Ugo Fredette, l’envers de la médaille


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Cette capture d’écran démontre que les articles concernant Christiane Sirois à propos du comportement de Fredette ont été répertoriés par Google.

Au moment d’écrire ces lignes, il y a à peine quelques heures que l’alerte Amber concernant l’affaire Fredette, considérée comme la plus longue jusqu’à maintenant, s’est terminée de façon positive.  Si la poursuite policière a débuté sur une note beaucoup plus regrettable avec le meurtre de la mère, Véronique Barbe, 41 ans, les policiers ont au moins retrouvé le petit garçon sain et sauf.

Hier, Hugo Fredette, un homme de 41 ans, a pris la fuite avec son fils de 6 ans, Louka Fredette.  Les raisons de cet enlèvement demeurent inconnues pour le moment.  On appréhendait le pire, jusqu’à ce que la Sûreté du Québec annonce, au bulletin de 17h00, qu’on avait retrouvé le bambin sain et sauf et que le père, soupçonné d’avoir assassiné sa conjointe, avait été arrêté.

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Quand on clic sur le lien de l’article, toutefois, on obtient ce résultat.  J’attire votre attention sur l’adresse URL, qui indique bien la nature de l’article publié à l’origine.

Ce qui a attiré l’attention sur cette affaire ce n’est pas le fait que ce drame ait suscité une alerte Amber mais plutôt que Fredette était connu pour son implication dans des documentaires concernant des cas de meurtres non résolus, autant d’enfants que de jeunes femmes.  Entre autres choses, c’est en collaboration avec Stephan Parent qu’il avait produit le documentaire Novembre 84 en 2014.  Il en préparait un autre sur l’affaire Cédrika Provencher avant que Martin Provencher, le père de la désormais célèbre victime, bloque son projet par une mise en demeure.

Si l’attention d’Historiquement Logique a été retenue par cette affaire, c’est bien parce que l’an dernier, au moment de lancer sa série d’articles intitulée Les Faucheurs d’enfants, Fredette est soudainement intervenu auprès d’une tierce personne pour faire valoir son mécontentement face à ce projet[1].  Il s’est montré très insistant.  En fait, c’est que la série Les Faucheurs d’enfants reprenait une partie de l’enquête étudiée dans Novembre 84, mais cette fois en revisitant objectivement deux suspects et en rendant publics les détails des enquêtes de coroner concernant les meurtres reliés à cette affaire, deux avenues qui n’avaient pas été explorées dans le documentaire cinématographique.

Aujourd’hui, certains lecteurs ont constaté la présence de quelques commentaires explicites à propos du personnage Fredette.  Le tout a débuté ce matin dans le cadre de l’émission Salut Bonjour sur les ondes de TVA.  Michel Surprenant, le père de Julie Surprenant disparue en 1999, y fut le premier à questionner le comportement antérieur de Fredette, révélant que celui-ci semblait parfois perdre les pédales, sans toutefois apporter d’exemple précis.  Quelques heures plus tard, Christiane Sirois, la mère de Sébastien Métivier, ce jeune garçon disparu en 1984, parlait du fait que Fredette n’avait aucune empathie pour l’entourage des victimes.  Toutefois, il semble que l’article du Journal de Montréal ait été retiré au cours de la journée.  Après vérification, il en est de même sur le site de TVA et Facebook.

Selon ce que Historiquement Logique a appris, Mme Sirois n’est pas la seule à aller dans ce sens.  Y aurait-il donc une face cachée à cette culture du non résolu au Québec?

[1] Pour voir ou revoir Les Faucheurs d’enfants, je vous invite à consulter l’avant-propos à l’adresse suivante : https://historiquementlogique.com/2016/09/25/les-faucheurs-denfants-lavant-propos/

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L’affaire St-Louis: chapitre 4


02         Le tout premier témoin de la Couronne fut le Caporal Léopold Lavigne, 29 ans, de la Sûreté du Québec (SQ).  Interrogé par Me Laniel, celui-ci présenta le plan qu’il avait préparé afin de permettre aux jurés de mieux comprendre la géographie de St-Léonard et St-Célestin.  On le déposera en preuve sous la cote P-1.

