La mémoire de Dieppe


RICHARD, Béatrice.  La mémoire de Dieppe : radioscopie d’un mythe.  VLB éditeur, 2002, 205 p.

Quelle mémoire les Québécois se sont-ils donnée de la Seconde Guerre Mondiale?  Pour plusieurs, encore aujourd’hui, l’évocation de cette guerre s’associe automatiquement à la controverse entourant la conscription.  Mais c’est là oublier que plusieurs Québécois de l’époque se sont enrôlés volontairement, qu’ils ont fait la guerre pour assurer la liberté mondiale et qu’ils y ont aussi perdu la vie.

En étudiant le contexte de la bataille de Dieppe, c’est là que l’historienne et journaliste Béatrice Richard présente ce malaise.  Les Québécois ont-ils honte de ce passé?  Les vétérans eux-mêmes ont-ils contribué à cet oubli?

Voilà autant de questions qui rendent ce livre fascinant.  En fait, il s’agit d’une adaptation de la thèse de doctorat de l’auteure.  En dépit d’un langage de niveau universitaire, je pense qu’on s’adresse à un lectorat assez large.

Comme de raison, on comprend qu’après une guerre aussi violente des pays ont dû s’absoudre à un certain exercice d’oubli, ne serait-ce que pour refaire à nouveau des affaires ensemble.  C’est une simple question de survie.  D’ailleurs, comme le souligne l’auteure, les pays belligérants ont eux-mêmes contribué à cet oubli collectif.  L’ouverture sur le monde n’est donc pas sans conséquence.

Richard démontre que la façon de se remémorer la bataille de Dieppe est aussi étroitement liée à l’identité québécoise et l’apparent silence des vétérans.  Parmi les premières hypothèses, on effleure celle de l’isolement du Québec à travers le temps, qui aurait préservé ses habitants d’un esprit belliqueux qu’on retrouve dans plusieurs autres pays.  On assiste aussi à une lacune de livres sérieux en français sur la Seconde Guerre, et davantage sur les circonstances de la bataille de Dieppe, qui sera finalement considéré uniquement comme un échec cuisant où les combattants canadiens-français ont servis de chair à canon sous les ordres des méchants Anglais.

Le souvenir de la conscription de 1917 et de la fameuse émeute de Québec laissait aussi un goût très amer qui ne semble jamais s’être effacé complètement.

L’historienne a fait un énorme travail de recherche pour nous présenter le point de vu des journaux de l’époque, qui ont visiblement diffusés l’information au compte-gouttes et sous un certain contrôle du service de l’information de l’armée canadienne.  Les médias ont d’abord présenté un récit héroïque avant de révéler la vérité.  Par la suite, ils ne se sont pratiquement plus intéressés à la bataille de Dieppe, comme si on craignait d’attraper une maladie contagieuse.  À ce sujet, elle précise : « cette stratégie médiatique semble même avoir eu des répercussions inattendues sur la mémoire populaire.  Au lieu de galvaniser la combativité de l’opinion publique, le mythe de Dieppe cristallisa à long terme les frustrations nationales : jusqu’à aujourd’hui, la mémoire populaire a retenu qu’il s’agissait d’une boucherie au profit de l’impérialisme britannique.  La construction de ce mythe se nourrit certes d’un sentiment d’injustice.  En 1942, les Canadien français se sentent bernés par le plébiscite du 27 avril.  Ce qui n’arrange rien, à l’époque les rumeurs les plus désobligeantes circulent, au Canada comme aux États-Unis, au sujet du Québec, repaire de la Cinquième Colonne.  Que des héros canadiens-français surgissent de l’épopée de Dieppe ne peut que flatter une fierté nationale passablement malmenée »[1].

Ensuite, elle aborde le sujet drôlement important de ce que les livres d’histoire ont retenus de cette bataille et de cette guerre.  Important, car ce sont là les livres qui ont instruits la génération des baby-boomers et celle de leurs enfants.

