La mort inexpliquée de Mireille Deshaies

Mireille Deshaies, 16 ans.

Dans les enquêtes de coroner, on retrouve nombre de documents qui n’expliquent pas tout. Comme la mort de cette jeune adolescente de 16 ans, Mireille Deshaies. J’étais à éplucher les dossiers au hasard de mes recherches en août 2018 lorsque mon attention a été retenue par ce cas bien précis.

Voici le texte intégral du coroner : « Le 20 novembre 1977, vers 1.45 hres A.M., Monsieur et Madame Yvon Rheault rentrant à leur résidence, ont découvert le cadavre de la gardienne, Mireille Deshaires, sur le plancher du sous-sol, un fusil [sic] de calibre 308 à ses côtés. Le cadavre fut transporté à l’hôpital Ste-Marie de Trois-Rivières où le Docteur Pierre Demontigny a constaté le décès. Par la suite, il fut transporté à l’Institut médico-légal de Montréal pour autopsie par le Docteur Jean Hould. L’enquête policière n’a rien révélé aucun indice de l’intervention d’un tiers relativement à ce décès ».

Si on doit en croire cette conclusion, Mireille n’a pas été assassinée. Toutefois, cette scientifique ne nous renseigne pas davantage à savoir si sa mort résulte d’un accident survenu lors d’une manipulation risquée ou d’un suicide. La seule autre précision que ce document légal apporte est ceci : « éclatement du crâne et du cerveau par passage d’un projectile d’arme à feu; qu’il s’agit d’une mort violente ».

Dans un autre document rempli par l’Institut de Médecine Légale, on note que les analyses ont permis de découvrir de l’alcool dans le sang de Mireille. Cependant, on ne retrouve aucune précision quant au taux d’alcoolémie. Était-il faible ou élevé?

Dans Le Nouvelliste du 22 novembre 1977, on retrouve la photo de Mireille et sa rubrique nécrologique. Ainsi, on apprend que ses parents étaient Armand Deshaies et Gertrude Massé. Les funérailles devaient avoir lieu en l’église Ste-Catherine-de-Sienne et on prévoyait que sa dépouille soit inhumée au cimetière St-Michel de Trois-Rivières.

Mon instinct n’a pas été le seul à s’intéresser à cette enquête. Comme me l’a fait remarquer ma collaboratrice Annie Richard, un article paru dans Le Nouvelliste le 4 décembre 1977 posait cette question en gros titre : « Pourquoi la jeune gardienne se serait-elle suicidée? »

Parmi les propos rapportés, on pouvait lire que le détective Robert Lemay de la police de Trois-Rivières-Ouest a dit que « Nous ne pouvons pousser dans le dos des gars de Montréal (Laboratoire médico-légal) mais il ne nous manque que ce rapport pour clore le dossier et présentement rien ne peut nous laisser croire qu’il s’agit d’un acte criminel ».

Évidemment, comme c’est souvent le cas dans des affaires de suicide, « on se demande ce qui aurait pu pousser l’adolescente de 16 ans à mettre fin à ses jours alors qu’elle occupait la fonction de gardienne chez des gens qu’elle connaissait bien, puisqu’elle s’y rendait depuis deux ans ».

De plus, on apprendra qu’en « rentrant, le propriétaire et sa femme avaient constaté que le plancher de la cuisine avait été perforé par ce qui semblait être un projectile d’arme à feu. L’absence de la jeune fille au salon et de la lumière au sous-sol aurait tout de suite fait croire au propriétaire que quelque chose de bizarre s’était produit ». Le couple avait préféré contacter la police plutôt que de descendre au sous-sol, de sorte que c’est le policier Michel Blanchette qui a fait la triste découverte. Ce détail médiatique entre directement en contradiction avec le texte du coroner, qui laissait clairement entendre que le corps avait été découvert par les propriétaires de la maison.

L’absence de mobile n’est cependant pas suffisant pour prétendre à quoi que ce soit. Chaque année, plusieurs personnes s’enlèvent la vie sans donner de raison et on ne remet pas en question les conclusions de l’enquête pour autant. Quoique n’importe quel chercheur préférerait avoir accès à plus de détails pour comprendre ce qui s’est produit, nous devons nous en remettre à ce document officiel.

Soit Mireille s’est enlevé la vie ou alors elle a été victime d’un regrettable accident.


Médiagraphie :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), fonds des coroners, 15 mars 1978, décès de Mireille Deshaies.

« Mireille Deshaies », Le Nouvelliste, rubrique nécrologique, 22 novembre 1977.

« Pourquoi la jeune gardienne se serait-elle suicidée? », Le Nouvelliste, 4 décembre 1977.

 

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L’affaire Joseph Poiré: meurtre ou suicide?

screenhunter_381-nov-15-19-57            Le 28 mars 1801, c’est dans le district de Québec, devant les juges Williams et De Bonne, que s’ouvrit le procès de Joseph Poiré, un homme dont on estima l’âge à 44 ans.  Celui-ci était accusé d’avoir tué son ami Alexis Lamarre en le poussant dans les eaux du fleuve depuis le quai de la Reine, à Québec.  Ce dernier se situait au bout de la rue St-Pierre, entre les quais St-André et Cul-de-Sac.  L’incident serait survenu le 28 janvier.

