Octobre 70: Épilogue

         Rosa Rose ou Rose Rose, s’est éteinte en 1981 du cancer du sein, quelques mois seulement avant la libération de son fils Paul Rose.  Dans un article paru sur le web, le fils de Paul Rose affirme qu’en dépit du fait qu’il n’avait pas connu sa grand-mère, celle-ci était « très éveillée socialement et politiquement malgré son peu d’instruction, elle a eu une influence majeure sur ses enfants »[1].  On y apprend également qu’après les événements de 1970 elle avait continué d’appuyer ses fils dans les médias.

Il semble qu’il en ait été autrement pour le patriarche, car il paraissait « peu intéressé à la chose publique et plutôt suspicieux devant tout engagement politique ».  Jean-Paul Rose s’est éteint en 1980.  Selon le registre de l’état civil, on retrouve un Jean-Paul Rose, né en 1917, qui s’est éteint le 22 octobre 1980 à Montréal. Selon le même registre, Rose, qui avait pour nom de naissance Doré, est morte le 23 janvier 1981. Elle était née le 2 novembre 1914.

Dès 1971, Gérard Pelletier publie La crise d’octobre aux Éditions du Jour. Bien qu’il avoue sa partialité, ce livre, à mon avis, reste encore d’actualité par sa lucidité et son honnêteté. Loin de voir les choses uniquement en noir ou en blanc, Pelletier soulève des idées intéressantes et aussi des contradictions qui nous font encore réfléchir.

En 1977, le livre de Pierre Vallières, L’exécution de Pierre Laporte : les dessous de l’opération essai, était publié aux éditions Québec-Amérique.  Cet ancien terroriste soi-disant repenti qui a tenté de flirter avec René Lévesque commet l’une de ses plus grandes erreurs en page 74 lorsqu’il écrit : « avec l’un des otages tué par le FLQ, donc par le séparatisme […] ». C’est une erreur de confondre les deux idéologies. L’un est un mouvement terroriste et criminel s’inspirant d’une certaine idée de l’indépendance, alors que l’autre est un projet politique pacifiste. Il suffit de lire la biographie que Pierre Godin a consacrée à René Lévesque pour s’en convaincre.

Toutefois, le fait de voir Vallières confondre les deux pourrait traduire une certaine motivation des felquistes, à savoir qu’ils croyaient avoir l’appui de toute la population, ce qui pouvait les propulser à commettre des actes toujours encore plus violents. Le bon vieux syndrome de l’intimidateur de la cour d’école qui se laisse encourager par les élèves!

Vallières a soulevé tout de même un point qui, du moins au départ, pouvait sembler intéressant. Il se demandait comment Pierre Laporte avait pu être enlevé si facilement, et surtout pourquoi la police ne le protégeait pas ce jour-là. En effet, cela peut sembler curieux, surtout quelques jours après l’enlèvement de Cross. Vallières a sauté sur l’occasion pour dénoncer le fait que la police disait pourtant protéger Laporte, mais il semble plutôt qu’on effectuait de simples patrouilles près de chez lui à intervalles réguliers. Un autre point de vu naît dans un article publié dans La Presse, le 8 octobre, où on peut lire simplement que « l’enlèvement de M. James Richard Cross a plongé les milieux parlementaires dans une profonde inquiétudes ». Cette simple phrase révélerait-elle le fait que l’inquiétude était plus élevée à Ottawa justement parce que le FLQ menaçait depuis des années déjà les institutions fédérales? Cela démontrerait-il que le gouvernement provincial, en dépit d’une protection rapprochée accordée à Bourassa, ne se doutait aucunement que l’on puisse s’en prendre à Laporte?

Après tout, Francis Simard dira dans son livre que l’enlèvement de Laporte – quoiqu’on puisse remettre ce détail en doute – a été décidé à la dernière minute. Pourtant, Vallières affirmera que tout était planifié depuis longtemps et que cela faisait partie d’un complot. Évidemment!

Il aurait fallu pouvoir vous entendre dans vos mensonges, messieurs les felquistes!

À quelques reprises, Vallières s’attaque au livre de Pelletier, sans grande surprise.  Mais de la part d’un auteur adulé par certains, entre autre pour Nègre blanc d’Amérique, la plume de Vallières n’est pas à la hauteur de Pelletier, qui manie le verbe beaucoup mieux que lui.

À l’image de plusieurs auteurs qui raffolent de l’idée de la conspiration, Vallières suggéra bien des hypothèses sans pour autant en faire la preuve.  Pour lui, le gouvernement fédéral avait tout organisé, impliquant même Claude Ryan dans le complot sans pour autant emmener d’argument convaincant.

Quand on insiste pour voir un complot dans une affaire quelconque, on finit toujours par trouver des arguments. La différence réside cependant dans la valeur de ces arguments. Dans le cas de Vallières, ils ne tiennent pas la route.

En 1982, les éditions Stanké publièrent Pour en finir avec octobre, écrit par Francis Simard en collaboration avec les frères Rose et Bernard Lortie.  Le livre est dédié à Michel Viger, l’homme qui les avait aidés à se cacher après le meurtre de Pierre Laporte.

Tout comme Vallières, Simard ne faisait aucune allusion aux nombreux crimes commis par le FLQ entre 1963 et 1970. Pourtant, son livre présente dès les premières pages une « chronologie sommaire » des événements marquants. Il a décidé de les faire commencer en 1967 avec la démission de René Lévesque du parti Libéral.

La première contradiction avec les écrits de Vallières survient assez rapidement, puisque Francis Simard admet avoir enlevé Laporte avec ses complices. Vallières faisait clairement planer le doute sur d’autres individus qu’il préférait garder mystérieux, évidemment.

Pour répondre encore une fois à l’illogisme de Vallières, qui prétendait qu’une lettre n’avait pu être écrite par des gars du FLQ en raison du fait qu’elle contenait trop d’anglicismes, et bien je vous invite à lire ou simplement consulter le livre de Simard : il en est rempli[2].

Le lecteur d’aujourd’hui s’attendrait à un livre plus révélateur et introspectif, mais il faut admettre que le bouquin de Simard est plus logique que celui de Vallières.  Il ne parle d’aucun complot et tente même d’assumer ses erreurs : « Il y a des responsabilités qu’il faut prendre et assumer par rapport à ce qui s’est passé durant la crise d’Octobre.  De mon côté, je ne veux pas la diminuer ou l’amoindrir cette responsabilité. Je veux l’assumer au boutte!  Ceux qui étaient au pouvoir à cette époque, ils s’arrangeront avec leur conscience s’ils en ont une … »[3].

Tetley écrira : « En octobre 2000, les « anciens » du Parti Québécois ont décliné l’invitation à prendre part aux divers débats radiodiffusés ou télévisés sur la Crise et leur formation politique a refusé d’y envoyer des représentants. Dans le cadre d’une émission montréalaise d’une heure à laquelle Claude Ryan, Marc Lalonde et moi-même avons collaboré, Radio-Canada a fait venir d’aussi loin que Sept-Îles l’ex-avocat du FLQ Robert Lemieux devant le refus persistant du PQ d’y participer »[4].

