Octobre 70: Épilogue

         Rosa Rose ou Rose Rose, s’est éteinte en 1981 du cancer du sein, quelques mois seulement avant la libération de son fils Paul Rose.  Dans un article paru sur le web, le fils de Paul Rose affirme qu’en dépit du fait qu’il n’avait pas connu sa grand-mère, celle-ci était « très éveillée socialement et politiquement malgré son peu d’instruction, elle a eu une influence majeure sur ses enfants »[1].  On y apprend également qu’après les événements de 1970 elle avait continué d’appuyer ses fils dans les médias.

Il semble qu’il en ait été autrement pour le patriarche, car il paraissait « peu intéressé à la chose publique et plutôt suspicieux devant tout engagement politique ».  Jean-Paul Rose s’est éteint en 1980.  Selon le registre de l’état civil, on retrouve un Jean-Paul Rose, né en 1917, qui s’est éteint le 22 octobre 1980 à Montréal. Selon le même registre, Rose, qui avait pour nom de naissance Doré, est morte le 23 janvier 1981. Elle était née le 2 novembre 1914.

Dès 1971, Gérard Pelletier publie La crise d’octobre aux Éditions du Jour. Bien qu’il avoue sa partialité, ce livre, à mon avis, reste encore d’actualité par sa lucidité et son honnêteté. Loin de voir les choses uniquement en noir ou en blanc, Pelletier soulève des idées intéressantes et aussi des contradictions qui nous font encore réfléchir.

En 1977, le livre de Pierre Vallières, L’exécution de Pierre Laporte : les dessous de l’opération essai, était publié aux éditions Québec-Amérique.  Cet ancien terroriste soi-disant repenti qui a tenté de flirter avec René Lévesque commet l’une de ses plus grandes erreurs en page 74 lorsqu’il écrit : « avec l’un des otages tué par le FLQ, donc par le séparatisme […] ». C’est une erreur de confondre les deux idéologies. L’un est un mouvement terroriste et criminel s’inspirant d’une certaine idée de l’indépendance, alors que l’autre est un projet politique pacifiste. Il suffit de lire la biographie que Pierre Godin a consacrée à René Lévesque pour s’en convaincre.

Toutefois, le fait de voir Vallières confondre les deux pourrait traduire une certaine motivation des felquistes, à savoir qu’ils croyaient avoir l’appui de toute la population, ce qui pouvait les propulser à commettre des actes toujours encore plus violents. Le bon vieux syndrome de l’intimidateur de la cour d’école qui se laisse encourager par les élèves!

Vallières a soulevé tout de même un point qui, du moins au départ, pouvait sembler intéressant. Il se demandait comment Pierre Laporte avait pu être enlevé si facilement, et surtout pourquoi la police ne le protégeait pas ce jour-là. En effet, cela peut sembler curieux, surtout quelques jours après l’enlèvement de Cross. Vallières a sauté sur l’occasion pour dénoncer le fait que la police disait pourtant protéger Laporte, mais il semble plutôt qu’on effectuait de simples patrouilles près de chez lui à intervalles réguliers. Un autre point de vu naît dans un article publié dans La Presse, le 8 octobre, où on peut lire simplement que « l’enlèvement de M. James Richard Cross a plongé les milieux parlementaires dans une profonde inquiétudes ». Cette simple phrase révélerait-elle le fait que l’inquiétude était plus élevée à Ottawa justement parce que le FLQ menaçait depuis des années déjà les institutions fédérales? Cela démontrerait-il que le gouvernement provincial, en dépit d’une protection rapprochée accordée à Bourassa, ne se doutait aucunement que l’on puisse s’en prendre à Laporte?

Après tout, Francis Simard dira dans son livre que l’enlèvement de Laporte – quoiqu’on puisse remettre ce détail en doute – a été décidé à la dernière minute. Pourtant, Vallières affirmera que tout était planifié depuis longtemps et que cela faisait partie d’un complot. Évidemment!

Il aurait fallu pouvoir vous entendre dans vos mensonges, messieurs les felquistes!

À quelques reprises, Vallières s’attaque au livre de Pelletier, sans grande surprise.  Mais de la part d’un auteur adulé par certains, entre autre pour Nègre blanc d’Amérique, la plume de Vallières n’est pas à la hauteur de Pelletier, qui manie le verbe beaucoup mieux que lui.

À l’image de plusieurs auteurs qui raffolent de l’idée de la conspiration, Vallières suggéra bien des hypothèses sans pour autant en faire la preuve.  Pour lui, le gouvernement fédéral avait tout organisé, impliquant même Claude Ryan dans le complot sans pour autant emmener d’argument convaincant.

Quand on insiste pour voir un complot dans une affaire quelconque, on finit toujours par trouver des arguments. La différence réside cependant dans la valeur de ces arguments. Dans le cas de Vallières, ils ne tiennent pas la route.

En 1982, les éditions Stanké publièrent Pour en finir avec octobre, écrit par Francis Simard en collaboration avec les frères Rose et Bernard Lortie.  Le livre est dédié à Michel Viger, l’homme qui les avait aidés à se cacher après le meurtre de Pierre Laporte.

Tout comme Vallières, Simard ne faisait aucune allusion aux nombreux crimes commis par le FLQ entre 1963 et 1970. Pourtant, son livre présente dès les premières pages une « chronologie sommaire » des événements marquants. Il a décidé de les faire commencer en 1967 avec la démission de René Lévesque du parti Libéral.

La première contradiction avec les écrits de Vallières survient assez rapidement, puisque Francis Simard admet avoir enlevé Laporte avec ses complices. Vallières faisait clairement planer le doute sur d’autres individus qu’il préférait garder mystérieux, évidemment.

Pour répondre encore une fois à l’illogisme de Vallières, qui prétendait qu’une lettre n’avait pu être écrite par des gars du FLQ en raison du fait qu’elle contenait trop d’anglicismes, et bien je vous invite à lire ou simplement consulter le livre de Simard : il en est rempli[2].