N’oublions pas qu’à une certaine époque les livres d’histoire destinés aux écoliers manquaient dangereusement d’objectivité.  Certains prêchaient en faveur d’une participation militaire alors que d’autres semblaient s’accrocher à la seule idée que les Québécois devaient uniquement retenir l’aspect négatif de cette période, c’est-à-dire le refus à la conscription et les pertes de Dieppe.  Mais alors, qu’a-t-on fait de ceux qui se sont engagés volontairement?

Or, ce fut le cas du cousin de mon grand-père, Gaston Toutant, qui s’est engagé de lui-même dès l’automne 1940 dans l’espoir de faire sa part pour la libération du monde.  Est-ce cet aspect que les jeunes retiennent davantage aujourd’hui grâce à certains films comme Il faut sauver le soldat Ryan ou une série comme Band of Brothers?  Certes, il y a aussi ce côté de la médaille : que serait notre monde d’aujourd’hui sans ces hommes qui sont allé donner leurs vies dans des pays étrangers pour notre liberté?

L’étude de Béatrice Richard nous montre que les médias ne sont pas les seuls responsables de ce biaisement de l’interprétation que nous gardons de cette guerre.  Les livres d’histoire y sont aussi pour beaucoup, mais la littérature également.  Celle-ci fut cependant assez pauvre dans un Québec qui s’est toujours montré frileux à glorifier ou à respecter un tant soit peu ses valeureux combattants.  Quel honte il y a-t-il à cela?  En dépit de la simplicité de la question, la réponse est beaucoup plus complexe.

Honnête, l’auteure n’hésite pas non plus à orienter une part du blâme sur le féminisme, puis sur la politique : « Les combattants de la Deuxième Guerre feront, dans ce contexte, les frais de ces changements de paradigme.  « Perdants » ou « colonisés » de service, ils deviennent les repoussoirs de la nouvelle mémoire collective en gestation, la remémoration de Dieppe illustrant à point ce triste statut.  À travers ces figures, c’est la figure symbolique du « père » canadien-français, « scieur de bois et porteur d’eau » que les fils de la Révolution tranquille veulent « tuer », pour faire place au Sujet québécois.  Conséquemment, les héros de la Deuxième Guerre seront le conscrit, le rebelle, le déserteur, jamais le volontaire.  Ce en quoi, même s’il n’y est jamais fait directement allusion, Dieppe peut évoquer le Viet-nam.  Chercher à comprendre comment les gens de l’époque ont « lu » cette guerre, c’est s’abreuver une fois de plus à des sources parcellaires, en marge d’un discours tourné essentiellement vers un pays à bâtir, marqué également par la montée d’un pacifisme diffus.  D’une part, les manuels d’histoire nationale sont peu nombreux, d’autre part, la littérature aborde peu le sujet.  Les journaux se montrent en revanche nettement plus diserts sur ce passé à peine composé »[2].

Certains iront même jusqu’à évoquer la thèse d’un complot, une bataille organisée avec les Allemands pour anéantir les canadiens-français.  Le plus étonnant, c’est qu’un ancien combattant semble lui-même avoir adhéré à cette idée farfelue.

L’examen de l’auteure est fascinant et devient un incontournable pour quiconque s’intéresse de près ou de loin à l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale.

Avec un écart aussi grand de transmission du savoir entre ceux qui ont réellement vécus ces atrocités et les jeunes d’aujourd’hui désireux d’approfondir la question, peut-on récupérer le manque à combler?  Je ne peux m’empêcher de penser que, malheureusement, plusieurs faits historiques se sont à jamais perdu avec bon nombre de ces combattants qui, face à une société peu encline à les comprendre, ont préféré conserver le silence jusqu’à leur mort.

Peut-être que le Québec, après tout, ne s’assume pas suffisamment pour respecter tous les types de concitoyens, incluant les combattants.  Le multiculturalisme, c’est bien, mais respecter son propre passé c’est mieux!

[1] P. 73.

[2] P. 103.

