L’actualité fausse l’Histoire

            Parmi les valeurs que défend Historiquement Logique, on retrouve évidemment la revalorisation des archives. Récemment, l’actualité nous a prouvé à quel point le combat est loin d’être terminé en matière de respect de la valeur légale des archives judiciaires.

Dans le texte La dernière femme exécutée au Canada était peut-être innocente, publié le 2 février 2018 sur un site mal identifié qui semble prendre ses origines en France, on a droit à un résumé de l’affaire de Sault-au-Cochon. Le texte est bien présenté et le résumé plutôt intéressant pour les néophytes. Toutefois, l’auteur milite en faveur de l’innocence de Marguerite Ruest Pitre, ajoutant que les preuves « restent peu concluantes ».

La question est de savoir si, pour en arriver à ce commentaire, il a lu l’ensemble du dossier judiciaire.  Permettons-nous d’en douter. Le 22 octobre dernier, j’avais justement abordé la question sur HL dans l’article La dernière femme pendue au Canada était-elle innocente? J’ai même souligné l’importance d’être prudent devant ces communicateurs qui critiquent un procès sans avoir pris le temps de lire tout le dossier judiciaire. Comme je le répète souvent, cela revient à dire qu’on pourrait critiquer un livre sans l’avoir lu. C’est un manque de respect total devant un jury qui s’est investi sérieusement à étudier la preuve présentée devant lui.

Il y a aussi le texte de Lise Savary publié dans Le Journal de Montréal le 21 janvier dernier. Si elle affirme avoir confiance en notre système judiciaire, elle se permet pourtant de critiquer un procès qu’elle n’a certainement pas lu, à savoir le premier procès de Guy Turcotte, qu’elle qualifie de raté. A-t-elle lu les 7,000 pages du dossier? Ou encore le livre que Me Fortin a publié en 2017 sous le titre Guy Turcotte : ruse ou folie après avoir soigneusement étudié tous les témoignages? Ce dernier en venait à une toute autre conclusion que cette chroniqueuse.

Au passage, Savary critique aussi les procès avec jury, qui, souligne-t-elle, remontent à l’époque du Moyen Âge. Et parce qu’une pratique est ancienne elle devrait nécessairement être désuète?

Je ne pense pas. En plus d’être protégé par la constitution canadienne, le procès avec jury est une institution démocratique et honnête de permettre à qui que ce soit d’être jugé par ses pairs. Comme le souligne Me Fortin, le jury permet un détachement plus objectif vis-à-vis le juge. Il y a d’autres arguments en ce sens qui me donnent l’idée d’en faire un article sur le sujet. Nous verrons cela bientôt.

Ma modeste contribution, celle d’avoir lu plusieurs procès conservés aux archives nationales, me permet d’aller aussi dans ce sens. Par exemple, dans le procès de Marie-Anne Houde, survenu en 1920, des auteurs ont reproché au jury de l’avoir condamné à l’avance. Pourtant, à la lecture du dossier, on retrouve tous les éléments nécessaires à sa condamnation. Le jury de l’époque a donc rendu un verdict en toute connaissance de cause.

D’autres me disent : mais vous devez bien croiser des erreurs judiciaires dans vos recherches? La réponse est oui, mais peut-être pas dans le sens où on l’entend ni même selon l’idée que s’en font plusieurs personnes. Il peut y avoir des erreurs judiciaires dans le sens où le déroulement d’un procès n’a pas été parfait mais dont le verdict n’a pas nécessairement condamné un innocent. Le meilleur exemple qui m’a été donné de croiser jusqu’à maintenant est le procès intenté à Raoul Binette et William F. Palmer en 1921 pour le meurtre de Blanche Garneau. Plusieurs croient encore au complot politique dans cette affaire. Justement, l’issue du procès prouve le contraire. Car si on avait voulu des coupables à tout prix et que la justice était de connivence avec le premier ministre Taschereau, il aurait été plus facile de faire condamner Binette et Palmer afin de protéger les vrais coupables. Or, Binette et Palmer ont été acquittés.

L’erreur judiciaire dans cette affaire s’est plutôt produite au niveau des procureurs, qui n’ont pas su poser des questions pourtant essentielles. D’ailleurs, c’est avec un dossier assez pauvre qu’on a intenté une poursuite au criminel contre Binette et Palmer. Si la Couronne cherchait justement des coupables à tout prix – que ce soit pour répondre à la pression sociale ou autre – le jury a permis d’éviter une erreur judiciaire en acquittant ces deux hommes.