Selon la théorie de la Couronne, une dispute serait survenue entre les deux hommes au cours de l’automne 1800.  Lamarre aurait remis à Poiré une certaine quantité de morue pour vendre sur le marché mais une fois sa cargaison vendue, Poiré aurait utilisé l’argent pour s’acheter du tabac.  La première querelle aurait éclatée le 12 décembre.  Des coups furent échangés avant que Poiré lance cette menace : « mon sacré gueux, tu ne mourras jamais d’autre main que de la mienne ».

Le 14 janvier 1801, c’est au cours d’une autre dispute que Lamarre s’empara d’un bâton pour frapper Poiré, qui se fit ensuite très docile.  Les choses semblaient être rentrées dans l’ordre.

Le 28 janvier, c’est en canot que les deux hommes se rendirent à Québec.  Lamarre et Poiré auraient été vus ensemble tout au long de la matinée.  Un peu avant midi, sur la rue St-Pierre, Poiré aurait lancé à l’autre : « Lamarre, viens ici, je veux te parler ».  Ainsi, Lamarre l’aurait suivi jusqu’à la maison d’un certain McKenzie, plantée tout près du quai de la Reine.  La fois d’ensuite, on les vit au bord du quai, près de l’eau.

Le premier témoin de la Couronne fut Pierre Baron qui avait vu Poiré et Lamarre quitter ensemble vers le quai.

Nicholas Lemage dira que Poiré « est arrivé le premier sur le bord du quai et a regardé en bas du quai, Lamarre le suivait ».  À peine venait-il de déposer une brassée de bois de chauffage que Lemage entendit crier Michel Campagnard : « voilà un homme qui en a jeté un autre à l’eau ».  Lemage se précipita sur les lieux mais seulement pour voir Lamarre disparaître sous les eaux froides du fleuve.  Un canot fut mis à l’eau pour tenter de le sauver, mais sans résultat.  Finalement, le corps avait été repêché par un grappin appartenant au pilote Rôlet.  Selon le témoin, la victime était restée sous l’eau entre 30 et 45 minutes.  Quant à Poiré, il le décrivit vêtu d’une redingote bleue et d’une toile cirée jaunâtre recouvrant son chapeau.

Contre-interrogé par la défense, Lemage admit que Lamarre était solide sur ses jambes et qu’il n’était pas un ivrogne.  Il admettra aussi ne pas l’avoir vu tomber « mais j’ai vu la trace du pied » dans la neige.  Selon lui, des gens venaient parfois sur le quai « voir s’il y a beau pour traverser ».  La défense parvint également à lui faire dire qu’il n’avait jamais vu la moindre animosité entre Lamarre et Poirée.

Michel Campagnard s’avéra être un témoin important.  Il arrivait chez son patron aux commandes d’une carriole lorsqu’il avait aperçu deux silhouettes sur le quai qui regardaient en direction de la pointe Lévis. « J’ai arrêté mon cheval et comme j’ai regardé ces deux hommes, l’un a poussé l’autre par les épaules à l’eau dans le fleuve Saint-Laurent, j’ai couru immédiatement à l’office de Mr Mure ».  Pendant que Poiré se sauvait vers le Cul-de-Sac, Campagnard courut jusqu’au quai.  Malheureusement, le corps de Lamarre avait déjà disparu sous la surface.

Apparemment, on doit apporter une nuance à ce témoignage.  Après avoir décrit le suspect avec une redingote bleue, Campagnard admettra ceci : « je ne peux pas jurer positivement que le prisonnier [l’accusé] est l’homme, parce que je ne le connaissais pas auparavant et je n’ai pas vu parfaitement son visage, mais je reconnais son habillement ».  Certes, ce fut là une belle ouverture pour la défense.

En contre-interrogeant Campagnard, la défense mit en lumière le fait que ce témoin se trouvait à un demi-arpent (29 m) de la soi-disant scène de crime.  Était-ce suffisant pour amoindrir l’importance de ce qu’il affirmait avoir vu?

D’autres témoins comme Martin Cheniquy, Olivier Lyonais et Louis Riopel racontèrent avoir vu Poiré s’éloigner « d’un bon pas ».  Pour Lyonais, il avait l’air fatigué.  Il avait abouti chez un certain Étienne Couture, à qui il avait refusé une soupe en se disant trop peiné pour avaler quoi que ce soit.  Et c’est là que Poiré aurait dit : « il y a arrivé un malheur à la basse ville, Lamarre s’est noyé.  Nous avons été boire un coup, il m’a demandé d’aller sur le quai de la Reine, là il m’a donné la main en me disant je te dis adieu et pour la dernière fois, et s’est jeté à l’eau.  J’ai peur qu’on dise que c’est moi ».

Voilà qui jetait un tout autre éclairage à l’affaire.  La justice britannique faisait-elle fausse route en conduisant le procès d’un homme dont l’ami s’était seulement suicidé?

Cependant, il y avait d’autres éléments incriminants.  Poiré aurait demandé à Couture un endroit pour se cacher, requête refusée par ce dernier.  Ce fut alors que Poiré lui aurait confié avoir tenté de repêcher son ami, mais on se demande pourquoi il n’est pas resté sur le quai.

