Jean-Pierre Corbin résoudra-t-il l’affaire Dupont?

Jean-Pierre Corbin, à l'époque où il gagnait sa vie comme barman.
Jean-Pierre Corbin, à l’époque où il gagnait sa vie comme barman.

Oui, selon ses propres dires.

Du moins, c’est ce qu’il m’a personnellement mentionné à deux reprises au cours de l’automne dernier.  Et tout cela se fera dans un livre qu’il projette de publier en avril 2014.  Espérons seulement que ce ne soit pas un simple Poisson d’avril!

Jean-Pierre Corbin est un ancien barman ayant connu les années tumultueuses de Trois-Rivières, en particulier les années 1960.  Ainsi, paraît-il, il aurait côtoyé des personnages importants du crime organisé, incluant les policiers corrompus Jean-Marie Hubert et Paul Dallaire, tous deux congédiés en 1970 à la suite d’une enquête de la Commission de Police du Québec (CPQ).  Parmi les autres, peut-être retrouvait-on de petites frappes locales, ou encore de plus grosses pointures comme le tueur à gage Marcel Martel, Claude Faber, Robert Gignac, Joe Di Maulo ou Frank Cotroni.  Sait-on jamais!

En 1996, Corbin a assisté à la majeure partie des audiences de la Commission Lacerte-Lamontagne, qui avait pour but d’enquêter sur les circonstances entourant le décès du détective Louis-Georges Dupont, retrouvé mort dans sa voiture de service le 10 novembre 1969.  Puisqu’il avait choisi de rester assis jusqu’à la toute fin des audiences, il faudrait donc en déduire qu’à cette époque il ne détenait aucune information pertinente ayant pu venir en aide à la Justice.

Ce fut donc au tournant du millénaire que Corbin rencontrera pour la première fois les frères Jacques et Robert Dupont, les fils du regretté détective.  Ceux-ci étaient beaucoup trop occupés par les médias en 1996 pour lui avoir prêté attention.  Et puisque Corbin leur parla de meurtre, après que la Commission ait conclu au suicide, les frères Dupont ouvrirent toutes grandes leurs oreilles.

En 2003, c’est en grande pompe qu’on annonçait les révélations du siècle sur les ondes radiophoniques de la station CHLN, dans le cadre de l’émission Omnibus animée par Robert Pilote.  Corbin se retrouva dans le studio en même temps que Jacques Dupont, qui ne demandait qu’à entendre les fameuses révélations qui, espérait-il, allaient enfin résoudre sa contre-enquête sur la mort de son père.  (Je vous invite d’ailleurs à entendre cette bande audio disponible dans la colonne de droite du présent site sous la bannière « Documents audio »)

Étrangement, Corbin refusa de fournir les noms des deux policiers qu’il soupçonnait de meurtre.  Il pouvait bien jouer de prudence si cela l’amusait, mais rappelons seulement qu’à l’époque de la Commission ces noms avaient été largement et publiquement diffusés.  Cette crainte non fondée eut de quoi mettre une première puce à l’oreille.

Devant cette réaction futile, difficile de ne pas voir en lui un homme cherchant à se donner de l’importance.

Mais bon.  Admettons qu’on puisse lui pardonner ce petit écart de conduite.

Interrogé par Pilote, Corbin dira que les deux mystérieux flics (Hubert et Dallaire)[i], auraient attiré Dupont jusqu’à un chalet de Champlain.  C’est là que Dupont aurait été séquestré du 5 au 9 novembre avant d’être assassiné dans des circonstances qu’il ne détaillait pas.

Cette révélation présumait donc que le corps de Dupont ait été transporté jusqu’au lieu de la découverte du boulevard St-Jean.  Par conséquent, on parlait de mise en scène.  Rien de moins!

Toutefois, au cours de l’entrevue on entend Corbin se tourner vers Jacques Dupont à quelques reprises pour chercher son approbation : « hein, Jacques? ».