 

Publicités

La dernière femme pendue au Canada était-elle innocente?

         En matière de prétendues injustices, l’affaire Coffin trône au sommet.  Bien sûr!  Il s’est écrit tellement de choses sur cette affaire sans pour autant qu’on se donne la peine de réviser sérieusement le dossier, comme l’a fait Me Clément Fortin dans son livre L’affaire Coffin : une supercherie?, publié en 2007.  Si on en croit ceux qui se sont donné la peine de lire et d’étudier sérieusement le procès – j’y inclus évidemment Me Fortin – il s’en trouve aucun pour continuer à crier à l’injustice.  Il faut d’ailleurs garder à l’esprit qu’il est important de faire une différence entre une opinion sur la peine de mort et un verdict de meurtre.  On peut tout à fait être en désaccord avec la peine de mort mais se montrer en faveur d’un verdict de culpabilité bien argumenté.

Non, Coffin ne devait pas être pendu.  Mais oui, on devait le condamner pour triple meurtre.

Parmi les autres cas que l’on croit pouvoir classer parmi les injustices, certains racontent encore que la dernière femme pendue au Canada, Marguerite Ruest Pitre, était innocente.  Mais l’était-elle vraiment?  La justice canadienne l’a-t-elle pendue injustement?  Est-ce une terrible erreur judiciaire ou une autre idée farfelue émanant de l’esprit de quelques conspirationnistes?

Selon certaines personnes, la moitié des procès survenus dans l’histoire du Québec furent des escroqueries.  Mais où sont les arguments pour appuyer cette théorie?

Au contraire, le système judiciaire canadien est reconnu pour être l’un des plus sûrs.  Évidemment, cela n’exclus pas la possibilité d’erreurs judiciaires, mais de là à atteindre un taux de 50%, la marge est énorme, pour ne pas dire folle.  On s’imagine mal, par exemple, – à moins de très mal connaître notre système – qu’une affaire comme celle de Steven Avery aux États-Unis puisse se produire au Canada[1].

Dans les cinq procès qu’il a étudiés en détails, Me Clément Fortin n’en a trouvé qu’un seul qu’il a qualifié de « fraude judiciaire ».  Il s’agit de celui de Jacques Mesrine en 1971.

Dans ceux que j’ai personnellement étudiés jusqu’à maintenant, le seul qui semble causer problème, sans toutefois être une réelle injustice, a été celui qu’on a fait à deux accusés du meurtre de Blanche Garneau en 1921[2].

D’un autre côté, il faut aussi prendre en considération que la peine de mort n’existe plus depuis 1976.  Il ne faudrait donc pas que cela joue dans l’appréciation du verdict avec nos yeux du 21e siècle.  Théoriquement, pour celui ou celle qui n’est pas en faveur de la peine de mort, toutes les causes qui se sont terminées au bout d’une corde deviennent susceptibles d’être des erreurs judiciaires.  Mais ce serait là s’attarder uniquement à la sentence, et non à tous les éléments qui ont conduit au verdict.

Quant à Marguerite Pitre, rappelons d’abord les faits.

En 1993, le tout premier épisode de la télésérie Les grands procès, diffusé sur les ondes de TVA, était consacré à Marguerite Ruest Pitre.  Cette péripétie de 45 minutes s’intitulait péjorativement « La femme Pitre ».  Rappelons seulement que cette femme, âgé dans la quarantaine, a acheté de la dynamite dans une quincaillerie de Québec pour le compte de son ami bijoutier, Albert Guay.  Celui-ci s’en est servi pour faire fabriquer une bombe par son associé Généreux Ruest, le frère aîné de Marguerite.  Cette bombe servit à éliminer Rita Morel, la femme de Guay.  Mais puisque l’engin diabolique a été placé à bord d’un DC-3, ce crime passionnel devait aussi entraîner la mort de 22 autres personnes.  Une première en Amérique du Nord.  L’avion s’écrasa à Sault-au-Cochon, dans la région de Charlevoix, le 9 septembre 1949.

Dès la première minute de l’épisode consacré à cette affaire, Pierre Nadeau, le narrateur, affirmait que des « juristes » et des « historiens » remettaient en cause la culpabilité de Marguerite.  Qui sont ces historiens et juristes?  Il ne m’a pas été possible d’en trouver un seul.