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La formation du 4ème Régiment d’artillerie moyen


Gaston Toutant, à haut à gauche, lors de son entraînement avant le départ du 4ème Régiment pour l'Angleterre.
Gaston Toutant, en haut à gauche, lors de son entraînement avant le départ du 4ème Régiment pour l’Angleterre.

Je dois m’en confesser : cet article, je le promettais depuis 2010. La vie étant ce qu’elle est parfois, on repousse certains projets à plus tard, et cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne nous tiennent pas à cœur. Au contraire.

Avant même de rencontrer Gaston Toutant pour la première fois, en août 2008, j’avais conscience de l’énorme sacrifice que nombre de Canadiens ont fait pour enrayer le projet néfaste d’un assassin de masse comme Adolf Hitler. Bien que l’on sache à quel point nous leur en sommes reconnaissants, on prend rarement le temps de revenir sur la question, mis à part une brève journée commémorative ou un reportage télé occasionnel.

Pourtant, c’est en grande partie grâce à eux que nous vivons maintenant dans un monde libre. Certes, nous leur devons beaucoup. Et c’est ce simple « merci » que je n’ai pas eu le temps de dire à Gaston Toutant avant son ultime départ.

Difficile de retracer les actions et les moindres déplacements d’un régiment, car trop souvent ils se fondent dans cette masse historique en plus de se buter à une accessibilité très limité de certaines archives fédérales. Le 12 novembre 2010 j’essuyais d’ailleurs un refus à ma demande d’accès au dossier militaire de Gaston, mais s’il était décédé quelques mois auparavant et qu’il m’avait donné son accord.

De plus, lorsqu’on aborde le sujet de la Seconde Guerre, on entre rarement dans les détails. Nombre d’historiens et de vulgarisateurs s’en tiennent à l’étude des grandes lignes. Par chance, l’ouvrage de Jacques Gouin, lieutenant du 4ème Régiment, m’apporte un sérieux coup de pouce en ce sens. En effet, il s’agit là du seul volume connu consacré entièrement aux aventures du 4ème Régiment d’artillerie moyenne. Cet œuvre trop rare publié à compte d’auteur fut donc ma principale source d’information pour ce présent article[1].

Jacques Gouin justifiait rapidement le choix du titre de son ouvrage, Par la bouche de nos canons, par la légendaire réplique du Gouverneur Frontenac lors de la Bataille de Beauport en octobre 1690 face aux troupes de Phips. « Ce n’est qu’au cours de la Seconde Guerre mondiale que les artilleurs canadiens de langue française pourront enfin renouer, pour la première fois depuis le régiment français, la fière tradition créée par Frontenac et les frères Le Moyne », écrivait Gouin dans son livre de 1970.

Ce qui fait la particularité de ce régiment c’est qu’il a été « le seul régiment canadien d’artillerie de langue française, complet dans tous ses cadres, qui ait pourchassé l’ennemi commun jusqu’à la victoire finale en Allemagne, le 6 mai 1945 ».

Gouin ajoutait également, après avoir brièvement abordé la question du refus de servir la reine, ou les crises de conscription (à lire : Crise de la conscription, prémisse d’une société distincte?), que « par le récit qui va suivre, que, deux siècles après avoir été « brisés en tant que peuple », les Canadiens français furent encore capables de fournir « des capitaines et des combattants » à leur pays et au monde libre ».

Gaston Toutant s’engagea volontairement le 10 octobre 1940. Un peu plus d’un mois plus tard, soit le 19 novembre, on décrétait que les forces armées du Canada seraient maintenant englobées sous un seul titre, celui d’Armée canadienne.

Mobilisé au Québec à l’été de 1941, le 4ème Régiment connaîtrait plusieurs avatars avant de porter le nom sous lequel on le désigne aujourd’hui. Il fut d’abord mobilisé comme régiment de campagne, le 20ème, sans doute parce que la fabrication de canons de calibre moyen commençait à peine. On sentait alors l’urgence de renforcir les forces alliées, mais les effectifs manquaient.

