Octobre 70: Épilogue

         Rosa Rose ou Rose Rose, s’est éteinte en 1981 du cancer du sein, quelques mois seulement avant la libération de son fils Paul Rose.  Dans un article paru sur le web, le fils de Paul Rose affirme qu’en dépit du fait qu’il n’avait pas connu sa grand-mère, celle-ci était « très éveillée socialement et politiquement malgré son peu d’instruction, elle a eu une influence majeure sur ses enfants »[1].  On y apprend également qu’après les événements de 1970 elle avait continué d’appuyer ses fils dans les médias.

Il semble qu’il en ait été autrement pour le patriarche, car il paraissait « peu intéressé à la chose publique et plutôt suspicieux devant tout engagement politique ».  Jean-Paul Rose s’est éteint en 1980.  Selon le registre de l’état civil, on retrouve un Jean-Paul Rose, né en 1917, qui s’est éteint le 22 octobre 1980 à Montréal. Selon le même registre, Rose, qui avait pour nom de naissance Doré, est morte le 23 janvier 1981. Elle était née le 2 novembre 1914.

Dès 1971, Gérard Pelletier publie La crise d’octobre aux Éditions du Jour. Bien qu’il avoue sa partialité, ce livre, à mon avis, reste encore d’actualité par sa lucidité et son honnêteté. Loin de voir les choses uniquement en noir ou en blanc, Pelletier soulève des idées intéressantes et aussi des contradictions qui nous font encore réfléchir.

En 1977, le livre de Pierre Vallières, L’exécution de Pierre Laporte : les dessous de l’opération essai, était publié aux éditions Québec-Amérique.  Cet ancien terroriste soi-disant repenti qui a tenté de flirter avec René Lévesque commet l’une de ses plus grandes erreurs en page 74 lorsqu’il écrit : « avec l’un des otages tué par le FLQ, donc par le séparatisme […] ». C’est une erreur de confondre les deux idéologies. L’un est un mouvement terroriste et criminel s’inspirant d’une certaine idée de l’indépendance, alors que l’autre est un projet politique pacifiste. Il suffit de lire la biographie que Pierre Godin a consacrée à René Lévesque pour s’en convaincre.

Toutefois, le fait de voir Vallières confondre les deux pourrait traduire une certaine motivation des felquistes, à savoir qu’ils croyaient avoir l’appui de toute la population, ce qui pouvait les propulser à commettre des actes toujours encore plus violents. Le bon vieux syndrome de l’intimidateur de la cour d’école qui se laisse encourager par les élèves!

Vallières a soulevé tout de même un point qui, du moins au départ, pouvait sembler intéressant. Il se demandait comment Pierre Laporte avait pu être enlevé si facilement, et surtout pourquoi la police ne le protégeait pas ce jour-là. En effet, cela peut sembler curieux, surtout quelques jours après l’enlèvement de Cross. Vallières a sauté sur l’occasion pour dénoncer le fait que la police disait pourtant protéger Laporte, mais il semble plutôt qu’on effectuait de simples patrouilles près de chez lui à intervalles réguliers. Un autre point de vu naît dans un article publié dans La Presse, le 8 octobre, où on peut lire simplement que « l’enlèvement de M. James Richard Cross a plongé les milieux parlementaires dans une profonde inquiétudes ». Cette simple phrase révélerait-elle le fait que l’inquiétude était plus élevée à Ottawa justement parce que le FLQ menaçait depuis des années déjà les institutions fédérales? Cela démontrerait-il que le gouvernement provincial, en dépit d’une protection rapprochée accordée à Bourassa, ne se doutait aucunement que l’on puisse s’en prendre à Laporte?

Après tout, Francis Simard dira dans son livre que l’enlèvement de Laporte – quoiqu’on puisse remettre ce détail en doute – a été décidé à la dernière minute. Pourtant, Vallières affirmera que tout était planifié depuis longtemps et que cela faisait partie d’un complot. Évidemment!

Il aurait fallu pouvoir vous entendre dans vos mensonges, messieurs les felquistes!

À quelques reprises, Vallières s’attaque au livre de Pelletier, sans grande surprise.  Mais de la part d’un auteur adulé par certains, entre autre pour Nègre blanc d’Amérique, la plume de Vallières n’est pas à la hauteur de Pelletier, qui manie le verbe beaucoup mieux que lui.

À l’image de plusieurs auteurs qui raffolent de l’idée de la conspiration, Vallières suggéra bien des hypothèses sans pour autant en faire la preuve.  Pour lui, le gouvernement fédéral avait tout organisé, impliquant même Claude Ryan dans le complot sans pour autant emmener d’argument convaincant.

Quand on insiste pour voir un complot dans une affaire quelconque, on finit toujours par trouver des arguments. La différence réside cependant dans la valeur de ces arguments. Dans le cas de Vallières, ils ne tiennent pas la route.

En 1982, les éditions Stanké publièrent Pour en finir avec octobre, écrit par Francis Simard en collaboration avec les frères Rose et Bernard Lortie.  Le livre est dédié à Michel Viger, l’homme qui les avait aidés à se cacher après le meurtre de Pierre Laporte.

Tout comme Vallières, Simard ne faisait aucune allusion aux nombreux crimes commis par le FLQ entre 1963 et 1970. Pourtant, son livre présente dès les premières pages une « chronologie sommaire » des événements marquants. Il a décidé de les faire commencer en 1967 avec la démission de René Lévesque du parti Libéral.

La première contradiction avec les écrits de Vallières survient assez rapidement, puisque Francis Simard admet avoir enlevé Laporte avec ses complices. Vallières faisait clairement planer le doute sur d’autres individus qu’il préférait garder mystérieux, évidemment.

