Claude Poirier relègue les aveux de Marcel Bernier aux oubliettes!

La seconde saison de la série Secrets Judiciaires, diffusée au canal Investigation, commence bien mal sa nouvelle saison d’automne. Dans l’épisode de cette semaine, qui ne dure qu’une trentaine de minutes ­– ce qui est nettement insuffisant pour aborder en profondeur un dossier judiciaire – on a vu le célèbre chroniqueur Claude Poirier relater quelques faits entourant l’affaire Denise Therrien. Cette adolescente de 16 ans a été enlevée et assassinée en 1961 par le fossoyeur Marcel Bernier, que je qualifiais de tueur en série dans mon livre L’affaire Denise Therrien, sorti en librairie en juillet 2015.

La bourde émerge lorsque Poirier et le narrateur affirment que Marcel Bernier n’a jamais avoué le meurtre de Denise. Et comme si ce n’était pas suffisant, Poirier laisse clairement entendre que Bernier l’aurait d’abord enterré dans le cimetière St-Michel avant de disposer de son corps en forêt, à une date indéterminée, bien sûr. En fait, il reprenait les affabulations de Bernier, qui avait publié sa version des faits en 1977[1].

Or, le 4 avril 1965, Marcel Bernier fit des aveux complets. Au matin du 8 août 1961, dit-il, Denise avait accepté de monter dans son camion, après quoi il l’avait conduit dans un boisé du rang St-Mathieu. C’est là que les restes de la victime furent retrouvés au printemps 1965. Dans les faits, rien ne laisse croire que le corps de Denise aurait pu être enterré ailleurs qu’à cet endroit. Pour lancer une telle ineptie, alors qu’Isabelle Therrien et moi avons rétablis ces faits dans nos livres respectifs, il faut nécessairement qu’il se soit laissé influencer par le torchon (livre) de Bernier.

Si je reviens au chapitre 11 de mon ouvrage L’affaire Denise Therrien, les aveux de Bernier étaient pourtant très explicites. Voici ce qu’il déclara devant l’inspecteur Richard Masson (notes sténographiques) :

  • Arrivé à destination [dans le bois du rang St-Mathieu], j’ai retourné mon camion prêt à repartir, laissant toujours le véhicule en marche. Là, je lui ai fait des propositions. Elle n’a pas voulu accepter, je lui ai dit que si elle voulait m’écouter il lui arriverait rien de fâcheux. Et là, elle a crié : « Maman » et moi, pris de panique dans la crainte que quelqu’un pourrait entendre ses cris, je lui ai mis la main sur la bouche et elle s’évanouissait, je crois, de peur. À ce moment-là, je jure solennellement que je ne lui ai pas touché, c’est-à-dire au point de vue sexuel. Alors, j’étais tellement énervé que je ne savais plus quoi faire, je me suis dit : « que vais-je faire avec? ». Pour un moment, je ne puis décrire exactement les faits, j’ai dit en moi-même après quelques minutes d’hésitation, « My! Qu’elle revienne à elle ». Je me suis dit : « je ne peux pas la ramener car aussitôt elle irait me rapporter à la police ». Ma peur était tellement grande, dans un moment presque indescriptible, je lui ai donné un coup sur la tête ou dans la figure avec un bout de tuyau, sans vouloir naturellement la tuer, et là, mon intention était de la débarquer du camion et de la laisser sur les lieux et moi, fuir je ne sais où. Je l’ai débarquée là, et j’ai parti avec mon camion, et à quelques arpents de là cette pensée m’est revenue toujours à l’esprit qu’elle me rapporterait à la police. En jetant un regard derrière mon camion, j’ai constaté que j’avais une pelle, alors j’ai retourné vers elle et j’ai pu constater en arrivant à ses côtés qu’elle ne bougeait pas, alors je me suis dit : « elle est morte ». Après, tout était noir dans ma tête, alors je me suis dit : « je vais l’enterrer ». J’ai creusé un trou à peu près un pied de profondeur et je l’ai traînée dedans. Là, je l’ai enterrée jusqu’au cou en lui laissant la figure sortie de terre, j’attendis quelques minutes pour voir si elle pouvait ouvrir les yeux ou souffler mais rien n’est arrivé, alors j’ai fini de l’enterrer.

Il n’y a aucun doute à l’effet que Bernier a avoué le meurtre, même s’il le nia par la suite lors de son procès. D’ailleurs, il n’est pas rare de voir des meurtriers revenir sur leurs aveux. N’empêche qu’ici, Marcel Bernier a réellement fait des aveux complets.

La recherchiste de Claude Poirier m’a contacté il y a plusieurs mois et j’en ai d’ailleurs profité pour lui glisser, bien humblement, le fait que je suis l’auteur du plus récent livre sur le sujet. Ma proposition n’a pas semblé l’intéresser. Tant pis! Car si Poirier ou un membre de son équipe s’était donné la peine de le lire, c’est-à-dire de faire une recherche exhaustive, cette erreur élémentaire n’aurait jamais été commise.

D’autres imprécisions pourraient être relevées, mais disons que je m’arrêterai ici.

[1] Je vous invite à lire le compte rendu critique que j’ai fait du livre de Bernier en cliquant sur l’URL suivant : https://historiquementlogique.com/2014/01/10/le-fossoyeur-les-confessions-de-marcel-bernier/

L’affaire Blais, le témoignage du chef Longval

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Le chef Napoléon Longval, de la police de Shawinigan.

Dans certaines causes criminelles, on découvre de petits incidents intéressants qui ont marqués les salles d’audience d’autrefois. C’est le cas de l’affaire Ildège Blais, ce jeune homme qui fut le dernier pendu dans l’enceinte de la vieille prison de Trois-Rivières en 1934. La justice l’avait condamné pour le meurtre de son père, survenu à Shawinigan deux ans plus tôt. Le 25 janvier 2015, je présentais d’ailleurs un résumé de l’affaire dans l’article Ildège Blais, le dernier pendu à la prison de Trois-Rivières.

 

Au moment de l’enquête préliminaire, alors que Blais était accusé de tentative de meurtre – son père n’avait pas encore succombé à ses blessures – le chef de la police de Shawinigan, Napoléon Longval, donna un point de vu intéressant à propos d’un couteau trouvé sur le suspect lors d’une « deuxième » fouille.

Né à Saint-Maurice en 1883, Longval s’était installé à Shawinigan en 1899 avant de faire son entrée dans les forces policières de sa ville d’adoption en 1917. Quatre ans plus tard, il atteignait le grade de chef. Au moment de prêter serment dans cette enquête préliminaire de 1932, il était âgé de 49 ans.

C’est sur la rue Tamarac à Shawinigan que Longval avait procédé à l’arrestation de Blais, une vingtaine de minute après le drame, dit-il. Ensuite, il avait pratiqué une première fouille corporelle. Toutefois, c’est seulement au cours d’une seconde fouille qu’il découvrit un couteau, tombé au sol au moment où Blais retira ses chaussures.

L’apparence de cette arme blanche et son niveau de dangerosité donna lieu à l’échange suivant entre Longval et l’avocat Talbot :

  • Ce couteau est un couteau de poche ordinaire, c’est un canif comme on appelle ça vulgairement?, minimisait l’avocat de la défense.
  • C’est un gros canif, répliqua Longval.
  • Oui, mais tout de même, c’est un couteau de poche ordinaire avec un tire-bouchon, un[e] espèce d’appareil pour gratter?
  • C’est un coupe-vitre ça.
  • Dans tous les cas, c’est un canif ordinaire d’ouvrier?
  • C’est un gros canif, s’entêta le chef Longval.
  • Oui, je comprends mais c’est un canif?
  • C’est un couteau.
  • Ce n’est pas un poignard?
  • Non.
  • Par elle-même, ce n’est pas une arme dangereuse?
  • Ah oui. J’ai aussi peur de ça comme du revolver.
  • Bien, vous êtes sous serment, monsieur Longval?
  • Ah oui, certainement. Je le sais. C’est aussi dangereux comme le revolver ce couteau-là.
  • Vous jurez que vous avez aussi peur de ce couteau comme d’un revolver?
  • Oui, monsieur.

