ses compétences.  Il écrit d’ailleurs à ce propos que « il n’est évidemment pas possible pour un enquêteur de se souvenir, dans le menu détail, un an ou deux ans plus tard, de toutes les observations qu’il a faites sur le terrain, à moins de toutes les mettre par écrit.  La défense le sait et cible ces apparentes faiblesses ».

Ce n’est là que le début de l’offensive sans relâche et machiavélique qu’entretiendra Me Daoust tout au long de ce procès.  Si certains peuvent qualifier sa stratégie d’une certaine forme d’art, on serait aussi tenté d’y voir de l’acharnement et un manque flagrant d’honnêteté.  L’auteur fait d’ailleurs dire à l’un de ses personnages que « je trouve ça bien triste qu’on utilise la justice pour faire du spectacle ».

Pour avoir moi-même consulté ces transcriptions durant quelques semaines, j’entretenais un doute sérieux quant au témoin Marcelle Raymond, une jolie célibataire de 28 ans.  J’ai toujours cru que son témoignage avait été fabriqué de toute pièce afin de prétendre qu’elle avait vu les bijoux en possession de Mesrine et Schneider au moment où elle prétendait fréquenter Deslauriers.  Il semble que l’auteur en vienne à la même conclusion, qualifiant l’intervention de Mlle Raymond de « témoignage de dépannage ».  Après tout, rien de plus facile que de prétendre avoir déjà vu tel ou tel bijoux, alors qu’on tourna le dos aux honnêtes témoins sans histoire qui sont venus expliquer que ces bijoux appartenaient plutôt à la victime.

Ces subterfuges sont nombreux, au point où on en vient réellement à se demander si les procédures légales ont été respectées.  En plus du fait qu’on a caché aux jurés la condamnation de Mesrine dans l’affaire Deslauriers, puisque Daoust avait porté cette cause en appel, et aussi le fait que l’accusé tenta une évasion par incendie au cours du procès, ils ont eu droit aux interventions musclés de Mesrine et des membres de la Cour.  En fait, on en vient à croire que ce procès aurait dû être annulé.

Pour expliquer une partie de la controverse, l’auteur revient sur le fait que le juge Paul Miquelon était encore hanté par l’affaire Coffin, d’autant plus que Me Daoust s’était frotté à lui devant la Commission Brossard, créée par Jean Lesage devant le tollé soulevé par Jacques Hébert qui hurlait l’innocence de Coffin à travers son chapeau.

Mesrine poussera évidemment l’audace jusqu’à poursuivre ses interventions de gueulard diplômé pendant la plaidoirie du procureur de la Couronne.  Ce dernier conclut d’ailleurs calmement en s’adressant aux jurés de cette façon : « alors, messieurs, je termine en vous disant que je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent qu’un jury décide qui est le meilleur avocat.  Je n’ai aucune espèce d’orgueil.  Vous pouvez trouver que les avocats de la défense sont infiniment supérieurs à ceux de la Couronne.  Mais, c’est en votre âme et conscience que vous devez rendre votre verdict ».

Les jurés ont semblés ignorer la recommandation puisque le couple maudit fut acquitté au milieu d’un autre tumulte.

En utilisant les transcriptions sténographiques du procès, Me Fortin permet au lecteur de se glisser dans la peau de l’un des jurés et ainsi lui permettre de se dessiner sa propre idée de l’affaire.  En fait, l’auteur est si fidèle aux documents qu’il écrit en préface que « je n’ai pas jugé opportun d’interviewer les quelques  survivants de ce drame, car je sais, par expérience, qu’il faut se méfier de l’information qu’on recueille sur le terrain.  Pour se rendre intéressants, certains racontent des histoires qu’ils ne répéteraient pas sous serment devant un tribunal ».

La lecture est fluide et passionnante, voir naturellement emballante malgré la lourdeur du propos.  Le travail colossal de Me Fortin permet en quelque sorte de faire la barbe à certains auteurs et commentateurs qui se sont permit, au fil des années, d’acquitter trop facilement Mesrine sans avoir même consulté, ne serait-ce qu’un instant, les dossiers d’archives.  En fait, plusieurs personnes, historiens inclus, se sont trop souvent contentées de digérer les propos de Mesrine étalé dans deux livres (1977 et 1979) sans les remettre en question.  Certes, ce n’est pas le cas de Me Fortin, qui n’en manque pas une de clouer le bec aux affirmations du « grand » criminel.