Pour répondre encore une fois à l’illogisme de Vallières, qui prétendait qu’une lettre n’avait pu être écrite par des gars du FLQ en raison du fait qu’elle contenait trop d’anglicismes, et bien je vous invite à lire ou simplement consulter le livre de Simard : il en est rempli[2].

Le lecteur d’aujourd’hui s’attendrait à un livre plus révélateur et introspectif, mais il faut admettre que le bouquin de Simard est plus logique que celui de Vallières.  Il ne parle d’aucun complot et tente même d’assumer ses erreurs : « Il y a des responsabilités qu’il faut prendre et assumer par rapport à ce qui s’est passé durant la crise d’Octobre.  De mon côté, je ne veux pas la diminuer ou l’amoindrir cette responsabilité. Je veux l’assumer au boutte!  Ceux qui étaient au pouvoir à cette époque, ils s’arrangeront avec leur conscience s’ils en ont une … »[3].

Tetley écrira : « En octobre 2000, les « anciens » du Parti Québécois ont décliné l’invitation à prendre part aux divers débats radiodiffusés ou télévisés sur la Crise et leur formation politique a refusé d’y envoyer des représentants. Dans le cadre d’une émission montréalaise d’une heure à laquelle Claude Ryan, Marc Lalonde et moi-même avons collaboré, Radio-Canada a fait venir d’aussi loin que Sept-Îles l’ex-avocat du FLQ Robert Lemieux devant le refus persistant du PQ d’y participer »[4].

Dans son livre, William Tetley rapporte un fait intéressant : « dans le cadre d’une journée tenu en 2000 à l’UQAM pour souligner le trentième anniversaire de la Crise, les participants et l’auditoire ont discuté de la Loi sur les mesures de guerre à l’exclusion de presque tout autre sujet. Le dépliant, les affiches et les documents officiels du colloque arboraient une photo pleine page d’un soldat casqué qui, après examen minutieux, s’avérait être un membre de la police spéciale du dictateur chilien Augusto Pinochet. Les organisateurs du colloque, dont l’ex-felquiste Robert Comeau, ont dit avoir été incapables de trouver une photo de soldat canadien casqué en octobre 1970. Incidemment, j’étais la seule personne invitée pour représenter les gouvernements fédéral et provincial, et aucun membre du Parti Québécois présent ou passé ne s’était porté volontaire pour prendre la parole au colloque »[5].

En 2010, l’ancien policier Claude Lavallée publiait ses mémoires aux Éditions de l’Homme sous le titre Révélations d’un espion de la SQ.  En page 206, il écrit : « Sept an plus tard, l’écrivain Pierre Vallières, ancien membre du FLQ ayant opté pour la non-violence, proposerait une thèse de complot assez délirante, contenant toutefois quelques vérités (entre autres concernant les motifs de Trudeau dans sa lutte sans merci contre les séparatistes et sa campagne de peur), mais fausse dans son ensemble, à mon avis.  Il a suggéré notamment (et je pense un peu comme lui) que cet enlèvement avait bien servi le gouvernement libéral, qui n’ignorait pas que le ministre corrompu faisait l’objet d’une enquête policière, la preuve étant dans la manière expéditive dont l’enquête sur ces événements s’était conclue. Il s’approchait de la vérité, mais la vérité était ailleurs. Dans ce livre, il relate souvent des faits se rattachant aux activités de la SQ en tenant pour acquis qu’elle était partie prenante d’un complot. Je ne crois pas du tout que la SQ ait participé à un complot, mais je sais qu’il régnait à tous les échelons une certaine incompétence, et que de plus, la hiérarchie était craintive et désorientée ».

Le plus intéressant, c’est que Lavallée révèle à ses lecteurs avoir été un spécialiste de l’écoute électronique. Or, c’est pour ses talents dans ce domaine qu’il a été appelé à poser une ligne d’écoute à l’arrière de la demeure de Rosa Rose, la mère des frères Rose. Ainsi, il a pu entendre un appel effectué par Paul Rose, demandant à sa mère de détruire des papiers dans ses poches de manteau. « C’est alors que nous avons compris que nous avions probablement laissé passer le suspect sans le reconnaître. Un homme, bien mis, en veston cravate, les cheveux courts, était en effet sorti de chez Rosa Rose, au moment même où notre voiture de surveillance s’installait. […] J’ai souvent pensé que si nous avions pu l’intercepter à ce moment, nous aurions retrouvé le ministre en vie »[6].

Le fait le plus important, cependant, survient lorsqu’il admet avoir enregistré une conversation entre Paul Rose et son avocat Me Robert Lemieux. « À un moment de la conversation, il a dit à peu près ceci : « Durant sa détention, Laporte nous suppliait de lui sauver la vie. Il n’était pas du tout l’homme fort que le public connaissait! C’était une poule mouillée. Il nous a offert de grosses sommes d’argent et il est allé jusqu’à nous offrir des jobs très importantes dans son gouvernement. … J’avais pitié de lui… La dernière journée, on s’est absentés quelques heures et, quand on est revenus, il était par terre en dessous de la fenêtre qu’il avait brisée pour essayer de s’évader. Il saignait comme un cochon, il était plein de sang. On lui avait attaché les mains et les pieds, mais il ne semblait pas prêt à subir ce traitement trop longtemps. Quand on a vu qu’on ne pouvait pas faire grand-chose pour lui, parce qu’il nous était impossible de faire venir un médecin ou de l’amener à l’hôpital, on l’a fini, avec la chaînette qu’il avait dans le cou » »[7].