De plus, tout ce qu’il dira à propos de la prostitution, du déplacement du crime organisé de Montréal vers Trois-Rivières, et tout le bataclan, relève de l’accessibilité publique.  N’importe quel lecteur ou chercheur amateur pouvait en avoir appris autant à la médiathèque ou dans certains livres, comme celui de Jean-Pierre Charbonneau (La Filière canadienne), ou plus récemment dans Vice et corruption à Montréal 1892-1970, de Magalie Brodeur.  Même ceux qui ont horreur des bibliothèques avaient le loisir de connaître ces ragots qui circulent toujours à Trois-Rivières.  Le bouche à oreille a depuis longtemps fait son œuvre.

D’autres réponses provenaient directement de certains documents que lui avait transmis Jacques Dupont.  Bref, Corbin était loin de réinventer la roue.

L’émission d’Omnibus s’est donc terminée sans les révélations promises, mais non sans que Corbin promette la sortie imminente de son livre.  Plus de 10 ans plus tard, toujours rien.  Si les propos de son bouquin sont si importants, alors pourquoi tout ce temps écoulé?

En 2010, les frères Dupont obtenaient la réouverture de l’enquête sur la mort de leur père et en février 2011 Corbin exposait à nouveau sa théorie dans le cadre de l’émission Enquête de Radio-Canada, dans un reportage de Pierre Marceau intitulé Meurtre ou mystère?.  Publiquement, c’était la première fois qu’il fournissait une explication au kilométrage manquant sur la voiture dans laquelle Dupont a été retrouvé en 1969.  Les 57 milles (91,7 km) s’expliquaient par un trajet partant du poste de police (2250 rue Royale) vers le chalet, avant de revenir vers le site de la découverte et pour aboutir avec le retour de la voiture (tirée par une remorqueuse) jusqu’au poste de la rue Royale.

Une découverte étonnante, certes, mais sans l’appui d’éléments supplémentaires ça restait mince.  Aussi bien dire qu’on venait de retrouver un couteau au milieu d’un appartement sans cadavre.

Cette fois, cependant, lorsque Marceau lui demande si Dupont a été « attiré » dans ce chalet, Corbin se fera beaucoup moins affirmatif qu’en 2003 en répondant seulement « apparemment », un mot qui semble d’ailleurs détenir une place de choix dans son vocabulaire.

Selon un informateur, qu’il laisse entendre être encore vivant au moment du reportage de février 2011, il expliquait que Dupont aurait été tué à cet endroit et que le chalet avait fini par être emporté par une crue printanière, à une date indéterminée bien sûr.

Peu après la diffusion de ce reportage, Corbin fut cueilli par des enquêteurs de la section des Cold Case (non résolu) de la Sûreté du Québec (SQ).  Il se plaindra plus tard, à moi entre autres, que ces policiers n’ont pas été tendres envers lui.  Faut-il au moins se donner la peine de se mettre un instant à leur place?  Peut-être qu’ainsi il serait plus facile de comprendre leur frustration en apprenant l’existence de cette piste à la télé.  Il demeure un fait que, dans la logique de notre système judiciaire, lorsqu’on détient une information capitale dans une affaire de meurtre on doit nécessairement en informer la police avant les médias.

Quand j’ai rencontré Corbin à l’automne 2013, je lui ai fait remarquer qu’il aurait été préférable, en admettant qu’il possède vraiment la clé de toute l’affaire, de le voir d’abord communiquer avec la police plutôt que d’exposer ses théories à la télé ou dans un livre.  Bien sûr, il fait partie de ces gens qui ne font aucune confiance aux policiers, en plus de les soupçonner de collusion.  Il a probablement ses raisons.  Mais selon quelle preuve, au juste?

Quand il m’a promis que la sortie prochaine de son livre allait résoudre toute l’affaire, je lui ai demandé s’il ne craignait pas d’être soupçonné ou accusé d’entrave à la justice.  Je n’ai eu droit qu’à un long silence.  Le choix de résoudre un assassinat dans un livre n’est certainement pas synonyme de preuve sérieuse.