La veuve de Lamarre, Catherine Carrier, fut entendue comme témoin.  Elle dira que Poiré demeurait dans leur maison au cours de l’automne 1800 en plus de confirmer l’histoire de la vente de morue.  Lorsque son mari l’avait menacé de propager la nouvelle selon laquelle il avait des dettes, Poiré serait devenu furieux.  La bagarre avait alors éclaté, au point où d’autres amis et voisins avaient dû intervenir pour séparer les deux belligérants.  « Tu ne mourras jamais d’autre main que de la mienne », aurait menacé Poiré.

Vers le 14 janvier, toujours selon Catherine, une nouvelle bagarre s’était produite.  Cette fois, Lamarre avait eu le dessus avec l’aide d’un bâton.  Les deux hommes auraient fini par faire la paix sans toutefois se serrer la main.

Selon Charles de St-Félix, la menace lancée par l’accusé devait s’entendre ainsi : « mon sacré gueux, tu ne mourras jamais que de ma main ».  Puis un dernier témoin de la Couronne se souvint de l’intention que Lamarre avait eu de foutre Poiré hors de chez lui sans toutefois savoir comment s’y prendre.

Les premiers témoins de la défense firent bonne réputation à l’accusé, en plus d’ajouter qu’il n’était pas rare que les hommes se rendent au quai de la Reine pour observer « la mer ».  Selon eux, il n’y avait donc rien d’incriminant dans le fait que les deux protagonistes se soient retrouvé à cet endroit.

Un autre, Louis Foy, avait passé de longues périodes en forêt avec Poiré et n’avait absolument rien à reprocher à son comportement.  Louis La Caffe dira même l’avoir hébergé durant 6 ou 7 ans.

Selon ce qui a survécu des directives du juge au jury, le magistrat se serait montré partial en disant « je crois beaucoup à l’évidence de Campagnard ».  En fait, il alla jusqu’à dire que ce témoignage donnait la preuve d’un homicide.  Et s’il y avait eu homicide, il devait y avoir un coupable; et s’il y avait un coupable ce devait être Poiré.  Évidemment!

Le juge – on ignore lequel de Williams ou De Bonne livra ces directives – ajouta que « le prisonnier était l’homme par qui le défunt a été poussé au bas du quai ».  Comme exemple d’impartialité, on a vu mieux!

Le seul document qui nous est parvenu se termine bien abruptement.  À la toute fin, on apprend que le jury délibéra durant deux heures avant de rendre un verdict d’acquittement.  Poiré était libre comme l’air.

Voilà qui nous laisse, encore une fois, avec un meurtre non résolu; à moins que la mort de Lamarre n’ait été qu’un bête accident?

Le système judiciaire canadien, qui repose essentiellement sur le système britannique, est construit de façon à ce qu’il soit préférable d’acquitter un coupable plutôt que de condamner un innocent.  La leçon que semble nous laisser l’affaire Poiré c’est qu’il y a deux siècles – contrairement à la croyance populaire – la justice ne condamnait pas aveuglément le premier venu.  En dépit de l’opinion du juge, il arrivait que les jurés soient capables de réflexion et surtout d’objectivité.

L’enquête de la CPQ à Trois-Rivières, 1969

hammer-719066_1280         Tout a commencé le 17 février 1969, lorsque Me Lucien Comeau et Me Jean Méthot se rendirent à Québec pour y rencontrer les membres de la Commission de Police du Québec (CPQ). Selon la rumeur, le bureau des détectives contrôlait le réseau de prostitution. Toutefois, la CPQ profiterait aussi de l’occasion pour étudier d’autres aspects, comme par exemple les finances, l’équipement et le niveau de formation des policiers.

En 1968, alors que la Sûreté provinciale devenait la Sûreté du Québec, le gouvernement de Daniel Johnson créait la Commission de police. Peu de temps après, l’École de police du Québec fermait ses portes pour laisser toute la place à l’Institut de police de Nicolet qui prit la relève dès le 16 juin 1969. Ce dernier serait désormais géré par le ministère de la Justice.

À cette époque, les forces policières trifluviennes se divisaient en deux parties : la gendarmerie, composée de 131 constables en uniformes dont 9 affectés à l’escouade des motocyclistes, et la sûreté, qui englobait principalement l’escouade des enquêtes dont le capitaine était Georges Gagnon, 53 ans. En théorie, Gagnon avait sous ses ordres le lieutenant-détective Jean-Marie Hubert, le sergent-détective Paule Dallaire et 6 autres enquêteurs. Officiellement, il n’y avait aucune escouade de la moralité mais le rapport de la CPQ mentionnera la présence de deux policiers affectés à cette tâche, soit Hubert et Dallaire. On parlera aussi d’un troisième sans toutefois le nommer officiellement[1].