Évidemment, si cet enregistrement existe, nous sommes en droit de nous demander où il se trouve aujourd’hui. Si elle se trouve parmi les boîtes du fonds des enquêtes de la SQ, qui ne seront pas accessibles avant plusieurs décennies encore, espérons que la bande magnétique ne se dégrade pas et permette aux futurs chercheurs de bien en apprécier le contenu.

L’enquête du coroner Jacques Trahan fut-elle expéditive, comme le prétendait Pierre Vallières?

Quand on constate à cette lecture que des témoins partisans ont refusé de témoigner ou même perturbé la salle d’audience, il est évident que le coroner Trahan s’est montré excessivement patient. D’ailleurs, il n’a jamais fait l’erreur de commenter leurs opinions ou de se laisser entraîner dans leurs inepties. Il s’en est tenu aux faits.

Par moment, l’enquête a même traîné en longueur, ce qui est le contraire de la signification que l’on accorde au mot expéditif. Quant au fait qu’on y aurait révélé peu de choses, comme le reprochait Vallières, il faudrait sans doute blâmer ces mêmes témoins qui se sont moqués de l’opinion publique, et cela en faisant tout en leur pouvoir pour cacher la vérité et jouer à la victime.

C’est aussi en 2010 que les éditions Lux publièrent Le procès des Cinq, dont les auteurs étaient nommés à titre postum – Chartrand, Vallières, Gagnon, Lemieux et Larue-Lajoie – puisqu’on présentait seulement des extraits des notes sténographiques et aucune mise à jour de l’affaire, exception faite d’une préface signée par Louis Hamelin.  Dépourvue de toute objectivité, ce petit livre qui pourrait aussi bien passer pour un pamphlet, vante les mérites de certaines idées véhiculées par les « Cinq » à l’époque de leur procès de 1971. Mais étant donné les 139 pages de ce petit ouvrage, il m’apparaissait déjà malhonnête puisqu’il était évident, rien qu’à l’examiner, qu’on n’y présenterait pas la totalité du procès pour ainsi laisser le lecteur tirer exhaustivement ses propres conclusions. Bref, on en présente d’extraits choisis pour, encore une fois, dépeindre ces personnages comme des victimes d’un système et des intellectuels sans égal.

Il paraît en effet étrange de voir Hamelin vanter les mérites d’un Vallières en omettant, bien sûr, ses implications dans des meurtres, comme celui de Thérèse Morin en 1966. C’est d’ailleurs une tendance évidente dans les écrits pro-felquistes, à savoir qu’on minimise les dégâts en passant sous silence les victimes directes et indirectes des actions prises par le FLQ dans les années 1960.

Bien sûr, on ne sera pas surpris de voir Hamelin dans sa préface parler « des prisonniers politiques ».


[1] Consulté le 12 août 2017 : http://lautjournal.info/articles-mensuels/318/je-le-jure-sur-la-tete-de-la-mere-paul

[2] À titre d’exemple, Simard utilise des mots ou expressions comme « cheap labor », « storage », « shipping », etc.  Je vous laisse découvrir vos propres trouvailles.

[3] Simard, p. 56-57.

[4] Tetley, p. 18.

[5] Tetley, p. 18.

[6] Claude Lavallée, Révélations d’un espion de la SQ, p. 207-208.

[7] Ibid., p. 224.

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Octobre 70: Le point de non retour (20)

Photo judiciaire de la voiture dans laquelle le corps du ministre Laporte a été retrouvé. La poudre blanche sur le véhicule a servi à relever les empreintes.

Dimanche, 18 octobre 1970

Au lendemain de la découverte du corps de Pierre Laporte, alors que s’activait les enquêteurs pour récolter des indices et retrouver les ravisseurs, Robert Bourassa s’adressait aux Québécois via la radio :

Mes chers compatriotes.

         Le Québec traverse aujourd’hui l’un des moments les plus dramatiques de son histoire.  Nous sommes tous profondément affligés par le crime inqualifiable qui a été commis hier contre un homme dont le plus grand tort, aux yeux de ses assassins, était d’avoir été élu démocratiquement et de servir son peuple dans une tâche difficile et importante.

         Pierre Laporte a été une victime de la haine, une haine criminelle que n’avaient pas encore connue le Québec et les Canadiens.  Il a payé de sa vie la défense des libertés fondamentales.

         Je dis à ces individus qui l’ont assassiné qu’ils sont à tout jamais indignes d’être Québécois, indignes d’être des Canadiens français.

         Ce meurtre ignoble d’un homme innocent est un témoignage du genre de société que voudraient établir ces mouvements.  Mais quelques individus ne peuvent écraser la volonté de tout un peuple, quelles que soient leur cruauté et l’ignominie de leur chantage.  La foi dans le régime démocratique est trop profonde et trop authentique au Québec pour qu’elle se laisse détruire ainsi.  Je demande à tous les Québécois de rester calmes et de garder confiance dans leurs institutions.  Le coup qui nous est porté aujourd’hui, comme peuple, est terrible, mais c’est là un test pour notre sang-froid et notre ferme détermination à faire triompher la justice et la liberté.

         Le gouvernement que je dirige ne se laissera pas abattre par une telle épreuve.  Il y fera face de la façon la plus ferme.

         C’est ensemble, et seulement ensemble, que nous allons surmonter cette crise.  J’ai confiance que nous le pouvons parce que nous sommes des Québécois.