Que l’objet en question ait été un couteau ou un canif multifonctions[i], Me Talbot avait réussi à démontrer la partialité du témoin quant à l’interprétation de l’arme.

Au cours du procès d’Ildège Blais, qui s’ouvrit le 7 novembre 1933 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge Aimé Marchand, c’est sur la description de l’arme du crime que les compétences du chef Longval furent mises à l’épreuve.

Précisons d’abord que l’arme utilisée par Ildège Blais dans le meurtre de son père était un pistolet automatique de marque Savage et de calibre .32. Pour être précis, un pistolet est une arme de poing comportant un chargeur et un mécanisme à culasse permettant le chargement automatique dans le canon d’une nouvelle cartouche après chaque pression de la détente. Le revolver, quant à lui, comporte un barillet rotatif contenant généralement six cartouches[1].

Mais avant d’en venir à ses connaissances sur les armes, Longval dut admettre avoir intercepté Blais à l’intersection de Tamarac et de la 5ème rue, entre 19h30 et 20h00. Cela nous portait à plus d’une heure après le drame. Pourtant, lors de l’enquête préliminaire, il avait parlé d’une vingtaine de minutes.

Au moment de procéder à la première fouille du suspect, Longval dira avoir trouvé sur Blais une boîte de cartouches de calibre .32. C’est seulement un peu plus tard au cours de cette même soirée, vers 21h00, que le chef se décida à procéder à une fouille plus complète. C’est à ce moment que le couteau tomba au sol lorsque Blais retira ses chaussures. Pourquoi ce délai entre ces deux fouilles? Le chef de la police de Shawinigan avait-il fait preuve d’imprudence ou d’incompétence? Et si Blais avait choisi de se servir de ce couteau après la première fouille?

Évidemment, le but du procès était de se concentrer sur un seul crime et non de mettre les policiers au banc des accusés. Tout de même, on peut se questionner.

Lorsque Longval décrivit sous serment la crise que Blais leur fit après la découverte du couteau, on serait en droit de se demander si l’individu était mentalement dérangé. Voilà qui rejoindrait d’ailleurs un commentaire que la mère de l’accusé émettra au moment de témoigner pour la défense.

  • Quand on a voulu le fouiller la deuxième fois, expliqua Longval, il était pas consentant qu’on le fouille. Il ne voulait pas. Il a fallu prendre des moyens.
  • Quels moyens avez-vous pris?
  • On l’a serré un peu. On l’a mis par terre.
  • De quelle manière se défendait-il? Qu’est-ce qu’il disait en opposition à vos fonctions?
  • Il se débattait, il ne voulait pas qu’on le fouille.
  • Parlait-il?
  • Très peu.
  • Alors, vous avez dû le serrer?
  • On l’a serré et on a pris les moyens pour le fouiller.
  • Dois-je comprendre que vous procédez de cette manière-là quand vous arrêtez quelqu’un?
  • Il faut prendre certains moyens des fois.

Au moment où Me Philippe Bigué, procureur de la Couronne, demanda au chef Longval de décrire l’arme du crime, certaines réponses peuvent aujourd’hui faire sourire.

  • Quelle espèce de revolver [sic] est-ce, d’abord?, demanda Me Bigué.
  • Automatique.
  • Qu’est-ce que ça veut dire automatique?
  • On a rien qu’à tenir le doigt sur la clanchette [sic], il marche continuellement.

Pour être précis, il décrivait là le mécanisme d’une mitraillette, dont la salve ne s’arrête que lorsqu’on relâche la détente ou que le chargeur soit vide. L’utilisation du terme « automatique » dans le cas du pistolet Savage, comme dans tous les autres pistolets modernes fabriqués depuis, pourrait porter à confusion. Si le terme désigne le fait que les cartouches s’engagent automatiquement dans la chambre après chaque mise à feu, incluant l’extraction de la douille, le terme semi-automatique serait plus approprié.

Heureusement, le juge Aimé Marchand s’était rendu compte de cette imprécision.

  • Autant de fois vous pressez la détente, autant de coups de feu qu’il y a de balles dans le magasin?, proposa-t-il au témoin.
  • Oui, justement, fit Longval.

Si Me Bigué crut bon de revenir sur l’imprécision entendu un peu plus tôt, le chef Longval démontra une fois de plus sa méconnaissance des armes.

  • Faut-il presser la détente à chaque coup pour en obtenir un coup?, lui demanda le procureur.
  • Vous voyez, à chaque fois qu’on tire une balle, le revolver fait ça.
  • À chaque fois que vous pressez la détente le revolver fait ça, le canon avance?
  • Oui, et la balle vide sort.

Le canon n’avance pas sur un pistolet; c’est la culasse qui recule.

En faisant répéter au chef Longval qu’il fallait presser la détente pour obtenir chaque tir, Me Bigué réduisait par la même occasion la vraisemblance de la théorie des tirs accidentels. Pour sa part, le juge Marchand avait fait ses devoirs car en dépit des imprécisions du chef on ne parlait pas ici d’un véritable mécanisme automatique comme sur une mitraillette.

Le contre-interrogatoire dirigé par Me Gariépy permit de faire ressortir certains détails quant à l’équipement de la police shawiniganaise. Entre autres choses, il fit dire au chef que lui et ses collègues utilisaient des armes de marque Savage mais surtout des Colt.

  • Est-ce que pour viser on se sert d’un revolver de la même façon dont on se sert d’une carabine?, questionna Me Gariépy.
  • Ah non. Ce n’est pas la même chose.
  • Quel est le principe avec une carabine? Je comprends que l’on vise, on fixe l’endroit, avec un revolver est-ce que l’on fixe l’endroit?
  • Pas aussi bien qu’avec une carabine.
  • De quelle façon procèdent les experts qui veulent viser avec un revolver?
  • Avec un revolver on n’est pas capable de viser. Quand on tire notre coup, le revolver relève.
  • Alors, avec un revolver est-ce qu’il y a une façon spéciale de viser?
  • Certainement.
  • Quelle est cette façon-là?
  • Ça, j’ai jamais pratiqué bien, bien, avec le revolver.
  • Vous êtes chef de police?
  • Oui.
  • Faites-vous pratiquer vos policiers des fois?
  • De temps à autres.
  • Quel est le principe qu’on leur enseigne pour bien viser avec un revolver?
  • Ordinairement, on tire comme ça.
  • Comme si vous montriez avec votre index?, intervint le juge.
  • Oui.

 

 

[1] C’est aussi le revolver, inventé par Samuel Colt, qui est habituellement utilisé pour les plus puissants calibres, tels le .357, .44 ou plus récemment l’impressionnant .500 S & W.

[i] Puisque Me Talbot a mentionné dans ces questions cette possibilité selon laquelle la couteau était aussi muni d’un tire-bouchon, on serait tenté de le voir comme un canif multifonctions plutôt qu’un simple couteau.

L’affaire Denise Therrien, une affaire classée: la page couverture

Le livre sera disponible en librairie à la mi-juillet.
Le livre sera disponible en librairie à la mi-juillet.

C’est avec fierté que je vous dévoile la page couverture de mon prochain livre intitulé Denise Therrien, une affaire classée. Comme le titre le laisse deviner, j’y présente le résultat de ma révision du procès de Marcel Bernier, traduit en justice à Shawinigan en 1966 pour le meurtre impardonnable de Denise Therrien, une adolescente sans défense de 16 ans.

Disparue en août 1961 alors qu’elle se rendait sur les lieux de son tout premier emploi, le nom de Denise Therrien devint tristement célèbre à travers toute la province. Considérée comme une affaire non résolue durant plus de 3 ans, les aveux du tueur permirent finalement de retrouver ses restes en pleine forêt au printemps de 1965.

Les circonstances entourant la mort de Denise m’ont inspiré pour le choix de la page couverture. En fait, lorsqu’il a été question de développer un concept pour cette couverture avec l’éditeur Sylvain Vallières des Éditions de l’Apothéose, je me suis aussitôt souvenu d’une photo que j’avais prise en 2009 lors d’une expédition dans le Parc National de la Mauricie. Je ne voyais qu’une façon de symboliser cette interminable période au cours de laquelle Denise est demeurée seule dans ce boisé, à savoir un horizon nocturne. C’est dans un boisé comme celui-là que son corps demeura abandonné jusqu’au printemps 1965, mais pas nécessairement oublié. Son père Henri, faut-il le rappeler, n’a jamais abandonné ses recherches. En réalité, c’est grâce à lui que cette enquête fut bouclée.