Un ouvrage comme celui-là devrait servir de leçon à tous ces fanatiques en mal d’idoles qui admirent un héros aussi faux et pleurnichard que Mesrine.

Il est seulement regrettable de devoir attendre plusieurs années avant que des auteurs comme Me Fortin viennent rétablir l’ordre dans des affaires qui ont pris trop d’ampleur au moment des faits.  Il l’a remarquablement bien fait avec l’affaire Coffin, et cette fois il devient le premier à oser dire publiquement que ce procès a été une fraude et que Mesrine était réellement coupable.  Et ce ne sont pas des paroles en l’air.  Les documents sont là pour le prouver!

On ne peut en conclure que les jurés se sont, au final, laissé aveugler par le spectacle de Me Daoust et de son arrogant client.  En se basant sur les véritables faits et des preuves solides, sans se laisser distraire, le verdict aurait sans doute été différent.  Au lieu de ça, on a préféré croire la parole d’un criminel contre celle de plusieurs témoins qui se corroboraient entre eux.

Quant à ceux et celles qui tenteraient de se faire une opinion par ce simple compte-rendu de livre, je dirais seulement qu’il s’agit de l’une des rares affaires qui ne peut être résumée, même en quelques pages.  Pour se forger une opinion juste et honnête il faut obligatoirement lire l’ouvrage de Me Fortin du début jusqu’à la fin.  C’est en se familiarisant avec les moindres détails qu’on peut dresser un tableau fidèle de cette aventure judiciaire.

En épilogue, où l’auteur nous partage son opinion, il ne manque pas de souligner que les maires de Percé et de Montmagny ont tenté de profiter de certaines retombées économiques devant le film de Jean-François Richet L’Instinct de mort, mettant en vedette Vincent Cassel dans le rôle de Mesrine.  Ce n’est pas sans rappeler les intentions douteuses concernant le projet d’un centre d’interprétation de l’affaire Coffin, rappelle-t-il au passage.

Il ne manque pas non plus se revenir sur certaines irrégularités, dont le sort injuste réservé à plusieurs témoins : « on ne pourra jamais réparer tout le mal fait à ces témoins qu’on a qualifié de parjures.  Jusque-là irréprochables dans leur communauté, il n’a fallu qu’un truand, qu’on a cru naïvement sur parole, pour en faire des gens qu’on pointe du doigt ».

J’ai déjà mentionné à Me Fortin dans un courriel qu’après avoir lu son livre sur l’affaire Coffin je ne pouvais que me ranger derrière le verdict des jurés et que cette conclusion m’enlevait tout envie de lire les écrits de Jacques Hébert sur le sujet.  Mais dans ce cas-ci, impossible de se ranger derrière l’avis des jurés.  Car le procès de Montmagny fut réellement … une fraude judiciaire!

Mesrine le tueur de Percé (PDF)

Jean-Paul Mercier

Jean-Paul Mercier

Dans ce qu’on pourrait appeler la légende de Jacques Mesrine, son complice québécois Jean-Paul Mercier passe toujours second sur l’échelle de l’éloquence criminelle.  Toutefois, il se pourrait bien que ce dernier ait été éclipsé seulement par la grande gueule de son homologue français.

Pire encore, car on pourrait parfois supposer que Mercier aurait pu être, jusqu’à un certain niveau, le mentor du célèbre personnage.

En raison de scellés et autres protections concernant les documents d’archives et dossiers de la police, il subsiste malheureusement de nombreuses zones d’ombre concernant la carrière de Mercier.

On sait cependant qu’il est né vers le milieu des années 1940 dans la région de Ste-Agathe-de-Lotbinière, à une cinquantaine de kilomètres au sud de la ville de Québec.

Dans sa supposée autobiographie intitulée L’Instinct de mort, Jacques Mesrine prétendra posséder plus d’expérience que son homologue québécois dans le domaine du braquage, mais seul l’inverse semble vrai.  Rappelons seulement qu’en juin 1969 Mesrine kidnappait un millionnaire à Montréal et qu’ensuite il assassinait une aubergiste à Percé.  Attrapé aux États-Unis, il fut condamné pour le kidnapping et acquitté pour le meurtre en raison des talents de son avocat Me Raymond Daoust.  Il se trouvait donc derrière les barreaux au début des années 1970 lorsqu’il rencontra Mercier pour la toute première fois.  À cette date, rien n’indique que Mesrine possédait la moindre expérience dans le domaine du braquage.

