Octobre 70: Le point de non retour (20)

Photo judiciaire de la voiture dans laquelle le corps du ministre Laporte a été retrouvé. La poudre blanche sur le véhicule a servi à relever les empreintes.

Dimanche, 18 octobre 1970

Au lendemain de la découverte du corps de Pierre Laporte, alors que s’activait les enquêteurs pour récolter des indices et retrouver les ravisseurs, Robert Bourassa s’adressait aux Québécois via la radio :

Mes chers compatriotes.

         Le Québec traverse aujourd’hui l’un des moments les plus dramatiques de son histoire.  Nous sommes tous profondément affligés par le crime inqualifiable qui a été commis hier contre un homme dont le plus grand tort, aux yeux de ses assassins, était d’avoir été élu démocratiquement et de servir son peuple dans une tâche difficile et importante.

         Pierre Laporte a été une victime de la haine, une haine criminelle que n’avaient pas encore connue le Québec et les Canadiens.  Il a payé de sa vie la défense des libertés fondamentales.

         Je dis à ces individus qui l’ont assassiné qu’ils sont à tout jamais indignes d’être Québécois, indignes d’être des Canadiens français.

         Ce meurtre ignoble d’un homme innocent est un témoignage du genre de société que voudraient établir ces mouvements.  Mais quelques individus ne peuvent écraser la volonté de tout un peuple, quelles que soient leur cruauté et l’ignominie de leur chantage.  La foi dans le régime démocratique est trop profonde et trop authentique au Québec pour qu’elle se laisse détruire ainsi.  Je demande à tous les Québécois de rester calmes et de garder confiance dans leurs institutions.  Le coup qui nous est porté aujourd’hui, comme peuple, est terrible, mais c’est là un test pour notre sang-froid et notre ferme détermination à faire triompher la justice et la liberté.

         Le gouvernement que je dirige ne se laissera pas abattre par une telle épreuve.  Il y fera face de la façon la plus ferme.

         C’est ensemble, et seulement ensemble, que nous allons surmonter cette crise.  J’ai confiance que nous le pouvons parce que nous sommes des Québécois.

Selon William Tetley et plusieurs autres observateurs, le meurtre de Laporte fit chuter le capital de sympathie que plusieurs personnes, en particulier des jeunes, avaient pour le FLQ.  Le mouvement indépendantiste aux méthodes de guerre venait de dépasser les bornes.  La question est toutefois de savoir si ces bornes n’avaient pas déjà été dépassées.

Il est triste de constater qu’il ait fallu le meurtre d’un ministre pour qu’enfin le FLQ soit vu sous son vrai jour.  Il semble que, malheureusement, les morts de O’Neil, de Morin, de Corbo et de quelques autres n’aient pas suffit à ouvrir les yeux.  Un scénario semblable allait se produire lors de la guerre des motards criminalisés au tournant du 21e siècle lorsque la tentative de meurtre à l’endroit du journaliste Michel Auger finit par réveiller les consciences alors que d’autres innocentes victimes en avaient payé de leur vie au cours des années précédentes.

Le 28 octobre 1970, « le Parti Québécois imprimait en particulier 500 000 exemplaires d’une brochure de huit pages intitulée C’est notre drame, à nous d’en sortir qui passait sous silence la position adoptée par le PQ et ses têtes dirigeantes (René Lévesque, Camille Laurin et Jacques Parizeau) pendant les journées fatidiques du 5 au 17 octobre 1970.  La brochure passait aussi sous silence le manque de pondérations du PQ durant la Crise et le fait qu’il n’avait pas cru bon, avant le 16 octobre, de condamner sans équivoque le FLQ.  La brochure du PQ s’en prenait plutôt au gouvernement fédéral qu’elle blâmait pour la perte des libertés en vertu de la Loi sur les mesures de guerre et pour son intrusion dans ce qu’elle considérait être une affaire québécoise »[1].

Rappelons que William Tetley a spécifié que l’argument selon lequel tous les droits d’expression et de liberté auraient été brimés avec cette Loi ne tient plus la route.  En effet, personne n’a muselé qui que ce soit dans les médias – René Lévesque continuait d’écrire dans Le Journal de Montréal par exemple – ni empêché la tenue de rassemblements, de manifestations et autres.  En somme, on était encore très loin du régime nazisme.

Pendant tout ce temps, chose qui nous concerne davantage pour les prochains chapitres, les policiers réalisaient un travail remarquable.  Si les frères Rose et Francis Simard demeuraient toujours insaisissables, certains sympathisants furent identifiés et arrêtés.  Bien sûr, il est impossible de reconstituer les événements policiers qui ont conduits à ces premières arrestations puisque les dossiers de police sont toujours inaccessibles pour le grand public, et nous verrons pourquoi dans la conclusion.  Toutefois, ces premiers gains allaient permettre l’ouverture de l’enquête du coroner sur les circonstances entourant la mort de Pierre Laporte.  Comme dans les cas que nous avons étudiés lors des premiers chapitres de la série, certains complices allaient se mettre à table.