Dans son livre, William Tetley rapporte un fait intéressant : « dans le cadre d’une journée tenu en 2000 à l’UQAM pour souligner le trentième anniversaire de la Crise, les participants et l’auditoire ont discuté de la Loi sur les mesures de guerre à l’exclusion de presque tout autre sujet. Le dépliant, les affiches et les documents officiels du colloque arboraient une photo pleine page d’un soldat casqué qui, après examen minutieux, s’avérait être un membre de la police spéciale du dictateur chilien Augusto Pinochet. Les organisateurs du colloque, dont l’ex-felquiste Robert Comeau, ont dit avoir été incapables de trouver une photo de soldat canadien casqué en octobre 1970. Incidemment, j’étais la seule personne invitée pour représenter les gouvernements fédéral et provincial, et aucun membre du Parti Québécois présent ou passé ne s’était porté volontaire pour prendre la parole au colloque »[5].

En 2010, l’ancien policier Claude Lavallée publiait ses mémoires aux Éditions de l’Homme sous le titre Révélations d’un espion de la SQ.  En page 206, il écrit : « Sept an plus tard, l’écrivain Pierre Vallières, ancien membre du FLQ ayant opté pour la non-violence, proposerait une thèse de complot assez délirante, contenant toutefois quelques vérités (entre autres concernant les motifs de Trudeau dans sa lutte sans merci contre les séparatistes et sa campagne de peur), mais fausse dans son ensemble, à mon avis.  Il a suggéré notamment (et je pense un peu comme lui) que cet enlèvement avait bien servi le gouvernement libéral, qui n’ignorait pas que le ministre corrompu faisait l’objet d’une enquête policière, la preuve étant dans la manière expéditive dont l’enquête sur ces événements s’était conclue. Il s’approchait de la vérité, mais la vérité était ailleurs. Dans ce livre, il relate souvent des faits se rattachant aux activités de la SQ en tenant pour acquis qu’elle était partie prenante d’un complot. Je ne crois pas du tout que la SQ ait participé à un complot, mais je sais qu’il régnait à tous les échelons une certaine incompétence, et que de plus, la hiérarchie était craintive et désorientée ».

Le plus intéressant, c’est que Lavallée révèle à ses lecteurs avoir été un spécialiste de l’écoute électronique. Or, c’est pour ses talents dans ce domaine qu’il a été appelé à poser une ligne d’écoute à l’arrière de la demeure de Rosa Rose, la mère des frères Rose. Ainsi, il a pu entendre un appel effectué par Paul Rose, demandant à sa mère de détruire des papiers dans ses poches de manteau. « C’est alors que nous avons compris que nous avions probablement laissé passer le suspect sans le reconnaître. Un homme, bien mis, en veston cravate, les cheveux courts, était en effet sorti de chez Rosa Rose, au moment même où notre voiture de surveillance s’installait. […] J’ai souvent pensé que si nous avions pu l’intercepter à ce moment, nous aurions retrouvé le ministre en vie »[6].

Le fait le plus important, cependant, survient lorsqu’il admet avoir enregistré une conversation entre Paul Rose et son avocat Me Robert Lemieux. « À un moment de la conversation, il a dit à peu près ceci : « Durant sa détention, Laporte nous suppliait de lui sauver la vie. Il n’était pas du tout l’homme fort que le public connaissait! C’était une poule mouillée. Il nous a offert de grosses sommes d’argent et il est allé jusqu’à nous offrir des jobs très importantes dans son gouvernement. … J’avais pitié de lui… La dernière journée, on s’est absentés quelques heures et, quand on est revenus, il était par terre en dessous de la fenêtre qu’il avait brisée pour essayer de s’évader. Il saignait comme un cochon, il était plein de sang. On lui avait attaché les mains et les pieds, mais il ne semblait pas prêt à subir ce traitement trop longtemps. Quand on a vu qu’on ne pouvait pas faire grand-chose pour lui, parce qu’il nous était impossible de faire venir un médecin ou de l’amener à l’hôpital, on l’a fini, avec la chaînette qu’il avait dans le cou » »[7].

Évidemment, si cet enregistrement existe, nous sommes en droit de nous demander où il se trouve aujourd’hui. Si elle se trouve parmi les boîtes du fonds des enquêtes de la SQ, qui ne seront pas accessibles avant plusieurs décennies encore, espérons que la bande magnétique ne se dégrade pas et permette aux futurs chercheurs de bien en apprécier le contenu.

L’enquête du coroner Jacques Trahan fut-elle expéditive, comme le prétendait Pierre Vallières?

Quand on constate à cette lecture que des témoins partisans ont refusé de témoigner ou même perturbé la salle d’audience, il est évident que le coroner Trahan s’est montré excessivement patient. D’ailleurs, il n’a jamais fait l’erreur de commenter leurs opinions ou de se laisser entraîner dans leurs inepties. Il s’en est tenu aux faits.

Par moment, l’enquête a même traîné en longueur, ce qui est le contraire de la signification que l’on accorde au mot expéditif. Quant au fait qu’on y aurait révélé peu de choses, comme le reprochait Vallières, il faudrait sans doute blâmer ces mêmes témoins qui se sont moqués de l’opinion publique, et cela en faisant tout en leur pouvoir pour cacher la vérité et jouer à la victime.

C’est aussi en 2010 que les éditions Lux publièrent Le procès des Cinq, dont les auteurs étaient nommés à titre postum – Chartrand, Vallières, Gagnon, Lemieux et Larue-Lajoie – puisqu’on présentait seulement des extraits des notes sténographiques et aucune mise à jour de l’affaire, exception faite d’une préface signée par Louis Hamelin.  Dépourvue de toute objectivité, ce petit livre qui pourrait aussi bien passer pour un pamphlet, vante les mérites de certaines idées véhiculées par les « Cinq » à l’époque de leur procès de 1971. Mais étant donné les 139 pages de ce petit ouvrage, il m’apparaissait déjà malhonnête puisqu’il était évident, rien qu’à l’examiner, qu’on n’y présenterait pas la totalité du procès pour ainsi laisser le lecteur tirer exhaustivement ses propres conclusions. Bref, on en présente d’extraits choisis pour, encore une fois, dépeindre ces personnages comme des victimes d’un système et des intellectuels sans égal.

Il paraît en effet étrange de voir Hamelin vanter les mérites d’un Vallières en omettant, bien sûr, ses implications dans des meurtres, comme celui de Thérèse Morin en 1966. C’est d’ailleurs une tendance évidente dans les écrits pro-felquistes, à savoir qu’on minimise les dégâts en passant sous silence les victimes directes et indirectes des actions prises par le FLQ dans les années 1960.

Bien sûr, on ne sera pas surpris de voir Hamelin dans sa préface parler « des prisonniers politiques ».


[1] Consulté le 12 août 2017 : http://lautjournal.info/articles-mensuels/318/je-le-jure-sur-la-tete-de-la-mere-paul

[2] À titre d’exemple, Simard utilise des mots ou expressions comme « cheap labor », « storage », « shipping », etc.  Je vous laisse découvrir vos propres trouvailles.

[3] Simard, p. 56-57.

[4] Tetley, p. 18.