Le lecteur d’aujourd’hui s’attendrait à un livre plus révélateur et introspectif, mais il faut admettre que le bouquin de Simard est plus logique que celui de Vallières.  Il ne parle d’aucun complot et tente même d’assumer ses erreurs : « Il y a des responsabilités qu’il faut prendre et assumer par rapport à ce qui s’est passé durant la crise d’Octobre.  De mon côté, je ne veux pas la diminuer ou l’amoindrir cette responsabilité. Je veux l’assumer au boutte!  Ceux qui étaient au pouvoir à cette époque, ils s’arrangeront avec leur conscience s’ils en ont une … »[3].

Tetley écrira : « En octobre 2000, les « anciens » du Parti Québécois ont décliné l’invitation à prendre part aux divers débats radiodiffusés ou télévisés sur la Crise et leur formation politique a refusé d’y envoyer des représentants. Dans le cadre d’une émission montréalaise d’une heure à laquelle Claude Ryan, Marc Lalonde et moi-même avons collaboré, Radio-Canada a fait venir d’aussi loin que Sept-Îles l’ex-avocat du FLQ Robert Lemieux devant le refus persistant du PQ d’y participer »[4].

Dans son livre, William Tetley rapporte un fait intéressant : « dans le cadre d’une journée tenu en 2000 à l’UQAM pour souligner le trentième anniversaire de la Crise, les participants et l’auditoire ont discuté de la Loi sur les mesures de guerre à l’exclusion de presque tout autre sujet. Le dépliant, les affiches et les documents officiels du colloque arboraient une photo pleine page d’un soldat casqué qui, après examen minutieux, s’avérait être un membre de la police spéciale du dictateur chilien Augusto Pinochet. Les organisateurs du colloque, dont l’ex-felquiste Robert Comeau, ont dit avoir été incapables de trouver une photo de soldat canadien casqué en octobre 1970. Incidemment, j’étais la seule personne invitée pour représenter les gouvernements fédéral et provincial, et aucun membre du Parti Québécois présent ou passé ne s’était porté volontaire pour prendre la parole au colloque »[5].

En 2010, l’ancien policier Claude Lavallée publiait ses mémoires aux Éditions de l’Homme sous le titre Révélations d’un espion de la SQ.  En page 206, il écrit : « Sept an plus tard, l’écrivain Pierre Vallières, ancien membre du FLQ ayant opté pour la non-violence, proposerait une thèse de complot assez délirante, contenant toutefois quelques vérités (entre autres concernant les motifs de Trudeau dans sa lutte sans merci contre les séparatistes et sa campagne de peur), mais fausse dans son ensemble, à mon avis.  Il a suggéré notamment (et je pense un peu comme lui) que cet enlèvement avait bien servi le gouvernement libéral, qui n’ignorait pas que le ministre corrompu faisait l’objet d’une enquête policière, la preuve étant dans la manière expéditive dont l’enquête sur ces événements s’était conclue. Il s’approchait de la vérité, mais la vérité était ailleurs. Dans ce livre, il relate souvent des faits se rattachant aux activités de la SQ en tenant pour acquis qu’elle était partie prenante d’un complot. Je ne crois pas du tout que la SQ ait participé à un complot, mais je sais qu’il régnait à tous les échelons une certaine incompétence, et que de plus, la hiérarchie était craintive et désorientée ».

Le plus intéressant, c’est que Lavallée révèle à ses lecteurs avoir été un spécialiste de l’écoute électronique. Or, c’est pour ses talents dans ce domaine qu’il a été appelé à poser une ligne d’écoute à l’arrière de la demeure de Rosa Rose, la mère des frères Rose. Ainsi, il a pu entendre un appel effectué par Paul Rose, demandant à sa mère de détruire des papiers dans ses poches de manteau. « C’est alors que nous avons compris que nous avions probablement laissé passer le suspect sans le reconnaître. Un homme, bien mis, en veston cravate, les cheveux courts, était en effet sorti de chez Rosa Rose, au moment même où notre voiture de surveillance s’installait. […] J’ai souvent pensé que si nous avions pu l’intercepter à ce moment, nous aurions retrouvé le ministre en vie »[6].

Le fait le plus important, cependant, survient lorsqu’il admet avoir enregistré une conversation entre Paul Rose et son avocat Me Robert Lemieux. « À un moment de la conversation, il a dit à peu près ceci : « Durant sa détention, Laporte nous suppliait de lui sauver la vie. Il n’était pas du tout l’homme fort que le public connaissait! C’était une poule mouillée. Il nous a offert de grosses sommes d’argent et il est allé jusqu’à nous offrir des jobs très importantes dans son gouvernement. … J’avais pitié de lui… La dernière journée, on s’est absentés quelques heures et, quand on est revenus, il était par terre en dessous de la fenêtre qu’il avait brisée pour essayer de s’évader. Il saignait comme un cochon, il était plein de sang. On lui avait attaché les mains et les pieds, mais il ne semblait pas prêt à subir ce traitement trop longtemps. Quand on a vu qu’on ne pouvait pas faire grand-chose pour lui, parce qu’il nous était impossible de faire venir un médecin ou de l’amener à l’hôpital, on l’a fini, avec la chaînette qu’il avait dans le cou » »[7].

Évidemment, si cet enregistrement existe, nous sommes en droit de nous demander où il se trouve aujourd’hui. Si elle se trouve parmi les boîtes du fonds des enquêtes de la SQ, qui ne seront pas accessibles avant plusieurs décennies encore, espérons que la bande magnétique ne se dégrade pas et permette aux futurs chercheurs de bien en apprécier le contenu.

L’enquête du coroner Jacques Trahan fut-elle expéditive, comme le prétendait Pierre Vallières?

Quand on constate à cette lecture que des témoins partisans ont refusé de témoigner ou même perturbé la salle d’audience, il est évident que le coroner Trahan s’est montré excessivement patient. D’ailleurs, il n’a jamais fait l’erreur de commenter leurs opinions ou de se laisser entraîner dans leurs inepties. Il s’en est tenu aux faits.