Toutes ces nuits étoilées et ces jours ensoleillés qui se sont succédées au cours de sa disparition rappellent la fragilité de certaines enquêtes criminelles. Ces crimes impliquant des tueurs qui n’ont aucun lien avec leur victime sont difficiles à résoudre pour les policiers. Mais dans le cas de Denise Therrien, il semble qu’une certaine incompétence policière se soit également mise de la partie.

Le choix de cette photo s’avéra donc tout à fait naturel car elle symbolisait également par ses couleurs chaudes la justice qui pointait doucement mais fermement à l’horizon.

L’affaire Denise Therrien, une affaire classée représente donc le deuxième livre de la collection Patrimoine Judiciaire. Sa sortie s’effectuera en librairie à la mi-juillet 2015 sous la bannière des éditions de l’Apothéose de Sylvain Vallières. Je remercie d’ailleurs toute son équipe pour leur travail et le respect qu’ils éprouvent envers leurs auteurs. Cet éditeur contribue à offrir une meilleure diversité littéraire.

Pour plus de détails sur la sortie officielle du livre, restez à l’affût. D’autres articles suivront.

La clef de l’énigme absolue

Page couverture affaire TherrienLEFEBVRE, Jean-Guy. La clef de l’énigme absolue, Marcel Bernier n’était pas le monstre de Denise Therrien à Shawinigan. Compte d’auteur, 2014, 157 p.

Voilà un autre livre qui promettait beaucoup, si bien qu’on se croit revenir à mon dernier compte-rendu publié la semaine dernière à propos d’Exécution.

D’ailleurs, ce n’est peut-être pas une coïncidence. Les deux hommes se connaissent, et Lefebvre ne s’en cache pas. Il écrit à ce sujet que « J.-Pierre Corbin, c’est un type que je dois remercier énormément, car il a contribué beaucoup à mes recherches; jamais je n’aurais eu autant de noms de personnes que je ne connaissais pas du tout »[1].

L’hiver dernier, une rumeur circulait à l’effet que les deux hommes projetaient de lancer ensemble leur livre respectif, ce qui fut presque le cas. Deux livres qui ne laisseront aucune trace dans l’Histoire pour la qualité de leurs textes et qui, de surcroit, promettaient de résoudre deux affaires apparemment mystérieuses. Mais voilà. Le problème, c’est que, sur le plan officiel, ces deux affaires sont considérées comme classées, en particulier celle de Denise Therrien. Pour les résoudre, il faudrait d’abord renverser la vapeur en présentant des preuves solides. Est-ce le cas?

À son tour, Jean-Guy Lefebvre promet donc de résoudre une affaire devenue pratiquement légendaire dans le patrimoine judiciaire de la Mauricie. En plus d’utiliser un style pauvre, il tente inlassablement de convaincre ses lecteurs des grands efforts investis dans une enquête qui, somme toute, ne sait pas nous convaincre. L’auteur nous révèle qu’au moment des événements il travaillait comme policier patrouilleur pour la Sûreté du Québec, loin de Shawinigan cependant.

Comme Corbin, il jongle avec la fausse modestie en écrivant que « je vous mentionne que tout ce qui est révélé dans mon livre c’est presqu’à 100% de l’inédit. Je suis persuadé que cela vous fera sursauter encore une fois, en remettant cette histoire dans votre quotidien. Je n’avais pas le choix de révéler les faits de cette enquête, que j’ai réussi à percer le secret de cette histoire rocambolesque »[2].

Concernant sa méthodologie, il ajoute avoir réalisé son « enquête par téléphone », car « débuter une telle enquête et être à 150 km de distance, la seule façon accessible, c’était d’utiliser le téléphone »[3]. De plus, il ne manque pas de souligner que pour présenter un tel travail « ça prend une détermination incommensurable »[4].

Bref, ce n’est pas la modestie qui étouffe les auteurs polémistes par les temps qui courent.

D’abord, il faut comprendre que Denise Therrien, 16 ans, a été enlevée en août 1961 à Shawinigan alors qu’elle se rendait à sa première journée de travail en autobus. Son corps ne sera retrouvé qu’en 1965 sous les indications du fossoyeur Marcel Bernier. En 1966, ce dernier subira son procès pour meurtre. Il avouera également avoir tué sa maîtresse, une prostituée du nom de Laurette Beaudoin. Condamné d’abord à la peine capitale, il verra sa sentence commuée en emprisonnement à vie avant de s’éteindre derrière les barreaux en 1977. Aux yeux de la justice, et aussi de la famille Therrien, l’affaire est classée depuis longtemps. Il n’y a donc pas lieu de parler d’énigme, de mystère ou de quoi que ce soit qui pourrait servir uniquement à susciter la sensation ou la controverse.

Pour être honnête envers ses lecteurs, Lefebvre aurait donc dû s’attaquer en premier lieu à renverser ce verdict, ou du moins tenté de nous en convaincre. Puisqu’il considère ce fait judiciaire comme une énigme dès le départ, donc sans aucune approche objective, tout le monde devient suspect. « En plus du procès, la Couronne et le juge ont erré, et la défense a-t-elle essayé de démontrer la non-culpabilité de son client? »[5], écrit-il. Donc, tout le monde est coupable, sauf Bernier évidemment. Mais on cherche encore les arguments massues.

Rapidement, on comprend que son enquête repose sur deux points majeurs. Le premier relève d’une idée préconçue : celle de croire au livre mensonger de Marcel Bernier, publié peu après sa mort par les éditions Stanké (voir Le Fossoyeur). Consciemment ou non, il va jusqu’à se mettre dans la peau du tueur pour interpréter ses pensées, et tout cela sans jamais l’avoir connu. Il tardera d’ailleurs à utiliser le conditionnel avant de revenir à des temps de verbe qui ne laissent aucun doute sur sa partialité. Bref, ce livre aurait pu être écrit par le père de Bernier volant au secours de son fils.

En fait, l’apparition soudaine de Jean-Guy Lefebvre dans nos librairies ne viendra pas remuer grand-chose, si ce n’est que de remettre le sujet de l’affaire Denise Therrien sur le tapis et de permettre aux plus jeunes de s’éveiller à cette cause judiciaire qui a profondément marqué la Mauricie.

Mais La clef de l’énigme absolue, en dépit d’un titre audacieux, n’incitera certainement pas le système judiciaire à rouvrir l’affaire. En lisant ce genre de pétard mouillé, c’est à se demander si certains auteurs n’ont pas compris qu’après un certain temps il leur ait permis d’écrire n’importe quoi en sachant parfaitement que la Justice ne commentera plus leurs sorties publiques. Et devant le silence des autorités, ces mêmes auteurs nous disent : « et bien, regardez! Personne ne me contredit, alors ça prouve que j’ai raison! »

Le deuxième point de sa théorie repose sur une expérience personnelle. Le 17 septembre 1961, alors que Denise Therrien était portée disparue depuis plus d’un mois, Lefebvre patrouillait pour la Police Provinciale (devenu SQ en juin 1968) dans le parc des Laurentides. Ce jour-là, il intercepta une voiture noire dont la plaque avant était manquante, une chose pourtant obligatoire à cette époque. Après avoir discuté avec les deux jeunes hommes qui occupaient le véhicule, dont l’un promit de fixer la plaque avec de la broche, Lefebvre les laissa repartir sans prendre aucune note. Pourtant, il avait remarqué une jeune fille assise à l’arrière, et c’est seulement au retour de sa patrouille qu’il verra une photo de Denise Therrien dans un journal. À partir de cet instant, il se dira convaincu d’avoir croisé la célèbre disparue.

Ce qui agace, c’est que sa foi reste accrochée au livre de Bernier comme à la Bible du parfait innocent. Dans Le Fossoyeur, que je qualifiais moi-même de torchon aux yeux de l’Histoire, Bernier prétendait justement que Denise avait été droguée pour être mieux maintenue en captivité avant de mourir en chutant de manière plutôt banale dans un escalier.