Était-ce une façon très subjective d’amener le sujet et d’installer le doute dès le départ dans la tête des téléspectateurs?  Pensait-on réellement que d’affirmer une sottise devant les caméras la transformerait en fait établi?

En fait, mis à part cet épisode, les documents qui remettent en question la culpabilité de Marguerite Pitre se font plutôt rares.  La question est-elle seulement légitime?

Si on en croit le ton utilisé par Pierre Nadeau, il faudrait crier à l’injustice au nom de cette femme.  Or, est-ce que Mme Pitre était réellement coupable?

Nadeau allait encore plus loin.  Pour l’ouverture de la première scène, il posait une autre question : Marguerite était-elle condamnée à l’avance?  Une telle question implique automatiquement la possibilité d’une lourde critique envers le travail des jurés, laissant entendre que ceux-ci auraient pu se laisser influencer par la vindicte populaire et que, par conséquent, ils ne s’en étaient pas tenu uniquement à la preuve entendue devant eux dans le prétoire, comme l’exige le processus d’un procès criminel.  D’ailleurs, le document n’apporte aucune argumentation pour appuyer cette allégation.

De plus, cette dramatisation escamotait toutes les procédures ayant précédées le procès de Marguerite.  C’est donc dire à quel point on extirpait ce qu’on voulait bien du contexte.

Ensuite, on affirmait qu’en juin 1950 Albert Guay avait finalement dénoncé ses deux complices : Généreux Ruest et Marguerite Ruest Pitre, « que l’on appelait alors la femme Pitre », prétendait Nadeau.  On laissait entendre par là qu’on manquait de respect envers l’accusée.  Mais d’un point de vue historique, le surnom de « la femme Pitre » n’est aucunement péjoratif, ou du moins ce n’est pas un cas isolé.  Peut-être que l’expression nous parait aujourd’hui dépréciative, mais les journaux de l’époque avaient cette habitude.  Pour les femmes accusées de meurtre, on les surnommait souvent ainsi.  Ce fut le cas d’ailleurs pour « la femme Houde », ou la marâtre, si vous préférez.

Le comédien qui campe le rôle de Giroux, ce commis de la quincaillerie Samson & Filion qui a vendu la dynamite à Marguerite le 18 août 1949, désigne l’accusée comme « la femme Pitre », deux fois plutôt qu’une.  Or, cette expression n’a jamais été utilisée lors du procès, que ce soit par Giroux ou n’importe quel autre témoin.  Voilà donc une autre invention des concepteurs de la série.

Toujours selon Nadeau, la tactique de Me Noël Dorion, le fameux procureur de la Couronne qui a conduit les trois procès de l’affaire de Sault- au-Cochon, était de prouver l’intention criminelle en démontrant que l’accusée avait acheté la dynamite, en plus d’avoir utilisé un faux nom pour signer le registre.  En grande partie, c’est vrai.  Mais il ne faut pas non plus oublier tout le contexte, qui est primordial dans cette affaire.  Car Marguerite n’a pas uniquement témoigné qu’à son propre procès, mais aussi à celui de Guay et de son frère, et c’est seulement en étudiant ces témoignages que l’on note une évolution de son mensonge.  Oui, Marguerite Ruest Pitre était une menteuse!

On assiste également à certaines confrontations, entre autre avec l’avocat de la défense (René-Richard Cyr) et un témoin (Mme Parent).  Les transcriptions du procès nous montrent qu’il n’y a eu aucune confrontation entre ces deux-là.

Bref, encore une fois – j’en suis arrivé à la même conclusion dans L’affaire Aurore Gagnon – les concepteurs de cette série n’ont jamais consulté le dossier judiciaire pour recréer ce que le public était en droit de s’attendre à une reconstitution fidèle du procès.

Preuve en est faite qu’il faut éviter de se fier aux documents visuels lorsqu’on souhaite faire une recherche exhaustive sur une cause judiciaire.  Et cela ne s’arrête pas uniquement à cette télésérie.  Il faut également se montrer prudent envers les documentaires.