Par moment, l’enquête a même traîné en longueur, ce qui est le contraire de la signification que l’on accorde au mot expéditif. Quant au fait qu’on y aurait révélé peu de choses, comme le reprochait Vallières, il faudrait sans doute blâmer ces mêmes témoins qui se sont moqués de l’opinion publique, et cela en faisant tout en leur pouvoir pour cacher la vérité et jouer à la victime.

C’est aussi en 2010 que les éditions Lux publièrent Le procès des Cinq, dont les auteurs étaient nommés à titre postum – Chartrand, Vallières, Gagnon, Lemieux et Larue-Lajoie – puisqu’on présentait seulement des extraits des notes sténographiques et aucune mise à jour de l’affaire, exception faite d’une préface signée par Louis Hamelin.  Dépourvue de toute objectivité, ce petit livre qui pourrait aussi bien passer pour un pamphlet, vante les mérites de certaines idées véhiculées par les « Cinq » à l’époque de leur procès de 1971. Mais étant donné les 139 pages de ce petit ouvrage, il m’apparaissait déjà malhonnête puisqu’il était évident, rien qu’à l’examiner, qu’on n’y présenterait pas la totalité du procès pour ainsi laisser le lecteur tirer exhaustivement ses propres conclusions. Bref, on en présente d’extraits choisis pour, encore une fois, dépeindre ces personnages comme des victimes d’un système et des intellectuels sans égal.

Il paraît en effet étrange de voir Hamelin vanter les mérites d’un Vallières en omettant, bien sûr, ses implications dans des meurtres, comme celui de Thérèse Morin en 1966. C’est d’ailleurs une tendance évidente dans les écrits pro-felquistes, à savoir qu’on minimise les dégâts en passant sous silence les victimes directes et indirectes des actions prises par le FLQ dans les années 1960.

Bien sûr, on ne sera pas surpris de voir Hamelin dans sa préface parler « des prisonniers politiques ».


[1] Consulté le 12 août 2017 : http://lautjournal.info/articles-mensuels/318/je-le-jure-sur-la-tete-de-la-mere-paul

[2] À titre d’exemple, Simard utilise des mots ou expressions comme « cheap labor », « storage », « shipping », etc.  Je vous laisse découvrir vos propres trouvailles.

[3] Simard, p. 56-57.

[4] Tetley, p. 18.

[5] Tetley, p. 18.

[6] Claude Lavallée, Révélations d’un espion de la SQ, p. 207-208.

[7] Ibid., p. 224.

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Octobre 70: Fernand Venne (31)

Me Robert Lemieux

Roger Fernand Venne, 43 ans, était le mari de Thérèse, qui avait témoigné un peu plus tôt à propos d’une visite que Paul Rose avait faite à leur maison de Longueuil pendant que le ministre Pierre Laporte était introuvable.  Venne travaillait pour l’Hydro-Québec.

Le coroner Trahan demanda aux journalistes présents dans la salle de ne pas divulguer l’adresse du témoin.  D’emblée, le coroner accorda aussi à Venne la protection de la Cour.

D’abord interrogé par Me Yves Fortier, on apprit que le témoin était marié à Thérèse Dubois et que le couple avait trois enfants prénommés Roger, René et Sylvie[1].  Il lui montra ensuite la photo déposée sous la cote 9 en lui demandant de l’identifier.