Pour commander cette unité de langue française, le lieutenant-colonel H. M. de L. Panet fut rappelé du Royaume Uni. Trois autres commandants de batteries furent aussi rappelés : le major J.-H. Réal Gagnon à la 50ème, le major Maurice Archer à la 58ème et le major M. Hallé à la 72ème. Une campagne de recrutement fut lancée aussitôt dans les régions militaires de Montréal et de Québec.

En raison d’exigences plus sévères, il était plus difficile de recruter des artilleurs que des fantassins. Par exemple, Gouin nous dit que pour être artilleur il fallait mesurer au moins cinq pieds et six pouces alors que cinq pieds et quatre pouces suffisaient pour l’infanterie. Le recrutement fut si laborieux qu’en mars 1942 on cherchait encore des sous-officiers.

Le Capetown Castle.  C'est sur ce navire de 27,000 tonnes que les hommes du 4ème Régiment d'artillerie moyen firent la traversé de l'Atlantique en 1942.
Le Capetown Castle. C’est sur ce navire de 27,000 tonnes que les hommes du 4ème Régiment d’artillerie moyen firent la traversée de l’Atlantique en 1942.

À l’automne 1941, on cessa le recrutement du 20ème régiment pour se concentrer sur celui de la 4ème division blindée, promise à l’Angleterre pour sa défensive. Peu de temps après, le monde libre fut frappé par l’attaque surprise contre Pearl Harbor aux États-Unis, le 7 décembre 1941. Comme on le sait, les conséquences de cette offensive obligèrent les Américains à voir le conflit d’un autre œil.

Le 13 février 1942, Hitler renonçait à envahir l’Angleterre, mais la menace d’invasion continuera cependant d’être prise au sérieux jusqu’au grand débarquement de 1944.

Pendant ce temps, au cours de l’hiver 1942, les trois batteries de langue françaises étaient cantonnées à Valcartier. C’est finalement le 2 février 1942 que la Défense nationale ordonna la création officielle du 4ème Régiment d’artillerie moyenne en ces termes : « la formation immédiate du 4ème Régiment canadien d’artillerie moyenne est autorisée par la présente … Ce Régiment doit être prêt à traverser outre-mer aussitôt que possible après le 1er mai. Tout son personnel devra être de langue française.[2] »

Ce n’est que le 11 mars 1942 que le « ministère de la Défense nationale autorisera la formation d’un quartier général de l’Armée canadienne outre-mer », précisait Gouin. Dès le lendemain, le 4ème Régiment se regroupait à Petawawa.

Le 19 mars 1942, le major Gagnon fut nommé commandant en second du Régiment, tandis que le major Archer se retrouva commandant de la 50ème batterie, et le capitaine Codère promu major pour diriger la 58ème batterie. Au cours des trois mois qui suivirent, le Régiment se solidifia.

En mai 1942, un mois après le plébiscite de Mackenzie King, « le Régiment commençait à se sentir assez chevronné pour se payer le luxe d’ordonner des cours martiales appelées à juger des cas de désertion et d’absence sans permission, symptômes assez typiques de tout régiment qui se respecte », écrivait Gouin.

Le même mois, le Régiment accueillait son premier médecin attitré, le lieutenant Bernard « Barney » Brosseau.

Le 3 juin 1942 on organisa une première soirée dansante pour les hommes du Régiment, ce qui semble indiquer que l’organisation se déroulait plutôt bien.

Le 15 juin, l’ordre de plier bagages arriva. Gaston Toutant et ses collègues devaient maintenant se préparer à la traversée outre-mer, prévue pour le 27. Cette date fut cependant reportée. Fait inusité, ce régiment d’artillerie n’avait toujours aucun canon à sa disposition, nous dit Gouin. À force de tergiverser, les absences sans permission commencèrent à se multiplier.

Le 4 juillet 1942, on annonça une nouvelle date de départ : le 14. Habitué aux fausses alertes, le Régiment organisa une autre soirée dansante le 8 juillet. Mais le 16, tous les officiers assistaient au mariage du major Roland Codère et de Mlle Yvette Beaudoin à Pembroke, près de Petawawa, après quoi tout le monde se transporta chez le major Réal Gagnon.