Les audiences de la CPQ s’ouvrirent le 12 août 1969 au palais de justice de Trois-Rivières sous la présidence du juge Roger Gosselin et du commissaire Gérald Tobin. Selon le procès-verbal, on cibla rapidement les liens entre les policiers de la moralité et le réseau de prostitution. Quatre maisons de débauches se démarquèrent : le Manoir Laviolette, le Club St-Paul, l’Hôtel des Trois-Rivières et l’Hôtel St-Louis. On connaissait aussi le Tourist Room Mon Repos, le Caumartin (ou hôtel Bonaventure), l’hôtel Windsor, le Club des Forges, le Lido, le Monaco, et le Laurentien. La police était également au courant que d’autres établissements servaient de lieux de rendez-vous, comme par exemple le Miche à Gogo, le Bar Marin, l’Hôtel St-Georges, l’Hôtel Bonaventure, le Jeannine Spaghetti House (Roi du Spaghetti en 1968) et l’Igloo Bar.

Me Raymond Boily occupait la fonction de procureur de la CPQ, tandis que Me Gaston Gamache et Me Guy Lebrun représentaient l’Association des Policiers de Trois-Rivières. Quant à eux, Me Jean Méthot et Me Lucien Comeau œuvraient pour les intérêts de la Corporation de la Cité.

Dès le début des travaux, on expulsa plusieurs hommes en leur demandant de demeurer à la disposition de la Commission. Aucun d’entre eux ne fut cependant rappelé[2].

Puisque les transcriptions sténographiques des audiences n’ont pas été conservées, on doit s’en remettre uniquement au procès-verbal pour tenter de comprendre ce qui s’est réellement produit. Puisque le bureau des enquêtes était principalement visé, on peut y lire que le greffier Beaumier déposa en preuve les résolutions d’embauche des membres de tous les détectives : Georges Gagnon, Jean-Marie Hubert, Paul Dallaire, Gilles St-Pierre, Clément Massicotte, Guy Poisson, Fernand Gendron, Fernand Thibault, Louis-Georges Dupont, et Lawrence Buckley.

Ce scandale aurait débuté par une visité de Paul Dallaire à la résidence du conseiller municipal Gaston Vallières en novembre 1968. Dallaire aurait alors confié à ce dernier « qu’il plaçait des filles en nombre limité dans divers établissements de Trois-Rivières » et que « les filles subissaient un examen médical régulièrement et qu’elles devaient comparaître après un certain temps pour la forme ».

Le 13 août, le témoin le plus important fut sans aucun doute Roger Dion, un journalier de 50 ans à l’emploi de la municipalité. L’hebdomadaire Photo-Police précisa dans son édition du 23 août que Roger Dion, « à l’emploi de l’exposition de Trois-Rivières, aurait assisté au cours de l’année 1966 et de l’année 1967 à la remise de pots-de-vin à deux détectives de la force constabulaire de Trois-Rivières ». Dion raconta avoir travaillé durant de nombreuses années comme « sticker » pour un kiosque munie d’une roue de fortune et à laquelle on invitait les gens à miser des sommes variant de 0.25$ à 5.00$. Bref, on faisait miroiter aux clients leurs chances de gagner alors qu’en réalité personne n’avait jamais rien empoché. Il fut même question qu’un client s’y était fait flouer d’une somme de 600.00$.

En 1967, Dion avait vu son patron remettre deux billets de 20.00$ « à un autre employé du même kiosque pour aller les remettre à deux policiers qu’il identifie, et il ajoute qu’au cours de l’année 1966, il a vu la même chose se produire mais il n’identifie que l’un des deux policiers à qui, au cours de 1966, de l’argent aurait été remis »[3]. En considérant que les détectives Lawrence Buckley et Paul Dallaire ont été forcé de demeurer dans la salle lors de ce témoignage, on devine qu’ils étaient les policiers ciblés.

Selon Photo-Police, un témoin d’âge mineur raconta ensuite avoir remis 200$ « à un détective pour qu’il solutionne une cause pendante à la Cour du Bien-Être. Il a identifié le détective qui se trouvait à la cour ». Or, le procès-verbal permet de découvrir que ce témoin était Denis Blais, un jeune homme de 20 ans, dont l’occupation est mentionnée comme « checker pour la voirie » et que le policier concerné était Hubert.

C’est seulement en consultant le rapport final de la CPQ qu’on arrive à cerner l’essentiel de ce témoignage. Blais se trouvait au rond-point de la rue Royale lorsqu’un véhicule conduit par « un membre de l’escouade des détectives », en l’occurrence Hubert, s’était approché de lui. Blais lui aurait remis 200$ pour que son affaire puisse « s’arranger » devant la Cour du Bien-Être. Toutefois, Blais aurait subi de l’intimidation de la part de Norman Burns, Claude « Plume » Laplante et Pierre Bouchard, trois individus faisant partie des hommes expulsés du prétoire dès le début de l’enquête. Selon Photo-Police, ces énergumènes étaient connus « des milieux interlopes de Trois-Rivières ».

Au matin du 14 août, l’odeur de la prostitution se répandit dans le prétoire avec l’apparition d’Irène Paquet, une jeune femme de 26 ans habitant à Ste-Foy. Suite à la levée d’un huis clos, le procès-verbal mentionne uniquement que « Messieurs Hubert et Dallaire sont présents au cours de la première partie du témoignage. Monsieur Dallaire seul est présent pour la continuation du témoignage ». Que savait Mme Brière à propos des deux détectives?