Lavigne avait également pris quelques photographies les 22, 23 et 25 novembre.  Il expliqua également la géographie des lieux où s’était déroulée l’action.  Bref, sa présence servit principalement à mieux situer les jurés en rapport avec les événements que la justice reprochait maintenant à l’accusé.

Selon Lavigne, on comprit que la scène de crime se situait juste en face de la maison d’Arthur Ally, la 7ème du côté nord de la route 34.  La première photo de cette route, en direction St-Célestin (direction nord-est), fut déposée en preuve sous la cote P-2; alors que celle de la façade avec le corps de la victime fut produite sous P-3, et ainsi de suite.

         Le 25 novembre, le policier s’était rendu au garage Héroux et Thibodeau à Drummondville pour y photographier le véhicule de marque Envoy, quatre portes, de couleur bleue et immatriculé 5N-8696 Québec 68.  Il en avait tiré cinq clichés.

         Ensuite, ce fut à Me Gérald Grégoire de contre-interroger le témoin.  Le criminaliste le ramena tout de suite sur une remarque qu’il venait de faire en parlant de l’une des photos de l’Envoy, sur laquelle on apercevait un cadre endommagé.  Il lui demanda, pour le bénéfice des jurés, d’encercler cet endroit à l’aide d’un crayon rouge.

  • Cette empreinte dans le métal est-ce que ça semble être laissé par une balle, questionna Me Grégoire, est-ce que c’est un enfoncement assez profond?
  • Il s’agit d’un impact qui a été produit à cet endroit. Quant à ce qui a produit l’impact …
  • C’est hors de votre connaissance?
  • C’est une opinion seulement.

Ensuite, il lui demanda d’encercler ce qui paraissait être un autre impact de projectile, cette fois dans la partie gauche du pare-brise.

  • Est-ce que vous avez vu d’autres traces sur le véhicule à part des trois que vous avez mentionnées?
  • Il y avait du côté … sur la photographie P-6, photographie précédente du côté du conducteur, côté gauche au bas de la porte, il y avait à cet endroit, il s’agissait de ce qu’on appelle communément en terme de garage du putty, il y avait un morceau de putty de parti [retiré ou enlevé]. Mais il ne semblait pas avoir aucune … aucun impact.  Il s’agissait plutôt d’un morceau qui était tombé.
  • Au bas de la porte?
  • Au bas de la porte, ici côté gauche.
  • Lorsque vous avez examiné le véhicule, tant à la Sûreté Provinciale qu’au garage, avez-vous pu examiner les pneus du véhicule?
  • Si ma mémoire est bonne, je crois qu’il y avait quatre pneus d’hiver.
  • Est-ce qu’ils vous semblaient tous gonflés?
  • Tous gonflés?
  • À ce moment-là, ils étaient tous gonflés, oui. J’ai dû avancer même l’automobile.
  • Alors, elle a avancé sans difficulté?
  • Sans difficulté, oui.
  • Vous n’avez remarqué aucune crevaison?

L’insistance de l’avocat de la défense à propos de l’état des pneus pouvait sembler banale, mais cet élément finirait par prendre tout son sens un peu plus tard au cours du procès.

Lavigne dira avoir parcouru lui-même la distance entre St-Léonard et St-Célestin, ce qui représentait 8 kilomètres entre les deux églises.

  • Est-ce que vous pouvez nous dire sur la photographie qui a été produite montrant le parechoc avant du véhicule?
  • Exhibit P-6.
  • Où on voit là ce qui semble être un trou de balle sur le pare-brise?
  • Est-ce que vous avez regardé à l’intérieur pour voir si le phénomène d’éclaboussement était le même à l’intérieur qu’à l’extérieur?
  • Les dommages à la vitre?
  • C’est-à-dire la manière dont l’éclaboussement – on le voit à l’intérieur ici?
  • À l’intérieur est-ce que vous avez regardé?
  • À l’intérieur, les dommages étaient les mêmes. Le trou était bord en bord du pare-brise.
  • Mais vous nous dites que la vitre était complètement cassée. Est-ce que vous avez vu des débris de vitre à l’intérieur?
  • Ça, à la vitre arrière.
  • Oui?
  • À cet endroit, il y avait de la vitre cassée. La vitre cassée, ça, c’est semblable à du sel.
  • C’était tout en petits grains?
  • En grains, exactement.