La jeune fille que Lefebvre aurait vue le 17 septembre 1961 paraissait-elle droguée? Apeurée? Non. Il dira seulement que « sur le moment, j’ai remarqué son visage angélique, mais rien de plus pour attirer mon attention sur quelque chose dont j’aurais intérêt à faire enquête sur le coup ». Et voilà sur quoi repose toute sa théorie. Sans pouvoir jamais prouver hors de tout doute raisonnable qu’il a bien croisé Denise Therrien ce jour-là, comment peut-on aller plus loin dans ces réflexions? Le policier aurait-il seulement été victime de cette paranoïa collective qui s’empare d’une population dans un cas aussi célèbre de disparition?

Après tout, il suffit de se rappeler la commotion engendrée par la disparition de Cédrika Provencher à Trois-Rivières en 2007. On ne comptait plus les faux signalements. Animées par un désir pourtant sincère de vouloir la retrouver, plusieurs personnes se sont mis à voir Cédrika partout.

Bien sûr, Lefebvre dit avoir fait part de sa découverte à l’époque, mais sa théorie n’a jamais été retenue puisqu’il ne fut jamais appelé comme témoin au procès de Bernier.

D’ailleurs, bien qu’il ait porté l’uniforme, on a lieu de se demander s’il a déjà atteint le grade d’enquêteur aux homicides, en particulier lorsqu’il nous épate avec des réflexions étranges : « l’enlèvement a été fait sans présence de témoin qui aurait pu aider à la localiser »[6]. Comme de raison, le but d’un enlèvement n’est pas de se donner en spectacle devant les caméras cachées de Surprise sur prise!

Quand il reproche au Dr Valcourt, le pathologiste qui a pratiqué l’autopsie sur les restes de Denise en 1965, de n’avoir fait aucune expertise sur les cheveux ou les ongles afin de vérifier la présence de drogue, il nous prouve son illogisme. Au moment du procès en 1966 il n’y avait aucune raison de croire que Denise Therrien aurait pu être droguée. Cette allégation est apparue en 1977 avec le livre fantasmatique de Bernier.

Quant à la tactique policière de l’époque qui avait inséré un agent double dans la cellule voisine de Bernier afin de recueillir ses aveux, Lefebvre la qualifie de « méthode indéniable », en plus d’ajouter que « cette enquête me semblait hypothétique, pour ne pas dire bâclée »[7]. Bref, on pourrait utiliser le même terme pour décrire le résultat de sa propre enquête.

Il se permet de critiquer sévèrement le travail des jurés en déclarant que « les jurés n’ont pas été à la hauteur pour rendre un verdict semblable, coupable », mais sans nous apporter les arguments nécessaires pour nous en convaincre. Bref, il aurait alors dû adopter le style de docu-roman de Me Clément Fortin afin de nous présenter des résumés des témoignages et ainsi nous laisser en juger par nous-mêmes. Bref, le lecteur aura l’impression de se faire infantiliser.

Sans trop qu’on sache pourquoi, il atteint un sommet de l’illogisme lorsqu’il consacre un court chapitre sur son interprétation du destin. « D’après moi, c’est une loi supérieure, qui semble mener le cours des événements, vers une certaine fatalité tragique ou la joie », écrit-il. « Dans mon parcours de vie, j’ai réalisé qu’à certain moment, j’étais sous sa [destin] domination et incapable de le repousser. Je crois que c’est un peu notre ADN de la vie d’être différent les uns des autres. Autrement dit, ce qui devait arriver, doit arriver, on n’a pas ce pouvoir suprême »[8].

Bien que savoureux pour certains lecteurs, cet extrait nous transporte aux antipodes d’une enquête rationnelle. On doute d’ailleurs qu’il ait déjà occupé une quelconque fonction d’enquêteur, en particulier lorsqu’il nous explique avoir suivi « l’affaire par la télévision et les journaux », donc sans aucun contact au sein de la section des homicides.

S’il se dit hanté par ce qu’il a vu dans le parc des Laurentides en 1961, peut-être devrait-il se rendre à l’évidence qu’il ne s’agissait pas de Denise Therrien, une admission qui lui permettrait certainement de retrouver un sommeil équilibré.

Après avoir gaspillé plusieurs pages à nous décrire ses ennuyantes démarches pour retrouver la dernière adresse connue de Laurette Beaudoin, un élément qu’il qualifie comme de « l’inédit » et d’ « élément d’une grande importance », il semble avoir eu un moment de lucidité puisqu’il mentionne que « la question m’a déjà été posée, à savoir si j’ai la preuve de ce que j’avance. C’est vrai que j’ai peut-être pas une preuve déterminante comme telle, c’est une preuve de corroboration, reconnue par la loi à cette époque, selon le juge d’instruction »[9].

Pourtant, il rembarque vite en selle lorsqu’il conclut que « aujourd’hui, je peux affirmer que mon enquête est bien résolue, car tout ce que l’on doit savoir, pour informer la justice, je l’ai, et que rien ne manque pour éclairer les jurés et le magistrat »[10].

Et cela ne le satisfait évidemment pas comme mot de la fin, car il s’étonne que la famille Therrien ait refusé de le croire : « il semblerait, d’après ce que j’ai appris, que la famille n’en croyait pas un mot de ma version des faits, quand je les ai rencontrés dans un établissement de Trois-Rivières en 2007. Je peux leur répondre que je ne fabulais pas du tout »[11]. Fabuler? Difficile de ne pas envisager cette option, surtout lorsqu’il ajoute que « je vais vous avouer sincèrement, à vous seul, si j’ai décidé de la débuter [cette enquête] et de me rendre jusqu’au bout, c’est que j’ai eu, une autre poussée du St-Esprit, qui m’a permis de réussir cette enquête presqu’irréalisable ».

D’ailleurs, si on revient à l’essentiel de cette disparition, il est difficile de croire à la théorie que Lefebvre laisse entendre sans pour autant la développer. Quatre autres jeunes filles auraient été attirées près du cimetière St-Michel de Shawinigan dans des conditions similaires avant la disparition définitive de Denise Therrien. Devant ces faits, il serait beaucoup plus aisé d’envisager l’hypothèse du maniaque sexuel, comme le confirma indirectement le procès de 1966. L’enlèvement pour fin de rançon ou autre, comme le soutenait Bernier, maintenant appuyé par son frère spirituel Lefebvre, ne semble faire aucun sens. Le choix des jeunes filles semblait s’effectuer au hasard, sans compter que les parents de Denise étaient de classe moyenne. Quel somme d’argent espère-t-on tirer de l’enlèvement d’une jeune fille de 16 ans de famille modeste choisie au hasard?

Bref, avec le sérieux présenté dans le livre d’Isabelle Therrien en 2009, il est à souhaiter qu’il ne se publie plus jamais d’ineptie de ce genre dans cette affaire.

Encore une fois, je vous réfère à mon compte-rendu du livre L’inoubliable affaire Denise Therrien, écrit et documenté par la nièce de la victime, Isabelle Therrien. Ce livre, malheureusement devenu trop rare depuis sa sortie, raconte avec sérieux toute l’histoire, en plus de se baser sur les transcriptions sténographiques et non pas sur des ragots rapportés par des auteurs improvisés et peu scrupuleux face à la vérité historique.

Que cela plaise ou non aux mythomanes, le travail d’Isabelle Therrien n’est pas seulement sérieux et définitif, mais il est aussi historiquement logique!

 

 

 

[1] Lefebvre, La clef de l’énigme absolue, p. 74.

[2] Ibid., p. 2.

[3] Ibid., p. 68.

[4] Ibid., p. 3.

[5] Ibid., p. 3-4.

[6] Ibid., p. 43.

[7] Ibid., p. 48.

[8] Ibid., p. 59.

[9] Ibid., p. 123.

[10] Ibid., p. 126.

[11] Ibid., p. 129.

L’inoubliable affaire Denise Therrien

affaire Denise TherrienTHERRIEN, Isabelle.  L’inoubliable affaire Denise Therrien.  La Société Scientifique Parallèle Inc., Shawinigan, 2009, 418 p.