[1] Tetley, p. 19.

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Octobre 70: La Loi sur les mesures de guerre (18)

Vendredi, 16 octobre 1970

C’est vers 4h00, au matin du 16 octobre 1970, que la Loi des mesures de guerre fut proclamée.  En 1982, Simard écrira : « La certitude, la conviction que tout irait bien a commencé à diminuer jusqu’à ce que soit proclamé la Loi des mesures de guerre et le refus définitif du gouvernement.  Là, Laporte a « craqué » et sans que notre attitude face à lui ne change.  Il ne parlait plus, ne réagissait plus.  Il était comme … sans vie, absent.  Tout comme si on lui avait enlevé la vie.  Autant il a pu être convaincu que le gouvernement allait accepter, autant avec l’annonce du refus et l’envoi de l’armée au Québec il s’est effondré.  La Loi des mesures de guerre a été annoncée durant la nuit du 16 octobre à 4 heures du matin, par le gouvernement fédéral »[1].

De son côté, Georges-Hébert Germain, biographe de Bourassa, soulignera: « Trudeau agissait comme s’il contrôlait tout à lui seul.  Or, ce n’est pas lui qui a réclamé l’armée; c’est Bourassa.  Ce n’est pas lui qui a demandé l’application de la Loi sur les mesures de guerre; c’est Bourassa, qui ne l’a jamais nié.  Juridiquement, il ne pouvait en être autrement.  C’est le gouvernement provincial qui doit faire au gouvernement fédéral la demande du recours à l’armée et de l’imposition de la Loi sur les mesures de guerre »[2].

Dans la biographie qu’il a consacrée à Robert Bourassa, Jean-François Lisée se laisse tenter par l’exagération : « à quatre heures du matin, le 16 octobre 1970, un événement inédit dans l’Occident de l’après-guerre se produit.  Au Canada et surtout au Québec, les libertés des citoyens sont suspendues.  Quelque 500 Québécois seront emprisonnés pendant en moyenne un mois, pour simple délit d’opinion.  Les résidences de 4 600 Québécois seront perquisitionnées, sans mandat, souvent à répétition.  Dans les années précédant et suivant octobre 1970, plusieurs pays occidentaux sont aux prises avec du terrorisme, y compris des kidnappings, y compris politiques.  Aucun d’entre eux n’agira de façon aussi liberticide qu’au Québec.  Deux ans auparavant, de Gaulle affrontait en mai 1968 la plus grande révolte observée en Occident.  Jamais il n’a suspendu les libertés »[3].

Lisée ne consacrera que quelques pages à la période de la Crise d’octobre et évitera de s’attarder sur de nombreux points importants.  Mais il continue d’insister, en bon séparatiste, sur des termes comme « suspendre les droits civils » ou « suspensions des libertés » en abordant le sujet de la Loi sur les mesures de guerre.

Pour Simard, du moins dans son livre de 1982, c’est après l’annonce de cette loi que tout changea et aussi que Laporte tenta de s’échapper : « Il a vraiment craqué.  C’était pour lui comme s’il n’y avait plus d’espoir.  Il était écrasé.  C’est dans cet état qu’il a tenté de « s’échapper ».  Je mets le mot échapper entre guillemets parce qu’il ne s’agit pas vraiment d’une tentative d’évasion »[4].

Simard et ses complices se trouvaient apparemment dans le salon lorsque « nous avons entendu un bruit de fenêtre cassée.  Nous nous sommes précipités dans la pièce où se trouvait Laporte.  Il avait réussi à se défaire des menottes qui le retenaient.  Tout en essayant de se protéger avec un oreiller, il s’était jeté dans la fenêtre de la chambre.  Il n’avait pas réussi à passer au travers.  Elle était trop haute.  Il portait encore le bandeau qui lui cachait les yeux.  C’était  comme s’il n’avait pas pris la peine de l’enlever, alors que de ses mains libres il aurait pu le faire.  C’est la première chose qu’il aurait dû enlever.  Je ne peux pas expliquer ce comportement, mais ça indique bien l’état dans lequel il se trouvait »[5].

Plutôt que de considérer cela comme une tentative d’évasion, Simard préférait plutôt parler d’un « geste de désespoir » ou d’un « acte de folie ».  C’est donc comme cela que Simard expliquait les blessures de Laporte, en essayant de sortir par une fenêtre de chambre.  S’il faut poursuivre dans cette logique, les blessures sanglantes auraient donc causé une panique chez les ravisseurs, une attitude que Simard tente de justifier : « C’était tragique, dramatique.  Ça faisait mal.  Le goût te prend de plus en plus fort de le libérer.  Tu ressens le besoin de mettre un terme à sa captivité comme si c’était aussi la tienne.  Tu rêves d’en finir avec une situation qui, pour toi aussi, devient de plus en plus difficile.  Humainement, c’est presque intenable »[6].