Le 15 août, un policier de l’escouade de la moralité de Montréal vint raconter sa visite auprès d’un collègue de Trois-Rivières et que ce dernier lui avait raconté que 37 prostituées œuvraient dans la ville de Laviolette. Selon le stratagème mis en place, on permettait à toute nouvelle fille de « travailler » pendant un mois. Si elle respectait les règles, elle pouvait ensuite rester. Cela voulait dire qu’elle s’exposait à des arrestations et qu’elle devait alors payer une « amende » de 100$ sans devoir passer devant la Cour municipale. Selon une autre version contenue dans le procès-verbal, on exigeait des filles un examen médical régulier. Les noms des médecins impliqués ne seront cependant jamais mentionnés.

Puisqu’il en avait probablement assez entendu, le directeur de la police J.-Amédée Delage fit une recommandation pour la suspension des détectives Hubert et Dallaire. Le soir même, le conseil municipal se réunit et la recommandation fut adoptée par le maire suppléant Léo Pidgeon et le greffier Georges Beaumier. Officiellement, Hubert et Dallaire étaient maintenant suspendus[4]. Juste avant cela, Dallaire aurait déclaré « le directeur m’a dit de ne pas m’occuper de ça s’il y avait 200 ou 300 filles, d’en arrêter une durant ma surveillance »[5].

Au matin du 19 août, Me Guy Lebrun se montra furieux en déposant la lettre du directeur Delage devant le commissaire Gosselin. Puisqu’on les suspendait avant la fin des travaux, Lebrun se porta à la défense d’Hubert et Dallaire. « Si un membre de notre Barreau est dans la même situation, le tribunal affecté attend pour statuer que tout soit entendu … Si c’est bon pour le Barreau, c’est bon pour le reste de la population », dira Me Lebrun.

Peu de temps après, le témoignage de Romuald Godin apporta un autre scandale. Au soir du 10 mars 1969, vers 20h15, Godin avait reçu la visite de deux femmes qui entrèrent dans son restaurant en criant « c’est un hold-up ». L’une d’elles avait gardé une main dans la poche de son manteau tout en la pointant vers le sexagénaire. Après que Godin eut contourné son comptoir, l’une des braqueuses le frappa et s’ensuivit une lutte. L’une des voleuses trébucha, ce qui permit à Godin de lui arracher son manteau qui contenait encore des cartes permettant de l’identifier. Les mains vides, les deux femmes avaient ensuite pris la fuite.

Il s’avéra que ces deux braqueuses amateurs étaient Louise St-Pierre, 28 ans, et Claire Bourassa (née Côté), 26 ans. Dans cette histoire, les enquêteurs expliquèrent à Godin qu’ils ne pouvaient le soumettre à une séance d’identification puisqu’ils manquaient alors de figurantes. En fait, les deux jeunes femmes furent remises en circulation. Elles étaient plus rentables sur le trottoir que derrière les barreaux.

Au matin du 23 août, Photo-Police publiait sous le titre « La prostitution était dirigée par des policiers ». On y mentionnait que « c’est le conseiller municipal Gaston Vallières qui a fait la première sortie contre le corps de police de Trois-Rivières en disant qu’il n’avait plus confiance en certains de ses membres. À ce moment, il a été établi qu’un ménage était nécessaire et c’est le conseiller Vallières qui a pris l’affaire en main ».

Dès l’aube du 26 août, Le Nouvelliste répandait la rumeur selon laquelle la municipalité s’apprêtait à réembaucher Hubert et Dallaire. Il semble que le directeur Delage revenait sur sa parole, affirmant cette fois que sans un appel du gérant de la ville il n’aurait jamais recommandé leur suspension.

Le seul témoin mis sur le grill au cours de la journée du 27 août fut le détective Paul Dallaire, 40 ans. Pendant ce temps, suite à une rencontre avec le maire René Matteau, Delage renversait sa décision. Au soir du 2 septembre, Matteau réunit son conseil à l’Hôtel de Ville pour une séance régulière au cours de laquelle le conseiller Fernand Colbert proposa la réembauche de Jean-Marie Hubert et de Paul Dallaire. La proposition fut secondée par le conseiller Benoît Giguère. Toutefois, comme il l’avait fait en 1955 dans l’affaire impliquant le directeur Antonio Roy, le conseiller Gaston Vallières se déclara dissident.

Deux jours plus tard, Hubert déclarait à Arseneault : « On est mieux de porter les causes de prostitution en Cour municipale, ça grossit les coffres de la ville, lança-t-il. Aux Sessions de la Paix, ça va à la province! ».

Le 5 septembre, après avoir entendu le maire, ainsi que le détective Lawrence Buckley et le constable Gilles St-Pierre, les travaux de la commission furent suspendus jusqu’au 17 septembre.

Ce jour-là, après que le juge Gosselin eut ordonné aux détectives Louis-Georges Dupont, Fernand Gendron, Clément Massicotte et Fernand Thibault de retourner à leur travail habituel – puisque les enquêtes de routine continuaient de s’accumuler – on eut la surprise de voir le jeune Dion revenir sur sa première déclaration. Cette fois, il disait ne plus être en mesure d’identifier les deux policiers fautifs. Qu’est-ce qui avait pu motiver son volte-face?