Le 30 juillet 1942 arriva l’ordre définitif du départ pour Halifax, en Nouvelle-Écosse, qui s’effectuera le 6 août à 18h30. Sur ordre militaire, tous devaient demeurer discrets à propos des déplacements.

Le 3 août à 14h00, on permit aux hommes de se confesser. Et c’est finalement à 7h00 au matin du 6 août 1942 qu’eut lieu une messe réunissant tout le personnel du Régiment. Répondirent à l’appel 28 officiers, 8 sergents-majors, 23 sergents, 15 caporaux et 440 canonniers, pour un grand total de 514 hommes. On sait que Gaston Toutant avait le grade de sergent major lors du débarquement en 1944, mais impossible de savoir s’il occupait déjà cette fonction avant le départ pour l’Europe.

Le train transportant le 4ème Régiment arriva à Halifax à 9h00 au matin du 8 août 1942. Dans le port mouillait déjà le Capetown Castle, un navire de 27,000 tonnes et sur lequel les hommes étaient prêts à partir dès 11h00.

Après une traversée de huit jours, le 17 août 1942, la côte irlandaise apparut à leurs yeux. Vers 18h00, le Capetown Castle était dans la Mersey, près de Liverpool. Deux jours plus tard, on lisait dans La Presse de Montréal l’annonce de l’arrivée du Régiment outre-mer. On ne rapporta aucune alerte de sous-marin ni de présence aérienne durant tout le périple.

Dès le lendemain, toutefois, le Régiment dût s’habituer aux sirènes car les alertes étaient nombreuses en Angleterre.

Le débarquement s’effectua le 18 août, après quoi le Régiment eut droit à une visite en bus à travers Liverpool avant de prendre un train pour Bookham, comté de Surrey. À l’aube du 19 août, le Régiment arrivait au cantonnement qu’on lui réservait sur le domaine Southey Hall, à Bookham. La demeure avait été autrefois habitée par lady Hamilton. C’est là que le 4ème Régiment allait passer ses 14 prochains mois, une période au cours de laquelle, graduellement, les aléas de la guerre avantageraient les Alliés.

Le lendemain de l’arrivée, cependant, le lieutenant colonel Panet, épuisé par les dernières semaines, tomba malade au point d’être hospitalisé. Le major Réal Gagnon le remplaça par intérim au commandement. Des officiers canadiens anglais, qui avaient accumulé de l’expérience durant la campagne d’Afrique, vinrent apporter leur appui afin de perfectionner les troupes.

Le 27 août 1942, la région de Bookham fut bombardée par l’aviation allemande. Déjà, les hommes eurent un avant-goût de ce qui les attendait deux ans plus tard. Cependant, à ce moment-là, ils ignoraient tout de ce qui allait suivre. La stratégie du grand débarquement demeurait un secret bien gardé. Gouin rappelle alors le choc de la réalité : « Décidément, on ne jouait plus au soldat. On était vraiment à la ligne de feu, côte à côte avec les imperturbables Anglais qui enduraient ce tintamarre lugubre et destructeur depuis 1940 ».

Le "padre" Lucien Clermont, à gauche, en compagnie de Gaston Toutant.
Le « padre » Lucien Clermont, à gauche, en compagnie de Gaston Toutant.

Au début, pour l’entraînement, le Régiment ne disposait que de deux obusiers de 6 pouces. Le soir, pour se détendre, les hommes exploraient les environs de Bookham, mais selon Gouin la moitié d’entre eux ne parlaient pas encore très bien l’anglais afin de socialiser avec les britanniques. Gouin explique cependant que cette barrière tomba assez rapidement en raison des charmes particuliers des belles anglaises et « les mariages devaient bientôt suivre! »

Le 1er septembre 1942, le Régiment reçut une voiture d’état-major, 6 jeeps, 5 camions d’une demi-tonne et 2 camions de trois tonnes. Quelques jours plus tard, on obtint cette fois 8 autres obusiers de 6 pouces. Le même jour, le major Archer et le lieutenant Laplante assistèrent aux funérailles du duc de Kent à Londres, où ils eurent l’honneur de voir en personne l’indomptable Winston Churchill.