Les ravisseurs pansèrent les blessures de leur otage mais ne le conduiront jamais à l’hôpital.  C’est pourtant ce qui aurait dû être fait, si on en croit l’aspect « humain » que Simard voulait se donner.  Toujours selon ses dires, ils l’auraient ensuite assis dans le salon.  Laporte paraissait tellement stoïque que « sa tête tombait sur sa poitrine ».  La tension aurait augmenté et provoqué une importante discussion parmi les ravisseurs.

Certes, n’importe quel criminel prit d’un soudain élan de conscience et qui se serait véritablement soucié de la vie humaine plutôt aurait finalement tout assumé pour conduire son otage à l’hôpital.  Ils auraient pu le laisser devant la porte des urgences sous le couvert de la nuit, par exemple, et repartir sans être remarqués.  Ce n’est cependant pas ce que Simard et les frères Rose ont fait.

Certes, ils ont discuté, mais ils ne semblent pas avoir envisagé de lever le moindre petit doigt pour cet homme blessé.  Comble du vide créatif, Simard ne fournira que cette piètre réponse : « qu’est-ce qui a fait que nous n’avons pas été le conduire à l’hôpital?  Je pense que la réponse n’est pas dans la maison de la rue Armstrong.  Elle est dans tout ce que nous avions fait avant.  Elle est dans tout ce qui se passait à l’extérieur »[7].

Ce soir-là, Robert Bourassa admit avoir demandé à Ottawa d’appliquer la Loi sur les mesures de guerre « parce qu’il craint que les membres du FLQ soient sur le point de passer à la quatrième étape de leur plan de terrorisme, c’est-à-dire l’assassinat sélectif »[8].  Bourassa dira avoir pris cette décision avec « énormément de réticence ».

Avait-il vraiment le choix?

Évidemment, certains affabulateurs comme Vallières maintiendront que tout cela faisait partie d’un énorme complot, mais « Bourassa s’est dit moralement convaincu que l’escalade observée depuis trois ans se serait poursuivie jusqu’à l’exécution complète du plan de terrorisme dévoilé dans le document remis par le FLQ aux autorités à l’occasion de l’enlèvement de M. James Cross, il y a maintenant près de deux semaines »[9].

Contrairement à ce que certaines personnes ont affirmés, faut-il vraiment croire que la Loi sur les mesures de guerre arrivait comme une surprise complète au matin du 16 octobre?  Non seulement on en parlait déjà depuis plusieurs heures, mais les soldats étaient déjà descendus dans les rues de Montréal au cours des années précédentes pour venir en aide aux policiers.

Devrait-on blâmer Bourassa ou d’autres politiciens pour cette décision?  On le sait, plusieurs Québécois ont ensuite vu en Bourassa un premier ministre faible qui « mangeait dans la main » de Trudeau.  Selon les felquistes, et en particulier Francis Simard, c’est l’annonce de cette loi qui changea tout pour les ravisseurs de Pierre Laporte.  Était-ce une façon de jeter le blâme du drame qui allait suivre sur les épaules du gouvernement?  Sans cette loi, Laporte aurait-il été libéré?  Devant une telle menace terroriste, le gouvernement avait-il d’autres choix?

Au cours de la soirée du 16 octobre, dans une entrevue diffusée à la fois à la radio et à la télévision depuis son bureau de l’édifice de l’Est, Trudeau déclara : « Si les gouvernements cédaient au chantage des ravisseurs de MM. Cross et Laporte, la loi de la jungle finirait par supplanter nos institutions juridiques qui se désagrégeraient graduellement.  […]  Si, comme certains le suggéraient, on avait accédé cette fois-ci aux exigences des terroristes, quitte à exercer la prochaine fois une sévérité et une vigilance accrues, on n’aurait fait que retarder l’échéance.  Demain, la victime aurait été un gérant de Caisse populaire, un fermier, un enfant.  Est-ce alors seulement qu’il aurait fallu s’opposer au chantage?  Combien d’enlèvements aurait-il fallu avant de dire non aux ravisseurs? »[10].