Bénéficiant d’une préface plutôt brève mais polie de la part de l’ancien journaliste Michel Auger, Isabelle Therrien, nièce de la célèbre victime, nous plonge rapidement dans le contexte du drame.  Cet ouvrage, comme elle le dira à la toute fin, est le fruit du rêve de son grand-père Henri qui a démontré un courage remarquable dans cette affaire.

Le 7 août 1961, un certain Claude Marchand téléphonait au Bureau Provincial de Placement à Shawinigan.  Il cherchait une employée fiable pour une durée de trois semaines afin de veiller sur ses deux enfants, puisque sa femme était malade.  Il promettait un salaire hebdomadaire de 25$ pour l’entretien de son chalet.  L’appel fut reçu par Micheline Therrien, qui appela immédiatement sa jeune sœur de 16 ans, Denise, pour lui proposer l’emploi.  D’abord réticente, Denise Therrien, née le 23 décembre 1944, accepta après avoir obtenu le consentement de son père, Henri.  « Elle s’était elle-même convaincue en se disant que l’anniversaire de son père approchait et qu’avec ses gains d’été, elle pourrait lui acheter un fauteuil en cadeau », souligne l’auteure.

S’il avait promis de prendre sa jeune employée directement chez elle chaque matin, il insista pour qu’elle prenne l’autobus en cette première journée de travail.  Bien sûr, il rembourserait ses frais.

En ce début de Révolution Tranquille, les Therrien habitaient au 1065 de la 15ème avenue dans un paisible quartier de Shawinigan-Sud.  Au matin du 8 août, Henri, qui avait travaillé la veille de 16h à minuit, se leva pour offrir à Denise d’aller la reconduire à son lieu de rendez-vous, un chalet situé en face du cimetière St-Michel.  Il alla se recoucher après lui avoir dit de venir le réveiller lorsqu’elle serait prête.

Au petit déjeuner, Denise confia à son jeune frère Michel son intention de ne pas déranger son père.  Elle avait choisi de se rendre à l’arrêt d’autobus à pied afin de profiter de cette superbe matinée, une distance qui allait lui prendre 15 minutes.

Une fois à l’arrêt, vers 8h30, Denise salua sa sœur aînée Micheline, qui s’éloignait dans un autre bus en sens contraire qui allait la conduire au travail.  Les deux sœurs échangèrent alors un sourire pour la toute dernière fois.  Peu après, Denise monta à bord de l’autobus et paya au chauffeur les quelques sous qu’elle lui devait.

Au souper, sa mère Jeanne d’Arc commença à s’inquiéter.  Puisque sa fille était timide et disciplinée, elle comprit rapidement que quelque chose n’allait pas.  Après avoir contacté son mari à l’usine, c’est en compagnie de certaines amies qu’elle se rendit en face du cimetière, passé le Motel Caribou.  Le chalet rose fut rapidement repéré mais celui-ci était placardé et inhabité depuis des mois.  La panique s’amplifia chez la mère de 9 enfants.

Pendant ce temps, Henri se faisait remplacer à l’usine pour venir rejoindre sa femme.  Un peu avant 21h00, le couple se rendit au poste de police dont le directeur était Émilien Bonenfant, le père du directeur du Bureau de Placement où travaillait Micheline Therrien.  Les policiers Nadeau et Armand Savard héritèrent du dossier.

Denise Therrien vers l'âge de 16 ans.
Denise Therrien vers l’âge de 16 ans.

Il était presque minuit lorsque leur déposition fut complétée.  Après avoir contacté la Police Provinciale (PP, devenue la Sûreté du Québec en juin 1968) de Trois-Rivières, l’un des policiers leur expliqua que dorénavant ce sera ce dernier corps policier qui s’occupera de l’affaire.  On leur indiqua que la PP allait les contacter le lendemain.  De nos jours, on sait que les premières 48 heures sont primordiales dans un tel dossier de disparition, une chose qu’Henri avait compris d’instinct.  Cette nonchalance policière semblait d’ailleurs révéler une certaine incompétence.

Une fois à la maison, Henri téléphona tout de même à la PP de Trois-Rivières, où on lui répondit que le poste fermait ses portes à minuit et qu’il n’y avait donc aucun service avant le levé du jour.  Épaulé par quatre copains de l’usine, Henri passera néanmoins la nuit à fouiller les environs à l’aide de lampes-torches.

Au matin du 9 août, c’est donc à Trois-Rivières que les parents rencontrèrent le caporal Nick Anderson de la PP.  « Il ne semble pas les prendre au sérieux », et il leur déclara que Denise avait probablement fait une fugue, ce qui souleva immédiatement  la frustration des parents.

Pendant ce temps, à la maison, Micheline recevait un appel téléphonique.  Une voix masculine lui dit : « c’est à propos de votre sœur Denise.  Ne vous inquiétez pas.  Elle est dans un chalet avec ma femme, dans le Grand Rang Maskinongé.  Elle va revenir demain soir … mais arrêtez de mettre la police à mes trousses! ».

Micheline reconnut la voix comme étant celle de l’homme qui s’était identifié sous le nom de Claude Marchand en appelant au Bureau de Placement, deux jours plus tôt.  Curieusement, la nouvelle de la disparition n’avait toujours pas été rendue publique.

Au retour de ses parents, Micheline leur fit part de la teneur de cet appel et ceux-ci retournèrent immédiatement à Trois-Rivières auprès du caporal Anderson.  Apprenant de la PP de Louiseville que le rang indiqué lors de l’appel n’existait pas, Anderson référa les parents Therrien au poste de la PP de Shawinigan.

Bref, on se lançait la balle, alors qu’on perdait des heures précieuses.

Armé de son amour paternel et probablement d’une certaine fibre de détective, Henri Therrien se dirigea dans les locaux de la station de radio CKSM où on lui permit de lire en ondes un communiqué qu’il avait composé au cours de la nuit.  En rendant publique les détails entourant la disparition de sa fille, Henri était tout simplement en train d’ouvrir l’enquête que la police se refusait de prendre en mains.

Dans la soirée du 10 août, un autre appel survint à la résidence des Therrien.  Cette fois, la voix d’une femme expliqua froidement que : « votre fille se trouve dans le Grand Rang Maskinongé avec mon mari.  Il ira la reconduire chez vous à condition que la police n’en soit pas avertie! »

Le lendemain, les Therrien apprirent qu’avant la disparition de Denise il y avait eu au moins trois cas similaires mettant en scène un homme donnant des rendez-vous à de jeunes filles près du même cimetière.  À chaque reprise, personne ne s’était présenté sur les lieux et les jeunes filles, accompagnées, étaient retournées chez elles.  Soit il s’agissait d’un canular ou d’un prédateur qui attendait la victime idéale.

Pour sa part, le chauffeur d’autobus expliqua à la police avoir laissé Denise Therrien à l’endroit prévu au matin du 8 alors qu’il n’y avait personne dans les environs.

Dans la journée du 11 août, de nouveaux soupçons se développèrent dans l’esprit d’Henri Therrien.  Un dénommé Marcel Bernier se présenta à sa porte en compagnie d’une religieuse qu’il dira être sa « sœur charnelle ».  L’homme offrait son aide pour les recherches.  Bien que ce visage ne lui soit pas complètement inconnu, Henri éprouva une étrange de sensation.  Occupé par ses recherches et le téléphone qui ne dérougissait plus, il refoula apparemment ce doute.

Le 13 août, une camionnette s’immobilisa devant la résidence des Therrien, alors qu’Henri et Jeanne d’Arc prenaient un peu d’air sur la galerie.  Dans le véhicule se trouvaient Bernier, sa femme et sa belle-mère.  Cette fois, l’énergumène utilisa un ton colérique pour lancer : « je sympathise beaucoup avec vous autres.  Ça prend un criss d’écoeurant pour avoir fait une affaire pareille!  Si je peux vous aider, faite-le moi savoir! »

L’arrivée d’un jeune hippie de Montréal, venu pour offrir son aide, apporta un autre indice de taille.  Celui-ci expliqua à Henri être passé par le cimetière St-Michel et avoir eu très peur face au comportement du fossoyeur.  En fait, ce dernier s’était mis en colère lorsque le jeune homme lui avait appris le but de sa visite.  Malgré tout, le fossoyeur était venu le reconduire directement chez les Therrien à bord de sa camionnette empreinte d’une odeur insupportable.