Ma propre enquête sur le terrain m’a permis d’apprendre certaines choses en lien avec la piste du chalet, dont le fait que les témoins rencontrés n’ont jamais reçu la visite de la police.  S’il était permis d’en déduire trop facilement que les enquêteurs n’ont pas fait leur boulot, il est surtout plus plausible de comprendre que ceux-ci ce sont plutôt désintéressés de cette piste parce qu’elle ne tenait tout simplement pas la route.

Depuis plus d’un an, Corbin sait que je me suis mis à la tâche pour présenter l’histoire la plus complète sur cette affaire (je m’abstiens cependant des ragots colportés dans les bars et tavernes).  Impossible cependant de savoir si mon projet l’a pressé à remettre le sien sur la sellette.

Ce qui est sûr, c’est qu’il serait à peu près temps qu’il partage enfin ce qu’il sait, en particulier pour la famille Dupont qui a dépensé temps et énergie depuis plusieurs décennies, mais aussi pour le public.  Si on accuse parfois les institutions de manque de transparence, il ne faudrait pas que les auteurs tombent également dans le même piège et ainsi manquer de respect aux lecteurs.

Malheureusement, je ne me rappelle pas de la dernière occasion où un livre a pu résoudre une telle saga en l’espace de quelques pages.  Bien au contraire!

En France, l’affaire de l’assassinat de la députée Yann Piat, exposée dans le documentaire Faites entrer l’accusé – l’affaire Yann Piat, une femme à abattre, a démontré cette tendance sociale à vouloir à tout prix prouver la théorie du complot politique alors qu’en réalité les assassins n’étaient que des voyous au mobile douteux.  Ce qui étonne le plus dans cette affaire, c’est qu’avant que la justice puisse mettre la main sur les coupables, la psychose sociale avait poussé deux journalistes à publier un livre basé sur un seul informateur et qui étayait la thèse du complot politique.  Or, il s’avéra que leur livre n’était qu’un pétard mouillé.  Leurs auteurs furent d’ailleurs poursuivis en justice pour diffamation.

Dans l’affaire Omar Raddad l’auteur aspirant à l’Académie française Jean-Marie Rouart a consacré un livre à cette affaire après y avoir consacré une enquête personnelle qui n’a durée que … 10 jours (voir Faites entrer l’accusé – l’assassin désigné Omar Raddad).  Le livre de Rouart lui valut également une condamnation en diffamation.

Dans toute cause célèbre on retrouve des gens qui veulent se rendre intéressants.  Parfois ils sont sincères et parfois non.  Et même là, la sincérité n’est pas un gage de vérité absolue.

Pour la plupart d’entre eux, il est difficile de comprendre leurs véritables motivations.  Il n’y a qu’à se rappeler les ragots et autres fausses pistes dans l’affaire de Cédrika Provencher.  Mais ce n’est pas parce qu’on est incapable d’expliquer leurs motivations réelles qu’il faut leur accorder de l’importance.  Dans l’affaire de l’assassinat de Sylvie Baton, par exemple, alors que l’enquête piétinait depuis 14 ans, un témoin s’est soudainement manifesté pour livrer une piste détaillée.  Pourtant, après une enquête et une confrontation avec certains autres témoins, cette personne a fini par avouer avoir tout inventé.

Pourquoi?  On ne se l’explique pas.  Mais ces cas existent!

Je n’accuse évidemment pas Corbin d’être ce genre de témoin bidon, mais disons que les révélations miracles, surtout après plus de 44 ans de mystère, me semblent quelque peu farfelues.

Puisque Corbin m’a affirmé en 2013 que son informateur était maintenant décédé, quelle preuve pourra-t-il apporter?  Le contenu de son manuscrit se contentera-t-il de ragots et autres anecdotes de tavernes?

Est-ce avec un kilométrage, un chalet et un témoignage d’outre-tombe qu’il résoudra une affaire que la justice voit toujours comme un suicide?

Laissez-moi alors citer un dernier exemple.

Dans l’affaire Coffin, en 1953, un dénommé Hamel, employé de l’avocat de la défense Me Maher, rencontra les policiers Matte et Mercier pour leur avouer un fait très important.  En compagnie de Me Maher, Hamel dira avoir récupéré la carabine de Coffin au camp de chasse de ce dernier pour la faire ensuite disparaître en la jetant du haut du pont de Québec.