Dans ce discours qui dura une quinzaine de minutes, Trudeau ne se gêna aucunement pour émettre son opinion sur le FLQ : « Si nous avons offert un sauf-conduit, c’est uniquement parce que M. Cross et M. Laporte pourraient identifier leurs ravisseurs et contribuer à leur éventuelle condamnation.  De cette façon, nous éliminons donc les motifs que ces derniers pourraient avoir de faire mourir leurs otages.  Pour survivre, toute société doit pouvoir se débarrasser du cancer que représente un mouvement révolutionnaire armé, voué à la destruction des fondements mêmes de notre liberté ».  Trudeau ajoutera que ce n’était pas par gaieté de cœur qu’il avait instauré la Loi sur les mesures de guerre.  Il n’avait pas eu le choix.

Toutefois, « le chef du gouvernement a reconnu que le droit criminel dans son état actuel, est insuffisant face à l’action du terrorisme systématique.  Mais, comme aux Communes dans l’après-midi, il a fait part de son intention de discuter avec les chefs des partis de l’Opposition l’opportunité de présenter une loi d’une portée plus restreinte que celle de la Loi sur les mesures de guerre »[11].

Trudeau souligna également qu’il y avait suffisamment eu d’actes de violence au cours de la dernière année.  L’application de cette loi était-elle une grave injustice, comme plusieurs allaient le prétendre par la suite, ou un aboutissement inévitable de la montée violente d’un mouvement radical?

Trudeau expliqua qu’il agissait ainsi parce que le FLQ avait d’abord posé des bombes, pratiqué deux enlèvements et menacé de procéder à des assassinats sélectifs.  Plus tard, les détracteurs de Trudeau ont aussi prétendu que cette Loi était utilisée pour faire peur à la population, mais déjà le 16 octobre le premier ministre du Canada expliquait qu’il agissait plutôt pour éviter que la peur ne se répande.  N’empêche que la présence de soldats dans les rues avait de quoi créer une certaine instabilité.

En plus de la Loi sur les mesures de guerre, on déclara le FLQ illégal, ce qui avait pour conséquence que « quiconque est membre du FLQ, ou lui prête assistance, ou communique ses déclarations, ou préconise l’emploi de la force pour renverser le gouvernement est coupable d’un acte criminel et passible d’un emprisonnement de cinq ans au plus »[12].

Si on doit en croire ces déclarations, c’est donc à regret que Trudeau aurait pris ces mesures.  Évidemment, ses adversaires étaient contre l’idée.  « M. T. C. Douglas, leader du Nouveau parti démocratique, est d’avis que le gouvernement emploie un marteau-pilon pour écraser une noix.  M. Réal Caouette, leader du Ralliement créditiste, s’est déclaré solidaire du gouvernement.  Certes, de telles mesures ne sont pas de nature à réjouir les Canadiens, mais elles s’imposent, tout comme s’imposait bien avant ce jour une plus grande fermeté envers certains éléments de la société québécoise »[13].

Et comme il y a des opportunistes à toutes les époques, on découvre dans Le Devoir du 17 octobre 1970 l’annonce d’une conférence intitulée « le drame Cross-Laporte vu par un psychanalyste ».  La publicité précisait : « tel est le titre de la pertinente conférence que prononcera André La Rivière, psychanalyste consultant de Montréal, devant les Membres du Club Richelieu de St-Rémi, le lundi 19 octobre.  M. La Rivière, ex-boursier des Hôpitaux psychologiques et psychiatriques, et ancien professeur à l’Université de Montréal, est l’auteur de plus de 95 ouvrages (Dépression nerveuse, névrose et psychose, et justice), dont certains, traduits en plusieurs langues, sont distribués dans le monde entier ».

Peut-on parier qu’au soir de sa conférence, le lundi, il dut se réajuster ou annuler la soirée?

« Dans la nuit du 16 au 17 octobre, Bourassa et son équipe faisaient parvenir un communiqué aux stations de radio.  On informait la population, et en particulier les felquistes, que le pont de la Concorde à Terre des hommes avait été temporairement désigné comme faisant partie du territoire cubain.  On donnait l’assurance aux ravisseurs qui voulaient s’y rendre en compagnie de leurs otages que ni la police ni l’armée n’interviendraient.  Une fois sur le pont, ils remettraient leurs otages et leurs armes au consul cubain.  Puis ils seraient tous conduits à Dorval, où les attendrait un avion pour Cuba.  Une fois à La Havane, les otages seraient remis à des représentants du gouvernement canadien et ramenés sains et saufs à Montréal ».[14]

Dans son livre de 1971, Gérard Pelletier admettait déjà que la Loi des mesures de guerre n’avait pas été prise de gaieté de cœur : « […] j’ai voté plus tard le recours à une loi d’exception parce que je croyais (et je crois encore) que, compte tenu des circonstances, c’était la solution la moins mauvaise – puisqu’on peut difficilement parler d’une « bonne » solution quand il est question de proclamer la Loi des mesures de guerre, dans un pays comme le Canada.  La décision était d’autant plus critique qu’il fallait tenir compte du facteur temps.  Le caractère d’urgence limite la réflexion, les consultations, les études technocratiques et oblige les responsables à prendre des risques plus ou moins bien calculés.  C’est d’ailleurs exactement l’effet recherché par ceux qui, en recourant à la violence, provoquent cet état d’urgence »[15].

