Le double meurtre de Jacques Mesrine: l’introduction

Le double meurtre de Jacques Mesrine couverture                Cette semaine avait lieu le lancement de mon livre Le double meurtre de Jacques Mesrine sur Amazon.com, version destinée aux tablettes électroniques Kindle et aux ordinateurs.  Pour réaliser ce livre de 217 pages, sur lequel je travaillais depuis 2010, j’ai disposé des rapports d’autopsie, des transcriptions sténographiques de l’enquête du coroner, qui s’est déroulé à Victoriaville en deux étapes, ainsi que quelques documents inédits.  Et c’est ainsi que j’ai confronté les propos de Jacques Mesrine, auteur de deux autobiographies mensongères, ainsi que ses admirateurs.

En exclusivité, je présente ici l’intégrale de mon introduction :

Une scène de crime peut être revisitée de plusieurs façons.  D’abord, le public eut droit à celle des médias.  Puis vint, quelques années plus tard, dans l’affaire qui nous concerne, celle d’un criminel qui eut l’audace de publier un livre choc.  Dans ce dernier cas, cependant, on parle d’autobiographie, une approche dont on connaît l’objectivité douteuse.

Dans ces deux cas, le public ne dispose évidemment pas de tous les éléments pour bien juger d’un événement précis, ce qui résulte parfois en une acceptation de la version criminelle et alors s’enclenche la mythification du même incident, tandis que la vérité sommeille durant des années dans les rapports de police.  Or, il devient plus difficile par la suite de détruire une croyance qui a mis des années à s’incruster dans l’imaginaire collectif.

Pourtant, la scène de crime parle en elle-même et bien peu de gens prennent le temps de l’écouter.  Évidemment, pour en arriver là il faut disposer de tous les éléments disponibles, dans la mesure du possible, bien sûr.

Avec le recul, cependant, en revisitant ce même événement d’un point de vu historique, aussi objectif que possible, la scène de crime peut encore révéler ses secrets, ou plutôt ses éléments permettant de juger des événements ainsi que des actions des personnes impliquées.  Car cette scène, en un sens, est toujours immortalisée dans les archives.  Le problème, c’est que plusieurs personnes se permettent de juger d’un crime sans toutefois l’approfondir.  Ceux-là font d’ailleurs légion sur la Toile.  Or, dans cet ouvrage, on tentera d’aller au fond des choses en utilisant tous les documents et informations qu’il aura été possible d’obtenir.

La méthode chronologique aura aussi pour avantage de présenter les événements tels qu’ils sont survenus, et non pas révéler immédiatement l’importance de certaines personnes impliquées.  Car ici la célébrité de certains individus pourrait altérer le jugement qu’on se fera de la scène et de ses acteurs.  Bien sûr, en évoquant l’affaire des gardes-chasse de Saint-Louis-de-Blandford, plusieurs lecteurs sauront déjà de qui et de quoi il est question, mais, à tout le moins, gardons encore nos réserves pour plus tard.  Pour le lecteur qui découvrira cette affaire pour la première fois, la chronologie prendra ainsi tout son sens.

Les plus exubérants ont suffisamment goûté à leur célébrité, alors le temps est venu, je pense, de laisser la place aux documents d’archives pour reconstituer une scène inoubliable et passé à la légende, à la fois par les ouï-dire et par le cinéma.

Je confesse également l’utilisation du terme de « gardes-chasse » sur la page titre, car depuis le 12 décembre 1969 le terme exact à utiliser est celui de « agents de conservation de la faune »[1] et par la suite ce fut agent de protection de la faune.  J’ai donc succombé à l’envie d’utiliser l’ancienne terminologie car à l’époque ce fut le mot le plus utilisé dans les médias et même dans les transcriptions de l’enquête du Coroner, sans compter qu’encore aujourd’hui c’est ce mot qui hante la mémoire collective pour ceux et celles qui se souviennent encore de l’incident.  Toutefois, le sergent Denis Gaudreault me rappelait qu’on enseigne aux recrues de s’identifier auprès du public en tant que garde-chasse, un terme plus explicite et que tous peuvent comprendre rapidement.

Oubliez tout de suite l’intrigue policière d’une enquête non résolue.  Le présent ouvrage a pour but de traiter d’une affaire dont les auteurs furent clairement identifiés et qui reposent maintenant sous terre.  Il ne s’agira donc pas de trouver des coupables post mortem ni de critiquer le travail policier mais plutôt de dépoussiérer les faits concernant ce double meurtre qui, pour plusieurs, reste un amer souvenir de l’histoire québécoise marquée par une époque criminelle particulière.  Dépoussiérer et remettre à jour un fait avec des éléments qui, à l’époque, ne pouvaient être divulgués au grand public, voilà l’un des buts de ce présent ouvrage.  Car, malheureusement, certains auteurs ont véhiculés différents détails sans pour autant se montrer très précautionneux.