  • C’est Paul Rose, répondit le témoin.
  • Pourriez-vous, s’il vous plaît, brièvement dire au coroner depuis combien de temps vous connaissez Paul Rose, dans quelles circonstances vous l’avez rencontré et si vous l’avez vu souvent durant les deux ou trois dernières années?
  • Je l’ai rencontré, si je me souviens bien, c’était à l’occasion de l’organisation du MIS sur la rive sud, c’était chez un monsieur Lefebvre, Jacques Yvon Lefebvre.
  • En quelle année cela environ?
  • Il y a environ peut-être deux ans, deux ans et demi.
  • Vers les années 68 environ?
  • Oui.
  • Et après cette première rencontre en marge du mouvement MIS est-ce que vous avez revu assez régulièrement monsieur Paul Rose?
  • Je l’ai vu assez souvent par la suite, oui, d’abord dans d’autres organisations, d’abord pour le MIS beaucoup, et puis ensuite dans certaines assemblées du Parti Québécois et puis lorsqu’on a organisé le Parti Québécois dans le comté de Taillon il a travaillé avec nous autres.
  • Est-ce que l’on peut dire que Paul Rose était un ami politique ou un ami social en autant que votre famille est concernée?
  • Bien, disons que sans être un ami intime on le connaissait bien.
  • Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion avant cette année, avant cet automne, de lui rendre des services à Paul Rose?
  • Services, non, personnellement non, à lui personnellement non. C’était des services disons que l’on se rendait mutuellement pour une cause.
  • Est-ce qu’il ne vous a pas lui déjà rendu des services?
  • Oui, plusieurs services, de fiers services.
  • Il vous a aidé par exemple à la construction de votre maison?
  • Oui, l’an dernier à deux occasions où l’on était mal pris à ce moment-là parce que la première fois moi j’étais accidenté, je ne pouvais pas me servir de ma main droite alors il était venu nous aider avec mon frère pour défaire l’ancienne cheminée de la maison.
  • Quand vous dites son frère, c’est son frère Jacques?
  • Non, mon frère.
  • Est-ce que vous le connaissez son frère Jacques Rose?
  • Oui, je l’ai rencontré, je ne l’ai pas rencontré souvent Jacques mais il y a eu … à une occasion il m’a rendu service aussi, j’avais un trouble sur mon automobile, un trouble de freins et comme il était bon mécanicien il était venu me réparer cela.
  • C’était un bon mécanicien Jacques Rose?
  • Oui, très bon, parce que ça faisait deux fois que j’allais au garage avec mon auto et j’avais toujours le même trouble.
  • Il n’avait pas une certaine réputation Jacques Rose sur la rive sud comme étant le mécanicien des indépendantistes?
  • Oui, un peu.
  • C’est cela?
  • Oui, beaucoup d’indépendantistes avaient recours à ses services.
  • Monsieur Venne, au mois d’octobre 1970 et plus exactement le 13 de ce mois est-ce que vous avez rencontré Paul Rose et si oui, dans quelle circonstance?
  • Oui, d’abord j’ai appris qu’il était chez nous parce qu’en revenant de dîner au bureau j’avais un message d’appeler à la maison et c’est là que ma femme m’a annoncé que Paul Rose était à la maison. Je l’ai vu en revenant.
  • Est-ce que vous lui avez parlé au téléphone?
  • Oui.
  • De quoi a-t-il été question entre Paule Rose et vous à ce moment-là au téléphone?
  • Au téléphone simplement il m’a dit qu’il avait quelque chose à me demander et puis qu’il aimait mieux de le demander de vive voix alors je lui ai dit : « il va falloir que tu attendes que je revienne de travailler parce que je finis à 16h30 et je vais être à la maison vers 17h05, 17h10 ».
  • Maintenant, ça faisait combien de temps que vous ne l’aviez pas vu ou que vous ne lui aviez pas parlé à Paul Rose?
  • Au-delà d’un an.
  • Avez-vous été surpris quand votre femme vous a dit « Paul Rose est ici »?
  • Oui, pas mal. J’ai dit : « d’où qu’il sort celui-là? ».
  • Est-ce que vous lui avez demandé à Paul « d’où sors-tu? »?
  • Non, pas au téléphone.
  • Alors, cette conversation au téléphone a été plutôt brève?
  • Oui, très brève.
  • Alors, quand vous terminez votre travail le soir vous entrez chez vous?
  • Oui.
  • Et vous voyez Paul Rose?
  • Oui.
  • De quoi a-t-il été question entre vous et Paul Rose à ce moment-là?
  • Quand je suis arrivé à la maison il était assis devant la télévision. Moi j’ai été à la chambre de bain et là j’ai été le retrouver au salon et je lui ai demandé qu’est-ce qui l’amenait.
  • Est-ce qu’il vous a dit qu’il avait des problèmes?
  • Oui, il a dit qu’il avait des problèmes financiers et puis que … que l’affaire de la Maison du Pêcheur à Gaspé lui avait fait beaucoup de dettes et puis là qu’il avait des créanciers qui étaient à ses trousses et puis qu’il avait besoin d’argent rapidement.
  • En d’autres mots, le service qu’il vous demandait c’était de lui prêter des sous?
  • Oui, c’est cela.
  • Qu’est-ce que vous avez répondu?
  • Je lui ai répondu : « pauvre toi, si j’avais de l’argent je finirais de bâtir ma maison, c’est impossible dans le moment ».
  • Est-ce que Paul Rose … le Paul Rose que vous voyiez le 13 octobre dans votre salon, est-ce que c’était en apparence, en physionomie, en réaction, est-ce que c’était le même Paul Rose que vous aviez vu plus d’un an auparavant?
  • Je lui ai demandé aussi parce que je voyais qu’il avait l’air curieux, qu’il avait l’air, je ne sais pas comme abattu, caduque et puis je lui ai demandé qu’est-ce qu’il avait, ce qui se passait et puis il m’a dit qu’il avait eu un accident, qu’il avait tombé en bas d’un escalier, d’ailleurs il portait des marques sur le front et puis qu’il avait bien mal à la tête.
  • Il avait mal à la tête?
  • Oui, alors j’ai mis cela sur le compte de cela qu’il n’avait pas l’air disons …
  • Dans son assiette?
  • Oui, à son normal.
  • Il ne vous a pas donné d’autres explications?
  • Non.
  • Vous ne lui en avez pas demandé d’autres?
  • Oui, je lui ai demandé qu’est-ce qu’il faisait, s’il travaillait, s’il faisait encore … s’il enseignait encore et puis il m’a dit : « non, je n’ai pas été ré-engagé par la Régionale de Chambly alors je lui ai dit : « qu’est-ce que tu comptes faire? ». Il m’a répondu : « j’ai fait application dans d’autres régionales pour essayer d’avoir de la suppléance, et puis là il m’a dit « je m’attends d’avoir une réponse ces jours-ci d’une régionale de Montréal ».  Ç’a resté là.
  • Et l’argent qu’il vous demandait, est-ce qu’il vous disait pourquoi il en avait besoin?
  • Bien, c’est cela qu’il m’avait dit.
  • Pour payer les dettes?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il a mentionné un montant?, questionna le coroner.
  • Non, il n’en a pas été question.
  • Est-ce qu’il vous a demandé autre chose à part l’argent?, reprit Me Fortier.
  • Non.
  • Est-ce que vous lui avez fait des suggestions, est-ce que vous lui avez dit où il pourrait en trouver de l’argent?
  • Non.
  • Vous ne lui avez pas dit par exemple « tu pourrais peut-être t’adresser à tes parents »?
  • Oui, je lui ai dit cela, je lui ai demandé, je lui ai dit : « t’as pas essayé du côté de ta mère, elle vient de s’acheter un char, elle doit avoir de l’argent ».
  • Au 13 octobre, monsieur Venne, ne vous méprenez pas sur le sens de ma question, au 13 octobre c’est trois jours après l’enlèvement de Pierre Laporte, n’est-ce pas, à Saint-Lambert?
  • Oui.
  • Je pense qu’il ne serait pas exagéré de ma part de dire que c’est sur les lèvres de tous les montréalais, même les montréalais de la rive sud?
  • Oui.
  • Paul Rose est un type avec lequel vous avez milité dans des partis politiques ou para-politiques, est-ce que vous parlez à ce moment-là ou en tout temps avec Paul Rose de l’enlèvement de Pierre Laporte et de monsieur Cross?
  • Non, je me souviens qu’il en avait été question aux bulletins de nouvelles quand on regardait la télévision puis je lui ai demandé qu’est-ce qu’il en pensait et puis il a tout simplement haussé les épaules, n’a pas dit un mot, aucun commentaire.
  • Est-ce qu’il avait été question par exemple au bulletin de nouvelles du 13 octobre au soir que l’avocat Robert Lemieux avait été mandaté par le FLQ pour négocier avec Me Robert Demers?