Sur ces mots, Me Grégoire reprit sa place.  Le témoin pouvait maintenant rentrer chez lui ou retourner au travail.

 

Le meurtre non résolu de Nicole Sassoon


nicole_sassoon            Selon l’enquête du coroner Yves Lambert, c’est vers 11h00 le 30 mai 1992 qu’un pêcheur se trouvant à la hauteur de Ville Sainte-Catherine aperçut un cadavre en bordure de la rive. Ce corps complètement dénudé semblait avoir passé un long moment dans les eaux du fleuve St-Laurent puisqu’il était en état de putréfaction avancé. Dans le rapport de Lambert on peut d’ailleurs lire que le corps « aurait échoué à cet endroit suite à la baisse du niveau d’eau ».

Les policiers de Sainte-Catherine se rendirent immédiatement sur les lieux mais c’est l’Unité des crimes contre la personne de la Sûreté du Québec (SQ) qui hérita de cette enquête.

Sur la page actuelle de la section des crimes non résolus du site web de la SQ on indique que le corps aurait été retrouvé le 3 juin 1992[i], mais le rapport de Lambert parle plutôt du 30 mai, date à laquelle l’examen externe du cadavre fut réalisé. De plus, Lambert écrivait que l’identification de ce corps féminin fut confirmée à partir des empreintes digitales, ce qui laissait croire que la jeune femme traînait peut-être derrière elle un dossier judiciaire.

Quoiqu’il en soit, on pouvait enfin mettre un nom sur ce corps. Il s’agissait de Nicole Sassoon[ii], une jeune femme de 21 ans née le 17 janvier 1971.

La SQ affirme qu’au moment de sa disparition Nicole travaillait à Ville LaSalle et qu’elle aurait séjourné durant une certaine période dans un logement de la rue Gravel, toujours dans la même municipalité. Pour expliquer sa disparition, la SQ écrit que « Nicole Sassoon a été vue pour la dernière fois à la fin du mois de novembre 1991 au Motel Colibri à Montréal ». On ignore cependant dans quelles circonstances.

Le coroner Lambert se montrait plus précis quant à la date du décès en prétendait que la jeune femme serait morte le 23 novembre 1991. Quoi qu’il en soit, son examen externe du corps permit rapidement de déterminer qu’il s’agissait d’un meurtre. Toutes les plaies, dont certaines par enfoncement, avaient été assénées au crâne. À la région frontale droite on retrouvait une première plaie par enfoncement à 3 cm de l’orbite de l’œil. Sur celle-ci, Lambert spécifia que « cette marque crânienne est tout à fait comparable à celle que laisserait un coup de marteau ».

Une deuxième se trouvait à la partie gauche supérieure du front, deux lésions au sommet du crâne et un enfoncement complet dans la partie supérieure gauche du dessus du crâne et « ayant la même forme géométrique que les précédentes et mesurant 2,5 cm X 2,3 cm ». Il nota également une fracture de l’arcade zygomatique gauche (os situé près de la jonction de la mâchoire et de l’oreille).

Après l’examen interne, qui s’effectua le 2 juin 1992, Lambert écrivit que « en résumé, notre examen du crâne nous a permis de reconnaître au moins cinq (5) points d’impacts en des endroits différents et signant l’action d’un objet contondant de forme particulière, tel un marteau en plus de deux (2) larges brèches aux faces latérales du crâne qui elles, sont le résultat de plusieurs impacts au niveau de chacune de ces régions ».

Mais la question d’un passé criminel de la victime se confirme. Nicole Sassoon possédait effectivement un casier judiciaire concernant des infractions commises seulement au cours des mois qui ont précédés sa mort. Est-ce que tout ceci pourrait avoir un lien avec son meurtre?

Le 7 septembre 1991, Nicole était impliquée dans un vol par effraction. Le 12 septembre, elle plaidait d’ailleurs coupable à cette accusation devant le juge Marcel Beauchemin, ce qui lui avait valu une sentence d’une semaine. Quelques jours plus tard, soit le 19 septembre, elle retrouvait sa liberté sous certaines conditions.