Mon intention n’est certes pas de rouvrir de vieilles plaies, mais bien le contraire.  En partant du moment où on raconte une histoire sans respecter les faits et qu’on en réalise même des scènes spectaculaires pour le cinéma, je crois que le temps est venu d’apporter un œil plus attentif sur les victimes et leurs derniers instants, question de les faire entrer dans l’Histoire de manière plus honorable qu’une simple statistique.

Je n’aurai pas pour autant la prétention de proposer ce présent ouvrage comme une œuvre finale à cette affaire, car, malheureusement, certains détails dorment toujours quelque part dans les archives avec des restrictions qui les rendront accessibles à la consultation seulement dans plusieurs décennies.  Avis aux futurs chercheurs!

Je m’en voudrais de ne pas remercier Me Clément Fortin qui, en fait, me suggéra de me concentrer sur cette affaire.  Sophie Morel, archiviste à Bibliothèque et Archines Nationales du Québec (BANQ) à Trois-Rivières m’a aussi été d’une aide précieuse, ainsi que ses collègues de travail Maryse Dompierre et Francine Bussière.  Bien sûr, je souligne le soutien du sergent André Desjardins, agent de protection de la faune basé à Sept-Îles, qui m’a ouvert les portes sur un métier passionnant en plus de me partager un document tout à fait inédit.  Je remercie finalement le sergent Denis Gaudreault, formateur à l’école de Duchesnay qui m’a aidé à mieux comprendre son métier et ainsi mettre en contexte le sujet de mon ouvrage.  Bien que je l’aie dédié aux deux victimes de cette affaire, ce livre est aussi pour Desjardins, Gaudreault et tous leurs collègues.

Eric Veillette

Avril 2013


[1] Aapfq.org, consulté 13 décembre 2010.

Double meurtre de Côté et St-Pierre: 40 ans déjà!

Type d’uniforme que portaient les gardes-chasse québécois en 1972. (photo: E. Veillette 2011)

Il y a 40 ans en ce 10 septembre, les agents de conservation de la faune Ernest Saint-Pierre, 54 ans, et Médéric Côté, 62 ans, étaient froidement assassinés par deux évadés de la célèbre prison St-Vincent-de-Paul : Jacques Mesrine et Jean-Paul Mercier.  Leurs corps criblés de balles furent retrouvés dans un rang boisé au matin du 11 septembre 1972.  L’enquête révéla cependant que le double meurtre s’était produit la veille, en fin d’après-midi.

Les deux gardes-chasse, pourtant armés, effectuaient leur tournée de routine dans la petite municipalité de St-Louis-de-Blandford lorsqu’ils tombèrent sur les deux évadés.  Ces derniers étaient accompagnés d’une prostituée du nom de Suzanne Francoeur.  La suite des choses se déroula rapidement et laissa place à de nombreuses interprétations.

Ce qui est certain, c’est que les deux agents n’ont eu aucune chance et que le double meurtre fut de nature sauvage.  Les conclusions de l’autopsie, effectuée à l’époque par le Dr Jean Hould, sont là pour en témoigner.  Par ailleurs, il ne faudrait certainement pas oublier que ce même Dr Hould avait été impliqué dans au moins deux controverses.  En effet, c’est lui qui avait pratiqué l’autopsie sur le corps du sergent-détective Louis-Georges Dupont en novembre 1969 et du ministre Pierre Laporte l’année suivante.

On le sait, le souvenir des agents Côté et Saint-Pierre s’est rapidement estompé avec la célébrité montante de leurs assassins.  Les plus jeunes ne se rappellent sans doute pas mais Jacques Mesrine, un brigand français, n’a pas cessé par la suite de faire la manchette jusqu’à ce qu’il soit éliminé par la police parisienne le 2 novembre 1979.  Quant à Mercier, son complice québécois, il mourut en 1974 sous les tirs des policiers montréalais lors d’une inoubliable fusillade résultant d’un braquage de banque.

L’opinion publique sacrifie-t-elle la mémoire de ses honnêtes citoyens pour redorer celle des criminels sans scrupule?

Quoiqu’il en soit, 40 ans plus tard, il ne faudrait pas oublier que Côté et Saint-Pierre, deux pères de famille sans histoire, ont été les seuls gardes-chasse à être assassinés en devoir dans toute l’histoire de la province du Québec.  Si ce triste anniversaire suffit au moins à rappeler quelque peu leur sacrifice, ce sera déjà un pas de franchi.