  • Je ne me souviens pas à ce moment-là qu’est-ce que … quelle était la nature exacte des nouvelles, je ne m’en souviens pas.
  • Alors, votre témoignage catégorique, monsieur Venne, c’est que Paul Rose n’a aucunement fait mention de l’enlèvement de monsieur Laporte ou de monsieur Cross et n’a passé aucun commentaire à ces sujets?
  • Pas du tout, quand je lui ai posé la question tout ce qu’il a fait, il a haussé les épaules.
  • Est-ce qu’à votre connaissance Paul Rose s’est servi de l’appareil téléphonique chez vous?
  • Pas le temps que j’étais à la maison, non.
  • Maintenant, est-ce que vous pourriez nous dire s’il vous plaît ce qui est arrivé quand vous avez eu fini de souper, que vous avez eu fini de voir les nouvelles, de visionner les nouvelles à la télévision, qu’est-ce que vous avez fait?
  • C’est qu’après le souper il avait mentionné, d’ailleurs il me l’avait mentionné plus tôt quand il a été question d’argent là, qu’il y avait quelqu’un qu’il voulait voir à Montréal qui serait probablement en mesure de lui aider.
  • Est-ce qu’il vous a dit qui était cette personne?
  • Non, il ne m’a pas mentionné de nom.
  • Est-ce qu’il vous a dit où cette personne demeurait?
  • Je lui ai demandé, moi … ça, c’est après le souper quand il a été question de partir, il a dit : « Bon, bien, je vais m’en aller à c’t’heure, il faut que j’aille à Montréal », ça fait que je lui ai dit : « écoute, c’est tu loin où tu vas à Montréal, je lui ai dit, nous autres on a affaire à Longueuil au comptoir de journaux … ».
  • Chez Carignan?
  • Oui, ça fait que je lui ai dit : « si ce n’est pas trop loin, j’ai rien qu’à traverser le pont, c’est une affaire de rien, je vais aller te reconduire ».
  • Est-ce qu’il a accepté votre offre?
  • Ha! Il a dit : « ce n’est pas nécessaire, je vais m’arranger ».  Ça fait que je lui ai dit : « écoute, si t’es mal pris t’as pas d’argent, c’est une affaire de rien pour moi d’aller te reconduire ». Ça fait qu’il a dit : « c’est correct », et puis c’est [là] qu’on est parti.
  • Vous êtes partis avec votre automobile?
  • Oui.
  • Où était garée votre voiture, est-ce qu’elle était garée sur la rue devant votre maison?
  • Non, elle était dans la cour.
  • Est-ce que c’est une cour qui est illuminée ou si c’est une cour qui est plutôt sombre?
  • Bien, quand les lumières sont allumés dans la cour en arrière, évidemment, il fait clair.
  • Et est-ce que les lumières étaient allumées ce soir-là?
  • Ce soir-là, je ne pourrais pas vous dire mais fort probablement que quand il fait noir on les allume, surtout pour sortir.
  • Alors, quand vous quittez la maison il fait noir?
  • Oui.
  • La nuit est tombée?
  • Oui, c’est assez sombre.
  • Alors, là, vous vous dirigez en voiture…
  • Oui.
  • C’est vous qui conduisez?
  • Oui.
  • Paul Rose est assis au centre?
  • Non, c’est ma femme qui est assise au centre.
  • Et Paul Rose?
  • Il est assis à droite.
  • Près de la portière?
  • Oui.
  • Et si je comprends bien, vos deux enfants sont en arrière?
  • Oui.
  • Est-ce que Paul Rose à ce moment-là, monsieur Venne, a un comportement qui continue de vous surprendre?
  • Non, il était tranquille. Il n’a pas dit un mot presque tout le temps de la route.
  • Avez-vous remarqué si, en aucun temps, alors qu’il est assis dans votre voiture, s’il se retournait pour voir par exemple s’il était suivi?
  • Moi, je n’ai rien remarqué d’anormal dans son comportement.
  • D’accord. Alors, vous allez chez Carignan?
  • Oui.
  • Acheter des cigarettes, je crois, est-ce cela?
  • Oui.
  • Là, vous avez stationné votre voiture?
  • J’ai arrêté devant chez Carignan sur la rue Saint-Charles et puis ma femme est descendue avec Paul Rose et puis moi j’ai continué avec mon auto sur la rue Grant et je me suis stationné là.
  • Vous n’avez pas stationné devant le kiosque à journaux, n’est-ce pas?
  • Non.
  • Est-ce qu’il y avait une raison particulière pour cela?
  • C’est défense de stationner là.
  • Alors, c’est pour ça que vous êtes allé sur l’autre rue?
  • Oui.
  • Et là, est-ce que vous êtes resté dans votre voiture?
  • Non, je suis descendu et j’ai été me chercher un paquet de cigarettes.
  • Et tous les trois vous êtes revenus dans la voiture?
  • Oui.
  • Est-ce qu’à votre connaissance Paul Rose a acheté quelque chose au kiosque?
  • Non.
  • Alors, qu’est-ce qui arrive après … Paul Rose ne vous avait pas dit où il allait, n’est-ce pas?
  • Il m’avait dit que c’était dans l’est de la ville sur la rue Ontario près de Cuvilliers.
  • Il vous avait dit sur Ontario près de Cuvilliers?
  • Oui, quand je lui avais demandé si c’était loin.
  • Alors, là, qu’est-ce qui arrive, vous empruntez le pont Jacques-Cartier?
  • Oui, on continue, on prend la rue Ontario et on se dirige vers l’est.
  • Est-ce que c’est lui qui vous dirige ou si c’est vous qui savez où aller?
  • Je savais où aller parce que je connais la rue Cuvilliers, je sais où ça se trouve, j’ai déjà demeuré dans ce coin-là.
  • Alors vous arrivez à un moment donné au coin de Cuvilliers et Ontario?
  • Oui.
  • Et qu’est-ce qui se passe, là?
  • J’ai tourné sur Cuvilliers et là j’ai modéré et je lui ai demandé : « est-ce que c’est loin où tu t’en vas? ». Il m’a répondu : « non, la première chance que vous avez d’arrêter … c’est dans ce bout-ci ».  Alors le premier coin que j’ai pu trouver pour me tasser près du trottoir, bien j’ai arrêté et c’était à peu près à 200, 300 pieds du coin de la rue Ontario.
  • Et qu’est-ce qui est arrivé, là?
  • Il est descendu et nous a dit : « bonsoir, merci ». Et c’est tout.
  • Il ne vous a pas donné d’autres précisions quant à l’endroit où il allait?
  • Non.
  • S’il y allait à pied, s’il y allait en taxi?
  • Non.
  • S’il pénétrait dans une maison?
  • Non, du tout.
  • Et vous, qu’est-ce que vous avez fait après cela?
  • J’ai continué sur la rue Cuvilliers qui est un sens unique vers le nord et puis là à partir de là, ma femme m’a mentionné que ça lui tentait de voir les magasins sur la rue Sainte-Catherine dans l’ouest. Ça faisait longtemps qu’elle ne les avait pas vus, qu’elle n’avait pas vu les magasins illuminés, ça fait que j’ai dit : « on a le temps d’y aller avant que Roger revienne de l’école ».
  • Aviez-vous pensé à ce moment-là, monsieur, que monsieur Rose devait revenir coucher chez vous le soir?, intervint le coroner.
  • Je ne me souviens pas s’il en avait été question mais je sais que ma femme l’avait invité à revenir.
  • Est-ce que Paul Rose, lorsqu’il a quitté votre domicile pour pénétrer dans votre voiture, est-ce qu’il avait, est-ce qu’il portait un imperméable ou un manteau quelconque?, reprit Me Fortier.
  • Non, seulement un jacket.
  • Il portait seulement un jacket avec chemise?
  • Chemise ou blouse.
  • Maintenant, est-ce que vous avez constaté, monsieur Venne, après la visite de Paul Rose, s’il avait oublié quelque chose chez vous et si oui, quoi?
  • Non, moi je l’ai appris seulement une semaine plus tard qu’il avait laissé son manteau chez nous.
  • Alors, ni votre femme, ni vos enfants, ni l’un ou l’autre de vos enfants vous aurait dit le lendemain par exemple le 14 octobre, que Paul Rose avait laissé un manteau chez vous?
  • Non, je n’étais pas au courant.
  • Après votre arrivée du bureau est-ce qu’en aucun temps l’un ou l’autre de vos enfants aurait quitté la maison?
  • Pas à ma connaissance.
  • Est-ce que vous avez dit à qui que ce soit après le 13 octobre 1970 et ce, évidemment à part de la police, que Paul Rose vous avait rendu visite à cette date-là?
  • On en a fait le moins de publicité possible à la suite, à la connaissance des événements qui sont survenus par la suite.
  • Mais le 14, par exemple, ou le 15 est-ce que vous n’avez pas dit à quelqu’un de vos amis ou de vos connaissances que Paul Rose était venu chez vous?
  • Oui, c’est possible.
  • D’amis que vous pouviez avoir en commun?
  • C’est possible.
  • Est-ce que Paul Rose avait demandé de faire des messages pour lui?
  • Non.
  • Est-ce que vous connaissez cet individu dont je vous montre la photo ici (photo cotée 10)?
  • Oui, Francis Simard.