Selon le journaliste Michel Auger, c’est à Thetford Mines, en janvier 1966, que Mercier aurait fait sa première apparition devant un tribunal, où il fut « condamné à trois mois de prison pour vol par effraction.  Vers la même époque, à Québec cette fois, il était condamné à deux jours de prison après que des policiers l’eurent surpris en possession d’une carabine au canon scié »[1].

Gravissant les échelons de la criminalité, « le 13 octobre 1967, encore à Québec, il était envoyé pour la première fois au pénitencier pour deux ans, pour vol, recel et diverses autres peccadilles »[2].

Premier vol sérieux.  Première condamnation.  Ce n’était pourtant que le début.

Libéré de Saint-Vincent-de-Paul le 21 février 1969, c’est peu de temps après qu’il entreprenait sa carrière de braqueur de banques.  « En mars 1971, à Rivière-du-Loup, il est condamné à dix ans de pénitencier pour une série de vols à main armée perpétrés dans cette région.  À peine incarcéré au pénitencier à sécurité maximum de Sainte-Anne-des-Plaines, il complote pour s’évader.  Il y réussit le 30 août alors qu’il prend la clé des champs en compagnie de trois autres détenus, dont deux pourvoyeurs de fonds de certaines cellules du FLQ.  Il est repris 14 jours plus tard, à Québec, où il avait perpétré plusieurs vols pour assurer sa subsistance et celle de sa petite amie.  Son évasion lui vaut une peine additionnelle de six mois de prison.  Pour les vols et la possession d’un revolver, il se voit alors infligé quatre années de « tôle ».  Un an plus tard, il est trouvé coupable d’une tentative de meurtre survenue à Québec, et c’est quatorze années de prison qu’il obtint »[3].

Au moment de rencontrer Mesrine entre les murs du vieux pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul, Jean-Paul Mercier cumulait donc plus de condamnations, sans compter qu’il était considéré le plus dangereux des deux.  Sa longue série de braquages lui avait permis d’acquérir une certaine expérience dans le domaine.  Quelques années plus tard, en 1974, Auger estimait à une cinquantaine le nombre de braquages commis par Mercier, avec ou sans Mesrine.

En août 1972, Mercier en avait encore pour 24 ans de détention, tandis qu’il restait 11 années à purger pour son nouvel ami français.

Au matin du lundi 21 août 1972, six prisonniers s’évadaient du pénitencier Saint-Vincent-de-Paul à Laval, sortant par groupes de deux par une brèche pratiquée dans la clôture.  Les premiers furent Mesrine et Mercier, qui regagnèrent Montréal en quelques minutes.  Il semble que leur évasion ait aussi été organisée de l’extérieur puisque des armes et des appartements situés en des points stratégiques les attendaient.  Suzanne Francoeur, une prostituée de 30 ans, faisait partie de ce plan.  Il semble d’ailleurs qu’elle ait également remplit la fonction de petite amie pour Mercier.

La nouvelle de cette évasion se propagea dans toute la province du Québec et lança un débat public sur les conditions de détention.

Animés d’une motivation morbide qu’eux seuls étaient en mesure de comprendre, Mesrine et Mercier attaquèrent, le 25 août 1972, deux institutions financières des Caisses Populaires Desjardins, tout cela en 10 minutes.  La première se situait dans le village de St-Bernard-de-Dorchester[4] et la seconde à St-Narcisse-de-Beaurivage.  C’était la région natale de Mercier, ce qui explique sans doute pourquoi les deux malfrats purent ensuite se jouer de la police assez facilement.  Mercier connaissait bien les petites routes de la région de Lotbinière, sans compter qu’il aurait été hébergé par de la parenté.  Le journal Le Soleil confirmait d’ailleurs que Mercier connaissait la région comme le fond de sa poche[5].

Caisse Desjardins de St-Narcisse-de-Beaurivage qui, bien sûr, a été rénovée depuis 1972. C’est en braquant cette institution financière que Mesrine et Mercier laissèrent des indices permettant de les relier rapidement au double meurtre des gardes-chasse Médéric Côté et Ernest Saint-Pierre. (photo: E. Veillette 2010)

Pour avoir parcouru moi-même la distance à l’automne 2010 entre les deux Caisses Desjardins, qui existent toujours, je confirme donc qu’il est possible de parcourir la distance en moins de dix minutes, et ce en respectant les limites de vitesse.