La commission ajourna de 18h00 à 20h45. Entre cette dernière heure et 22h20, on entendit à la barre des témoins le capitaine-détective Georges Gagnon, et les détectives Fernand Gendron, Jean-Marie-Hubert, Clément Massicotte et finalement Louis-Georges Dupont. Au cours de cette période de 95 minutes, on a donc entendu cinq témoins, ce qui fait une moyenne de 19 minutes chacun. Ce détail est important puisque, plus tard, certaines personnes affirmèrent que Dupont avait été assassiné pour avoir témoigné contre ses collègues. Il s’est plutôt enlevé la vie quelques semaines plus tard, c’est-à-dire entre la fin des audiences et le dépôt du rapport de la CPQ. En 19 minutes, il est assez peu probable qu’il ait eu le temps nécessaire pour dénoncer les rouages d’un important réseau de corruption, comme on le prétendit à outrance par la suite[6].

D’ailleurs, le procès-verbal stipule que les détectives Dupont et Massicotte furent évacués du prétoire lors du témoignage du capitaine Gagnon. Si ça se trouve, il y aurait bien plus de chance pour que le témoignage de ce dernier ait pu contenir des détails croustillant à l’endroit de Dupont et Massicotte, qui ne devaient pas entendre ce témoin avant d’apparaître eux-mêmes sous serment. Bref!

Au matin du 18 septembre, on entendit Mme Arthur Trépanier, veuve de 43 ans, également connue sous le nom de Kathy. En fait, son véritable nom était Laurette Bisson. Celle-ci travaillait comme prostituée au Club St-Paul avant de rencontrer Jean-Marie Hubert, qui s’était arrangé pour la faire « travailler » au Manoir Laviolette, à deux pas du palais de justice. Au moment de témoigner en 1996 dans le cadre de la Commission d’enquête Lacerte-Lamontagne, Hubert était toujours marié à Laurette.

Le vendredi 19 septembre, les audiences se terminèrent à 11h25 lorsque le juge Roger Gosselin déclara la preuve clause[7]. Après avoir entendu 52 témoins en 15 jours, les membres de la Commission se retirèrent à Québec pour écrire leur rapport.

Tel que mentionné plus haut, le détective Dupont fut retrouvé mort dans sa voiture de service au matin du 10 novembre 1969. On conclut rapidement à un suicide. Aucune preuve ne permettait de soupçonner la possibilité d’un meurtre. D’ailleurs, sa famille mit plusieurs années à construire sa théorie, selon laquelle il aurait été éliminé par ses propres collègues. Les enquêtes ultérieures confirmèrent cependant le verdict du suicide.

Le 29 décembre 1969, Tobin et Gosselin déposaient leur rapport, qui fut scindé en deux parties : la première rendue publique et la seconde scellée pour une période de 160 ans.

Certes, ce serait une erreur de retenir que l’unique objectif de cette enquête était la corruption et la prostitution. Dans la première partie du rapport, la CPQ révisait le budget, l’inventaire de l’équipement et la scolarité des policiers. Dans ce dernier cas, les constatations furent peu reluisantes puisqu’on en venait à la conclusion que ce niveau de scolarité oscillait entre une 5ème et une 13ème année. Rappelons qu’une 11ème année de l’époque équivaudrait aujourd’hui à un 5ème secondaire. Le directeur Delage lui-même n’avait apparemment suivi aucune formation relative au métier de policier. Pourtant, il avait travaillé comme détective puisqu’on le retrouve comme tel dans le dossier de la mort suspecte de Rita Lafontaine en 1949.

Évidemment, la CPQ recommandait les congédiements d’Hubert, Dallaire et Gagnon. Seuls les deux premiers furent définitivement écartés de la police dès janvier 1970, tandis que Gagnon eut droit à une humiliante rétrogradation. Toutefois, en 1975, Hubert et Dallaire eurent gain de cause en obtenant de la Ville de Trois-Rivières le montant de 107,500$ pour « dommages moraux, atteinte à la réputation, publicité, troubles familiaux et aussi perte d’ancienneté »[8].

Est-ce que le scellé sur la seconde partie du rapport avait favorisé les deux ex-policiers dans cette cause? Peut-être.

Les faits saillants de l’enquête de la CPQ de 1969 servirent longtemps de toile de fond pour justifier les revendications de l’affaire Dupont, laquelle alla jusqu’à mettre en scène un énorme complot politico-policier s’étendant sur plusieurs décennies. Par contre, ce n’est pas parce que deux policiers tiraient profit des fruits de la prostitution que cela faisait nécessairement d’eux des tueurs. La marge à franchir reste énorme entre la corruption et le meurtre.

D’autre part, il ne faudrait pas non plus jouer les vierges offensées en décriant un réseau qui, justement, pourrait faire l’envie de ceux et celles qui militent en faveur de la décriminalisation de la prostitution. Par exemple, le suivi médical mis en place par le réseau de 1969 fait partie de l’éventualité d’une loi qui légaliserait enfin le plus vieux métier du monde. Suite à sa nomination comme chef de la police de Montréal en 1904, Olivier Campeau établissait certaines recommandations pour mieux encadrer les maisons de débauche, dont celle où « les prostituées doivent subir un contrôle médical rigoureux et régulier »[9].