Lors du procès de Coffin, à Gaspé en 1954, Hamel reviendra sur sa déclaration et niera tout.  Sur une preuve de voir-dire, les témoignages des policiers Matte et Mercier se corroborèrent parfaitement.  Bien qu’il n’avait aucune raison de remettre en doute la parole des deux policiers, le juge déclara inadmissibles les déclarations d’Hamel « surtout parce que les informations que la poursuite obtiendrait seraient du ouï-dire »[ii].

Or, si dans une cause aussi importante que celle de Coffin, accusé d’un triple meurtre[iii], la Cour a refusé d’accepter en preuve le témoignage de deux honnêtes policiers, qu’en serait-il d’un ancien barman au passé mystérieux qui cite les paroles d’un informateur décédé?

Puisque j’ose écrire ces lignes avant la sortie de son livre, il faut bien admettre la possibilité de mon erreur.  Si je me trompe, ce livre pourrait alors devenir un outil permettant aux frères Dupont de relancer leur contre-enquête et de renverser tout le système judiciaire.  Est-il permis de le croire?

Pour toutes ces raisons, la piste du chalet de Champlain a sans doute fait perdre du temps aux enquêteurs de la SQ, mais aussi aux frères Dupont et à tous les intéressés, y compris les citoyens.  Si Corbin avait eu l’humilité de dire qu’il publiait seulement un livre objectif en rapportant des choses qu’il a mémorisé au fil du temps et de ses aventures de tavernes, j’aurais salué son ouvrage.  J’étais d’ailleurs très sincère l’automne dernier au moment de l’encourager à publier, ne serait-ce que pour partager son savoir avec les lecteurs.  Et je suis toujours aussi sincère, car ces ouvrages sur l’histoire méconnue de Trois-Rivières demeurent encore trop rares.

Mais il y a une marge entre la richesse que peut apporter un livre à l’histoire judiciaire d’une région et la prétention de résoudre une énigme vieille de 44 ans!

Il faut tout simplement être honnête et éviter de transformer trop facilement un soupçon en une preuve.  Pour ce faire, il faut donc éviter de commettre la même erreur que les enquêteurs de 1969, c’est-à-dire de s’en tenir à une seule hypothèse et de construire autour de celle-ci.

À moins que Corbin avoue du bout de sa plume être celui qui a pressé la détente, il serait étonnant que le système judiciaire lui accorde la moindre importance et accepte de renverser le verdict de suicide dans l’affaire Dupont.


[i] Brièvement, il sera même question du détective Lawrence Buckley.

[ii] Clément Fortin, L’affaire Coffin : une supercherie?, 2007, p. 185.

[iii] En réalité, l’accusation portait sur seulement l’un des trois chasseurs américains, le jeune Richard Lindsey.

Me Raymond Daoust

Figure 1. Me Raymond Daoust

Le nom de ce criminaliste fut immortalisé au cours du 20ème siècle pour son éloquence en tend que plaideur mais aussi pour son association avec le crime organisé.  Quoiqu’en disent certains de ses défenseurs, Me Daoust reste connu comme l’avocat de la mafia[1].

Né à Valleyfield le 14 mai 1923, Raymond Daoust avait un frère et deux sœurs.  Son père, qui trempait dans le milieu de l’alcool illégal, aurait quitté le foyer familial alors que le jeune garçon n’était âgé que de 10 ans.  Pris au piège dans un milieu très modeste, il décida de s’investir à fond dans les études pour obtenir une chance de s’en sortir et de pouvoir aider sa famille.  Refusé dans toutes les universités francophones, il sera néanmoins accepté à l’Université McGill en raison de ses talents.  Éternellement reconnaissant envers cette université anglophone, il lui accordera plus tard son soutien par de généreuses contributions financières.

