Le glissement de terrain de St-Luc: l’histoire se répète


20161111_194126         Cette semaine, les médias nous ont ramenés des images impressionnantes d’un glissement de terrain survenu dans la municipalité de St-Luc-de-Vincennes.  Heureusement, on ne dénombre aucun blessé.

Ce n’est pourtant pas la première fois que cette région connait une catastrophe de ce genre.  En 1877 se produisait un sinistre qui allait enlever la vie à quelques personnes.  Voici le premier compte rendu qu’en faisait le journal montréalais L’Opinion Publique dans sa livraison du 10 mai 1877 sous le titre « La catastrophe de Saint-Prosper » :

 

  Le moment est aux sinistres et aux horreurs.  Après l’affreux incendie de Montréal, on annonce un cataclysme non moins fatal arrivé le 1er mai à Saint-Prosper, près de Batiscan.

  Voici ce que nous trouvons à ce sujet dans les journaux quotidiens :

  Nous venons de recevoir la nouvelle d’un effroyable malheur qui vient d’arriver à Sainte-Geneviève, dans le comté de Champlain.  Mardi dernier, vers les onze heures de l’avant-midi, une partie de la côte qui borde la rivière Veuillot [Veillet] s’est effondrée tout à coup, précipitant à une profondeur d’environ 200 pieds une étendue de terre de 15 arpents de longueur.  Un moulin à farine appartenant à M. Louis Massicotte, et situé à un mille de l’église, a été enseveli dans la catastrophe.

  Pour comble de malheur, il y a à déplorer sept ou huit pertes de vie.  On nous a fait connaître parmi les victimes, les noms d’une dame Lanouette, épouse du meunier, avec ses trois enfants, ainsi que celui de M. Jean Cloutier, citoyen des plus marquants de Saint-Prosper, père du Rév. F. X. Cloutier, préfet des études au Séminaire des Trois-Rivières.  Nous ignorons s’il y a eu d’autres victimes.

  On trouve dans les dépêches les détails suivants sur cette catastrophe :

  Il y a six ou sept ans, un écroulement de terre sur les bords de la même rivière a démoli une maison complètement, dans laquelle se trouvaient huit personnes qui ont toutes été tuées.

  On affirme maintenant que dix personnes ont été victimes de l’accident de Sainte-Geneviève.

  La terre qui s’est écroulée a complètement obstrué la rivière et fait changer son cours, ce qui cause de grands dommages aux cultivateurs de l’endroit.

  Le Canada peut ainsi fournir sa page complète parmi les calamités de ces derniers mois.  Les États-Unis ont eu l’incendie de Brooklyn et celui de Saint-Louis; nous avions eu déjà l’incendie du couvent de Sainte-Elizabeth, au mois de janvier, où neuf personnes ont péri; nous avons maintenant l’incendie de Montréal et l’éboulement de Saint-Prosper.  L’ère actuelle est décidément au malheur.

 

En dépit de son titre qui laissait croire que la tragédie s’était produite à Saint-Prosper, c’est plutôt à Ste-Geneviève-de-Batiscan que survenait cette catastrophe naturelle.  Le premier bilan parlant de sept ou huit victimes était plutôt de cinq.

D’ailleurs, dans son édition du 17 mai, L’Opinion Publique publia un second article pour corriger ses erreurs en plus d’apporter d’autres précisions.  Cette fois, le texte portait le titre : « La catastrophe de Sainte-Geneviève ».

 

Le Journal des Trois-Rivières du 7 mai donne les détails suivants sur cette catastrophe :

Nous avons enfin des détails complets sur le pénible accident qui a jeté dans le deuil et dans l’émoi les paroisses de Sainte-Geneviève, Sainte-Anne et Saint-Prosper.  L’éboulement qui a eu lieu s’est produit sur la rivière Veillet, dans la paroisse Sainte-Geneviève, à environ un mille du village.  Cinq personnes y ont trouvé la mort : madame Samuel Lanouette, ses trois petits enfants, dont l’aînée avait un peu plus de trois ans, la deuxième vingt-deux mois, le dernier six semaines, et enfin M. Jean Cloutier, maire de la paroisse de Saint-Prosper et père du Rév. M. Cloutier, prêtre et professeur au Séminaire des Trois-Rivières.  L’éboulement a eu lieu le premier de mai entre dix et onze heures du matin, à environ quatre arpents en amont d’un moulin à farine situé sur la rivière Veillet et la propriété de M. Xavier Massicotte.  Cette rivière, comme, d’ailleurs, tous les tributaires de la rivière Batiscan, coule entre des rives très-escarpées [sic] et est d’environ cinquante pieds de large et mesure douze à quinze pieds de profondeur à cette saison de l’année.

  La partie de terre éboulée était en bois debout sur une étendue d’environ six arpents en longueur, quatre en largeur et trente à quarante pieds en profondeur.