[5] Tetley, p. 18.

[6] Claude Lavallée, Révélations d’un espion de la SQ, p. 207-208.

[7] Ibid., p. 224.

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Octobre 70: la comparution des frères Rose (35)

Francis Simard

 

4 janvier 1971

Le premier témoin appelé ce jour-là fut Laval Perron, technicien pour la Sûreté du Québec. Il fut d’abord interrogé par Me Jacques Ducros de la Couronne. Il raconta s’être rendu au 5630 rue Armstrong pour y prélever des empreintes.

  • Pourriez-vous dire à monsieur le coroner les empreintes digitales de qui, après vérification, vous avez pu trouver à 5630 rue Armstrong?, questionna Me Ducros.
  • J’ai pu vérifier et examiner les empreintes de Jacques Rose, Paul Rose, Francis Simard et Bernard Lortie.
  • Est-ce que vous y avez aussi trouvé les empreintes de feu monsieur Pierre Laporte?

Quant à l’examen de la voiture à bord de la laquelle on avait retrouvé le corps de Laporte, Perron y avait trouvé l’empreinte du « majeur droit de Bernard Lortie à l’intérieur sur la vitre de la porte de devant ».  On lui laissera ensuite préciser qu’il s’agissait de la porte de droite.

Le témoin suivant fut Raymond Bellemare, capitaine à la Sûreté du Québec. Le 17 octobre, c’est lui qui avait trouvé le cadavre dans la voiture.

  • Est-ce qu’à cette occasion quelqu’un vous a remis un communiqué de presse?, lui demanda Me Ducros.
  • Oui, une personne qui s’est identifiée comme étant Michel St-Louis du poste CKAC Télémédia Québec m’a remis effectivement un communiqué.

Me Ducros lui présenta le communiqué en question afin de lui permettre de bien l’authentifier. Le document fut déposé en preuve sous la cote P-58.

  • Pourriez-vous lire à monsieur le coroner le texte de ce communiqué?
  • « Face à l’arrogance du gouvernement fédéral et de son valet, Bourassa, face à leur mauvaise foi évidente le FLQ a donc décidé de passer aux actes. Pierre Laporte, ministre du chômage et de l’assimilation, a été exécuté à 18h18 ce soir par la cellule Dieppe Royale 22e. Vous trouverez le corps dans le coffre du Chevrolet vert 9J2420 à la base de St-Hubert. Nous vaincrons. FLQ. Les exploiteurs du peuple du Québec n’ont qu’à bien se tenir ».  … Et, de plus, apparaissait un graphique indiquant où découvrir la voiture en question.
  • Et c’est bien à cet endroit-là que vous avez découvert l’automobile dans laquelle se trouvait le corps de monsieur Laporte?
  • Oui, Votre Seigneurie.

C’est ensuite qu’on appela Francis Simard dans la boîte des témoins.  Dès son apparition, il tenta un coup d’éclat en s’inspirant nettement du discours que Charles De Gaule avait fait à Montréal en juillet 1967, lançant « Vive le FLQ!  Vive le Québec libre! ».  Cette incartade fit aussitôt réagir le coroner Trahan.

  • Une minute s’il vous plaît, lança Trahan. Vous êtes en cour. Si vous voulez, vous allez répondre aux questions qui vont vous être posées, normalement.  Voulez-vous avancer dans la boîte s’il vous plaît?
  • Alors, fit le greffier, mettez la main droite sur l’Évangile…
  • Ah non!, répliqua Simard. D’après ce que je vois, comme l’armée est au Québec je me considère comme prisonnier de guerre. Tout ce que j’ai à donner c’est mon numéro : 42.  Je n’ai pas d’affaire à prêter serment.

Après que Me Ducros lui eut fait dire qu’il avait cinq avocats, dont Robert Lemieux, le greffier demanda à nouveau à Simard de mettre sa main droite sur l’Évangile afin de prêter serment.  Il s’avéra que seul Me Lamarre était présent.

  • Non, non, moi je n’ai pas de serment à faire.
  • Alors, intervint encore le coroner, avant de prendre cette décision-là, est-ce que vous préférez parler à Me Lamarre qui est votre avocat qui est ici présent?
  • Non, non.  Je n’ai pas d’affaire à parler à l’avocat, moi.  La Bible c’est bien que trop sérieux pour moi.  Je ne mettrai jamais la main là-dessus.
  • Peut-être que Me Lamarre pourrait aviser son client de ses droits et de ses obligations, monsieur le coroner, suggéra alors Me Ducros.
  • Ah, mes droits je les connais, répliqua Simard. Puis mes obligations je n’en ai pas. Les seules obligations que j’ai c’est vis-à-vis mes opinions révolutionnaires.
  • Alors, refusez-vous …?, commença le coroner.
  • Puis je les respecte.
  • …monsieur, de …?
  • Ah, je refuse.
  • … de prendre le conseil …?
  • Ah, je n’ai pas besoin de conseils.
  • … que va vous donner votre avocat, Me Lamarre?
  • Bien, je vous dis, la seule chose que je peux prendre c’est mon opinion révolutionnaire. Et, là-dessus, je n’ai pas d’affaire à prêter serment.  Je n’ai rien à dire icitte.  Absolument rien.
  • Alors, là, ce matin vous ne voulez rien dire?
  • Ah, pas rien que ce matin. Je n’ai rien à dire.
  • Très bien, monsieur. Retirez-vous.
  • Vivre le Québec libre! Vive le FLQ!
  • Vous m’impressionnez énormément, lança finalement Me Ducros.
Paul Rose

Le coroner se doutait-il que les complices de Simard agiraient de la même façon?  Quoi qu’il en soit, il se devait tout de même de laisser Me Ducros appeler le prochain témoin, Jacques Rose. En dépit de ce spectacle pathétique, il fallait laisser la chance au coureur.

Contrairement à son camarade, Jacques déposa sa main droite sur la Bible et jura de dire toute la vérité.  Mais lorsque le greffier lui demanda son nom, on eut droit à une autre boutade.

  • Votre nom?
  • En tant que prisonnier de guerre vous savez à quoi vous en tenir, je pense.
  • Voulez-vous donner votre nom, monsieur Rose, s’il vous plaît?, intervint Me Ducros.
  • Alors, quel est votre nom, monsieur Rose?, questionna le coroner.
  • Pardon?
  • Quel est votre nom?
  • Selon la Convention de Genève…
  • Je veux simplement, monsieur, je vous pose une question. Vous êtes un homme intelligent, je vous pose une question, je voudrais purement et simplement savoir votre nom.  Ce n’est pas un discours que je vous demande.  Je vous demande votre nom?
  • Regardez dans la bureaucratie, là, c’est marqué 54. Mon nom, mon pedigree…
  • Je vous demande …?
  • … au complet.
  • Je ne veux pas discuter longtemps avec vous.
  • Ah, moi non plus.
  • Je veux savoir si vous voulez donner votre nom ou pas le donner?

Me Ducros lui demanda ensuite s’il avait un avocat et Rose répliqua : « j’informe la Cour que j’ai fait appel à monsieur, Me Lemieux, l’honorable Me Lemieux, un gars honnête et humain avant tout ».