Sans vouloir faire de politique – comme je l’ai précisé dans mon avant-propos – je crois qu’on doit donner raison à Pelletier sur ce point.  Il est honnête d’admettre que cette décision a été prise dans des conditions qui étaient loin d’être idéales.  Et il présente également cet exemple concret et simple pour mieux comprendre la situation : « ce n’est jamais de gaieté de cœur qu’un médecin prend la décision de pratiquer sur son patient une opération délicate et dont il connaît les possibles complications.  Mais, s’il est raisonnablement sûr de son diagnostic, il n’a pas le choix, et son hésitation risquerait de provoquer une aggravation fatale de la maladie »[16].

Bien sûr, ils ont été nombreux ceux et celles qui ont critiqué le gouvernement pour avoir instauré la Loi sur les mesures de guerre, mais ont-ils bien évalué tous les aspects du problème?  Gérard Pelletier se montre encore une fois d’une lucidité frappante : « Les réponses opérationnelles à des problèmes comme le chômage, par exemple, la pollution ou le terrorisme ne sont pas nombreuses.  L’État peut faire appel à des spécialistes plus ou moins compétents, s’entourer d’experts conseils plus ou moins ingénieux, faire preuve lui-même d’une imagination plus ou moins vive, il n’empêche que les solutions-miracles n’existent que dans l’esprit de ceux qui, à l’écart des centres de décisions, et quand ils sont mal informés sur les faits pertinents, règlent les grands problèmes du pays en quelques coups de plumes ou quelques coups de gueule »[17].


[1] Simard,

[2] Germain, p. 155.

[3] Jean-François Lisée, Le petit tricheur, Robert Bourassa derrière le masque, 2012, p. 73.

[4] Simard, p. 58.

[5] Simard, p. 58.

[6] Simard, p. 59.

[7] Ibid., p. 61.

[8] Claude Beauchamp, « Bourassa : la population a toutes les raisons d’être optimiste », La Presse, 17 octobre 1970.

[9] Ibid.

[10] « Le FLQ est déclaré illégal, un cancer à déraciner – Trudeau », Le Devoir, 17 octobre 1970.

[11] Ibid.

[12] Le Devoir, 17 octobre 1970.

[13] Le Devoir, 17 octobre 1970.

[14] Germain, op. cit., p. 157.

[15] Gérard Pelletier, La crise d’octobre, 1971, p. 13-15.

[16] Pelletier, op. cit., p. 15.

[17] Ibid., p. 31-33.

Octobre 70: Une euphorie bien immature (15)

Mardi, 13 octobre 1970

Au matin du 13 octobre, les journaux annoncèrent la possibilité d’une ouverture dans les négociations entre le gouvernement provincial et le FLQ.  Était-ce seulement réaliste d’y croire?

Quoique par moment il est difficile de dater les faits relatés par Simard – j’en ai fait mention dans un précédent article – celui-ci écrivait en 1982 : « on nous disait, on nous laissait sous-entendre qu’il [Bourassa] acceptait de négocier.  Une personne avait été nommée pour agir comme négociateur au nom du gouvernement.  Pour nous ça a été l’euphorie.  Nous nous serrions dans les bras.  Nous avions le goût de nous embrasser.  Toute la crainte que nous avions eue en posant le geste d’enlever Pierre Laporte s’est dissipée.  Toute la peur qu’advenant un refus nous aurions été placés devant la décision pénible … inhumaine, de devoir ou simplement penser devoir poser l’autre geste… Tout ça est parti, chassé de nos têtes, de nos tripes.  Nous avions réussi »[1].

Quand il parle de « poser l’autre geste », on aura compris qu’il était question de meurtre.  C’est donc dire que l’assassinat de leur otage faisait partie des options depuis le début de leur projet, et par conséquent Simard avouait indirectement la préméditation du meurtre.  Il y avait pensé.  Avec une telle admission devant un tribunal, cela revenait à dire que le verdict d’homicide involontaire n’était plus possible.  On avait planifié le meurtre de Laporte, selon ce qui arriverait dans les négociations avec le méchant gouvernement.  Encore une fois, il s’agissait d’une autre façon de rejeter le blâme sur autrui, de fuir ses responsabilités, les conséquences de ses actes.