Nicole semblait cependant se diriger vers une ascension malsaine en commettant un vol qualifié le 26 septembre 1991. Étrangement, le même jour on l’accusera de s’être évadé d’une garde légale, pour laquelle elle plaidera coupable le 10 octobre.

Si elle apparut en Cour le 3 octobre, ce fut seulement le 24 qu’elle enregistra un plaidoyer de culpabilité pour cette affaire de vol qualifié. Le même jour, elle plaidait également coupable dans une affaire de complot. Faisait-elle alors partie d’une bande composée d’individus peu recommandables?

Quoiqu’il en soit, cette escapade lui valut une sentence de 3 mois en plus d’une probation sans surveillance d’une durée de 2 ans, mais on sait bien que cette sentence ne fut jamais purgée dans sa totalité puisqu’elle devait disparaître à la fin de novembre.

Alors que le coroner Lambert prétend dans son rapport que la mort de la jeune femme remonte au 23 novembre 1991, son casier judiciaire nous indique plutôt qu’elle a vécu encore quelques jours puisque le 29 novembre elle commettait sa toute dernière infraction en s’évadant une fois de plus de sa garde légale. Ce sera seulement le 29 avril 1997 qu’on retira cette accusation en raison de la confirmation de son décès.

Est-ce que sa mort est reliée à ses récentes activités illégales?

Ce qui est sûr, c’est qu’au moment d’être sauvagement tuée, Nicole vivait apparemment en marge de la société. Et pourquoi aurait-elle finalement été battue aussi cruellement? Le mobile du crime pourrait-il conduire les policiers vers le coupable?

Toute personne possédant la moindre information sur cette affaire est invitée à communiquer avec la Sûreté du Québec au 1-800-659-4264.

[i] Voir http://www.crimesnonresolus.com/fr/crimes-non-resolus/nicole_sassoon.html

[ii] Sur le rapport du coroner Lambert son nom est inscrit « Sasson » alors que sur le site de la SQ et dans le plumitif judiciaire on utilise « Sassoon ».

Les grandes promesses de Jean-Pierre Corbin


Jean-Pierre Corbin (photo: Radio-Canada)
Jean-Pierre Corbin (photo: Radio-Canada)

Depuis hier matin, Jean-Pierre Corbin sème encore la controverse en annonçant, comme je le soulignais dans un article du 15 mars dernier (Jean-Pierre Corbin résoudra-t-il l’affaire Dupont?), la sortie prochaine de son livre. C’est ce qu’on annonçait dans le quotidien Le Nouvelliste. Rarement aura-t-on vu une saga trifluvienne attirer l’attention des manchettes depuis près de 45 ans.

Je ne reviendra évidemment pas sur toutes mes appréhensions envers ce livre, car je l’ai fait dans mon texte du 15 mars, mais disons qu’il est étonnant de l’entendre déclarer que « ça me fait du bien aussi de pouvoir raconter ce qui s’est passé, c’est moi qui étais pris avec ça. Et puis, la famille a le droit de savoir ». Or, Corbin est en contact avec les frères Dupont depuis une quinzaine d’années; alors pourquoi attendre la sortie d’un livre pour leur dire « la vérité » à propos de leur père?

À la journaliste Mylène Moisan, Corbin révélait que son principale informateur était l’ancien policier Lawrence Buckley. Mais voilà, Buckley est décédé en 1995. Et Corbin a assisté aux audiences de la commission d’enquête publique en 1996. Pourquoi alors ne s’est-il pas levé pour dévoiler ce qu’il « savait »? Serait-il en mesure de le dire sous serment?

Bien sûr, il a réponse à tout. Confronté à cette question, il explique avoir promis à Buckley de ne rien révéler aussi longtemps que les trois complices du meurtre seraient encore en vie. Si Dallaire est décédé dans les années 1980 et Buckley en 1995, Jean-Marie Hubert s’est éteint en 1998. Libéré de son soi-disant pacte du silence, pourquoi ne pas avoir sorti le chat du sac cette année-là?

En 2003, à l’émission radiophonique Omnibus, il refusait toujours de nommer les prétendus assassins.

Décidément, ses explications ne collent pas toujours et il est à parier que sous serment, interrogé et contre-interrogé, sa version ne tiendrait pas la route bien longtemps.