  Cette masse de terre, en tombant dans le lit étroit de la rivière, ne s’est pas arrêtée à cet endroit; elle s’est partagée en deux et a continué son mouvement en suivant le cours de la rivière dans deux directions opposées et la comblant l’espace de dix arpents de chaque côté de l’éboulement.  En même temps elle a soulevé une immense vague de trente pieds de hauteur qui est venue s’abattre sur le moulin, l’a détruit en pièces et en a transporté les débris à un mille de distance.  Un témoin qui se trouvait à ce moment sur les côtes de la rivière a vu les arbres s’incliner et culbuter comme s’ils avaient été détruits par un ouragan terrible, et avant qu’il pût se rendre compte des choses, il dit dans son langage expressif que la vague lui a semblé être une grande voile blanche emportée par un vent violent dans la direction du moulin.  M. Xavier Massicotte, qui était en ce moment sur la chaussée du moulin en compagnie de l’infortuné Jean Cloutier, a été frappé d’entendre un grand bruit d’eau et au même instant il s’est trouvé en face d’une vague bouillonnate [bouillonnante] de vingt pieds de hauteur qui l’a emporté et jeté sur la rive, où il s’est cramponné à un poteau solidement enfoncé dans la terre.  Aussitôt qu’il eût repris ses sens, il a pu constater que son compagnon était disparu et qu’il ne restait plus aucun vestige du moulin.  À ce moment-là, il y avait six personnes dans le moulin : M. Ferdinand Gervais, M. Samuel Lanouette, sa femme et ses trois enfants.  Les deux premiers ont été entraînés par cette vague furieuse avec les débris du moulin l’espace de vingt-cinq arpents, et jetés sains et saufs sur le rivage.  Ils étaient à quelque distance l’un de l’autre, et pendant cette course vestigineuse [vertigineuse], ils s’apercevaient de temps à autre et s’imaginaient que chacun d’eux disparaissait à chaque fois pour périr.  Au moment de l’accident, une sœur de M. Lanouette était à quelques cents pieds du moulin dans un jardin où elle travaillait.  Elle a été entraînée par le torrent l’espace de quelques verges et a reçu des blessures considérables.  Chose assez singulière, deux chevaux attelés, qui se trouvaient à la porte du moulin, ont eu chacun leur voiture broyée et emportée, et malgré cela ils ont échappé [à la catastrophe].  On les a vus atteindre le rivage à quelques arpents de là tout couverts de glaise et de terre.

  La nouvelle du sinistre a été aussitôt annoncée par les personnes qui en ont été les témoins, et quelques heures après tous les habitants de la paroisse y couraient, rejoints bientôt par ceux des paroisses voisines.

  Dans l’après-midi, au-delà de mille personnes s’étaient rendues sur les lieux et deux cents travailleurs au moins avaient commencé à remuer les décombres et à faire des fouilles dans la rivière.  Le corps d’une des victimes a été retrouvé le même jour; c’était celui d’une petite fille de M. Lanouette; elle avait le crâne brisé.  Le lendemain, nouvelles recherches par un plus grand nombre de personnes, et l’on retrouvait le corps de la deuxième petite fille de M. Lanouette, à environ vingt-cinq arpents en aval du moulin.

  Enfin, le 3 de mai, les paroissiens de Saint-Prosper, unis à ceux de Sainte-Geneviève, tentèrent un suprême effort et recommencèrent les travaux avec plus d’activité.  Ils retrouvèrent à midi le corps de madame S. Lanouette recouvert des débris de la chaussée et de plusieurs pieds de terre.  Encouragés par ce succès, ils continuèrent leurs recherches, et, vers le soir, ils retrouvèrent le corps de M. Cloutier.

  Les trois dernières victimes de cet accident ne portaient aucune blessure et paraissent avoir péri par submersion, à une distance de vingt et quelques arpents du moulin.

  Il ne reste que le corps d’un petit enfant de six semaines qui n’a pas encore été retiré des décombres.  Les travaux que l’on a faits sont énormes, et ils ont été conduits avec une rare intelligence et un dévouement admirable.

  Les habitants de Sainte-Geneviève et de Saint-Prosper ont montré en cette circonstance tout ce qu’une population peut s’imposer de sacrifices pour adoucir de cruelles infortunes.  Les Révds. MM. Noiseux et Roberge, curés de ces deux paroisses, le Rév. M. Gouin, curé de Saint-Stanislas, et le Rév. Bouchard, vicaire de Sainte-Geneviève, se sont tenus constamment sur les lieux après le sinistre, et leur présence n’a pas peu contribué à entretenir le courage et l’ardeur des travaillants.

  Les opérations commençaient aux premières clartés du jour et ne s’abandonnaient qu’à la nuit.  Elles ont été couronnées d’un succès plus complet qu’on n’avait même lieu de l’espérer.