Suite à la diffusion de cet épisode rappelant le procès de la dernière femme pendue au Canada, TVA fit un sondage téléphonique auprès de ses téléspectateurs.  Ceux-ci répondirent dans une proportion de 93% en faveur de l’innocence de Marguerite Pitre.  Il est évident que ce jugement a été biaisé par l’interprétation des comédiens, la façon de présenter le dossier et aussi par le scénario qui s’inspirait probablement des comptes rendus journalistiques de l’époque plutôt que des véritables transcriptions du procès.

On en revient donc avec la question du départ : Marguerite était-elle innocente?

Je ne peux répondre de manière définitive à cette question, mais mon étude exhaustive des quelques milliers de pages de ces trois procès me permet jusqu’à maintenant de demeurer prudent quant à la possibilité d’une injustice.  D’ailleurs, cette réponse ne saurait être brève.  Il faut s’imprégner du contexte, des détails et de toutes les preuves déposées devant les jurés.  Les grands procès n’en ont présenté qu’une infime partie, et ce dans un contexte qui n’est pas fidèle à l’authenticité du dossier.  S’il y a injustice dans cette affaire, c’est là qu’il faut chercher.

 

[1] Steven Avery a purgé 18 ans de prison dans le Wisconsin pour un viol n’a pas commis.  Il a été disculpé par l’ADN.  Mais peu de temps après avoir été libéré et qu’il ait intenté une poursuite contre les policiers qui avaient conspiré pour le faire enfermé, on l’accusait d’un meurtre.  À voir dans le documentaire Making a murderer sur Netflix.

[2] Eric Veillette, L’affaire Blanche Garneau, Bouquinbec, autoédition, 2017.

La preuve circonstancielle, une mal aimée?

Juge Albert Sévigny (BAnQ, P795,S1,D3552)

La preuve de circonstances, aussi appelée circonstancielle ou indirecte, est une grande incomprise.  Parfois même, cette incompréhension provoque ou engendre des controverses sociales, et peut-être même des mythes.

L’un des meilleurs exemples de ce phénomène reste sans aucun doute la célèbre affaire Coffin.  Rappelons brièvement que Wilbert Coffin, un prospecteur gaspésien, a été pendu au cours des années 1950 pour le triple meurtre de chasseurs américains.  Par la suite, les déblatérations du journaliste Jacques Hébert ont nourris des rumeurs dont l’ampleur força la tenue de l’enquête Brossard au milieu des années 1960.  Or, tout ce qu’a conclu cette commission c’est que le verdict de culpabilité à l’endroit de Coffin était justifié.  De plus, Hébert s’y est ridiculisé en admettant sous serment n’avoir lu qu’un seul témoignage du procès pour écrire son livre incendiaire.  Un livre que l’auteur Me Clément Fortin qualifia plus tard de brûlot.  C’est peu dire!

Et pourtant!  Encore aujourd’hui, il est facile de tomber sur quelqu’un qui croit mordicus en l’innocence de Coffin, comme si l’idée était devenue une mode folklorique.  Mais combien d’entre eux connaissent les détails de la preuve circonstancielle?  Nous prononçons-nous trop souvent à tort et à travers?

Je discutais avec des gens l’été dernier à propos de l’importance de bien se laisser imprégner de toute la preuve présentée lors d’un procès avant de se faire une opinion.  J’ai simplement demandé : « est-ce qu’il vous est déjà arrivé de critiquer un livre sans l’avoir lu?  …Alors pourquoi le ferions-nous pour un procès, alors que les enjeux sont drôlement plus importants? ».

Juger un procès sans y avoir assisté ou sans s’être donné la peine de l’avoir lu, c’est injuste.  Car critiquer un verdict, c’est manquer de respect envers douze personnes de notre société qui ont pris le temps d’écouter et d’analyser une preuve entendue devant eux tout en ignorant tout ce qui a pu être dit en dehors de la salle d’audience.

Dans la cause de J.-Albert Guay, cet homme de 30 ans accusé et condamné pour le premier attentat aérien survenu en Amérique du Nord, la preuve était également circonstancielle.  Et pourtant, personne ne s’est jamais levé pour crier à l’injustice comme dans l’affaire Coffin.  Pourquoi?  Parce que le crime de Guay était impardonnable et que celui de Coffin l’était?