  • C’est Me Lemieux qui est votre avocat?
  • J’en fais, j’en fais la demande.

Après quelques courtes tergiversations, Me Ducros se montra direct dans une question.

  • Monsieur Rose, est-ce que je peux vous poser une question : qui a tué monsieur Pierre Laporte?
  • Ah, vous êtes un … oui, ça, remarquez que je n’ai pas à répondre.
  • Vous n’avez pas à répondre?
  • Vous refusez de répondre?
  • Je refuse de répondre là-dessus.
  • Alors, intervint encore le coroner Trahan, vous avez l’intention bien solide de ne pas vouloir parler ici aujourd’hui, répondre aux questions qui vont vous être posées?
  • Je demande à la Cour, là, la réouverture de l’enquête Turcot en 65…
  • On y verra après, répliqua Me Ducros.
  • … sur la mort de sept travailleurs du Québec qui ont été tués comme le caporal Dumas, de la même façon, par les gros millionnaires, les gros big shots.
  • Excusez une seconde, fit le coroner. Je ne crois pas que ça soit nécessaire aujourd’hui de faire des déclarations sur l’enquête Turcot.
  • Non, mais les enquêtes réouvertes ça dérange bien du monde.
  • On va finir celle-là, suggéra Me Ducros.
  • Surtout celle-là. Je pense que vous étiez impliqué là-dedans aussi.
  • Juste une seconde, monsieur, fit le coroner. Tout ce que je peux dire ce matin – et je le dis avec fermeté et courage – …
  • Ah, moi aussi, moi aussi.
  • Une seconde, s’il vous plaît, monsieur. La politesse ça existe en tous lieux et toujours.
  • Puis, ça, j’espère …
  • Je vous demande, monsieur, de vous taire!
  • J’espère que la Cour va être polie envers les accusés.
  • Voulez-vous vous taire une seconde!? C’est moi qui parle. Tout à l’heure on vous donnera la chance de parler. Sur l’échangeur Turcot, monsieur, j’invite – ce matin je n’en aurais pas parlé si vous n’en aviez pas parlé – j’invite le journaliste de Québec-Presse qui a écrit le petit article dimanche à venir …
  • Ah, on a déjà écrit là-dessus?
  • … à venir me voir…
  • Ça promet!
  • … à venir me voir puis je vais lui montrer, moi, qu’il était complètement dans l’erreur et qu’il s’adresse également à monsieur Giroux qui était un des chefs de la CSN à ce moment-là et qui a fait une déclaration à l’effet que c’était l’enquête la plus complète qui ne s’était jamais faite dans le Québec.
  • Ah, et de loin, et de loin. Ce n’est pas à cause de votre obscurantisme qu’il y a eu non-lieu sur cette cause.
  • C’est fini, fini, monsieur.
  • Sur cette enquête et probablement celle de Dumas.
  • Sur ce sujet-là, monsieur, c’est fini. Tout ce que je veux savoir de vous : voulez-vous rendre témoignage oui ou non, aujourd’hui?
  • D’après moi, vous faites partie de la crème verte qu’on appelle la pègre, la pègre gouvernementale.
  • Voulez-vous, monsieur, rendre témoignage aujourd’hui?
  • Je ne suis pas impoli, moi.
Jacques Rose

Sur ces réponses incorrigibles et presque incohérentes, le coroner demanda à ce qu’on escorte Jacques Rose hors de la salle.  Et tout comme Simard, celui-ci se laissa aller à son arrogance en lançant : « Vive les Québécois!  Vive les gars de Lapalme!  Vive les travailleurs du Québec! ».  N’en pouvant plus d’entendre ces balivernes, Me Ducros laissa échapper : « faites-moi sortir ça! ».

Le prochain témoin appelé fut Paul Rose. Encore une fois, sa comparution ne fut guère mieux que les autres. Tel un révolutionnaire convaincu et enragé, il déclara dès son entrée : « Le FLQ 70 n’est pas mort.  Vive le FLQ 71, 72 et le FLQ 70! ».  Terriblement patient, le coroner Trahan lui laissa tout de même une chance de présenter un témoignage honnête.  Paul commença par dire que Me Lemieux était son avocat, puis tout bascula à nouveau.

  • Monsieur Rose, commença le coroner avant d’être interrompu.
  • Je m’adresse à la salle, lança le principal suspect.
  • Une seconde, monsieur Rose. J’ai juste une question à vous poser parce que dans la province de Québec il y a encore des règles …
  • Dans le Québec.
  • … des règles à suivre devant les cours de justice. Monsieur Rose, est-ce que vous êtes prêt à rendre témoignage ou à ne pas rendre témoignage ce matin?
  • En 1970 …
  • Je vous pose juste une question.
  • En 1970 …
  • Je vous pose une question, monsieur Rose. Êtes-vous prêt à rendre témoignage ou à ne pas rendre témoignage?
  • …on s’est battu contre l’establishement.
  • Alors, s’il vous plaît, voulez-vous sortir monsieur Rose. Je conclus que vous ne voulez pas rendre témoignage.
  • On a visé juste et on a frappé fort.

On fit alors sortir Paul Rose, qui, à l’image de ses deux présumés complices, n’eut pas le temps d’en rajouter, au grand bonheur des membres de la cour du coroner.

  • Alors, monsieur le coroner, fit Me Ducros, vu la coopération de nos trois derniers témoins je demanderais un ajournement.
  • Tout ce que j’ai à dire à ce moment-ci c’est que j’espère que ce ne sont pas les membres du Barreau qui ont conseillé les témoins d’agir de la façon qu’ils viennent d’agir.
  • Moi aussi, monsieur le coroner, fit Me Ducros.

L’enquête fut donc suspendue avant de reprendre un peu plus tard avec le témoin Jacques Gaboury, détective de la Sûreté du Québec.  Il était l’un des policiers ayant participé aux arrestations de Simard et des frères Rose le 28 décembre chez Michel Viger à Saint-Luc.  Il s’était ensuite chargé de conduire Simard jusqu’au quartier général de la SQ à Montréal alors qu’il était accompagné de l’agent Marcel Vigneault. Michel Viger se trouvait également dans le même véhicule.

  • Par la suite, fit Me Ducros, au cours de la soirée, est-ce que vous avez eu l’occasion d’interroger ou de parler avec Francis Simard?
  • Le 28 au soir j’ai interrogé, en compagnie de l’agent Marcel Vigneault, j’ai interrogé Francis Simard.
  • Et est-ce qu’à ce moment-là celui-ci vous a fait certaines déclarations?
  • Exactement, il m’a fait une déclaration.
  • Est-ce qu’il vous a permis de prendre des notes au sujet de ce qu’il vous racontait?
  • Au sujet de ce qu’il racontait l’agent Marcel Vigneault écrivait au fur et à mesure ce qu’il racontait.

Lorsque Me Ducros lui demanda d’authentifier le document de la déclaration, le coroner demanda au témoin s’il avait d’abord, comme la loi l’exige, mis le suspect en garde. Gaboury acquiesça. Ainsi, il jura lui avoir expliqué qu’il n’était pas obligé de parler. Cette déclaration comportait 6 pages.