Bien sûr, Simard, Lortie et les frères Rose ont vite déchanté de cette fausse joie née d’apparentes négociations dont nous ne connaîtrons probablement jamais les détails.  En 1982, Simard attribuera ce mal entendu en avouant presque son inculture : « nous avions peut-être mal écouté ce qu’avait vraiment dit Robert Bourassa.  Par après, en relisant le texte de son discours, je me suis aperçu qu’au fond il n’avait rien accepté.  Mais sur le moment, avec toute la tension que nous vivions … nous pensions …  Nous voulions tellement.  Nous espérions avec tellement de force sortir du dilemme inhumain que portait, en conséquence, l’enlèvement de Pierre Laporte.  À la première occasion d’y croire, nous y avons cru.  Peut-être aussi que le langage de Robert Bourassa, le supposé langage politique, ce n’est pas le nôtre.  Nous n’y sommes pas habitués.  Une façon de parler, d’enligner des mots qui laissent sous-entendre bien des choses mais qui, en réalité, ne disent rien »[2].

Étrangement, on pourrait pratiquement affubler son livre du même commentaire puisqu’en le lisant on se demande bien souvent l’orientation qu’il souhaite se donner et surtout le réel motif d’avoir voulu écrire cet ouvrage peu révélateur et timide.

Mais pour en revenir au discours de Bourassa, Simard affirmera que Laporte l’avait entendu en même temps qu’eux.  « La radio était tout le temps ouverte », précisera Simard.  « Il pouvait l’entendre comme nous.  Ça a été l’euphorie ou le soulagement pour lui aussi.  Son moral est monté au maximum »[3].

En fait, dira Simard, Laporte se sentait tellement heureux qu’il aurait proposé à ses ravisseurs certaines solutions, leur expliquant que « en ce qui concerne les ex-employés de Lapalme, je sais comment on peut régler ça.  On va les faire engager par la Commission des accidents du travail.  À quel titre, je ne le sais pas encore, mais je sais que cela peut se faire.  Il n’y a aucun problème »[4].

C’est à ce moment que Laporte leur aurait demandé d’écrire sa seconde lettre.  Selon Simard, personne ne lui aurait dicté quoi que ce soit, sauf sur un seul point.  Laporte aurait écrit « si tous les hommes politiques sont protégés on frappera ailleurs, dans toutes les classes de la société ».  Ils lui ont fait rayer ces trois mots : « toutes les classes ».


[1] Simard, p. 52.

[2] Simard, p. 52.

[3] Simard, p. 53.

[4] Simard, p. 53.

Octobre 70: Négocier ou gagner du temps? (14)

Me Robert Lemieux, « l’avocat » du FLQ.

Lundi, 12 octobre 1970

Ce matin-là, Robert Bourassa choisit l’avocat Robert Demers comme négociateur.  « Demers était parti à la chasse à la perdrix, il fallut le trouver, le presser de rentrer en ville, lui apprendre qu’on lui avait confié une importante mission »[1].  Pour sa part, le FLQ se fit représenter par Me Robert Lemieux.  « On ne pouvait réunir deux hommes plus dissemblables.  Demers appartenait à l’establishment des affaires et de la politique libérale; Lemieux était un sympathisant avoué des felquistes, des casseurs, un homme de gauche »[2].  La rencontre eut lieu au palais de justice puisque Lemieux était incarcéré pour entrave au travail des policiers.  Il serait cependant libéré le lendemain, à la demande de Bourassa.

Toujours selon le biographe Georges-Hébert Germain, Me Lemieux n’avait pas de contact direct avec les ravisseurs, de sorte qu’on est en droit de se demander à quoi pouvait bien servir ces négociations.  Retenons aussi que Lemieux « participait chaque jour, à l’Université de Montréal, à l’UQAM, au centre Paul-Sauvé, à des manifestations clairement favorables au FLQ, au cours desquelles il appelait les étudiants à la grève générale et les pressait d’exiger la libération des prisonniers dits politiques, chose inconcevable pour le gouvernement »[3].

Comme on le sait, le FLQ a prétendu une foule de choses pour motiver ses actions, en particulier la défense des travailleurs.  Encore une fois, Gérard Pelletier eut une réponse lucide à ce propos : « le nouveau gouvernement québécois [celui de Bourassa] avait mis le problème du chômage et de la situation économique de la province en tête de sa liste d’urgence.  Qu’on le veuille ou non, le FLQ et ses sympathisants ont réussi à déloger momentanément ces priorités au profit de questions relatives à la sécurité intérieure et à l’efficacité policière.  Un des gains les plus importants de la propagande felquiste (aidée dans cette tâche par des commentateurs complaisants) a été de faire croire que, grâce à la violence, le FLQ avait réussi à mettre enfin les vraies priorités sur la table alors qu’en réalité, il a distrait l’opinion publique de ces priorités.  Et qui pis est, il a décanalisé [sic] les énergies réformistes d’un gouvernement qui venait à peine d’entamer son mandat »[4].