Au moment de livrer ses directives au jury, à la fin du procès de Guay, qui s’est déroulé au palais de justice de Québec en 1950, le juge Albert Sévigny dira ceci à propos de la preuve indirecte :

  • Comment était-il possible de faire une preuve que madame Guay avait été tuée par un moyen employé par son mari pour causer sa mort? Il arrive très souvent que des crimes soient commis sans qu’il soit possible d’avoir une preuve directe du crime, c’est-à-dire d’avoir des témoins qui étaient présents lorsque le crime a été commis ou des témoins qui ont vu l’auteur du crime et ce qu’il a fait pour le commettre.  S’il fallait exiger une preuve directe, s’il fallait avoir des témoins assermentés pour établir qu’ils ont vu commettre le crime et qu’ils ont vu les préparatifs, le travail, l’organisation faite par un accusé, et que le crime commis résulte nécessairement de ce qu’ils ont vu, de ce dont ils ont eu connaissance, s’il fallait, dis-je, de telles conditions pour trouver un accusé coupable, il est certain que bien des criminels ne seraient jamais punis et pourraient continuer leur œuvre.

Deux ans plus tard, au moment de livrer ses directives au jury suite au procès de Marguerite Ruest Pitre, la complice de Guay (elle avait livré la bombe à l’aéroport de l’Ancienne-Lorette) le juge Noël Belleau fournit autre cette explication :

  • La preuve de circonstances est une preuve indirecte, mais vous le savez, dans un crime mûri, dans le crime prémédité longtemps d’avance, l’auteur d’un crime prépare d’avance son crime, choisit son temps, choisit l’occasion propice pour le commettre; choisit aussi le temps où il n’y a pas de témoins qui le voient. Il est évidemment difficile dans ces cas-là de trouver une preuve directe d’un crime, car l’auteur de ce crime a pris les précautions pour se mettre à l’abri, pour ne pas être vu, pour ne pas être surveillé.  Un criminel qui prépare un crime de longue main, il prémédite son crime, il mûri son crime, il pense à toutes ces choses en vue de le commettre et de ne pas être pris.  Il prend toutes les précautions, dans l’espoir de pouvoir échapper à la justice.  Dans 99% des cas, les criminels agissent ainsi dans le but d’essayer à tromper la justice.  C’est pour cette raison que la loi permet que devant les cours de justice on puisse faire une preuve de circonstances.

Plus loin, il expliqua également : « En quoi, messieurs les jurés, consiste la preuve de circonstances?  La preuve de circonstances consiste dans une série de faits nombreux qui doivent se relier ensemble et se rattacher directement et indirectement au crime qui a été commis.  Ces faits nombreux doivent être comme une chaîne dont les faits sont les chaînons, et il faut que ces chaînons soient intimement liés ensemble.  S’il y en a un qui n’est pas prouvé, la chaîne disparaît.  Cette preuve doit être sérieuse, elle doit être prise dans son ensemble et tous les faits dont elle est constituée doivent tendre, si je puis m’exprimer ainsi, à montrer du doigt l’auteur du crime.  Elle se compose ordinairement de faits qui ont précédé et suivi le crime.  Elle se compose aussi des déclarations et des relations des personnes accusées d’avoir commis le crime et de celles des victimes elles-mêmes.  Il existe souvent dans ces faits certains éléments qui tendent à montrer l’intérêt, le motif qu’auraient eu ces personnes accusées d’avoir commis le crime.  Maintenant, je dois vous dire que si même il y a un motif de prouvé, et c’est toujours à vous, messieurs, de le décider, le verdict ne doit pas être basé uniquement sur la preuve de ce motif ou de cet intérêt pour trouver l’accusé coupable.  […] Cette preuve de circonstances, messieurs, doit aussi être examinée par vous dans son ensemble et vous devez en venir à une conclusion seulement après en avoir examiné l’ensemble.  Vous examinerez si les faits qui vous ont été racontés ont été prouvés, et c’est à vous à le dire s’ils sont prouvés ou non, et après cet examen, pour en venir à une conclusion de culpabilité contre l’accusée, vous devez être convaincus hors de tout doute raisonnable, et quand je parle de doute raisonnable, c’est le doute raisonnable dont je parlais tantôt.  Vous devez être convaincus, dis-je, que tous les faits prouvés à votre satisfaction conduisent à la seule conclusion que non seulement l’accusée est coupable mais aussi qu’il ne peut y avoir d’autres hypothèses, d’autres suppositions raisonnables ou contraire.  En d’autres termes, la preuve et toute la preuve doit produire l’impression hors de tout doute raisonnable que tous les faits, non seulement conduisent à une conclusion de culpabilité, mais qu’il n’y a pas d’autres explications possibles.  Et si vous en venez à la conclusion que vous trouvez d’autres explications, non pas plusieurs hypothèses, non pas plusieurs suppositions, mais une seule, il faut qu’elle soit raisonnable, vous devez l’acquitter.  Et si vous êtes aussi convaincus qu’elle n’est pas coupable, c’est suffisant pour l’acquitter, mais il faut, comme je viens de vous le dire, que cette hypothèse en soit une sérieuse et raisonnable.