  • Bon, reprit Me Ducros. Qu’est-ce que monsieur Simard vous a raconté le 28 décembre 1970 à la suite de son arrestation?

Voici l’intégrale de cette déclaration, telle que lue par le détective Gaboury.

« Au mois d’octobre 70 j’ai fait un voyage au Texas », dit Gaboury en faisant lecture de la déclaration de Francis Simard.  « J’étais accompagné de madame Rose, Jacques et Paul Rose de même que la jeune Marie-Claire. Pour le voyage, nous nous sommes servis du véhicule de madame Rose qui est un compact jaune.  C’est en revenant que nous avons appris l’enlèvement de monsieur James Cross.  Nous l’avons appris par radio aux environs de New York, il était tard dans la soirée du 5 octobre 1970.  Sur le chemin du retour, dans un petit magasin aux États-Unis, nous avons acheté des montures de bois servant à modifier les carabines de modèle M-1.  Les deux montures en question coûtèrent environ 30$ chacun.  De plus, nous avons acheté le grillage supérieur au prix de 1.50$.  L’achat s’est fait à l’insu de madame Rose.  À notre arrivée à Montréal, nous nous sommes rendus à la maison de la rue Armstrong.  Madame Rose, mère de Paul et Jacques, est retournée chez elle. Le lendemain, ici à Montréal, j’ai acheté deux mécanismes de M-1 que j’ai montés par la suite. Enfin, suite à l’enlèvement de monsieur Cross par la cellule Libération, nous, la cellule Chénier qui comprend Jacques et Paul Rose, moi-même et Bernard Lortie comme stand-by avons décidé d’enlever Pierre Laporte, et ce pour surseoir la menace d’exécution qui pesait sur monsieur Cross qui n’était pas responsable du malaise québécois et forcer le gouvernement à négocier en enlevant l’une des têtes dirigeantes du parti Libéral, le tout en accord avec la cellule Libération pour garder Cross en vie.  Au moment de l’enlèvement, et à aucun autre moment, nous n’avons fait usage de drogues, calmants ou boissons pour commettre ces actes. Nous étions pleinement conscients de ce que nous faisions et pourquoi nous le faisions.  Le jour de l’enlèvement nous avons téléphoné et vérifié plusieurs fois chez les Laporte.  Finalement, le sachant dehors, nous nous y sommes rendus et là Jacques et Paul Rose de même que Bernard Lortie et moi-même l’avons enlevé. Jacques conduisait l’auto de marque Chevrolet. Bernard était assis sur la banquette avant avec lui tandis que j’étais à l’arrière avec Paul. Sur les lieux, Paul et Bernard sont descendus pendant que je surveillais avec la carabine M-1 par la vitre arrière.  Paul avait l’autre arme.

Par la suite, nous nous sommes dirigés vers la maison de la rue Armstrong.  Le soir du 10 octobre 1970, je me suis rendu chez Francine, elle travaillait de nuit et j’ai couché là quand même.  Les trois autres sont demeurés avec monsieur Laporte.  Le dimanche, soit le lendemain, je suis retourné à la maison et Paul, Jacques et Ben y étaient.  Vers le milieu de la semaine je suis sorti à nouveau pour livrer un communiqué.  C’était une lettre de Pierre Laporte qui n’est jamais parvenue d’ailleurs.  À ce moment-là Paul était sorti et nous ne pouvions pas revenir, il ne pouvait pas revenir parce qu’il était suivi.  À la maison, il y avait toujours Bernard et Jacques.

Durant l’après-midi du vendredi j’étais à la maison de la rue Armstrong avec Jacques Rose et Bernard quand Laporte a brisé une vitre en lançant un oreiller et il a tenté de sauter par la fenêtre.  Il s’est coupé à un poignet de même qu’à la paume de l’autre main et sur l’abdomen. Aux membres, nous lui avons fait des garrots et à l’abdomen un pansement humide.  Il pleurait et voulait qu’on le conduise à l’hôpital.  Il n’en était pas question et nous l’avons installé sur le divan dans le salon.  Un peu plus tard il semblait bien.  Un peu plus tard Bernard est parti pour ne plus revenir.  Quant à Paul il est revenu le même soir.  Le lendemain, soit le samedi, vers 17h30 ou 18h00, tous les trois, Jacques, Paul et moi-même avons étouffé Pierre Laporte avec la chaîne qu’il portait à son cou depuis sa détention. On est trois responsables.  On savait ce qu’on faisait et, politiquement parlant, nous devions le faire et on l’a fait.  Le même soir, Jacques et Paul se sont dirigés vers Wan-Del Aviation pour le … avec le Chevrolet et le corps de Laporte dans le coffre arrière.  J’ai suivi dans l’auto blanche que nous possédions.

Après avoir abandonné l’auto et le corps nous nous sommes dirigés vers la route 3 puis vers Longueuil en passant par le Chemin du Tremblay.  Près de l’aréna Jacques-Cartier j’ai moi-même jeté les carabines M-1 que j’avais mis dans un sac de toile.  J’ai moi-même, j’ai monté moi-même ces armes et je reconnais mon travail sur les armes que vous avez en votre possession.  Par la suite, nous nous sommes rendus à Longueuil où nous avons abandonné l’auto pour nous rendre à Montréal par autobus.  Là, nous nous sommes rendus chez Francine Bélisle qui ignorait tout de cette affaire, de même que ceux qui habitaient avec elle.  Ne voulant pas impliquer personne par mes déclarations en dehors de la cellule je termine ici.

Simard reconnut avoir parlé sans menace ni promesse, mais il refusa de signer sa déclaration. Les deux armes dont il était question se retrouvaient maintenant devant Me Ducros. Elles avaient été modifiées par Simard et retrouvées à l’endroit qu’il avait indiqué.

Gaboury raconta ensuite que le 29 décembre, au lendemain des arrestations, il avait visité un lieu stratégique en compagnie de Simard.