Mais cela n’arrivera pas. Officiellement, le dossier est clos. Et la justice n’a pas à commenter ce que certains auteurs peu scrupuleux écrivent au fil du temps. Il suffit de penser aux ouvrages mensongers de Jacques Hébert dans le dossier de l’affaire Coffin. Et cette tendance n’est pas aussi rare qu’on pourrait le croire. Une fois les principaux acteurs d’un dossier décédés, il arrive que naissent des rumeurs ou des théories dont le niveau de rigueur varie énormément. Même après plus de quatre siècle les débats se poursuivent sur l’assassinat du roi Henri IV.

Rappelons seulement que tout ce qui est dit hors d’un tribunal est considéré comme du ouï-dire, et le ouï-dire est irrecevable aux yeux de la justice.

La Sûreté du Québec a d’ailleurs déclaré cette semaine qu’elle n’avait pas l’intention de rouvrir le dossier, et pour cause. Il faudrait des preuves pour le faire. En trouvera-t-on dans le bouquin de Corbin?

Mais d’où lui vient donc cette théorie? Buckley aurait-il osé se payer sa tête en lui « montant un bateau »? N’oublions pas qu’il a assisté aux témoignages de 1996, et qu’il promet un livre depuis au moins 2003, alors il a amplement eu le loisir d’ajuster ses affirmations en fonction des zones grises du dossier. Se serait-il amusé à combler les vides de l’histoire ou y a-t-il vraiment eu un meurtre?

Une théorie, voilà ce que sera le livre de Corbin. Une théorie dont la solidité sera scrupuleusement étudiée dès sa parution.

J’ai moi-même consacré plus de deux années et demi à élaborer un manuscrit intitulé L’affaire Dupont : une saga judiciaire. Mon étude approfondie repose sur plus de 3,000 pages de transcriptions sténographiques des témoignages rendus en 1995 et 1996. S’il m’est impossible de préciser une date de sortie pour le moment, je peux cependant vous assurer que mon seul but est d’être pleinement objectif afin de permettre aux lecteurs de construire eux-mêmes leur propre opinion.

Au nom de l’Histoire et de ce que la société en retiendra dans le futur, il est malheureux de voir des individus qui s’improvisent auteurs tout en utilisant un style narratif partial. C’est là considérer les lecteurs comme des ignards.

Dans son éditorial du 29 avril, Jean-Marc Beaudoin, lui-même l’un des témoins impliqué en 1969, nous rappelait subtilement qu’il était préférable d’être prudent. En effet, les arguments utilisés pour appuyer la thèse de meurtre doivent être interprétés avec professionnalisme et rigueur avant de sauter trop rapidement aux conclusions.

Révélations d’un espion de la SQ


Espion de la SQ                      Lavallée, Claude.  Révélations d’un espion de la SQ.  Éditions de l’Homme, Montréal, 2010, 264 p.

Enrichi d’une préface signée de l’ancien journaliste d’enquête Jean-Pierre Charbonneau, célèbre pour son inoubliable livre de référence sur le crime organisé La Filière canadienne, Claude Lavallée se raconte en toute simplicité et avec une transparence étonnante.

En plus d’avoir été un alpiniste et un plongeur de la Sûreté du Québec (SQ), son livre nous fait quelques révélations auxquelles la plupart des lecteurs ne sont sans doute pas habitués.  Entre autre, il nous étonne en relatant la mort mystérieuse d’un policier qui faisait de la filature auprès de certains membres du crime organisé.  « Jacques Girard avait vingt-deux ans et comptait dix mois au sein de la police », écrit-il.  « Tout portait à croire qu’il avait été projeté dans le canal par ces bandits (malgré ce qu’avait rapporté la presse, à qui nous cachions de nombreux secrets) ».

Ainsi, on comprend que certaines morts dites « accidentelles » peuvent quelques fois dissimuler d’autres faits bien réels.

Lavallée raconte s’être retrouvé parmi les premiers policiers d’une escouade spéciale de la SQ visant à faire de l’écoute électronique dans les années 1960.  C’est nul autre que Roger D. Landry, qui deviendra plus tard le grand patron de La Presse, qui le recruta.  Landry, aujourd’hui conseiller du maire Yves Lévesque de Trois-Rivières, a aussi édité les romans écrits conjointement par les juges Céline Lacerte-Lamontagne et Suzanne Coupal.  Bien peu de gens se souviennent que Landry avait d’abord été un espion de la SQ avant de contrôler une partie de l’information au Québec.  On regrette peut-être le fait que l’auteur ne puisse développer davantage cette partie de l’histoire.