Selon William Tetley et plusieurs autres observateurs, le meurtre de Laporte fit chuter le capital de sympathie que plusieurs personnes, en particulier des jeunes, avaient pour le FLQ.  Le mouvement indépendantiste aux méthodes de guerre venait de dépasser les bornes.  La question est toutefois de savoir si ces bornes n’avaient pas déjà été dépassées.

Il est triste de constater qu’il ait fallu le meurtre d’un ministre pour qu’enfin le FLQ soit vu sous son vrai jour.  Il semble que, malheureusement, les morts de O’Neil, de Morin, de Corbo et de quelques autres n’aient pas suffit à ouvrir les yeux.  Un scénario semblable allait se produire lors de la guerre des motards criminalisés au tournant du 21e siècle lorsque la tentative de meurtre à l’endroit du journaliste Michel Auger finit par réveiller les consciences alors que d’autres innocentes victimes en avaient payé de leur vie au cours des années précédentes.

Le 28 octobre 1970, « le Parti Québécois imprimait en particulier 500 000 exemplaires d’une brochure de huit pages intitulée C’est notre drame, à nous d’en sortir qui passait sous silence la position adoptée par le PQ et ses têtes dirigeantes (René Lévesque, Camille Laurin et Jacques Parizeau) pendant les journées fatidiques du 5 au 17 octobre 1970.  La brochure passait aussi sous silence le manque de pondérations du PQ durant la Crise et le fait qu’il n’avait pas cru bon, avant le 16 octobre, de condamner sans équivoque le FLQ.  La brochure du PQ s’en prenait plutôt au gouvernement fédéral qu’elle blâmait pour la perte des libertés en vertu de la Loi sur les mesures de guerre et pour son intrusion dans ce qu’elle considérait être une affaire québécoise »[1].

Rappelons que William Tetley a spécifié que l’argument selon lequel tous les droits d’expression et de liberté auraient été brimés avec cette Loi ne tient plus la route.  En effet, personne n’a muselé qui que ce soit dans les médias – René Lévesque continuait d’écrire dans Le Journal de Montréal par exemple – ni empêché la tenue de rassemblements, de manifestations et autres.  En somme, on était encore très loin du régime nazisme.

Pendant tout ce temps, chose qui nous concerne davantage pour les prochains chapitres, les policiers réalisaient un travail remarquable.  Si les frères Rose et Francis Simard demeuraient toujours insaisissables, certains sympathisants furent identifiés et arrêtés.  Bien sûr, il est impossible de reconstituer les événements policiers qui ont conduits à ces premières arrestations puisque les dossiers de police sont toujours inaccessibles pour le grand public, et nous verrons pourquoi dans la conclusion.  Toutefois, ces premiers gains allaient permettre l’ouverture de l’enquête du coroner sur les circonstances entourant la mort de Pierre Laporte.  Comme dans les cas que nous avons étudiés lors des premiers chapitres de la série, certains complices allaient se mettre à table.


[1] Tetley, p. 19.

Octobre 70: Des prisonniers politiques? (16)

Edmond Guénette, condamné à mort pour double meurtre, se trouvait sur la liste des « prisonniers politiques ».

Mercredi, 14 octobre 1970

Ce matin-là, dans La Presse, Jean-Paul Desbiens confia dans son éditorial : « personne ne peut venir à bout d’un peuple malgré lui.  La force des terroristes réside dans la complicité avec la population.  Cette complicité n’existe pas ici.  Il y aura encore des actes de terrorisme, mais le terrorisme ne prend pas racine dans notre population.  Il demeure un phénomène marginal ».

À 21h00, des personnalités très en vogue firent une conférence de presse pour demander au gouvernement de libérer les « prisonniers politiques ».  Parmi ces personnalités on retrouvait principalement René Lévesque, Jacques Parizeau, Claude Ryan et Louis Laberge, parmi les plus célèbres.  Ceux-ci se réunirent à toute hâte pour une conférence de presse au cours de laquelle ils imploraient le gouvernement provincial de négocier avec le FLQ pour la libération des « prisonniers politiques ».  Je mets ce terme entre guillemets – comme d’autres auteurs d’ailleurs – puisque plusieurs, comme William Tetley, sont en désaccord sur son utilisation.  Ce n’est pas parce qu’on s’apprêtait à parler de la Loi des mesures de guerre qu’il fallait nécessairement classer ces voyous sous la bannière injustifiée de « prisonniers politiques ».  D’ailleurs, on comptait parmi eux de véritables criminels, tels François Schirm et Edmond Guénette, tous deux condamnés à mort pour double meurtre.  On a d’ailleurs survolé leur crime lors d’un chapitre précédent.

Parmi ceux que nous connaissons le plus à travers la présente série documentaire, il y avait aussi Serge Demers, impliqué dans les homicides de Thérèse Morin et Jean Corbo en 1966.  Ces hommes-là n’étaient donc pas des enfants de chœur.

Je suis d’accord avec un auteur comme Tetley qui corrige l’utilisation du terme « prisonniers politiques » pour désigner des criminels.  En fait, le système judiciaire canadien ne fait aucune différence sur ce qui motive une personne à commettre un crime lorsque le moment vient de rendre un jugement.  Un crime est un crime.  Peu importe si un meurtre a été motivé par la vengeance, l’honneur, une crise sentimentale ou une opinion politique, ça reste un homicide.  La justice canadienne ne devait donc pas les juger comme des « prisonniers politiques », mais comme des accusés qui étaient considérés innocents jusqu’à preuve du contraire.