Venne reconnut également Jacques Rose sur la photo no 11.  Quant à Bernard Lortie, il dira ne jamais l’avoir rencontré. Il reconnaissait son visage uniquement pour l’avoir vu dans les journaux. Il reconnut aussi Lise Rose, la sœur des célèbres frères felquistes.

  • Est-ce que vous savez si le lendemain de la visite de Paul Rose à savoir le 14 octobre est-ce que vous savez si quelqu’un s’est rendu chez vous pour y voir Paul Rose?
  • J’ai su par la suite que Mme Rose était venue faire un tour chez nous, c’était le mercredi matin, je crois.
  • Est-ce que vous savez aussi si depuis le 13 octobre 1970 Paul Rose a placé un appel à votre domicile?
  • Non.
  • Vous n’êtes pas au courant?
  • Non.
  • Monsieur Venne, il a été question très brièvement tout à l’heure de l’apparence de Paul Rose la journée du 13 octobre. Est-ce que vous pourriez s’il vous plaît nous donner un peu plus de précision sur les blessures qu’il semblait porter à la figure?
  • Bien, ça m’a donné l’impression de ne pas être des blessures très graves, ça m’a semblé plutôt superficiel mais il avait des taches rouges ici comme du mercurochrome, de l’iode à différentes places sur le front, dans le haut du front.
  • Est-ce que ça vous semblait être des blessures qui avaient été causées récemment ou qu’il avait subies longtemps auparavant?
  • Je ne pourrais pas dire.
  • Et son explication était qu’il était tombé dans un escalier?
  • Oui, c’est cela.

Avant de remercier complètement le témoin, le coroner lui fit dire qu’à ce moment-là Paul Rose avait les cheveux bruns et ne portait pas la barbe.

René Venne, 14 ans, suivit son père à la barre des témoins. Ce fut ensuite au tour d’Angèle Lavallée, une infirmière de 21 ans. On entendit également Pierre Lemay, 21 ans, et Robert Pagé, 27 ans.


[1] Selon le registre de l’état civil, on retrouve un Armand Fernand Venne qui a épousé une Thérèse Dubois le 25 octobre 1952.  On le décrivait alors comme comptable.  Rien ne prouve, cependant, qu’on parle bien du même couple.