  • Le 29 décembre 1970, soit le lendemain de cette déclaration, Francis Simard nous a accompagné et dirigés pour une visite de reconnaissance des lieux à partir du moment de l’appel téléphonique qui a été placé d’une boîte sur la rive sud à Saint-Lambert en face du 1430 de la rue Saint-Charles, dont le numéro de téléphone de la boîte est 677-0193.
  • Avec qui étiez-vous à ce moment-là?, demanda le coroner.
  • J’étais accompagné de l’agent Marcel Vigneault.
  • Pourriez-vous relater au coroner tous les endroits, tous les lieux qui vous ont été indiqués à l’occasion de cette visite par … Tout ce qui vous a été indiqué par Francis Simard?
  • De ce restaurant qui se nomme le restaurant Mike qui est sur la rue Saint-Charles, Francis Simard nous a demandé de continuer vers, sur la route 3, sur la rue Saint-Charles en direction ouest, de tourner à gauche sur la rue Tiffin et ensuite à droite sur la rue Robitaille et il nous a fait immobiliser en face de la demeure de monsieur Laporte au 725 de la rue Robitaille. Il nous a dit que c’était en face de la maison à l’endroit même où nous étions immobilisés que monsieur Laporte a été vu et enlevé.  De là, ils sont partis en direction ouest, ils ont tourné à gauche sur la rue Mortlake en direction sud.  Ensuite, ils ont tourné encore à gauche sur la rue Smiley en direction est et ensuite à droite sur la rue Tiffin en direction sud puis, en se dirigeant vers Ville LeMoyne ou Saint-Lambert à ce moment-là, ils ont tourné à gauche sur la rue St-Joseph.  Et là Francis Simard nous dit qu’il a débarqué de l’automobile à l’intersection de Saint-Joseph et boulevard Taschereau en face du restaurant Café Doric à 1350 Taschereau, Longueuil.  De cet endroit Francis Simard a quitté les lieux pour revenir à Montréal en allant prendre un taxi de l’autre côté du boulevard Taschereau.  Par la suite, nous nous sommes rendus, accompagné également de Francis Simard et de monsieur Vigneault, en face du 5630 de la rue Armstrong à Saint-Hubert.  Après la mort de monsieur Laporte, Francis Simard nous indiqua le chemin qu’ils ont parcouru avec le cadavre de monsieur Laporte dans la valise de l’automobile Chevrolet.  Ils sont partis de cet endroit, Jacques et Paul Rose, Jacques Rose conduisait l’automobile Chevrolet, il était accompagné de Paul Rose.  Et Francis Simard était dans une autre automobile en arrière, une petite automobile Acadian blanc.  Ils sont partis sur la rue Armstrong en direction sud, ils ont traversé le chemin de la Savane, ils sont tournés en direction ouest, soit en direction de Saint-Hubert ou de Longueuil, sur le Chemin de la Savane et au coin ils se sont arrêtés.  L’Acadian blanc conduit par Simard s’est arrêté sur la route pendant que la Chevrolet continuait son trajet en entrant sur le terrain de stationnement de Montreal Flying Club.  Et là Francis Simard a attendu Jacques et Paul Rose qui sont revenus à pied.  Paul Rose a pris le volant de l’automobile Acadian blanc et ils ont, ils sont revenus sur le Chemin de la Savanne, ils ont tourné à droite en direction de Boucherville, ensuite rendu … ils ont emprunté, ils ont tourné à gauche en direction nord sur la rue Montarville en direction de Boucherville encore puis ensuite ils ont emprunté le Chemin de Touraine en tournant à leur gauche pour revenir vers Longueuil.  Ils ont passé au côté du ciné-parc de Boucherville, en arrière du ciné-parc cet quand ils arrivent ils arrivent dans Longueuil par le Chemin du Tremblay.  En passant en face de l’aréna, à environ mille pieds de l’intersection du boulevard Jacques-Cartier et du Chemin Du Tremblay, Francis Simard m’indique approximativement l’endroit où il a jeté les deux carabines M-1 et il nous invite à continuer notre route sur ses indication et il arrive dans Longueuil.  Ils tournent à gauche sur la rue Barthelemy puis ils tournent à droite à une autre intersection sur le Chemin Chambly direction nord et là ils tournent à gauche sur la rue LeMoyne en direction ouest, ils tournent à gauche sur Chateauguay, ils tournent à droite sur la rue Perreault, ils tournent à droite sur d’Iberville et stationnent l’automobile sur cette rue en face du 319.  De là, ils se rendent à pied à une intersection coin Joliette et Lemoyne où ils prennent l’autobus pour revenir à Montréal et se rendre à Queen Mary Road.

Le témoin suivant fut Marcel Vigneault, agent de la SQ, qui corrobora entièrement le témoignage de son collègue Gaboury.  Il ajoutera cependant que Simard avait pris le temps de relire sa déclaration après que Vigneault l’eut écrite.

Finalement, on appela Raymond Bellemare, capitaine à la SQ.  Le 30 décembre, celui-ci s’était rendu à la maison du 3630 rue Armstrong vers 16h30 en compagnie du sergent Sainte-Marie.

  • Ce dernier m’informa qu’il avait reçu une information de Paul Rose à l’effet que dans le grenier ou entre le plafond et la toiture on pourrait trouver deux crosses de fusil-mitrailleur M-1. Et l’endroit pour s’y introduire se trouvait un garde-robe ou placard. Il y avait une ouverture d’à peu près deux pieds carrés.  Je me suis glissé entre la couverture et le plafond et en fait j’ai trouvé les deux crosses de M-1.

Ces deux crosses d’arme à feu furent déposées en preuve sous la cote 59. Le témoignage du capitaine Bellemare permit également de comprendre qu’au sujet du trajet, les déclarations de Lortie et Simard concordaient.

À la fin de cette journée du 4 janvier 1971, le coroner Jacques Trahan livra sa conclusion en ces termes :

  • L’enquête qui se termine avait pour but exclusivement la recherche et l’étude des circonstances qui ont entouré la mort du ministre Pierre Laporte, survenu le ou vers le 17 octobre 1970. Nous sommes satisfaits après avoir entendu les médecins-légistes que monsieur Laporte est décédé d’une mort violente et nous sommes d’opinion que messieurs Paul Rose, Jacques Rose, Francis Simard et Bernard Lortie devraient être tenue criminellement responsables de cette mort.  Conformément aux prescriptions de l’article 448 du Code criminel, nous ordonnons donc que ces personnes soient mises sous garde et conduites, sans délai, devant un juge de paix.  … À l’enquête instituée à Montréal, par moi, coroner du district judiciaire plus haut mentionné, au sujet de la mort de Pierre Laporte, 49 ans, en son vivant domicilié à 725 rue Robitaille, Saint-Hubert, district de Montréal, survenu à Saint-Hubert, district de Montréal, le 17 octobre 1970, et après avoir entendu les témoignages, il appert que la mort de la personne précitée est survenue dans les circonstances suivantes :  la victime a été enlevée et séquestrée, et, selon les constatations d’autopsie, le décès doit être attribué à un processus d’asphyxie aigüe par strangulation au lien.  … Le lien était une chaînette scapulaire qui entourait encore le cou de la victime au moment où le corps fut découvert dans la malle d’une voiture automobile, le 17 octobre 1970. Cette enquête établit que la mort est due à un processus d’asphyxie aigüe par strangulation au lien.  Et qu’à mon avis il y [a] eu crime, que les faits qui le constituent sont ceux décrits ci-dessus et que le nom du ou des auteurs présumés sont : Paul Rose, Jacques Rose, Francis Simard et Bernard Lortie.

 

Le meurtre non résolu d’Alice Paré

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Alice Paré

Alice Paré est née le 4 janvier 1957. En 1971, on la décrivait comme une jeune fille de 14 ans plutôt « fluette » de 70 livres et mesurant 4 pieds et 5 pouces. Elle habitait alors avec ses parents au 667 boulevard Mercure, à Drummondville. On la considérait comme une étudiante modèle et très rangée.

 

Le mercredi 17 février 1971, Alice se rendit à son cours de flûte traversière au CEGEP de Drummondville, au pavillon de musique Gilles Fortin, situé au 466 rue Saint-Jean. Le cours devait avoir lieu de 17h30 à 18h00, mais elle se présenta en retard d’une dizaine de minutes. Le professeur, Marcel Saint-Jacques, n’avait pu attendre plus longtemps et il était parti. Déçue, Alice emprunta 5¢ à Louise Larocque, une amie de son âge, et une autre pièce de même valeur à Jean Vanasse, 19 ans.