Après avoir été éboueur et plongeur, Raymond Daoust fréquenta le célèbre homme d’affaire québécois Pierre Péladeau avant d’être admis au Barreau en 1948.  Puisqu’il rêvait depuis longtemps de défendre les grands criminels, il ouvrit son bureau au côté de la prison de Bordeaux à Montréal.  Pour dénicher des clients, il erra dans les postes de police et les prisons, acceptant parfois de travailler gratuitement.  Rapidement, il se gagna ainsi la réputation d’être un avocat avec le cœur sur la main.  Il en irait toutefois autrement quelques années plus tard.

En décembre 1951, Daoust se trouvait à Trois-Rivières pour défendre les frères Gervais du meurtre d’un chauffeur de taxi.  C’est aussi pendant cette période que l’incorruptible Louis-Georges Dupont prêtait serment pour devenir policier à Trois-Rivières.  Plusieurs années plus tard, Dupont serait retrouvé mort dans sa voiture de service dans des circonstances qui sèment toujours la controverse.  Comme de raison, rien ne prouve une quelconque implication de Me Daoust dans cette affaire trifluvienne, mais les noms de ses clients Frank Cotroni et Lucien Rivard accusent certains liens avec cette affaire[2].

Lorsque les frères Gervais furent reconnus coupables, ce fut l’échec.  Daoust rentra auprès de sa famille complètement brisé.  Ce sera d’ailleurs l’un des seuls procès pour meurtre qu’il devait perdre au cours de sa carrière.  En fait, on prétend que sur les 183 causes graves qu’il a plaidées au cours de sa vie il n’en aurait perdu que trois.

À l’époque même du procès Gervais au palais de justice de Trois-Rivières, un drame marqua profondément l’existence du jeune avocat.  Sa sœur Huguette fréquentait un certain Georges Lemay, un homme que Raymond Daoust détestait pour des raisons que lui seul connaissait, apparemment.  En janvier 1952, sa sœur épousait tout de même Lemay et le couple partit en lune de miel en Floride.  Huguette Daoust ne devait cependant plus jamais revenir.  Son corps ne fut jamais retrouvé.  Par manque de preuve, aucune accusation ne fut portée contre Lemay.  Quelques années plus tard, Lemay se rendit célèbre en organisant un braquage qui le fit millionnaire.  En 1966, il s’évadera moyennant la complicité de quelques gardiens.  Son nom s’est gravé parmi les plus célèbres criminels de l’histoire du Québec[3].

On serait en droit de croire que cet épisode aurait pu susciter un cas de conscience chez Daoust, mais il continuera néanmoins à défendre les plus grands criminels de son époque, dont plusieurs meurtriers.  Vers la fin des années 1950, il était déjà devenu un personnage public.

1959 fut une année particulière pour lui, mais aussi pour l’histoire judiciaire en général.  D’abord, il faut savoir qu’à cette époque Lucien Rivard, l’un des clients de Me Daoust, était devenu un important caïd de la drogue sur le marché international, entre autres avec ses contacts dans la French Connection.  En fait, il était à la fois un important trafiquant de drogue et d’armes.  Au début de l’année 1959, Rivard se trouvait à La Havane à Cuba pour s’occuper de plusieurs boîtes de nuit mafieuses.  Sur les faramineux profits qu’il empochait, il versait une partie au dictateur Fulgencio Batista.  Toutefois, l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir changea tout.  On laissa sous entendre que les propriétaires de cabaret furent emprisonnés, mais à la lecture de certains documents on comprend qu’il s’agissait plutôt d’un camp temporaire où les hommes jouissaient de bonnes conditions en attendant leur déportation ou leur départ de Cuba[4].

Le mystérieux mafieux Jack Ruby, dont le nom deviendrait mondialement connu quatre ans plus tard[5], se rendit à Cuba pour négocier la libération de certains mafieux, dont Lucien Rivard lui-même.  Il semble que cette tentative ait été un échec, mais c’est Raymond Daoust qui parvint à faire libérer son dangereux client grâce à ses contacts au sein du gouvernement fédéral canadien.  En fait, selon Jean-Pierre Charbonneau[6], Daoust s’est personnellement rendu jusqu’à Cuba.  Charbonneau écrit d’ailleurs à ce propos : « quels arguments fit-il valoir?  On l’ignore.  Mais, le 19 juin 1959, le décret ministériel numéro 1514 ordonnait l’expulsion de Lucien Rivard pour complicité dans le trafic de cocaïne.  Cinq jours plus tard, le trafiquant était de retour à Montréal ».