William Tetley a clairement dénoncé l’utilisation du terme, particulièrement parce que ces seize personnes auraient dû savoir qu’en appuyant le terrorisme c’était aussi une façon d’encourager la chute du gouvernement.  Et advenant la « réussite » de cette chute, la population aurait basculé dans une grande incertitude sociale et politique.  Tetley soulignera que « les pétitionnaires s’accordaient à ne pas exiger des terroristes qu’ils relâchent les otages, mais à exiger du gouvernement qu’il remette en liberté des terroristes emprisonnés qu’ils qualifiaient de « prisonniers politiques ».  Était-ce bien là « lancer » un appel à la démocratique? »[1].

André Ouellette

De plus, Tetley soulignait que ces seize personnes n’avaient jamais plus abordé le sujet de cette étrange pétition par la suite, préférant marteler leurs propos sur le sujet de la Loi des mesures de guerre.

Deux jours plus tôt, le 12 octobre, le gouvernement fédéral faisait entrer l’armée dans les rues d’Ottawa.  On sentait bien que cette idée s’en venait également pour Montréal, là où le FLQ avait sévi le plus intensément depuis sa création en 1963.  Et comme si ce n’était pas assez, le maire de Montréal, Jean Drapeau, contribua à entretenir l’incertitude par ses propos.  « Quelques jours plus tard, Drapeau gagnait ses élections avec 94% des voix »[2].

La SQ était littéralement débordée et, toujours selon Germain, le directeur Maurice Saint-Pierre faisait pression auprès de Bourassa pour obtenir l’intervention de l’armée.  Il est clair que la police n’y arriverait pas toute seule.  On imagine le nombre de pistes à suivre et de personnes à interroger pour tenter de découvrir le filon qui permettrait de conduire les policiers vers la cachette des deux groupes de ravisseurs.

Au matin du 14 octobre, Jean-Paul Desbiens écrivait dans La Presse ce texte prémonitoire : « Quand les terroristes seront coffrés, ils auront un procès selon les lois qui nous gouvernent.  Ils traîneront assez longtemps devant les tribunaux pour finir par avoir l’air de victimes et donner l’image de héros dans un journal aussi capitaliste que La Presse, et des avocats sans grève (à quand une grève des avocats?) mangeront les fonds amassés par un comité de bonnes âmes.  La société même que les terroristes veulent détruire est assez molle et, indivisiblement, assez généreuse, pour se payer le luxe de les juger longuement et soigneusement.  À Cuba, les mêmes hommes seraient tués à vue aussitôt qu’identifiés ».

Nous terminerons ce chapitre par la liste des criminels dont le FLQ exigeait la libération :

Pierre Boucher, 25 ans Condamné à 16 ans pour trois hold-up
Cyriaque Delisle, 25 ans Condamné à vie pour le meurtre des deux employés de l’International Firearms
Pierre Demers, 21 ans 12 ans pour hold-up
Serge Demers, 25 ans 8 ans pour attentats à la bombe et braquages
Marcel Faulkner, 25 ans 6 ans et 8 mois pour hold-up et attentats à la bombe
Marc-André Gagné, 26 ans 25 ans pour hold-up
Pierre-Paul Geoffroy, 26 ans Prison à vie pour une trentaine d’attentats à la bombe
Edmond Guénette, 26 ans Condamné à mort pour vol et double meurtre commis à l’International Firearms
Gabriel Hudon, 28 ans 12 ans pour homicide involontaire dans l’affaire du meurtre de Wilfrid O’Neil
Robert Hudon, 26 ans 8 ans pour hold-up
François Lanctôt, 21 ans (frère de Jacques Lanctôt) Accusé d’avoir planifié un enlèvement
Gérard Laquerre, 28 ans 6 ans et 8 mois pour homicide involontaire dans le meurtre de Thérèse Morin
André Lessard Accusé de hold-up, déjà condamné pour avoir pris un policier en otage en 1965
Robert Lévesque, 29 ans 7 ans pour homicide involontaire dans le meurtre de Thérèse Morin
Michel Loriot Incendie criminel
Pierre Marcil Accusé de complot visant à enlever le consul d’Israël à Montréal
Rhéal (ou Réal) Mathieu, 22 ans 9 ans pour homicide involontaire dans les affaires de meurtres de Jean Corbo et de Thérèse Morin
Claude Morency, 19 ans Accusé de possession de dynamite
André Ouellette, 31 ans 10 ans pour hold-up
André Roy, 23 ans Accusé d’avoir planifié l’enlèvement de Harrison Burgess, consul américain à Montréal
François Schirm, 38 ans Condamné à mort pour le double meurtre de 1965 à l’International Firearms
Claude Simard, 23 ans 5 ans et 10 mois pour homicide involontaire dans l’affaire du meurtre de Thérèse Morin
Réjean Tremblay, 27 ans accusé de hold-up[3]

La moyenne d’âge de ces criminels est d’environ 25,7 ans.  Devant l’énumération de leurs crimes, pour lesquels ils avaient été condamnés ou étaient en attente d’un jugement, peut-on réellement les qualifier de « prisonniers politiques »?


[1] Tetley, p. 18.

[2] Georges-Hébert Germain, op. cit., p. 154.

[3] Cette liste est tirée du livre de William Tetley, Octobre 1970, dans les coulisses de la Crise, p. 356-358.

Me Raymond Daoust

Figure 1. Me Raymond Daoust

Le nom de ce criminaliste fut immortalisé au cours du 20ème siècle pour son éloquence en tend que plaideur mais aussi pour son association avec le crime organisé.  Quoiqu’en disent certains de ses défenseurs, Me Daoust reste connu comme l’avocat de la mafia[1].