Lorsque la famille demanda à la PP de l’aider à faire cesser les nombreux appels anonymes reçus à la maison, on leur répondit qu’il en coûtait 3$ de l’heure pour retracer les appels.  Un policier, qui n’est cependant pas nommé dans le livre, aida la famille à obtenir ce service via la collaboration de la compagnie Bell.

La maison du fossoyeur du cimetière St-Michel, à Shawinigan-Sud.
La maison du fossoyeur du cimetière St-Michel, à Shawinigan-Sud.

Le 15 août, le caporal Michaud de la PP de Shawinigan débarqua chez les Therrien pour leur annoncer l’ouverture de son enquête.  Il était plus que temps!

Non seulement Henri Therrien avait devancé les policiers dans les recherches, mais il sera également le premier à soupçonner et à interroger Marcel Bernier.  En effet, c’est dans l’espoir d’obtenir un premier témoin qu’il marcha vers la maison du fossoyeur du cimetière St-Michel.  C’est là qu’il comprit que Marcel Bernier et le fossoyeur ne faisaient qu’un.  Devant le père de Denise Therrien, Bernier se montra très nerveux et affirma ne pas avoir vu Denise descendre du bus car il était occupé à faire les foins, un peu plus loin.  Il ajouta derechef qu’il visitait chaque matin les fosses fraîchement creusées pour vérifier si quelqu’un n’y avait pas déposé le corps de Denise.  Pour la deuxième fois, alors que les médias n’avaient fourni aucun détail en ce sens, Bernier supposait que la jeune femme de 16 ans avait été assassinée.

Le 18 août, une demande de rançon de 5,000$ arriva chez les Therrien par le courrier régulier.  La lettre dactylographiée était signée Claude Marchand.  La remise de la rançon fut un échec car personne ne se présenta au rendez-vous.  S’agissait-il seulement d’une diversion?

Les canulars se poursuivirent, tandis que la santé d’Henri déclina à vue d’œil.  Malgré tout, il fera lui-même le travail des policiers en s’occupant de la distribution des photos de sa fille auprès des médias et des postes de police de la province.  Incroyable mais vrai, ces derniers ne disposaient toujours d’aucune description détaillée de Denise Therrien.

Le 30 août, on annonça à Henri Therrien que, puisque la disparition avait eu lieu dans le comté de Champlain, « le travail de recherches effectué jusque-là pour la retrouver aurait dû être mené par la police [municipale?] de Trois-Rivières ».  Encore une fois, les autorités se lançaient la balle plutôt que de prendre ses responsabilités.

Le 15 novembre 1961, Henri se rendit directement à Montréal pour demander à rencontrer Josaphat Brunet, le directeur de la Police Provinciale, dans l’intention de lui demander que l’enquête soit confiée à la GRC.  Brunet refusera de le rencontrer.  Fin stratège, Henri invitera les journalistes à venir le rejoindre devant les bureaux de Brunet, mais l’inflexible directeur restera les bras croisés.

Depuis le tout début, la famille croyait fortement que Denise Therrien ne serait jamais montée à bord d’un véhicule contenant un seul homme.  De ce fait, ils en déduisaient que si elle avait été réellement enlevée il devait alors se trouver une femme sur les lieux et « ils maintiennent avec conviction cette hypothèse et ils l’ont signalée à maintes reprises aux autorités.  Pourtant, ces dernières se refusent à considérer leur point de vue ».

Pourtant, ce n’est un secret pour personne que les bons enquêteurs ont pour devoir d’envisager toutes les pistes possibles avant de pouvoir les écarter par des preuves solides, ce qui n’était visiblement pas le cas ici.  En fait, la police s’en tenait à une idée préconçue et prouvait donc son incompétence.

Heureusement, le policier Armand Savard refusa d’adhérer à cette école de pensée.  Il consacra beaucoup de temps en dehors de ses heures de travail pour donner à Henri un certain support dans son enquête.  Le caporal Pierre Roy de la PP de Trois-Rivières fera de même.  Malheureusement, en dépit de leurs efforts, le temps continua de s’écouler.

Laurette Beaudoin Ekenchuck
Laurette Beaudoin Ekenchuck

En juin 1962, une résidente du Cap-de-la-Madeleine, Laurette Beaudoin Ekenchuck, disparaissait.  Son nom allait refaire surface plus tard.

La même année, Marcel Bernier perdit son emploi de fossoyeur, en plus d’être impliqué dans une affaire de viol sur une jeune fille de 14 ans, également du Cap-de-la-Madeleine.  Les Therrien n’obtiendront cette information qu’en 1963.

Bernier sera arrêté et libéré sous caution.  Ce sera seulement au moment d’effectuer les recherches pour son livre qu’Isabelle Therrien découvrira le passé criminel de Bernier.  Entre autres, son casier judiciaire comportait des condamnations pour vol par effraction, vol à main armée, évasion et agression sexuelle.  Le 31 octobre 1963, Bernier écopa de six mois de prison pour cette affaire de viol.  Il clamera pourtant son innocence et ne passera que trois semaines derrière les barreaux puisque la plainte fut retirée le 9 janvier 1964.

Plus tard cette année-là, en apprenant que l’Honorable Claude Wagner, originaire de Shawinigan, serait bientôt nommé Procureur général de la province, Henri décida de lui écrire pour demander la réouverture de l’enquête.  Dès son entrée en fonction, en octobre 1964, Wagner confia au détective Richard Masson le mandat de reprendre l’affaire.

Les journalistes Claude Bédard et Jean Giroux furent affectés en permanence au dossier et suite à leurs démarches on dénicha quelques éléments nouveaux.  Pour la première fois, ils émirent l’hypothèse que Laurette Beaudoin aurait été la maîtresse de Bernier et que celui-ci l’aurait assassiné parce qu’elle avait commencé à le faire chanter.  Laurette aurait-elle été cette femme qui avait téléphoné chez les Therrien au soir du 10 août 1961?

Sans que son nom puisse paraître encore dans les médias, l’étau se resserrait autour de Bernier.  En décembre 1964, c’est sous le couvert de l’anonymat qu’il accorda des entrevues, niant son implication.  Assistés d’un chimiste, les policiers examinaient déjà le cimetière où Bernier avait travaillé en 1961.

Le 12 mars 1965, l’abbé Grégoire Leblanc, responsable du cimetière St-Michel, déposait une plainte contre Bernier, qui l’avait menacé d’une carabine en 1962.  C’est à Montréal, sur son nouveau lieu de travail, que Bernier fut arrêté par le caporal Olivier Cornet.

Au matin du 2 avril, Bernier décida soudainement d’avouer aux policiers être l’auteur du meurtre de Denise Therrien, ajoutant qu’il pouvait aussi les conduire à l’endroit où il l’avait enfoui.  Le soir même, des policiers l’accompagnèrent dans le rang St-Mathieu qui reliait la municipalité de Lac-à-la-Tortue à Shawinigan-Sud.  La neige les empêcha cependant d’aller plus loin et on se résigna à revenir plus tard.  Peu après, ce fut encore de sa propre initiative que Bernier aborda le sujet du meurtre de Laurette Beaudoin, dont il s’avoua être le meurtrier.

Marcel Bernier
Marcel Bernier

Grâce aux notes sténographiques, Isabelle Therrien nous présente les détails de l’interrogatoire de police, au cours de laquelle Bernier avoue clairement au détective Masson avoir tué Denise Therrien.  Selon lui, l’adolescente s’était présentée au rendez-vous.  Ne voyant personne, elle aurait rebroussé chemin.  C’est alors qu’il se rendit auprès d’elle avec sa camionnette, prétextant être l’envoyé de Claude Marchand.  Selon cette version, Denise Therrien serait montée avec lui sans hésitation.  Une fois dans ce boisé du rang St-Mathieu, Bernier lui aurait fait des avances, qu’elle aurait refusées.  Pour cesser de la faire crier, il l’aurait saisi, ce qui aurait fait perdre conscience à l’adolescente.  Par la suite, Bernier l’aurait frappé avec un tuyau avant de l’enterrer sans même savoir si elle était encore vivante.  Comme de raison, il insista sur le fait de ne jamais avoir abusé d’elle sexuellement.