Cette réflexion montre bien l’illogisme dans les propos du FLQ et du faux message que ses membres tentaient de passer.  Loin de moi le désir de faire de la politique – je le répète pour ceux et celles qui ne me lisent pas depuis le début de cette série – mais il est important de comprendre cet état de chose pour mieux expliquer plus tard le contexte des crimes commis, et en particulier celui entourant l’enlèvement de Pierre Laporte.  D’ailleurs, Pelletier trouvait également absurde que des groupes comme le FLQ prétendent à vouloir la liberté alors que si leurs crimes parvenaient à renverser le pouvoir en place ils obtiendraient probablement tout sauf une réelle liberté.

Lors d’un discours prononcé le 7 février 1971 dans le cadre d’un forum du Parti libéral, Jean Marchand eut cette autre image intéressante : « ainsi, on peut attaquer la police avec des cailloux, de l’acide, des cocktails Molotov, mais si elle se défend ou contre-attaque, on crie à la répression, à la brutalité et au fascisme.  On peut lancer les pires accusations contre les dirigeants de la société civile.  Mais si ceux-ci ont le malheur de rétorquer, cela devient immédiatement de la violence, de la provocation, de l’insulte au peuple.  On peut nous qualifier de traîtres, mais si on a le malheur de dire de certains groupes qu’ils font le jeu du FLQ, on devient immédiatement un réactionnaire ».

         Pelletier était aussi convaincu que la plupart des sympathisants du FLQ ne réalisaient pas nécessairement les conséquences des idées qu’ils prônaient : « j’en suis en effet certain : la plupart des gens qui, sans être eux-mêmes des extrémistes violents, manifestent de la sympathie pour les exploits du FLQ, seraient désolés de prendre conscience brutalement des effets véritables que le terrorisme pourrait avoir, du chavirement social qu’il peut provoquer.  Ces mêmes sympathisants seraient d’ailleurs les premiers à vouloir débarquer d’un bateau ivre, c’est-à-dire refuseraient de vivre dans le chaos qui précéderait la recherche de nouveaux équilibres sociaux »[5].


[1] Germain, op. cit., p. 153.

[2] Germain, p. 153.

[3] Germain, p. 153.

[4] Gérard Pelletier, op. cit., p. 35.

[5] Pelletier, op. cit., p. 41.

Octobre 70: Mon cher Robert … (13)

Dimanche, 11 octobre 1970

C’est à la radio que Robert Bourassa aurait entendu la lecture d’une lettre que Pierre Laporte lui adressait du fond de sa captivité.  Selon Georges-Hébert Germain, Bourassa en ferait lui-même la lecture un peu plus tard aux membres de son cabinet :

Mon cher Robert,

         J’ai la conviction d’écrire la lettre la plus importante de toute ma vie.  Pour le moment, je suis en parfaite santé.  Je suis bien traité, même avec courtoisie.  J’insiste pour que la police cesse toutes les recherches pour me retrouver.  Si elle y parvenait, cela se traduirait par une fusillade meurtrière, dont je ne sortirais certainement pas vivant.  Cela est absolument capital.  Tu as le pouvoir en somme de décider de ma vie.  S’il ne s’agissait que de cela et que le sacrifice doive avoir de bons résultats, on pourrait y penser.  Mais nous sommes en présence d’une escalade bien organisée, qui ne se terminera qu’avec la libération des « prisonniers politiques ».  Après moi, ce sera un troisième, puis un quatrième et un vingtième.  Si tous les hommes politiques sont protégés, on frappera ailleurs, dans d’autres classes de la société.  Autant agir tout de suite et éviter ainsi un bain de sang et une panique bien inutiles.  Tu connais mon cas personnel, qui mérite de retenir l’attention.  J’avais deux frères; ils sont morts tous les deux.  Je reste seul comme chef d’une grande famille qui comprend ma mère, mes sœurs, ma propre femme et mes enfants ainsi que les enfants de Roland dont je suis tuteur.  Mon départ sèmerait un deuil irréparable, car tu connais les liens qui unissent les membres de ma famille.  Ce n’est plus moi seul qui suis en cause mais une douzaine de personnes, toutes des femmes et de jeunes enfants.  Je crois que tu comprends!  Si le départ des « prisonniers politiques » est organisé et mené à bonne fin, j’ai la certitude que ma sécurité personnelle sera absolue.  La mienne … et celle des autres qui suivraient.  Cela pourrait se faire rapidement, car je ne vois pas pourquoi en mettant plus de temps on continuerait à me faire mourir à petit feu dans l’endroit où je suis détenu.

         Décide … de ma vie ou de ma mort…  Je compte sur toi et t’en remercie.

         Amitiés, Pierre Laporte

P.S. Je te répète, fais cesser les recherches.  Et que la police ne s’avise pas de continuer sans que tu le saches.  Le succès de cette recherche serait un arrêt de mort pour moi.