 

 

En tenant compte du fait que pour condamner un accusé il faut démontrer sa culpabilité hors de tout doute raisonnable, le Traité de droit pénal canadien de Côté-Harper, Rainville et Turgeon se questionne à savoir si devant « une preuve qui est totalement ou principalement circonstancielle, nous devons exiger un degré de persuasion plus élevé »[1].

Pour mieux préciser ce qu’est la preuve circonstancielle, ces mêmes auteurs écrivent qu’elle peut être une bonne preuve « à condition que tous les faits soient considérés chacun par rapport à l’ensemble.  Certains juges estiment même que dans certains cas, la preuve circonstancielle est une preuve meilleure que la preuve directe ».  Les preuves ne doivent donc pas être considérées séparément mais dans un ensemble efficace destiné à reconstituer les faits.  Bref, c’est du cas par cas et c’est ainsi que toutes les causes judiciaires devraient être envisagées.

 

[1] Côté-Harper, Rainville et Turgeon, Traité de droit pénal canadien, 4e édition refondue et augmentée, 1998, p. 231.

Quand le crime québécois inspire les Américains

justice5n-2-web
J.-Albert Guay

Pour les plus jeunes, sans doute, la tragédie de Sault-au-Cochon évoque assez peu de souvenirs. Pourtant, elle demeure synonyme du premier attentat meurtrier à être survenu en Amérique du Nord. On était encore loin d’Al Quaïda et du 11 septembre 2001, mais ce record peu enviable est néanmoins détenu par la province de Québec.

 

Le 9 septembre 1949, un Douglas DC-3 décollait de l’aéroport de l’Ancienne-Lorette avec 23 personnes à son bord, incluant les membres d’équipage, à destination de Baie Comeau. Peu de temps après, vers 10h45, à une quarantaine de milles à l’est de la Vieille Capitale, l’appareil explosait en plein ciel avant de s’écraser en forêt, un peu à l’est d’un endroit isolé qu’on appelle encore Sault-au-Cochon.

L’enquête policière comprit rapidement qu’il ne s’agissait pas d’un accident ni d’un bris mécanique. La catastrophe avait été causée par une bombe à retardement faite de dynamite. Avant la fin du mois, on procédait à l’arrestation de J.-Albert Guay, un jeune homme de 30 ans qui se disait bijoutier.

Le mobile du crime? Guay souhaitait se débarrasser de sa femme, Rita Morel. Le couple était marié depuis 1941 mais rien n’allait plus entre eux. Le problème, c’est que pour arriver à ses fins, Guay avait aussi enlevé la vie à 22 autres personnes.

Cette affaire donna lieu à trois procès retentissants qui attirèrent des journalistes de partout à travers le monde. Ce que les Québécois ont peut-être plus de mal à se rappeler, cependant, c’est que le terrible projet de Guay aurait inspiré un Américain, qui répéta « l’exploit » six ans plus tard.

Le 1er novembre 1955, un DC-6B de la compagnie United Airlines atterrissait à Denver, Colorado, à 18h11. Le vol 629 accusait onze minutes de retard. Certains passagers descendirent, une autre grimpa dans l’appareil. Celle-ci avait pour nom Daisie Eldora King, une femme de 53 ans. À 18h56, avec 39 voyageurs et cinq membres d’équipage à son bord, l’appareil, piloté par Lee Hall, reprenait son envol en direction de Portland, en Oregon.

Malheureusement, comme à Québec six ans plus tôt, l’avion ne vola que quelques minutes. Près de Platteville, au nord de Denver, des cultivateurs virent exploser le DC-6B en plein vol avant qu’il ne s’écrase. Selon les témoins, l’appareil était en flammes avant et après avoir heurté le sol. Ce ne fut pas le cas dans la tragédie de Sault-au-Cochon. Pourtant, dans les deux cas, l’attentat a été commis avec de la dynamite, un explosif qui ne produit pas de flamme. Dans son livre Mainliner Denver the bombing of flight 629, publié en 2005, Andrew J. Field n’apporte aucune explication sur ce point.