Il avoua également être celui qui avait tendu des pièges à d’autres jeunes filles au cours de l’été 1961 avant de s’être attaqué à Denise.  Quant à la prostituée Laurette Beaudoin, il dit la connaître depuis plus d’un an (au moins depuis juin 1961) à l’insu de sa femme.  Il dira l’avoir tué au moment où Laurette l’avait menacé de révéler leur liaison à sa femme.  Il avait enterré sa seconde victime dans un lot du cimetière, un endroit qu’il décrivit dans les moindres détails.

Toutefois, cette version des faits n’expliquait toujours pas la voix de cette femme complice qui avait téléphoné chez les Therrien au soir du 10 août 1961.  De plus, cette histoire ne disait pas si Laurette était au courant de son implication dans le meurtre de Denise Therrien.

Le 6 avril 1965, le corps de Laurette Beaudoin fut exhumé à l’endroit indiqué.  Il faudra attendre quelques semaines pour en faire de même avec celui de Denise.

Le 28 avril, les parents Therrien, accompagnés de leur fille Micheline, se rendirent au poste de police de Shawinigan pour identifier des effets personnels appartenant à leur fille disparue.  Pour la première fois, Jeanne d’Arc réalisait que sa fille avait bel et bien été assassinée et qu’elle ne reviendrait jamais plus à la maison.  La pauvre femme s’effondra en sanglots.

Exhumation du corps de Denise Therrien en 1965.
Exhumation du corps de Denise Therrien en 1965.

Le 30 avril, le jour même où le corps de Denise était exhumé, Bernier changea une partie de ses aveux, admettant cette fois avoir tué Laurette Beaudoin parce que celle-ci le faisait chanter en lien avec son implication dans le meurtre de Denise Therrien.  En fait, Laurette aurait retrouvé chez lui le porte-monnaie de l’adolescente peu de temps après l’incident et elle s’était servie de cette information pour lui soutirer de l’argent.  À la fin de mai 1962, Bernier en avait eu assez et s’était débarrassé de Laurette.

Le 11 mai 1965, c’est au Palais de Justice de Shawinigan que débuta l’enquête du coroner sur la mort de Laurette Beaudoin, présidée par le juge Léon Girard.  Marcel Bernier répéta sensiblement la même histoire.  En après-midi, l’enquête s’orienta exclusivement sur la mort de Denise Therrien.  Accompagnés de leur fille aînée Micheline et de leur avocat Me Pierre Deschênes, les parents de la victime tenaient à être présents.

Dès son apparition à la barre, Bernier demanda à ce qu’on lui permette de raconter les faits sans être interrompu.  Il donna d’abord l’impression de vouloir se justifier en laissant entendre qu’il souffrait d’un problème épileptique.  Étrangement, il ne semblait pas détester l’attention que lui réservaient les médias.  Cette fois, il dira ne plus se souvenir du moment précis où il s’était retrouvé seul dans le bois avec sa jeune victime, à bord de sa camionnette.  En fait, il ajouta la présence d’un hélicoptère : « soudainement, un hélicoptère est passé au-dessus de ma tête et à ce moment, que s’est-il passé?  …sincèrement, je vous … je dois vous avouer que je ne m’en souviens pas du tout.  Ce que je sais, c’est que Denise Therrien est morte et a été enterrée, c’est tout monsieur ».

L’interrogatoire mené par le juge Girard permit ensuite d’en apprendre davantage.

–          Lui avez-vous fait des propositions quelconques?, questionna le juge.

–          Non, monsieur.  Ça s’est fait tellement vite que … sincèrement, je vous dis que rien n’a été fait à cet enfant-là.  Je lui ai demandé de m’embrasser … ça a été tout, à part de ça.

–          Est-ce qu’elle a consenti ou si elle s’est rebellée?

–          Elle n’a pas voulu.  Elle a crié … elle criait au secours.

–          Quand vous l’avez entendu crier, qu’avez-vous fait?

–          Je lui ai mis la main sur la bouche … je l’ai couchée sur le siège.

–          Elle criait encore après que vous lui avez mis la main sur la bouche?

–          Non, parce que je la tenais … sur la bouche.

–          Que s’est-il passé après l’avoir couchée sur le siège?

–          Il devait y avoir quelque chose dans le camion, parce que je l’ai frappée une fois … je crois … ça devait être un bout de tuyau … je ne sais pas … sur la tête … je crois, je ne sais pas.

Il avait mentionné avoir utilisé le même type d’arme pour assassiner Laurette Beaudoin, ce qui commençait à ressembler à un certain mode opératoire.

En revenant au cimetière, après l’avoir enterré tel que mentionné, il aurait découvert que la sacoche de Denise se trouvait toujours dans son camion.  Bernier dira également être revenu sur les lieux un mois plus tard pour vérifier si des animaux sauvages n’avaient pas tenté de déterrer le corps.

Questionné à propos des autres filles qu’il aurait tenté de piéger avant le meurtre de Denise, il deviendra soudainement très vague tout en mettant la faute sur sa médication.  Or, l’enquête policière démontrera qu’aucun hélicoptère n’avait survolé le secteur le 8 août 1961 et que ses antécédents psychiatriques n’étaient pas aussi importants qu’il voulait le faire croire.

Le Dr Jean-Paul Valcourt, responsable de l’autopsie, fut ensuite appelé à la barre.  Lorsqu’on lui montra les photos de du crâne de Denise, il donna son avis.

–          Ces photos, dit-il, démontrent que le crâne de la jeune fille porte des traces de multiples fractures avec enfoncement, à l’avant droit et gauche ainsi que sur les côtés et à la base postérieure.  Je n’ai noté aucune autre fracture ailleurs que sur le crâne.  Le squelette était encore partiellement vêtu de certains vêtements féminins et son crâne démontrait plusieurs fractures bien suffisantes et importantes pour avoir été la cause du décès, si la personne était encore vivante au moment des impacts.

Michel, le frère de Denise Therrien, et son père Henri Therrien, attendant le verdict à l'enquête du coroner en 1965.
Michel, le frère de Denise Therrien, et son père Henri Therrien, attendant le verdict à l’enquête du coroner en 1965.

Le 12 mai 1965, la famille put enfin réaliser une partie de son deuil en procédant aux funérailles de Denise.  Ironiquement, les restes de la pauvre jeune femme furent inhumés … dans le cimetière St-Michel.

Le procès de Marcel Bernier, présidé par le juge Paul Lesage, s’ouvrit le 14 février 1966, toujours au Palais de Justice de Shawinigan.  Me Jean Bienvenu agissait à titre de procureur de la Couronne, tandis que la défense était assurée par Me Guy Germain.  Avant même que se termine la sélection des jurés, Henri Therrien s’écroula, victime d’un violent malaise.  Ce sera le pathologiste Valcourt qui lui prodiguera les premiers soins.

Le 16 février, Me Bienvenu créa toute une surprise en appelant le témoin Claude Marchand, qui avait déjà travaillé pour Bernier, très brièvement cependant.  Le procureur présenta ensuite un autre homme du même nom, qui avait deux enfants et dont la femme était malade au cours de l’été 1961.  Ce dernier connaissait Bernier de vu seulement.  L’accusé s’était-il inspiré de cet homme pour forger son histoire de guet-apens?

Le témoin Léopold Lambert expliqua que le 9 ou le 10 août 1961 Bernier lui avait confié que « c’était facile pour un gars de ramasser une jeune fille, de l’amener dans les branches et de l’embarquer dans une machine ».  Pour sa part, le curé Grégoire Leblanc vint raconter qu’en 1962 Bernier lui avait dit avoir vu descendre Denise Therrien de l’autobus au matin de sa disparition.  Mme Roland Angers, la belle-mère de l’accusé, raconta quant à elle qu’à la période des Fêtes de 1962, alors que Laurette Beaudoin était disparue depuis des mois, Bernier était apparu plus confiant, au point d’affirmer à sa femme et sa belle-mère être le seul à savoir où se trouvait le corps de Denise Therrien.