Figure 2. (de gauche à droite) Le journaliste René Lévesque, Maurice Dupras, Fidel Castro et Raymond Daoust.

Seulement deux mois auparavant, soit en avril 1959[7], Daoust s’était retrouvé à organiser la première visite officiel de Fidel Castro au Canada.  Un reportage de Radio-Canada présentait le jeune révolutionnaire comme un personnage romantique de l’actualité (voir figure 2).  Peut-on croire qu’il avait pu établir des contacts importants lui ayant permis de libérer son client peu de temps après?

Pour avoir fait un certain « ménage » des cabarets mafieux, Castro passa d’abord pour un incorruptible, mais les vieilles habitudes reprirent, à son avantage cette fois.  Il avait compris que le tourisme pouvait rapporter gros.  Pour sa part, le crime organisé italien et français avait perdu à jamais ces généreux profits à La Havane.  Cet aspect devint d’ailleurs l’un des éléments soulevé pour expliquer l’assassinat du président Kennedy en 1963, à savoir que la Mafia avait voulu se venger de cette incroyable perte financière.  Bien qu’elle ait été le fer de lance de la commission d’enquête instaurée par le Congrès au cours des années 1970 (HSCA), cette unique théorie ne tient cependant pas la route.

Il est très hasardeux de seulement penser à la question, mais je la tenterai tout de même : Raymond Daoust aurait-il croisé ou même côtoyé Jack Ruby?

Quand on sait que parmi ces mafieux détenus à La Havane se trouvait également Santo Trafficante Jr, le parrain de la mafia de Tampa, en Floride, et que Daoust fut plus tard considéré comme un conseiller très influent de la Cosa Nostra, la question devient presque légitime.

Quelques semaines seulement avant l’assassinat de Kennedy en novembre 1963, une importante quantité d’héroïne fut intercepté à la frontière de Laredo, Texas, dans la voiture d’un coursier québécois travaillant pour Lucien Rivard.  Quelques mois après l’assassinat de Kennedy, Rivard fut arrêté.  Pour lui éviter l’extradition, ses amis tentèrent de lui venir en aide.  Parmi ceux-ci on retrouvait un certain Robert Gignac.  De son côté, Me Daoust tenta habillement de mettre de la pression et même de menacer indirectement certains procureurs, en particulier Me Pierre Lamontagne.  Le tout provoqua une enquête publique présidée par le juge Caron.  Dans son rapport, le nom de Robert Gignac fut clairement mentionné et Charbonneau décrira lui-même le personnage comme un criminel sans scrupule.

Peu après, le scandale provoqué par l’évasion de Rivard conduisit à la démission du ministre de la justice Guy Favreau.  Ce dernier sera remplacé par Me Claude Wagner, dont les bureaux se situaient également au côté de la prison de Bordeaux.

Bien que Rivard ait été repris peu après et extradé vers le Texas pour y purger sa peine, son complice Robert Gignac semble avoir rôdé à Trois-Rivières.  Peu avant sa mort suspecte en novembre 1969, le sergent-détective Louis-Georges Dupont  avait procédé à l’arrestation de Gignac.  Pire encore, car l’un de ses collègues de la police, le corrompu Jean-Marie Hubert, fréquentait Gignac.

En 1968, Raymond Daoust se lança dans le domaine de l’édition en fondant son propre journal d’affaires judiciaires, Photo Police.  En fait, le célèbre Allô Police avait, à la suite d’une dispute, décidé de ne plus jamais publier le nom de Daoust dans ses pages.  Le journal de l’avocat était donc une réplique à cette boutade, lui qui rêvait de contrôler une partie de l’information et d’offrir aux criminels une tribune indépendante.