L’une des premières enquêtes d’écoute électronique de Lavallée impliquait Léo-Aldéo Rémillard, l’ancien maire de la ville de Jacques Cartier, qui avait des liens confirmés avec de dangereux membres du crime organisé.  Or, l’auteur prend la peine de souligner que « Léo-Aldéo est le père de Lucien – le milliardaire propriétaire de RCI Environnement, la plus grande entreprise québécoise de traitement des déchets ».

Quant à Frank Cotroni, adulé par le milieu artistique, Lavallée ne garde pas sa langue dans sa poche en précisant qu’il était « un baron notoire de l’industrie du crime qui semblait contrôler tous les secteurs : fraude, extorsion, abus de confiance, trafic de drogue et d’influence, racket de protection, prostitution, jeu clandestin et tutti quanti.  Il n’hésitait pas non plus à « lancer un contrat » sur quelqu’un – c’est-à-dire, en bon langage codé, à faire exécuter froidement ses ennemis ».

S’il dénonce avec une pointe d’humour noir le fait qu’on ait relâché 73 colombes blanches aux funérailles de Cotroni en 2004, Lavallée a peut-être oublié de mentionner que des personnalités comme René Angélil ont payé des fleurs au mafioso qui s’est éteint d’un cancer du cerveau.  D’autres artistes ont aussi voulu lui rendre hommage mais en fuyant les caméras.  Voilà qui est très édifiant pour notre showbizz!

Lavallée dénonce d’ailleurs le romantisme qu’une partie de la population réserve au milieu du crime organisé, ce qui se traduit par exemple par la glorification qu’on en fait au cinéma avec un film comme Le Parrain ou une série télévisée,  telle Les Sopranos.  Voilà qui sert bien le milieu mafieux.  En effet, pendant qu’on se divertit avec le crime, on empêche la population de voir la réalité en face.

Après quelques longueurs, où l’auteur extrapole sur les détails de certains découpages de voiture lors d’une surveillance qui l’avait amené à se camoufler au sommet d’un arbre et une description assez peu pertinente du fonctionnement des systèmes d’écoute de l’époque, il passe au sujet retentissant de l’évasion de Lucien Rivard, le 2 mars 1965.  Si on a cru longtemps que le célèbre caïd s’était évadé en demandant aux gardiens d’aller arroser la patinoire, il rappelle qu’André Cédilot, spécialiste du crime organisé, révélait en 2002 avec preuves à l’appui que Rivard avait tout simplement obtenu les clés de la grande porte.

On devine ensuite pourquoi Lavallée nous amène habilement sur ce terrain, car on apprend qu’il a lui-même participé à l’arrestation de Rivard.

On l’accompagne également quand il confirme certains soupçons du passé, comme par exemple le mafieux Frank Dasti qui « communiquait régulièrement avec un dénommé Jean-Jacques Côté, tavernier et organisateur politique du Parti Libéral du Québec.  À la fin de 1969, il s’était plus particulièrement occupé de la campagne de Pierre Laporte ».

Frank Cotroni assista à un congrès du Parti Libéral, où on retrouva également Robert Bourassa et l’ancien ministre de la Justice Claude Wagner.  L’auteur souligne que le 16 avril 1970 « on a obtenu la preuve que Pierre Laporte, député de Chambly, avait tenu une réunion avec Di Iorio et Dasti en compagnie de son organisateur, Jean-Jacques Côté ».  La Mafia s’attendait apparemment à ce que Laporte soit nommé ministre de la Justice, mais au lieu de ça il se retrouva à la tête du ministère du Travail et de l’Immigration.

Quant à l’enlèvement de Pierre Laporte en octobre 1970, Lavallée souligne que cela « signifiait l’échec de notre patiente enquête sur la corruption de l’homme politique par la pègre, qui devait prochainement mener – j’en étais convaincu – à l’inculpation du ministre du Travail.  En revêtant le rôle d’otage, de victime, Pierre Laporte devenait automatiquement inattaquable, pensais-je ».  Ainsi nous laisse-t-il entendre que toute la lumière est loin d’avoir été faite dans cette affaire.