Le 21 février, le policier de la PP Roland Labissonnière vint raconter s’être fait passer pour un détenu et ainsi avoir récolté les confidences de Bernier, selon lesquelles il était bien l’assassin de Denise.  Comme la défense ne présenta aucun témoin, le procès se termina le 24 février avec les plaidoiries.  Le soir même, Marcel Bernier fut reconnu coupable et condamné à être pendu le 22 juillet suivant.  Cependant, son exécution sera reportée à quelques reprises avant d’être commuée en sentence d’emprisonnement, à la grande déception des parents Therrien qui auraient préféré voir mourir l’assassin de leur chère enfant.  À cette époque, le débat sur la peine de mort était en train de changer les mentalités et les pendaisons se faisaient de plus en plus rares, jusqu’à l’abolition officielle en 1976.

Malheureusement, le procès n’avait toujours pas pu répondre à une question : qui était la femme derrière l’appel anonyme passé chez les Therrien au soir du 10 août 1961?  Était-ce la femme de Bernier ou Laurette Beaudoin?  Y avait-il eu une alliance meurtrière derrière cet enlèvement?

En mars 1968, une demande d’appel fut déposée, basée principalement sur de nouvelles révélations de Bernier.  Sa demande fut cependant rejetée.  En mal d’attention, il semble que le meurtrier cherchait par tous les moyens à se libérer de l’anonymat de sa cellule.

En février 1970, Bernier reconnaîtra sa culpabilité devant le juge Yvan Migneault dans l’affaire de Laurette Beaudoin et écopera ainsi d’une sentence de 25 ans.

En février 1975, Allô Police apprenait à ses lecteurs que Marcel Bernier s’était évadé.  En fait, suite à une permission de trois jours accordée en juillet 1974, il n’était pas revenu à la prison.  La famille et la police apprirent la nouvelle en même temps, tandis que le meurtrier était en cavale depuis 7 mois.  Il sera cependant retrouvé quelques semaines plus tard.

À la même époque, Henri Therrien prenait sa retraite.  En dépit de son courage, ce drame l’avait transformé à tout jamais, à la fois physiquement et mentalement.

Le crâne de Denise Therrien prouve qu'elle a reçu au moins deux coups très violents à la tête.
Le crâne de Denise Therrien prouve qu’elle a reçu au moins deux coups très violents à la tête.

Et, comme si ce n’était pas assez, une autre brique s’abattit sur la tête des Therrien.  Du fond de sa cellule, Bernier commença à rédiger ses mémoires, dans lesquelles il prétendait effrontément à son innocence.  « Il reconnaît dorénavant avoir trempé dans quelques-uns des événements ayant trait à l’enlèvement de la jeune Therrien, mais il réfute catégoriquement sa responsabilité dans l’assassinat », écrit Isabelle Therrien.

Bien entendu, celle-ci dénonce ces mémoires en écrivant que « on prend bien soin, dans l’épilogue du livre, de laisser croire à la culpabilité potentielle d’une autre personne que Marcel Bernier, celle-ci ayant supposément agi sous le pseudonyme de Tremblay.  Pourtant, des recherches ont déjà été entreprises par des inspecteurs qui avaient été mandatés pour tenter de donner un visage à ce Tremblay et vérifier si cette théorie était plausible.  Mais jamais rien, dans leurs démarches, n’avait permis de prouver la pertinence de rouvrir une enquête ».

J’ai moi-même entendu certaines rumeurs en ce sens, mais en les comparants aux preuves amenées par le livre d’Isabelle Therrien elles ne tiennent pas la route.  Au moment d’écrire ce billet, un ancien policier aurait apparemment l’intention de publier un livre sur ses propres recherches.  Comment ne pas entretenir un doute sur ces profiteurs de légendes?  Après tout, si de tels hommes détiennent de véritables preuves qu’ils attendent de dévoiler afin de mousser la vente d’un livre, on devrait se demander si cela n’est pas une forme d’obstruction à la justice.  L’Histoire nous a démontré souvent l’existence de ces opportunistes.

Isabelle Therrien précise également ce constat intéressant : « dans le livre Le Fossoyeur, Bernier termine son récit sur la mort de Laurette Beaudoin en attestant l’avoir transpercé à l’aide d’une longue barre de fer utilisée pour repérer les cercueils au fond des fosses.  Après l’avoir recouverte de terre, se saisissant de cette barre, il s’était arc-bouté pour lui porter un dernier coup, la perçant de part en part, pour l’achever.  Or, le rapport provenant de l’institut de médecine légale est venu certifier qu’aucune perforation du thorax ou de l’abdomen n’avait été décelée et qu’on n’avait remarqué aucune fracture sur le squelette de Laurette Beaudoin ».

Bien que Marcel Bernier[1] s’éteignit le 22 mai 1977, son projet de livre fut soutenu par le député fédéral Jacques Lavoie, ce qui permettra donc la publication de cet œuvre de mauvais goût aux éditions Stanké.  D’ailleurs, le juge Jean Bienvenu, qui avait été procureur de la Couronne lors du procès de 1966, déclara à la sortie du livre que « Bernier avait fait suffisamment de mal aux parents de l’adolescente, mais il a senti le besoin de rappeler ce mauvais souvenir en publiant ce livre que je juge répugnant au plus haut degré ».

Le véritable héros de cette histoire est sans aucun doute Henri Therrien, qui s’est finalement éteint le 20 février 2001 et dont la dépouille fut inhumée au côté de sa chère Denise.  Si les annales judiciaires du Québec doivent retenir un point important de cette affaire c’est bien le courage de cet homme qui a tout tenté pour retrouver sa fille et lui rendre justice.

Finalement, avant de nous laisser, l’auteure ne manque pas de souligner les émotions provoquées par la sortie du film La lâcheté en 2007, dont le scénario se basait presque uniquement sur le livre de Bernier.  Si elle n’ose pas aller plus loin dans ses critiques, j’ajouterai sans hésiter que ce film est un navet tout à fait inutile à notre culture.  Un film basé sur le livre d’Isabelle Therrien ou sur les transcriptions sténographiques du procès aurait certainement permis d’apporter une perspective beaucoup plus intéressante en lien avec le drame vécue par la famille.  On se demande alors pourquoi les concepteurs n’ont pas pris le temps de rencontrer la famille Therrien, question d’obtenir l’autre côté de la médaille.  Après tout, c’est probablement là que se situe vraiment la lâcheté!

Le fait que ce livre ait été écris par un membre de la famille Therrien permet d’apporter un regard tout personnel et on comprendra plus facilement le sentiment de culpabilité vécu par Henri, qui s’en voulait de ne pas avoir reconduis sa fille au matin du 8 août, et par Micheline, qui se pardonnait mal d’avoir suggérer sa sœur pour cet emploi.  Si ce processus de culpabilisation est tout à fait normal dans ce genre de circonstances, on comprendra que la famille n’avait rien à se reprocher.  Bien au contraire!

Ce livre est malheureusement trop rare à dénicher.  Pourtant, il est un outil essentiel pour l’étude de notre histoire judiciaire québécoise.  Je lève donc mon chapeau à Isabelle Therrien, dont l’ouvrage permettra de fournir une source de références sérieuse qui permettra de mettre en perspective un livre comme celui de Bernier ou alors d’autres écrits qui pourraient faire un jour leur apparition dans l’avenir.

À lire: l’introduction du livre « L’affaire Denise Therrien » sorti en librairie en juillet 2015: https://historiquementlogique.com/laffaire-denise-therrien-une-affaire-classee-lintroduction/


[1] Dans son livre, Isabelle Therrien mentionne que Bernier était originaire de Ste-Geneviève-de-Batiscan.  Il semble que ce soit effectivement le cas, puisque le répertoire des naissances de ce village mentionne un Joseph Louis Marcel Bernier né le 24 mars 1922.  Il avait un frère prénommé Georges né en 1927 et une sœur Marie Geneviève Rita née en 1919.  Ses parents étaient Wilfrid Bernier et Marie Jacques.