Octobre 70: Négocier ou gagner du temps? (14)

Me Robert Lemieux, « l’avocat » du FLQ.

Lundi, 12 octobre 1970

Ce matin-là, Robert Bourassa choisit l’avocat Robert Demers comme négociateur.  « Demers était parti à la chasse à la perdrix, il fallut le trouver, le presser de rentrer en ville, lui apprendre qu’on lui avait confié une importante mission »[1].  Pour sa part, le FLQ se fit représenter par Me Robert Lemieux.  « On ne pouvait réunir deux hommes plus dissemblables.  Demers appartenait à l’establishment des affaires et de la politique libérale; Lemieux était un sympathisant avoué des felquistes, des casseurs, un homme de gauche »[2].  La rencontre eut lieu au palais de justice puisque Lemieux était incarcéré pour entrave au travail des policiers.  Il serait cependant libéré le lendemain, à la demande de Bourassa.

Toujours selon le biographe Georges-Hébert Germain, Me Lemieux n’avait pas de contact direct avec les ravisseurs, de sorte qu’on est en droit de se demander à quoi pouvait bien servir ces négociations.  Retenons aussi que Lemieux « participait chaque jour, à l’Université de Montréal, à l’UQAM, au centre Paul-Sauvé, à des manifestations clairement favorables au FLQ, au cours desquelles il appelait les étudiants à la grève générale et les pressait d’exiger la libération des prisonniers dits politiques, chose inconcevable pour le gouvernement »[3].

Comme on le sait, le FLQ a prétendu une foule de choses pour motiver ses actions, en particulier la défense des travailleurs.  Encore une fois, Gérard Pelletier eut une réponse lucide à ce propos : « le nouveau gouvernement québécois [celui de Bourassa] avait mis le problème du chômage et de la situation économique de la province en tête de sa liste d’urgence.  Qu’on le veuille ou non, le FLQ et ses sympathisants ont réussi à déloger momentanément ces priorités au profit de questions relatives à la sécurité intérieure et à l’efficacité policière.  Un des gains les plus importants de la propagande felquiste (aidée dans cette tâche par des commentateurs complaisants) a été de faire croire que, grâce à la violence, le FLQ avait réussi à mettre enfin les vraies priorités sur la table alors qu’en réalité, il a distrait l’opinion publique de ces priorités.  Et qui pis est, il a décanalisé [sic] les énergies réformistes d’un gouvernement qui venait à peine d’entamer son mandat »[4].

Cette réflexion montre bien l’illogisme dans les propos du FLQ et du faux message que ses membres tentaient de passer.  Loin de moi le désir de faire de la politique – je le répète pour ceux et celles qui ne me lisent pas depuis le début de cette série – mais il est important de comprendre cet état de chose pour mieux expliquer plus tard le contexte des crimes commis, et en particulier celui entourant l’enlèvement de Pierre Laporte.  D’ailleurs, Pelletier trouvait également absurde que des groupes comme le FLQ prétendent à vouloir la liberté alors que si leurs crimes parvenaient à renverser le pouvoir en place ils obtiendraient probablement tout sauf une réelle liberté.

Lors d’un discours prononcé le 7 février 1971 dans le cadre d’un forum du Parti libéral, Jean Marchand eut cette autre image intéressante : « ainsi, on peut attaquer la police avec des cailloux, de l’acide, des cocktails Molotov, mais si elle se défend ou contre-attaque, on crie à la répression, à la brutalité et au fascisme.  On peut lancer les pires accusations contre les dirigeants de la société civile.  Mais si ceux-ci ont le malheur de rétorquer, cela devient immédiatement de la violence, de la provocation, de l’insulte au peuple.  On peut nous qualifier de traîtres, mais si on a le malheur de dire de certains groupes qu’ils font le jeu du FLQ, on devient immédiatement un réactionnaire ».

         Pelletier était aussi convaincu que la plupart des sympathisants du FLQ ne réalisaient pas nécessairement les conséquences des idées qu’ils prônaient : « j’en suis en effet certain : la plupart des gens qui, sans être eux-mêmes des extrémistes violents, manifestent de la sympathie pour les exploits du FLQ, seraient désolés de prendre conscience brutalement des effets véritables que le terrorisme pourrait avoir, du chavirement social qu’il peut provoquer.  Ces mêmes sympathisants seraient d’ailleurs les premiers à vouloir débarquer d’un bateau ivre, c’est-à-dire refuseraient de vivre dans le chaos qui précéderait la recherche de nouveaux équilibres sociaux »[5].


[1] Germain, op. cit., p. 153.

[2] Germain, p. 153.

[3] Germain, p. 153.

[4] Gérard Pelletier, op. cit., p. 35.

[5] Pelletier, op. cit., p. 41.

Octobre 70: Mon cher Robert … (13)

Dimanche, 11 octobre 1970

C’est à la radio que Robert Bourassa aurait entendu la lecture d’une lettre que Pierre Laporte lui adressait du fond de sa captivité.  Selon Georges-Hébert Germain, Bourassa en ferait lui-même la lecture un peu plus tard aux membres de son cabinet :