En mars 1970, le journaliste de La Presse Michel Auger écrivait que Me Raymond Daoust avait été aperçu à Acapulco avec des dirigeants de la Mafia.  La nouvelle eut l’effet d’une bombe et le jour même Daoust utilisa son pouvoir d’orateur pour se défendre à la télévision.  Il menaça de poursuivre le quotidien montréalais, qui, malheureusement, se rétractera.  Plus tard, des photos prouvèrent cependant que Daoust se trouvait bien à Acapulco en 1970 avec des hommes dangereux tels que Frank Cotroni et Claude Faber.

Figure 3. Les accusés d’origine française Jeanne Schneider et Jacques Mesrine en compagnie de leur avocat Me Raymond Daoust, à Montmagny, au Québec.

À cette époque, Daoust comptait déjà le criminel français Jacques Mesrine parmi ses nouveaux clients.  Ce dernier était accusé d’avoir assassiné l’hôtelière Evelyne LeBouthillier à Percé à la fin de juin 1969.  L’association de Daoust et de Mesrine allait laisser une profonde trace dans l’histoire criminelle de deux continents.

Le procès de Jacques Mesrine et de Jeanne Schneider débuta à Montmagny en janvier 1971.  Il semblait perdu d’avance.  Toutefois, les talents de Me Daoust renversèrent la vapeur, mais non sans l’utilisation de techniques douteuses.  Si certains osent prétendre qu’il n’avait pas l’étoffe des plus grands plaideurs, tous admettent cependant que sa force était de miner la crédibilité des témoins et de s’acharner sur les moindres détails, au point de pousser les témoins les plus intègres à perdre leur sang froid.  On soupçonne même qu’il aurait produit un faux témoin dans l’affaire des bijoux afin de démontrer honteusement que Mesrine et Schneider n’avaient pas dérobé des biens appartenant à la victime.  Bref, il semblait prêt à tout.

Contre toute attente, Mesrine et Schneider furent acquittés à la fin de ce procès de trois semaines.  Aujourd’hui, à l’étude des faits, il est cependant très difficile de se montrer d’accord avec ce verdict.  À ce titre, c’est d’ailleurs avec impatience qu’on attend la sortie du livre Mesrine le tueur de Percé de Me Clément Fortin[8].

La même année, Daoust prit également la défense de Joe Di Maulo, un mafieux accusé d’un triple meurtre commis à son cabaret de nuit de Montréal nommé Casa Loma.  Di Maulo fut d’abord condamné puis acquitté par la Cour d’appel.  Peu après, en novembre 1973, Di Maulo participait à New York à l’élection de Phil Rastelli à la tête du clan Bonanno.  Il est aussi le beau-frère et le consigliere de Raynald Desjardins, arrêté en 2011 pour meurtre et dont le procès se fait toujours attendre.

Daoust s’investissait tellement dans chacune de ses causes qu’il lui arrivait de s’effondrer littéralement à la fin d’un procès, comme ce fut le cas à Montmagny.  Il devait alors se retirer durant des semaines afin de refaire ses énergies.  Et bien souvent, cela se traduisait par des soirées bien arrosées, incluant cigares et jolies femmes.  Bien qu’il ait eu trois enfants, il brillait par son absence à la maison.  Pendant ce temps, à la marina de Repentigny, il était reçu comme un roi par les membres de la mafia.

Ce plaideur amoureux de l’argent, du luxe et des femmes, se fit aussi connaître pour être un farouche opposant à la peine de mort.  Son fils raconte dans le documentaire de Michel Beaudin que lorsqu’un de ses clients faisait face à une condamnation, il se rendait voir un cortège funèbre à l’église Notre-Dame de Montréal, ce qui lui donnait la force de poursuivre son combat.

Après que Jacques Mesrine et Jean-Paul Mercier se soient évadés du pénitencier St-Vincent-de-Paul en août 1972 et qu’ils assassinèrent deux gardes-chasse le mois suivant à St-Louis-de-Blandford, les deux évadés rendirent visite à leur avocat favori, Me Raymond Daoust, à sa résidence de l’île Bizarre.  Peu après, les deux tueurs passaient la frontière pour se réfugier au Venezuela.  Soulignons seulement que le passage clandestin de la frontière a toujours été une spécialité de la Mafia.