Né à Valleyfield le 14 mai 1923, Raymond Daoust avait un frère et deux sœurs.  Son père, qui trempait dans le milieu de l’alcool illégal, aurait quitté le foyer familial alors que le jeune garçon n’était âgé que de 10 ans.  Pris au piège dans un milieu très modeste, il décida de s’investir à fond dans les études pour obtenir une chance de s’en sortir et de pouvoir aider sa famille.  Refusé dans toutes les universités francophones, il sera néanmoins accepté à l’Université McGill en raison de ses talents.  Éternellement reconnaissant envers cette université anglophone, il lui accordera plus tard son soutien par de généreuses contributions financières.

Après avoir été éboueur et plongeur, Raymond Daoust fréquenta le célèbre homme d’affaire québécois Pierre Péladeau avant d’être admis au Barreau en 1948.  Puisqu’il rêvait depuis longtemps de défendre les grands criminels, il ouvrit son bureau au côté de la prison de Bordeaux à Montréal.  Pour dénicher des clients, il erra dans les postes de police et les prisons, acceptant parfois de travailler gratuitement.  Rapidement, il se gagna ainsi la réputation d’être un avocat avec le cœur sur la main.  Il en irait toutefois autrement quelques années plus tard.

En décembre 1951, Daoust se trouvait à Trois-Rivières pour défendre les frères Gervais du meurtre d’un chauffeur de taxi.  C’est aussi pendant cette période que l’incorruptible Louis-Georges Dupont prêtait serment pour devenir policier à Trois-Rivières.  Plusieurs années plus tard, Dupont serait retrouvé mort dans sa voiture de service dans des circonstances qui sèment toujours la controverse.  Comme de raison, rien ne prouve une quelconque implication de Me Daoust dans cette affaire trifluvienne, mais les noms de ses clients Frank Cotroni et Lucien Rivard accusent certains liens avec cette affaire[2].

Lorsque les frères Gervais furent reconnus coupables, ce fut l’échec.  Daoust rentra auprès de sa famille complètement brisé.  Ce sera d’ailleurs l’un des seuls procès pour meurtre qu’il devait perdre au cours de sa carrière.  En fait, on prétend que sur les 183 causes graves qu’il a plaidées au cours de sa vie il n’en aurait perdu que trois.

À l’époque même du procès Gervais au palais de justice de Trois-Rivières, un drame marqua profondément l’existence du jeune avocat.  Sa sœur Huguette fréquentait un certain Georges Lemay, un homme que Raymond Daoust détestait pour des raisons que lui seul connaissait, apparemment.  En janvier 1952, sa sœur épousait tout de même Lemay et le couple partit en lune de miel en Floride.  Huguette Daoust ne devait cependant plus jamais revenir.  Son corps ne fut jamais retrouvé.  Par manque de preuve, aucune accusation ne fut portée contre Lemay.  Quelques années plus tard, Lemay se rendit célèbre en organisant un braquage qui le fit millionnaire.  En 1966, il s’évadera moyennant la complicité de quelques gardiens.  Son nom s’est gravé parmi les plus célèbres criminels de l’histoire du Québec[3].

On serait en droit de croire que cet épisode aurait pu susciter un cas de conscience chez Daoust, mais il continuera néanmoins à défendre les plus grands criminels de son époque, dont plusieurs meurtriers.  Vers la fin des années 1950, il était déjà devenu un personnage public.

1959 fut une année particulière pour lui, mais aussi pour l’histoire judiciaire en général.  D’abord, il faut savoir qu’à cette époque Lucien Rivard, l’un des clients de Me Daoust, était devenu un important caïd de la drogue sur le marché international, entre autres avec ses contacts dans la French Connection.  En fait, il était à la fois un important trafiquant de drogue et d’armes.  Au début de l’année 1959, Rivard se trouvait à La Havane à Cuba pour s’occuper de plusieurs boîtes de nuit mafieuses.  Sur les faramineux profits qu’il empochait, il versait une partie au dictateur Fulgencio Batista.  Toutefois, l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir changea tout.  On laissa sous entendre que les propriétaires de cabaret furent emprisonnés, mais à la lecture de certains documents on comprend qu’il s’agissait plutôt d’un camp temporaire où les hommes jouissaient de bonnes conditions en attendant leur déportation ou leur départ de Cuba[4].

Le mystérieux mafieux Jack Ruby, dont le nom deviendrait mondialement connu quatre ans plus tard[5], se rendit à Cuba pour négocier la libération de certains mafieux, dont Lucien Rivard lui-même.  Il semble que cette tentative ait été un échec, mais c’est Raymond Daoust qui parvint à faire libérer son dangereux client grâce à ses contacts au sein du gouvernement fédéral canadien.  En fait, selon Jean-Pierre Charbonneau[6], Daoust s’est personnellement rendu jusqu’à Cuba.  Charbonneau écrit d’ailleurs à ce propos : « quels arguments fit-il valoir?  On l’ignore.  Mais, le 19 juin 1959, le décret ministériel numéro 1514 ordonnait l’expulsion de Lucien Rivard pour complicité dans le trafic de cocaïne.  Cinq jours plus tard, le trafiquant était de retour à Montréal ».

Figure 2. (de gauche à droite) Le journaliste René Lévesque, Maurice Dupras, Fidel Castro et Raymond Daoust.

Seulement deux mois auparavant, soit en avril 1959[7], Daoust s’était retrouvé à organiser la première visite officiel de Fidel Castro au Canada.  Un reportage de Radio-Canada présentait le jeune révolutionnaire comme un personnage romantique de l’actualité (voir figure 2).  Peut-on croire qu’il avait pu établir des contacts importants lui ayant permis de libérer son client peu de temps après?