Mon cher Robert,

         J’ai la conviction d’écrire la lettre la plus importante de toute ma vie.  Pour le moment, je suis en parfaite santé.  Je suis bien traité, même avec courtoisie.  J’insiste pour que la police cesse toutes les recherches pour me retrouver.  Si elle y parvenait, cela se traduirait par une fusillade meurtrière, dont je ne sortirais certainement pas vivant.  Cela est absolument capital.  Tu as le pouvoir en somme de décider de ma vie.  S’il ne s’agissait que de cela et que le sacrifice doive avoir de bons résultats, on pourrait y penser.  Mais nous sommes en présence d’une escalade bien organisée, qui ne se terminera qu’avec la libération des « prisonniers politiques ».  Après moi, ce sera un troisième, puis un quatrième et un vingtième.  Si tous les hommes politiques sont protégés, on frappera ailleurs, dans d’autres classes de la société.  Autant agir tout de suite et éviter ainsi un bain de sang et une panique bien inutiles.  Tu connais mon cas personnel, qui mérite de retenir l’attention.  J’avais deux frères; ils sont morts tous les deux.  Je reste seul comme chef d’une grande famille qui comprend ma mère, mes sœurs, ma propre femme et mes enfants ainsi que les enfants de Roland dont je suis tuteur.  Mon départ sèmerait un deuil irréparable, car tu connais les liens qui unissent les membres de ma famille.  Ce n’est plus moi seul qui suis en cause mais une douzaine de personnes, toutes des femmes et de jeunes enfants.  Je crois que tu comprends!  Si le départ des « prisonniers politiques » est organisé et mené à bonne fin, j’ai la certitude que ma sécurité personnelle sera absolue.  La mienne … et celle des autres qui suivraient.  Cela pourrait se faire rapidement, car je ne vois pas pourquoi en mettant plus de temps on continuerait à me faire mourir à petit feu dans l’endroit où je suis détenu.

         Décide … de ma vie ou de ma mort…  Je compte sur toi et t’en remercie.

         Amitiés, Pierre Laporte

P.S. Je te répète, fais cesser les recherches.  Et que la police ne s’avise pas de continuer sans que tu le saches.  Le succès de cette recherche serait un arrêt de mort pour moi.

Selon Charles Denis, il est évident que cette lettre « a été manifestement dictée, en partie du moins, par ses ravisseurs »[1].

Le 11 octobre, vers 15h00, Bourassa convoqua ses ministres.  Selon Charles Denis, on y discuta évidemment de l’enlèvement de Laporte, en plus de décider de mettre fin à la crise des médecins spécialistes.  Pour ce faire, on convoqua l’Assemblée nationale pour le 15 octobre.  Ensuite, Bourassa s’entretint avec différents leaders, dont le chef de l’opposition Jean-Jacques Bertrand, mais aussi l’ancien ministre de la Justice Rémi Paul, et le chef du Parti Québécois René Lévesque.

Bourassa s’enferma ensuite pour écrire lui-même un discours qu’il prévoyait livrer à la télévision le soir même.  Il avait ressenti, semble-t-il, le besoin de fournir une réponse au FLQ.  Quelques minutes avant l’ultimatum de 22h00, fixé par les ravisseurs, Bourassa s’installa devant la caméra et prononça le discours suivant, que Charles Denis qualifiera plus tard d’un « style sobre et dépouillé » :

         Des événements exceptionnels et sans précédent dans notre province menacent la stabilité de nos institutions politiques.  Ce qu’il y a à la fois de foncièrement injuste et d’extrêmement dangereux, c’est que nous vivons dans un endroit où la liberté d’expression et d’action est l’une des plus grandes de tous les pays du monde.

         Même les partis qui mettent en cause le régime politique lui-même ont toutes les libertés de s’exprimer.  D’ailleurs, cette liberté d’expression, on n’a pas manqué de l’utiliser ces dernières années en semant systématiquement la haine et le mensonge.

         Le gouvernement ne peut, ne doit et ne restera pas passif lorsque le bien-être de l’individu est menacé jusque dans ses racines.  Je suis trop fier d’être Québécois pour ne pas vous dire toute ma résolution et celle du gouvernement que je dirige pour surmonter cette crise très grave.

         Dans ce travail pour sauvegarder les valeurs fondamentales de notre civilisation, je suis convaincu d’avoir l’appui de tous les représentants élus du peuple.  Je demande à toute la population de faire preuve, dans ces circonstances difficiles, de calme et de confiance.

         En effet, la valeur de notre peuple, son exceptionnel esprit de travail, son respect d’autrui, son sens de la liberté ne sont-ils pas les meilleurs gages de la victoire, de la justice et de la paix?

         Cette situation de fond qui, en fin de compte, pourra nous rassurer, ne doit pas nous faire oublier toutefois les problèmes extrêmement pressants et qui ont pour enjeu la vie de deux personnes, soit un homme politique typiquement québécois et combien dévoué au progrès de sa communauté et un distingué diplomate, étranger aux tensions qu’affronte notre société.

         À cet égard, le Front de libération du Québec a fait parvenir un communiqué exigeant l’acceptation intégrale et totale de leurs sept demandes.  Par ailleurs, le ministre du Travail m’a fait parvenir une lettre où il traite de deux questions, soit les fouilles policières et la libération des « prisonniers politiques ».

         Nous tenons tous, est-il besoin de le dire, à la vie de M. Laporte ainsi qu’à celle de M. Cross.  Le sort, dans un rare exemple de sa cruauté, a voulu que ce soit sur eux que repose le maintien de l’ordre public.  Et c’est parce que nous tenons véritablement à la vie de M. Laporte et à celle de M. Cross que nous voulons, avant de discuter de l’application des demandes qui sont faites, établir des mécanismes qui garantiraient, si l’on veut prendre l’exemple dont parle M. Laporte, que la libération des prisonniers politiques ait comme résultat certain la vie sauve aux deux otages.

         Il y a là un préalable que le simple bon sens nous force à demander, et c’est à ce titre que nous demandons aux ravisseurs d’entrer en communication avec nous.

         Comment en effet accéder aux demandes sans avoir la conviction que la contrepartie sera réalisée.  Le gouvernement du Québec croit qu’il serait irresponsable vis-à-vis et de l’État et de MM. Laporte et Cross s’il ne demandait pas cette précaution.

         Nous voulons sauver la vie de MM. Laporte et Cross, et c’est parce que nous le voulons de toutes nos forces que nous posons ce geste.

         Mes chers concitoyens, un grand homme d’État a déjà dit : « Gouverner, c’est choisir ».  Nous avons choisi, nous, la justice individuelle et collective.

         Quant à moi, je me battrai pour cette justice jusqu’à la limite de mes moyens, en assumant tous les risques, quels qu’ils soient, qui sont essentiels à l’avenir de notre peuple.


[1] Denis, op. cit., p. 104.