Quant à savoir si l’idée d’éradiquer complètement la prostitution n’est pas utopique, le recorder Alexandre Poirier tenait ce discours juste et prémonitoire en 1905 : « Il y a des gens qui croient que d’un seul trait de plume les législateurs peuvent supprimer l’ivrognerie. Pour eux le moyen est bien simple : qu’on vote la prohibition des alcools et l’ivrognerie disparaîtra. Eh bien, je suis personnellement enclin à croire le problème d’une solution moins simple. Je crois que le 20ème siècle, quelles que soient les mesures prises par les législateurs, ne verra pas disparaître l’ivrognerie et la prostitution qui déshonorent l’humanité depuis 3,000 ans. Pour ma part, je crois que l’on doit user envers les prostituées d’une certaine tolérance que je considère comme inévitable »[10].

Les amoureux de la thèse du complot insistent sur le fait que la deuxième partie du rapport scellée pour une période de 160 ans pourrait révéler encore des choses. C’est là induire la population en erreur puisqu’en 1996, la juge Céline Lacerte-Lamontagne leva ce scellé afin de rendre le document public. J’en faisais d’ailleurs un résumé dans mon livre L’affaire Dupont (2014), de la page 475 à 479. Le contenu de ce document soi-disant fracassant fut plutôt décevant.

 

[1] Selon un rapport de surveillance de certains membres du crime organisé présents à Trois-Rivières et daté du 7 octobre, ce troisième membre de l’escouade de la moralité aurait été Gilles St-Pierre.

[2] Les noms cités sont : Fernand Archambault, Claude Bergeron, John Burns, Yvon Beaucage, Germain Baril, Michel Crispini, Rosaire Gagné, Claude Ouellet, Ronald Poisson, Yvon Provencher, Gaston Roberge, Gérard Roberge, Fernand St-Arnaud, Léo Thibodeau, Fernand Turcotte, Robert Leblanc, R. Maréchal, R. Robidas, Albert Bélisle, André Poulin, Réal Blais, Robert Beaumier, Claude Beaulieu, et Claude Lacroix.

[3] Selon le rapport final de la CPQ déposé le 29 décembre 1969.

[4] Les conseillers suivants étaient également présents : Fernand Goneau, Aimé Lefrançois, Antoine Gauthier, Benoît Giguère, Gaston Vallières, Fernand Colbert et Florent Groleau.

[5] Jean-Paul Arseneault, Le Nouvelliste.

[6] Les défenseurs de la thèse de l’assassinat affirment encore aujourd’hui que Dupont aurait aussi témoigné le 9 septembre. Selon le procès-verbal, toutefois, la CPQ n’a pas siégé ce jour-là. Il n’y a donc aucune preuve pour étayer leur affirmation.

[7] Le document du procès-verbal, qui a été l’une des principales sources servant à construire ce chapitre, est signé le 24 septembre 1969 par la greffière de la CPQ Jocelyne Tessier.

[8] Eric Veillette, L’affaire Dupont, 2014, Éditions de l’Apothéose, p. 336.

[9] Pierre De Champlain, Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980, 2014, p. 32.

[10] Ibid., p. 33.

Le dernier procès, l’affaire Jacques Delisle

mo_9782760411265LAMONTAGNE, Kathryne. Le dernier procès, l’affaire Jacques Delisle. Stanké, Montréal, 2014, 250 p.

C’était une première dans toute l’histoire criminelle du Canada. Non seulement un ancien juge se voyait accusé de meurtre au premier degré, mais c’était la première fois que, sur ordonnance spéciale, on permettait aux journalistes d’utiliser Twitter en direct pour retransmettre les développements du procès Delisle.

Kathryne Lamontagne, qui en est à son premier ouvrage, se débrouille merveilleusement bien en nous présentant un texte fluide et soutenu qui sait nous tenir en haleine jusqu’à la fin, sans jamais plonger dans l’ennui.

J’ai d’abord eu l’impression de revivre une dose de « déjà vu », puisque le juge qui présida le procès Delisle en 2012 était Claude C. Gagnon, qui a représenté le ministère publique lors de la requête en mandamus de 1995 dans L’affaire Dupont. Mais il y a aussi que la preuve contre l’ex-juge de la Cour d’appel reposait essentiellement sur des expertises.

Car c’est là que se situe le fond du problème. Même si Delisle est irréprochable, à la fois sur le plan professionnel et personnel, car il a pris un soin jaloux de sa femme même après son AVC, la police le soupçonnera assez rapidement. En fait, le point culminant de cette affaire repose sur cette tache de noir de fumée retrouvé à l’intérieur de la paume de la main gauche de Nicole Morinville, l’épouse de Delisle, qui fut retrouvée morte dans son condo de Québec le 12 novembre 2009.

Selon les experts du Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale (LSJML) de Montréal, on doit écarter la théorie du suicide, affirmant qu’une telle tache ne peut se retrouver à l’intérieur d’une paume lorsqu’on manipule correctement une arme de ce type. Ils savent aussi que depuis son AVC, Nicole a perdu l’usage presque complet de son bras droit, alors qu’elle était justement droitière.