Pour avoir fait un certain « ménage » des cabarets mafieux, Castro passa d’abord pour un incorruptible, mais les vieilles habitudes reprirent, à son avantage cette fois.  Il avait compris que le tourisme pouvait rapporter gros.  Pour sa part, le crime organisé italien et français avait perdu à jamais ces généreux profits à La Havane.  Cet aspect devint d’ailleurs l’un des éléments soulevé pour expliquer l’assassinat du président Kennedy en 1963, à savoir que la Mafia avait voulu se venger de cette incroyable perte financière.  Bien qu’elle ait été le fer de lance de la commission d’enquête instaurée par le Congrès au cours des années 1970 (HSCA), cette unique théorie ne tient cependant pas la route.

Il est très hasardeux de seulement penser à la question, mais je la tenterai tout de même : Raymond Daoust aurait-il croisé ou même côtoyé Jack Ruby?

Quand on sait que parmi ces mafieux détenus à La Havane se trouvait également Santo Trafficante Jr, le parrain de la mafia de Tampa, en Floride, et que Daoust fut plus tard considéré comme un conseiller très influent de la Cosa Nostra, la question devient presque légitime.

Quelques semaines seulement avant l’assassinat de Kennedy en novembre 1963, une importante quantité d’héroïne fut intercepté à la frontière de Laredo, Texas, dans la voiture d’un coursier québécois travaillant pour Lucien Rivard.  Quelques mois après l’assassinat de Kennedy, Rivard fut arrêté.  Pour lui éviter l’extradition, ses amis tentèrent de lui venir en aide.  Parmi ceux-ci on retrouvait un certain Robert Gignac.  De son côté, Me Daoust tenta habillement de mettre de la pression et même de menacer indirectement certains procureurs, en particulier Me Pierre Lamontagne.  Le tout provoqua une enquête publique présidée par le juge Caron.  Dans son rapport, le nom de Robert Gignac fut clairement mentionné et Charbonneau décrira lui-même le personnage comme un criminel sans scrupule.

Peu après, le scandale provoqué par l’évasion de Rivard conduisit à la démission du ministre de la justice Guy Favreau.  Ce dernier sera remplacé par Me Claude Wagner, dont les bureaux se situaient également au côté de la prison de Bordeaux.

Bien que Rivard ait été repris peu après et extradé vers le Texas pour y purger sa peine, son complice Robert Gignac semble avoir rôdé à Trois-Rivières.  Peu avant sa mort suspecte en novembre 1969, le sergent-détective Louis-Georges Dupont  avait procédé à l’arrestation de Gignac.  Pire encore, car l’un de ses collègues de la police, le corrompu Jean-Marie Hubert, fréquentait Gignac.

En 1968, Raymond Daoust se lança dans le domaine de l’édition en fondant son propre journal d’affaires judiciaires, Photo Police.  En fait, le célèbre Allô Police avait, à la suite d’une dispute, décidé de ne plus jamais publier le nom de Daoust dans ses pages.  Le journal de l’avocat était donc une réplique à cette boutade, lui qui rêvait de contrôler une partie de l’information et d’offrir aux criminels une tribune indépendante.

En mars 1970, le journaliste de La Presse Michel Auger écrivait que Me Raymond Daoust avait été aperçu à Acapulco avec des dirigeants de la Mafia.  La nouvelle eut l’effet d’une bombe et le jour même Daoust utilisa son pouvoir d’orateur pour se défendre à la télévision.  Il menaça de poursuivre le quotidien montréalais, qui, malheureusement, se rétractera.  Plus tard, des photos prouvèrent cependant que Daoust se trouvait bien à Acapulco en 1970 avec des hommes dangereux tels que Frank Cotroni et Claude Faber.

Figure 3. Les accusés d’origine française Jeanne Schneider et Jacques Mesrine en compagnie de leur avocat Me Raymond Daoust, à Montmagny, au Québec.

À cette époque, Daoust comptait déjà le criminel français Jacques Mesrine parmi ses nouveaux clients.  Ce dernier était accusé d’avoir assassiné l’hôtelière Evelyne LeBouthillier à Percé à la fin de juin 1969.  L’association de Daoust et de Mesrine allait laisser une profonde trace dans l’histoire criminelle de deux continents.

Le procès de Jacques Mesrine et de Jeanne Schneider débuta à Montmagny en janvier 1971.  Il semblait perdu d’avance.  Toutefois, les talents de Me Daoust renversèrent la vapeur, mais non sans l’utilisation de techniques douteuses.  Si certains osent prétendre qu’il n’avait pas l’étoffe des plus grands plaideurs, tous admettent cependant que sa force était de miner la crédibilité des témoins et de s’acharner sur les moindres détails, au point de pousser les témoins les plus intègres à perdre leur sang froid.  On soupçonne même qu’il aurait produit un faux témoin dans l’affaire des bijoux afin de démontrer honteusement que Mesrine et Schneider n’avaient pas dérobé des biens appartenant à la victime.  Bref, il semblait prêt à tout.

Contre toute attente, Mesrine et Schneider furent acquittés à la fin de ce procès de trois semaines.  Aujourd’hui, à l’étude des faits, il est cependant très difficile de se montrer d’accord avec ce verdict.  À ce titre, c’est d’ailleurs avec impatience qu’on attend la sortie du livre Mesrine le tueur de Percé de Me Clément Fortin[8].