  La personne la plus éprouvée dans ce désastre est M. Samuel Lanouette; il a perdu à la fois sa femme et ses trois enfants.  Madame Lanouette, née Célanire Romaré, de Sainte-Anne, n’était âgée que de vingt-un ans.  C’était une personne accomplie.  Les grâces chez elle s’alliaient aux vertus les plus précieuses.  Elle était d’une modestie et d’une piété qui en faisaient l’exemple, et sa mort prématurée cause les plus vifs regrets dans la paroisse où elle vivait et dans celle où elle est née.

  La famille Cloutier, de Saint-Prosper, a éprouvé une perte non moins douloureuse dans la personne de son chef, M. Jean Cloutier.  C’était un cultivateur âgé de 60 ans, qui a travaillé toute sa vie pour donner une éducation soignée à ses enfants.  Le bon Dieu a béni ses travaux, car quatre de ses filles sont dans des communautés religieuses de Montréal, et deux de ses fils ont embrassé l’état ecclésiastique, et demeurent au Séminaire des Trois-Rivières.  Dans la paroisse de Saint-Prosper, M. Cloutier a toujours été entouré de l’estime de ses concitoyens.  Au moment de sa mort, il était maire de la paroisse.  C’était un homme de bon conseil et d’une piété reconnue.  Il est universellement regretté de ses concitoyens et de tous ceux qui l’ont connu.

  Les funérailles ont eu lieu samedi, à Saint-Prosper, au milieu d’un grand concours de parents et d’amis.  Plusieurs prêtres du Séminaire y assistaient ainsi que tous les membres du Conseil du comté de Champlain.

  La mémoire des tristes événements que nous venons de rapporter se perpétuera longtemps dans la mémoire des habitants de Sainte-Geneviève et de Saint-Prosper.

Malheureusement, comme nous l’avons vu cette semaine, il aurait été surprenant que cette catastrophe reste unique dans la région, surtout en raison de la présence d’un sol argileux.  Le 23 mai 1878, on assistait à un autre glissement de terrain, cette fois dans la municipalité de St-Luc, comme c’est le cas aujourd’hui :

  Nous lisons dans le Journal des Trois-Rivières :

  « Vendredi, le 19 du courant, vers les deux heures, un éboulis considérable a eu lieu dans la paroisse de Saint-Luc, sur la propriété de M. Adolphe Charretier, dans le rang de l’église.

  « Ce monsieur était à quelque distance, occupé à son travail, lorsque tout à coup il aperçut la terre se mettre en mouvement avec une violence telle, qu’il comprit de suite que c’en était fait de sa demeure et de toutes les bâtisses qu’il possédait.  Sa première pensée fut, comme il le dit lui-même, pour sa pauvre femme et ses enfants exposés au danger de périr, et, avec l’accent de la foi la plus vive et la plus sincère, il s’écria : « Bonne sainte Anne, sauvez-nous. »  Son épouse, dont l’attention venait d’être attirée au dehors par le bruit inusité qu’elle entendait, comprit de suite le danger auquel elle était exposée avec ses enfants.  Elle sortit de sa demeure avec sa famille, mais voilà que la terre s’effondre sous ses pieds et qu’elle s’y trouve enfoncée jusqu’à la ceinture.  Mais tout à coup, sans doute par une protection de la bonne sainte Anne, sans s’en apercevoir, elle se trouva soulevée à la hauteur du sol.  Alors elle se cramponna à la maison, ses enfants qui sont près d’elle la suivent, puis ils montent jusque sur le toit de la bâtisse qui se brisait sous l’effort de l’éboulis.  Pendant l’accident, une des demoiselles de M. Charretier a reçu un coup violent à la jambe, et un de ses enfants, âgé de cinq ans, a reçu des contusions si fortes que l’on a craint pour ses jours.

  « Au moment où nous écrivons, l’éboulis n’est pas encore terminé, et l’on est à déménager la maison voisine qui court les plus grands dangers.  La terreur est grande au milieu des gens qui se sont rassemblés pour porter secours aux victimes.

  « Jusqu’ici, l’éboulis a causé des ravages sur une étendue de dix arpents de long sur trois de largeur.

  « L’éboulis a eu lieu le long de la rivière appelée la Fourche de la rivière Champlain.  Le spectacle qu’il présente est des plus curieux.  Il semble avoir eu le même mouvement que les flots d’une mer agitée.  Ça et là nous apercevons des cavités profondes, ailleurs des monceaux de glaise de forme conique.

  « M. Adolphe Charretier se trouve complètement ruiné par cet accident; mais l’on s’empresse de lui témoigner la plus grande sympathie dans le malheur qu’il éprouve.  Ses chevaux seuls ont pu être retrouvés; à l’heure qu’il est, ses autres animaux sont sans doute ensevelis sous les décombres.

  « Les anciens de l’endroit se rappellent qu’il y a au-delà de 30 ans, un semblable éboulis eut lieu presque au même endroit, et, curieuse coïncidence, pareil accident eut lieu presqu’à la même époque l’année dernière. »

 

Cette semaine, on a vu que le maire de St-Luc parlait de d’autres épisodes semblables survenus plus récemment.  La question est de savoir, à quand la prochaine?

 

 

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