En sortant du pavillon, Alice traversa la rue St-Jean pour entrer dans une cabine téléphonique avec l’intention de téléphoner à sa mère afin que celle-ci vienne la chercher. Malheureusement, le téléphone était en panne, ce qui l’obligea à revenir au pavillon de musique. Discutant quelques minutes avec Louise Larocque, elle aurait parlé de son intention de retourner chez elle à pied. « Elle a même expliqué à son amie la route qu’elle suivait toujours pour rentrer à la maison, soit une marche d’environ un mille (1,6 km), en passant par la rue Saint-Jean, Lindsay et boulevard Mercure »[1].

Vers 17h50, Alice sortit en saluant sa copine, son instrument de musique à la main. On ne devait plus jamais la revoir vivante.

Une demi-heure plus tard, l’inquiétude poussa Mme Paré à se rendre en voiture au CEGEP pour y apprendre qu’Alice avait finalement quitté par ses propres moyens.

Peu de temps après la disparition, la rumeur circula selon laquelle Alice aurait été enlevée. Les parents finirent d’ailleurs par s’en convaincre, d’autant plus que la thèse de la fugue ne faisait aucun sens.

03         Le 26 avril, vers 12h45, trois jeunes travailleurs[2] qui circulaient en automobile dans le 3ème rang de Sainte-Clothilde, près de Victoriaville, s’arrêtèrent en voyant quelque chose à une soixantaine de pieds de la route, au pied d’un arbre. Sortant de la voiture, ils marchèrent jusqu’à cette chose qui s’avéra être le corps d’une jeune fille. Selon Allô Police, elle était défigurée et portait des bottes blanches.

Rapidement, des policiers de la Sûreté du Québec débarquèrent sur les lieux pour examiner minutieusement la victime. En peu de temps, le corps fut identifié comme celui d’Alice Paré. La pauvre portait encore l’uniforme de son école Jeanne-Mance de Drummondville; « un chandail à col roulé jaune, une jupe en lainage vert, des bas-culottes et des bottes blanches »[3]. Le corps avait été abîmé par la putréfaction et certains animaux sauvages. Près d’elle, les policiers retrouvèrent son manteau rouge, dont les manches étaient tirées vers l’intérieur « comme si on l’avait enlevé rapidement sans prendre soin de les replacer. Le blouson de lainage vert […] avait aussi été enlevé et déposé près du cadavre de la jeune victime »[4].

Dans une poche de son veston, on retrouva la clé de son casier scolaire. Quant au chandail jaune, il était légèrement relevé et les manches étirées au-delà des mains. Le corps fut aussitôt transporté à la morgue Marcoux de Victoriaville où le père, André Paré, 70 ans, l’identifia formellement.

Puisque l’instrument de musique n’avait toujours pas été retrouvé, la police demanda l’aide du public. Ainsi, peu après 18h00 dans la soirée du 29 avril, Rosaire Laplante, un citoyen du boulevard Gamache à Victoriaville, qui avait lu La Tribune, contacta les enquêteurs pour leur signaler que le 24 avril il avait trouvé une flûte traversière et son étui près de la route 20 entre Saint-Albert et Sainte-Clothilde.

C’est le Dr Jean-Paul Valcourt qui procéda à l’autopsie dans la matinée du 27 avril pour découvrir que la mort fut causée par strangulation. Selon Allô Police, il trouva également quelques ecchymoses à une cuisse et ailleurs sur le corps, mais aucune trace de viol. Toutefois, cela n’empêche pas que le viol ait pu être le mobile du crime.

En mars 2016, j’ai consulté les archives des coroners des districts d’Arthabaska et de Trois-Rivières auprès de BANQ Trois-Rivières, mais sans résultat. L’enquête du coroner ne s’y trouvait pas.

Malheureusement, 45 ans plus tard, le meurtre d’Alice Paré reste classé parmi les affaires non résolues.

 

[1] Allô Police, 9 mai 1971.

[2] André Camirand, Yvon Lampron et Lucien Paquin.

[3] Allô Police, 9 mai 1971.

[4] Ibid.

Révélations d’un espion de la SQ

Espion de la SQ                      Lavallée, Claude.  Révélations d’un espion de la SQ.  Éditions de l’Homme, Montréal, 2010, 264 p.

Enrichi d’une préface signée de l’ancien journaliste d’enquête Jean-Pierre Charbonneau, célèbre pour son inoubliable livre de référence sur le crime organisé La Filière canadienne, Claude Lavallée se raconte en toute simplicité et avec une transparence étonnante.

En plus d’avoir été un alpiniste et un plongeur de la Sûreté du Québec (SQ), son livre nous fait quelques révélations auxquelles la plupart des lecteurs ne sont sans doute pas habitués.  Entre autre, il nous étonne en relatant la mort mystérieuse d’un policier qui faisait de la filature auprès de certains membres du crime organisé.  « Jacques Girard avait vingt-deux ans et comptait dix mois au sein de la police », écrit-il.  « Tout portait à croire qu’il avait été projeté dans le canal par ces bandits (malgré ce qu’avait rapporté la presse, à qui nous cachions de nombreux secrets) ».

Ainsi, on comprend que certaines morts dites « accidentelles » peuvent quelques fois dissimuler d’autres faits bien réels.

Lavallée raconte s’être retrouvé parmi les premiers policiers d’une escouade spéciale de la SQ visant à faire de l’écoute électronique dans les années 1960.  C’est nul autre que Roger D. Landry, qui deviendra plus tard le grand patron de La Presse, qui le recruta.  Landry, aujourd’hui conseiller du maire Yves Lévesque de Trois-Rivières, a aussi édité les romans écrits conjointement par les juges Céline Lacerte-Lamontagne et Suzanne Coupal.  Bien peu de gens se souviennent que Landry avait d’abord été un espion de la SQ avant de contrôler une partie de l’information au Québec.  On regrette peut-être le fait que l’auteur ne puisse développer davantage cette partie de l’histoire.

L’une des premières enquêtes d’écoute électronique de Lavallée impliquait Léo-Aldéo Rémillard, l’ancien maire de la ville de Jacques Cartier, qui avait des liens confirmés avec de dangereux membres du crime organisé.  Or, l’auteur prend la peine de souligner que « Léo-Aldéo est le père de Lucien – le milliardaire propriétaire de RCI Environnement, la plus grande entreprise québécoise de traitement des déchets ».

Quant à Frank Cotroni, adulé par le milieu artistique, Lavallée ne garde pas sa langue dans sa poche en précisant qu’il était « un baron notoire de l’industrie du crime qui semblait contrôler tous les secteurs : fraude, extorsion, abus de confiance, trafic de drogue et d’influence, racket de protection, prostitution, jeu clandestin et tutti quanti.  Il n’hésitait pas non plus à « lancer un contrat » sur quelqu’un – c’est-à-dire, en bon langage codé, à faire exécuter froidement ses ennemis ».