La même année, Daoust prit également la défense de Joe Di Maulo, un mafieux accusé d’un triple meurtre commis à son cabaret de nuit de Montréal nommé Casa Loma.  Di Maulo fut d’abord condamné puis acquitté par la Cour d’appel.  Peu après, en novembre 1973, Di Maulo participait à New York à l’élection de Phil Rastelli à la tête du clan Bonanno.  Il est aussi le beau-frère et le consigliere de Raynald Desjardins, arrêté en 2011 pour meurtre et dont le procès se fait toujours attendre.

Daoust s’investissait tellement dans chacune de ses causes qu’il lui arrivait de s’effondrer littéralement à la fin d’un procès, comme ce fut le cas à Montmagny.  Il devait alors se retirer durant des semaines afin de refaire ses énergies.  Et bien souvent, cela se traduisait par des soirées bien arrosées, incluant cigares et jolies femmes.  Bien qu’il ait eu trois enfants, il brillait par son absence à la maison.  Pendant ce temps, à la marina de Repentigny, il était reçu comme un roi par les membres de la mafia.

Ce plaideur amoureux de l’argent, du luxe et des femmes, se fit aussi connaître pour être un farouche opposant à la peine de mort.  Son fils raconte dans le documentaire de Michel Beaudin que lorsqu’un de ses clients faisait face à une condamnation, il se rendait voir un cortège funèbre à l’église Notre-Dame de Montréal, ce qui lui donnait la force de poursuivre son combat.

Après que Jacques Mesrine et Jean-Paul Mercier se soient évadés du pénitencier St-Vincent-de-Paul en août 1972 et qu’ils assassinèrent deux gardes-chasse le mois suivant à St-Louis-de-Blandford, les deux évadés rendirent visite à leur avocat favori, Me Raymond Daoust, à sa résidence de l’île Bizarre.  Peu après, les deux tueurs passaient la frontière pour se réfugier au Venezuela.  Soulignons seulement que le passage clandestin de la frontière a toujours été une spécialité de la Mafia.

Lorsque Mercier fut repris et qu’on le fit comparaître en janvier 1973 au palais de justice de Victoriaville pour l’enquête du coroner concernant les deux gardes-chasse, Me Daoust était là pour le représenter et tenter encore une fois de démolir le témoignage de l’expert en balistique.  Peu après, Mercier plaida cependant coupable.

Évidemment, le grand nombre de causes remportées par Daoust lui créa une solide réputation, mais certains remettent en doute ce succès inégalé en affirmant que, justement, Daoust choisissait ses causes, laissant tomber celles qui étaient perdues d’avance.

En 1978, le nom de son client Lucien Rivard refit surface devant le HSCA, un comité du Congrès chargé d’enquêter sur les circonstances de l’assassinat du président Kennedy.  Par chance, le nom de Daoust resta dans l’ombre.

En 1979, c’est Daoust qui se chargea de la publication du second livre de Mesrine intitulé Coupable d’être innocent, alors que celui-ci était toujours en cavale depuis un an.  La même année, cependant, Mesrine fut abattu par les policiers parisiens, porte de Clignancourt.

Au début des années 1980, la réalité rattrapa Raymond Daoust après toutes ces années d’acharnement au travail et de vacances teintées de débauche.  Atteint du diabète, duquel il ne s’était jamais soucié, son état se dégrada.  Suite à un coup de pied dans une porte gelée par les caprices de l’hiver, une légère fracture s’infecta rapidement pour aboutir à la gangrène.  On lui amputera d’abord un pied, puis la jambe.  Devant cet échec cuisant, il s’isola presque complètement.

Il s’éteignit finalement d’une crise cardiaque découlant d’une crise d’hypoglycémie le 20 juillet 1983.  Il avait seulement 60 ans.

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Bibliographie :

BEAUDIN, Michel.  Raymond Daoust, l’avocat de la pègre.  Documentaire, 2002, 45 min., DVD.

CHARBONNEAU, Jean-Pierre.  La Filière canadienne.  Trait d’Union, 2002, 464 p.

U.S. HOUSE OF REPRESENTATIVES.  House Select Committee of Assassination, Investigation of the assassination of President John F. Kennedy.  U.S. Government printing office, Washington, vol. 5, 1979, 724 p.


[1] Dans son documentaire de 2002 sur le personnage, Michel Beaudin intitule directement son œuvre Raymond Daoust, l’avocat de la pègre.

[2] Je reviendrai plus en détails sur le sujet dans de prochains articles.

[3] Selon une version, Georges Lemay serait décédé en 2006.  À sa demande, sa veuve aurait annoncé sa mort seulement deux ans plus tard.  Selon Charbonneau, Lucien Rivard, l’un des clients de Daoust, était un ancien ami de Lemay.

[4] Jean-Pierre Charbonne, dans son livre La Filière canadienne, édition 2002, p. 219, parle clairement de « prison », alors que dans le Volume 5 du House Select Committee of Assassination (HSCA), p. 327 à 343, on comprend dans la déposition de l’ancien capitaine de police José Verdacia qu’il s’agissait du Camp de Trescornia.

[5] Jack Ruby s’est rendu célèbre en éliminant Lee Harvey Oswald, le présumé assassin du président John F. Kennedy, abattu à Dallas le 22 novembre 1963.

[6] Jean-Pierre Charbonneau, La Filière canadienne, 2002, p. 138.

[7] Pour voir le reportage de Radio-Canada sur la visite de Fidel Castro à Montréal en avril 1959 : http://archives.radio-canada.ca/politique/international/clips/4001/

[8] On peut lire l’avant-propos du livre à l’adresse suivante : http://fortinclement.blogspot.ca/2011/08/jacques-mesrine-le-tueur-de-perce-par.html