Quant à elle, la défense, solidement incarnée en la personne de Me Jacques Larochelle, prétend qu’en tenant l’arme de manière inhabituelle, c’est-à-dire à l’envers, il était possible d’obtenir un tel résultat.

Bref, les deux clans s’affrontent dans un combat décrit par Lamontagne avec une objectivité irréprochable. Tantôt on a tendance à innocenter l’ex-juge, tantôt on a envie de le voir derrière les barreaux. C’est d’ailleurs ce destin qui l’attendait à la fin du procès.

Me Larochelle poussera le dossier jusqu’en Cour d’appel, puis en Cour Suprême. Mais rien n’y fit. Le verdict sera confirmé à nouveau. En dépit de ces revers, Me Larochelle soutient qu’il n’a toujours pas dit son dernier mot, lui qui continue maintenant de défendre gratuitement son célèbre client.

Ce qui désole toujours la défense, c’est non seulement la preuve scientifique mais aussi l’âge avancé de Delisle. Pour lui, sa sentence de 25 ans équivaut pratiquement à une peine de mort. Aujourd’hui âgé de 79 ans, l’ex-juge a accepté de recevoir l’auteure à deux reprises depuis sa prison. Ce sera d’ailleurs la force de cette jeune auteure, c’est-à-dire de nous amener un aspect plus humain de cette affaire, et surtout de cet homme à la réputation froide.

Hormis des extraits de Twitter qui viennent quelque peu briser le rythme du texte, Kathryne Lamontagne se démarque, au point où on espère déjà la voir s’attaquer à d’autres sujets chauds tout droit sortis de nos palais de justice.

L’affaire Dupont: la question de l’aliénation mentale

Marcel Chartier
Me Marcel Chartier était coroner à Trois-Rivières en 1969.

Dans mon livre L’affaire Dupont, on a vu qu’il fut question à un certain moment que l’enquête conduite par le coroner Me Marcel Chartier au soir du 2 décembre 1969 aurait pu laisser entendre que Louis-Georges Dupont souffrait « d’aliénation mentale ». Est-il juste de penser qu’on ait tenté de le faire passer pour un fou?

En fait, il s’agit de savoir si le terme fut utilisé uniquement dans ce cas bien précis, ou alors le réservait-on pour d’autres cas de suicide?

Revenons-en d’abord au verdict du coroner Chartier, qui se lisait en partie comme suit : « Je conclus que Louis-Georges Dupont s’est donné la mort sans avoir le « mens rea » [état d’esprit] nécessaire à un acte criminel de telle nature : il n’y a donc pas eu cet élément nécessaire à un crime. En conséquence, il n’y a pas eu suicide au sens du Code criminel : il s’est donné la mort dans un état d’aliénation mentale ».[1]

Dans les archives nationales, on découvre des formules préfabriquées comportant une phrase imprimée à l’avance prévue pour les cas de décès qui ne cheminent pas vers des causes criminelles. Par exemple, dans le cas du suicide d’André Marchand, survenu le 25 avril 1965, on peut lire que « les recherches faites établissent que la mort était due à [un] suicide [et] qu’elle n’était imputable à [un] crime à qui que ce soit, ni à la négligence de personne; qu’aucun crime ne l’avait accompagné ou précédée et qu’il n’y avait pas lieu de tenir une enquête régulière ».

Par cette formule, on comprend un peu mieux pourquoi il n’y avait pas eu d’enquête régulière, c’est-à-dire avec la comparution de témoins et la présence d’un sténographe officiel. Après tout, puisque dans l’affaire Dupont les autorités concluaient déjà à un suicide, il n’y avait donc pas eu matière à approfondir le dossier, qui fut finalement traité comme un simple cas de recherche. D’ailleurs, il est à noter que dans les caisses d’archives concernant les coroners on dénombre beaucoup plus de cas de recherche (qui se résument pour la plupart en une seule page) que d’enquêtes publiques (qui son accompagnées des transcriptions sténographiques et parfois même de quelques pièces à conviction ou autres documents).

Quant à la mention « aliénation mentale », les archives ne permettent pas d’appuyer le fait que cette mention ait été péjorative. Au contraire, il semble plutôt que ce soit un terme juridique utilisé pour une certaine part des suicides survenus à cette époque.

En ce sens, les archives démontrent quelques exemples intéressants. Dans le cas du suicide de Louis Morinville, dont le corps a été retrouvé à l’Île Val d’Or à Champlain en juillet 1965, le coroner Bellemare écrivait comme verdict : « suicide (noyade) dans un moment d’aliénation mentale ».

Il en alla de même dans le cas de Lionel Poulin, qui s’était jeté d’une fenêtre de l’hôpital sanatorium Cooke, toujours en juillet 1965. Encore une fois, le verdict du coroner Bellemare était : « suicide dans un moment d’aliénation mentale ».

Ce terme juridique, également utilisé dans le cas du décès d’Augustin Paquin survenu en février 1965, n’était donc pas exclusif à Me Marcel Chartier.

[1] Eric Veillette, L’affaire Dupont : une saga judiciaire, (2014), p. 61.