Le 3 septembre 1972, les deux dangereux évadés étaient de retour dans la région de Montréal, cette fois pour tenter d’attaquer directement le pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul.  La réalité fut toute autre que la scène spectaculaire du film L’Instinct de mort de Jean-François Richet, qui montre des explosions à la grenade et des prisonniers tombant sous les balles.

En réalité, leur voiture fut repérée rapidement et une brève poursuite automobile s’engagea sur le chemin St-François à Laval, longeant le pénitencier.  La voiture des fuyards s’immobilisa brusquement et l’un des deux hommes (on ignore lequel)[6] est descendu pour ouvrir le feu à l’aide d’une mitraillette M-1 sur la voiture de police qui les pourchassait.  Bien que des projectiles traversèrent le pare-brise et que la voiture de patrouille fit une embardée dans le fossé, il n’y eut aucun blessé ni explosion comme dans le film de Richet.  Les deux policiers ont même bénéficié du couvert des tireurs postés dans les miradors de la prison.

Ne pouvant rien faire de plus, Mesrine et Mercier furent donc obligés de prendre la fuite à toute vitesse.

Peu après, le 10 septembre 1972, Mesrine et Mercier, accompagnés de Suzanne Francoeur, se retrouvèrent au fond du rang sans issue de la petite Belgique, à Saint-Louis-de-Blandford, apparemment pour une pratique de tir bien arrosé.  Deux gardes-chasse, Médéric Côté et Ernest Saint-Pierre, tombèrent sur eux lors de leur tournée d’inspection.  Les deux évadés les assassinèrent sauvagement de plusieurs projectiles avant de les piller.  Plus tard, Mesrine se justifia malhonnêtement de différentes façons, alors que Mercier demeura muet.  Certes, il n’avait pas la réputation d’être un égocentrique bavard, mais il n’en était pas moins dangereux.

Peu après ce double meurtre, Mesrine et Mercier rendirent visite à leur avocat Me Raymond Daoust dans la région de Montréal avant de passer les douanes en douce vers les États-Unis pour ensuite s’envoler au Venezuela.   Peu après, Mercier revenait au Québec pour permettre à Suzanne Francoeur de se faire soigner convenablement suite à une morsure de chien.  Pendant ce temps, Mesrine retournait en France en compagnie de sa copine québécoise Jocelyne Deraîche.  Il ne devait plus jamais revenir sur le continent nord-américain.

À l’étude des documents disponibles, on semble percevoir un certain mystère concernant l’accord de passeports de Mercier et Mesrine lors de leur passage de la frontière suite au double meurtre des gardes-chasse, mais on se garde bien de rendre public les dossiers de la police, sous prétexte de protéger des techniques d’enquête.

Au début de décembre 1972, Mercier fut capturé à Montréal par la police en même temps que Suzanne Francoeur.  Tous deux sortaient à peine d’une succursale de la banque BCN et plusieurs armes furent retrouvées dans leur voiture.  Les journaux mentionnèrent que c’était la première fois que Mercier s’apprêtait à agir seul depuis le départ de Mesrine, mais ceux-ci avaient oublié que le braqueur québécois avait déjà attaqué plusieurs banques avant même de connaître son comparse français.

Le 28 décembre 1972, Suzanne Francoeur comparut au palais de justice de Victoriaville lors de l’enquête du coroner pour le double meurtre des gardes-chasse, mais elle ne cessa de mentir aux questions du procureur Me Maurice Laniel.  L’avocat de Francoeur était nul autre que Me Frank Shoofey, qui sera lui-même assassiné en 1985.

Le 16 janvier 1973, Jean-Paul Mercier apparut les menottes aux poings et les chaînes aux pieds à Victoriaville, lors de la deuxième partie de l’enquête du coroner.  En dur à cuir qu’il était, voici les seules réponses qu’il donna au coroner et qui furent immortalisées par les transcriptions sténographiques :

–          Quel est votre nom?, demanda le coroner Thibault.

–          Jean-Paul Mercier.

–          Où demeurez-vous?

–          Je demeure à Laval.

–          Quelle est votre occupation?

–          Je suis conseiller.

–          Quel âge avez-vous?