L’arrivée du superviseur Kenalty fit en sorte de divertir quelque peu les troupes en organisant une visite de la tour de Londres et une autre au château Windsor, sans compter un simple bingo. En dépit de ces efforts, écrit Gouin, il semble que l’attrait principal demeurait les femmes de Leatherhead.

La nourriture n’était cependant pas à la hauteur, mais le courrier était abondant. Puis débarqua le padre, J.-A.-L. « Lucien » Clermont, grand amateur de bridge et d’échecs. Clermont aurait donné une raclée au chef de gare qui aurait osé le traiter de « son of a bitch » pour une raison inconnue. Drôle de pasteur!

« Le « padre », telle devait être l’appellation affectueuse qu’il devait toujours conserver », écrit Gouin en 1970. Et c’était vrai. En mars 2010, deux mois avant son décès, Gaston Toutant le désignait encore sous ce terme. « Le padre! », disait-il, ponctué d’un rire étouffé. « Il voulait toujours nous suivre partout ».

Gouin qualifiait le pasteur Clermont comme d’une légende au sein du 4ème Régiment. Il avait aussi comme compagnon une petite chienne nommée Brigitte.

Peu après, le lieutenant-colonel Panet revenait à son poste avant que le Régiment ait droit à sa première inspection officielle par des officiers supérieurs de l’artillerie britannique et canadienne. Dès le lendemain, on leur expédiait 1,000 obus de 6 pouces. On organisa donc des exercices, des manœuvres et des concours de tir, ce qui permit aux hommes de se perfectionner.

Le 22 octobre, le Régiment comptait enfin 16 canons, ce qui allait représenter ses effectifs complets. Par la suite, le Régiment se rendit à Tottenham Corner, Epsom-Dawns, où se tenait une exposition de chars de combat alliés et ennemis, question de se familiariser avec ces véhicules. Mais, selon Gouin, l’invitation servait de prétexte à un exercice de mobilité. En plus des quelques 500 hommes du Régiment, le padre et Brigitte s’y trouvaient également.

Défiant les raids aériens, les hommes du Régiment organisèrent leur première soirée dansante à Southey Hall le 30 octobre. Au nombre des invités se trouvait le major-général Roberts, qui avait commandé le raid de Dieppe.

Tout au long du mois de novembre, les entraînements se multiplièrent. Les hommes devaient se perfectionner puisque les Allemands étaient redoutables depuis le début de cette guerre.

Le 24 décembre 1942, on eut droit à une messe de minuit et pour le jour de l’An à une soirée au mess des officiers.

Le 4 janvier 1943, le Régiment partit pour le vaste champ de tir de Sennybridge, dans les plaines montagneuses et désolées du pays de Galles. Sur une carte élaborés par Réal Gagnon et que Gaston Toutant conservait toujours jalousement à l’un des murs de sa maison en 2010 on pouvait justement noter que cette entraînement de tir s’était prolongé jusqu’en février.

Selon Gouin, le 14 janvier 1943 un espion nazi fut pendu à Londres « après avoir avoué qu’il avait reçu de ses chefs allemands l’ordre de se renseigner sur les forces et les emplacements des troupes canadiennes et américaines en Angleterre »[3].

Le 17 janvier 1943, un raid aérien fit rage durant deux heures dans la région de Bookham, ce qui n’empêcha pas le Régiment de se rendre à Sennybridge pour son premier exercice de tir authentique. Le tout se fit sous un déluge de pluie et dans la boue. Le 21 janvier, le général McNaughton assista à l’exercice. Bien qu’il y avait place à amélioration, on rapporta la cohésion parfaite du personnel.

Puis le Régiment reçut ses premiers canons de calibre 5,5 pouces. Ceux-ci allaient d’ailleurs leur rester fidèles jusqu’à la toute fin de la guerre.