C’est en reconstituant l’appareil à l’intérieur d’un hangar que les enquêteurs découvrirent que l’écrasement s’expliquait par une explosion venant de la soute à bagages no. 4. On envisagea alors les mobiles suivant : un problème financier, la maladie mentale, la cupidité, un problème sentimental ou marital, ou un suicide. Dès lors, les agents du FBI retracèrent les passagers qui avaient manqués le vol 629, mais chacun d’eux présenta un alibi solide.

John Gilbert Graham
John Gilbert Graham

En interrogeant les employés de la compagnie, les enquêteurs apprirent qu’à l’arrivée de l’appareil à Denver on avait dû vider les soutes à bagages pour rechercher des clés qu’un client disait avoir perdu. On avait ensuite remis les bagages en place. Ainsi, on déduisit qu’une seule personne avait pris l’avion à partir de Denver, une dame du nom de Daisie Eldora King. Née en 1902, celle-ci avait donné naissance, lors d’un second mariage, à un fils le 23 janvier 1932, John Gilbert Graham. En enquêtant sur lui, le FBI découvrit que Graham avait tenu avec sa mère, durant quelques mois seulement, un restaurant offrant les commandes à l’auto – très en vogue à cette époque. Or, la compagnie d’assurance l’avait soupçonné d’avoir fait exploser le commerce pour toucher la prime, sans toutefois pouvoir le prouver hors de tout doute. L’incendie par déflagration était survenu seulement deux mois avant la tragédie du vol 629.

 

Interrogé par le FBI, Graham tourna autour du pot un moment avant de tout avouer. Il se serait arrangé pour insérer sa bombe dans un bagage de sa mère, avec laquelle il avait connu certains conflits pendant la gérance du restaurant. Il aurait également vécu du rejet de sa part. Par exemple, elle l’aurait un jour retiré de l’orphelinat pour venir passer Noël avec elle et son nouveau mari, mais les espoirs de John de pouvoir ensuite demeurer avec eux s’évaporèrent rapidement lorsque Daisie l’avait retourné à l’orphelinat dès le lendemain.

Peu après être passé à table, Graham tenta de s’enlever la vie en s’étranglant. Sauvé grâce à la vitesse d’intervention des gardiens, on constata que le prisonnier n’avait soudainement plus le même comportement. Il divaguait, ne reconnaissait plus sa femme et ainsi de suite. Croyant que le manque d’oxygène au cerveau ait pu l’affecter, on lui fit passer certains examens devant des psychiatres. Lorsque ceux-ci se montrèrent d’avis qu’il feignait, Graham éclata en sanglot avant d’avouer son stratagème plutôt ridicule.

Le procès, qui s’ouvrit à la fin d’avril 1956, révéla que l’accusé avait utilisé, tout comme dans l’affaire Guay, des bâtons de dynamite reliés à une batterie sèche de marque Eveready. Au moment de témoigner, Graham dira avoir fait des aveux parce que les policiers l’avaient menacé d’arrêter sa femme. Alors, le procureur de la poursuite lui soumit une question plutôt embarrassante :

  • Êtes-vous en train de dire à cette Cour que vous avez assumé la responsabilité de 44 morts parce que votre femme risquait de se retrouver en prison?
  • C’est ça.

Graham sera reconnu coupable et condamné à la peine de mort. Le 11 janvier 1957, il mourut dans la chambre à gaz du Colorado.

L’auteur Field fait bien allusion à l’affaire de Sault-au-Cochon dans son livre, comme quoi le crime de Guay aurait pu inspirer le drame survenu au Colorado. Graham ne s’est jamais prononcé à savoir s’il avait pu s’inspirer du crime de Guay, mais selon Field c’est le journal Denver Post qui fit un lien direct en écrivant que l’une des victimes du vol québécois de 1949 était un Américain important dans la Copper Corporation dont le fils, Patrick Parker, aurait tenté de venger la mort de son père. Toutefois, les autorités l’auraient intercepté juste avant qu’il puisse mettre à exécution son plan de tuer Albert Guay. Au Québec, Allô Police fit également un lien entre les deux affaires.

Pour l’instant, mes recherches ne m’ont pas permises de confirmer cette hypothèse.