–          J’ai 28 ans.

–          Monsieur Mercier, commença Me Maurice Laniel, vous êtes originairement [sic] des alentours [des environs] ici de Victoriaville et Arthabaska?

–          Bien, je ne sais pas pourquoi que je suis ici, là.  J’aimerais ça le savoir premièrement, et puis je n’ai pas … je n’ai pas grand-chose à dire.

–          Est-ce que vous connaissez les alentours d’Arthabaska et de Victoriaville?

–          J’ai rien à dire pour le moment.

Et ce furent là ses dernières paroles officiellement enregistrées dans les archives.  Mercier était représenté par Me Raymond Daoust, qui tenta d’attaquer la réputation de l’expert en balistique dans les moindres détails, tout comme il l’avait fait lors du procès de Montmagny en 1971 dans lequel Mesrine était accusé du meurtre de l’aubergiste de Percé.

Le 7 mai 1973 s’ouvrit le procès de Mercier pour le meurtre des gardes-chasse mais un coup de théâtre se produisit dès l’ouverture : Mercier plaida coupable.  Ainsi condamné à perpétuité, toute la preuve fut condamnée aux archives policières, ce qui fait qu’encore aujourd’hui on ne peut avoir accès au dossier de police et autres documents concernant cette affaire.  Mes recherches m’ont également amenées à croire qu’une partie des papiers officiels de cette journée de comparution ont été détruits pour des raisons d’élagage archivistiques.  C’est du moins la réponse qu’on m’a fourni chez Bibliothèque et Archives Nationales du Québec (BANQ).

Malgré son plaidoyer, Mercier lança une provocation audacieuse au système judiciaire en déclarant : « je retourne en dedans (prison) mais je vais en ressortir d’ici deux semaines ».

Lors de son arrestation en France, le 8 mars 1973, Mesrine aurait fait la même bravade, mais c’est Mercier qui tint parole le premier en s’évadant dès le 13 mai, encore une fois de Saint-Vincent-de-Paul.  Cette fois, il reprit la clé des champs en compagnie de Gilles Gingras, 26 ans; André Ouellette, 33 ans; Michel Lafleur, 23 ans; et Robert Imbeault, 23 ans.  Lafleur et Imbeault s’étaient également retrouvé au nombre des évadés du 21 août 1972.

Deux mois plus tard, cependant, Mercier était repris dans un appartement de Laval-des-Rapides.

Le 23 octobre 1974, Jean-Paul Mercier s’évada pour la quatrième et dernière fois.  Lors de cet autre coup d’éclat, il était accompagné de Richard Blass, dont les tristes exploits étaient sur le point de surpasser le record de niveau de violence que Mesrine croyait avoir laissé derrière lui.

Dans son autobiographie, Mesrine assura que Mercier avait prévu attaquer quelques banques pour ensuite voler vers Paris et organiser son évasion.  Difficile de confirmer cette allégation.

Toutefois, peu de temps auparavant, Blass aurait fait parvenir au journaliste Claude Poirier son intention de s’évader.

Jocelyne Deraîche, la petite amie québécoise de Mesrine, se présenta au parloir du pénitencier St-Vincent-de-Paul en compagnie de Carole Moreau, la copine de Pierre Vincent.  La jeune femme transportait des armes dans son sac à main.  Dans le stationnement de la prison, une Ford Thunderbird attendait.

Le lendemain de l’évasion, le journaliste Michel Auger entamait son article en affirmant que la Sûreté du Québec était au courant de l’évasion depuis trois semaines.  Il semble que les policiers s’étaient vidés le cœur suite aux frustrations engendrées par l’inefficacité du système correctionnel.  Encore aujourd’hui, on peut entretenir des doutes en raison d’un scellé sur les archives en vigueur jusqu’en 2072.  En lisant entre les lignes, on pourrait deviner une enquête interne ciblant la complicité de plusieurs gardiens de prison.  Mais aller au-delà serait de la pure spéculation.  Laissons seulement aux historiens du futur le soin d’éclaircir ce mystère.

Répondant aux questions du leader créditiste Réal Caouette, le solliciteur général Warren Allmand avait cependant avoué « qu’il y avait peut-être négligence quelque part, parce que c’est la deuxième évasion à se produire en quatre mois à ce pénitencier … et il s’agit des mêmes détenus ».

Une fois à bord de la Thunderbird, Mercier, Blass et les autres évadés, filèrent à toute vitesse.