Lorsque Mercier fut repris et qu’on le fit comparaître en janvier 1973 au palais de justice de Victoriaville pour l’enquête du coroner concernant les deux gardes-chasse, Me Daoust était là pour le représenter et tenter encore une fois de démolir le témoignage de l’expert en balistique.  Peu après, Mercier plaida cependant coupable.

Évidemment, le grand nombre de causes remportées par Daoust lui créa une solide réputation, mais certains remettent en doute ce succès inégalé en affirmant que, justement, Daoust choisissait ses causes, laissant tomber celles qui étaient perdues d’avance.

En 1978, le nom de son client Lucien Rivard refit surface devant le HSCA, un comité du Congrès chargé d’enquêter sur les circonstances de l’assassinat du président Kennedy.  Par chance, le nom de Daoust resta dans l’ombre.

En 1979, c’est Daoust qui se chargea de la publication du second livre de Mesrine intitulé Coupable d’être innocent, alors que celui-ci était toujours en cavale depuis un an.  La même année, cependant, Mesrine fut abattu par les policiers parisiens, porte de Clignancourt.

Au début des années 1980, la réalité rattrapa Raymond Daoust après toutes ces années d’acharnement au travail et de vacances teintées de débauche.  Atteint du diabète, duquel il ne s’était jamais soucié, son état se dégrada.  Suite à un coup de pied dans une porte gelée par les caprices de l’hiver, une légère fracture s’infecta rapidement pour aboutir à la gangrène.  On lui amputera d’abord un pied, puis la jambe.  Devant cet échec cuisant, il s’isola presque complètement.

Il s’éteignit finalement d’une crise cardiaque découlant d’une crise d’hypoglycémie le 20 juillet 1983.  Il avait seulement 60 ans.

Pour obtenir cet article au format PDF: Me Raymond Daoust (PDF)

Bibliographie :

BEAUDIN, Michel.  Raymond Daoust, l’avocat de la pègre.  Documentaire, 2002, 45 min., DVD.

CHARBONNEAU, Jean-Pierre.  La Filière canadienne.  Trait d’Union, 2002, 464 p.

U.S. HOUSE OF REPRESENTATIVES.  House Select Committee of Assassination, Investigation of the assassination of President John F. Kennedy.  U.S. Government printing office, Washington, vol. 5, 1979, 724 p.


[1] Dans son documentaire de 2002 sur le personnage, Michel Beaudin intitule directement son œuvre Raymond Daoust, l’avocat de la pègre.

[2] Je reviendrai plus en détails sur le sujet dans de prochains articles.

[3] Selon une version, Georges Lemay serait décédé en 2006.  À sa demande, sa veuve aurait annoncé sa mort seulement deux ans plus tard.  Selon Charbonneau, Lucien Rivard, l’un des clients de Daoust, était un ancien ami de Lemay.

[4] Jean-Pierre Charbonne, dans son livre La Filière canadienne, édition 2002, p. 219, parle clairement de « prison », alors que dans le Volume 5 du House Select Committee of Assassination (HSCA), p. 327 à 343, on comprend dans la déposition de l’ancien capitaine de police José Verdacia qu’il s’agissait du Camp de Trescornia.

[5] Jack Ruby s’est rendu célèbre en éliminant Lee Harvey Oswald, le présumé assassin du président John F. Kennedy, abattu à Dallas le 22 novembre 1963.

[6] Jean-Pierre Charbonneau, La Filière canadienne, 2002, p. 138.

[7] Pour voir le reportage de Radio-Canada sur la visite de Fidel Castro à Montréal en avril 1959 : http://archives.radio-canada.ca/politique/international/clips/4001/

[8] On peut lire l’avant-propos du livre à l’adresse suivante : http://fortinclement.blogspot.ca/2011/08/jacques-mesrine-le-tueur-de-perce-par.html