S’il dénonce avec une pointe d’humour noir le fait qu’on ait relâché 73 colombes blanches aux funérailles de Cotroni en 2004, Lavallée a peut-être oublié de mentionner que des personnalités comme René Angélil ont payé des fleurs au mafioso qui s’est éteint d’un cancer du cerveau.  D’autres artistes ont aussi voulu lui rendre hommage mais en fuyant les caméras.  Voilà qui est très édifiant pour notre showbizz!

Lavallée dénonce d’ailleurs le romantisme qu’une partie de la population réserve au milieu du crime organisé, ce qui se traduit par exemple par la glorification qu’on en fait au cinéma avec un film comme Le Parrain ou une série télévisée,  telle Les Sopranos.  Voilà qui sert bien le milieu mafieux.  En effet, pendant qu’on se divertit avec le crime, on empêche la population de voir la réalité en face.

Après quelques longueurs, où l’auteur extrapole sur les détails de certains découpages de voiture lors d’une surveillance qui l’avait amené à se camoufler au sommet d’un arbre et une description assez peu pertinente du fonctionnement des systèmes d’écoute de l’époque, il passe au sujet retentissant de l’évasion de Lucien Rivard, le 2 mars 1965.  Si on a cru longtemps que le célèbre caïd s’était évadé en demandant aux gardiens d’aller arroser la patinoire, il rappelle qu’André Cédilot, spécialiste du crime organisé, révélait en 2002 avec preuves à l’appui que Rivard avait tout simplement obtenu les clés de la grande porte.

On devine ensuite pourquoi Lavallée nous amène habilement sur ce terrain, car on apprend qu’il a lui-même participé à l’arrestation de Rivard.

On l’accompagne également quand il confirme certains soupçons du passé, comme par exemple le mafieux Frank Dasti qui « communiquait régulièrement avec un dénommé Jean-Jacques Côté, tavernier et organisateur politique du Parti Libéral du Québec.  À la fin de 1969, il s’était plus particulièrement occupé de la campagne de Pierre Laporte ».

Frank Cotroni assista à un congrès du Parti Libéral, où on retrouva également Robert Bourassa et l’ancien ministre de la Justice Claude Wagner.  L’auteur souligne que le 16 avril 1970 « on a obtenu la preuve que Pierre Laporte, député de Chambly, avait tenu une réunion avec Di Iorio et Dasti en compagnie de son organisateur, Jean-Jacques Côté ».  La Mafia s’attendait apparemment à ce que Laporte soit nommé ministre de la Justice, mais au lieu de ça il se retrouva à la tête du ministère du Travail et de l’Immigration.

Quant à l’enlèvement de Pierre Laporte en octobre 1970, Lavallée souligne que cela « signifiait l’échec de notre patiente enquête sur la corruption de l’homme politique par la pègre, qui devait prochainement mener – j’en étais convaincu – à l’inculpation du ministre du Travail.  En revêtant le rôle d’otage, de victime, Pierre Laporte devenait automatiquement inattaquable, pensais-je ».  Ainsi nous laisse-t-il entendre que toute la lumière est loin d’avoir été faite dans cette affaire.

L’ancien espion de la SQ ne manque pas non plus de dénoncer le fait que l’écrivain Pierre Vallières avait développé une théorie du complot autour de la mort de Laporte.  Toutefois, il ne fourni pas de preuve directe pour contrecarrer l’œuvre de Vallières.

Lavallée reconnait toutefois qu’à la SQ on retrouvait de l’incompétence à tous les niveaux et que la hiérarchie était désorientée.  Bien qu’il n’en fasse pas mention, peut-être contraint de ne pouvoir encore tout révéler malgré son âge avancé et le recul des événements, il est clair que la population ne sait pas tout sur cette affaire.  Il est sans aucun doute difficile de défaire l’image mythique de Laporte.

Bref, tout cela fait penser qu’au Québec on assiste aux lancements de certains livres qui attirent la clientèle en promettant de grosses révélations, mais on sait bien que certaines choses dormiront à jamais dans les archives alors que d’autres s’envoleront en même temps que les décès des principaux acteurs.  Pour le reste, la censure des éditeurs fait bien son travail, surtout lorsqu’on pense que plusieurs d’entre eux sont des pions de l’empire Québécor.

Là où l’auteur révèle sans doute l’une des plus grandes réalités méconnues de notre société, qui se refuse à toute introspection, c’est lorsqu’il écrit que « les politiciens passent, mais les fonctionnaires restent, comme c’est le cas des puissants enquêteurs des services secrets fédéraux qui ne sont jamais connus du grand public , mais qui, de fait, maîtrisent la machine… »

On comprend donc pourquoi l’enquête sur Laporte a été expéditive.  S’il mentionne brièvement que l’autopsie sur le corps de Laporte a conduit à un verdict de meurtre, il oublie cependant de souligner que l’un des pathologistes au dossier était nul autre que le Dr Jean Hould, qui avait aussi trempé dans une autre affaire lourdement controversée, c’est-à-dire celle du sergent-détective Louis-Georges Dupont retrouvé mort dans sa voiture de service en novembre 1969 à Trois-Rivières.  Bien des années plus tard, son travail bâclé a dû être recouvert par les autres pathologistes de l’Institut médico-légal de Montréal.  D’ailleurs, il est pertinent de rappeler que l’Institut médico-légal (IML) est situé au 1701 rue Parthenais, là où on retrouve également les locaux de la haute direction de la SQ et du coroner en chef du Québec.

Cette petite collusion des pathologistes de l’IML n’avait cependant pas impressionné le juge Ivan St-Julien en 1995, qui en arriva à un verdict de meurtre dans l’Affaire Dupont.

Mais revenons à l’auteur de ce livre qui mérite néanmoins sa place dans la section policière de tout amateur du genre.  Il conclut cet épisode de l’histoire québécoise en révélant avoir lui-même installé les micros ayant servis à enregistrer les aveux de Paul Rose auprès de son avocat, ce qui représentait donc une intrusion du secret professionnel.  Selon Lavallée, Rose y explique avoir trouvé Laporte ensanglanté après que le ministre se soit lui-même blessé en essayant de franchir une vitre.  Ne pouvant le conduire à l’hôpital, Rose avoua l’avoir achevé en l’étranglant avec sa chaînette.

Lavallée explique cependant ignorer pourquoi son enregistrement n’a jamais été déposé comme preuve lors du procès de Paul Rose.

Ce que cet ouvrage nous apprend aussi, c’est qu’il n’est pas très rassurant d’apprendre que des agents de la SQ peuvent enfreindre les lois pour pénétrer par effraction afin de justifier un éventuel mandat de perquisition.  Il n’est d’ailleurs pas plus confortable d’apprendre que la police a ses failles et qu’à l’époque les agents contournaient les interdits afin d’arranger leurs rapports pour en arriver à une seule et même version des faits.

Certes, il faut éviter de s’enliser dans une quelconque paranoïa collective, les souvenirs de Lavallée sont là pour rappeler qu’il y a justement une réalité que nous refusons trop souvent de regarder en face.

Révélations d’un espion de la SQ (PDF)