Dans le quartier Montréal-Nord, devant l’école Jean-Lajoie sur la rue des Laurentides, Claude Ouellette, un jeune homme de 32 ans, attendait patiemment que son fils de 6 ans sorte de l’école.  La mystérieuse Thunderbird surgit soudainement près de lui tout en freinant brusquement.  Les évadés le prirent en otage, de même que sa voiture, pour le forcer à les conduire ailleurs.  Ceux-ci le laissèrent sur la rue Rose-de-Lima, mais seulement après l’avoir enfermé dans le coffre et pris ses 50$.

La dernière cavale de Mercier ne dura cependant que quelques jours.  Le 31 octobre 1974, Jean-Paul Mercier, Pierre Vincent et Robert Frappier attaquèrent la Banque Royale située au 4286 rue Jean-Talon à Montréal.  La section des enquêtes criminelles de la CUM avait cependant été alertée et un piège fut tendu.  À leur sortie de la banque, les braqueurs se retrouvèrent donc devant plusieurs policiers armés sous les ordres du lieutenant Jacques Boisclair, à l’image de ce que les Dalton avaient connus en 1892.

Le journaliste Claude Poirier ira même jusqu’à laisser entendre que la police avait planifié la fusillade qui allait suivre afin de régler leurs comptes.

Finalement, les braqueurs auraient ouvert le feu en apercevant les policiers.  Une véritable fusillade s’ensuivit.  On parle d’échanges de plusieurs centaines de coups de feu.  Frappier tenta de prendre la fuite mais fut abattu alors qu’il se trouvait entre deux voitures.

C’est à l’aide d’une mitraillette que Mercier alluma les policiers, mais non sans parvenir à sauter dans une voiture et démarrer en trombe.  Malheureusement pour lui, son véhicule heurta une autre voiture.  Blessé à une jambe par les tirs policiers, Mercier reprit sa course à pied.  Mesrine parla plutôt d’une blessure à un bras.

Atteint à la tête, Mercier s’écroula avec son pistolet de calibre .45 à la main et sa mitraillette M-1 fixée à sa ceinture.  Le décès fut officiellement constaté le lendemain.

Si Mesrine tente de nous perdre dans les sentiments quant à la dépouille de son ami, on ignore ce qu’il est advenu du corps de Mercier.  L’a-t-on retourné dans sa famille dans la région de Lotbinière?

Ce fut une chance incroyable que cette fusillade n’ait pas fait de victime parmi les passants.  Toutefois, il semble curieux que parmi eux se trouvait le mafieux Paolo Violi[7].  En sachant que les braqueurs de l’époque devaient une partie de leurs gains à la mafia, peut-on oser soumettre l’idée que Violi était venu « assister » au spectacle?

En dépit des perceptions qu’on peut parfois se fabriquer d’après certains comptes-rendus, Jean-Paul Mercier aura laissé derrière lui une trace toute aussi violente que son ami français.

En 1977, l’autobiographie de Mesrine sortit en kiosque, non sans controverse puisqu’on se demandait alors comment il avait pu réussir à rédiger un tel manuscrit sous haute surveillance.  Peu après, il s’évadait et son avocat québécois de toujours, Me Raymond Daoust, fut l’éditeur de son deuxième livre publié en 1979.  La même année, Mesrine était à son tour abattu par les policiers … parisiens!

Le célèbre journaliste Claude Poirier, qui croisa Mercier et Mesrine lors de leur cavale en 1972, dira que « Jean-Paul Mercier n’était pas homme à peser ses gestes.  Ses traits angéliques, son sourire charmeur, son regard dénué de malice n’étaient qu’un leurre; tout son passé témoignait de sa véritable nature, un passé consacré à la violence ».

2012-06-15 Jean-Paul Mercier (PDF)


[1] Michel Auger, La Presse, 2 novembre 1974.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Maintenant le village porte seulement le nom de St-Bernard.

[5] Le Soleil, 26 août 1972.

[6] Je présume toutefois qu’il devait s’agir de Mesrine.  En tant que Québécois, Mercier devait certainement se trouver au volant puisque c’est lui qui connaissait le mieux les routes.

[7] Paolo Violi fut assassiné le 22 janvier 1978.  Carmine Galante avait donné son autorisation à Nicolo Rizzuto pour l’élimination de Violi.