Selon Charles Denis, il est évident que cette lettre « a été manifestement dictée, en partie du moins, par ses ravisseurs »[1].

Le 11 octobre, vers 15h00, Bourassa convoqua ses ministres.  Selon Charles Denis, on y discuta évidemment de l’enlèvement de Laporte, en plus de décider de mettre fin à la crise des médecins spécialistes.  Pour ce faire, on convoqua l’Assemblée nationale pour le 15 octobre.  Ensuite, Bourassa s’entretint avec différents leaders, dont le chef de l’opposition Jean-Jacques Bertrand, mais aussi l’ancien ministre de la Justice Rémi Paul, et le chef du Parti Québécois René Lévesque.

Bourassa s’enferma ensuite pour écrire lui-même un discours qu’il prévoyait livrer à la télévision le soir même.  Il avait ressenti, semble-t-il, le besoin de fournir une réponse au FLQ.  Quelques minutes avant l’ultimatum de 22h00, fixé par les ravisseurs, Bourassa s’installa devant la caméra et prononça le discours suivant, que Charles Denis qualifiera plus tard d’un « style sobre et dépouillé » :

         Des événements exceptionnels et sans précédent dans notre province menacent la stabilité de nos institutions politiques.  Ce qu’il y a à la fois de foncièrement injuste et d’extrêmement dangereux, c’est que nous vivons dans un endroit où la liberté d’expression et d’action est l’une des plus grandes de tous les pays du monde.

         Même les partis qui mettent en cause le régime politique lui-même ont toutes les libertés de s’exprimer.  D’ailleurs, cette liberté d’expression, on n’a pas manqué de l’utiliser ces dernières années en semant systématiquement la haine et le mensonge.

         Le gouvernement ne peut, ne doit et ne restera pas passif lorsque le bien-être de l’individu est menacé jusque dans ses racines.  Je suis trop fier d’être Québécois pour ne pas vous dire toute ma résolution et celle du gouvernement que je dirige pour surmonter cette crise très grave.

         Dans ce travail pour sauvegarder les valeurs fondamentales de notre civilisation, je suis convaincu d’avoir l’appui de tous les représentants élus du peuple.  Je demande à toute la population de faire preuve, dans ces circonstances difficiles, de calme et de confiance.

         En effet, la valeur de notre peuple, son exceptionnel esprit de travail, son respect d’autrui, son sens de la liberté ne sont-ils pas les meilleurs gages de la victoire, de la justice et de la paix?

         Cette situation de fond qui, en fin de compte, pourra nous rassurer, ne doit pas nous faire oublier toutefois les problèmes extrêmement pressants et qui ont pour enjeu la vie de deux personnes, soit un homme politique typiquement québécois et combien dévoué au progrès de sa communauté et un distingué diplomate, étranger aux tensions qu’affronte notre société.

         À cet égard, le Front de libération du Québec a fait parvenir un communiqué exigeant l’acceptation intégrale et totale de leurs sept demandes.  Par ailleurs, le ministre du Travail m’a fait parvenir une lettre où il traite de deux questions, soit les fouilles policières et la libération des « prisonniers politiques ».

         Nous tenons tous, est-il besoin de le dire, à la vie de M. Laporte ainsi qu’à celle de M. Cross.  Le sort, dans un rare exemple de sa cruauté, a voulu que ce soit sur eux que repose le maintien de l’ordre public.  Et c’est parce que nous tenons véritablement à la vie de M. Laporte et à celle de M. Cross que nous voulons, avant de discuter de l’application des demandes qui sont faites, établir des mécanismes qui garantiraient, si l’on veut prendre l’exemple dont parle M. Laporte, que la libération des prisonniers politiques ait comme résultat certain la vie sauve aux deux otages.

         Il y a là un préalable que le simple bon sens nous force à demander, et c’est à ce titre que nous demandons aux ravisseurs d’entrer en communication avec nous.

         Comment en effet accéder aux demandes sans avoir la conviction que la contrepartie sera réalisée.  Le gouvernement du Québec croit qu’il serait irresponsable vis-à-vis et de l’État et de MM. Laporte et Cross s’il ne demandait pas cette précaution.

         Nous voulons sauver la vie de MM. Laporte et Cross, et c’est parce que nous le voulons de toutes nos forces que nous posons ce geste.

         Mes chers concitoyens, un grand homme d’État a déjà dit : « Gouverner, c’est choisir ».  Nous avons choisi, nous, la justice individuelle et collective.

         Quant à moi, je me battrai pour cette justice jusqu’à la limite de mes moyens, en assumant tous les risques, quels qu’ils soient, qui sont essentiels à l’avenir de notre peuple.


[1] Denis, op. cit., p. 104.