L’ancien espion de la SQ ne manque pas non plus de dénoncer le fait que l’écrivain Pierre Vallières avait développé une théorie du complot autour de la mort de Laporte.  Toutefois, il ne fourni pas de preuve directe pour contrecarrer l’œuvre de Vallières.

Lavallée reconnait toutefois qu’à la SQ on retrouvait de l’incompétence à tous les niveaux et que la hiérarchie était désorientée.  Bien qu’il n’en fasse pas mention, peut-être contraint de ne pouvoir encore tout révéler malgré son âge avancé et le recul des événements, il est clair que la population ne sait pas tout sur cette affaire.  Il est sans aucun doute difficile de défaire l’image mythique de Laporte.

Bref, tout cela fait penser qu’au Québec on assiste aux lancements de certains livres qui attirent la clientèle en promettant de grosses révélations, mais on sait bien que certaines choses dormiront à jamais dans les archives alors que d’autres s’envoleront en même temps que les décès des principaux acteurs.  Pour le reste, la censure des éditeurs fait bien son travail, surtout lorsqu’on pense que plusieurs d’entre eux sont des pions de l’empire Québécor.

Là où l’auteur révèle sans doute l’une des plus grandes réalités méconnues de notre société, qui se refuse à toute introspection, c’est lorsqu’il écrit que « les politiciens passent, mais les fonctionnaires restent, comme c’est le cas des puissants enquêteurs des services secrets fédéraux qui ne sont jamais connus du grand public , mais qui, de fait, maîtrisent la machine… »

On comprend donc pourquoi l’enquête sur Laporte a été expéditive.  S’il mentionne brièvement que l’autopsie sur le corps de Laporte a conduit à un verdict de meurtre, il oublie cependant de souligner que l’un des pathologistes au dossier était nul autre que le Dr Jean Hould, qui avait aussi trempé dans une autre affaire lourdement controversée, c’est-à-dire celle du sergent-détective Louis-Georges Dupont retrouvé mort dans sa voiture de service en novembre 1969 à Trois-Rivières.  Bien des années plus tard, son travail bâclé a dû être recouvert par les autres pathologistes de l’Institut médico-légal de Montréal.  D’ailleurs, il est pertinent de rappeler que l’Institut médico-légal (IML) est situé au 1701 rue Parthenais, là où on retrouve également les locaux de la haute direction de la SQ et du coroner en chef du Québec.

Cette petite collusion des pathologistes de l’IML n’avait cependant pas impressionné le juge Ivan St-Julien en 1995, qui en arriva à un verdict de meurtre dans l’Affaire Dupont.

Mais revenons à l’auteur de ce livre qui mérite néanmoins sa place dans la section policière de tout amateur du genre.  Il conclut cet épisode de l’histoire québécoise en révélant avoir lui-même installé les micros ayant servis à enregistrer les aveux de Paul Rose auprès de son avocat, ce qui représentait donc une intrusion du secret professionnel.  Selon Lavallée, Rose y explique avoir trouvé Laporte ensanglanté après que le ministre se soit lui-même blessé en essayant de franchir une vitre.  Ne pouvant le conduire à l’hôpital, Rose avoua l’avoir achevé en l’étranglant avec sa chaînette.

Lavallée explique cependant ignorer pourquoi son enregistrement n’a jamais été déposé comme preuve lors du procès de Paul Rose.

Ce que cet ouvrage nous apprend aussi, c’est qu’il n’est pas très rassurant d’apprendre que des agents de la SQ peuvent enfreindre les lois pour pénétrer par effraction afin de justifier un éventuel mandat de perquisition.  Il n’est d’ailleurs pas plus confortable d’apprendre que la police a ses failles et qu’à l’époque les agents contournaient les interdits afin d’arranger leurs rapports pour en arriver à une seule et même version des faits.

Certes, il faut éviter de s’enliser dans une quelconque paranoïa collective, les souvenirs de Lavallée sont là pour rappeler qu’il y a justement une réalité que nous refusons trop souvent de regarder en face.

Révélations d’un espion de la SQ (PDF)