Le 15 juin 1943, on reçut la visite du major-général Vanier, suivi d’une soirée dansante mondaine et joute de softball entre les officiers du Régiment et une équipe du CWAC de Londres.

Le 9 octobre 1943, le Régiment déménagea définitivement dans un autre coin du Surrey, c’est-à-dire à Caterham-on-the-Hill, en banlieue de Londres. Il allait y rester jusqu’en juillet 1944, au jour du départ pour la grande bataille de Normandie.

Canon britannique de 5,5 pouces semblable à ceux utilisés par les hommes du 4ème Régiment d'artillerie moyen.
Canon britannique de 5,5 pouces semblable à ceux utilisés par les hommes du 4ème Régiment d’artillerie moyen.

Une semaine plus tard, le Régiment passait sous la direction du 2ème groupe canadien d’artillerie, ce qui signifiait qu’il n’était pas encore prêt pour les campagnes de Sicile et d’Italie. Les exercices devinrent cependant de plus en plus rigoureux. En dépit de cela, une certaine monotonie s’installait. Il faut comprendre que les volontaires comme Gaston, qui avait d’abord voulu s’engager dans l’aviation, entretenaient un désir d’aller au front afin de faire leur part pour libérer la France et repousser le nazisme. Cette longue attente de recevoir enfin l’ordre final pouvait miner le moral de certains hommes.

Le Capitaine Sévigny, qui deviendrait plus tard un héros aux dires de Gouin, connaissait ses phases de mélancolie. Bref, l’impatience devenait palpable.

L’hiver 1944 fut marqué par une série d’exercices mais aussi de bombardements dont une bombe incendiaire atteignit la table sur laquelle était en train d’écrire le lieutenant Lévesque. Le 24 mars, un autre raid aérien obligea les hommes du Régiment à éteindre des incendies dans la région de Caterham. Le greffier de la ville de Caterham adressa, le 11 avril 1944, sa gratitude aux hommes du 4ème Régiment. Bien que ce fut une réaction défensive, c’était la première fois que Gaston Toutant et ses collègues amenaient leur aide directe aux forces alliées. Ce ne serait, bien sûr, qu’un début.

Pour des raisons de santé, le lieutenant colonel Panet dût abandonner définitivement le commandement du 4ème Régiment, le confiant aux jeunes mains de Réal Gagnon. Gouin reconnaissait que Panet avait beaucoup fait pour le Régiment en terme d’organisation et de logistique, mais Gagnon « allait accomplir davantage encore »[4], en raison de la guerre. « Le major Gagnon, grand sec à la démarche altière et décidée, joignait à une volonté ferme, une intelligence vive et une connaissance profonde des hommes. Ses cheveux, gris avant trente ans, devaient blanchir avant quarante : l’espace d’une compagnie militaire »[5].

Un régiment d’artillerie moyenne lors de la Seconde Guerre était composé de trois éléments principaux : un quartier général régimentaire et deux batteries de huit canons chacune. Chaque batterie composée de 252 hommes, pour un total de 570 hommes avec les officiers du quartier général. Le tir d’un canon nécessitait à lui seul les services d’un sergent et de neuf hommes.

Le 10 avril 1944, le Régiment participa à son dernier exercice en règle, surnommé SOD, après quoi il devait se tenir prêt à participer à l’opération Overlord, ou alors l’invasion de la Normandie. En mai, le maréchal Montgomery et le général Eisenhower, commandant suprême des forces alliées dans l’ouest de l’Europe, procédèrent à l’inspection ultime du 4ème Régiment.

On s’employa également à préparer les véhicules en vue d’un débarquement amphibie. C’est probablement à cette occasion que Gaston apprit la technique consistant à couvrir les prises d’air d’un véhicule Jeep pour éviter l’intrusion de l’eau dans certaines pièces mécaniques, comme il me le racontait en 2008.

Malgré cette atmosphère de plus en plus fébrile, le 20 mai marqua le mariage du lieutenant Guillaume Geoffrion avec une Anglaise de Londres. Ce fut probablement l’une des dernières occasions de festoyer librement avant de plonger au cœur de l’action.

Au matin du 6 juin 1944, la radio décrivit le progrès des forces alliées sur les plages de Normandie, soulevant l’enthousiasme du 4ème Régiment. En dépit de pertes énormes, l’invasion commençait. Tous les congés furent donc annulés. Il fallait être prêt pour un départ dans un délai de six heures.

Désespéré, Hitler lança une offensive à la mi-juin en utilisant ses nouveaux V-1, des engins autopropulsés destinés à créer des dégâts en Angleterre. La destruction devint alors son mot d’ordre, semble-t-il. Caterham se trouvait sur le trajet et fut touchée dès le 29 juin. Un de ces V-1 s’écrasa vers midi sur la maison habitée par les topographes du 4ème Régiment, ce qui causa la mort de quatre hommes en plus d’en blesser huit autres[6].

On ignore à quel moment précis Gaston Toutant est devenu sergent major, mais il l’était certes à ce moment-là puisqu’il me confiait que son grade d’officier le rendait responsable de « quelque chose »[7], dans son cas un véhicule Jeep.

Le 4 juillet, la 3ème division canadienne attaquait l’aéroport de Carpiquet, en banlieue de Caen. Le même jour, le 4ème Régiment quittait Caterham pour s’embarquer à Tilbury sur la Tamise. « Canons et camions furent d’abord chargés sur deux navires, le Fort Brunswick et le Fort Yale. Les hommes enfilèrent leur ceinture de sauvetage et empochèrent leurs francs français »[8].

La traversée se fit sans incident, prétend Gouin, mais à l’approche des côtes ils furent « accueillis par quelques Fucke-Wolfe, ce qui donna lieu à un feu d’artifice nourri, de la part de la D.C.A. »[9]. Malheureusement, Gouin ne s’est pas attardé aux détails de cette journée, ni à savoir ce qu’étaient les sentiments de ses collègues. Pourtant, Gaston Toutant se rappelait en 2008 que l’un des deux moteurs du navire sur lequel il prenait place tomba en panne, soulignant les jurons lancés alors par les matelots. Le navire dérivait, selon lui. « On s’en retournait au Canada, criss »[10], lançait-il avec son humour particulier.

Le 6 juin 1944 est devenu une date culte dans l’esprit de la plupart des gens, mais le débarquement de Normandie ne s’est pas effectué en une seule journée. Un mois plus tard, lorsque le 4ème Régiment d’artillerie moyenne débarquait, les combats étaient loin d’être terminés. C’est ce que nous verrons dans un prochain article.

 

Bibliographie :

 

GOUIN, Jacques. Par la bouche de nos canons, histoire du 4ème régiment d’artillerie moyenne 1941/1945. Compte d’auteur, 1970. 248 p.

 

[1] Gouin, Jacques. Par la bouche de nos canons, histoire du 4ème régiment d’artillerie moyenne 1941/1945. Compte d’auteur, 1970. 248 p.

 

[2] J. Gouin.

[3] Gouin, op. cit.

[4] Gouin, op. cit.

[5] Ibid.

[6] Selon la liste élaborée à la fin du livre de Gouin concernant les pertes humaines, ces quatre victimes étaient les canonniers F.-H. French, F. Poudrier, J.-A.-E. Sullivan, et G.-H. Tremblay.

[7] Gaston Toutant, Entrevue avec Gaston Toutant, collection privée, août 2008.

[8] Gouin, op. cit.

[9] Gouin, op. cit.

[10] Toutant, op. cit.

Témoignage du Débarquement de 1944


Cette fois, Gaston Toutant nous livre son témoignage à propos des déserteurs qui se cachaient dans les bois à proximité du village de Champlain. Par la suite, il nous livre ses derniers souvenirs sur le débarquement. Portant le grade de sergent-major du 4ème Régiment d’artillerie moyen, il débarqua en Normandie au début d’août 1944. Cliquez sur le lien suivant pour entendre le témoignage : Déserteurs à Champlain et Débarquement de Normandie